LES 500 MILLIONS DE LA BEGUM
I
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OU MR. SHARP FAIT SON ENTRÉE
« Ces journaux anglais sont vraiment
bien faits ! » se dit à lui-même le bon docteur en se renversant dans un grand
fauteuil de cuir.
Le docteur Sarrasin avait toute sa vie
pratiqué le monologue, qui est une des formes de la distraction.
C'était un homme de cinquante ans, aux
traits fins, aux yeux vifs et purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie à
la fois grave et aimable, un de ces individus dont on se dit à première vue:
voilà un brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune
recherche, le docteur était déjà rasé de frais et cravaté de blanc.
Sur le tapis, sur les meubles de sa
chambre d'hôtel, à Brighton, s'étalaient le Times, le Daily Telegraph,
le Daily News. Dix heures sonnaient à peine, et le docteur avait eu le
temps de faire le tour de la ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son
hôtel et de lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu in
extenso d'un mémoire qu'il avait présenté l'avant-veille au grand Congrès
international d'Hygiène, sur un « compte-globules du sang » dont il était
l'inventeur.
Devant lui, un plateau, recouvert d'une
nappe blanche, contenait une côtelette cuite à point, une tasse de thé fumant et
quelques-unes de ces rôties au beurre que les cuisinières anglaises font à
merveille, grâce aux petits pains spéciaux que les boulangers leur fournissent.

« Oui, répétait-il, ces journaux du
Royaume-Uni sont vraiment très bien faits, on ne peut pas dire le contraire !...
Le speech du vice- président, la réponse du docteur Cicogna, de Naples, les
développements de mon mémoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
photographié. »
« La parole est au docteur Sarrasin, de
Douai. L'honorable associé s'exprime en français. "Mes auditeurs m'excuseront,
dit-il en débutant, si je prends cette liberté; mais ils comprennent assurément
mieux ma langue que je ne saurais parler la leur..." »
« Cinq colonnes en petit texte !... Je
ne sais pas lequel vaut mieux du compte rendu du Times ou de celui du
Telegraph... On n'est pas plus exact et plus précis!»
Le docteur Sarrasin en était là de ses
réflexions, lorsque le maître des cérémonies lui-même -- on n'oserait donner un
moindre titre à un personnage si correctement vêtu de noir -- frappa à la porte
et demanda si « monsiou » était visible...
« Monsiou » est une appellation
générale que les Anglais se croient obligés d'appliquer à tous les Français
indistinctement, de même qu'ils s'imagineraient manquer à toutes les règles de
la civilité en ne désignant pas un Italien sous le titre de « Signor » et un
Allemand sous celui de « Herr ». Peut-être, au surplus, ont-ils raison. Cette
habitude routinière a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblée la
nationalité des gens.
Le docteur Sarrasin avait pris la carte
qui lui était présentée. Assez étonné de recevoir une visite en un pays où il ne
connaissait personne, il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carré de papier
minuscule :
« MR. SHARP, solicitor, « 93,
Southampton row « LONDON. »
Il savait qu'un « solicitor » est le
congénère anglais d'un avoué, ou plutôt homme de loi hybride, intermédiaire
entre le notaire, l'avoué et l'avocat, -- le procureur d'autrefois.
« Que diable puis-je avoir à démêler
avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. Est-ce que je me serais fait sans y songer une
mauvaise affaire ?... »
« Vous êtes bien sûr que c'est pour moi
? reprit-il.
-- Oh ! yes, monsiou.
-- Eh bien ! faites entrer. »
Le maître des cérémonies introduisit un
homme jeune encore, que le docteur, à première vue, classa dans la grande
famille des « têtes de mort ». Ses lèvres minces ou plutôt desséchées, ses
longues dents blanches, ses cavités temporales presque à nu sous une peau
parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de vrille lui
donnaient des titres incontestables à cette qualification. Son squelette
disparaissait des talons à l'occiput sous un « ulster-coat » à grands carreaux,
et dans sa main il serrait la poignée d'un sac de voyage en cuir verni.
Ce personnage entra, salua rapidement,
posa à terre son sac et son chapeau, s'assit sans en demander la permission et
dit :
« William Henry Sharp junior, associé
de la maison Billows, Green, Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai
l'honneur ?...
-- Oui, monsieur.
-- François Sarrasin ?
-- C'est en effet mon nom.
-- De Douai ?

-- Douai est ma résidence.
-- Votre père s'appelait Isidore
Sarrasin ?
-- C'est exact.
-- Nous disons donc qu'il s'appelait
Isidore Sarrasin. »
Mr. Sharp tira un calepin de sa poche,
le consulta et reprit :
« Isidore Sarrasin est mort à Paris en
1857, VIème arrondissement, rue Taranne, numéro 54, hôtel des Ecoles,
actuellement démoli.
-- En effet, dit le docteur, de plus en
plus surpris. Mais voudriez-vous m'expliquer ?...
-- Le nom de sa mère était Julie
Langévol, poursuivit Mr. Sharp, imperturbable. Elle était originaire de
Bar-le-Duc, fille de Bénédict Langévol, demeurant impasse Loriol mort en 1812,
ainsi qu'il appert des registres de la municipalité de ladite ville... Ces
registres sont une institution bien précieuse, monsieur, bien précieuse !... Hem
!... hem !... et soeur de Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème léger...
-- Je vous avoue, dit ici le docteur
Sarrasin, émerveillé par cette connaissance approfondie de sa généalogie, que
vous paraissez sur ces divers points mieux informé que moi. Il est vrai que le
nom de famille de ma grand-mère était Langévol, mais c'est tout ce que je sais
d'elle.
-- Elle quitta vers 1807 la ville de
Bar-le-Duc avec votre grand-père, Jean Sarrasin, qu'elle avait épousé en 1799.
Tous deux allèrent s'établir à Melun comme ferblantiers et y restèrent jusqu'en
1811, date de la mort de Julie Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y
avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce moment, le fil
est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouvée à Paris...
-- Je puis rattacher ce fil, dit le
docteur, entraîné malgré lui par cette précision toute mathématique. Mon
grand-père vint s'établir à Paris pour l'éducation de son fils, qui se destinait
à la carrière médicale. Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, où mon
père exerçait sa profession et où je suis né moi-même en 1822.
-- Vous êtes mon homme, reprit Mr.
Sharp. Pas de frères ni de soeurs ?...
-- Non ! j'étais fils unique, et ma
mère est morte deux ans après ma naissance... Mais enfin, monsieur, me direz
vous ?... »
Mr. Sharp se leva.
« Sir Bryah Jowahir Mothooranath,
dit-il, en prononçant ces noms avec le respect que tout Anglais professe pour
les titres nobiliaires, je suis heureux de vous avoir découvert et d'être le
premier à vous présenter mes hommages ! »
« Cet homme est aliéné, pensa le
docteur. C'est assez fréquent chez les "têtes de mort". »
Le solicitor lut ce diagnostic dans ses
yeux.
«Je ne suis pas fou le moins du monde,
répondit-il avec calme. Vous êtes, à l'heure actuelle, le seul héritier connu du
titre de baronnet, concédé, sur la
présentation du gouverneur général de la
province de Bengale, à Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en 1819,
veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et décédé en 1841, ne
laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans postérité, incapable et
intestat, en 1869. La succession s'élevait, il y a trente ans, à environ cinq
millions de livres sterling. Elle est restée sous séquestre et tutelle, et les
intérêts en ont été capitalisés presque intégralement pendant la vie du fils
imbécile de Jean-Jacques Langévol. Cette succession a été évaluée en 1870 au
chiffre rond de vingt et un millions de livres sterling, soit cinq cent
vingt-cinq millions de francs. En exécution d'un jugement du tribunal d'Agra,
confirmé par la cour de Delhi, homologué par le Conseil privé, les biens
immeubles et mobiliers ont été vendus, les valeurs réalisées, et le total a été
placé en dépôt à la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq cent
vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un simple chèque,
aussitôt après avoir fait vos preuves généalogiques en cour de chancellerie, et
sur lesquels je m'offre dès aujourd'hui à vous faire avancer par M. Trollop,
Smith & Co., banquiers, n'importe quel acompte à valoir... »
Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il
resta un instant sans trouver un mot à dire. Puis, mordu par un remords d'esprit
critique et ne pouvant accepter comme fait expérimental ce rêve des Mille et
une nuits, il s'écria :
« Mais, au bout du compte, monsieur,
quelles preuves me donnerez- vous de cette histoire, et comment avez-vous été
conduit à me découvrir ?
-- Les preuves sont ici, répondit Mr.
Sharp, en tapant sur le sac de cuir verni. Quant à la manière dont je vous ai
trouvé, elle est fort naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche.
L'invention des proches, ou « next of kin », comme nous disons en droit anglais,
pour les nombreuses successions en déshérence qui sont enregistrées tous les ans
dans les possessions britanniques, est une spécialité de notre maison. Or,
précisément, l'héritage de la Bégum Gokool exerce notre activité depuis un
lustre entier. Nous avons porté nos investigations de tous côtés, passé en revue
des centaines de familles Sarrasin, sans trouver celle qui était issue
d'Isidore. J'étais même arrivé à la conviction qu'il n'y avait pas un autre
Sarrasin en France, quand j'ai été frappé hier matin, en lisant dans le Daily
News le compte rendu du Congrès d'Hygiène, d'y voir un docteur de ce nom qui
ne m'était pas connu. Recourant aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches
manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette succession, j'ai
constaté avec étonnement que la ville de Douai avait échappé à notre attention.
Presque sûr désormais d'être sur la piste, j'ai pris le train de Brighton, je
vous ai vu à la sortie du Congrès, et ma conviction a été faite. Vous êtes le
portrait vivant de votre grand-oncle Langévol, tel qu'il est représenté dans une
photographie de lui que nous possédons, d'après une toile du peintre indien
Saranoni. »
Mr. Sharp tira de son calepin une
photographie et la passa au docteur Sarrasin. Cette photographie représentait un
homme de haute taille avec une barbe splendide, un turban à aigrette et une robe
de brocart chamarrée de vert, dans cette attitude particulière aux portraits
historiques d'un général en chef qui écrit un ordre d'attaque en regardant
attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait vaguement la fumée
d'une bataille et une charge de cavalerie.
« Ces pièces vous en diront plus long
que moi, reprit Mr. Sharp. Je vais vous les laisser et je reviendrai dans deux
heures, si vous voulez bien me le permettre, prendre vos ordres. »
Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du
sac verni sept à huit volumes de dossiers, les uns imprimés, les autres
manuscrits, les déposa sur la table et sortit à reculons, en murmurant :
« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai
l'honneur de vous saluer. »
Moitié croyant, moitié sceptique, le
docteur prit les dossiers et commença à les feuilleter.
Un examen rapide suffit pour lui
démontrer que l'histoire était parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes.
Comment hésiter, par exemple, en présence d'un document imprimé sous ce titre :
« Rapport aux Très Honorables Lords
du Conseil privé de la Reine, déposé le 5 janvier 1870, concernant la succession
vacante de la Bégum Gokool de Ragginahra, province de Bengale.

