ROBUR LE CONQUÉRANT
I
OÙ LE MONDE SAVANT ET LE MONDE IGNORANT SONT AUSSI EMBARRASSÉS L'UN OU L'AUTRE.
" PAN !... PAN !... "
Les deux coups de pistolet partirent
presque en même temps. Une vache, qui paissait à cinquante pas de là, reçut une
des balles dans l'échine. Elle n'était pour rien dans l'affaire, cependant.
Ni l'un ni l'autre des deux adversaires
n'avait été touché.
Quels étaient ces deux gentlemen? On ne
sait, et, cependant, c'eût été là, sans doute, l'occasion de faire parvenir
leurs noms à la postérité. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plus âgé était
Anglais, le plus jeune Américain. Quant à indiquer en quel endroit l'inoffensif
ruminant venait de paître sa dernière touffe d'herbe, rien de plus facile.
C'était sur la rive droite du Niagara, non loin de ce pont suspendu qui réunit
la rive américaine à la rive canadienne, trois milles au-dessous des chutes.
L'Anglais s'avança alors vers
l'Américain :
" Je n en soutiens pas moins que
c'était le Rule Britannia! dit-il.

-- Non! le Yankee Doodle! " répliqua
l'autre.
La querelle allait recommencer, lorsque
l'un des témoins -- sans doute dans l'intérêt du bétail -- s'interposa, disant :
" Mettons que c'était le Rule Doodle et
le Yankee Britannia, et allons déjeuner! "
Ce compromis entre les deux chants
nationaux de l'Amérique et de la Grande-Bretagne fut adopté à la satisfaction
générale. Américains et Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent
s'attabler dans l'hôtel de Goat-Island -- un terrain neutre entre les deux
chutes. Comme ils sont en présence des oeufs bouillis et du jambon
traditionnels, du roastbeef froid, relevé de pickles incendiaires, et de flots
de thé à rendre jalouses les célèbres cataractes, on ne les dérangera plus. Il
est peu probable, d'ailleurs, qu'il soit encore question d'eux dans cette
histoire.
Qui avait raison de l'Anglais ou de
l'Américain? Il eût été difficile de se prononcer. En tout cas, ce duel montre
combien les esprits s'étaient passionnés, non seulement dans le nouveau, mais
aussi dans l'ancien continent, à propos d'un phénomène inexplicable, qui, depuis
un mois environ, mettait toutes les cervelles à l'envers.
Os sublime dedit coelumque tueri,
a dit Ovide pour le plus grand honneur
de la créature humaine. En vérité, jamais on n'avait tant regardé le ciel depuis
l'apparition de l'homme sur le globe terrestre.
Or, précisément, pendant la nuit
précédente, une trompette aérienne avait lancé ses notes cuivrées à travers
l'espace, au-dessus de cette portion du Canada située entre le lac Ontario et le
lac Erié. Les uns avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia.
De là cette querelle d'Anglo-saxons qui se terminait par un déjeuner à
Goat-Island. Peut-être, en somme, n'était-ce ni l'un ni l'autre de ces chants
patriotiques. Mais ce qui n'était douteux pour personne c'est que ce son étrange
avait ceci de particulier qu'il semblait descendre du ciel sur la terre.
Fallait-il croire à quelque trompette
céleste, embouchée par un ange ou un archange?... N'était-ce pas plutôt de
joyeux aéronautes qui jouaient de ce sonore instrument, dont la Renommée fait un
si bruyant usage?
Non! Il n'y avait là ni ballon, ni
aéronautes. Un phénomène extraordinaire se produisait dans les hautes zones du
ciel -- phénomène dont on ne pouvait reconnaître la nature ni l'origine.
Aujourd'hui, il apparaissait au-dessus de l'Amérique, quarante-huit heures après
au-dessus de l'Europe, huit jours plus tard, en Asie, au-dessus du Céleste
Empire. Décidément, si la trompette qui signalait son passage n'était pas celle
du Jugement dernier, qu'était donc cette trompette?
De là, en tous pays de la terre,
royaumes ou républiques, une certaine inquiétude qu'il importait de calmer. Si
vous entendiez dans votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne
chercheriez-vous pas au plus vite à reconnaître la cause de ces bruits, et, 51
l'enquête n'aboutissait à rien, n'abandonneriez-vous pas votre maison pour en
habiter une autre? Oui, sans doute! Mais ici, la maison, c'était le globe
terrestre. Nul moyen de le quitter pour la Lune, Mars, Vénus, Jupiter, ou toute
autre planète du système solaire. Il fallait donc découvrir ce qui se passait,
non dans le vide infini, mais dans les zones atmosphériques. En effet, pas
d'air, pas de bruit, et, comme il y avait bruit -- toujours la fameuse
trompette! -- c'est que le phénomène s'accomplissait au milieu de la couche
d'air, dont la densité va toujours en diminuant et qui ne s'étend pas à plus de
deux lieues autour de notre sphéroïde.
Naturellement, des milliers de feuilles
publiques s'emparèrent de la question, la traitèrent sous toutes ses formes,
l'éclaircirent ou l'obscurcirent, rapportèrent des faits vrais ou faux,
alarmèrent ou rassurèrent leurs lecteurs, dans l'intérêt du tirage, --
passionnèrent enfin les masses quelque peu affolées. Du coup, la politique fut
par terre, et les affaires n'en allèrent pas plus mal. Mais qu'y avait-il?
On consulta les observatoires du monde
entier. S'ils ne répondaient pas, à quoi bon des observatoires? Si les
astronomes, qui dédoublent ou détriplent des étoiles à cent mille milliards de
lieues, n'étaient pas capables de reconnaître l'origine d'un phénomène cosmique,
dans le rayon de quelques kilomètres seulement, à quoi bon des astronomes?
Aussi, ce qu'il y eut de télescopes, de
lunettes, de longues-vues, de lorgnettes, de binocles, de monocles, braqués vers
le ciel, pendant ces belles nuits de l'été, ce qu'il y eut d'yeux à l'oculaire
des instruments de toutes portées et de toutes grosseurs, on ne saurait
l'évaluer. Peut-être des centaines de mille, à tout le moins. Dix fois, vingt
fois plus qu'on ne compte d'étoiles à l'oeil nu sur la sphère céleste. Non!
Jamais éclipse, observée simultanément sur tous les points du globe, n'avait été
à pareille fête.
Les observatoires répondirent, mais
insuffisamment. Chacun donna une opinion, mais différente. De là, guerre
intestine dans le monde savant pendant les dernières semaines d'avril et les
premières de mai.
L'observatoire de Paris se montra très
réservé. Aucune des sections ne se prononça. Dans le service d'astronomie
mathématique, on avait dédaigné de regarder; dans celui des opérations
méridiennes, on n'avait rien découvert; dans celui des observations physiques,
on n'avait rien aperçu; dans celui de la géodésie, on n'avait rien remarqué;
dans celui de la météorologie, on n'avait rien entrevu; enfin, dans celui des
calculateurs, on n'avait rien vu. Du moins l'aveu était franc. Même franchise à
l'observatoire de Montsouris, à la station magnétique du parc Saint-Maur. Même
respect de la vérité au Bureau des Longitudes. Décidément, Français veut dire
franc
La province fut un peu plus
affirmative. Peut-être dans la nuit du 6 au 7 mai avait-il paru une lueur
d'origine électrique, dont la durée n'avait pas dépassé vingt secondes. Au pic
du Midi, cette lueur s'était montrée entre neuf et dix heures du soir. A
l'observatoire météorologique du Puy-de-Dôme, on l'avait saisie entre une heure
et deux heures du matin; au mont Ventoux, en Provence, entre deux et trois
heures; à Nice, entre trois et quatre heures; enfin, au Semnoz-Alpes, entre
Annecy, le Bourget et le Léman, au moment où l'aube blanchissait le zénith.
Evidemment, il n'y avait pas à rejeter
ces observations en bloc. Nul doute que la lueur eût été observée en divers
postes -- successivement -- dans le laps de quelques heures. Donc, ou elle était
produite par plusieurs foyers, courant à travers l'atmosphère terrestre, ou, si
elle n'était due qu'à un foyer unique, c'est que ce foyer pouvait se mouvoir
avec une vitesse qui devait atteindre bien près de deux cents kilomètres à
l'heure.
Mais, pendant le jour, avait-on jamais
vu quelque chose d'anormal dans l'air?
Jamais.

La trompette, du moins, s'était-elle
fait entendre à travers les couches aériennes?
Pas le moindre appel de trompette
n'avait retenti entre le lever et le coucher du soleil.
Dans le Royaume-Uni, on fut très
perplexe. Les observatoires ne purent se mettre d'accord. Greenwich ne parvint
pas à s'entendre avec Oxford, bien que tous deux soutinssent qu'il n'y avait
rien.
" Illusion d'optique! disait l'un.
-- Illusion d'acoustique! " répondait
l'autre.
Et là-dessus, ils disputèrent. En tout
cas, illusion.
A l'observatoire de Berlin, à celui de
Vienne, la discussion menaça d'amener des complications internationales. Mais la
Russie, en la personne du directeur de son observatoire de Poulkowa, leur prouva
qu'ils avaient raison tous deux; cela dépendait du point de vue auquel ils se
mettaient pour déterminer la nature du phénomène, en théorie impossible,
possible en pratique.
En Suisse, à l'observatoire de Saütis,
dans le canton d'Appenzel, au Righi, au Gäbris, dans les postes du
Saint-Gothard, du Saint-Bernard, du Julier, du Simplon, de Zurich, du Somblick
dans les Alpes tyroliennes, on fit preuve d'une extrême réserve à propos d'un
fait que personne n'avait jamais pu constater -- ce qui est fort raisonnable.
Mais, en Italie, aux stations
météorologiques du Vésuve, au poste de l'Etna, installé dans l'ancienne Casa
Inglese, au Monte Cavo, les observateurs n'hésitèrent pas à admettre la
matérialité du phénomène, attendu qu'ils l'avaient pu voir, un jour, sous
l'aspect d'une petite volute de vapeur, une nuit, sous l'apparence
d'une étoile filante. Ce que c'était,
d'ailleurs, ils n'en savaient absolument rien.
En vérité, ce mystère commençait à
fatiguer les gens de science, tandis qu'il continuait à passionner, à effrayer
même les humbles et les ignorants, qui ont formé, forment et formeront l'immense
majorité en ce monde, grâce à l'une des plus sages lois de la nature. Les
astronomes et les météorologistes auraient donc renoncé à s'en occuper, Si, dans
la nuit du 26 au 27, à l'observatoire de Kantokeino, au Finmark, en Norvège, et
dans la nuit du 28 au 29, à celui de l'Isfjord, au Spitzberg, les Norvégiens
d'une part, les Suédois de l'autre, ne se fussent trouvés d'accord sur ceci : au
milieu d'une aurore boréale avait apparu une sorte de gros oiseau, de monstre
aérien. S'il n'avait pas été possible d'en déterminer la Structure, du moins
n'était-il pas douteux qu'il eût projeté hors de lui des corpuscules qui
détonaient comme des bombes.
En Europe, on voulut bien ne pas mettre
en doute cette observation des stations du Finmark et du Spitzberg. Mais, ce qui
parut le plus phénoménal en tout cela, c'était que des Suédois et des Norvégiens
eussent pu se mettre d'accord sur un point quelconque.
On rit de la prétendue découverte dans
tous les observatoires de l'Amériqué du Sud, au Brésil, au Pérou comme à La
Plata, dans ceux de l'Australie, à Sidney, à Adélaïde comme à Melbourne. Et le
rire australien est des plus communicatifs.
Bref, un seul chef de station
météorologique se montra affirmatif sur cette question, malgré tous les
sarcasmes que sa solution pouvait faire naître. Ce fut un Chinois, le directeur
de l'observatoire de Zi-Ka-Wey, élevé au milieu d'une vaste plaine, à moins de
dix lieues de la mer, avec un horizon immense, baigné d'air pur.
" Il se pourrait, dit-il, que l'objet
dont il s'agit fût tout simplement un appareil aviateur, une machine volante! "
Quelle plaisanterie!
Cependant, si les controverses furent
vives dans l'Ancien Monde, on imagine ce qu'elles durent être en cette portion
du Nouveau, dont les Etats-Unis Occupent le plus vaste territoire.
