VANINA VANINI
OU PARTICULARITÉS
SUR LA DERNIÈRE VENTE
DE CARBONARI
DÉCOUVERTE DANS LES ÉTATS DU PAPE
C'était un soir du printemps de 182*.
Tout Rome était en mouvement : M. le duc de B***, ce fameux banquier, donnait un
bal dans son nouveau palais de la place de Venise. Tout ce que les arts de
l'Italie, tout ce que le luxe de Paris et de Londres peuvent produire de plus
magnifique avait été réuni pour l'embellissement de ce palais. Le concours était
immense. Les beautés blondes et réservées de la noble Angleterre avaient brigué
l'honneur d'assister à ce bal; elles arrivaient en foule. Les plus belles femmes
de Rome leur disputaient le prix de la beauté. Une jeune fille que l'éclat de
ses yeux et ses cheveux d'ébène proclamaient Romaine entra conduite par son
père; tous les regards la suivirent. Un orgueil singulier éclatait dans chacun
de ses mouvements.
On voyait les étrangers qui entraient
frappés de la magnificence de ce bal. «Les fêtes d'aucun des rois de l'Europe,
disaient-ils, n'approchent point de ceci.»
Les rois n'ont pas un palais
d'architecture romaine : ils sont obligés d'inviter les grandes dames de leur
cour; M. le duc de B*** ne prie que de jolies femmes. Ce soir-là il avait été
heureux dans ses invitations; les hommes semblaient éblouis. Parmi tant de
femmes remarquables il fut question de décider quelle était la plus belle : le
choix resta quelque temps indécis; mais enfin la princesse Vanina Vanini, cette
jeune fille aux cheveux noirs et à l'oeil de feu, fut proclamée la reine du bal.
Aussitôt les étrangers et les jeunes Romains, abandonnant tous les autres
salons, firent foule dans celui où elle était.
Son père, le prince don Asdrubale
Vanini, avait voulu qu'elle dansât d'abord avec deux ou trois souverains
d'Allemagne. Elle accepta ensuite les invitations de quelques Anglais fort beaux
et fort nobles; leur air empesé l'ennuya. Elle parut prendre plus de plaisir à
tourmenter le jeune Livio Savelli qui semblait fort amoureux. C'était le jeune
homme le plus brillant de Rome, et de plus lui aussi était prince; mais si on
lui eût donné à lire un roman, il eût jeté le volume au bout de vingt pages,
disant qu'il lui donnait mal à la tête. C'était un désavantage aux yeux de
Vanina.
Vers le minuit une nouvelle se répandit
dans le bal, et fit assez d'effet. Un jeune carbonaro, détenu au fort
Saint-Ange, venait de se sauver le soir même, à l'aide d'un déguisement, et, par
un excès d'audace romanesque, arrivé au dernier corps de garde de la prison, il
avait attaqué les soldats avec un poignard; mais il avait été blessé lui-même,
les sbires le suivaient dans les rues à la trace de son sang, et on espérait le
revoir.
Comme on racontait cette anecdote, don
Livio Savelli, ébloui des grâces et des succès de Vanina, avec laquelle il
venait de danser, lui disait en la reconduisant à sa place, et presque fou
d'amour :
-- Mais, de grâce, qui donc pourrait
vous plaire?
-- Ce jeune carbonaro qui vient de
s'échapper, lui répondit Vanina; au moins celui-là a fait quelque chose de plus
que de se donner la peine de naître.
Le prince don Asdrubale s'approcha de
sa fille. C'est un homme riche qui depuis vingt ans n'a pas compté avec son
intendant, lequel lui prête ses propres revenus à un intérêt fort élevé. Si vous
le rencontrez dans la rue, vous le prendrez pour un vieux comédien; vous ne
remarquerez pas que ses mains sont chargées de cinq ou six bagues énormes
garnies de diamants fort gros. Ses deux fils se sont faits jésuites, et ensuite
sont mort fous. Il les a oubliés; mais il est fâché que sa fille unique, Vanina,
ne veuille pas se marier. Elle a déjà dix-neuf ans, et a refusé les partis les
plus brillants. Quelle est sa raison? la même que celle de Sylla pour abdiquer,
son mépris pour les Romains.
Le lendemain du bal, Vanina remarqua
que son père, le plus négligent des hommes, et qui de la vie ne s'était donné la
peine de prendre une clef, fermait avec beaucoup d'attention la porte d'un petit
escalier qui conduisait à un appartement situé au troisième étage du palais. Cet
appartement avait des fenêtres sur une terrasse garnie d'orangers. Vanina alla
faire quelques visites dans Rome; au retour, la grande porte du palais étant
embarrassée par les préparatifs d'une illumination, la voiture rentra par les
cours de derrière. Vanina leva les yeux, et vit avec étonnement qu'une des
fenêtres de l'appartement que son père avait fermée avec tant de soin était
ouverte. Elle se débarrassa de sa dame de compagnie, monta dans les combles du
palais, et à force de chercher parvint à trouver une petite fenêtre grillée qui
donnait sur la terrasse garnie d'orangers. La fenêtre ouverte qu'elle avait
remarquée était à deux pas d'elle. Sans doute cette chambre était habitée; mais
par qui? Le lendemain Vanina parvint à se procurer la clef d'une petite porte
qui ouvrait sur la terrasse garnie d'orangers.
Elle s'approcha à pas de loup de la
fenêtre qui était encore ouverte. Une persienne servit à la cacher. Au fond de
la chambre il y avait un lit et quelqu'un dans ce lit. Son premier mouvement fut
de se retirer; mais elle aperçut une robe de femme jetée sur la chaise. En
regardant mieux la personne qui était au lit, elle vit qu'elle était blonde, et
apparemment fort jeune. Elle ne douta plus que ce ne fût une femme. La robe
jetée sur une chaise était ensanglantée; il y avait aussi du sang sur des
souliers de femme placés sur une table. L'inconnue fit un mouvement; Vanina
s'aperçut qu'elle était blessée. Un grand linge taché de sang couvrait sa
poitrine; ce linge n'était fixé que par des rubans; ce n'était pas la main d'un
chirurgien qui l'avait placé ainsi. Vanina remarqua que chaque jour, vers les
quatre heures, son père s'enfermait dans son appartement, et ensuite allait vers
l'inconnue; il redescendait bientôt, et montait en voiture pour aller chez la
comtesse Vitteleschi. Dès qu'il était sorti, Vanina montait à la petite
terrasse, d'où elle pouvait apercevoir l'inconnue. Sa sensibilité était vivement
excitée en faveur de cette jeune femme si malheureuse; elle cherchait à deviner
son aventure. La robe ensanglantée jetée sur une chaise paraissait avoir été
percée de coups de poignard. Vanina pouvait compter les déchirures. Un jour elle
vit l'inconnue plus distinctement : ses yeux bleus étaient fixés dans le ciel;
elle semblait prier. Bientôt des larmes remplirent ses beaux yeux: la jeune
princesse eut bien de la peine à ne pas lui parler. Le lendemain Vanina osa se
cacher sur la petite terrasse avant l'arrivée de son père. Elle vit don
Asdrubale entrer chez l'inconnue; il portait un petit panier où étaient des
provisions. Le prince avait l'air inquiet, et ne dit pas grand'-chose. Il
parlait si bas que, quoique la porte-fenêtre fût ouverte, Vanina ne put entendre
ses paroles. Il partit aussitôt.
«Il faut que cette pauvre femme ait des
ennemis bien terribles, se dit Vanina, pour que mon père, d'un caractère si
insouciant, n'ose se confier à personne et se donne la peine de monter cent
vingt marches chaque jour.»
Un soir, comme Vanina avançait
doucement la tête vers la croisée de l'inconnue, elle rencontra ses yeux, et
tout fut découvert. Vanina se jeta à genoux, et s'écria :
-- Je vous aime, je vous suis dévouée.
L'inconnue lui fit signe d'entrer.
-- Que je vous dois d'excuses, s'écria
Vanina, et que ma sotte curiosité doit vous sembler offensante! Je vous jure le
secret, et, si vous l'exigez, jamais je ne reviendrai.
-- Qui pourrait ne pas trouver du
bonheur à vous voir? dit l'inconnue. Habitez-vous ce palais?
-- Sans doute, répondit Vanina. Mais je
vois que vous ne me connaissez pas : je suis Vanina, fille de don Asdrubale.
L'inconnue la regarda d'un air étonné,
rougit beaucoup, puis ajouta :
-- Daignez me faire espérer que vous
viendrez me voir tous les jours; mais je désirerais que le prince ne sût pas vos
visites.
Le coeur de Vanina battait avec force;
les manières de l'inconnue lui semblaient remplies de distinction. Cette pauvre
jeune femme avait sans doute offensé quelque homme puissant; peut-être dans un
moment de jalousie avait-elle tué son amant? Vanina ne pouvait voir une cause
vulgaire à son malheur. L'inconnue lui dit qu'elle avait reçu une blessure dans
l'épaule, qui avait pénétré jusqu'à la poitrine et la faisait beaucoup souffrir.
Souvent elle se trouvait la bouche pleine de sang.
-- Et vous n'avez pas de chirurgien!
s'écria Vanina.
-- Vous savez qu'à Rome, dit
l'inconnue, les chirurgiens doivent à la police un rapport exact de toutes les
blessures qu'ils soignent. Le prince daigne lui-même serrer mes blessures avec
le linge que vous voyez.
L'inconnue évitait avec une grâce
parfaite de s'apitoyer sur son accident; Vanina l'aimait à la folie. Une chose
pourtant étonna beaucoup la jeune princesse, c'est qu'au milieu d'une
conversation assurément fort sérieuse l'inconnue eut beaucoup de peine à
supprimer une envie subite de rire.
-- Je serai heureuse, lui dit Vanina,
de savoir votre nom.
-- On m'appelle Clémentine.
-- Eh bien, chère Clémentine, demain à
cinq heures je viendrai vous voir.
Le lendemain Vanina trouva sa nouvelle
amie fort mal.
-- Je veux vous amener un chirurgien,
dit Vanina en l'embrassant.
-- J'aimerai mieux mourir, dit
l'inconnue. Voudrais-je compromettre mes bienfaiteurs?
-- Le chirurgien de Mgr
Savelli-Catanzara, le gouverneur de Rome, est fils d'un de nos domestiques,
reprit vivement Vanina; il nous est dévoué, et par sa position ne craint
personne. Mon père ne rend pas justice à sa fidélité; je vais le faire demander.
-- Je ne veux pas de chirurgien,
s'écria l'inconnue avec une vivacité qui surprit Vanina. Venez me voir, et si
Dieu doit m'appeler à lui, je mourrai heureuse dans vos bras.
Le lendemain, l'inconnue était plus
mal.
-- Si vous m'aimez, dit Vanina en la
quittant, vous verrez un chirurgien.
-- S'il vient, mon bonheur s'évanouit.
-- Je vais l'envoyer chercher, reprit
Vanina.
Sans rien dire, l'inconnue la retint,
et prit sa main qu'elle couvrit de baisers. Il y eut un long silence, l'inconnue
avait les larmes aux yeux. Enfin, elle quitta la main de Vanina, et de l'air
dont elle serait allée à la mort, lui dit :
-- J'ai un aveu à vous faire.
Avant-hier, j'ai menti en disant que je m'appelais Clémentine; je suis un
malheureux carbonaro...
Vanina étonnée recula sa chaise et
bientôt se leva.
-- Je sens, continua le carbonaro, que
cet aveu va me faire perdre le seul bien qui m'attache à la vie; mais il est
indigne de moi de vous tromper. Je m'appelle Pietro Missirilli; j'ai dix-neuf
ans; mon père est un pauvre chirurgien de Saint-Angelo-in-Vado, moi je suis
carbonaro. On a surpris notre vente; j'ai été amené, enchaîné, de la Romagne à
Rome. Plongé dans un cachot éclairé jour et nuit par une lampe, j'y ai passé
treize mois. Une âme charitable a eu l'idée de me faire sauver. On m'a habillé
en femme. Comme je sortais de prison et passais devant les gardes de la dernière
porte, l'un d'eux a maudit les carbonari; je lui ai donné un soufflet. Je vous
assure que ce ne fut pas une vaine bravade, mais tout simplement une
distraction. Poursuivi dans la nuit dans les rues de Rome après cette
imprudence, blessé à coups de baïonnette, perdant déjà mes forces, je monte dans
une maison dont la porte était ouverte; j'entends les soldats qui montent après
moi, je saute dans un jardin; je tombe à quelques pas d'une femme qui se
promenait.
-- La comtesse Vitteleschi! l'amie de
mon père, dit Vanina.
-- Quoi! vous l'a-t-elle dit? s'écria
Missirilli. Quoi qu'il en soit, cette dame, dont le nom ne doit jamais être
prononcé, me sauva la vie. Comme les soldats entraient chez elle pour me saisir,
votre père m'en faisait sortir dans sa voiture. Je me sens fort mal : depuis
quelques jours ce coup de baïonnette dans l'épaule m'empêche de respirer. Je
vais mourir, et désespéré, puisque je ne vous verrai plus.
Vanina avait écouté avec impatience;
elle sortit rapidement : Missirilli ne trouva nulle pitié dans ces yeux si
beaux, mais seulement l'expression d'un caractère altier que l'on vient de
blesser.
A la nuit, un chirurgien parut; il
était seul, Missirilli fut au désespoir; il craignait de ne revoir jamais
Vanina. Il fit des questions au chirurgien, qui le saigna et ne lui répondit
pas. Même silence les jours suivants. Les yeux de Pietro ne quittaient pas la
fenêtre de la terrasse par laquelle Vanina avait coutume d'entrer; il était fort
malheureux. Une fois, vers minuit, il crut apercevoir quelqu'un dans l'ombre sur
la terrasse : était-ce Vanina?