Points de fait. -- Il s'agit en la
cause des droits de propriété de certains mehals et de quarante-trois mille
beegales de terre arable, ensemble de divers édifices, palais, bâtiments
d'exploitation, villages, objets mobiliers, trésors, armes, etc., provenant de
la succession de la Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis
successivement au tribunal civil d'Agra et à la Cour supérieure de Delhi, il
résulte qu'en 1819, la Bégum Gokool, veuve du rajah Luckmissur et héritière de
son propre chef de biens considérables, épousa un étranger, français d'origine,
du nom de Jean-Jacques Langévol. Cet étranger, après avoir servi jusqu'en 1815
dans l'armée française, où il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major)
au 36ème léger, s'embarqua à Nantes, lors du licenciement de l'armée de la
Loire, comme subrécargue d'un navire de commerce. Il arriva à Calcutta, passa
dans l'intérieur et obtint bientôt les fonctions de capitaine instructeur dans
la petite armée indigène que le rajah Luckmissur était autorisé à entretenir. De
ce grade, il ne tarda pas à s'élever à celui de commandant en chef, et, peu de
temps après la mort du rajah, il obtint la main de sa veuve. Diverses
considérations de politique coloniale, et des services importants rendus dans
une circonstance périlleuse aux Européens d'Agra par Jean-Jacques Langévol, qui
s'était fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur général
de la province de Bengale à demander et obtenir pour l'époux de la Bégum le
titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut alors érigée en
fief. La Bégum mourut en 1839, laissant l'usufruit de ses biens à Langévol, qui
la suivit deux ans plus tard dans la tombe. De leur mariage il n'y avait qu'un
fils en état d'imbécillité depuis son bas âge, et qu'il fallut immédiatement
placer sous tutelle. Ses biens ont été fidèlement administrés jusqu'à sa mort,
survenue en 1869. Il n'y a point d'héritiers connus de cette immense succession.
Le tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, à la
requête du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons l'honneur de
demander aux Lords du Conseil privé l'homologation de ces jugements, etc. »
Suivaient les signatures.
Des copies certifiées des jugements
d'Agra et de Delhi, des actes de vente, des ordres donnés pour le dépôt du
capital à la Banque d'Angleterre, un historique des recherches faites en France
pour retrouver des héritiers Langévol, et toute une masse imposante de documents
du même ordre, ne permirent bientôt plus la moindre hésitation au docteur
Sarrasin. Il était bien et dûment le « next of kin » et successeur de la Bégum.
Entre lui et les cinq cent vingt-sept millions déposés dans les caves de la
Banque, il n'y avait plus que l'épaisseur d'un jugement de forme, sur simple
production des actes authentiques de naissance et de décès !
Un pareil coup de fortune avait de quoi
éblouir l'esprit le plus calme, et le bon docteur ne put entièrement échapper à
l'émotion qu'une certitude aussi inattendue était faite pour causer. Toutefois,
son émotion fut de courte durée et ne se traduisit que par une rapide promenade
de quelques minutes à travers la chambre. Il reprit ensuite possession de
lui-même, se reprocha comme une faiblesse cette fièvre passagère, et, se jetant
dans son fauteuil, il resta quelque temps absorbé en de profondes réflexions.
Puis, tout à coup, il se remit à
marcher de long en large. Mais, cette fois, ses yeux brillaient d'une flamme
pure, et l'on voyait qu'une pensée généreuse et noble se développait en lui. Il
l'accueillit, la caressa, la choya, et, finalement, l'adopta.
A ce moment, on frappa à la porte. Mr.
Sharp revenait.
« Je vous demande pardon de mes doutes,
lui dit cordialement le docteur. Me voici convaincu et mille fois votre obligé
pour les peines que vous vous êtes données.
-- Pas obligé du tout... simple
affaire... mon métier.... répondit Mr. Sharp. Puis-je espérer que Sir Bryah me
conservera sa clientèle ?
-- Cela va sans dire. Je remets toute
l'affaire entre vos mains... Je vous demanderai seulement de renoncer à me
donner ce titre absurde... »
Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un
millions sterling ! disait la physionomie de Mr. Sharp; mais il était trop bon
courtisan pour ne pas céder.
« Comme il vous plaira, vous êtes le
maître, répondit-il. Je vais reprendre le train de Londres et attendre vos
ordres.
-- Puis-je garder ces documents ?
demanda le docteur.
-- Parfaitement, nous en avons copie. »
Le docteur Sarrasin, resté seul,
s'assit à son bureau, prit une feuille de papier à lettres et écrivit ce qui
suit :
« Brighton,28 octobre 1871.
« Mon cher enfant, il nous arrive une
fortune énorme, colossale, insensée ! Ne me crois pas atteint d'aliénation
mentale et lis les deux ou trois pièces imprimées que je joins à ma lettre. Tu y
verras clairement que je me trouve l'héritier d'un titre de baronnet anglais ou
plutôt indien, et d'un capital qui dépasse un demi-milliard de francs,
actuellement déposé à la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas, mon cher Octave,
des sentiments avec lesquels tu recevras cette nouvelle. Comme moi, tu
comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle fortune nous impose, et les
dangers qu'elle peut faire courir à notre sagesse. Il y a une heure à peine que
j'ai connaissance du fait, et déjà le souci d'une pareille responsabilité
étouffe à demi la joie qu'en pensant à toi la certitude acquise m'avait d'abord
causée. Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans nos destinées... Modestes
pionniers de la science, nous étions heureux dans notre obscurité. Le
serons-nous encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n'ose te parler d'une
idée arrêtée dans ma pensée... à moins que cette fortune même ne devienne en nos
mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un outil prodigieux de
civilisation!... Nous en recauserons. Ecris-moi, dis- moi bien vite quelle
impression te cause cette grosse nouvelle et charge-toi de l'apprendre à ta
mère. Je suis assuré qu'en femme sensée, elle l'accueillera avec calme et
tranquillité. Quant à ta soeur, elle est trop jeune encore pour que rien de
pareil lui fasse perdre la tête. D'ailleurs, elle est déjà solide, sa petite
tête, et dut-elle comprendre toutes les conséquences possibles de la nouvelle
que je t'annonce, je suis sûr qu'elle sera de nous tous celle que ce changement
survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne poignée de main à
Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets d'avenir.
« Ton père affectionné,
« Fr. Sarrasin
« D.M.P. »
Cette lettre placée sous enveloppe,
avec les papiers les plus importants, à l'adresse de « Monsieur Octave Sarrasin,
élève à l'Ecole centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile,
Paris », le docteur prit son chapeau, revêtit son pardessus et s'en alla au
Congrès. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait même plus à
ses millions.
II
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DEUX COPAINS
Octave Sarrasin, fils du docteur,
n'était pas ce qu'on peut appeler proprement un paresseux. Il n'était ni sot ni
d'une intelligence supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni
blond. Il était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège
il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au
baccalauréat, il avait eu la note « passable ». Repoussé une première fois au
concours de l'Ecole centrale, il avait été admis à la seconde épreuve avec le
numéro 127. C'était un caractère indécis, un de ces esprits qui se contentent
d'une certitude incomplète, qui vivent toujours dans l'à-peu-près et passent à
travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la
destinée ce qu'un bouchon de liège est sur la crête d'une vague. Selon que le
vent souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l'équateur ou vers le
pôle. C'est le hasard qui décide de leur carrière. Si le docteur Sarrasin ne se
fût pas fait quelques illusions sur le caractère de son fils, peut-être
aurait-il hésité avant de lui écrire la lettre qu'on a lue; mais un peu
d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs esprits.
Le bonheur avait voulu qu'au début de
son éducation, Octave tombât sous la domination d'une nature énergique dont
l'influence un peu tyrannique mais bienfaisante s'était de vive force imposée à
lui. Au lycée Charlemagne, où son père l'avait envoyé terminer ses études,
Octave s'était lié d'une amitié étroite avec un de ses camarades, un Alsacien,
Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientôt écrasé de
sa vigueur physique, intellectuelle et morale.
Marcel Bruckmann, resté orphelin à
douze ans, avait hérité d'une petite rente qui suffisait tout juste à payer son
collège. Sans Octave, qui l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eût
jamais mis le pied hors des murs du lycée.
Il suivit de là que la famille du
docteur Sarrasin fut bientôt celle du jeune Alsacien. D'une nature sensible,
sous son apparente froideur, il comprit que toute sa vie devait appartenir à ces
braves gens qui lui tenaient lieu de père et de mère. Il en arriva donc tout
naturellement à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et déjà
sérieuse fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il s'était
donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui aimait l'étude, une jeune fille
au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en même temps, d'Octave un fils
digne de son père. Cette dernière tâche, il faut bien le dire, le jeune homme la
rendait moins facile que sa soeur, déjà supérieure pour son âge à son frère.
Mais Marcel s'était promis d'atteindre son double but.
C'est que Marcel Bruckmann était un de
ces champions vaillants et avisés que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les
ans, combattre dans la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait déjà
par la dureté et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacité de son
intelligence. Il était tout volonté et tout courage au-dedans, comme il était
au-dehors taillé à angles droits. Dès le collège, un besoin impérieux le
tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme à la balle, au gymnase comme au
laboratoire de chimie. Qu'il manquât un prix à sa moisson annuelle, il pensait
l'année perdue. C'était à vingt ans un grand corps déhanché et robuste, plein de
vie et d'action, une machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa
tête intelligente était déjà de celles qui arrêtent le regard des esprits
attentifs. Entré le second à l'Ecole centrale, la même année qu'Octave, il était
résolu à en sortir le premier.
C'est d'ailleurs à son énergie
persistante et surabondante pour deux hommes qu'Octave avait dû son admission.
Un an durant, Marcel l'avait « pistonné », poussé au travail, de haute lutte
obligé au succès. Il éprouvait pour cette nature faible et vacillante un
sentiment de pitié amicale, pareil à celui qu'un lion pourrait accorder à un
jeune chien. Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante
anémique et de la faire fructifier auprès de lui.
La guerre de 1870 était venue
surprendre les deux amis au moment où ils passaient leurs examens. Dès le
lendemain de la clôture du concours, Marcel, plein d'une douleur patriotique que
ce qui menaçait Strasbourg et l'Alsace avait exaspérée, était allé s'engager au
31ème bataillon de chasseurs à pied. Aussitôt Octave avait suivi cet exemple.
Côte à côte, tous deux avaient fait aux
avant-postes de Paris la dure campagne du siège. Marcel avait reçu à Champigny
une balle au bras droit; à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave
n'avait eu ni galon ni blessure. A vrai dire, ce n'était pas sa faute, car il
avait toujours suivi son ami sous le feu. A peine était-il en arrière de six
mètres. Mais ces six mètres-là étaient tout.
Depuis la paix et la reprise des
travaux ordinaires, les deux étudiants habitaient ensemble deux chambres
contiguës d'un modeste hôtel voisin de l'école. Les malheurs de la France, la
séparation de l'Alsace et de la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel
une maturité toute virile.
« C'est affaire à la jeunesse
française, disait-il, de réparer les fautes de ses pères, et c'est par le
travail seul qu'elle peut y arriver. »
Debout à cinq heures, il obligeait
Octave à l'imiter. Il l'entraînait aux cours, et, à la sortie, ne le quittait
pas d'une semelle. On rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps
à autre d'une pipe et d'une tasse de café. On se couchait à dix heures, le coeur
satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de billard de temps
en temps, un spectacle bien choisi, un concert du Conservatoire de loin en loin,
une course à cheval jusqu'au bois de Verrières, une promenade en forêt, deux
fois par semaine un assaut de boxe ou d'escrime, tels étaient leurs
délassements. Octave manifestait bien par instants des velléités de révolte, et
jetait un coup d'oeil d'envie sur des distractions moins recommandables. Il
parlait d'aller voir Aristide Leroux qui « faisait son droit », à la brasserie
Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies, qu'elles
reculaient le plus souvent.