Un Yankee, on le sait, n'y va pas par
quatre chemins. Il n'en prend qu'un, et généralement celui qui conduit droit au
but. Aussi les observatoires de la Fédération américaine n'hésitèrent-ils pas à
se dire leur fait. S'ils ne se jetèrent pas leurs objectifs à la tête, c'est
qu'il aurait fallu les remplacer au moment où l'on avait le plus besoin de s'en
servir.
En cette question si controversée, les
observatoires de Washington dans le district de Colombia, et celui de Cambridge
dans l'Etat de Duna, tinrent tête à celui de Darmouth-College dans le
Connecticut, et à celui d'Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujet de leur dispute
ne porta pas sur la nature du corps observé, mais sur l'instant précis de
l'observation; car tous prétendirent l'avoir aperçu dans la même nuit, à la même
heure, à la même minute, à la même seconde, bien que la trajectoire du
mystérieux mobile n'occupât qu'une médiocre hauteur au-dessus de l'horizon. Or,
du Connecticut au Michigan, du Duna au Colombia, la distance est assez grande
pour que cette double observation, faite au même moment, pût être considérée
comme impossible.
Dudley, à Albany, dans l'Etat de New
York, et West-Point, de l'Académie militaire, donnèrent tort à leurs collègues
par une note qui chiffrait l'ascension droite et la déclinaison dudit corps.
Mais il fut reconnu plus tard que ces
observateurs S'étaient trompés de corps, que celui-ci était un bolide qui
n'avait fait que traverser la moyenne couche de l'atmosphère. Donc, ce bolide ne
pouvait être l'objet en question. D'ailleurs, comment le susdit bolide aurait-il
joué de la trompette?
Quant à cette trompette, on essaya
vainement de mettre son éclatante fanfare au rang des illusions d'acoustique.
Les oreilles, en cette occurrence, ne se trompaient pas plus que les yeux. On
avait certainement vu, on avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au 13
mai -- nuit très sombre -- les observateurs de Yale-College, à l'Ecole
scientifique de Sheffield, avaient pu transcrire quelques mesures d'une phrase
musicale, en ré majeur, à quatre temps, qui donnait note pour note, rythme pour
rythme, le refrain du Chant du Départ.
" Bon ! répondirent les loustics, c'est
un orchestre français qui joue au milieu des couches aériennes! "

Mais plaisanter n'est pas répondre.
C'est ce que fit remarquer l'observatoire de Boston, fondé par l'Atlantic Iron
Works Society, dont les opinions sur les questions d'astronomie et de
météorologie commençaient à faire loi dans le monde savant.
Intervint alors l'observatoire de
Cincinnati, créé en 1870 sur le mont Lookout, grâce à la générosité de M.
Kilgoor, et si connu pour ses mesures micrométriques des étoiles doubles. Son
directeur déclara, avec la plus entière bonne foi, qu'il y avait certainement
quelque chose, qu'un mobile quelconque se montrait, dans des temps assez
rapprochés, en divers points de l'atmosphère, mais que sur la nature de ce
mobile, ses dimensions, sa vitesse, sa trajectoire, il était impossible de se
prononcer.
Ce fut alors qu'un journal dont la
publicité est immense, le New York Herald, reçut d'un abonné la communication
anonyme qui suit :
" On n'a pas oublié la rivalité qui mit
aux prises, il y a quelques années, les deux héritiers de la Begum de Ragginahra,
ce docteur français Sarrasin dans sa cité de Franceville, l'ingénieur allemand
Herr Schultze, dans sa cité de Stahlstadt, cités situées toutes deux en la
partie sud de l'Oregon, aux Etats-Unis.
" On ne peut avoir oublié davantage
que, dans le but de détruire Franceville, Herr Schultze lança un formidable
engin qui devait s'abattre sur la ville française et l'anéantir d'un seul coup.
" Encore moins ne peut-on avoir oublié
que cet engin, dont la vitesse initiale au sortir de la bouche du canon-monstre
avait été mal calculée, fut emporté avec une rapidité supérieure à seize fois
celle des projectiles ordinaires -- Soit cent cinquante lieues à l'heure -'
qu'il n'est plus retombé sur la terre, et que, passé à l'état de bolide, il
circule et doit éternellement circuler autour de notre globe.
" Pourquoi ne serait-ce pas le corps en
question dont l'existence ne peut être niée? "
Fort ingénieux, l'abonné du New York
Herald. Et la trompette?... Il n'y avait pas de trompette dans le projectile de
Herr Schultze!
Donc, toutes ces explications
n'expliquaient rien, tous ces observateurs observaient mal.
Restait toujours l'hypothèse proposée
par le directeur de Zi-Ka-Wey. Mais l'opinion d'un Chinois!...
Il ne faudrait pas croire que la
satiété finît par s'emparer du public de l'Ancien et du Nouveau Monde. Non! les
discussions continuèrent de plus belle, sans qu'on parvînt à se mettre d'accord.
Et, cependant, il y eut un temps d'arrêt. Quelques jours s'écoulèrent sans que
l'objet, bolide ou autre, fût signalé, sans que nul bruit de trompette se fit
entendre dans les airs. Le corps était-il donc tombé sur un point du globe où il
eût été difficile de retrouver sa trace -- en mer, par exemple? Gisait-il dans
les profondeurs de l'Atlantique, du Pacifique, de l'océan Indien? Comment se
prononcer à cet égard?
Mais alors, entre le 2 et le 9 juin,
une série de faits nouveaux se produisirent, dont l'explication eût été
impossible par la seule existence d'un phénomène cosmique.
En huit jours, les Hambourgeois, à la
pointe de la tour Saint-Michel, les Turcs, au plus haut minaret de
Sainte-Sophie, les Rouennais, au bout de la flèche métallique de leur
cathédrale, les Strasbourgeois, à l'extrémité du Munster, les Américains, sur la
tête de leur statue de la Liberté, à l'entrée de l'Hudson, et, au faîte du
monument de Washington, à Boston, les Chinois, au Sommet du temple des
Cinq-Cents-Génies, à Canton, les Indous, au seizième étage de la pyramide du
temple de Tanjour, les San-Pietrini, à la croix de Saint-Pierre de Rome, les
Anglais, à la croix de Saint-Paul de Londres, les Egyptiens, à l'angle aigu de
la Grande Pyramide de Gizèh, les Parisiens, au paratonnerre de la Tour en fer de
l'Exposition de 1889, haute de trois cents mètres, purent apercevoir un pavillon
qui flottait sur chacun de ces points difficilement accessibles.
Et ce pavillon, c'était une étamine
noire, semée d'étoiles, avec un soleil d'or à son centre.
II
DANS LEQUEL LES MEMBRES DU WELDON-INSTITUTE SE DISPUTENT SANS PARVENIR À SE
METTRE D'ACCORD.
" ET le premier qui dira le
contraire...
-- Vraiment!... Mais on le dira, s'il y
a lieu de le dire!
-- Et en dépit de vos menaces!...
-- Prenez garde à vos paroles, Bat Fyn!
-- Et aux vôtres, Uncle Prudent!
Je soutiens que l'hélice ne doit pas
être à l'arrière!
-- Nous aussi!... Nous aussi!...
répondirent cinquante voix, confondues dans un commun accord.
-- Non!... Elle doit être à l'avant!
s'écria PhilEvans.
-- A l'avant! répondirent cinquante
autres voix avec une vigueur non moins remarquable.
-- Jamais nous ne serons du même avis!
-- Jamais!... Jamais!
-- Alors à quoi bon disputer?
-- Ce n'est pas de la dispute !...
C'est de la discussion!
On ne l'aurait pas cru, à entendre les
reparties, les objurgations, les vociférations, qui emplissaient la salle des
séances depuis un bon quart d'heure.
Cette salle, il est vrai, était la plus
grande du Weldon-Institut -- club célèbre entre tous, établi Walnut-Street, à
Philadelphie, État de Pennsylvanie, Etats-Unis d'Amérique.
Or, la veille, dans la cité, à propos
de l'élection d'un allumeur de gaz, il y avait eu manifestations publiques,
meetings bruyants, coups échangés de part et d'autre. De là, une effervescence
qui n'était pas encore calmée, et d'où provenait peut-être cette surexcitation
dont les membres du Weldon-Institut venaient de faire preuve. Et, cependant, ce
n'était là qu'une simple réunion de " ballonistes ", discutant la question
encore palpitante même à cette époque -- de la direction des ballons. Cela se
passait dans une ville des Etats-Unis, dont le développement rapide fut
Supérieur même à celui de New York, de Chicago, de Cincinnati, de San Francisco,
-- une ville, qui n'est pourtant ni un port, ni un centre minier de houille ou
de pétrole, ni une agglomération manufacturière, ni le terminus d'un rayonnement
de voies ferrées, -- une ville plus grande que Berlin, Manchester, Edimbourg,
Liverpool, Vienne, Pétersbourg, Dublin -, une ville qui possède un parc dans
lequel tiendraient ensemble les sept parcs de la capitale de l'Angleterre, --
une ville, enfin, qui compte actuellement près de douze cent mille âmes et se
dit la quatrième ville du monde, après Londres, Paris et New York.
Philadelphie est presque une cité de
marbre avec ses maisons de grand caractère et ses établissements publics qui ne
connaissent point de rivaux. Le plus important de tous les collèges du Nouveau
Monde est le collège Girard, et il est à Philadelphie. Le plus large pont de fer
du globe est le pont jeté sur la rivière Schuylkill, et il est à Philadelphie.
Le plus beau temple de la Franc-Maçonnerie est le Temple Maçonnique, et il est à
Philadelphie. Enfin, le plus grand club des adeptes de la navigation aérienne
est à Philadelphie. Et si l'on veut bien le visiter dans cette soirée du 12juin,
peut-être y trouvera-t-on quelque plaisir.
En cette grande salle s'agitaient, se
démenaient, gesticulaient, parlaient, discutaient, disputaient -- tous le
chapeau sur la tête -- une centaine de ballonistes, sous la haute autorité d'un
président assisté d'un secrétaire et d'un trésorier. Ce n'étaient point des
ingénieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se rapportait
à l'aérostatique, mais amateurs enragés et particulièrement ennemis de ceux qui
veulent opposer aux aérostats les appareils " plus lourds que l'air ", machines
volantes, navires aériens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver
la direction des ballons, c'est possible. En tout cas, leur président avait
quelque peine à les diriger eux-mêmes.
Ce président, bien connu à
Philadelphie, était le fameux Uncle Prudent, -- Prudent, de son nom de famille.
quant au qualificatif Uncle, cela ne saurait surprendre en Amérique, où l'on
peut être oncle sans avoir ni neveu ni nièce. On dit Uncle, là-bas, comme,
ailleurs, on dit père, de gens qui n'ont jamais fait oeuvre de paternité.
Uncle Prudent était un personnage
considérable, et, en dépit de son nom, cité pour son audace. Très riche, ce qui
ne gâte rien, même aux Etats-Unis. Et comment ne l'eût-il pas été, puisqu'il
possédait une grande partie des actions du Niagara Falls? A cette époque, une
société d'ingénieurs s'était fondée à Buffalo pour l'exploitation des chutes.
Affaire excellente. Les sept mille cinq cents mètres cubes que le Niagara débite
par seconde, produisent sept millions de chevaux-vapeur. Cette force énorme,
distribuée à toutes les usines établies dans un rayon de cinq cents kilomètres,
donnait annuellement une économie de quinze cents millions de francs, dont une
part rentrait dans les caisses de la Société et en particulier dans les poches
de Uncle Prudent. D'ailleurs, il était garçon, il vivait simplement, n'ayant
pour tout personnel domestique que son valet Frycollin, qui ne méritait guère
d'être au service d'un maître si audacieux. Il y a de ces anomalies.
Que Uncle Prudent eût des amis,
puisqu'il était riche, cela va de soi; mais il avait aussi des ennemis,
puisqu'il était président du club, -- entre autres, tous ceux qui enviaient
cette situation. Parmi les plus acharnés, il convient de citer le secrétaire du
Weldon-Institute.