Vanina venait toutes les nuits coller
sa joue contre les vitres de la fenêtre du jeune carbonaro.
«Si je lui parle, se disait-elle, je
suis perdue! Non, jamais je ne dois le revoir!»
Cette résolution arrêtée, elle se
rappelait, malgré elle, l'amitié qu'elle avait prise pour ce jeune homme, quand
si sottement elle le croyait une femme. Après une intimité si douce, il fallait
donc l'oublier! Dans ses moments les plus raisonnables, Vanina était effrayée du
changement qui avait lieu dans ses idées. Depuis que Missirilli s'était nommé,
toutes les choses auxquelles elle avait l'habitude de penser s'étaient comme
recouvertes d'un voile, et ne paraissaient plus que dans l'éloignement.
Une semaine ne s'était pas écoulée, que
Vanina, pâle et tremblante, entra dans la chambre du jeune carbonaro avec le
chirurgien. Elle venait de lui dire qu'il fallait engager le prince à se faire
remplacer par un domestique. Elle ne resta pas dix secondes; mais quelques jours
après elle revint encore avec le chirurgien, par humanité. Un soir, quoique
Missirilli fût bien mieux, et que Vanina n'eût plus le prétexte de craindre pour
sa vie, elle osa venir seule. En la voyant, Missirilli fut au comble du bonheur,
mais il songea à cacher son amour; avant tout, il ne voulait pas s'écarter de la
dignité convenable à un homme. Vanina, qui était entrée chez lui le front
couvert de rougeur, et craignant des propos d'amour, fut déconcertée de l'amitié
noble et dévouée, mais fort peu tendre, avec laquelle il la reçut. Elle partit
sans qu'il essayât de la retenir.
Quelques jours après, lorsqu'elle
revint, même conduite, mêmes assurances de dévouement respectueux et de
reconnaissance éternelle. Bien loin d'être occupée à mettre un frein aux
transports du jeune carbonaro, Vanina se demanda si elle aimait seule. Cette
jeune fille, jusque-là si fière, sentit amèrement toute l'étendue de sa folie.
Elle affecta de la gaieté et même de la froideur, vint moins souvent, mais ne
put prendre sur elle de cesser de voir le jeune malade.
Missirilli, brûlant d'amour, mais
songeant à sa naissance obscure et à ce qu'il se devait, s'était promis de ne
descendre à parler d'amour que si Vanina restait huit jours sans le voir.
L'orgueil de la jeune princesse combattit pied à pied. «Eh bien! se dit-elle
enfin, si je le vois, c'est pour moi, c'est pour me faire plaisir, et jamais je
ne lui avouerai l'intérêt qu'il m'inspire.» Elle faisait de longues visites à
Missirilli, qui lui parlait comme il eût pu faire si vingt personnes eussent été
présentes. Un soir, après avoir passé la journée à le détester et à se bien
promettre d'être avec lui encore plus froide et plus sévère qu'à l'ordinaire,
elle lui dit qu'elle l'aimait. Bientôt elle n'eut plus rien à lui refuser.
Si sa folie fut grande, il faut avouer
que Vanina fut parfaitement heureuse. Missirilli ne songea plus à ce qu'il
croyait devoir à sa dignité d'homme; il aima comme on aime pour la première fois
à dix-neuf ans et en Italie. Il eut tous les scrupules de l'amour-passion,
jusqu'au point d'avouer à cette jeune princesse si fière la politique dont il
avait fait usage pour s'en faire aimer. Il était étonné de l'excès de son
bonheur. Quatre mois passèrent bien vite. Un jour, le chirurgien rendit la
liberté à son malade. «Que vais-je faire? pensa Missirilli; rester caché chez
une des plus belles personnes de Rome? Et les vils tyrans qui m'ont tenu treize
mois en prison sans me laisser voir la lumière du jour croiront m'avoir
découragé! Italie, tu es vraiment malheureuse, si tes enfants t'abandonnent pour
si peu!»
Vanina ne doutait pas que le plus grand
bonheur de Pietro ne fût de lui rester attaché; il semblait trop heureux; mais
un mot du général Bonaparte retentissait amèrement dans l'âme de ce jeune homme
et influençait toute sa conduite à l'égard des femmes. En 1796, comme le général
Bonaparte quittait Brescia, les municipaux qui l'accompagnaient à la porte de la
ville lui disaient que les Bressans aimaient la liberté par-dessus tous les
autres Italiens. -- Oui, dit-il, ils aiment à en parler à leurs maîtresses.
Missirilli dit à Vanina d'un air assez
contraint :
-- Dès que la nuit sera venue, il faut
que je sorte.
-- Aie bien soin de rentrer au palais
avant le point du jour; je t'attendrai.
-- Au point du jour je serai à
plusieurs milles de Rome.
-- Fort bien, dit Vanina froidement, et
où irez-vous?
-- En Romagne, me venger.
-- Comme je suis riche, reprit Vanina
de l'air le plus tranquille, j'espère que vous accepterez de moi des armes et de
l'argent.
Missirilli la regarda quelques instants
sans sourciller; puis se jetant dans ses bras :
-- Ame de ma vie, tu me fais tout
oublier, lui dit-il, et même mon devoir. Mais plus ton coeur est noble, plus tu
dois me comprendre.
Vanina pleura beaucoup, et il fut
convenu qu'il ne quitterait Rome que le surlendemain.
-- Pietro, lui dit-elle le lendemain,
souvent vous m'avez dit qu'un homme connu, qu'un prince romain, par exemple, qui
pourrait disposer de beaucoup d'argent, serait en état de rendre les plus grands
services à la cause de la liberté, si jamais l'Autriche est engagée loin de
nous, dans quelque grande guerre.
-- Sans doute, dit Pietro étonné.
-- Eh bien! vous avez du coeur; il ne
vous manque qu'une haute position; je viens vous offrir ma main et deux cent
mille livres de rentes. Je me charge d'obtenir le consentement de mon père.
Pietro se jeta à ses pieds; Vanina
était rayonnante de joie.
-- Je vous aime avec passion, lui
dit-il; mais je suis un pauvre serviteur de la patrie; mais plus l'Italie est
malheureuse, plus je dois lui rester fidèle. Pour obtenir le consentement de don
Asdrubale, il faudra jouer un triste rôle pendant plusieurs années. Vanina, je
te refuse.
Missirilli se hâta de s'engager par ce
mot. Le courage allait lui manquer.
-- Mon malheur, s'écria-t-il, c'est que
je t'aime plus que la vie, c'est que quitter Rome est pour moi le pire des
supplices. Ah! que l'Italie n'est-elle délivrée des barbares! Avec quel plaisir
je m'embarquerais avec toi pour aller vivre en Amérique.
Vanina restait glacée. Ce refus de sa
main avait étonné son orgueil; mais bientôt elle se jeta dans les bras de
Missirilli.
-- Jamais tu ne m'as semblé aussi
aimable, s'écria-t-elle; oui, mon petit chirurgien de campagne, je suis à toi
pour toujours. Tu es un grand homme comme nos anciens Romains.
Toutes les idées d'avenir, toutes les
tristes suggestions du bon sens disparurent; ce fut un instant d'amour parfait.
Lorsque l'on put parler raison :
-- Je serai en Romagne presque aussitôt
que toi, dit Vanina. Je vais me faire ordonner les bains de la Poretta. Je
m'arrêterai au château que nous avons à San Nicolô près de Forli...
-- Là, je passerai ma vie avec toi!
s'écria Missirilli.
-- Mon lot désormais est de tout oser,
reprit Vanina avec un soupir. Je me perdrai pour toi, mais n'importe...
Pourras-tu aimer une fille déshonorée?
-- N'es-tu pas ma femme, dit Missirilli,
et une femme à jamais adorée? Je saurai t'aimer et te protéger.
Il fallait que Vanina allât dans le
monde. A peine eût-elle quitté Missirilli, qu'il commença à trouver sa conduite
barbare.
«Qu'est-ce que la patrie? se dit-il. Ce
n'est pas un être à qui nous devions de la reconnaissance pour un bienfait, et
qui soit malheureux et puisse nous maudire si nous y manquons. La patrie et la
liberté, c'est comme mon manteau, c'est une chose qui m'est utile, que je dois
acheter, il est vrai, quand je ne l'ai pas reçue en héritage de mon père; mais
enfin j'aime la patrie et la liberté, parce que ces deux choses me sont utiles.
Si je n'en ai que faire, si elles sont pour moi comme un manteau au mois d'août,
à quoi bon les acheter, et un prix énorme? Vanina est si belle! elle a un génie
si singulier! On cherchera à lui plaire; elle m'oubliera. Quelle est la femme
qui n'a jamais eu qu'un amant? Ces princes romains que je méprise comme
citoyens, ont tant d'avantages sur moi! Ils doivent être bien aimables! Ah, si
je pars, elle m'oublie, et je la perds pour jamais.»
Au milieu de la nuit, Vanina vint le
voir; il lui dit l'incertitude où il venait d'être plongé, et la discussion à
laquelle, parce qu'il l'aimait, il avait livré ce grand mot de patrie. Vanina
était bien heureuse.
«S'il devait choisir absolument entre
la patrie et moi, se disait-elle, j'aurais la préférence.»
L'horloge de l'église voisine sonna
trois heures; le moment des derniers adieux arrivait. Pietro s'arracha des bras
de son amie. Il descendait déjà le petit escalier, lorsque Vanina, retenant ses
larmes, lui dit en souriant :
-- Si tu avais été soigné par une
pauvre femme de la campagne, ne ferais-tu rien pour la reconnaissance? Ne
chercherais-tu pas à la payer? L'avenir est incertain, tu vas voyager au milieu
de tes ennemis : donne-moi trois jours par reconnaissance, comme si j'étais une
pauvre femme, et pour me payer de mes soins.
Missirilli resta. Et enfin il quitta
Rome. Grâce à un passeport acheté d'une ambassade étrangère, il arriva dans sa
famille. Ce fut une grande joie; on le croyait mort. Ses amis voulurent célébrer
sa bienvenue en tuant un carabinier ou deux (c'est le nom que portent les
gendarmes dans les Etats du pape).
-- Ne tuons pas sans nécessité un
Italien qui sait le maniement des armes, dit Missirilli; notre patrie n'est pas
une île comme l'heureuse Angleterre : c'est de soldats que nous manquons pour
résister à l'intervention des rois de l'Europe.
Quelques temps après, Missirilli, serré
de près par les carabiniers, en tua deux avec les pistolets que Vanina lui avait
donnés. On mit sa tête à prix.
Vanina ne paraissait pas en Romagne :
Missirilli se crut oublié. Sa vanité fut choquée; il commençait à songer
beaucoup à la différence de rang qui le séparait de sa maîtresse. Dans un moment
d'attendrissement et de regret du bonheur passé, il eut l'idée de retourner à
Rome voir ce que faisait Vanina. Cette folle pensée allait l'emporter sur ce
qu'il croyait être son devoir, lorsqu'un soir la cloche d'une église de la
montagne sonna l'Angelus d'une façon singulière, et comme si le sonneur avait
une distraction. C'était un signal de réunion pour la vente de carbonari à
laquelle Missirilli s'était affilié en arrivant en Romagne. La même nuit, tous
se trouvèrent à un certain ermitage dans les bois. Les deux ermites, assoupis
par l'opium, ne s'aperçurent nullement de l'usage auquel servait leur petite
maison. Missirilli qui arrivait fort triste, apprit là que le chef de la vente
avait été arrêté, et que lui, jeune homme à peine âgé de vingt ans, allait être
élu chef d'une vente qui comptait des hommes de plus de cinquante ans, et qui
étaient dans les conspirations depuis l'exécution de Murat en 1815. En recevant
cet honneur inespéré, Pietro sentit battre son coeur. Dès qu'il fut seul, il
résolut de ne plus songer à la jeune Romaine qui l'avait oublié, et de consacrer
toutes ses pensées au devoir de délivrer l'Italie des barbares.
Deux jours après, Missirilli vit dans
le rapport des arrivées et des départs qu'on lui adressait, comme chef de vente,
que la princesse Vanina venait d'arriver à son château de San Nicolô. La lecture
de ce nom jeta plus de trouble que de plaisir dans son âme. Ce fut en vain qu'il
crut assurer sa fidélité à la patrie en prenant sur lui de ne pas voler le soir
même au château de San Nicolô; l'idée de Vanina, qu'il négligeait, l'empêcha de
remplir ses devoirs d'une façon raisonnable. Il la vit le lendemain; elle
l'aimait comme à Rome. Son père, qui voulait la marier, avait retardé son
départ. Elle apportait deux mille sequins. Ce secours imprévu servit
merveilleusement à accréditer Missirilli dans sa nouvelle dignité. On fit
fabriquer des poignards à Corfou; on gagna le secrétaire intime du légat, chargé
de poursuivre les carbonari. On obtint ainsi la liste des curés qui servaient
d'espions au gouvernement.
C'est à cette époque que finit de
s'organiser l'une des moins folles conspirations qui aient été tentées dans la
malheureuse Italie. Je n'entrerai point ici dans des détails déplacés. Je me
contenterai de dire que si le succès eût couronné l'entreprise, Missirilli eût
pu réclamer une bonne part de la gloire. Par lui, plusieurs milliers d'insurgés
se seraient levés à un signal donné, et auraient attendu en armes l'arrivée des
chefs supérieurs. Le moment décisif approchait, lorsque, comme cela arrive
toujours, la conspiration fut paralysée par l'arrestation des chefs.