Le 29 octobre 1871, vers sept heures du
soir, les deux amis étaient, selon leur coutume, assis côte à côte à la même
table, sous l'abat-jour d'une lampe commune. Marcel était plongé corps et âme
dans un problème, palpitant d'intérêt, de géométrie descriptive appliquée à la
coupe des pierres. Octave procédait avec un soin religieux à la fabrication,
malheureusement plus importante à son sens, d'un litre de café. C'était un des
rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- peut-être parce qu'il
y trouvait l'occasion quotidienne d'échapper pour quelques minutes à la terrible
nécessité d'aligner des équations, dont il lui paraissait que Marcel abusait un
peu. Il faisait donc passer goutte à goutte son eau bouillante à travers une
couche épaisse de moka en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui
suffire. Mais l'assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et il éprouvait
l'invincible besoin de la troubler de son bavardage.
« Nous ferions bien d'acheter un
percolateur, dit-il tout à coup. Ce filtre antique et solennel n'est plus à la
hauteur de la civilisation.
-- Achète un percolateur ! Cela
t'empêchera peut-être de perdre une heure tous les soirs à cette cuisine »,
répondit Marcel.
Et il se remit à son problème.
« Une voûte a pour intrados un
ellipsoïde à trois axes inégaux. Soit A B D E l'ellipse de naissance qui
renferme l'axe maximum oA = a, et l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum
(o,o'c') est vertical et égal à c, ce qui rend la voûte surbaissée... »
A ce moment, on frappa à la porte.
« Une lettre pour M. Octave Sarrasin »,
dit le garçon de l'hôtel.
On peut penser si cette heureuse
diversion fut bien accueillie du jeune étudiant.
« C'est de mon père, fit Octave. Je
reconnais l'écriture... Voilà ce qui s'appelle une missive, au moins »,
ajouta-t-il en soupesant à petits coups le paquet de papiers.
Marcel savait comme lui que le docteur
était en Angleterre. Son passage à Paris, huit jours auparavant, avait même été
signalé par un dîner de Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant
du Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui démodé, mais que le docteur Sarrasin
continuait de considérer comme le dernier mot du raffinement parisien.
« Tu me diras si ton père te parle de
son Congrès d'Hygiène, dit Marcel. C'est une bonne idée qu'il a eue d'aller là.
Les savants français sont trop portés à s'isoler. »
Et Marcel reprit son problème:
« ... L'extrados sera formé par un
ellipsoïde semblable au premier ayant son centre au-dessous de o' sur la
verticale o. Après avoir marqué les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses
principales, nous traçons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes
communs... »
Un cri d'Octave lui fit relever la
tête.
« Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un
peu inquiet en voyant son ami tout pâle.
-- Lis ! » dit l'autre, abasourdi par
la nouvelle qu'il venait de recevoir.
Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au
bout, la relut une seconde fois, jeta un coup doeil sur les documents imprimés
qui l'accompagnaient, et dit:
« C'est curieux ! »
Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma
méthodiquement. Octave était suspendu à ses lèvres.
« Tu crois que c'est vrai ? lui
cria-t-il d'une voix étranglée.
-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop
de bon sens et d'esprit scientifique pour accepter à l'étourdie une conviction
pareille. D'ailleurs, les preuves sont là, et c'est au fond très simple. »
La pipe étant bien et dûment allumée,
Marcel se remit au travail. Octave restait les bras ballants, incapable même
d'achever son café, à plus forte raison d'assembler deux idées logiques.
Pourtant, il avait besoin de parler pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.
« Mais... si c'est vrai, c'est
absolument renversant !... Sais-tu qu'un demi-milliard, c'est une fortune énorme
? »
Marcel releva la tête et approuva :
« Enorme est le mot. Il n'y en a
peut-être pas une pareille en France, et l'on n'en compte que quelques-unes aux
Etats-Unis, à peine cinq ou six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.
- Et un titre par-dessus le marché !
reprit Octave, un titre de baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionné
d'en avoir un, mais puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de même
plus élégant que de s'appeler Sarrasin tout court. »
Marcel lança une bouffée de fumée et
n'articula pas un mot. Cette bouffée de fumée disait clairement: « Peuh !...
Peuh ! »
« Certainement, reprit Octave, je
n'aurais jamais voulu faire comme tant de gens qui collent une particule à leur
nom, ou s'inventent un marquisat de carton ! Mais posséder un vrai titre, un
titre authentique, bien et dûment inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et
d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop souvent...
»
La pipe faisait toujours: « Peuh !...
Peuh ! »
« Mon cher, tu as beau dire et beau
faire, reprit Octave avec conviction, "le sang est quelque chose", comme disent
les Anglais ! »
Il s'arrêta court devant le regard
railleur de Marcel et se rabattit sur les millions.
« Te rappelles-tu, reprit-il, que
Binôme, notre professeur de mathématiques, rabâchait tous les ans, dans sa
première leçon sur la numération, qu'un demi-milliard est un nombre trop
considérable pour que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en
avoir une idée juste, si elles n'avaient à leur disposition les ressources d'une
représentation graphique ?... Te dis-tu bien qu'à un homme qui verserait un
franc à chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour payer cette somme ! Ah
! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on est l'héritier d'un demi-milliard
de francs !
-- Un demi-milliard de francs ! s'écria
Marcel, secoué par le mot plus qu'il ne l'avait été par la chose. Sais-tu ce que
vous pourriez en faire de mieux ? Ce serait de le donner à la France pour payer
sa rançon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !...
-- Ne va pas t'aviser au moins de
suggérer une pareille idée à mon père !... s'écria Octave du ton d'un homme
effrayé. Il serait capable de l'adopter ! Je vois déjà qu'il rumine quelque
projet de sa façon !... Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons
au moins la rente !
-- Allons, tu étais fait, sans t'en
douter jusqu'ici, pour être capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit,
mon pauvre Octave, qu'il eût mieux valu pour toi, sinon pour ton père, qui est
un esprit droit et sensé, que ce gros héritage fût réduit à des proportions plus
modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente à partager
avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! »
Et il se remit au travail.
Quant à Octave, il lui était impossible
de rien faire, et il s'agita si fort dans la chambre, que son ami, un peu
impatienté, finit par lui dire :
« Tu ferais mieux d'aller prendre l'air
! Il est évident que tu n'es bon à rien ce soir !
-- Tu as raison », répondit Octave,
saisissant avec joie cette quasi- permission d'abandonner toute espèce de
travail.
Et, sautant sur son chapeau, il
dégringola l'escalier et se trouva dans la rue. A peine eut-il fait dix pas,
qu'il s'arrêta sous un bec de gaz pour relire la lettre de son père. Il avait
besoin de s'assurer de nouveau qu'il était bien éveillé.
« Un demi-milliard !... Un
demi-milliard !... répétait-il. Cela fait au moins vingt-cinq millions de rente
!... Quand mon père ne m'en donnerait qu'un par an, comme pension, que la moitié
d'un, que le quart d'un, je serais encore très heureux ! On fait beaucoup de
choses avec de l'argent ! Je suis sûr que je saurais bien l'employer ! Je ne
suis pas un imbécile, n'est-ce pas ? On a été reçu à l'Ecole centrale !... Et
j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! »
Il se regardait, en passant, dans les
glaces d'un magasin.
« J'aurai un hôtel, des chevaux !... Il
y en aura un pour Marcel. Du moment où je serai riche, il est clair que ce sera
comme s'il l'était. Comme cela vient à point tout de même !... Un demi-milliard
!... Baronnet !... C'est drôle, maintenant que c'est venu, il me semble que je
m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas toujours occupé à
trimer sur des livres et des planches à dessin !... Tout de même, c'est un
fameux rêve ! »
Octave suivait, en ruminant ces idées,
les arcades de la rue de Rivoli. Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin de
la rue Royale, déboucha sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les
splendides étalages qu'avec indifférence, comme choses futiles et sans place
dans sa vie. Maintenant, il s'y arrêta et songea avec un vif mouvement de joie
que tous ces trésors lui appartiendraient quand il le voudrait.
« C'est pour moi, se dit-il, que les
fileuses de la Hollande tournent leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf
tissent leurs draps les plus souples, que les horlogers construisent leurs
chronomètres, que le lustre de l'Opéra verse ses cascades de lumière, que les
violons grincent, que les chanteuses s'égosillent ! C'est pour moi qu'on dresse
des pur-sang au fond des manèges, et que s'allume le Café Anglais !... Paris est
à moi !... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ? N'irai-je point visiter ma
baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien quelque jour me payer une pagode, avec
les bonzes et les idoles d'ivoire par-dessus le marché !... J'aurai des
éléphants !... Je chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau
canot !.. . Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht à vapeur pour me
conduire où je voudrai, m'arrêter et repartir à ma fantaisie !... A propos de
vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle à ma mère. Si je partais pour Douai
!... Il y a l'école... Oh ! oh ! l'école ! on peut s'en passer !... Mais Marcel
! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer une dépêche. Il comprendra bien que
je suis pressé de voir ma mère et ma soeur dans une pareille circonstance ! »
Octave entra dans un bureau
télégraphique, prévint son ami qu'il partait et reviendrait dans deux jours.
Puis, il héla un fiacre et se fit transporter à la gare du Nord.
Dès qu'il fut en wagon, il se reprit à
développer son rêve.

A deux heures du matin, Octave
carillonnait bruyamment à la porte de la maison maternelle et paternelle --
sonnette de nuit --, et mettait en émoi le paisible quartier des Aubettes.
« Qui donc est malade ? se demandaient
les commères d'une fenêtre à l'autre.
-- Le docteur n'est pas en ville ! cria
la vieille servante, de sa lucarne au dernier étage.
-- C'est moi, Octave !... Descendez
m'ouvrir, Francine ! »
Après dix minutes d'attente, Octave
réussit à pénétrer dans la maison. Sa mère et sa soeur Jeanne, précipitamment
descendues en robe de chambre, attendaient l'explication de cette visite.
La lettre du docteur, lue à haute voix,
eut bientôt donné la clef du mystère.
Mme Sarrasin fut un moment éblouie.
Elle embrassa son fils et sa fille en pleurant de joie. Il lui semblait que
l'univers allait être à eux maintenant, et que le malheur n'oserait jamais
s'attaquer à des jeunes gens qui possédaient quelques centaines de millions.
Cependant, les femmes ont plus tôt fait que les hommes de s'habituer à ces
grands coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
c'était à lui, en somme, qu'il appartenait de décider de sa destinée et de celle
de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à Jeanne, elle était
heureuse à la joie de sa mère et de son frère; mais son imagination de treize
ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que celui de cette petite maison modeste
où sa vie s'écoulait doucement entre les leçons de ses maîtres et les caresses
de ses parents. Elle ne voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de
banque pouvaient changer grand-chose à son existence, et cette perspective ne la
troubla pas un instant.