C'était Phil Evans, très riche aussi,
puisqu'il dirigeait la Walton Watch Company, importante usine à montres, qui
fabrique par jour cinq cents mouvements à la mécanique et livre des produits
comparables aux meilleurs de la Suisse. Phil Evans aurait donc pu passer pour un
des hommes les plus heureux du monde et même des Etats-Unis, n'eût été la
situation de Uncle Prudent. Comme lui, il était âgé de quarante-cinq ans, comme
lui d'une santé à toute épreuve, comme lui d'une audace indiscutable, comme lui
peu soucieux de troquer les avantages certains du célibat contre les avantages
douteux du mariage. C'étaient deux hommes bien faits pour se comprendre, mais
qui ne se comprenaient pas, et tous deux, il faut bien le dire, d'une extrême
violence de caractère, l'un à chaud, Uncle Prudent, l'autre à froid, Phil Evans.
Et à quoi tenait que Phil Evans n'eût
été nommé président du club? Les voix s'étaient exactement partagées entre Uncle
Prudent et lui. Vingt fois on avait été au scrutin, et vingt fois la majorité
n'avait pu se faire ni pour l'un ni pour l'autre. Situation embarrassante, qui
aurait pu durer plus que la vie des deux candidats.
Un des membres du club proposa alors un
moyen de départager les voix. Ce fut Jem Cip, le trésorier du Weldon-Institute.
Jem Cip était un végétarien convaincu, autrement dit, un de ces légumistes, de
ces proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs fermentées,
moitié brahmanes, moitié musulmans, un rival des Niewman, des Pitman, des Ward,
des Davie, qui ont illustré la secte de ces toqués inoffensifs.
En cette occurrence, Jem Cip fut
soutenu par un autre membre du club, William T. Forbes, directeur d'une grande
usine, où l'on fabrique de la glucose en traitant les chiffons par l'acide
sulfurique -- ce qui permet de faire du sucre avec de vieux linges. C'était un
homme bien posé, ce William T. Forbes, père de deux charmantes vieilles filles,
Miss Dorothée, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le ton à la
meilleure société de Philadelphie.
Il résulta donc de la proposition de
Jem Cip, appuyée par William T. Forbes et quelques autres, que l'on décida de
nommer le président du club au " point milieu ".
En vérité, ce mode d'élection pourrait
être appliqué en tous les cas où il s'agit d'élire le plus digne, et nombre
d'Américains de grand sens songeaient déjà à l'employer pour la nomination du
président de la République des Etats-Unis.
Sur deux tableaux d'une entière
blancheur, une ligne noire avait été tracée. La longueur de chacune de ces
ligues était mathématiquement la même, car on l'avait déterminée avec autant
d'exactitude que s'il se fût agi de la base du premier triangle dans un travail
de triangulation. Cela fait, les deux tableaux étant exposés dans le même jour
au milieu de la salle des séances, les deux concurrents s'armèrent chacun d'une
fine aiguille et marchèrent simultanément vers le tableau qui lui était dévolu.
Celui des deux rivaux qui planterait son aiguille le plus près du milieu de la
ligue, serait proclamé président du Weldon-Institute.
Cela va sans dire, l'opération devait
se faire d'un coup, sans repères, sans tâtonnements, rien que par la sûreté du
regard. Avoir le compas dans l'oeil, suivant l'expression populaire, tout était
là.
Uncle Prudent planta son aiguille, en
même temps que Phil Evans plantait la sienne. Puis, on mesura afin de décider
lequel des deux concurrents s'était le plus approché du point milieu.
O prodige! Telle avait été la précision
des opérateurs que les mesures ne donnèrent pas de différence appréciable. Si ce
n'était pas exactement le milieu mathématique de la ligne, il n'y avait qu'un
écart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait être le même pour
toutes deux.
De là, grand embarras de l'assemblée.
Heureusement, un des membres, Truk
Milnor, insista pour que les mesures fussent refaites au moyen d'une règle
graduée par les procédés de la machine micrométrique de M. Perreaux, qui permet
de diviser le millimètre en quinze cents parties. Cette règle, donnant des
quinze-centièmes de millimètre tracés avec un éclat de diamant, servit à
reprendre les mesures, et, après avoir lu les divisions au moyen d'un
microscope, on obtint les résultats suivants :
Uncle Prudent s'était approché du point
milieu à moins de six quinze-centièmes de millimètre, Phil Evans, à moins de
neuf quinze-centièmes.
Et voilà comment Phil Evans ne fut que
le secrétaire du Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent était proclamé
président du club.
Un écart de trois quinze-centièmes de
millimètre, il n'en fallut pas davantage pour que Phil Evans vouât à Uncle
Prudent une de ces haines qui, pour être latentes, n'en sont pas moins féroces.
A cette époque, depuis les expériences
entreprises dans le dernier quart de ce XIXe siècle, la question des ballons
dirigeables n'était pas sans avoir fait quelques progrès. Les nacelles munies
d'hélices propulsives, accrochées en 1852 aux aérostats de forme allongée
d'Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lôme, en 1883, de MM. Tissandier frères,
en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient donné certains résultats dont
il convient de tenir compte. Mais si ces machines, plongées dans un milieu plus
lourd qu'elles, manoeuvrant sous la poussée d'une hélice, biaisant avec la ligue
du vent, remontant même une brise contraire pour revenir à leur point de départ,
s'étaient ainsi réellement " dirigées " elles n'avaient pu y réussir que grâce à
des circonstances extrêmement favorables. En de vastes halls clos et couverts,
parfait! Dans une atmosphère calme, très bien! Par un léger vent de cinq à six
mètres à la seconde, passe encore! Mais, en somme, rien de pratique. n'avait été
obtenu. Contre un vent de moulin -- huit mètres à la seconde -, ces machines
seraient restées à peu près stationnaires; contre une brise fraîche -- dix
mètres à la seconde -, elles auraient marché en arrière; contre une tempête --
vingt-cinq à trente mètres à la seconde -, elles auraient été emportées comme
une plume; au milieu d'un ouragan -- quarante-cinq mètres à la seconde -, elles
eussent peut-être couru le risque d'être mises en pièces; enfin, avec un de ces
cyclones qui dépassent cent mètres à la seconde, on n'en aurait pas retrouvé un
morceau.
Il était donc constant que, même après
les expériences retentissantes des capitaines Krebs et Renard, si les aérostats
dirigeables avaient gagné un peu de vitesse, c'était juste ce qu'il fallait pour
se maintenir contre une simple brise. D'où l'impossibilité d'user pratiquement
jusqu'alors de ce mode de locomotion aérienne.
Quoi qu'il en soit, à côté de ce
problème de la direction des aérostats, c'est-à-dire, des moyens employés pour
leur donner une vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progrès
incomparablement plus rapides. Aux machines à vapeur d'Henri Giffard, à l'emploi
de la force musculaire de Dupuy de Lôme, s'étaient peu à peu substitués les
moteurs électriques. Les batteries au bichromate de potasse, formant des
éléments montés en tension, de MM. Tissandier frères, donnèrent une vitesse de
quatre mètres à la seconde. Les machines dynamo-électriques des capitaines Krebs
et Renard, développant une force de douze chevaux, imprimèrent une vitesse de
six mètres cinquante, en moyenne.
Et alors, dans cette voie du moteur,
ingénieurs et électriciens avaient cherché à s'approcher de plus en plus de ce
desideratum qu'on a pu appeler " un cheval-vapeur dans un boîtier de montre ".
Aussi, peu à peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard
avaient gardé le secret, étaient-ils dépassés, et, après eux, les aéronautes
avaient pu utiliser des moteurs, dont la légèreté s'accroissait en même temps
que la puissance.
Il y avait donc là de quoi encourager
les adeptes qui croyaient à l'utilisation des ballons dirigeables. Et cependant,
combien de bons esprits se refusaient à admettre cette utilisation! En effet, si
l'aérostat rencontre un point d'appui sur l'air, il appartient à ce milieu dans
lequel il plonge tout entier. En de telles conditions, comment sa masse, qui
donne tant de prise aux courants de l'atmosphère, pourrait-elle tenir tête à des
vents moyens, si puissant que fût son propulseur?
C'était toujours la question; mais on
espérait la résoudre en employant des appareils de grande dimension.
Or, il se trouvait que, dans cette
lutte des inventeurs à la recherche d'un moteur puissant et léger, les
Américains s'étaient le plus rapprochés du fameux desideratum. Un appareil
dynamo-électrique, basé sur l'emploi d'une pile nouvelle, dont la composition
était encore un mystère, avait été acheté à son inventeur, un chimiste de Boston
jusqu'alors inconnu. Des calculs faits avec le plus grand soin, des diagrammes
relevés avec la dernière exactitude, démontraient qu'avec cet appareil,
actionnant une hélice de dimension convenable, on pourrait obtenir des
déplacements de dix-huit à vingt mètres à la seconde.
En vérité, c'eût été magnifique!
" Et ce n'est pas cher! " avait ajouté
Uncle Prudent, en remettant à l'inventeur, contre son reçu en bonne et due
forme, le dernier paquet des cent mille dollars-papier, dont on lui payait son
invention.
Immédiatement, le Weldon-Institute
s'était mis à l'oeuvre. quand il s'agit d'une expérience qui peut avoir quelque
utilité pratique, l'argent sort volontiers des poches américaines. Les fonds
affluèrent, sans qu'il fût même nécessaire de constituer une société par
actions. Trois cent mille dollars -- ce qui fait la somme de quinze cent mille
francs -- vinrent au premier appel s'entasser dans les caisses du club. Les
travaux commencèrent sous la direction du plus célèbre aéronaute des Etats-Unis,
Harry W. Tinder, immortalisé par trois de ses ascensions entre mille : l'une,
pendant laquelle il s'était élevé à douze mille mètres, plus haut que
Gay-Lussac, Coxwell, Sivel, Crocé-Spinelli, Tissandier, Glaisher; l'autre,
pendant laquelle il avait traversé toute l'Amérique de New York à San Francisco,
dépassant de plusieurs centaines de lieues les itinéraires des Nadar, des Godard
et de tant d'autres, sans compter ce John Wise qui avait fait onze cent
cinquante milles de Saint-Louis au comté de Jefferson; la troisième, enfin, qui
s'était terminée par une chute effroyable de quinze cents pieds, au prix d'une
simple foulure du poignet droit, tandis que Pilâtre de Rozier, moins heureux,
pour n'être tombé que de sept cents pieds, s'était tué sur le coup.
Au moment où commence cette histoire,
on pouvait déjà juger que le Weldon-lnstitute avait mené rondement les choses.
Dans les chantiers Turner, à Philadelphie, s'allongeait un énorme aérostat, dont
la solidité allait être éprouvée en y comprimant de l'air sous une forte
pression. Celui-là entre tous méritait bien le nom de ballon-monstre.
En effet, que jaugeait le Géant de
Nadar? Six mille mètres cubes. que jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille
mètres cubes. que jaugeait le ballon Giffard, de l'Exposition de 1878?
Vingt-cinq mille mètres cubes, avec dix-huit mètres de rayon. Comparez ces trois
aérostats à la machine aérienne du Weldon-Institute, dont le volume se chiffrait
par quarante mille mètres cubes, et vous comprendrez que Uncle Prudent et ses
collègues eussent quelque droit à se gonfler d'orgueil.
Ce ballon, n'étant pas destiné à
explorer les plus hautes couches de l'atmosphère, ne se nommait pas Excelsior,
qualificatif qui est un peu trop en honneur chez les citoyens d'Amérique. Non!
Il se nommait simplement le Go a head -- qui veut dire -- " En avant " --, et il
ne lui restait plus qu'a justifier son nom en obéissant à toutes les manoeuvres
de son capitaine.
A cette époque, la machine
dynamo-électrique était presque entièrement terminée d'après le système du
brevet acquis par le Weldon-Institute. On pouvait compter qu'avant six semaines,
le Go a head aurait pris son vol à travers l'espace.
On l'a vu, cependant, toutes les
difficultés de mécanique n'étaient pas encore tranchées. Bien des séances
avaient été consacrées à discuter, non la forme de l'hélice ni ses dimensions,
mais la question de savoir si elle
serait placée à l'arrière de
l'appareil, comme l'avaient fait les' frères Tissandier, ou à l'avant, comme
l'avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d'ajouter que, dans cette
discussion, les partisans des deux systèmes en étaient même venus aux mains. Le
groupe des " Avantistes " égala en nombre le groupe des " Arriéristes ". Uncle
Prudent, dont la voix aurait dû être prépondérante en cas de partage, Uncle
Prudent, élevé sans doute à l'école du professeur Buridan, n'était pas parvenu à
se prononcer.