A peine arrivée en Romagne, Vanina crut
voir que l'amour de la patrie ferait oublier à son amant tout autre amour. La
fierté de la jeune Romaine s'irrita. Elle essaya en vain de se raisonner; un
noir chagrin s'empara d'elle : elle se surprit à maudire la liberté. Un jour
qu'elle était venue à Forli pour voir Missirilli, elle ne fut pas maîtresse de
sa douleur, que toujours jusque-là son orgueil avait su maîtriser.
-- En vérité, lui dit-elle, vous
m'aimez comme un mari; ce n'est pas mon compte.
Bientôt ses larmes coulèrent; mais
c'était de honte de s'être abaissée jusqu'aux reproches. Missirilli répondit à
ces larmes en homme préoccupé. Tout à coup Vanina eut l'idée de le quitter et de
retourner à Rome. Elle trouva une joie cruelle à se punir de la faiblesse qui
venait de la faire parler. Au bout de peu d'instants de silence, son parti fut
pris; elle se fût trouvée indigne de Missirilli si elle ne l'eût pas quitté.
Elle jouissait de sa surprise douloureuse quand il la chercherait en vain auprès
de lui. Bientôt l'idée de n'avoir pu obtenir l'amour de l'homme pour qui elle
avait fait tant de folies l'attendrit profondément. Alors elle rompit le
silence, et fit tout au monde pour lui arracher une parole d'amour. Il lui dit
d'un air distrait des choses fort tendres; mais ce fut avec un accent bien
autrement profond qu'en parlant de ses entreprises politiques, il s'écria avec
douleur :
-- Ah! si cette affaire-ci ne réussit
pas, si le gouvernement la découvre encore, je quitte la partie.
Vanina resta immobile. Depuis une
heure, elle sentait qu'elle voyait son amant pour la dernière fois. Le mot qu'il
prononçait jeta une lumière fatale dans son esprit. Elle se dit : «Les carbonari
ont reçu de moi plusieurs milliers de sequins. On ne peut douter de mon
attachement à la conspiration.»
Vanina ne sortit de sa rêverie que pour
dire à Pietro :
-- Voulez-vous venir passer
vingt-quatre heures avec moi au château de San Nicolô? Votre assemblée de ce
soir n'a pas besoin de ta présence. Demain matin, à San Nicolô, nous pourrons
nous promener; cela calmera ton agitation et te rendra tout le sang-froid dont
tu as besoin dans ces grandes circonstances.
Pietro y consentit.
Vanina le quitta pour les préparatifs
du voyage, en fermant à clef, comme de coutume la petite chambre où elle l'avait
caché.
Elle courut chez une des femmes de
chambre qui l'avait quittée pour se marier et prendre un petit commerce à Forli.
Arrivée chez cette femme, elle écrivit à la hâte à la marge d'un livre d'Heures
qu'elle trouva dans sa chambre, l'indication exacte du lieu où la vente des
carbonari devait se réunir cette nuit-là même. Elle termina sa dénonciation par
ces mots : «Cette vente est composée de dix-neuf membres; voici leurs noms et
leurs adresses.» Après avoir écrit cette liste, très exacte à cela près que le
nom de Missirilli était omis, elle dit à la femme, dont elle était sûre :
-- Porte ce livre au cardinal-légat;
qu'il lise ce qui est écrit et qu'il te rende le livre. Voici dix sequins; si
jamais le légat prononce ton nom, la mort est certaine; mais tu me sauves la vie
si tu fais lire au légat la page que je viens d'écrire.
Tout se passa à merveille. La peur du
légat fit qu'il ne se conduisit point en grand seigneur. Il permit à la femme du
peuple qui demandait à lui parler de ne paraître devant lui que masquée, mais à
condition qu'elle aurait les mains liées. En cet état, la marchande fut
introduite devant le grand personnage, qu'elle trouva retranché derrière une
immense table, couverte d'un tapis vert.
Le légat lut la page du livre d'Heures,
en le tenant fort loin de lui, de peur d'un poison subtil. Il le rendit à la
marchande, et ne la fit point suivre. Moins de quarante minutes après avoir
quitté son amant, Vanina, qui avait vu revenir son ancienne femme de chambre,
reparut devant Missirilli, croyant que désormais il était tout à elle. Elle lui
dit qu'il y avait un mouvement extraordinaire dans la ville; on remarquait des
patrouilles de carabiniers dans les rues où ils ne venaient jamais.
-- Si tu veux m'en croire,
ajouta-t-elle, nous partirons à l'instant même pour San Nicolô.
Missirilli y consentit. Ils gagnèrent à
pied la voiture de la jeune princesse, qui, avec sa dame de compagnie,
confidente discrète et bien payée, l'attendait à une demi-lieue de la ville.
Arrivée au château de San Nicolô,
Vanina, troublée par son étrange démarche, redoubla de tendresse pour son amant.
Mais en lui parlant d'amour, il lui semblait qu'elle jouait la comédie. La
veille, en trahissant, elle avait oublié le remords. En serrant son amant dans
ses bras, elle se disait : «Il y a un certain mot qu'on peut lui dire, et ce mot
prononcé, à l'instant et pour toujours, il me prend en horreur.»
Au milieu de la nuit, un des
domestiques de Vanina entra brusquement dans sa chambre. Cet homme était
carbonaro sans qu'elle s'en doutât. Missirilli avait donc des secrets pour elle,
même pour ces détails. Elle frémit. Cet homme venait d'avertir Missirilli que
dans la nuit, à Forli, les maisons de dix-neuf carbonari avaient été cernées, et
eux arrêtés au moment où ils revenaient de la vente. Quoique pris à
l'improviste, neuf s'étaient échappés. Les carabiniers avaient pu conduire dix
dans la prison de la citadelle. En y entrant, l'un d'eux s'était jeté dans le
puits, si profond, et s'était tué. Vanina perdit contenance; heureusement Pietro
ne la remarqua pas : il eût pu lire son crime dans ses yeux.
Dans ce moment, ajouta le domestique,
la garnison de Forli forme une file dans toutes les rues. Chaque soldat est
assez rapproché de son voisin pour lui parler. Les habitants ne peuvent
traverser d'un côté de la rue à l'autre, que là où un officier est placé.
Après la sortie de cet homme, Pietro ne
fut pensif qu'un instant :
-- Il n'y a rien à faire pour le
moment, dit-il enfin.
Vanina était mourante; elle tremblait
sous les regards de son amant.
-- Qu'avez-vous donc d'extraordinaire?
lui dit-il.
Puis il pensa à autre chose, et cessa
de la regarder.
Vers le milieu de la journée, elle se
hasarda à lui dire :
-- Voilà encore une vente de
découverte; je pense que vous allez être tranquille pour quelque temps.
-- Très tranquille, répondit Missirilli
avec un sourire qui la fit frémir.
Elle alla faire une visite
indispensable au curé du village de San Nicolô, peut-être espion des jésuites.
En rentrant pour dîner à sept heures, elle trouva déserte la petite chambre où
son amant était caché. Hors d'elle-même, elle courut le chercher dans toute la
maison; il n'y était point. Désespérée, elle revint dans cette petite chambre,
ce fut alors seulement qu'elle vit un billet; elle lut : «Je vais me rendre
prisonnier au légat : je désespère de notre cause; le ciel est contre nous. Qui
nous a trahis? apparemment le misérable qui s'est jeté dans le puits. Puisque ma
vie est inutile à la pauvre Italie, je ne veux pas que mes camarades, en voyant
que, seul, je ne suis pas arrêté, puissent se figurer que je les ai vendus.
Adieu, si vous m'aimez, songez à me venger. Perdez, anéantissez l'infâme qui
nous a trahis, fut-ce mon père.»
Vanina tomba sur une chaise, à demi
évanouie et plongée dans le malheur le plus atroce. Elle ne pouvait proférer
aucune parole; ses yeux étaient secs et brûlants.
Enfin elle se précipita à genoux :
-- Grand Dieu! s'écria-t-elle, recevez
mon voeu; oui, je punirai l'infâme qui a trahi; mais auparavant il faut rendre
la liberté à Pietro.
Une heure après, elle était en route
pour Rome. Depuis longtemps son père la pressait de revenir. Pendant son
absence, il avait arrangé son mariage avec le prince Livio Savelli. A peine
Vanina fut-elle arrivée, qu'il lui en parla en tremblant. A son grand
étonnement, elle consentit dès le premier mot. Le soir même, chez la comtesse
Vitteleschi, son père lui présenta presque officiellement don Livio; elle lui
parla beaucoup. C'était le jeune homme le plus élégant et qui avait les plus
beaux chevaux; mais quoiqu'on lui reconnût beaucoup d'esprit, son caractère
passait pour tellement léger, qu'il n'était nullement suspect au gouvernement.
Vanina pensa qu'en lui faisant d'abord tourner la tête, elle en ferait un agent
commode. Comme il était neveu de monsignor Savelli-Catanzara, gouverneur de Rome
et ministre de la police, elle supposait que les espions n'oseraient le suivre.
Après avoir fort bien traité, pendant
quelques jours, l'aimable don Livio, Vanina lui annonça que jamais il ne serait
son époux; il avait, suivant elle, la tête trop légère.
-- Si vous n'étiez pas un enfant, lui
dit-elle, les commis de votre oncle n'auraient pas de secrets pour vous. Par
exemple, quel parti prend-on à l'égard des carbonari découverts récemment à
Forli?
Don Livio vint lui dire, deux jours
après, que tous les carbonari pris à Forli s'étaient évadés. Elle arrêta sur lui
ses grands yeux noirs avec le sourire amer du plus profond mépris, et ne daigna
pas lui parler de toute la soirée. Le surlendemain, don Livio vint lui avouer,
en rougissant, que d'abord on l'avait trompé.
-- Mais, lui dit-il, je me suis procuré
une clef du cabinet de mon oncle; j'ai vu par les papiers que j'y ai trouvés
qu'une congrégation (ou commission), composée des cardinaux et des prélats les
plus en crédit, s'assemble dans le plus grand secret, et délibère sur la
question de savoir s'il convient de juger ces carbonari à Ravenne ou à Rome. Les
neuf carbonari pris à Forli, et leur chef, un nommé Missirilli, qui a eu la
sottise de se rendre, sont en ce moment détenus au château de San Leo.
A ce mot de sottise, Vanina pinça le
prince de toute sa force.
-- Je veux moi-même, lui dit-elle, voir
les papiers officiels et entrer avec vous dans le cabinet de votre oncle; vous
aurez mal lu.
A ces mots, don Livio frémit; Vanina
lui demandait une chose presque impossible; mais le génie bizarre de cette jeune
fille redoublait son amour. Peu de jours après, Vanina, déguisée en homme et
portant un joli petit habit à la livrée de la casa Savelli, put passer une
demi-heure au milieu des papiers les plus secrets du ministre de la police. Elle
eut un moment de vif bonheur, lorsqu'elle découvrit le rapport journalier du
prévenu Pietro Missirilli. Ses mains tremblaient en tenant ce papier. En
relisant son nom, elle fut sur le point de se trouver mal. Au sortie du palais
du gouverneur de Rome, Vanina permit à don Livio de l'embrasser.
-- Vous vous tirez bien, lui dit-elle,
des épreuves auxquelles je veux vous soumettre.
Après un tel mot, le jeune prince eût
mis le feu au Vatican pour plaire à Vanina. Ce soir-là, il y avait bal chez
l'ambassadeur de France; elle dansa beaucoup et presque toujours avec lui. Don
Livio était ivre de bonheur, il fallait l'empêcher de réfléchir.
-- Mon père est quelquefois bizarre,
lui dit un jour Vanina, il a chassé ce matin deux de ses gens qui sont venus
pleurer chez moi. L'un m'a demandé d'être placé chez votre oncle le gouverneur
de Rome; l'autre qui a été soldat d'artillerie sous les Français, voudrait être
employé au château Saint-Ange.
-- Je les prends tous les deux à mon
service, dit vivement le jeune prince.
-- Est-ce là ce que je vous demande?
répliqua fièrement Vanina. Je vous répète textuellement la prière de ces pauvres
gens; ils doivent obtenir ce qu'ils ont demandé, et pas autre chose.
Rien de plus difficile. Monsignor
Catanzara n'était rien moins qu'un homme léger, et n'admettait dans sa maison
que des gens de lui bien connus. Au milieu d'une vie remplie, en apparence, par
tous les plaisirs, Vanina, bourrelée de remords, était fort malheureuse. La
lenteur des événements la tuait. L'homme d'affaires de son père lui avait
procuré de l'argent. Devait-elle fuir la maison paternelle et aller en Romagne
essayer de faire évader son amant? Quelque déraisonnable que fût cette idée,
elle était sur le point de la mettre à exécution lorsque le hasard eut pitié
d'elle.
Don Livio lui dit :
-- Les dix carbonari de la vente
Missirilli vont être transférés à Rome, sauf à être exécutés en Romagne, après
leur condamnation. Voilà ce que mon oncle vient d'obtenir du pape ce soir. Vous
et moi sommes les seuls dans Rome qui sachions ce secret. Etes-vous contente?
-- Vous devenez un homme, répondit
Vanina; faites-moi cadeau de votre portrait.
La veille du jour où Missirilli devait
arriver à Rome, Vanina prit un prétexte pour aller à Citta-Castellana. C'est
dans la prison de cette ville que l'on fait coucher les carbonari que l'on
transfère de la Romagne à Rome. Elle vit Missirilli le matin, comme il sortait
de la prison : il était enchaîné seul sur une charrette; il lui parut fort pâle,
mais nullement découragé. Une vieille femme lui jeta un bouquet de violettes,
Missirilli sourit en la remerciant.