Mme Sarrasin, mariée très jeune à un
homme absorbé tout entier par les occupations silencieuses du savant de race,
respectait la passion de son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le
bien comprendre. Ne pouvant partager les bonheurs que l'étude donnait au docteur
Sarrasin, elle s'était quelquefois sentie un peu seule à côté de ce travailleur
acharné, et avait par suite concentré sur ses deux enfants toutes ses
espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux un avenir brillant, s'imaginant
qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en doutait pas, était appelé aux
plus hautes destinées. Depuis qu'il avait pris rang à l'Ecole centrale, cette
modeste et utile académie de jeunes ingénieurs s'était transformée dans son
esprit en une pépinière d'hommes illustres. Sa seule inquiétude était que la
modestie de leur fortune ne fût un obstacle, une difficulté tout au moins à la
carrière glorieuse de son fils, et ne nuisît plus tard à l'établissement de sa
fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari, c'est que
ses craintes n'avaient plus de raison d'être. Aussi sa satisfaction fut- elle
complète.
La mère et le fils passèrent une grande
partie de la nuit à causer et à faire des projets, tandis que Jeanne, très
contente du présent, sans aucun souci de l'avenir, s'était endormie dans un
fauteuil.
Cependant, au moment d'aller prendre un
peu de repos:
« Tu ne m'as pas parlé de Marcel, dit
Mme Sarrasin à son fils. Ne lui as-tu pas donné connaissance de la lettre de ton
père ? Qu'en a-t-il dit ?
-- Oh ! répondit Octave, tu connais
Marcel ! C'est plus qu'un sage, c'est un stoïque ! Je crois qu'il a été effrayé
pour nous de l'énormité de l'héritage ! Je dis pour nous; mais son inquiétude ne
remontait pas jusqu'à mon père, dont le bon sens, disait-il, et la raison
scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère, et
Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas caché qu'il eût préféré un héritage
modeste, vingt-cinq mille livres de rente...
-- Marcel n'avait peut-être pas tort,
répondit Mme Sarrasin en regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger,
une subite fortune, pour certaines natures ! »
Jeanne venait de se réveiller. Elle
avait entendu les dernières paroles de sa mère:
« Tu sais, mère, lui dit-elle, en se
frottant les yeux et se dirigeant vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as
dit un jour, que Marcel avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit
notre ami Marcel ! »
Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se
retira.
III
--------------
UN FAIT DIVERS
En arrivant à la quatrième séance du
Congrès d'Hygiène, le docteur Sarrasin put constater que tous ses collègues
I'accueillaient avec les marques d'un respect extraordinaire. Jusque-là, c'était
à peine si le très noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretière, qui avait
la présidence nominale de l'assemblée, avait daigné s'apercevoir de l'existence
individuelle du médecin français.
Ce lord était un personnage auguste,
dont le rôle se bornait à déclarer la séance ouverte ou levée et à donner
mécaniquement la parole aux orateurs inscrits sur une liste qu'on plaçait devant
lui. Il gardait habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote
boutonnée -- non pas qu'il eût fait une chute de cheval --, mais uniquement
parce que cette attitude incommode a été donnée par les sculpteurs anglais au
bronze de plusieurs hommes d'Etat.
Une face blafarde et glabre, plaquée de
taches rouges, une perruque de chiendent prétentieusement relevée en toupet sur
un front qui sonnait le creux, complétaient la figure la plus comiquement
gourmée et la plus follement raide qu'on pût voir. Lord Glandover se mouvait
tout d'une pièce, comme s'il avait été de bois ou de carton-pâte. Ses yeux mêmes
semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
intermittentes, à la façon des yeux de poupée ou de mannequin.
Lors des premières présentations, le
président du Congrès d'Hygiène avait adressé au docteur Sarrasin un salut
protecteur et condescendant qui aurait pu se traduire ainsi :
« Bonjour, monsieur l'homme de peu !...
C'est vous qui, pour gagner votre petite vie, faites ces petits travaux sur de
petites machinettes ?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir
une créature aussi éloignée de moi dans l'échelle des êtres !... Mettez-vous à
l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. »
Cette fois Lord Glandover lui adressa
le plus gracieux des sourires et poussa la courtoisie jusqu'à lui montrer un
siège vide à sa droite. D'autre part, tous les membres du Congrès s'étaient
levés.
Assez surpris de ces marques d'une
attention exceptionnellement flatteuse, et se disant qu'après réflexion le
compte-globules avait sans doute paru à ses confrères une découverte plus
considérable qu'à première vue, le docteur Sarrasin s'assit à la place qui lui
était offerte.
Mais toutes ses illusions d'inventeur
s'envolèrent, lorsque Lord Glandover se pencha à son oreille avec une contorsion
des vertèbres cervicales telle qu'il pouvait en résulter un torticolis violent
pour Sa Seigneurie :
« J'apprends, dit-il, que vous êtes un
homme de propriété considérable ? On me dit que vous " valez " vingt et un
millions sterling ? »
Lord Glandover paraissait désolé
d'avoir pu traiter avec légèreté l'équivalent en chair et en os d'une valeur
monnayée aussi ronde. Toute son attitude disait :
« Pourquoi ne nous avoir pas prévenus
?... Franchement ce n'est pas bien ! Exposer les gens à des méprises semblables
! »
Le docteur Sarrasin, qui ne croyait
pas, en conscience, « valoir » un sou de plus qu'aux séances précédentes, se
demandait comment la nouvelle avait déjà pu se répandre lorsque le docteur
Ovidius, de Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :
« Vous voilà aussi fort que les
Rothschild !... Le Daily Telegraph donne la nouvelle !... Tous mes
compliments ! »
Et il lui passa un numéro du journal,
daté du matin même. On y lisait le « fait divers » suivant, dont la rédaction
révélait suffisamment l'auteur :
« UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse
succession vacante de la Bégum Gokool vient enfin de trouver son légitime
héritier par les soins habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors,
93, Southampton row, London. L'heureux propriétaire des vingt et un millions
sterling, actuellement déposés à la Banque d'Angleterre, est un médecin
français, le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analysé ici
même le beau mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et à travers des
péripéties qui formeraient à elles seules un véritable roman, Mr. Sharp est
arrivé à établir, sans contestation possible, que le docteur Sarrasin est le
seul descendant vivant de Jean-Jacques Langévol, baronnet, époux en secondes
noces de la Bégum Gokool. Ce soldat de fortune était, paraît-il, originaire de
la petite ville française de Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour
l'envoi en possession, que de simples formalités. La requête est déjà logée en
Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchaînement de circonstances qui a
accumulé sur la tête d'un savant français, avec un titre britannique, les
trésors entassés par une longue suite de rajahs indiens. La fortune aurait pu se
montrer moins intelligente, et il faut se féliciter qu'un capital aussi
considérable tombe en des mains qui sauront en faire bon usage. »
Par un sentiment assez singulier, le
docteur Sarrasin fut contrarié de voir la nouvelle rendue publique. Ce n'était
pas seulement à cause des importunité que son expérience des choses humaines lui
faisait déjà prévoir, mais il était humilié de l'importance qu'on paraissait
attribuer à cet événement. Il lui semblait être rapetissé personnellement de
tout l'énorme chiffre de son capital. Ses travaux, son mérite personnel -- il en
avait le sentiment profond --, se trouvaient déjà noyés dans cet océan d'or et
d'argent, même aux yeux de ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le
chercheur infatigable, l'intelligence supérieure et déliée, l'inventeur
ingénieux, ils voyaient le demi-milliard. Eût-il été un goitreux des Alpes, un
Hottentot abruti, un des spécimens les plus dégradés de l'humanité au lieu d'en
être un des représentants supérieurs, son poids eût été le même. Lord Glandover
avait dit le mot, il « valait » désormais vingt et un millions sterling, ni
plus, ni moins.
Cette idée l'écoeura, et le Congrès,
qui regardait, avec une curiosité toute scientifique, comment était fait un «
demi milliardaire », constata non sans surprise que la physionomie du sujet se
voilait d'une sorte de tristesse.
Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse
passagère. La grandeur du but auquel il avait résolu de consacrer cette fortune
inespérée se représenta tout à coup à la pensée du docteur et le rasséréna. Il
attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de Glasgow sur l'Education
des jeunes idiots, et demanda la parole pour une communication.
Lord Glandover la lui accorda à
l'instant et par préférence même au docteur Ovidius. Il la lui aurait accordée,
quand tout le Congrès s'y serait opposé, quand tous les savants de l'Europe
auraient protesté à la fois contre ce tour de faveur ! Voilà ce que disait
éloquemment l'intonation toute spéciale de la voix du président.
« Messieurs, dit le docteur Sarrasin,
je comptais attendre quelques jours encore avant de vous faire part de la
fortune singulière qui m'arrive et des conséquences heureuses que ce hasard peut
avoir pour la science. Mais, le fait étant devenu public, il y aurait peut-être
de l'affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain... Oui,
messieurs, il est vrai qu'une somme considérable, une somme de plusieurs
centaines de millions, actuellement déposée à la Banque d'Angleterre, se trouve
me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous dire que je ne me considère, en
ces conjonctures, que comme le fidéicommissaire de la science?... (Sensation
profonde.) Ce n'est pas à moi que ce capital appartient de droit, c'est à
l'Humanité, c'est au Progrès !... (Mouvements divers. Exclamations.
Applaudissements unanimes. Tout le Congrès se lève, électrisé par cette
déclaration.) Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul
homme de science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à ma place ce que je
veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans beaucoup
d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour- propre que de
dévouement ?... (Non ! Non !) Peu importe au surplus ! Ne voyons que les
résultats. Je le déclare donc, définitivement et sans réserve : le demi-milliard
que le hasard met dans mes mains n'est pas à moi, il est à la science !
Voulez-vous être le parlement qui répartira ce budget ?... Je n'ai pas en mes
propres lumières une confiance suffisante pour prétendre en disposer en maître
absolu. Je vous fais juges, et vous-mêmes vous déciderez du meilleur emploi à
donner à ce trésor !... » (Hurrahs. Agitation profonde. Délire général.)
Le Congrès est debout. Quelques
membres, dans leur exaltation, sont montés sur la table. Le professeur Turnbull,
de Glasgow, paraît menacé d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la
respiration. Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient
à son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur Sarrasin
plaisante agréablement, et n'a pas la moindre intention de réaliser un programme
si extravagant.
« S'il m'est permis, toutefois, reprit
l'orateur, quand il eut obtenu un peu de silence, s'il m'est permis de suggérer
un plan qu'il serait aisé de développer et de perfectionner, je propose le
suivant. »
Ici le Congrès, revenu enfin au
sang-froid, écoute avec une attention religieuse.
« Messieurs, parmi les causes de
maladie, de misère et de mort qui nous entourent, il faut en compter une à
laquelle je crois rationnel d'attacher une grande importance : ce sont les
conditions hygiéniques déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont
placés. Ils s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d'air
et de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces agglomérations
humaines deviennent parfois de véritables foyers d'infection. Ceux qui n'y
trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur santé; leur force
productive diminue, et la société perd ainsi de grandes sommes de travail qui
pourraient être appliquées aux plus précieux usages. Pourquoi, messieurs,
n'essaierions-nous pas du plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple
? Pourquoi ne réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour
tracer le plan d'une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques
?... (Oui ! oui ! c'est vrai !) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la présenter
au monde comme un enseignement pratique... » (Oui ! oui ! -- Tonnerre
d'applaudissements.)