Donc, impossibilité de s'entendre,
impossibilité de mettre l'hélice en place. Cela pouvait durer longtemps, à moins
que le gouvernement n'intervînt. Mais, aux Etats-Unis, on le sait, le
gouvernement n'aime point à s'immiscer dans les affaires privées, ni à se mêler
de ce qui ne le regarde pas. En quoi il a raison.
Les choses en étaient là, et cette
séance du 13 juin menaçait de ne pas finir ou plutôt de finir au milieu du plus
épouvantable tumulte -- injures échangées, coups de poing succédant aux injures,
coups de canne succédant aux coups de poing, coups de revolver succédant aux
coups de canne -, quand, à huit heures trente-sept, il se fit une diversion.
L'huissier du Weldon-Institute,
froidement et tranquillement, comme un policeman au milieu des orages d'un
meeting, s'était approché du bureau du président. Il lui avait remis une carte.
Il attendait les ordres qu'il conviendrait à Uncle Prudent de lui donner.
Uncle Prudent fit résonner la trompe à
vapeur qui lui servait de sonnette présidentielle, car même la cloche du Kremlin
ne lui aurait pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa de s'accroître. Alors le
président " se découvrit ", et un demi-silence fut obtenu, grâce à ce moyen
extrême.
" Une communication! dit Uncle Prudent,
après avoir puisé une énorme prise dans la tabatière qui ne le quittait jamais.
-- Parlez! parlez! répondirent
quatre-vingt-dix-neuf voix, -- par hasard, d'accord sur ce point.
-- Un étranger, mes chers collègues,
demande à être introduit dans la salle de nos séances.
-- Jamais! répliquèrent toutes les
voix.
-- Il désire nous prouver, paraît-il,
reprit Uncle Prudent, que de croire à la direction des ballons, c'est croire à
la plus absurde des utopies. "
Un grognement accueillit cette
déclaration.
" Qu'il entre qu'il entre!
-- Comment se nomme ce singulier
personnage? demanda le secrétaire Phil Evans.
-- Robur, répondit Uncle Prudent.
-- Robur!... Robur!... Robur! hurla
toute l'assemblée.
Et, si l'accord s'était si rapidement
fait sur ce nom singulier, c'est que le Weldon-Institute espérait bien décharger
sur celui qui le portait le trop-plein de son exaspération.
La tempête s'était donc un instant
apaisée, -- en apparence du moins. D'ailleurs comment une tempête pourrait-elle
se calmer chez un peuple qui en expédie deux ou trois par mois à destination de
l'Europe, sous forme de bourrasques?
III
DANS LEQUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N'A PAS BESOIN D ÊTRE PRESENTÉ, CAR IL SE
PRESENTE LUI-MÊME.
" CITOYENS des Etats-Unis d'Amérique,
je me nomme Robur. Je suis digne de ce nom. J'ai quarante ans, bien que je
paraisse n'en pas avoir trente, une constitution de fer, une santé à toute
épreuve, une remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour
excellent même dans le monde des autruches. Voilà pour le physique. "
On l'écoutait. Oui! Les bruyants furent
tout d'abord interloqués par l'inattendu de ce discours pro facie suâ. Etait-ce
un fou ou un mystificateur, ce personnage? Quoi qu'il en soit, il imposait et
s'imposait. Plus un souffle au milieu de cette assemblée, dans laquelle se
déchaînait naguère l'ouragan. Le calme après la houle.
Au surplus, Robur paraissait bien être
l'homme qu'il disait être. Une taille moyenne, avec une carrure géométrique, --
ce que serait un trapèze régulier, dont le plus grand des côtés parallèles était
formé par la ligue des épaules. Sur cette ligne, rattachée par un cou robuste,
une énorme tête sphéroïdale. A quelle tête d'animal eût-elle ressemblé pour
donner raison aux théories de l'Analogie passionnelle? A celle d'un taureau,
mais un taureau à face intelligente. Des yeux que la moindre contrariété devait
porter à l'incandescence, et, au-dessus, une contraction permanente du muscle
sourcilier, signe d'extrême énergie. Des cheveux courts, un peu crépus, à reflet
métallique, comme eût été un toupet en paille de fer. Large poitrine qui
s'élevait ou s'abaissait avec des mouvements de soufflet de forge. Des bras, des
mains, des jambes, des pieds dignes du tronc.
Pas de moustaches, pas de favoris, une
large barbiche de marin, à l'américaine, -- ce qui laissait voir les attaches de
la mâchoire, dont les muscles masséters devaient posséder une puissance
formidable. On a calculé -- que ne calcule-t-on pas? -- que la pression d'une
mâchoire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents atmosphères, quand
celle du chien de chasse de grande taille n'en développe que cent. On a même
déduit cette curieuse formule : si un kilogramme de chien produit huit
kilogrammes de force massétérienne, un kilogramme de crocodile en produit douze.
Eh bien, un kilogramme dudit Robur devait en produire au moins dix. Il était
donc entre le chien et le crocodile.
De quel pays venait ce remarquable
type? C'eût été difficile à dire. En tout cas, il s'exprimait couramment en
anglais, sans cet accent un peu traînard qui distingue les Yankees de la
Nouvelle-Angleterre.
Il continua de la sorte :
" Voici présentement pour le moral,
honorables citoyens. Vous voyez devant vous un ingénieur, dont le moral n'est
point inférieur au physique. Je n'ai peur de rien ni de personne. J'ai une force
de volonté qui n'a jamais cédé devant une autre. quand je me suis fixé un but,
l'Amérique tout entière, le monde tout entier, se coaliseraient en vain pour
m'empêcher de l'atteindre. quand j'ai une idée, j'entends qu'on la partage et ne
supporte pas la contradiction. J'insiste sur ces détails, honorables citoyens,
parce qu'il faut que vous me connaissiez à fond. Peut-être trouverez-vous que je
parle trop de moi? Peu importe! Et maintenant, réfléchissez avant de
m'interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui n'auront peut-être
pas le don de vous plaire. "
Un bruit de ressac commença à se
propager le long des premiers bancs du hall, -- signe que la mer ne tarderait
pas à devenir houleuse.
" Parlez, honorable étranger ", se
contenta de répondre Uncle Prudent, qui ne se contenait pas sans peine.
Et Robur parla comme devant, sans plus
de souci de ses auditeurs.
" Oui! Je sais! Après un siècle
d'expériences qui n'ont point abouti, de tentatives qui n'ont donné aucun
résultat, il y a encore des esprits mal équilibrés qui s'entêtent à croire à la
direction des ballons. Ils s'imaginent qu'un moteur quelconque, électrique ou
autre, peut être appliqué à leurs prétentieuses baudruches, qui offrent tant de
prise aux courants atmosphériques. Ils se figurent qu'ils seront maîtres d'un
aérostat comme on est maître d'un navire à la surface des mers. Parce que
quelques inventeurs, par des temps calmes, ou à peu près, ont réussi, soit à
biaiser avec le vent, Soit à remonter une légère brise, la direction des
appareils aériens plus légers que l'air deviendrait pratique? Allons donc! Vous
êtes ici une centaine qui croyez à la réalisation de vos rêves, qui jetez, non
dans l'eau, mais dans l'espace, des milliers de dollars. Eh bien, c'est vouloir
lutter contre l'impossible! "
Chose assez singulière, devant cette
affirmation, les membres du Weldon-Institute ne bougèrent pas. Etaient-ils
devenus aussi sourds que patients? Se réservaient-ils, désireux de voir jusqu'où
cet audacieux contradicteur oserait aller?
Robur continua :
" Quoi, un ballon!... quand pour
obtenir un allégement d'un kilogramme, il faut un mètre cube de gaz! Un ballon,
qui a cette prétention de résister au vent à l'aide de son mécanisme, quand la
poussée d'une grande brise sur la voile d'un vaisseau n'est pas inférieure à la
force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans l'accident du pont de la Tay
l'ouragan exercer une pression de quatre cent quarante kilogrammes par mètre
carré! Un ballon, quand jamais la nature n'a construit sur ce système aucun être
volant, qu'il soit muni d'ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme
certains poissons et certains mammifères...
-- Des mammifères?... s'écria un des
membres du club.
Oui! la chauve-souris, qui vole, si je
ne me trompe! Est-ce que l'interrupteur ignore que ce volatile est un mammifère,
et a-t-il jamais vu faire une omelette avec des oeufs de chauve-souris? "
Là-dessus, l'interrupteur rengaina ses
interruptions futures, et Robur continua avec le même entrain :
" Mais est-ce à dire que l'homme doive
renoncer à la conquête de l'air, à transformer les moeurs civiles et politiques
du vieux monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas! Et, de
même qu'il est devenu maître des mers, avec le bâtiment, par l'aviron, par la
voile, par la roue ou par l'hélice, de même il deviendra maître de l'espace
atmosphérique par les appareils plus lourds que l'air, car il faut être plus
lourd que lui pour être plus fort que lui. "
Cette fois, l'assemblée partit. quelle
bordée de cris s'échappa de toutes ces bouches, braquées sur Robur, comme autant
de bouts de fusils ou de gueules de canons! N'était-ce pas répondre à une
véritable déclaration de guerre jetée au camp des ballonistes? N'était-ce pas la
lutte qui allait reprendre entre le " Plus léger " et le " Plus lourd que l'air
" ?
Robur ne sourcilla pas. Les bras
croisés sur la poitrine, il attendait bravement que le silence se fit.
Uncle Prudent, d'un geste, ordonna de
cesser le feu.
" Oui, reprit Robur. L'avenir est aux
machines volantes. L'air est un point d'appui solide. qu'on imprime à une
colonne de ce fluide un mouvement ascensionnel de quarante-cinq mètres à la
seconde, et un homme pourra se maintenir à sa partie supérieure, si les semelles
de ses souliers mesurent en superficie un huitième de mètre carré seulement. Et,
si la vitesse de la colonne est portée à quatre-vingt-dix mètres, il pourra y
marcher à pieds nus. Or, en faisant fuir, sous les branches d'une hélice, une
masse d'air avec cette rapidité, on obtient le même résultat. "
Ce que Robur disait là, c'était ce
qu'avaient dit avant lui tous les partisans de l'aviation, dont les travaux
devaient, lentement mais Sûrement, conduire à la solution du problème. A MM. de
Ponton d'Amécourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvrié, Liais, Béléguic,
Moreau, aux frères Richard, à Babinet, Jobert, du Temple, Salives, Penaud, de
Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup, Edison, Planavergne, à tant d'autres
enfin, l'honneur d'avoir répandu ces idées si simples! Abandonnées et reprises
plusieurs fois, elles ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de
l'aviation, qui prétendaient que l'oiseau ne se soutient que parce qu'il
échauffe l'air dont il se gonfle, leur réponse s'était-elle donc fait attendre?
N'avaient-ils pas prouvé qu'un aigle, pesant cinq kilogrammes, aurait dû
s'emplir de cinquante mètres cubes de ce fluide chaud, rien que pour se soutenir
dans l'espace?
C'est ce que Robur démontra avec une
indéniable logique, au milieu du brouhaha qui s'élevait de toutes parts. Et,
comme conclusion, voici les phrases qu'il jeta à la face de ces ballonistes :
" Avec vos aérostats, vous ne pouvez
rien, vous n'arriverez à rien, vous n'oserez rien! Le plus intrépide de vos
aéronautes, John Wise, bien qu'il ait déjà fait une traversée aérienne de douze
cents milles au-dessus du continent américain, a dû renoncer à son projet de
traverser l'Atlantique! Et, depuis, vous n'avez pas avancé d'un pas, d'un seul,
dans cette voie!
Monsieur, dit alors le président, qui
s'efforçait vainement d'être calme, vous oubliez ce qu'a dit notre immortel
Franklin, lors de l'apparition de la première montgolfière, au moment où le
ballon allait naître :
" Ce n'est qu'un enfant, mais il
grandira! " Et il a grandi...
-- Non, président, non! Il n'a pas
grandi!... Il a grossi seulement... ce qui n'est pas la même chose! "
C'était une attaque directe aux projets
du Weldon-Institute, qui avait décrété, soutenu, subventionné, la confection
d'un aérostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu rassurantes,
se croisèrent-elles bientôt dans la salle :
" A bas l'intrus!