Vanina avait vu son amant, toutes ses
pensées semblèrent renouvelées; elle eut un nouveau courage. Dès longtemps elle
avait fait obtenir un bel avancement à M. l'abbé Cari, aumônier du château
Saint-Ange, où son amant allait être enfermé; elle avait pris ce bon prêtre pour
confesseur. Ce n'est pas peu de chose à Rome que d'être confesseur d'une
princesse, nièce du gouverneur.
Le procès des carbonari de Forli ne fut
pas long. Pour se venger de leur arrivée à Rome, qu'il n'avait pu empêcher, le
parti ultra fit composer la commission qui devait les juger des prélats les plus
ambitieux. Cette commission fut présidée par le ministre de la police.
La loi contre les carbonari est claire
: ceux de Forli ne pouvaient conserver leur vie par tous les subterfuges
possibles. Non seulement leurs juges les condamnèrent à mort, mais plusieurs
opinèrent pour des supplices atroces, le poing coupé, etc. Le ministre de la
police dont la fortune était faite (car on ne quitte cette place que pour
prendre le chapeau), n'avait nul besoin de poing coupé; en portant la sentence
au pape, il fit commuer en quelques années de prison la peine de tous les
condamnés. Le seul Pietro Missirilli fut excepté. Le ministre voyait dans ce
jeune homme un fanatique dangereux, et d'ailleurs il avait aussi été condamné à
mort comme coupable de meurtre sur les deux carabiniers dont nous avons parlé.
Vanina sut la sentence et la commutation peu d'instants après que le ministre
fut revenu de chez le pape.
Le lendemain, monsignor Catanzara
rentra dans son palais vers le minuit, il ne trouva point son valet de chambre;
le ministre, étonné, sonna plusieurs fois; enfin parut un vieux domestique
imbécile : le ministre, impatienté, prit le parti de se déshabiller lui-même. Il
ferma sa porte à clef; il faisait fort chaud : il prit son habit et le lança en
paquet sur une chaise. Cet habit, jeté avait trop de force, passa par-dessus la
chaise, alla frapper le rideau de mousseline de la fenêtre, et dessina la forme
d'un homme. Le ministre se jeta rapidement vers son lit et saisit un pistolet.
Comme il revenait près de la fenêtre, un fort jeune homme, couvert de la livrée,
s'approcha de lui le pistolet à la main. A cette vue, le ministre approcha le
pistolet de son oeil; il allait tirer. Le jeune homme lui dit en riant :
-- Eh quoi! monseigneur, ne
reconnaissez-vous pas Vanina Vanini?
-- Que signifie cette mauvaise
plaisanterie? répliqua le ministre en colère.
-- Raisonnons froidement, dit la jeune
fille. D'abord votre pistolet n'est pas chargé.
Le ministre, étonné, s'assura du fait;
après quoi il tira un poignard de la poche de son gilet.
Vanina lui dit avec un petit air
d'autorité charmant :
-- Asseyons-nous, monseigneur.
Et elle prit place tranquillement sur
un canapé.
-- Etes-vous seule au moins? dit le
ministre.
-- Absolument seule, je vous le jure!
s'écria Vanina.
C'est ce que le ministre eut soin de
vérifier : il fit le tour de la chambre et regarda partout; après quoi il
s'assit sur une chaise à trois pas de Vanina.
-- Quel intérêt aurais-je, dit Vanina
d'un air doux et tranquille, d'attenter aux jours d'un homme modéré, qui
probablement serait remplacé par quelque homme faible à tête chaude, capable de
se perdre soi et les autres?
-- Que voulez-vous donc, mademoiselle?
dit le ministre avec humeur. Cette scène ne me convient point et ne doit pas
durer.
-- Ce que je vais ajouter, reprit
Vanina avec hauteur, et oubliant tout à coup son air gracieux, importe à vous
plus qu'à moi. On veut que le carbonaro Missirilli ait la vie sauve : s'il est
exécuté, vous ne lui survivrez pas d'une semaine. Je n'ai aucun intérêt à tout
ceci; la folie dont vous vous plaignez, je l'ai faite pour m'amuser d'abord, et
ensuite pour servir une de mes amies. J'ai voulu, continua Vanina, en reprenant
son air de bonne compagnie, j'ai voulu rendre service à un homme d'esprit, qui
bientôt sera mon oncle, et doit porter loin, suivant toute apparence, la fortune
de sa maison.
Le ministre quitta l'air fâché : la
beauté de Vanina contribua sans doute à ce changement rapide. On connaissait
dans Rome le goût de monseigneur Catanzara pour les jolies femmes, et, dans son
déguisement en valet de pied de la casa Savelli, avec des bas de soie bien
tirés, une veste rouge, son petit habit bleu de ciel galonné d'argent, et le
pistolet à la main, Vanina était ravissante.
-- Ma future nièce, dit le ministre
presque en riant, vous faites là une haute folie, et ce ne sera pas la dernière.
-- J'espère qu'un personnage aussi
sage, répondit Vanina, me gardera le secret, et surtout envers don Livio, et
pour vous y engager, mon cher oncle, si vous m'accordez la vie du protégé de mon
amie, je vous donnerai un baiser.
Ce fut en continuant la conversation
sur ce ton de demi-plaisanterie, avec lequel les dames romaines savent traiter
les plus grandes affaires, que Vanina parvint à donner à cette entrevue,
commencée le pistolet à la main, la couleur d'une visite faite par la jeune
princesse Savelli à son oncle le gouverneur de Rome.
Bientôt monseigneur Catanzara, tout en
rejetant avec hauteur l'idée de s'en laisser imposer par la crainte, en fut à
raconter à sa nièce toutes les difficultés qu'il rencontrerait pour sauver la
vie de Missirilli. En discutant, le ministre se promenait dans la chambre avec
Vanina; il prit une carafe de limonade qui était sur la cheminée et en remplit
un verre de cristal. Au moment où il allait le porter à ses lèvres, Vanina s'en
empara, et, après l'avoir tenu quelque temps, le laissa tomber dans le jardin
comme par distraction. Un instant après, le ministre prit une pastille de
chocolat dans une bonbonnière, Vanina la lui enleva, et lui dit en riant :
-- Prenez donc garde, tout chez vous
est empoisonné; car on voulait votre mort. C'est moi qui ai obtenu la grâce de
mon oncle futur, afin de ne pas entrer dans la famille Savelli absolument les
mains vides.
Monseigneur Catanzara, fort étonné,
remercia sa nièce, et donna de grandes espérances pour la vie de Missirilli.
-- Notre marché est fait! s'écria
Vanina, et la preuve, c'est qu'en voici la récompense! dit-elle en l'embrassant.
Le ministre prit la récompense.
-- Il faut que vous sachiez, ma chère
Vanina, ajouta-t-il, que je n'aime pas le sang, moi. D'ailleurs, je suis jeune
encore, quoique peut-être je vous paraisse bien vieux, et je puis vivre à une
époque où le sang versé aujourd'hui fera tache.
Deux heures sonnaient quand monseigneur
Catanzara accompagna Vanina jusqu'à la petite porte de son jardin.
Le surlendemain, lorsque le ministre
parut devant le pape, assez embarrassé de la démarche qu'il avait à faire, Sa
Sainteté lui dit :
-- Avant tout, j'ai une grâce à vous
demander. Il y a un de ces carbonari de Forli qui est resté condamné à mort;
cette idée m'empêche de dormir : il faut sauver cet homme.
Le ministre, voyant que le pape avait
pris son parti, fit beaucoup d'objections, et finit par écrire un décret ou motu
proprio, que le pape signa, contre l'usage.
Vanina avait pensé que peut-être elle
obtiendrait la grâce de son amant, mais qu'on tenterait de l'empoisonner. Dès la
veille, Missirilli avait reçu de l'abbé Cari, son confesseur, quelques petits
paquets de biscuits de mer, avec l'avis de ne pas toucher aux aliments fournis
par l'Etat.
Vanina ayant su après que les carbonari
de Forli allaient être transférés au château de San Leo, voulut essayer de voir
Missirilli à son passage à Citta-Castellana; elle arriva dans cette ville
vingt-quatre heures avant les prisonniers; elle y trouva l'abbé Cari, qui
l'avait précédée de plusieurs jours. Il avait obtenu du geôlier que Missirilli
pourrait entendre la messe, à minuit, dans la chapelle de la prison. On alla
plus loin : si Missirilli voulait consentir à se laisser lier les bras et les
jambes par une chaîne, le geôlier se retirerait vers la porte de la chapelle, de
manière à voir toujours le prisonnier, dont il était responsable, mais à ne
pouvoir entendre ce qu'il dirait.
Le jour qui devait décider du sort de
Vanina parut enfin. Dès le matin, elle s'enferma dans la chapelle de la prison.
Qui pourrait dire les pensées qui l'agitèrent durant cette longue journée?
Missirilli l'aimait-elle assez pour lui pardonner? Elle avait dénoncé sa vente,
mais elle lui avait sauvé la vie. Quand la raison prenait le dessus dans cette
âme bourrelée, Vanina espérait qu'il voudrait consentir à quitter l'Italie avec
elle : si elle avait péché, c'était par excès d'amour. Comme quatre heures
sonnaient, elle entendit de loin, sur le pavé les pas des chevaux des
carabiniers. Le bruit de chacun de ces pas semblait retentir dans son coeur.
Bientôt elle distingua le roulement des charrettes qui transportaient les
prisonniers. Elles s'arrêtèrent sur la petite place devant la prison; elle vit
deux carabiniers soulever Missirilli, qui était seul sur une charrette, et
tellement chargé de fers qu'il ne pouvait se mouvoir. «Du moins il vit, se
dit-elle les larmes aux yeux, ils ne l'ont pas encore empoisonné!» La soirée fut
cruelle; la lampe de l'autel, placée à une grande hauteur, et pour laquelle le
geôlier épargnait l'huile, éclairait seule cette chapelle sombre. Les yeux de
Vanina erraient sur les tombeaux de quelques grands seigneurs du Moyen Age morts
dans la prison voisine. Leurs statues avaient l'air féroce.
Tous les bruits avaient cessé depuis
longtemps; Vanina était absorbée dans ses noires pensées. Un peu après que
minuit eut sonné, elle crut entendre un bruit léger comme le vol d'une
chauve-souris. Elle voulut marcher, et tomba à demi évanouie sur la balustrade
de l'autel. Au même instant, deux fantômes se trouvèrent tout près d'elle, sans
qu'elle les eût entendu venir. C'étaient le geôlier et Missirilli chargé de
chaînes, au point qu'il en était comme emmailloté. Le geôlier ouvrit une
lanterne, qu'il posa sur la balustrade de l'autel, à côté de Vanina, de façon à
ce qu'il pût bien voir son prisonnier. Ensuite il se retira dans le fond, près
de la porte. A peine le geôlier se fut-il éloigné que Vanina se précipita au cou
de Missirilli. En le serrant dans ses bras, elle ne sentit que ses chaînes
froides et pointues. «Qui les lui a données ces chaînes?» pensa-t-elle. Elle
n'eut aucun plaisir à embrasser son amant. A cette douleur en succéda une autre
plus poignante; elle crut un instant que Missirilli savait son crime, tant son
accueil fut glacé.
-- Chère amie, lui dit-il enfin, je
regrette l'amour que vous avez pris pour moi; c'est en vain que je cherche le
mérite qui a pu vous l'inspirer. Revenons, croyez-m'en, à des sentiments plus
chrétiens, oublions les illusions qui jadis nous ont égarés; je ne puis vous
appartenir. Le malheur constant qui a suivi mes entreprises vient peut-être de
l'état de péché mortel où je me suis constamment trouvé. Même à n'écouter que
les conseils de la prudence humaine, pourquoi n'ai-je pas été arrêté avec mes
amis, lors de la fatale nuit de Forli? Pourquoi, à l'instant du danger, ne me
trouvais-je pas à mon poste? Pourquoi mon absence a-t-elle pu autoriser les
soupçons les plus cruels? J'avais une autre passion que celle de la liberté de
l'Italie.
Vanina ne revenait pas de la surprise
que lui causait le changement de Missirilli. Sans être sensiblement maigri, il
avait l'air d'avoir trente ans. Vanina attribua ce changement aux mauvais
traitements qu'il avait soufferts en prison, elle fondit en larmes.
-- Ah, lui dit-elle, les geôliers
avaient tant promis qu'ils te traiteraient avec bonté.
Le fait est qu'à l'approche de la mort,
tous les principes religieux qui pouvaient s'accorder avec la passion pour la
liberté de l'Italie avaient reparu dans le coeur du jeune carbonaro. Peu à peu
Vanina s'aperçut que le changement étonnant qu'elle remarquait chez son amant
était tout moral, et nullement l'effet de mauvais traitements physiques. Sa
douleur, qu'elle croyait au comble, en fut encore augmentée.
Missirilli se taisait; Vanina semblait
sur le point d'être étouffée par les sanglots. Il ajouta d'un air un peu ému
lui-même :
-- Si j'aimais quelque chose sur la
terre, ce serait vous, Vanina; mais grâce à Dieu, je n'ai plus qu'un seul but
dans ma vie : je mourrai en prison, ou en cherchant à donner la liberté à
l'Italie.
Il y eut encore un silence; évidemment
Vanina ne pouvait parler : elle l'essayait en vain. Missirilli ajouta :
-- Le devoir est cruel, mon amie; mais
s'il n'y avait pas un peu de peine à l'accomplir, où serait l'héroïsme?
Donnez-moi votre parole que vous ne chercherez plus à me voir.