Les membres du Congrès, pris d'un
transport de folie contagieuse, se serrent mutuellement les mains, ils se
jettent sur le docteur Sarrasin, l'enlèvent, le portent en triomphe autour de la
salle.
« Messieurs, reprit le docteur,
lorsqu'il eut pu réintégrer sa place, cette cité que chacun de nous voit déjà
par les yeux de l'imagination, qui peut être dans quelques mois une réalité,
cette ville de la santé et du bien-être, nous inviterions tous les peuples à
venir la visiter, nous en répandrions dans toutes les langues le plan et la
description, nous y appellerions les familles honnêtes que la pauvreté et le
manque de travail auraient chassées des pays encombrés. Celles aussi -- vous ne
vous étonnerez pas que j'y songe --, à qui la conquête étrangère a fait une
cruelle nécessité de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi de leur activité,
l'application de leur intelligence, et nous apporteraient ces richesses morales,
plus précieuses mille fois que les mines d'or et de diamant. Nous aurions là de
vastes collèges où la jeunesse élevée d'après des principes sages, propres à
développer et à équilibrer toutes les facultés morales, physiques et
intellectuelles, nous préparerait des générations fortes pour l'avenir ! »
Il faut renoncer à décrire le tumulte
enthousiaste qui suivit cette communication. Les applaudissements, les hurrahs,
les « hip ! hip ! » se succédèrent pendant plus d'un quart d'heure.
Le docteur Sarrasin était à peine
parvenu à se rasseoir que Lord Glandover, se penchant de nouveau vers lui,
murmura à son oreille en clignant de l'oeil:
« Bonne spéculation !... Vous comptez
sur le revenu de l'octroi, hein ?... Affaire sûre, pourvu qu'elle soit bien
lancée et patronnée de noms choisis !... Tous les convalescents et les
valétudinaires voudront habiter là !... J'espère que vous me retiendrez un bon
lot de terrain, n'est-ce pas ? »
Le pauvre docteur, blessé de cette
obstination à donner à ses actions un mobile cupide, allait cette fois répondre
à Sa Seigneurie, lorsqu'il entendit le vice-président réclamer un vote de
remerciement par acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui
venait d'être soumise à l'assemblée.
« Ce serait, dit-il, l'éternel honneur
du Congrès de Brighton qu'une idée si sublime y eût pris naissance, il ne
fallait pas moins pour la concevoir que la plus haute intelligence unie au plus
grand coeur et à la générosité la plus inouïe... Et pourtant, maintenant que
l'idée était suggérée, on s'étonnait presque qu'elle n'eût pas déjà été mise en
pratique ! Combien de milliards dépensés en folles guerres, combien de capitaux
dissipés en spéculations ridicules auraient pu être consacrés à un tel essai ! »
L'orateur, en terminant, demandait,
pour la cité nouvelle, comme un juste hommage à son fondateur, le nom de «
Sarrasina ».
Sa motion était déjà acclamée,
lorsqu'il fallut revenir sur le vote, à la requête du docteur Sarrasin lui-même.
« Non, dit-il, mon nom n'a rien à faire
en ceci. Gardons nous aussi d'affubler la future ville d'aucune de ces
appellations qui, sous prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la
chose ou à l'être qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du
bien-être, mais je demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous
l'appelions France-Ville ! »
On ne pouvait refuser au docteur cette
satisfaction qui lui était bien due.
France-Ville était d'ores et déjà
fondée en paroles; elle allait, grâce au procès-verbal qui devait clore la
séance, exister aussi sur le papier. On passa immédiatement à la discussion des
articles généraux du projet.
Mais il convient de laisser le Congrès
à cette occupation pratique, si différente des soins ordinairement réservés à
ces assemblées, pour suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires,
la fortune du fait divers publié par le Daily Telegraph.
Dès le 29 octobre au soir, cet
entrefilet, textuellement reproduit par les journaux anglais, commençait à
rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la
Gazette de Hull et figurait en haut de la seconde page dans un numéro de
cette feuille modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon,
apporta le 1er novembre à Rotterdam.
Immédiatement coupé par les ciseaux
diligents du rédacteur en chef et secrétaire unique de l'Echo néerlandais
et traduit dans la langue de Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2
novembre, sur les ailes de la vapeur, au Mémorial de Brême. Là, il
revêtit, sans changer de corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir
imprimer en allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
après avoir écrit en tête de la traduction : Eine ubergrosse Erbschaft,
ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et d'abuser de la crédulité
de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses : Correspondance spéciale de
Brighton ?
Quoi qu'il en soit, devenue ainsi
allemande par droit d'annexion, l'anecdote arriva à la rédaction de l'imposante
Gazette du Nord, qui lui donna une place dans la seconde colonne de sa
troisième page, en se contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque
pour une si grave personne.
C'est après avoir passé par ces avatars
successifs qu'elle fit enfin son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains
épaisses d'un gros valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger
de M. le professeur Schultze, de l'Université d'Iéna.
Si haut placé que fût un tel personnage
dans l'échelle des êtres, il ne présentait à première vue rien d'extraordinaire.
C'était un homme de quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille; ses épaules
carrées indiquaient une constitution robuste; son front était chauve, et le peu
de cheveux qu'il avait gardés à l'occiput et aux tempes rappelaient le blond
filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne trahit jamais la
pensée. Aucune lueur ne s'en échappe, et cependant on se sent comme gêné sitôt
qu'ils vous regardent. La bouche du professeur Schultze était grande, garnie
d'une de ces doubles rangées de dents formidables qui ne lâchent jamais leur
proie, mais enfermées dans des lèvres minces, dont le principal emploi devait
être de numéroter les paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un
ensemble inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le professeur était
visiblement très satisfait pour lui-même.
Au bruit que fit son valet de chambre,
il leva les yeux sur la cheminée, regarda l'heure à une très jolie pendule de
Barbedienne, singulièrement dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui
l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :
« Six heures cinquante-cinq ! Mon
courrier arrive à six trente, dernière heure. Vous le montez aujourd'hui avec
vingt-cinq minutes de retard. La première fois qu'il ne sera pas sur ma table à
six heures trente, vous quitterez mon service à huit.
-- Monsieur, demanda le domestique
avant de se retirer, veut-il dîner maintenant ?
-- Il est six heures cinquante-cinq et
je dîne à sept ! Vous le savez depuis trois semaines que vous êtes chez moi !
Retenez aussi que je ne change jamais une heure et que je ne répète jamais un
ordre. »
Le professeur déposa son journal sur le
bord de sa table et se remit à écrire un mémoire qui devait paraître le
surlendemain dans les Annalen für Physiologie. Il ne saurait y avoir
aucune indiscrétion à constater que ce mémoire avait pour titre:
Pourquoi tous les Français sont-ils
atteints à des degrés différents de dégénérescence héréditaire ?
Tandis que le professeur poursuivait sa
tâche, le dîner, composé d'un grand plat de saucisses aux choux, flanqué d'un
gigantesque mooss de bière, avait été discrètement servi sur un guéridon au coin
du feu. Le professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec
plus de complaisance qu'on n'en eût attendu d'un homme aussi sérieux. Puis il
sonna pour avoir son café, alluma une grande pipe de porcelaine et se remit au
travail.
Il était près de minuit, lorsque le
professeur signa le dernier feuillet, et il passa aussitôt dans sa chambre à
coucher pour y prendre un repos bien gagné. Ce fut dans son lit seulement qu'il
rompit la bande de son journal et en commença la lecture, avant de s'endormir.
Au moment où le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut attirée
par un nom étranger, celui de « Langévol », dans le fait divers relatif à
l'héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se rappeler quel souvenir pouvait
bien évoquer en lui ce nom, il n'y parvint pas. Après quelques minutes données à
cette recherche vaine, il jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientôt
entendre un ronflement sonore.
Cependant, par un phénomène
physiologique que lui-même avait étudié et expliqué avec de grands
développements, ce nom de Langévol poursuivit le professeur Schultze jusque dans
ses rêves. Si bien que, machinalement, en se réveillant le lendemain matin, il
se surprit à le répéter.
Tout à coup, et au moment où il allait
demander à sa montre quelle heure il était, il fut illuminé d'un éclair subit.
Se jetant alors sur le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et
relut plusieurs fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
concentrer ses idées, l'alinéa qu'il avait failli la veille laisser passer
inaperçu. La lumière, évidemment, se faisait dans son cerveau, car, sans prendre
le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il courut à la cheminée,
détacha un petit portrait en miniature pendu près de la glace, et, le
retournant, passa sa manche sur le carton poussiéreux qui en formait l'envers.
Le professeur ne s'était pas trompé.
Derrière le portrait, on lisait ce nom tracé d'une encre jaunâtre, presque
effacé par un demi-siècle :
« Thérèse Schultze eingeborene
Langévol » (Thérèse Schultze née Langévol).
Le soir même, le professeur avait pris
le train direct pour Londres.
IV
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PART A DEUX
Le 6 novembre, à sept heures du matin,
Herr Schultze arrivait à la gare de Charing-Cross. A midi, il se présentait au
numéro 93, Southampton row, dans une grande salle divisée en deux parties par
une barrière de bois -- côté de MM. les clercs, côté du public --, meublée de
six chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un
dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table, étaient en
train de manger paisiblement le déjeuner de pain et de fromage traditionnel en
tous les pays de basoche.
« Messieurs Billows, Green et Sharp ?
dit le professeur de la même voix dont il demandait son dîner.
-- Mr. Sharp est dans son cabinet. --
Quel nom ? Quelle affaire ?
- Le professeur Schultze, d'Iéna,
affaire Langévol. »
Le jeune clerc murmura ces
renseignements dans le pavillon d'un tuyau acoustique et reçut en réponse dans
le pavillon de sa propre oreille une communication qu'il n'eut garde de rendre
publique. Elle pouvait se traduire ainsi :
« Au diable l'affaire Langévol ! Encore
un fou qui croit avoir des titres ! »
Réponse du jeune clerc :
« C'est un homme d'apparence
"respectable". Il n'a pas l'air agréable, mais ce n'est pas la tête du premier
venu. »
Nouvelle exclamation mystérieuse :
« Et il vient d'Allemagne ?...
-- Il le dit, du moins. »
Un soupir passa à travers le tuyau :
« Faites monter.
- Deux étages, la porte en face », dit
tout haut le clerc en indiquant un passage intérieur.
Le professeur s'enfonça dans le
couloir, monta les deux étages et se trouva devant une porte matelassée, où le
nom de Mr. Sharp se détachait en lettres noires sur un fond de cuivre.
Ce personnage était assis devant un
grand bureau d'acajou, dans un cabinet vulgaire à tapis de feutre, chaises de
cuir et larges cartonniers béants. Il se souleva à peine sur son fauteuil, et,
selon l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit à feuilleter des
dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air très occupé. Enfin, se
retournant vers le professeur Schultze, qui s'était placé auprès de lui :
« Monsieur, dit-il, veuillez
m'apprendre rapidement ce qui vous amène. Mon temps est extraordinairement
limité, et je ne puis vous donner qu'un très petit nombre de minutes. »
Le professeur eut un semblant de
sourire, laissant voir qu'il s'inquiétait assez peu de la nature de cet accueil.
« Peut-être trouverez-vous bon de
m'accorder quelques minutes supplémentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui
m'amène.