-- Jetez-le hors de la tribune!...
-- Pour lui prouver qu'il est plus
lourd que l'air! "
Et bien d'autres.
Mais on n'en était qu'aux paroles, non
aux voies de fait. Robur, impassible, put donc encore s'écrier :
" Le progrès n'est point aux aérostats,
citoyens ballonistes, il est aux appareils volants. L'oiseau vole, et ce n'est
point un ballon, c'est une mécanique!...
-- Oui! il vole, s'écria le bouillant
Bat T. Fyn, mais il vole contre toutes les règles de la mécanique!
-- Vraiment! " répondit Robur en
haussant les épaules.
Puis il reprit :
" Depuis qu'on a étudié le vol des
grands et des petits volateurs, cette idée si simple a prévalu : c'est qu'il n'y
a qu'à imiter la nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l'albatros qui
donne à peine dix coups d'aile par minute, entre le pélican qui en donne
soixante-dix...
-- Soixante et onze! dit une voix
narquoise.
-- Et l'abeille qui en donne cent
quatre-vingt-douze par seconde...
-- Cent quatre-vingt-treize!...
s'écria-t-on par moquerie.
-- Et la mouche commune qui en donne
trois cent trente...
-- Trois cent trente et demi!
-- Et le moustique qui en donne des
millions...
-- Non!... des milliards! "
Mais Robur, l'interrompu, n'interrompit
pas sa démonstration.
" Entre ces divers écarts...,
reprit-il.
-- Il y a le grand! répliqua une voix.
-- ... il y a la possibilité de trouver
une solution pratique. Le jour où M. de Lucy a pu constater que le cerf-volant,
cet insecte qui ne pèse que deux grammes, pouvait enlever un poids de quatre
cents grammes, soit deux cents fois ce qu'il pèse, le problème de l'aviation
était résolu. En outre, il était démontré que la surface de l'aile décroît
relativement à mesure qu'augmentent la dimension et le poids de l'animal. Dès
lors, on est arrivé à imaginer ou construire plus de Soixante appareils...
-- Qui n'ont jamais pu voler! s'écria
le secrétaire Phil Evans.
-- Qui ont volé ou qui voleront,
répondit Rohur, sans se déconcerter. Et, soit qu'on les appelle des stréophores,
des hélicoptères, des orthopthères, ou, à l'imitation du mot nef qui vient de
navis, qu'on les fasse venir de avis pour les nommer des " efs... " on arrive à
l'appareil dont la création doit rendre l'homme maître de l'espace.
-- Ah! l'hélice! repartit Phil Evans.
Mais l'oiseau n'a pas d'hélice... que nous sachions!
-- Si, répondit Robur. Comme l'a
démontré M. Penaud, en réalité l'oiseau se fait hélice, et son vol est
hélicoptère. Aussi, le moteur de l'avenir est-il l'hélice...
-- " D'un pareil maléfice,
Sainte-Hélice,
préservez-nous!... "
chantonna un des assistants qui, par
hasard, avait retenu ce motif du Zampa d'Hérold.
Et tous de reprendre ce refrain en
choeur, avec des intonations à faire frémir le compositeur français dans sa
tombe.
Puis, lorsque les dernières notes se
furent noyées dans un épouvantable charivari, Uncle Prudent, profitant d'une
accalmie momentanée, crut devoir dire :
" Citoyen étranger, jusqu'ici on vous a
laissé parler sans vous interrompre... "
Il paraît que, pour le président du
Welton-Institute, ces reparties, ces cris, ces coq-à-l'âne, n'étaient même pas
des interruptions, mais un simple échange d'arguments.
Toutefois, continua-t-il, je vous
rappellerai que la théorie de l'aviation est condamnée d'avance et repoussée par
la plupart des ingénieurs américains ou étrangers. Un système qui a dans son
passif la mort du Sarrasin Volant, à Constantinople, celle du moine Voador, à
Lisbonne, celle de Letur en 1852, celle de Groof en 1864, sans compter les
victimes que j'oublie, ne fût-ce que le mythologique Icare...
-- Ce système, riposta Robur, n'est pas
plus condamnable que celui dont le martyrologe contient les noms de Pilâtre de
Rozier, à Calais, de Mme Blanchard, à Paris, de Donaldson et Grimwood, tombés
dans le lac Michigan, de Sivel et de Crocé-Spinelli, d'Eloy et de tant d'autres
que l'on se gardera bien d'oublier! "
C'était une riposte " du tac au tac ",
comme on dit en escrime.
" D'ailleurs, reprit Robur, avec vos
ballons, si perfectionnés qu'ils soient, vous ne pourriez jamais obtenir une
vitesse véritablement pratique. Vous mettriez dix ans à faire le tour du monde
-- ce qu'une machine volante pourra faire en huit jours! "
Nouveaux cris de protestation et de
dénégation qui durèrent trois grandes minutes, jusqu'au moment où Phil Evans put
prendre la parole.
â Monsieur l'aviateur, dit-il, vous qui
venez nous vanter les bienfaits de l'aviation, avez-vous jamais " avié " ?
-- Parfaitement!
-- Et fait la conquête de l'air?
-- Peut-être, monsieur!
-- Hurrah pour Robur-le-Conquérant!
s'écria une voix ironique.
-- Eh bien, oui! Robur-le-Conquérant,
et ce nom, je l'accepte, et je le porterai, car j'y ai droit!
-- Nous nous permettons d'en douter!
s'écria Jem Cip.
-- Messieurs, reprit Robur, dont les
sourcils se froncèrent, quand je viens sérieusement discuter une chose sérieuse,
je n'admets pas qu'on me réponde par des démentis, et je serais heureux de
connaître le nom de l'interlocuteur...
-- Je me nomme Jem Cip... et suis
légumiste...
-- Citoyen Jem Cip, répondit Robur, je
savais que les légumistes ont généralement les intestins plus longs que ceux des
autres hommes -- d'un bon pied au moins. C'est déjà beaucoup... et ne m'obligez
pas à vous les allonger encore en commençant par vos oreilles...
-- A la porte!
-- A la rue!
-- Qu'on le démembre!
-- La loi de Lynch!
-- Qu'on le torde en hélice!...
La fureur des ballonistes était arrivée
à son comble. Ils venaient de se lever. Ils entouraient la tribune. Robur
disparaissait au milieu d'une gerbe de bras qui s'agitaient comme au souffle de
la tempête. En vain la trompe à vapeur lançait-elle des volées de fanfares sur
l'assemblée! Ce soir-là, Philadelphie dut croire que le feu dévorait un de ses
quartiers et que toute l'eau de la Schuylkill-river ne suffirait pas à
l'éteindre.
Soudain, un mouvement de recul se
produisit dans le tumulte, Robur, après avoir retiré ses mains de ses poches,
les tendait vers les premiers rangs de ces acharnés.
A ces deux mains étaient passés deux de
ces coups-de-poing à l'américaine, qui forment en même temps revolvers, et que
la pression des doigts suffit à faire partir. -- de petites mitrailleuses de
poche.
Et alors, profitant non seulement du
recul des assaillants, mais aussi du silence qui avait accompagné ce recul :
Décidément, dit-il, ce n'est pas Améric
Vespuce qui a découvert le Nouveau Monde, c'est Sébastien Cabot! Vous n'êtes pas
des Américains, citoyens ballonistes! Vous n'êtes que des cabo... "
A ce moment, quatre ou cinq coups de
feu éclatèrent, tirés dans le vide. Ils ne blessèrent personne. Au milieu de la
fumée, l'ingénieur disparut, et, quand elle se fut dissipée, on ne trouva plus
sa trace. Robur-le-Conquérant s'était envolé, comme si quelque appareil
d'aviation l'eût emporté dans les airs.
IV
DANS LEQUEL, À PROPOS DU VALET FRYCOLLIN,
L'AUTEUR ESSAIE DE RÉHABILITER LA LUNE.
CERTES, et plus d'une fois déjà, à la
suite de discussions orageuses, au sortir de leurs séances, les membres du
Weldon-Institute avaient rempli de clameurs Walnut-Street et les rues
adjacentes. Plus d'une fois, les habitants de ce quartier s'étaient justement
plaints de ces bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans
leurs domiciles. Plus d'une fois, enfin, les policemen avaient dû intervenir
pour assurer la circulation des passants, la plupart très indifférents à cette
question de la navigation aérienne. Mais, avant cette soirée, jamais ce tumulte
n'avait pris de telles proportions, jamais les plaintes n'eussent été plus
fondées, jamais l'intervention des policemen plus nécessaire.
Toutefois les membres du
Weldon-Institute étaient quelque peu excusables. On n'avait pas craint de venir
les attaquer jusque chez eux. A ces enragés du " Plus léger que l'air " un non
moins enragé du " Plus lourd "
avait dit des choses absolument
désagréables. Puis, au moment où on allait le traiter comme il le méritait, il
s'était éclipsé.
Or, cela criait vengeance. Pour laisser
de telles injures impunies, il ne faudrait pas avoir du sang américain dans les
veines! Des fils d'Améric traités de fils de Cabot! N'était-ce pas une insulte,
d'autant plus impardonnable qu'elle tombait juste, -- historiquement?
Les membres du club se jetèrent donc
par groupes divers dans Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis à
travers tout le quartier. Ils réveillèrent les habitants. Ils les obligèrent à
laisser fouiller leurs maisons, quitte à les indemniser, plus tard, du tort fait
à la vie privée de chacun, laquelle est particulièrement respectée chez les
peuples d'origine anglo-saxonne. Vain déploiement de tracasseries et de
recherches. Robur ne fut aperçu nulle part. Aucune trace de lui. Il serait parti
dans le Go a head, le ballon du Weldon-Institute, qu'il n'aurait pas été plus
introuvable. Après une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les
collègues se séparèrent, non sans s'être juré d'étendre leurs recherches à tout
le territoire de cette double Amérique qui forme le Nouveau Continent.
Vers onze heures, le calme était à peu
près rétabli dans le quartier. Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce
bon sommeil, dont les cités, qui ont le bonheur de n'être point industrielles,
ont l'enviable privilège. Les divers membres du club ne songèrent plus qu'à
regagner chacun son chez-soi. Pour n'en nommer que quelques-uns des plus
marquants, William T. Forbes se dirigea du côté de sa grande chiffonnière à
sucre, où Miss Doll et Miss Mat lui avaient préparé le thé du soir, sucré avec
sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin de sa fabrique, dont la pompe à
feu haletait jour et nuit dans le plus reculé des faubourgs. Le trésorier Jem
Cip, publiquement accusé d'avoir un pied de plus d'intestins que n'en comporte
la machine humaine, regagna la salle à manger où l'attendait son souper végétal.
Deux des plus importants ballonistes --
deux seulement -- ne paraissaient pas songer à réintégrer de sitôt leur
domicile. Ils avaient profité de l'occasion pour causer avec plus d'acrimonie
encore. C'étaient les irréconciliables Uncle Prudent et Phil Evans, le président
et le secrétaire du Weldon-Institut.
A la porte du club, le valet Frycollin
attendait Uncle Prudent, son maître.
Il se mit à le suivre, sans s'inquiéter
du sujet qui mettait aux prises les deux collègues.
C'est par euphémisme que le verbe
causer a été employé pour exprimer l'acte auquel se livraient de concert le
président et le secrétaire du club. En réalité, ils se disputaient avec une
énergie qui prenait son origine dans leur ancienne rivalité.
" Non, monsieur, non! répétait Phil
Evans. Si j'avais eu l'honneur de présider le Weldon-Institute, jamais, non,
jamais il ne se serait produit un tel scandale!
-- Et qu'auriez-vous fait, si vous
aviez eu cet honneur? demanda Uncle Prudent.
-- J'aurais coupé la parole à cet
insulteur public, avant même qu'il eût ouvert la bouche!
-- Il me semble que pour couper la
parole, il faut au moins avoir laissé parler!
-- Pas en Amérique, monsieur, pas en
Amérique! "
Et, tout en se renvoyant des reparties
plus aigres que douces, ces deux personnages enfilaient des rues qui les
éloignaient de plus en plus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont
la situation les obligerait à faire un long détour.
Frycollin suivait toujours; mais il ne
se sentait pas rassuré à voir son maître s'engager au milieu d'endroits déjà
déserts. Il n'aimait pas ces endroits-là, le valet
Frycollin, surtout un peu avant minuit.