Autant que sa chaîne assez serrée le
lui permettait, il fit un petit mouvement du poignet, et tendit les doigts à
Vanina.
-- Si vous permettez un conseil à un
homme qui vous fut cher, mariez-vous sagement à l'homme de mérite que votre père
vous destine. Ne lui faites aucune confidence fâcheuse; mais, d'un autre côté,
ne cherchez jamais à me revoir; soyons désormais étrangers l'un à l'autre. Vous
avez avancé une somme considérable pour le service de la patrie; si jamais elle
est délivrée de ses tyrans, cette somme vous sera fidèlement payée en biens
nationaux.
Vanina était atterrée. En lui parlant,
l'oeil de Pietro n'avait brillé qu'au moment où il avait nommé la patrie.
Enfin l'orgueil vint au secours de la
jeune princesse; elle s'était munie de diamants et de petites limes. Sans
répondre à Missirilli, elle les lui offrit.
-- J'accepte par devoir, lui dit-il,
car je dois chercher à m'échapper; mais je ne vous verrai jamais, je le jure en
présence de vos nouveaux bienfaits. Adieu, Vanina; promettez-moi de ne jamais
m'écrire, de ne jamais chercher à me voir; laissez-moi tout à la patrie, je suis
mort pour vous : adieu.
-- Non, reprit Vanina furieuse, je veux
que tu saches ce que j'ai fait guidée par l'amour que j'avais pour toi.
Alors elle lui raconta toutes les
démarches depuis le moment où Missirilli avait quitté le château de San Nicolô,
pour aller se rendre au légat. Quand ce récit fut terminé :
-- Tout cela n'est rien, dit Vanina :
j'ai fait plus, par amour pour toi.
Alors elle lui dit sa trahison.
-- Ah! monstre, s'écria Pietro furieux,
en se jetant sur elle, et il cherchait à l'assommer avec ses chaînes.
Il y serait parvenu sans le geôlier qui
accourut aux premiers cris. Il saisit Missirilli.
-- Tiens, monstre, je ne veux rien te
devoir, dit Missirilli à Vanina, en lui jetant, autant que ses chaînes le lui
permettaient, les limes et les diamants, et il s'éloigna rapidement.
Vanina resta anéantie. Elle revint à Rome; et le journal annonce qu'elle vient d'épouser le prince don Livio Savelli.
TROP DE FAVEUR TUE
HISTOIRE DE 1589
C'est le titre qu'un poète espagnol a donné à cette histoire dont il a fait une
tragédie. Je me garde bien d'emprunter aucun des ornements à l'aide desquels
l'imagination de cet Espagnol a cherché à embellir cette peinture triste de
l'intérieur d'un couvent; plusieurs de ces inventions augmentent en effet
l'intérêt, mais, fidèle à mon désir qui est de faire connaître les hommes
simples et passionnés du XVe siècle (sic) desquels provient la civilisation
actuelle, je donne cette histoire sans ornement et telle qu'avec un peu de
faveur, on peut la lire dans les archives de l'Evêché de ..., où se trouvaient
toutes les pièces originales et le curieux récit du comte Buondelmonte.
Dans une ville de Toscane que je ne
nommerai pas existait en 1589 et existe encore aujourd'hui un couvent sombre et
magnifique. Ses murs noirs, hauts de cinquante pieds au moins, attristent tout
un quartier; trois rues sont bordées par ces murs, du quatrième côté s'étend le
jardin du couvent, qui va jusqu'aux remparts de la ville. Ce jardin est entouré
d'un mur moins haut. Cette abbaye, à laquelle nous donnons le nom de Sainte
Riparata, ne reçoit que des filles appartenant à la plus haute noblesse. Le 20
octobre 1587, toutes les cloches de l'Abbaye étaient en mouvement; l'église
ouverte aux fidèles était tendue de magnifiques tapisseries de damas rouge,
garnies de riches franges d'or. La sainte soeur Virgilia, maîtresse du nouveau
grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, avait été nommée abbesse de Sainte Riparata
la veille au soir, et l'évêque de la ville, suivi de tout son clergé, allait
l'introniser. Toute la ville était en émoi et la foule telle dans les rues
voisines de Sainte Riparata qu'il était impossible d'y passer.
Le cardinal Ferdinand de Médicis, qui
venait de succéder à son frère François, sans pour cela renoncer au chapeau,
avait trente-six ans et était cardinal depuis vingt-cinq ans, ayant été élu à
cette haute dignité à l'âge de onze ans. Le règne de François, célèbre encore de
nos jours par son amour pour Bianca Capello, avait été marqué par toutes les
folies que l'amour des plaisirs peut inspirer à un prince peu remarquable par la
force de caractère. Ferdinand, de son côté, avait eu à se reprocher quelques
faiblesses du même genre que celles de son frère; ses amours avec la soeur
oblate Virgilia étaient célèbres en Toscane, mais il faut le dire, surtout par
leur innocence. Tandis que le grand-duc François, sombre, violent, entraîné par
ses passions, ne songeait pas assez au scandale produit par ses amours, il
n'était question dans le pays que de la haute vertu de la soeur Virgilia.
L'ordre des Oblates, auquel elle appartenait, permettant à ses religieuses de
passer environ les deux tiers de l'année dans la maison de leurs parents, elle
voyait tous les jours le cardinal de Médicis, quand il était à Florence. Deux
choses faisaient l'étonnement de cette ville adonnée aux voluptés, dans ces
amours d'un prince jeune, riche et autorisé à tout par l'exemple de son frère :
la soeur Virgilia, douce, timide, et d'un esprit plus qu'ordinaire, n'était
point jolie, et le jeune cardinal ne l'avait jamais vue qu'en présence de deux
ou trois femmes dévouées à la noble famille Respuccio, à laquelle appartenait
cette singulière maîtresse d'un jeune prince du sang.
Le grand-duc François était mort le 19
octobre 1587 sur le soir. Le 20 octobre avant midi, les plus grands seigneurs de
sa cour, et les négociants les plus riches (car il faut se rappeler que les
Médicis n'avaient été dans l'origine que des négociants; leurs parents et les
personnages les plus influents de la Cour étaient encore engagés dans le
commerce, ce qui empêchaient ces courtisans d'être tout à fait aussi absurdes
que leurs collègues des cours contemporaines) -- les premiers courtisans, les
négociants les plus riches se rendirent, le 20 octobre au matin, dans la modeste
maison de la soeur oblate Virgilia, laquelle fut bien étonnée de ce concours.
Le nouveau grand-duc Ferdinand voulait
être sage, raisonnable, utile au bonheur de ses sujets, il voulait surtout
bannir l'intrigue de sa Cour. Il trouva, en arrivant au pouvoir, que la plus
riche abbaye de femmes de ses Etats, celle qui servait de refuge à toutes les
filles nobles que leurs parents voulaient sacrifier à l'éclat de leur famille,
et à laquelle nous donnerons le nom de l'Abbaye de Sainte Riparata, était
vacante; il n'hésita pas à nommer à cette place la femme qu'il aimait.
L'abbaye de Sainte Riparata appartenait
à l'ordre de saint Benoît, dont les règles ne permettaient point aux religieuses
de sortir de la clôture. Au grand étonnement du bon peuple de Florence, le
prince cardinal ne vit point la nouvelle abbesse, mais d'un autre côté, par une
délicatesse du coeur qui fut remarquée et l'on peut dire généralement blâmée par
toutes les femmes de sa cour, il ne se permit jamais de voir aucune femme en
tête-à-tête. Lorsque ce plan de conduite fut bien avéré, les attentions des
courtisans allaient chercher la soeur Virgilia jusque dans son couvent, et ils
crurent remarquer, malgré son extrême modestie, qu'elle n'était point insensible
à cette attention, la seule que son extrême vertu permit au nouveau souverain.
Le couvent de Sainte Riparata avait
souvent à traiter des affaires d'une nature fort délicate : ces jeunes filles
des familles les plus riches de Florence ne se laissaient point exiler du monde,
alors si brillant, de cette ville si riche, de cette ville qui était la capitale
du commerce de l'Europe, sans jeter un oeil de regret sur ce qu'on leur faisait
quitter; souvent elles réclamaient hautement contre l'injustice de leurs
parents, quelquefois elles demandaient des consolations à l'amour, et l'on avait
vu les haines et les rivalités du couvent venir agiter la haute société de
Florence. Il était résulté de cet état des choses que l'abbesse de Sainte
Riparata obtenait des audiences assez fréquentes du grand-duc régnant. Pour
violer le moins possible la règle de saint Benoît, le grand-duc envoyait à
l'abbesse une de ses voitures de gala, dans laquelle prenaient place deux dames
de sa cour, lesquelles accompagnaient l'abbesse jusque dans la salle d'audience
du palais du grand-duc, à la Via Larga, laquelle est immense. Les deux dames
témoins de la clôture, comme on les appelait, prenaient place sur des fauteuils
près de la porte, tandis que l'abbesse s'avançait seule et allait parler au
prince qui l'attendait à l'autre extrémité de la salle, de sorte que les dames
témoins de la clôture ne pouvaient entendre rien de ce qui se disait durant
cette audience.
D'autres fois le prince se rendait à
l'église de Sainte Riparata; on lui ouvrait les grilles du choeur et l'abbesse
venait parler à son Altesse.
Ces deux façons d'audience ne
convenaient nullement au grand-duc; elles eussent peut-être donné des forces à
un sentiment qu'il voulait affaiblir. Toutefois, des affaires d'une nature assez
délicate ne tardaient pas à survenir dans le couvent de Sainte Riparata : les
amours de la soeur Félize degli Almieri en troublaient la tranquillité. La
famille degli Almieri était une des plus puissantes et des plus riches de
Florence. Deux des trois frères, à la vanité desquels on avait sacrifié la soeur
Félize, étant venus à mourir et le troisième n'ayant pas d'enfants, cette
famille s'imagina être en butte à une punition céleste. La mère et le frère qui
survivait, malgré le voeu de pauvreté qu'avait fait Félize, lui rendaient, sous
forme de cadeaux, les biens dont on l'avait privée pour faire briller la vanité
de ses frères.
Le couvent de Sainte Riparata comptait
alors quarante-trois religieuses. Chacune d'elle avait sa camériste noble;
c'étaient des jeunes filles prises dans la pauvre noblesse, qui mangeaient à une
seconde table et recevaient du trésorier du couvent un écu par mois pour leurs
dépenses. Mais, par un usage singulier et qui n'était pas très favorable à la
paix du couvent, on ne pouvait être camériste noble que jusqu'à l'âge de trente
ans; arrivées à cette époque de la vie, ces filles se mariaient ou étaient
admises comme religieuses dans des couvents d'un ordre inférieur.
Les très nobles dames de Sainte
Riparata pouvaient avoir jusqu'à cinq femmes de chambre, et la soeur Félize
degli Almieri prétendait en avoir huit. Toutes les dames du couvent que l'on
supposait galantes, et elles étaient au nombre de quinze ou seize, soutenaient
les prétentions de Félize, tandis que les vingt-six autres s'en montraient
hautement scandalisées et parlaient de faire appel au prince.
La bonne soeur Virgilia, la nouvelle
abbesse, était loin d'avoir une tête suffisante pour terminer cette grave
affaire; les deux partis semblaient exiger d'elle qu'elle la soumît à la
décision du prince.
Déjà, à la cour, tous les amis de la
famille des Almieri commençaient à dire qu'il serait étrange que l'on voulût
empêcher une fille d'aussi haute naissance que Félize, et autrefois aussi
barbarement sacrifiée par sa famille, de faire l'usage qu'elle voudrait de sa
fortune, surtout cet usage étant aussi innocent. D'un autre côté, les familles
des religieuses âgées ou moins riches ne manquaient pas de répondre qu'il était
pour le moins singulier de voir une religieuse, qui avait fait voeu de pauvreté,
ne pas se contenter du service de cinq femmes de chambre.
Le grand-duc voulut couper court à une
tracasserie qui pouvait agiter la ville. Ses ministres le pressaient d'accorder
une audience à l'abbesse de Sainte Riparata, et comme cette fille, d'une vertu
céleste et d'un caractère admirable, ne daignerait probablement pas appliquer
son esprit tout absorbé dans les choses du Ciel au détail d'une tracasserie
aussi misérable, le grand-duc devrait lui communiquer une décision qu'elle
serait seulement chargée d'exécuter. «Mais comment pourrai-je prendre cette
décision, se disait ce prince raisonnable, si je ne sais absolument rien des
raisons qui peuvent faire valoir les deux partis?» D'ailleurs, il ne voulait
point se faire un ennemi de la puissante famille des Almieri.
Le prince avait pour ami intime le
comte Buondelmonte, qui avait une année de moins que lui, c'est-à-dire
trente-cinq ans. Ils se connaissaient depuis le berceau, ayant eu la même
nourrice, une riche et belle paysanne du Casentino. Le comte Buondelmonte, fort
riche, fort noble et l'un des plus beaux hommes de la ville, était remarquable
par l'extrême indifférence et la froideur de son caractère. Il avait renvoyé
bien loin la prière d'être premier ministre, que le grand-duc Ferdinand lui
avait adressée le jour même de son arrivée à Florence.
«Si j'étais à votre place, lui avait
dit le comte, j'abdiquerais aussitôt; jugez si je voudrais être le ministre d'un
prince et ameuter contre moi les haines de la moitié des habitants d'une ville
où je compte passer ma vie!»