-- Parlez donc, monsieur.
-- Il s'agit de la succession de
Jean-Jacques Langévol, de Bar-le-Duc, et je suis le petit-fils de sa soeur
aînée, Thérèse Langévol, mariée en 1792 à mon grand-père Martin Schultze,
chirurgien à l'armée de Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois
lettres de mon grand-oncle écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de
son passage à la maison, après la bataille d'Iéna, sans compter les pièces
dûment légalisées qui établissent ma filiation. »
Inutile de suivre le professeur
Schultze dans les explications qu'il donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses
habitudes, presque prolixe. Il est vrai que c'était le seul point où il était
inépuisable. En effet, il s'agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, Anglais,
la nécessité de faire prédominer la race germanique sur toutes les autres. S'il
poursuivait l'idée de réclamer cette succession, c'était surtout pour l'arracher
des mains françaises, qui ne pourraient en faire que quelque inepte usage!... Ce
qu'il détestait dans son adversaire, c'était surtout sa nationalité !... Devant
un Allemand, il n'insisterait pas assurément, etc. Mais l'idée qu'un prétendu
savant, qu'un Français pourrait employer cet énorme capital au service des idées
françaises, le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
droits à outrance.
A première vue, la liaison des idées
pouvait ne pas être évidente entre cette digression politique et l'opulente
succession. Mais Mr. Sharp avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir
le rapport supérieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race
germanique en général et les aspirations particulières de l'individu Schultze
vers l'héritage de la Bégum. Elles étaient, au fond, du même ordre.
D'ailleurs, il n'y avait pas de doute
possible. Si humiliant qu'il pût être pour un professeur à l'Université d'Iéna
d'avoir des rapports de parenté avec des gens de race inférieure, il était
évident qu'une aïeule française avait sa part de responsabilité dans la
fabrication de ce produit humain sans égal. Seulement, cette parenté d'un degré
secondaire à celle du docteur Sarrasin ne lui créait aussi que des droits
secondaires à ladite succession. Le solicitor vit cependant la possibilité de
les soutenir avec quelques apparences de légalité et, dans cette possibilité, il
en entrevit une autre tout à l'avantage de Billows, Green et Sharp : celle de
transformer l'affaire Langévol, déjà belle, en une affaire magnifique, quelque
nouvelle représentation du Jarndyce contre Jarndyce, de Dickens. Un
horizon de papier timbré, d'actes, de pièces de toute nature s'étendit devant
les yeux de l'homme de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea à un
compromis ménagé par lui, Sharp, dans l'intérêt de ses deux clients, et qui lui
rapporterait, à lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit.
Cependant, il fit connaître à Herr
Schultze les titres du docteur Sarrasin, lui donna les preuves à l'appui et lui
insinua que, si Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un
parti avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- « apparences
seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient pas à un
bon procès » --, que lui donnait sa parenté avec le docteur, il comptait que le
sens si remarquable de la justice que possédaient tous les Allemands admettrait
que Billows, Green et Sharp acquéraient aussi, en cette occasion, des droits
d'ordre différent, mais bien plus impérieux, à la reconnaissance du professeur.
Celui-ci était trop bien doué pour ne
pas comprendre la logique du raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur
ce point l'esprit en repos, sans toutefois rien préciser.
Mr. Sharp lui demanda poliment la
permission d'examiner son affaire à loisir et le reconduisit avec des égards
marqués. Il n'était plus question à cette heure de ces minutes strictement
limitées, dont il se disait si avare !
Herr Schultze se retira, convaincu
qu'il n'avait aucun titre suffisant à faire valoir sur l'héritage de la Bégum,
mais persuadé cependant qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine,
outre qu'elle était toujours méritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y
prendre, que tourner à l'avantage de la première.
L'important était de tâter l'opinion du
docteur Sarrasin. Une dépêche télégraphique, immédiatement expédiée à Brighton,
amenait vers cinq heures le savant français dans le cabinet du solicitor.
Le docteur Sarrasin apprit avec un
calme dont s'étonna Mr. Sharp l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de
Mr. Sharp, il lui déclara en toute loyauté qu'en effet il se rappelait avoir
entendu parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante élevée par
une femme riche et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait mariée en
Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degré précis de parenté de
cette grand-tante.
Mr. Sharp avait déjà recours à ses
fiches, soigneusement cataloguées dans des cartons qu'il montra avec
complaisance au docteur.
Il y avait là -- Mr. Sharp ne le
dissimula pas -- matière à procès, et les procès de ce genre peuvent aisément
traîner en longueur. A la vérité, on n'était pas obligé de faire à la partie
adverse l'aveu de cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de
confier, dans sa sincérité, à son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont Herr Schultze avait parlé, et qui étaient
une présomption en sa faveur. Présomption faible à la vérité, dénuée de tout
caractère légal, mais enfin présomption... D'autres preuves seraient sans doute
exhumées de la poussière des archives municipales. Peut-être même la partie
adverse, à défaut de pièces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer
d'imaginaires. Il fallait tout prévoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
n'assigneraient même pas à cette Thérèse Langévol, subitement sortie de terre,
et à ses représentants actuels, des droits supérieurs à ceux du docteur Sarrasin
?... En tout cas, longues chicanes, longues vérifications, solution lointaine
!... Les probabilités de gain étant considérables des deux parts, on formerait
aisément de chaque côté une compagnie en commandite pour avancer les frais de la
procédure et épuiser tous les moyens de juridiction. Un procès célèbre du même
genre avait été pendant quatre-vingt-trois années consécutives en Cour de
Chancellerie et ne s'était terminé que faute de fonds: intérêts et capital, tout
y avait passé !... Enquêtes, commissions, transports, procédures prendraient un
temps infini !... Dans dix ans la question pourrait être encore indécise, et le
demi milliard toujours endormi à la Banque...
Le docteur Sarrasin écoutait ce
verbiage et se demandait quand il s'arrêterait. Sans accepter pour parole
d'évangile tout ce qu'il entendait, une sorte de découragement se glissait dans
son âme. Comme un voyageur penché à l'avant d'un navire voit le port où il
croyait entrer s'éloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaître, il
se disait qu'il n'était pas impossible que cette fortune, tout à l'heure si
proche et d'un emploi déjà tout trouvé, ne finît par passer à l'état gazeux et
s'évanouir !
« Enfin que faire ? » demanda-t-il au
solicitor.
Que faire ?... Hem !... C'était
difficile à déterminer. Plus difficile encore à réaliser. Mais enfin tout
pouvait encore s'arranger. Lui, Sharp, en avait la certitude. La justice
anglaise était une excellente justice -- un peu lente, peut-être, il en
convenait --, oui, décidément un peu lente, pede claudo... hem !... hem
!... mais d'autant plus sûre !... Assurément le docteur Sarrasin ne pouvait
manquer dans quelques années d'être en possession de cet héritage, si
toutefois... hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !...
Le docteur sortit du cabinet de
Southampton row fortement ébranlé dans sa confiance et convaincu qu'il allait,
ou falloir entamer une série d'interminables procès, ou renoncer à son rêve.
Alors, pensant à son beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en
éprouver quelque regret.
Cependant, Mr. Sharp manda le
professeur Schultze, qui lui avait laissé son adresse. Il lui annonça que le
docteur Sarrasin n'avait jamais entendu parler d'une Thérèse Langévol,
contestait formellement l'existence d'une branche allemande de la famille et se
refusait à toute transaction.
Il en restait donc au professeur, s'il
croyait ses droits bien établis, qu'à « plaider ». Mr. Sharp, qui n'apportait en
cette affaire qu'un désintéressement absolu, une véritable curiosité d'amateur,
n'avait certe pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un
solicitor, sinon un procès, dix procès, trente ans de procès, comme la cause
semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement, en était ravi.
S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze une offre suspecte de sa
part, il aurait poussé le désintéressement jusqu'à lui indiquer un de ses
confrères, qu'il pût charger de ses intérêts... Et certes le choix avait de
l'importance ! La carrière légale était devenue un véritable grand chemin !...
Les aventuriers et les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur
au front !...
« Si le docteur français voulait
s'arranger, combien cela coûterait-il ? » demanda le professeur.
Homme sage, les paroles ne pouvaient
l'étourdir ! Homme pratique, il allait droit au but sans perdre un temps
précieux en chemin ! Mr. Sharp fut un peu déconcerté par cette façon d'agir. Il
représenta à Herr Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on
n'en pouvait prévoir la fin quand on en était au commencement ; que, pour amener
M. Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les choses afin de ne pas
lui laisser connaître que lui, Schultze, était déjà prêt à une transaction.
« Je vous prie, monsieur, conclut-il,
laissez-moi faire, remettez-vous- en à moi et je réponds de tout.
-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais
j'aimerais savoir à quoi m'en tenir. »
Cependant, il ne put, cette fois, tirer
de Mr. Sharp à quel chiffre le solicitor évaluait la reconnaissance saxonne, et
il dut lui laisser là- dessus carte blanche.
Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé
dès le lendemain par Mr. Sharp, lui demanda avec tranquillité s'il avait
quelques nouvelles sérieuses à lui donner, le solicitor, inquiet de cette
tranquillité même, l'informa qu'un examen sérieux l'avait convaincu que le mieux
serait peut-être de couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction
à ce prétendant nouveau. C'était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
conseil essentiellement désintéressé et que bien peu de solicitors eussent donné
à la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- propre à régler rapidement
cette affaire, qu'il considérait avec des yeux presque paternels.
Le docteur Sarrasin écoutait ces
conseils et les trouvait relativement assez sages. Il s'était si bien habitué
depuis quelques jours à l'idée de réaliser immédiatement son rêve scientifique,
qu'il subordonnait tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant
de pouvoir l'exécuter aurait été maintenant pour lui une cruelle déception. Peu
familier d'ailleurs avec les questions légales et financières, et sans être dupe
des belles paroles de maître Sharp, il aurait fait bon marché de ses droits pour
une bonne somme payée comptant qui lui permît de passer de la théorie à la
pratique. Il donna donc également carte blanche à Mr. Sharp et repartit.
Le solicitor avait obtenu ce qu'il
voulait. Il était bien vrai qu'un autre aurait peut-être cédé, à sa place, à la
tentation d'entamer et de prolonger des procédures destinées à devenir, pour son
étude, une grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp n'était pas de ces gens qui font
des spéculations à long terme. Il voyait à sa portée le moyen facile d'opérer
d'un coup une abondante moisson, et il avait résolu de le saisir. Le lendemain,
il écrivit au docteur en lui laissant entrevoir que Herr Schultze ne serait
peut-être pas opposé à toute idée d'arrangement. Dans de nouvelles visites,
faites par lui, soit au docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait
alternativement à l'un et à l'autre que la partie adverse ne voulait décidément
rien entendre, et que, par surcroît, il était question d'un troisième candidat
alléché par l'odeur...
Ce jeu dura huit jours. Tout allait
bien le matin, et le soir il s'élevait subitement une objection imprévue qui
dérangeait tout. Ce n'était plus pour le bon docteur que chausse-trapes,
hésitations, fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se décider à tirer l'hameçon,
tant il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se débattît et ne fît
casser la corde. Mais tant de précaution était, en ce cas, superflu. Dès le
premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui voulait avant tout
s'épargner les ennuis d'un procès, avait été prêt pour un arrangement. Lorsque
enfin Mr. Sharp crut que le moment psychologique, selon l'expression célèbre,
était arrivé, ou que, dans son langage moins noble, son client était « cuit à
point », il démasqua tout à coup ses batteries et proposa une transaction
immédiate.