En effet, l'obscurité était profonde, et la lune, dans son croissant, commençait
à peine " à faire ses vingt-huit jours "
Frycollin regardait donc à droite, à
gauche, si des ombres suspectes ne les épiaient point. Et précisément, il crut
voir cinq ou six grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue.
Instinctivement, Frycollin se rapprocha
de son maître; mais, pour rien au monde, il n'eût osé l'interrompre au milieu
d'une conversation dont il aurait reçu quelques éclaboussures.
En somme, le hasard fit que le
président et le secrétaire du Weldon-Institute, sans s'en douter, se dirigeaient
vers Fairmont-Park. Là, au plus fort de leur dispute, ils traversèrent la
Schuylkill-river sur le fameux pont métallique; ils ne rencontrèrent que
quelques passants attardés, et se trouvèrent enfin au milieu de vastes terrains,
les uns se développant en immenses prairies, les autres ombragés de beaux
arbres, qui font de ce parc un domaine unique au monde.
Là, les terreurs du valet Frycollin
l'assaillirent de plus belle, et, avec d'autant plus de raison que les cinq ou
six ombres s'étaient glissées à sa suite par le pont de la Schuylkill-river.
Aussi avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatée qu'elle
s'agrandissait jusqu'à la circonférence de l'iris. Et, en même temps, tout son
corps s amoindrissait, se retirait, comme s'il eût été doué de cette
contractilité spéciale aux mollusques et à certains animaux articulés.
C'est que le valet Frycollin était un
parfait poltron. Un vrai Nègre de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur
un corps de gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c'est dire qu'il
n'avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n'en valait guère
mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d'une poltronnerie superbe.
Depuis trois ans, il était au service de Uncle Prudent. Cent fois, il avait
failli se faire mettre à la porte; on l'avait gardé, de crainte d'un pire. Et,
pourtant, mêlé à la vie d'un maître toujours prêt à se lancer dans les plus
audacieuses entreprises, Frycollin devait s'attendre à maintes occasions dans
lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il y avait des
compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandise, encore moins sur
sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu avais pu lire dans l'avenir!
Aussi pourquoi Frycollin n'était-il pas
resté à Boston, au service d'une certaine famille Sneffel qui, sur le point de
faire un voyage en Suisse, y avait renoncé à cause des éboulements? N'était-ce
pas la maison qui convenait à Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, où la
témérité était en permanence?
Enfin, il y était, et son maître avait
même fini par s'habituer à ses défauts. Il avait une qualité, d'ailleurs. Bien
qu'il fût nègre d'origine, il ne parlait pas nègre, -- ce qui est à considérer,
car rien de désagréable comme cet odieux jargon dans lequel l'emploi du pronom
possessif et des infinitifs est poussé jusqu'à l'abus.
Donc, il est bien établi que le valet
Frycollin était poltron, et, ainsi qu'on le dit, " poltron comme la lune ".
Or, à ce propos, il n'est que juste de
protester contre cette comparaison insultante pour la blonde Phébé, la douce
Hélène, la chaste soeur du radieux Apollon. De quel droit accuser de
poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours regardé la
terre en face, sans jamais lui tourner le dos?
Quoi qu'il en soit, à cette heure -- il
était bien près de minuit -- le croissant de la " pâle calomniée " commençait à
disparaître à l'ouest derrière les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant
à travers les branches, semaient quelques découpures sur le sol. Les dessous du
bois en paraissaient moins sombres.
Cela permit à Frycollin de porter un
regard plus inquisiteur.
" Brr! fit-il. Ils sont toujours là,
ces coquins! Positivement, ils se rapprochent! "
Il n'y tint plus, et, allant vers son
maître :
" Master Uncle ", dit-il.
C'est ainsi qu'il le nommait et que le
président du Weldon-Institute voulait être nomme.
En ce moment, la dispute des deux
rivaux était arrivée au plus haut degré. Et, comme ils s'envoyaient promener
l'un l'autre, Frycollin fut brutalement prié de prendre sa part de cette
promenade.
Puis, tandis qu'ils se parlaient les
yeux dans les yeux, Uncle Prudent s'enfonçait plus avant à travers les prairies
désertes de Fairmont-Park, s'éloignant toujours de la Schuylkill-river et du
pont qu'il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.
Tous trois se trouvèrent alors au
centre d'une haute futaie d'arbres, dont la cime s'imprégnait des dernières
lueurs lunaires. A la limite de cette futaie s'ouvrait une large clairière,
vaste champ ovale, merveilleusement disposé pour les luttes d'un ring. Pas un
accident de terrain n'y eût gêné le galop des chevaux, pas un bouquet d'arbres
n'aurait arrêté le regard des spectateurs le long d'une piste circulaire de
plusieurs milles.
Et cependant, Si Uncle Prudent et Phil
Evans n'eussent pas été occupés de leurs disputes, s'ils avaient regardé avec
quelque attention, ils n'auraient plus retrouvé à la clairière son aspect
habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s'y était fondée depuis la veille? En
vérité, on eût dit une minoterie, avec l'ensemble de ses moulins à vent, dont
les ailes, immobiles alors, grimaçaient dans la demi-ombre?
Mais ni le président ni le secrétaire
du Weldon-Institute ne remarquèrent cette étrange modification apportée au
paysage de Fairmont-Park. Frycollin n'en vit rien non plus. Il lui semblait que
les rôdeurs s'approchaient, se resserraient comme au moment d'un mauvais coup.
Il en était à la peur convulsive, paralysé dans ses membres, hérissé dans son
système pileux, -- enfin au dernier degré de l'épouvante.
Toutefois, pendant que ses genoux
fléchissaient, il eut encore la force de crier une dernière fois :
" Master Uncle!... Master Uncle!
-- Eh! qu'y a-t-il donc à la fin!
répondit Uncle Prudent. "
Peut-être Phil Evans et lui
n'auraient-ils pas été fâchés de soulager leur colère en rossant d'importance le
malheureux valet. Mais il n'en eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n'eut
le temps de leur répondre.
Un coup de sifflet venait d'être lancé
sous bois. A l'instant, une sorte d'étoile électrique s'alluma au milieu de la
clairière.
Un signal, sans doute, et, dans ce cas,
c'est que le moment était venu d'exécuter quelque oeuvre de violence.
En moins de temps qu'il n'en faut pour
l'imaginer, six hommes bondirent à travers la futaie, deux sur Uncle Prudent,
deux sur Phil Evans, deux sur le valet Frycollin, -- ces deux derniers de trop,
évidemment, car le Nègre était incapable de se défendre.
Le président et le secrétaire du
Weldon-Institute, quoique surpris par cette attaque, voulurent résister. Ils
n'en eurent ni le temps ni la force. En quelques secondes, rendus aphones par un
bâillon, aveugles par un bandeau, maîtrisés, ligotés, ils furent emportés
rapidement à travers la clairière. Que devaient-ils penser, sinon qu'ils avaient
affaire à cette race de gens peu scrupuleux, qui n'hésitent point à dépouiller
les gens attardés au fond des bois? Il n'en fut rien, cependant. On ne les
fouilla même pas, bien que Uncle Prudent eut toujours sur lui, suivant son
habitude, quelques milliers de dollars-papier.
Bref, une minute après cette agression,
sans qu'aucun mot eût été échangé entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil
Evans et Frycollin sentaient qu'on les déposait doucement, non sur l'herbe de la
clairière, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gémir. Là, ils
furent accotés l'un près de l'autre. Une porte se referma sur eux. Puis, le
grincement d'un pêne dans une gâche leur apprit qu'ils étaient prisonniers.
Il se fit alors un bruissement continu, comme un frémissement, un frrrr, dont les rrr se prolongeaient à l'infini, sans qu'aucun autre bruit fût perceptible au milieu de cette nuit si calme.
Quel émoi, le lendemain, dans
Philadelphie! Dès les premières heures, on savait ce qui s'était passé la veille
à la séance du Weldon-Institute : l'apparition d'un mystérieux personnage, un
certain ingénieur nommé Robur -- Robur-le-Conquérant! -- la lutte qu'il semblait
vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition inexplicable.
Mais ce fut bien une autre affaire,
lorsque toute la ville apprit que le président et le secrétaire du club, eux
aussi, avaient disparu pendant la nuit du 12 au 13 juin.
Ce que l'on fit de recherches dans
toute la cité et aux environs! Inutilement, d'ailleurs. Les feuilles publiques
de Philadelphie, puis les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute
l'Amérique, s'emparèrent du fait et l'expliquèrent de cent façons, dont aucune
ne devait être la vraie. Des sommes considérables furent promises par annonces
et affiches -- non seulement à qui retrouverait les honorables disparus, mais à
quiconque pourrait produire quelque indice de nature à mettre sur leurs traces.
Rien n'aboutit. La terre se serait entrouverte pour les engloutir, que le
président et le secrétaire du Weldon-Institute n'auraient pas été plus supprimés
de la surface du globe.
A ce propos, les journaux du
gouvernement demandèrent que le personnel de la police fût augmenté dans une
forte proportion, puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les
meilleurs citoyens des Etats-Unis -- et ils avaient raison...
Il est vrai, les journaux de
l'opposition demandèrent que ce personnel fût licencié comme inutile, puisque de
pareils attentats pouvaient se produire, sans qu'il fût possible d'en retrouver
les auteurs -- et peut-être n'avaient-ils pas tort.
En somme, la police resta ce qu'elle
était, ce qu'elle sera toujours dans le meilleur des mondes qui n'est pas
parfait et ne saurait l'être.
V
DANS LEQUEL UNE SUSPENSION D'HOSTILITÉS EST CONSENTIE ENTRE LE PRÉSIDENT ET LE
SECRÉTAIRE DU WELDON-INSTITUTE.
UN bandeau sur les yeux, un bâillon
dans la bouche, une corde aux poignets, une corde aux pieds, donc impossible de
voir, de parler, de se déplacer. Cela n'était pas fait pour rendre plus
acceptable la situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin.
En outre, ne point savoir quels sont les auteurs d'un pareil rapt, en quel
endroit on a été jeté comme de simples colis dans un wagon de bagages, ignorer
où l'on est, à quel sort on est réservé, il y avait là de quoi exaspérer les
plus patients dé l'espèce ovine, et l'on sait que les membres du
Weldon-Institute ne sont pas précisément des moutons pour la patience. Etant
donné sa violence de caractère, on imagine aisément dans quel état Uncle Prudent
devait être.
En tout cas, Phil Evans et lui devaient
penser qu'il leur serait difficile de prendre place, le lendemain soir, au
bureau du club.
Quant à Frycollin, yeux fermés, bouche
close, il lui était impossible de songer à quoi que ce fût. Il était plus mort
que vif.
Pendant une heure, la situation des
prisonniers ne se modifia pas. Personne ne vint les visiter ni leur rendre la
liberté de mouvement et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils
étaient réduits à des soupirs étouffés, à des " heins! " poussés à travers leurs
bâillons, à des soubresauts de carpes qui se pâment hors de leur bassin natal.
Ce que cela indiquait de colère muette, de fureur rentrée ou plutôt ficelée, on
le comprend de reste. Puis, après ces infructueux efforts, ils demeurèrent
quelque temps inertes. Et alors, puisque le sens de la vue leur manquait, ils
s'essayèrent à tirer, par le sens de l'ouïe, quelque indice de ce qu'était cet
inquiétant état de choses. Mais en vain cherchaient-ils à surprendre d'autre
bruit que l'interminable et inexplicable frrrr qui semblait les envelopper d'une
atmosphère frissonnante.
Cependant, il arriva ceci : c'est que
Phil Evans, procédant avec calme, parvint à relâcher la corde qui lui liait les
poignets. Puis, peu à peu, le noeud se desserra, ses doigts glissèrent les uns
sur les autres, ses mains reprirent leur aisance habituelle.
Un vigoureux frottement rétablit la
circulation, gênée par le ligotement. Un instant après, Phil Evans avait enlevé
le bandeau qui lui couvrait les yeux, arraché le bâillon de sa bouche, coupé les
cordes avec la fine lame de son " bowie-knife ". Un Américain qui n'aurait pas
toujours son bowie-knife en poche ne serait plus un Américain.