Au milieu des embarras de cour que les
dissensions du couvent de Sainte Riparata donnaient au grand-duc, il pensa qu'il
pouvait avoir recours à l'amitié du comte. Celui-ci passait sa vie dans ses
terres, dont il dirigeait la culture avec beaucoup d'application. Chaque jour il
donnait deux heures à la chasse ou à la pêche, suivant les saisons et jamais on
ne lui avait connu de maîtresse. Il fut fort contrarié de la lettre du prince
qui l'appelait à Florence; il le fut bien davantage, quand le prince lui eut dit
qu'il voulait le faire directeur du noble couvent de Sainte Riparata.
-- Sachez, lui dit le comte, que
j'aimerais presque encore mieux être premier ministre de Votre Altesse. La paix
de l'âme est mon idole, et que voulez-vous que je devienne au milieu de toutes
ces brebis enragées?
-- Ce qui m'a fait jeter les yeux sur
vous, mon ami, c'est que l'on sait que jamais femme n'a eu d'empire sur votre
âme pendant une journée entière; je suis bien loin d'avoir le même bonheur; il
n'eût tenu qu'à moi de recommencer toutes les folies que mon frère a faites pour
Bianca Capello.
Ici, le prince entra dans des
confidences intimes, à l'aide desquelles il comptait séduire son ami.
-- Sachez, lui dit-il, que, si je
revois cette fille si douce que j'ai faite abbesse de Sainte Riparata, je ne
puis plus répondre de moi.
-- Et où serait le mal? lui dit le
comte. Si vous trouvez du bonheur à avoir une maîtresse, pourquoi n'en
prendriez-vous pas une? Si je n'en ai pas près de moi, c'est que toute femme
m'ennuie par son commérage et les petitesses de son caractère, au bout de trois
jours de connaissance.
-- Moi, lui dit le grand-duc, je suis
cardinal. Le pape, il est vrai, m'a donné la permission de résigner le chapeau
et de me marier, en considération de la couronne qui m'est survenue; mais je
n'ai point envie de brûler en enfer et, si je me marie, je prendrai une femme
que je n'aimerai point et à laquelle je demanderai des successeurs pour ma
couronne et non point les douceurs vulgaires du mariage.
-- C'est à quoi je n'ai rien à dire,
répondit le comte, moi qui ne crois point que le Dieu tout-puissant abaisse ses
regards juqu'à ces misères. Rendez vos sujets heureux et honnêtes gens, si vous
le pouvez, et du reste ayez trente-six maîtresses.
-- Je n'en veux pas même avoir une,
répliqua le prince en rien, et c'est à quoi je suis fort exposé, si je revoyais
l'abbesse de Sainte Riparata. C'est bien la meilleure fille du monde et la moins
capable de gouverner, je ne dis pas un couvent rempli de jeunes filles enlevées
au monde malgré elles, mais bien la réunion la plus sage de femmes vieilles et
dévotes.
Le prince avait une crainte si profonde
de revoir la soeur Virgilia que le comte en fut touché. «S'il manque à l'espèce
de voeu qu'il a fait en recevant du pape la permission de se marier, se dit-il
en pensant au prince, il est capable d'avoir le coeur troublé pour le reste de
sa vie», et le lendemain, il alla au couvent de Sainte Riparata, où il fut reçu
avec toute la curiosité et tous les honneurs dus au représentant du prince.
Ferdinand Ier avait envoyé un de ses ministres déclarer à l'abbesse et aux
religieuses que les affaires de son état ne lui permettaient pas de s'occuper de
leur couvent et qu'il remettait à tout jamais son autorité au comte Buondelmonte,
dont les décisions seraient sans appel.
Après avoir entretenu la bonne abbesse,
le comte fut scandalisé du mauvais goût du prince : elle n'avait pas le sens
commun et n'était rien moins que jolie. Le comte trouva fort méchantes les
religieuses qui voulaient empêcher Félize degli Almieri de prendre deux
nouvelles femmes de chambre. Il avait fait appeler Félize au parloir. Elle fit
répondre avec impertinence qu'elle n'avait pas le temps de venir, ce qui amusa
le comte, jusque-là assez ennuyé de sa mission et se repentant de sa
complaisance pour le prince.
Il dit qu'il aimait autant parler aux
femmes de chambre qu'à Félize elle-même, et fit dire aux cinq femmes de chambre
de paraître au parloir. Trois seulement se présentèrent et déclarèrent au nom de
leur maîtresse qu'elle ne pouvait se passer de la présence de deux d'entre
elles, sur quoi le comte, usant de ses droits comme représentant du prince, fit
entrer deux de ses gens au couvent, qui lui amenèrent les deux femmes de chambre
récalcitrantes, et il s'amusa une heure durant au bavardage de ces cinq filles
jeunes et jolies et qui la plupart du temps parlaient toutes à la fois. Ce fut
alors seulement que, par ce qu'elles lui révélaient à leur insu, le vicaire du
prince comprit à peu près ce qui se passait dans ce couvent. Cinq ou six
religieuses seulement étaient âgées; une vingtaine, quoique jeunes, étaient
dévotes, mais les autres, jeunes et jolies, avaient des amants en ville. A la
vérité, elles ne pouvaient les voir que fort rarement. Mais comment les
voyaient-elles? C'est ce que le comte ne voulut pas demander aux femmes de
chambre de Félize, et qu'il se promit de savoir bientôt en plaçant des
observateurs autour du couvent.
Il apprit à son grand étonnement qu'il
y avait des amitiés intimes parmi les religieuses, et que c'était là surtout la
cause des haines et des dissensions intérieures. Par exemple, Félize avait pour
amie intime Rodelinde de P...; Céliane, la plus belle personne du couvent après
Félize, avait pour amie la jeune Fabienne. Chacune de ces dames avait sa
camériste noble qu'elle admettait à plus ou moins de faveur. Par exemple,
Martona, la camériste noble de madame l'abbesse, avait conquis sa faveur en se
montrant plus dévote qu'elle. Elle priait à genoux à côté de l'abbesse cinq ou
six heures de chaque journée, mais ce temps lui semblait fort long, au dire des
femmes de chambre.
Le comte apprit encore que Rodéric et
Lancelot étaient les noms de deux amants de ces dames, apparemment de Félize et
de Rodelinde, mais il ne voulut pas faire de question directe à ce sujet.
L'heure qu'il passa avec les femmes de
chambre ne lui sembla point longue, mais elle parut éternelle à Félize, qui
voyait sa dignité outragée par l'action de ce vicaire du prince qui la privait à
la fois du service de ses cinq femmes de chambre. Elle n'y put tenir, et
entendant de loin qu'on faisait beaucoup de bruit dans le parloir, elle y fit
irruption, quoique sa dignité lui dit que cette façon d'y paraître, mue
évidemment par un transport d'impatience, pouvait être ridicule après avoir
refusé de se rendre à l'invitation officielle de l'envoyé du prince. «Mais je
saurai bien rabattre le caquet de ce petit monsieur», se dit Félize, la plus
impérieuse des femmes. Elle fit donc irruption dans le parloir, en saluant fort
légèrement l'envoyé du prince et ordonnant à une de ses femmes de chambre de la
suivre.
-- Madame, si cette fille vous obéit,
je vais faire rentrer mes gens dans le couvent et ils la ramèneront à l'instant
devant moi.
-- Je la prendrai par la main; vos gens
oseront-ils lui faire violence?
-- Mes gens amèneront dans ce parloir
elle et vous, madame.
-- Et moi?
-- Et vous-même; et si cela me
convient, je vais vous faire enlever de ce couvent, et vous irez continuer à
travailler à votre salut dans quelque petit couvent bien pauvre, situé au sommet
de quelque montagne de l'Apennin. Je puis faire cela et bien d'autres choses.
Le comte remarqua que les cinq femmes
de chambre pâlissaient; les joues de Félize elle-même prirent une teinte de
pâleur qui la rendit plus belle.
«Voici certainement, se dit le comte,
la plus belle personne que j'aie rencontrée de ma vie, il faut faire durer la
scène.»
Elle dura en effet et près de trois
quarts d'heure. Félize y montra son esprit et surtout une hauteur de caractère
qui amusèrent beaucoup le vicaire du prince. A la fin de la conférence, le ton
du dialogue s'étant beaucoup radouci, il sembla au comte que Félize était moins
jolie.
«Il faut lui rendre sa fureur»,
pensa-t-il. Il lui rappela qu'elle avait fait voeu d'obéissance et que, si à
l'avenir elle montrait l'ombre de résistance aux ordres du prince qu'il était
chargé d'apporter au couvent, il croirait utile à son salut de l'envoyer passer
six mois dans le plus ennuyeux des couvents de l'Apennin.
A ce mot, Félize fut superbe de colère.
Elle lui dit que les saints martyrs avaient souffert davantage de la barbarie
des empereurs romains.
-- Je ne suis point un empereur,
madame, de même que les martyrs ne mettaient point toute la société en
combustion pour avoir deux femmes de chambre de plus, en en ayant déjà cinq,
aussi aimables que ces demoiselles.
Il la salua très froidement et sortit,
sans lui laisser le temps de répondre et la laissant furieuse.
Le comte resta à Florence et ne
retourna point dans ses terres, curieux de savoir ce qui se passait réellement
au couvent de Sainte Riparata. Quelques observateurs que lui fournit la police
du grand-duc, et que l'on plaça auprès du couvent et autour des immenses jardins
qu'il possédait près de la porte qui conduit à Fiesole, lui eurent bientôt fait
connaître tout ce qu'il désirait savoir. Rodéric L..., l'un des jeunes gens les
plus riches et les plus dissipés de la ville, était l'amant de Félize et la
douce Rodelinde, son amie intime, faisait l'amour avec Lancelot P..., jeune
homme qui s'était fort distingué dans les guerres que Florence avait soutenues
contre Pise. Ces jeunes gens avaient à surmonter de grandes difficultés, pour
pénétrer dans le couvent. La sévérité avait redoublé, ou plutôt l'ancienne
licence avait été tout à fait supprimée depuis l'avènement au trône du grand-duc
Ferdinand. L'abbesse Virgilia voulut faire suivre la règle dans toute sa
sévérité, mais ses lumières et son caractère ne répondaient point à ses bonnes
intentions, et les observateurs mis à la disposition du comte lui apprirent
qu'il ne se passait guère de mois sans que Rodéric, Lancelot et deux ou trois
autres jeunes gens, qui avaient des relations dans le couvent, ne parvinssent à
voir leurs maîtresses. Les immenses jardins du couvent avaient obligé l'évêque à
tolérer l'existence de deux portes qui donnaient dans l'espace vague qui existe
derrière le rempart, au nord de la ville. Les religieuses fidèles à leur devoir,
et qui étaient en grande majorité dans le couvent, ne connaissaient point ces
détails avec autant de certitude que le comte, mais elles les soupçonnaient et
partaient de l'existence de cet abus pour ne point obéir aux ordres de l'abbesse
en ce qui les concernait.
Le comte comprit facilement qu'il ne
serait point aisé de rétablir l'ordre dans ce couvent, tant qu'une femme aussi
faible que l'abbesse serait à la tête du gouvernement. Il parla dans ce sens au
grand-duc, qui l'engagea à user de la plus extrême sévérité, et qui en même
temps ne parut point disposé à donner à son ancienne amie le chagrin d'être
transférée dans un autre couvent, pour cause d'incapacité.
Le comte revint à Sainte Riparata, fort
résolu d'user d'une extrême rigueur afin de se débarrasser au plus vite de la
corvée dont il avait eu l'imprudence de se charger. Félize, de son côté, encore
bien irritée de la façon dont le comte lui avait parlé, était bien résolue à
profiter de la première entrevue pour reprendre le ton qu'il convenait à la
haute noblesse de sa famille, et à la position qu'elle occupait dans le monde. A
son arrivée au couvent, le comte fit appeler sur-le-champ Félize, afin de se
délivrer d'abord de ce que la corvée avait de plus pénible. Félize, de son côté,
vint au parloir déjà animée par la plus vive colère, mais le comte la trouva
fort belle, il était fin connaisseur en ce genre. «Avant de déranger cette
physionomie superbe, se dit-il, donnons-nous le temps de bien la voir.» Félize
de son côté admira le ton raisonnable et froid de ce bel homme, qui, dans le
costume complètement noir qu'il avait cru devoir adopter à cause des fonctions
qu'il venait exercer au couvent, était vraiment fort remarquable. «Je pensais,
se disait Félize, que parce qu'il a plus de trente-cinq ans, ce serait un
vieillard ridicule comme nos confesseurs, et je trouve au contraire un homme
vraiment digne de ce nom. Il ne porte point, à la vérité, le costume exagéré qui
fait une grande partie du mérite de Rodéric et des autres jeunes gens que j'ai
connus; il leur est fort inférieur, pour la qualité de velours et de broderies
d'or qu'il porte dans ses vêtements, mais en un instant, s'il le voulait, il
peut se donner ce genre de mérite, tandis que les autres, je pense, auraient
bien de la peine à imiter la conversation sage, raisonnable et réellement
intéressante du comte Buondelmonte.» Félize ne se rendait pas complètement
compte de ce qui donnait une physionomie si singulière à ce grand homme vêtu de
velours noir, avec lequel depuis une heure elle parlait de beaucoup de sujets
divers.
Quoiqu'évitant avec beaucoup de soin
tout ce qui aurait pu l'irriter, le comte était bien loin de lui céder en toutes
choses, ainsi que l'avaient toujours fait tour à tour les hommes qui avaient eu
des relations avec cette fille si belle, d'un caractère si impérieux et à
laquelle on connaissait des amants. Comme le comte n'avait aucune prétention, il
était simple et naturel avec elle; seulement il avait évité de traiter en
détail, jusque-là, les sujets qui pouvaient la mettre en colère. Il fallut
pourtant bien en venir aux prétentions de la fière religieuse; on avait parlé
des désordres du couvent.