Un homme bienfaisant se présentait, le
banquier Stilbing, qui offrait de partager le différend entre les parties, de
leur compter à chacun deux cent cinquante millions et de ne prendre à titre de
commission que l'excédent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.
Le docteur Sarrasin aurait volontiers
embrassé Mr. Sharp, lorsqu'il vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui
paraissait encore superbe. Il était tout prêt à signer, il ne demandait qu'à
signer, il aurait voté par-dessus le marché des statues d'or au banquier
Stilbing, au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à toute la chicane du
Royaume-Uni.
Les actes étaient rédigés, les témoins
racolés, les machines à timbrer de Somerset House prêtes à fonctionner. Herr
Schultze s'était rendu. Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu
s'assurer en frémissant qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le
docteur Sarrasin, il en eût été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt
terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage égal, les
deux héritiers reçurent chacun un chèque à valoir de cent mille livres sterling,
payable à vue, et des promesses de règlement définitif, aussitôt après
l'accomplissement des formalités légales.
Ainsi se conclut, pour la plus grande
gloire de la supériorité anglo- saxonne, cette étonnante affaire.
On assure que le soir même, en dînant à
Cobden-Club avec son ami Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne à la
santé du docteur Sarrasin, un autre à la santé du professeur Schultze, et se
laissa aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation indiscrète :
« Hurrah !... Rule Britannia
!... Il n'y a encore que nous !... »
La vérité est que le banquier Stilbing
considérait son hôte comme un pauvre homme, qui avait lâché pour vingt-sept
millions une affaire de cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même,
du moment, en effet, où lui, Herr Schultze, se sentait forcé d'accepter tout
arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme comme le
docteur Sarrasin, un Celte, léger, mobile, et, bien certainement, visionnaire !
Le professeur avait entendu parler du
projet de son rival de fonder une ville française dans des conditions d'hygiène
morale et physique propres à développer toutes les qualités de la race et à
former de jeunes générations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
paraissait absurde, et, à son sens, devait échouer, comme opposée à la loi de
progrès qui décrétait l'effondrement de la race latine, son asservissement à la
race saxonne, et, dans la suite, sa disparition totale de la surface du globe.
Cependant, ces résultats pouvaient être tenus en échec si le programme du
docteur avait un commencement de réalisation, à plus forte raison si l'on
pouvait croire à son succès. Il appartenait donc à tout Saxon, dans l'intérêt de
l'ordre général et pour obéir à une loi inéluctable, de mettre à néant, s'il le
pouvait, une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. D. privat docent de
chimie à l'Université d'Iéna, connu par ses nombreux travaux comparatifs sur les
différentes races humaines -- travaux où il était prouvé que la race germanique
devait les absorber toutes --, il était clair enfin qu'il était particulièrement
désigné par la grande force constamment créative et destructive de la nature,
pour anéantir ces pygmées qui se rebellaient contre elle. De toute éternité, il
avait été arrêté que Thérèse Langévol épouserait Martin Schultze, et qu'un jour
les deux nationalités, se trouvant en présence dans la personne du docteur
français et du professeur allemand, celui-ci écraserait celui-là. Déjà il avait
en main la moitié de la fortune du docteur. C'était l'instrument qu'il lui
fallait.
D'ailleurs, ce projet n'était pour Herr
Schultze que très secondaire; il ne faisait que s'ajouter à ceux, beaucoup plus
vastes, qu'il formait pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient
de se fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland. Cependant,
voulant connaître à fond -- si tant est qu'ils pussent avoir un fond --, les
plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait déjà l'implacable ennemi, il
se fit admettre au Congrès international d'Hygiène et en suivit assidûment les
séances. C'est au sortir de cette assemblée que quelques membres, parmi lesquels
se trouvait le docteur Sarrasin lui- même, l'entendirent un jour faire cette
déclaration: qu'il s'élèverait en même temps que France-Ville une cité forte qui
ne laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et anormale.
« J'espère, ajouta-t-il, que
l'expérience que nous ferons sur elle servira d'exemple au monde ! »
Le bon docteur Sarrasin, si plein
d'amour qu'il fût pour l'humanité, n'en était pas à avoir besoin d'apprendre que
tous ses semblables ne méritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra
avec soin ces paroles de son adversaire, pensant, en homme sensé, qu'aucune
menace ne devait être négligée. Quelque temps après, écrivant à Marcel pour
l'inviter à l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, et lui fit
un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser au jeune Alsacien que le bon
docteur aurait là un rude adversaire. Et comme le docteur ajoutait :
« Nous aurons besoin d'hommes forts et
énergiques, de savants actifs, non seulement pour édifier, mais pour nous
défendre », Marcel lui répondit :
« Si je ne puis immédiatement vous
apporter mon concours pour la fondation de votre cité, comptez cependant que
vous me trouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr
Schultze, que vous me dépeignez si bien. Ma qualité d'Alsacien me donne le droit
de m'occuper de ses affaires. De près ou de loin, je vous suis tout dévoué. Si,
par impossible, vous restiez quelques mois ou même quelques années sans entendre
parler de moi, ne vous en inquiétez pas. De loin comme de près, je n'aurai
qu'une pensée : travailler pour vous, et, par conséquent, servir la France. »
V
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LA CITE DE L'ACIER
Les lieux et les temps sont changés. Il
y a cinq années que l'héritage de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers
et la scène est transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, à dix
lieues du littoral du Pacifique. Là s'étend un district vague encore, mal
délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte de
Suisse américaine.
Suisse, en effet, si l'on ne regarde
que la superficie des choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les
vallées profondes qui séparent de longues chaînes de hauteurs, l'aspect
grandiose et sauvage de tous les sites pris à vol d'oiseau.
Mais cette fausse Suisse n'est pas,
comme la Suisse européenne, livrée aux industries pacifiques du berger, du guide
et du maître d'hôtel. Ce n'est qu'un décor alpestre, une croûte de rocs, de
terre et de pins séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille.
Si le touriste, arrêté dans ces
solitudes, prête l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas, comme dans
les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand
silence de la montagne. Mais il saisit au loin les coups sourds du
marteau-pilon, et, sous ses pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il
semble que le sol soit machiné comme les dessous d'un théâtre, que ces roches
gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment à l'autre s'abîmer
dans de mystérieuses profondeurs.
Les chemins, macadamisés de cendres et
de coke, s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes
jaunâtres, de petits tas de scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme,
brillent comme des yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné,
déchiqueté par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante,
gouffre sans fond, pareil au cratère d'un volcan éteint. L'air est chargé de
fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne le
traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de mémoire d'homme on n'y a vu
un papillon.
Fausse Suisse ! A sa limite nord, au
point où les contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux
chaînes de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le « désert rouge
», à cause de la couleur du sol, tout imprégné d'oxydes de fer, et ce qu'on
appelle maintenant Stahlfield, « le champ d'acier ».
Qu'on imagine un plateau de cinq à six
lieues carrées, au sol sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le
lit de quelque ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la
vie et le mouvement, la nature n'avait rien fait; mais l'homme a déployé tout à
coup une énergie et une vigueur sans égales.
Sur la plaine nue et rocailleuse, en
cinq ans, dix-huit villages d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et
grises, ont surgi, apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse
population de rudes travailleurs.
C'est au centre de ces villages, au
pied même des CoalsButts, inépuisables montagnes de charbon de terre, que
s'élève une masse sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments
réguliers percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés
d'une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille bouches
des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est voilé d'un rideau
noir, sur lequel passent par instants de rapides éclairs rouges. Le vent apporte
un grondement lointain, pareil à celui d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais
plus régulier et plus grave.
Cette masse est Stahlstadt, la Cité de
l'Acier, la ville allemande, la propriété personnelle de Herr Schultze,
l'ex-professeur de chimie d'Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le
plus grand travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons
des deux mondes.
Il en fond, en vérité, de toutes formes
et de tout calibre, à âme lisse et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe,
pour la Russie et pour la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour
l'Italie et pour la Chine, mais surtout pour l'Allemagne.
Grâce à la puissance d'un capital
énorme, un établissement monstre, une ville véritable, qui est en même temps une
usine modèle, est sortie de terre comme à un coup de baguette. Trente mille
travailleurs, pour la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour
d'elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur
écrasante supériorité une célébrité universelle.
Le professeur Schultze extrait le
minerai de fer et la houille de ses propres mines. Sur place, il les transforme
en acier fondu. Sur place, il en fait des canons.
Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut
faire, il arrive, lui, à le réaliser. En France, on obtient des lingots d'acier
de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer
forgé de cent tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d'acier de
cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites :
demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle qu'elle
soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, dans les délais
convenus.
Mais, par exemple, il vous le fera
payer ! Il semble que les deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que
le mettre en appétit.
En industrie canonnière comme en toutes
choses, on est bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il
n'y a pas à dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
dimensions sans précédent, mais, s'ils sont susceptibles de se détériorer par
l'usage, ils n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des
propriétés spéciales. Il court à cet égard des légendes d'alliages mystérieux,
de secrets chimiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne n'en sait le fin
mot.
Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à
Stahlstadt, le secret est gardé avec un soin jaloux.
Dans ce coin écarté de l'Amérique
septentrionale, entouré de déserts, isolé du monde par un rempart de montagnes,
situé à cinq cents milles des petites agglomérations humaines les plus voisines,
on chercherait vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance
de la république des Etats-Unis.
En arrivant sous les murailles mêmes de
Stahlstadt, n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de
distance en distance la ligne des fossés et des fortifications. La consigne la
plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs.
Vous n'entrerez dans la Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique, le
mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée, signée et
paraphée.
Cette autorisation, un jeune ouvrier
qui arrivait à Stahlstadt, un matin de novembre, la possédait sans doute, car,
après avoir laissé à l'auberge une petite valise de cuir tout usée, il se
dirigea à pied vers la porte la plus voisine du village.
C'était un grand gaillard, fortement
charpenté, négligemment vêtu, à la mode des pionniers américains, d'une vareuse
lâche, d'une chemise de laine sans col et d'un pantalon de velours à côtes,
engouffré dans de grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau
de feutre, comme pour mieux dissimuler la poussière de charbon dont sa peau
était imprégnée, et marchait d'un pas élastique en sifflotant dans sa barbe
brune.
Arrivé au guichet, ce jeune homme
exhiba au chef de poste une feuille imprimée et fut aussitôt admis.
« Votre ordre porte l'adresse du
contremaître Seligmann, section K, rue IX, atelier 743, dit le sous-officier.
Vous n'avez qu'à suivre le chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'à la borne
K, et à vous présenter au concierge... Vous savez le règlement ? Expulsé, si
vous entrez dans un autre secteur que le vôtre », ajouta-t-il au moment où le
nouveau venu s'éloignait.
Le jeune ouvrier suivit la direction
qui lui était indiquée et s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se
creusait un fossé, sur la crête duquel se promenaient des sentinelles. A sa
gauche, entre la large route circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait
d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture; puis une seconde
muraille s'élevait, pareille à la muraille extérieure, ce qui indiquait la
configuration de la Cité de l'Acier.