Du reste, si Phil Evans y gagna de
pouvoir remuer et parler, ce fut tout. Ses yeux ne trouvèrent pas à s'exercer
utilement, -- en ce moment, du moins. Obscurité complète dans cette cellule.
Toutefois, un peu de clarté filtrait à travers une sorte de meurtrière, percée
dans la paroi à six ou sept pieds de hauteur.
On le pense bien, quoi qu'il en eût,
Phil Evans n'hésita pas un instant à délivrer son rival. Quelques coups de
bowie-knife suffirent à trancher les noeuds qui le serraient aux pieds et aux
mains. Aussitôt Uncle Prudent, à demi enragé, de se redresser sur les genoux,
d'arracher bandeau et bâillon; puis, d'une voix étranglée :
" Merci! dit-il.
-- Non!... Pas de remerciements,
répondit l'autre.
-- Phil Evans?
-- Uncle Prudent?...
-- Ici, plus de président ni de
secrétaire du WeldonInstitute, plus d'adversaires!
-- Vous avez raison, répondit Phil
Evans. Il n'y a plus que deux hommes qui ont à se venger d'un troisième, dont
l'attentat exige de sévères représailles. Et ce troisième...
-- C'est Robur !...
-- C'est Robur! "
Voilà donc un point sur lequel les deux
ex-concurrents furent absolument d'accord. A ce sujet, aucune dispute à
craindre.
" Et votre valet? fit observer Phil
Evans, montrant Frycollin qui soufflait comme un phoque, il faut le déficeler.
-- Pas encore, répondit Uncle Prudent.
Il nous assommerait de ses jérémiades, et nous avons autre chose à faire qu'à
récriminer.
-- Quoi donc, Uncle Prudent?
-- A nous sauver, si c'est possible.
-- Et même si c'est impossible.
-- Vous avez raison, Phil Evans, même
si c'est impossible! "
Quant à douter un instant que cet
enlèvement dût être attribué à cet étrange Robur, cela ne pouvait venir à la
pensée du président et de son collègue. En effet, de simples et honnêtes
voleurs, après leur avoir dérobé montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie,
les auraient jetés au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de couteau
dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi? -- Grave question,
en vérité, qu'il convenait d'élucider, avant de commencer les préparatifs d'une
évasion avec quelques chances de succès.
" Phil Evans, reprit Uncle Prudent,
après notre sortie de cette séance, au lieu d'échanger des aménités sur
lesquelles il n'y a pas lieu de revenir, nous aurions mieux fait d'être moins
distraits. Si nous étions restés dans les rues de Philadelphie, rien de tout
cela ne serait arrivé. Evidemment, ce Robur s'était douté de ce qui allait se
passer au club; il prévoyait les colères que son attitude provocante devait
soulever, il avait placé à la porte quelques-uns de ses bandits pour lui prêter
main-forte. quand nous avons quitté la rue Walnut, ces sbires nous ont épiés,
suivis, et, lorsqu'ils nous ont vus imprudemment engagés dans les avenues de
Fairmont-Park, ils ont eu la partie belle.
-- D'accord, répondit Phil Evans. Oui!
nous avons eu grand tort de ne pas regagner directement notre domicile.
-- On a toujours tort de ne pas avoir
raison ", répondit Uncle Prudent.
En ce moment, un long soupir s'échappa
du coin le plus obscur de la cellule.
Qu'est-ce cela? demanda Phil Evans.
-- Rien!... Frycollin qui rêve.
Et Uncle Prudent reprit :
Entre le moment où nous avons été
saisis, à quelques pas de la clairière, et le moment où on nous a jetés dans ce
réduit, il ne s'est pas écoulé plus de deux minutes. Il est donc évident que ces
gens ne nous ont pas entraînés au-delà de Fairmont-Park.
-- Et s'ils l'avaient fait, nous
aurions bien senti un mouvement de translation.
-- D'accord, répondit Uncle Prudent.
Donc il n'est pas douteux que nous soyons enfermés dans le compartiment d'un
véhicule, -- peut-être un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture
de saltimbanques...
-- Evidemment! Si c'était un bateau
amarré aux rives de la Schuylkill-river, cela se reconnaîtrait à certains
balancements que le courant lui imprimerait d'un bord à l'autre.
-- D'accord, toujours d'accord, répéta
Uncle Prudent, et je pense que, puisque nous sommes encore dans la clairière,
c'est le moment ou jamais de fuir, quitte à retrouver plus tard ce Robur...
-- Et à lui faire payer cher cette
atteinte à la liberté de deux citoyens des Etats-Unis d'Amérique!
-- Cher... très cher!
-- Mais quel est cet homme?... D'où
vient-il?... Est-ce un Anglais, un Allemand, un Français...?
-- C'est un misérable, cela suffit,
répondit Uncle Prudent. -- Maintenant, à l'oeuvre! "
Tous deux, les mains tendues, les
doigts Ouverts, palpèrent alors les parois du compartiment pour y trouver un
joint ou une fissure. Rien. Rien, non plus, à la porte. Elle était
hermétiquement fermée, et il eût été impossible de faire sauter la serrure. Il
fallait donc pratiquer un trou et s'échapper par ce trou. Restait la question de
savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs lames ne
s'émousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail.
" Mais d'où vient ce frémissement qui
ne cesse pas? demanda Phil Evans, très surpris de ce frrrr continu.
-- Le vent, sans doute, répondit Uncle
Prudent.
-- Le vent ?... Jusqu'à minuit, il me
semble que la soirée a été absolument calme...
-- Evidemment, Phil Evans. Si ce
n'était pas le vent, que voudriez-vous que ce fût? "
Phil Evans, après avoir dégagé la
meilleure lame de son couteau, essaya d'entamer les parois près de la porte.
Peut-être suffirait-il de faire un trou pour l'ouvrir par l'extérieur, Si elle
n'était maintenue que par un verrou, ou si la clef avait été laissée dans la
serrure.
quelques minutes de travail n'eurent
d'autre résultat que d'ébrécher les lames du bowie-knife, de les épointer, de
les transformer en scies à mille dents.
" Ça ne mord pas, Phil Evans?
-- Non.
-- Est-ce que nous serions dans une
cellule en tôle?
-- Point, Uncle Prudent: Ces parois,
quand on les frappe, ne rendent aucun son métallique.
-- Du bois de fer, alors?
-- Non! ni fer ni bois.
-- Qu'est-ce alors?
-- Impossible de le dire, mais, en tout
cas, une substance sur laquelle l'acier ne peut mordre. "
Uncle Prudent, pris d'un violent accès
de colère, jura, frappa du pied le plancher sonore, tandis que ses mains
cherchaient à étrangler un Robur imaginaire.
" Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil
Evans, du calme! Essayez à votre tour. "
Uncle Prudent essaya, mais le
bowie-knife ne put entamer une paroi qu'il ne parvenait même pas à rayer de ses
meilleures lames, comme si elle eût été de cristal.
Donc, toute fuite devenait
impraticable, en admettant qu'elle eût pu être tentée, la porte une fois
ouverte.
Il fallut se résigner, momentanément,
ce qui n'est guère dans le tempérament yankee, et tout attendre du hasard, ce
qui doit répugner à des esprits éminemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans
objurgations, gros mots, violentes invectives à l'adresse de ce Robur -- lequel
ne devait point être homme à s'en émouvoir. pour peu qu'il se montrât dans la
vie privée le personnage qu'il avait été au milieu du Weldon-Institute.
Cependant Frycollin commençait à donner
quelques signes non équivoques de malaise. Soit qu'il éprouvât des crampes à
l'estomac ou des crampes dans les membres, il se démenait d'une lamentable
façon.
Uncle Prudent crut devoir mettre un
terme à cette gymnastique, en coupant les cordes qui serraient le Nègre.
Peut-être eut-il lieu de s'en repentir.
Ce fut aussitôt une interminable litanie, dans laquelle les affres de
l'épouvante se mêlaient aux souffrances de la faim. Frycollin n'était pas moins
pris par le cerveau que par l'estomac. Il eût été difficile de dire auquel de
ces deux viscères le Nègre était plus particulièrement redevable de ce qu'il
éprouvait.
" Frycollin! s'écria Uncle Prudent.
-- Master Uncle!... Master Uncle!...
répondit le Nègre entre deux vagissements lugubres.
Il est possible que nous soyons
condamnés à mourir de faim dans cette prison. Mais nous sommes décidés à ne
succomber que lorsque nous aurons épuisé tous les moyens d'alimentation
susceptibles de prolonger notre vie...
-- Me manger? s'écria Frycollin.
-- Comme on fait toujours d'un Nègre en
pareille occurrence!... Ainsi, Frycollin, tâche de te faire oublier...
-- Ou l'on te Fry-cas-se-ra! ajouta
Phil Evans. "
Et, très sérieusement, Frycollin eut
peur d'être employé à la prolongation de deux existences évidemment plus
précieuses que la sienne. Il se borna donc à gémir in petto.
Cependant le temps s'écoulait, et toute
tentative pour forcer la porte ou la paroi était demeurée infructueuse. En quoi
était cette paroi, impossible de le reconnaître.
Ce n'était pas du métal, ce n'était pas
du bois, ce n'était pas de la pierre. En outre, le plancher de la cellule
semblait fait de la même matière. Lorsqu'on le frappait du pied, il rendait un
son particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine à classer dans la
catégorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce plancher paraissait
sonner le vide, comme s'il n'eût pas directement reposé sur le sol de la
clairière. Oui! l'inexplicable frrr semblait en caresser la face inférieure.
Tout cela n'était pas rassurant.
" Uncle Prudent? dit Phil Evans.
-- Phil Evans? répondit Uncle Prudent.
-- Pensez-vous que notre cellule se
soit déplacée? En aucune façon.
-- Pourtant, au premier moment de notre
incarcération, j'ai pu distinctement percevoir la fraîche odeur de l'herbe et la
senteur résineuse des arbres du parc. Maintenant, j'ai beau humer l'air, il me
semble que toutes ces senteurs ont disparu...
-- En effet.
-- Comment expliquer cela?
Expliquons-le de n'importe quelle
façon, Phil Evans, excepté par l'hypothèse que notre prison ait changé de place.
Je le répète, si nous étions sur un chariot en marche ou sur un bateau en
dérive, nous le sentirions. "
Frycollin poussa alors un long
gémissement qui eût pu passer pour son dernier soupir, s'il n'eût été suivi de
plusieurs autres.
" J'aime à croire que ce Robur nous
fera bientôt comparaître devant lui, reprit Phil Evans.
-- Je l'espère bien, s'écria Uncle
Prudent, et je lui dirai...
-- Quoi?
-- Qu'après avoir débuté comme un
insolent, il a fini comme un coquin! "
En ce moment, Phil Evans observa que le
jour commençait à se faire. Une lueur, vague encore, filtrait à travers
l'étroite meurtrière, évidée dans la partie supérieure de la paroi, à l'opposé
de la porte. Il devait donc être quatre heures du matin, environ, puisque c'est
à cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude, l'horizon de
Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.
Cependant, quand Uncle Prudent eut fait
sonner sa montre à répétition -- chef-d'oeuvre qui provenait de l'usine même de
son collègue -, le petit timbre n'indiqua que trois heures moins le quart, bien
que la montre ne se fût point arrêtée.
" Bizarre! dit Phil Evans. A trois
heures moins le quart, il devrait encore faire nuit.
-- Il faudrait donc que ma montre eût
éprouvé un retard..., répondit Uncle Prudent.
-- Une montre de la Walton Watch
Company! " s'écria Phil Evans
Quoi qu'il en fût, c'était bien le jour
qui se levait. Peu à peu, la meurtrière se dessinait en blanc dans la profonde
obscurité dé la cellule. Cependant, si l'aube apparaissait plus, hâtivement que
ne le permettait le quarantième parallèle, qui est celui de Philadelphie, elle
ne se faisait pas avec cette rapidité spéciale aux basses latitudes.
Nouvelle observation de Uncle Prudent à
ce sujet, nouveau phénomène inexplicable.
" On pourrait peut-être se hisser
jusqu'à la meurtrière, fit observer Phil Evans, et tâcher de voir où on est?
-- On le peut ", répondit Uncle
Prudent.
Et, s'adressant à Frycollin :
" Allons, Fry, haut sur pied! "
Le Nègre se redressa.