-- Au fait, madame, ce qui trouble tout
ici, c'est la prétention, peut-être justifiable jusqu'à un certain point,
d'avoir deux femmes de chambre de plus que les autres, que met en avant l'une
des personnes les plus remarquables de ce couvent.
-- Ce qui trouble tout ici, c'est la
faiblesse de caractère de l'abbesse, qui veut nous traiter avec une sévérité
absolument nouvelle, et dont jamais on n'eut idée. Il peut y avoir des couvents
remplis de filles réellement pieuses, qui aiment la retraite et qui aient songé
à accomplir réellement les voeux de pauvreté, d'obéissance, etc., etc., qu'on
leur a fait faire à dix-sept ans; quant à nous, nos familles nous ont placées
ici, pour laisser toutes les richesses de la maison à nos frères. Nous n'avions
d'autre vocation que l'impossibilité de nous enfuir et de vivre ailleurs qu'au
couvent, puisque nos pères ne voulaient plus nous recevoir dans leurs palais.
D'ailleurs, quand nous avons fait ces voeux si évidemment nuls aux yeux de la
raison, nous avions toutes été pensionnaires une ou plusieurs années dans le
couvent, chacune de nous pensait devoir jouir du même degré de liberté que nous
voyions prendre aux religieuses de notre temps. Or, je vous le déclare, monsieur
le vicaire du prince, la porte du rempart était ouverte jusqu'à la pointe du
jour et chacune de ces dames voyait ses amis en toute liberté dans le jardin.
Personne ne songeait à blâmer ce genre que nous pensions toutes jouir, étant
religieuses, d'autant de liberté et d'une vie aussi heureuse que celles de nos
soeurs que l'avarice de nos parents leur avait permis de marier. Tout a changé,
il est vrai, depuis que nous avons un prince qui a été cardinal vingt-cinq ans
de sa vie. Vous pouvez, monsieur le vicaire, faire entrer dans ce couvent des
soldats et même de des domestiques, comme vous l'avez fait l'autre jour. Ils
nous violenteront, comme vos domestiques ont violenté mes femmes, et cela par la
grande et unique raison qu'ils étaient plus forts qu'elles. Mais votre orgueil
ne doit pas croire avoir le moindre droit sur nous. Nous avons été amenées par
force dans ce couvent, on nous a fait jurer et faire des voeux par force à l'âge
de seize ans, et enfin le genre de vie ennuyeux auquel vous prétendez nous
soumettre, n'est point du tout celui que nous avons vu pratiquer par les
religieuses qui occupaient ce couvent lorsque nous avons fait nos voeux, et,
même à supposer ces voeux légitimes, nous avons promis tout au plus de vivre
comme elles et vous voulez nous faire vivre comme elles n'ont jamais vécu. Je
vous avouerai, monsieur le vicaire, que je tiens à l'estime de mes concitoyens.
Du temps de la république on n'eût point souffert de cette oppression infâme,
exercée sur de pauvres filles qui n'ont eu d'autre tort que de naître dans des
familles opulentes et d'avoir des frères. Je voulais trouver l'occasion de dire
ces choses en public ou à un homme raisonnable. Quant au nombre de mes femmes,
j'y tiens fort peu. Deux et non pas cinq ou sept me suffiraient fort bien; je
pourrais persister à en demander sept, jusqu'à ce qu'on se fût donné la peine de
réfuter les indignes friponneries dont nous sommes victimes, et dont je vous ai
exposé quelques-unes; mais parce que votre habit de velours noir vous va fort
bien, monsieur le vicaire du prince, je vous déclare que je renonce pour cette
année au droit d'avoir autant de domestiques que je pourrais en payer.
Le comte Buondelmonte avait été fort
amusé par cette levée de boucliers; il la fit durer en faisant quelques
objections les plus ridicules qu'il pût imaginer. Félize y répondait avec un feu
et un esprit charmants. Le comte voyait dans ses yeux tout l'étonnement qu'avait
cette jeune fille de vingt ans en voyant de telles absurdités dans la bouche
d'un homme raisonnable en apparence.
Le comte prit congé de Félize, fit
appeler l'abbesse, à laquelle il donna de sages avis, annonça au prince que les
troubles du couvent de Sainte Riparata étaient apaisés, reçut force compliments
pour sa sagesse profonde et enfin retourna à la culture de ses terres. «Il y a
pourtant, se disait-il quelquefois, une fille de vingt ans et qui passerait
peut-être pour la plus belle personne de la ville, si elle vivait dans le monde,
et qui ne raisonne pas tout à fait comme une poupée.»
Mais de grands événements eurent lieu
dans le couvent. Toutes les religieuses ne raisonnaient pas aussi nettement que
Félize, mais la plupart de celles qui étaient jeunes s'ennuyaient mortellement.
Leur unique consolation était de dessiner des caricatures et de faire des
sonnets satiriques sur un prince qui, après avoir été vingt-cinq ans cardinal,
ne trouvait rien de mieux à faire, en arrivant au trône, que de ne plus voir sa
maîtresse et de la charger, en qualité d'abbesse, de vexer de pauvres jeunes
filles jetées dans ce couvent par l'avarice de leurs parents.
Comme nous l'avons dit, la douce
Rodelinde était l'amie intime de Félize. Leur amitié sembla redoubler depuis que
Félize lui eut avoué que, depuis ses conversations avec le comte Buondelmonte,
cet homme âgé qui avait plus de trente-six ans, son amant Rodéric lui semblait
un être assez ennuyeux. Pour le dire en un mot, Félize avait pris de l'amour
pour ce comte si grave; les conversations infinies qu'elle avait à ce sujet avec
son amie Rodelinde, se prolongeaient quelquefois jusqu'à deux ou trois heures du
matin. Or, suivant la règle de saint Benoît, que l'abbesse prétendait rétablir
dans toute sa rigidité, chacune des religieuses devait être rentrée dans son
appartement une heure après le coucher du soleil, au son d'une certaine cloche
qu'on appelait la retraite. La bonne abbesse, croyant devoir donner l'exemple,
ne manquait pas de s'enfermer chez elle au son de la cloche et croyait
pieusement que toutes les religieuses suivaient son exemple. Parmi les plus
jolies et les plus riches de ces dames, on remarquait Fabienne, âgée de dix-neuf
ans, la plus étourdie peut-être du couvent, et Céliane, son amie intime. L'une
et l'autre étaient fort en colère contre Félize qui, disaient-elles, les
méprisait. Le fait est que, depuis que Félize avait un sujet de conversation
aussi intéressant avec Rodelinde, elle supportait avec une impatience mal
déguisée, ou plutôt nullement déguisée du tout, la présence des autres
religieuses. Elle était la plus jolie, elle était la plus riche, elle avait
évidemment plus d'esprit que les autres. Il n'en fallut pas tant, dans un
couvent où l'on s'ennuyait, pour allumer une grande haine. Fabienne, dans son
étourderie, alla dire à l'abbesse que Félize et Rodelinde restaient quelquefois
au jardin jusqu'à deux heures après minuit. L'abbesse avait obtenu du comte
qu'un soldat du prince serait placé en sentinelle devant la porte du jardin du
couvent, qui donnait sur l'espace vague derrière le rempart du nord. Elle avait
fait placer d'énormes serrures à cette porte, et tous les soirs, en terminant sa
journée, le plus jeune des jardiniers, qui était un vieillard de soixante ans,
apportait à l'abbesse la clé de cette porte. L'abbesse envoyait aussitôt une
vieille tourière détestée des religieuses fermer la seconde serrure de la porte.
Malgré toutes ces précautions, rester au jardin jusqu'à deux heures du matin
parut un grand crime à ses yeux. Elle fit appeler Félize, et traita cette fille
si noble et devenue maintenant l'héritière de sa famille avec un ton de hauteur
qu'elle ne se fût peut-être pas permis si elle n'eût été sûre de la faveur du
prince. Félize fut d'autant plus piquée de l'amertume de ses reproches, que,
depuis qu'elle avait connu le comte, elle n'avait fait venir son amant Rodéric
qu'une seule fois, et encore pour se moquer de lui. Dans son indignation, elle
fut éloquente, et la bonne abbesse, tout en lui refusant de lui nommer sa
dénonciatrice, donna des détails, au moyen desquels il fut facile à Félize de
deviner qu'elle devait cette contrariété à Fabienne.
Aussitôt Félize résolut de se venger.
Cette résolution rendit tout son calme à cette âme à laquelle le malheur avait
donné de la force.
-- Savez-vous, madame, dit-elle à
l'abbesse, que je suis digne de quelque pitié? J'ai perdu entièrement la paix de
l'âme. Ce n'est pas sans une profonde sagesse que le grand saint Benoît, notre
fondateur, a prescrit qu'aucun homme au-dessous de soixante ans ne pût jamais
être admis dans nos couvents. M. le comte Buondelmonte, vicaire du grand-duc
pour l'administration de ce couvent, a dû avoir avec moi de longs entretiens
pour me dissuader de la folle idée que j'avais eue d'augmenter le nombre de mes
femmes. Il a de la sagesse, il joint à une prudence infinie un esprit admirable.
J'ai été frappée, plus qu'il ne convenait à une servante de Dieu et de saint
Benoît, de ces grandes qualités du comte, notre vicaire. Le ciel a voulu punir
ma folle vanité : je suis éperdument amoureuse du comte; au risque de
scandaliser mon amie Rodelinde, je lui ai fait l'aveu de cette passion aussi
criminelle qu'elle est involontaire; et c'est parce qu'elle me donne des
conseils et des consolations, parce que quelquefois même elle réussit à me
donner des forces contre la tentation du malin esprit, que quelquefois elle est
restée fort tard auprès de moi. Mais toujours, ce fut à ma prière; je sentais
trop qu'aussitôt que Rodelinde m'aurait quittée, j'allais penser au comte.
L'abbesse ne manqua pas d'adresser une
longue exhortation à la brebis égarée. Félize eut soin de faire des réflexions
qui allongèrent encore le sermon.
«Maintenant, pensa-t-elle, les
événements qu'amènera notre vengeance, à Rodelinde et à moi, ramèneront
l'aimable comte au couvent. Je réparerai ainsi la faute que j'ai faite en cédant
trop vite sur l'article des filles que je voulais prendre à mon service. Je fus
séduite à mon insu par la tentation de paraître raisonnable à un homme tellement
raisonnable lui-même. Je ne vis pas que je lui ôtais toute occasion de revenir
exercer sa charge de vicaire dans notre couvent. De là vient que je m'ennuie
tant maintenant. Cette petite poupée de Rodéric, qui m'amusait quelquefois, me
semble tout-à-fait ridicule, et, par ma faute, je n'ai plus revu cet aimable
comte. C'est à nous désormais, à Rodelinde et à moi, à faire en sorte que notre
vengeance amène des désordres tels que sa présence soit souvent nécessaire au
couvent. Notre pauvre abbesse est si peu capable de secret, qu'il est fort
possible qu'elle l'engage à diminuer autant que possible les entretiens que je
chercherai à avoir avec lui, auquel cas, je n'en doute pas, faire ma déclaration
à cet homme si singulier et si froid. Ce sera une scène comique qui peut-être
l'amusera, car ou je me trompe fort, ou il n'est pas autrement dupe de toutes
les sottises qu'on nous prêche pour nous asservir : seulement il n'a pas encore
trouvé de femme digne de lui et je serai cette femme ou j'y perdrai la vie.»
Dès lors, l'ennui de Félize et de
Rodelinde fut chassé par le dessein de se venger qui occupa tous leurs moments.
«Puisque Fabienne et Céliane ont
entrepris méchamment de prendre le frais au jardin par les grandes chaleurs
qu'il fait, il faut que le premier rendez-vous qu'elles accorderont à leurs
amants fasse un scandale effroyable, et tel qu'il puisse effacer dans l'esprit
des dames graves du couvent celui qu'a pu produire la découverte de mes
promenades tardives dans le jardin. Le soir du premier rendez-vous accordé par
Fabienne et Céliane à Lorenzo et à Pierre-Antoine, Rodéric et Lancelot se
placeront d'avance derrière les pierres de taille qui sont déposées dans cette
sorte de place qui se trouve devant la porte de notre jardin. Rodéric et
Lancelot ne devront pas tuer les amants de ces dames, mais leur donner cinq ou
six petits coups de leurs épées, de manière qu'ils soient tout couverts de sang.
Leur vue dans cet état alarmera leurs maîtresses et ces dames songeront à tout
autre chose qu'à leur dire des choses aimables.»
Ce que les deux amies trouvèrent de
mieux, pour organiser le guet-apens qu'elles méditaient, fut de faire demander à
l'abbesse un congé d'un mois par Livia, la camériste noble de Rodelinde. Cette
fille fort adroite était chargée de lettres pour Rodéric et Lancelot. Elle leur
portait aussi une somme d'argent, avec laquelle ils environnèrent d'espions
Lorenzo B. et Pierre-Antoine D., l'amant de Céliane. Ces deux jeunes gens des
plus nobles et des plus à la mode de la ville entraient la même nuit au couvent.
Cette entreprise était devenue beaucoup plus difficile depuis le règne du
cardinal grand-duc. En dernier lieu l'abbesse Virgilia avait obtenu du comte
Buondelmonte qu'une sentinelle serait placée devant la porte de service du
jardin laquelle donnait sur un espace désert derrière le rempart du nord.