C'était celle d'une circonférence dont
les secteurs, limités en guise de rayons par une ligne fortifiée, étaient
parfaitement indépendants les uns des autres, quoique enveloppés d'un mur et
d'un fossé communs.
Le jeune ouvrier arriva bientôt à la
borne K, placée à la lisière du chemin, en face d'une porte monumentale que
surmontait la même lettre sculptée dans la pierre, et il se présenta au
concierge.
Cette fois, au lieu d'avoir affaire à
un soldat, il se trouvait en présence d'un invalide, à jambe de bois et poitrine
médaillée.
L'invalide examina la feuille, y apposa
un nouveau timbre et dit :
« Tout droit. Neuvième rue à gauche. »
Le jeune homme franchit cette seconde
ligne retranchée et se trouva enfin dans le secteur K. La route qui débouchait
de la porte en était l'axe. De chaque côté s'allongeaient à angle droit des
files de constructions uniformes.
Le tintamarre des machines était alors
assourdissant. Ces bâtiments gris, percés à jour de milliers de fenêtres,
semblaient plutôt des monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau
venu était sans doute blasé sur le spectacle, car il n'y prêta pas la moindre
attention.
En cinq minutes, il eut trouvé la rue
IX l'atelier 743, et il arriva dans un petit bureau plein de cartons et de
registres, en présence du contremaître Seligmann.
Celui-ci prit la feuille munie de tous
ses visas, la vérifia, et, reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :
« Embauché comme puddleur ?...
demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune ?
-- L'âge ne fait rien, répondit
l'autre. J'ai bientôt vingt-six ans, et j'ai déjà puddlé pendant sept mois... Si
cela vous intéresse, je puis vous montrer les certificats sur la présentation
desquels j'ai été engagé à New York par le chef du personnel. »
Le jeune homme parlait l'allemand non
sans facilité, mais avec un léger accent qui sembla éveiller les défiances du
contremaître.
« Est-ce que vous êtes alsacien ? lui
demanda celui-ci.
-Non, je suis suisse... de Schaffouse.
Tenez, voici tous mes papiers qui sont en règle. »
Il tira d'un portefeuille de cuir et
montra au contremaître un passeport, un livret, des certificats.
« C'est bon. Après tout, vous êtes
embauché et je n'ai plus qu'à vous désigner votre place », reprit Seligmann,
rassuré par ce déploiement de documents officiels.
Il écrivit sur un registre le nom de
Johann Schwartz, qu'il copia sur la feuille d'engagement, remit au jeune homme
une carte bleue à son nom portant le numéro 57938, et ajouta :
« Vous devez être à la porte K tous les
matins à sept heures, présenter cette carte qui vous aura permis de franchir
l'enceinte extérieure, prendre au râtelier de la loge un jeton de présence à
votre numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir, en
sortant, vous le jetez dans un tronc placé à la porte de l'atelier et qui n'est
ouvert qu'à cet instant.
-- Je connais le système... Peut-on
loger dans l'enceinte ? demanda Schwartz.
-- Non. Vous devez vous procurer une
demeure à l'extérieur, mais vous pourrez prendre vos repas à la cantine de
l'atelier pour un prix très modéré. Votre salaire est d'un dollar par jour en
débutant. Il s'accroît d'un vingtième par trimestre... L'expulsion est la seule
peine. Elle est prononcée par moi en première instance, et par l'ingénieur en
appel, sur toute infraction au règlement... Commencez-vous aujourd'hui ?
-- Pourquoi pas ?
-- Ce ne sera qu'une demi-journée »,
fit observer le contremaître en guidant Schwartz vers une galerie intérieure.
Tous deux suivirent un large couloir,
traversèrent une cour et pénétrèrent dans une vaste halle, semblable, par ses
dimensions comme par la disposition de sa légère charpente, au débarcadère d'une
gare de premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put retenir
un mouvement d'admiration professionnelle.
De chaque côté de cette longue halle,
deux rangées d'énormes colonnes cylindriques, aussi grandes, en diamètre comme
en hauteur, que celles de Saint-Pierre de Rome, s'élevaient du sol jusqu'à la
voûte de verre qu'elles transperçaient de part en part. C'étaient les cheminées
d'autant de fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait cinquante sur
chaque rangée.
A l'une des extrémités, des locomotives
amenaient à tout instant des trains de wagons chargés de lingots de fonte qui
venaient alimenter les fours. A l'autre extrémité, des trains de wagons vides
recevaient et emportaient cette fonte transformée en acier.
L'opération du « puddlage » a pour but
d'effectuer cette métamorphose. Des équipes de cyclopes demi-nus, armés d'un
long crochet de fer, s'y livraient avec activité.
Les lingots de fonte, jetés dans un
four doublé d'un revêtement de scories, y étaient d'abord portés à une
température élevée. Pour obtenir du fer, on aurait commencé à brasser cette
fonte aussitôt qu'elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l'acier, ce
carbure de fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriétés de son
congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l'on avait soin de maintenir
dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du bout de son
crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse métallique; il la tournait
et retournait au milieu de la flamme; puis, au moment précis où elle atteignait,
par son mélange avec les scories, un certain degré de résistance, il la divisait
en quatre boules ou « loupes » spongieuses, qu'il livrait, une à une, aux
aides-marteleurs.
C'est dans l'axe même de la halle que
se poursuivait l'opération. En face de chaque four et lui correspondant, un
marteau-pilon, mis en mouvement par la vapeur d'une chaudière verticale logée
dans la cheminée même, occupait un ouvrier « cingleur ». Armé de pied en cap de
bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de cuir, masqué de
toile métallique, ce cuirassier de l'industrie prenait au bout de ses longues
tenailles la loupe incandescente et la soumettait au marteau. Battue et rebattue
sous le poids de cette énorme masse, elle exprimait comme une éponge toutes les
matières impures dont elle s'était chargée, au milieu d'une pluie d'étincelles
et d'éclaboussures.
Le cuirassier la rendait aux aides pour
la remettre au four, et, une fois réchauffée, la rebattre de nouveau.
Dans l'immensité de cette forge
monstre, c'était un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des
coups sourds sur la basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de
paillettes rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de
ces grondements et de ces rages de la matière asservie, l'homme semblait presque
un enfant.
De rudes gars pourtant, ces puddleurs !
Pétrir à bout de bras, dans une température torride, une pâte métallique de deux
cent kilogrammes, rester plusieurs heures l'oeil fixé sur ce fer incandescent
qui aveugle, c'est un régime terrible et qui use son homme en dix ans.
Schwartz, comme pour montrer au
contremaître qu'il était capable de le supporter, se dépouilla de sa vareuse et
de sa chemise de laine, et, exhibant un torse d'athlète, sur lequel ses muscles
dessinaient toutes leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des
puddleurs, et commença à manoeuvrer.
Voyant qu'il s'acquittait fort bien de
sa besogne, le contremaître ne tarda pas à le laisser pour rentrer à son bureau.
Le jeune ouvrier continua, jusqu'à
l'heure du dîner, de puddler des blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportât trop
d'ardeur à l'ouvrage, soit qu'il eût négligé de prendre ce matin-là le repas
substantiel qu'exige un pareil déploiement de force physique, il parut bientôt
las et défaillant. Défaillant au point que le chef d'équipe s'en aperçut.
« Vous n'êtes pas fait pour puddler,
mon garçon, lui dit celui-ci, et vous feriez mieux de demander tout de suite un
changement de secteur, qu'on ne vous accordera pas plus tard. »
Schwartz protesta. Ce n'était qu'une
fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre!...
Le chef d'équipe n'en fit pas moins son
rapport, et le jeune homme fut immédiatement appelé chez l'ingénieur en chef.
Ce personnage examina ses papiers,
hocha la tête, et lui demanda d'un ton inquisitorial:
« Est-ce que vous étiez puddleur à
Brooklyn ? »
Schwartz baissait les yeux tout confus.
« Je vois bien qu'il faut l'avouer,
dit-il. J'étais employé à la coulée, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon
salaire que j'avais voulu essayer du puddlage !
-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit
l'ingénieur en haussant les épaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce
qu'un homme de trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon
fondeur, au moins ?
-- J'étais depuis deux mois à la
première classe.
-- Vous auriez mieux fait d'y rester,
en ce cas ! Ici, vous allez commencer par entrer dans la troisième. Encore
pouvez-vous vous estimer heureux que je vous facilite ce changement de secteur !
»
L'ingénieur écrivit quelques mots sur
un laissez-passer, expédia une dépêche et dit:
« Rendez votre jeton, sortez de la
division et allez directement au secteur O, bureau de l'ingénieur en chef. Il
est prévenu. »
Les mêmes formalités qui avaient arrêté
Schwartz à la porte du secteur K l'accueillirent au secteur O. Là, comme le
matin, il fut interrogé, accepté, adressé à un chef d'atelier, qui l'introduisit
dans une salle de coulée. Mais ici le travail était plus silencieux et plus
méthodique.
« Ce n'est qu'une petite galerie pour
la fonte des pièces de 42, lui dit le contremaître. Les ouvriers de première
classe seuls sont admis aux halles de coulée de gros canons. »
La « petite » galerie n'en avait pas
moins cent cinquante mètres de long sur soixante-cinq de large. Elle devait, à
l'estime de Schwartz, chauffer au moins six cents creusets, placés par quatre,
par huit ou par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latéraux.
Les moules destinés à recevoir l'acier
en fusion étaient allongés dans l'axe de la galerie, au fond d'une tranchée
médiane. De chaque côté de la tranchée, une ligne de rails portait une grue
mobile, qui, roulant à volonté, venait opérer où il était nécessaire le
déplacement de ces énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, à un bout
débouchait le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, à l'autre
celui qui emportait les canons sortant du moule.
Près de chaque moule, un homme armé
d'une tige en fer surveillait la température à l'état de la fusion dans les
creusets.
Les procédés que Schwartz avait vu
mettre en oeuvre ailleurs étaient portés là à un degré singulier de perfection.
Le moment venu d'opérer une coulée, un
timbre avertisseur donnait le signal à tous les surveillants de fusion.
Aussitôt, d'un pas égal et rigoureusement mesuré, des ouvriers de même taille,
soutenant sur les épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à deux se
placer devant chaque four.
Un officier armé d'un sifflet, son
chronomètre à fractions de seconde en main, se portait près du moule,
convenablement logé à proximité de tous les fours en action. De chaque côté, des
conduits en terre réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, en descendant
sur des pentes douces, jusqu'à une cuvette en entonnoir, placée directement
au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt, un
creuset, tiré du feu à l'aide d'une pince, était suspendu à la barre de fer des
deux ouvriers arrêtés devant le premier four. Le sifflet commençait alors une
série de modulations, et les deux hommes venaient en mesure vider le contenu de
leur creuset dans le conduit correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le
récipient vide et brûlant.
Sans interruption, à intervalles
exactement comptés, afin que la coulée fût absolument régulière et constante,
les équipes des autres fours agissaient successivement de même.
La précision était si extraordinaire,
qu'au dixième de seconde fixé par le dernier mouvement, le dernier creuset était
vide et précipité dans la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le
résultat d'un mécanisme aveugle que celui du concours de cent volontés humaines.
Une discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une mesure
musicale faisaient pourtant ce miracle.