Appuie ton dos contre cette paroi,
reprit Uncle Prudent, et vous, Phil Evans, veuillez monter sur l'épaule de ce
garçon, pendant que je contre-buterai afin qu'il ne vous manque pas.
-- Volontiers ", répondit Phil Evans.
Un instant après, les deux genoux sur
les épaules de Frycollin, il avait ses yeux à la hauteur de la meurtrîere.
Cette meurtrière était fermée, non par
un verre lenticulaire comme celui d'un hublot de navire, mais par une simple
vitre. Bien qu'elle ne fût pas très épaisse, elle gênait le regard de Phil
Evans, dont le rayon de vue était excessivement borné.
" Eh bien, cassez cette vitre, dit
Uncle Prudent, et peut-être pourrez-vous mieux voir? "
Phil Evans donna un violent coup du
manche de son bowie-knife sur la vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa
pas.
Second coup plus violent. Même
résultat.
" Bon! s'écria Phil Evans, du verre
incassable! "
En effet, il fallait que cette vitre
fût faite d'un verre trempé d'après les procédés de l'inventeur Siemens,
puisque, malgré des coups répétés, elle demeura intacte.
Toutefois, l'espace était assez éclairé
maintenant pour que le regard pût s'étendre au-dehors -- du moins dans la limite
du champ de vision coupé par l'encadrement de la meurtrière.
" Que voyez-vous? demanda Uncle
Prudent.
-- Rien.
-- Comment? Pas un massif d'arbres?
-- Non.
-- Pas même le haut des branches?
-- Pas même.
-- Nous ne sommes donc plus au centre
de la clairière?
-- Ni dans la clairière ni dans le
parc.
-- Apercevez-vous au moins des toits de
maisons, des faîtes de monuments? dit Uncle Prudent, dont le désappointement,
mêlé de fureur, ne cessait de s'accroître.
-- Ni toits ni faîtes.
-- Quoi! pas même un mât de pavillon,
pas même un clocher d'église, pas même une cheminée d'usine?
-- Rien que l'espace.
Juste à ce moment, la porte de la
cellule s'ouvrit. Un homme apparut sur le seuil.
C'était Robur.
" Honorables ballonistes, dit-il d'une
voix grave, vous êtes maintenant libres d'aller et de venir...
-- Libres! s'écria Uncle Prudent.
-- Oui... dans les limites de
l'Albatros! "
Uncle Prudent et Phil Evans se
précipitèrent hors de la cellule.
Et que virent-ils?
A douze ou treize cents mètres au-dessous d'eux, la surface d'un pays qu'ils cherchaient en vain à reconnaître.
VI
LES INGENIEURS, LES MÉCANICIENS ET AUTRES SAVANTS FERAIENT PEUT-ÊTRE BIEN DE
PASSER.
" A quelle époque l'homme cessera-t-il
de ramper dans les bas-fonds pour vivre dans l'azur et la paix du ciel? "
A cette demande de Camille Flammarion,
la réponse est facile : ce sera à l'époque où les progrès de la mécanique auront
permis de résoudre le problème de l'aviation. Et, depuis quelques années -- on
le prévoyait -- une utilisation plus pratique de l'électricité devait conduire à
la solution du problème.
En 1783, bien avant que les frères
Montgolfier eussent construit la première montgolfière, et le physicien Charles
son premier ballon, quelques esprits aventureux avalent rêvé la conquête de
l'espace au moyen d'appareils mécaniques. Les premiers inventeurs n'avaient donc
pas songé aux appareils plus légers que l'air -- ce que la physique de leur
temps n'eût point permis d'imaginer. C'était aux appareils plus lourds que lui,
aux machines volantes, faites à l'imitation de l'oiseau, qu'ils demandaient de
réaliser la locomotion aérienne.
C'est précisément ce qu'avait fait ce
fou d'Icare, fils de Dédale, dont les ailes, attachées avec de la cire,
tombèrent aux approches du soleil.
Mais, sans remonter jusqu'aux temps
mythologiques, parler d'Archytas de Tarente, on trouve déjà dans les travaux de
Dante de Pérouse, de Léonard de Vinci, de Guidotti, l'idée de machines destinées
à se mouvoir au milieu de l'atmosphère. Deux siècles et demi après, les
inventeurs commencent à se multiplier. En 1742, le marquis de Bacqueville
fabrique un système d'ailes, l'essaie au-dessus de la Seine et se casse le bras
en tombant. En 1768, Paucton conçoit la disposition d'un appareil à deux hélices
suspensive et propulsive. En 1781, Meerwein, architecte du prince de Bade,
construit une machine à mouvement orthoptérique, et proteste contre la direction
des aérostats qui venaient d'être inventés. En 1784, Launoy et Bienvenu font
manoeuvrer un hélicoptère, mu par des ressorts. En 1808, essais de vol par
l'Autrichien Jacques Degen. En 1810, brochure de Deniau, de Nantes, où les
principes du " Plus lourd que l'air " sont posés. Puis, de 1811 à 1840, études
et inventions de Berblinger, de Vignal, de Sarti, de Dubochet, de Cagniard de
Latour. En 1842, on trouve l'Anglais Henson avec son système de plans inclinés
et d'hélices actionnées par la vapeur; en 1845, Cossus et son appareil à hélices
ascensionnelles; en 1847, Camille Vert et son hélicoptère à ailes de plumes; en
1852, Letur avec son système de parachute dirigeable, dont l'expérience lui
coûta la vie; en la même année, Michel Loup avec son plan de glissement muni de
quatre ailes tournantes; en 1853, Béléguic et son aéroplane mu par des hélices
de traction, Vaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeable, Georges
Cauley avec ses plans de machines volantes, pourvues d'un moteur à gaz. De 1854
à1863, apparaissent Joseph Pline, breveté pour plusieurs systèmes aériens,
Bréant, Carlingford, Le Bris, Du Temple, Bright, dont les hélices
ascensionnelles tournent en sens inverse, Smythies, Panafieu, Crosnier, etc.
Enfin, en 1863, grâce aux efforts de Nadar, une Société du Plus lourd que l'air
est fondée à Paris. Là les inventeurs font expérimenter des machines dont
quelques-unes sont déjà brevetées : de Ponton d'Amécourt et son hélicoptère à
vapeur, de la Landelle et son système à combinaisons d'hélices avec plans
inclinés et parachutes, de Louvrié et son aéroscaphe, d'Esterno et son oiseau
mécanique, de Groof et son appareil à ailes mues par des leviers. L'élan était
donné, les inventeurs inventent, les calculateurs calculent tout ce qui doit
rendre pratique la locomotion aérienne. Bourcart, Le Bris, Kaufmann, Smyth,
Stringfellow, Prigent, Danjard, Pomès et de la Pauze, Moy, Pénaud, Jobert,
Hureau de Villeneuve, Achenbach, Garapon, Duchesne, Danduran, Parisel, Dieuaide,
Melkisff, Forlanini, Brearey, Tatin, Dandrieux, Edison, les uns avec des ailes
ou des hélices, les autres avec des plans inclinés, imaginent, créent,
fabriquent, perfectionnent leurs machines volantes qui seront prêtes à
fonctionner le jour où un moteur d'une puissance considérable et d'une légèreté
excessive leur sera appliqué par quelque inventeur.
Que l'on pardonne cette nomenclature un
peu longue. Ne fallait-il pas montrer tous ces degrés de l'échelle de la
locomotion aérienne au sommet de laquelle apparaît Robur-le-Conquérant? Sans les
tâtonnements, les expériences de ses devanciers, l'ingénieur eût-il pu concevoir
un appareil si parfait? Non, certes! Et, s'il n'avait que dédains pour ceux qui
s'obstinent encore à chercher la direction des ballons, il tenait en haute
estime tous les partisans du " Plus lourd que l'air ", Anglais, Américains,
Italiens, Autrichiens, Français, -- Français surtout, dont les travaux,
perfectionnés par lui, l'avaient amené à créer, puis à construire cet engin
volateur, l'Albatros, lancé à travers les courants de l'atmosphère.
" Pigeon vole! s'était écrié l'un des
plus persistants adeptes de l'aviation.
" On foulera l'air comme on foule la
terre! avait répondu un de ses plus acharnés partisans.
-- A locomotive, aéromotive! " avait
jeté le plus bruyant de tous, qui embouchait les trompettes de la publicité pour
réveiller l'Ancien et le Nouveau Monde.
Rien de mieux établi, en effet, par
expérience et par calcul, que l'air est un point d'appui très résistant. Une
circonférence d'un mètre de diamètre, formant parachute, peut non seulement
modérer une descente dans l'air, mais aussi la rendre isochrone. Voilà ce qu'on
savait.
On savait également que, quand la
vitesse de translation est grande, le travail de pesanteur varie à peu près en
raison inverse du carré de cette vitesse et devient presque insignifiant.
On savait encore que plus le poids d'un
animal volant augmente, moins augmente proportionnellement la surface ailée
nécessaire pour le soutenir, bien que les mouvements qu'il doit faire soient
plus lents.
Un appareil d'aviation doit donc être
construit de manière à utiliser ces lois naturelles, à imiter l'oiseau, ce type
admirable de la locomotion aérienne ", a dit le docteur Marey, de l'Institut de
France.
En somme, les appareils qui peuvent
résoudre ce problème se résument en trois sortes :
Les hélicoptères ou spiralifères,
qui ne sont que des hélices à axes verticaux;
Les orthoptères, engins qui tendent à
reproduire le vol naturel des oiseaux;
Les aéroplanes, qui ne sont, à vrai
dire, que des plans inclinés, comme le cerf-volant, mais remorqués ou poussés
par des hélices horizontales.
Chacun de ces systèmes avait eu et a
même encore des partisans décidés à ne rien céder sur ce point.
Cependant, Robur, par bien des
considérations, avait rejeté les deux premiers.
Que l'orthoptère, l'oiseau mécanique,
présente certains avantages, nul doute. Les travaux, les expériences de M.
Renaud, en 1884, l'ont prouvé. Mais, ainsi qu'on le lui avait dit, il ne faut
pas servilement imiter la nature. Les locomotives n'ont pas été copiées sur les
lièvres, ni les navires à vapeur sur les poissons. Aux premières on a mis des
roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds des hélices qui ne sont point des
nageoires. Et ils n'en marchent pas plus mal. Au contraire. D'ailleurs, sait-on
ce qui se fait mécaniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont
très complexes? Le docteur Marey n'a-t-il pas soupçonné que les pennes
s'entrouvrent pendant le relèvement de l'aile pour laisser passer l'air,
mouvement au moins bien difficile à produire avec une machine artificielle?
D'autre part, que les aéroplanes
eussent donné quelques bons résultats, ce n'était pas douteux. Les hélices
opposant un plan oblique à la couche d air, c'était le moyen de produire un
travail d'ascension, et les petits appareils expérimentés prouvaient que le
poids disponible, c'est-à-dire, celui dont on peut disposer en dehors de celui
de l'appareil, augmente avec le carré de la vitesse. Il y avait là de grands
avantages -- supérieurs même à ceux des aérostats soumis à un mouvement de
translation.
Néanmoins, Robur avait pensé que ce
qu'il y avait de meilleur, c'était encore ce qu'il y aurait de plus simple.
Aussi, les hélices -- ces " saintes hélices " -- qu'on lui avait jetées à la
tête au Weldon-lnstitute -- avaient-elles suffi à tous les besoins de sa machine
volante. Les unes tenaient l'appareil suspendu dans l'air, les autres le
remorquaient dans des conditions merveilleuses de vitesse et de sécurité.
En effet, théoriquement, au moyen d'une
hélice d'un pas suffisamment court mais d'une surface considérable, ainsi que
l'avait dit M. Victor Tatin, on pourrait, " en poussant les choses à l'extrême,
soulever un poids indéfini avec la force la plus minime ".
Si l'orthoptère -- battement d'ailes
des oiseaux -- s'élève en s'appuyant normalement sur l'air, l'hélicoptère
s'élève en le frappant obliquement avec les branches de son hélice, comme s'il
montait sur un plan incliné. En réalité, ce sont des ailes en hélice au lieu
d'être des ailes en aube. L'hélice marche nécessairement dans la direction de
son axe. Cet axe est-il vertical? elle se déplace verticalement. Est-il
horizontal? elle se déplace horizontalement.
Tout l'appareil volant de l'ingénieur
Robur était dans ces deux fonctionnements.