Livia, la camériste noble, venait tous
les jours rendre compte à Félize et à Rodelinde des préparatifs de l'attaque
méditée contre les amants de Céliane et de Fabienne. Les préparatifs ne durèrent
pas moins de six semaines. Il s'agissait de deviner la nuit que Lorenzo et
Pierre-Antoine choisiraient pour venir au couvent, et, depuis le nouveau règne,
qui s'annonçait avec beaucoup de sévérité, la prudence redoublait pour des
entreprises de ce genre. D'ailleurs, Livia trouvait de grandes difficultés
auprès de Rodéric. Il s'était fort bien aperçu de la tiédeur de Félize, et finit
par refuser nettement de s'employer à la venger sur les amours de Fabienne et de
Céliane, si elle ne consentait pas à lui donner l'ordre de vive voix dans un
rendez-vous qu'elle lui accorderait. Or, c'est à quoi Félize, tout occupée du
comte Buondelmonte, ne voulut jamais consentir.
«Je conçois bien, lui écrivit-elle avec
sa franchise imprudente, qu'on se damne pour avoir du bonheur; mais se damner
pour voir un ancien amant dont le règne est passé, c'est ce que je ne concevrai
jamais. Toutefois, je pourrais bien consentir à vous recevoir encore une fois la
nuit, pour vous faire entendre raison, mais ce n'est point un crime que je vous
demande. Ainsi, vous ne pouvez point avoir de prétentions exagérées et demander
à être payé comme si l'on exigeait de vous de donner la mort à un insolent. Ne
commettez point l'erreur de faire aux amants de nos ennemies des blessures assez
graves pour les empêcher d'entrer au jardin et de se donner en spectacle à
toutes celles de nos dames que nous aurons le soin d'y rassembler. Vous feriez
manquer tout le piquant de notre vengeance, je ne verrai en vous qu'un étourdi
indigne de m'inspirer la moindre confiance. Or, sachez que c'est surtout à cause
de ce défaut capital que vous avez cessé de mériter mon amitié.»
Cette nuit de vengeance préparée avec
tant de soin arriva enfin. Rodéric et Lancelot, aidés de plusieurs hommes à eux,
épièrent pendant toute la journée les actions de Lorenzo et de Pierre-Antoine.
Par des indiscrétions de ceux-ci, ils obtinrent la certitude que la nuit
suivante ils devaient tenter l'escalade du mur de Sainte Riparata. Un marchand
fort riche, dont la maison était voisine du corps de garde qui fournissait la
sentinelle placée devant la porte du jardin des religieuses, mariait sa fille ce
soir-là. Lorenzo et Pierre-Antoine, déguisés en domestiques de riche maison,
profitèrent de cette circonstance pour venir offrir en son nom, vers les dix
heures du soir, un tonneau de vin au corps de garde. Les soldats firent honneur
au cadeau. La nuit était fort obscure, l'escalade du mur du couvent devait avoir
lieu sur le minuit; dès onze heures du soir, Rodéric et Lancelot cachés près du
mur, eurent le plaisir de voir la sentinelle de l'heure précédente relevée par
un soldat plus qu'à demi ivre, et qui ne manqua pas de s'endormir au bout de
quelques minutes.
Dans l'intérieur du couvent, Félize et
Rodelinde avaient vu leurs ennemies Fabienne et Céliane se cacher dans le jardin
sous des arbres assez voisins du mur de clôture. Un peu avant minuit, Félize osa
bien aller réveiller l'abbesse. Elle n'eut pas peu de peine à parvenir jusqu'à
elle; elle en eut encore plus à lui faire comprendre la possibilité du crime
qu'elle venait lui dénoncer. Et enfin, après plus d'une demi-heure de temps
perdu, et pendant les dernières minutes de laquelle Félize tremblait de passer
pour une calomniatrice, l'abbesse déclara que le fait fût-il vrai, il ne fallait
pas ajouter une infraction à la règle de saint Benoît à un crime. Or, la règle
défendait absolument de mettre le pied au jardin après le coucher du soleil. Par
bonheur, Félize se souvint qu'on pouvait arriver par l'intérieur du couvent, et
sans mettre le pied au jardin, jusque sur le toit en terrasse d'une petite
orangerie fort basse et toute voisine de la porte gardée par la sentinelle.
Pendant que Félize était occupée à persuader l'abbesse, Rodelinde alla réveiller
sa tante, âgée, fort pieuse, et sous-prieure du couvent.
L'abbesse, quoique se faisant entraîner
jusque sur la terrasse de l'orangerie, était bien éloignée de croire à tout ce
que lui disait Félize. On ne saurait se figurer quel fut son étonnement, sa
indignation, sa stupeur, quand, à neuf ou dix pieds au-dessous de la terrasse,
elle aperçut deux religieuses qui à cette heure indue se trouvaient hors de
leurs appartements, car la nuit profondément obscure ne lui permit point d'abord
de reconnaître Fabienne et Céliane.
-- Filles impies, s'écria-t-elle d'une
voix qu'elle voulait rendre imposante, imprudentes malheureuses! Est-ce ainsi
que vous servez la majesté divine? Songez que le grand saint Benoît, votre
protecteur, vous regarde du haut du ciel et frémit en vous voyant sacrilèges à
sa loi. Rentrez en vous-mêmes, et comme la cloche de la retraite a sonné depuis
longtemps, regagnez vos appartements en toute hâte et mettez-vous en prière, en
attendant la pénitence que je vous imposerai demain matin.
Qui pourrait peindre la stupeur et le
chagrin qui remplirent l'âme de Céliane et de Fabienne, en entendant au-dessus
de leurs têtes et si près d'elles la voix puissante de l'abbesse irritée? Elles
cessèrent de parler et se tenaient immobiles lorsqu'une bien autre surprise vint
les frapper ainsi que l'abbesse. Ces dames entendirent à huit ou dix pas d'elles
à peine et de l'autre côté de la porte, le bruit violent d'un combat à coups
d'épée. Bientôt les combattants blessés jetèrent des cris; quelques-uns étaient
de douleur. Quelle ne fut pas la douleur de Céliane et de Fabienne en
reconnaissant la voix de Lorenzo et de Pierre-Antoine! Elles avaient de fausses
clés de la porte du jardin, elles se précipitèrent sur les serrures, et quoique
la porte fût énorme, elles eurent la force de la faire tourner sur ses gonds.
Céliane, qui était la plus forte et la plus âgée, osa la première sortir du
jardin. Elle rentra quelques instants après, soutenant dans ses bras Lorenzo,
son amant, qui paraissait dangereusement blessé et qui pouvait à peine se
soutenir. Il gémissait à chaque pas comme un homme expirant, et en effet, à
peine eut-il fait une dizaine de pas dans le jardin, que, malgré les efforts de
Céliane, il tomba et expira presque aussitôt. Céliane, oubliant toute prudence,
l'appelait à haute voix et éclatait en sanglots sur son corps, en voyant qu'il
ne répondait point.
Tout cela se passa à vingt pas environ
du toit en terrasse de la petite orangerie, Félize comprit fort bien que Lorenzo
était mort ou mourant, et il serait difficile de peindre son désespoir.
«C'est moi qui suis la cause de tout
cela, se disait-elle. Rodéric se sera laissé emporter et il aura tué Lorenzo. Il
est naturellement cruel, sa vanité ne pardonne jamais les blessures qu'on lui a
faites, et dans plusieurs mascarades les chevaux de Lorenzo et les livrées de
ses gens ont été trouvés plus beaux que les siennes.»
Félize soutenait l'abbesse à demi
évanouie d'horreur.
Quelques instants après, la malheureuse
Fabienne entrait au jardin, soutenant son malheureux amant Pierre-Antoine, lui
aussi percé de coups mortels. Lui aussi ne tarda pas à expirer, mais, au milieu
du silence général inspiré par cette scène d'horreur, on l'entendit qui disait à
Fabienne : -- C'est Don César, le chevalier de Malte. Je l'ai bien reconnu, mais
s'il m'a blessé, lui aussi porte mes marques.
Don César avait été le prédécesseur de
Pierre-Antoine auprès de Fabienne. Cette jeune religieuse semblait avoir perdu
tout soin de sa réputation; elle appelait à haute voix à son secours la Madone
et sa sainte Patronne, elle appelait aussi sa camériste noble, elle n'avait
aucun souci de réveiller tout le couvent; c'est elle qui était réellement éprise
de Pierre-Antoine. Elle voulait lui donner des soins, étancher son sang, bander
ses plaies. Cette véritable passion excita la pitié de beaucoup de religieuses.
On s'approcha du blessé, on alla chercher des lumières, il était assis auprès
d'un laurier contre lequel il s'appuyait. Fabienne était à genoux devant lui,
lui donnant des soins. Il parlait bien et racontait de nouveau que c'était Don
César, chevalier de Malte, qui l'avait blessé, lorsque tout à coup il raidit les
bras et expira.
Céliane interrompit les transports de
Fabienne. Une fois certaine de la mort de Lorenzo, elle sembla l'avoir oublié et
ne souvint plus que du péril qui les environnait, elle et sa chère Fabienne.
Celle-ci était tombée évanouie sur le corps de son amant. Céliane la releva à
demi et la secoua vivement, pour la rappeler à elle.
-- Ta mort et la mienne sont certaines,
si tu te livres à cette faiblesse, lui dit-elle à voix basse, en pressant sa
bouche contre son oreille, afin de n'être point entendue de l'abbesse, qu'elle
distinguait fort bien appuyée contre la balustrade de la terrasse de
l'orangerie, à douze ou quinze pieds à peine au-dessus du sol du jardin.
Réveille-toi, lui dit-elle, prends soin de ta gloire et de ta sûreté! Tu seras
de longues années en prison dans un cachot obscur et infect, si dans ce moment
tu t'abandonnes plus longtemps à la douleur.
Dans ce moment l'abbesse qui avait
voulu descendre, s'approchait des deux malheureuses religieuses, appuyée sur le
bras de Félize.
-- Pour vous, madame, lui dit Céliane
avec un ton d'orgueil et de fermeté, qui en imposa à l'abbesse, si vous aimez la
paix et si l'honneur du noble monastère vous est cher, vous saurez vous taire et
ne point faire de tout ceci une tracasserie auprès du grand-duc. Vous aussi,
vous avez aimé, on croit généralement que vous avez été sage, et c'est une
supériorité que vous avez sur nous; mais si vous dites un mot de cette affaire
au grand-duc, bientôt elle sera l'unique entretien de la ville et l'on dira que
l'abbesse de Sainte Riparata, qui a connu l'amour dans les premières années de
sa vie, n'a pas assez de fermeté pour diriger les religieuses de son couvent.
Vous nous perdrez, madame, mais vous vous perdrez vous-même encore plus
certainement que nous. Convenez, madame, dit-elle à l'abbesse qui poussait des
soupirs et des exclamations confuses et de petits cris d'étonnement qui
pouvaient être entendus, que vous ne voyez pas vous-même en ce moment ce qu'il y
a à faire pour le salut du couvent et le vôtre!
Et l'abbesse restant confuse et
silencieuse, Céliane ajouta :
-- Il faut vous taire d'abord, et
ensuite l'essentiel est d'emporter loin d'ici et à l'instant même ces deux morts
qui feront notre perte, à vous et à nous, s'ils sont découverts.
La pauvre abbesse, soupirant
profondément, était tellement troublée qu'elle ne savait pas même répondre. Elle
n'avait plus Félize auprès d'elle; celle-ci s'était éloignée prudemment, après
l'avoir conduite jusqu'auprès des deux malheureuses religieuses dont elle
craignait par-dessus tout d'être reconnue.
-- Mes filles, faites tout ce qui vous
semble nécessaire, tout ce qui vous paraîtra convenable, dit enfin la
malheureuse abbesse d'une voix éteinte par l'horreur de la situation où elle se
trouvait. Je saurai dissimuler toutes nos hontes, mais rappelez-vous que les
yeux de la divine justice sont toujours ouverts sur nos pêchés.
Céliane ne fit aucune attention aux
paroles de l'abbesse.
-- Sachez garder le silence, madame,
c'est là tout ce que l'on vous demande, lui répéta-t-elle plusieurs fois en
l'interrompant.
S'adressant ensuite à Martona, la
confidente de l'abbesse, qui venait d'arriver près d'elle :
-- Aidez-moi, ma chère amie! Il y va de
l'honneur de tout le couvent, il y va de l'honneur et de la vie de l'abbesse;
car si elle parle, elle ne nous perd pas à demi, mais aussi nos nobles familles
ne nous laisseront pas périr sans vengeance.
Fabienne sanglotant à genoux devant un
olivier, contre lequel elle s'appuyait, était hors d'état d'aider Céliane et
Martona.
-- Retire-toi dans ton appartement, lui
dit Céliane. Songe avant toute chose à faire disparaître les traces de sang qui
peuvent se trouver sur tes vêtements. Dans une heure j'irai pleurer avec toi.
Alors, aidée de Martona, Céliane
transporta le cadavre de son amant d'abord, puis celui de Pierre-Antoine dans la
rue des marchands d'or, située à plus de dix minutes de chemin de la porte du
jardin. Céliane et sa compagne furent assez heureuses pour n'être reconnues de
personne. Par un bonheur bien autrement signalé et sans lequel leur sage
précaution eût été rendue impossible, le soldat qui était en sentinelle devant
la porte du jardin s'était assis sur une pierre assez éloignée et semblait
dormir. Ce fut ce dont Céliane s'assura avant d'entreprendre de transporter les
cadavres. Au retour de la seconde course, Céliane et sa compagne furent très
effrayées. La nuit était devenue un peu moins sombre; il pouvait être deux
heures du matin; elles virent bien distinctement trois soldats réunis devant la
porte du jardin, et ce qui était bien pire : cette porte semblait fermée.
-- Voilà la première sottise de notre
abbesse, dit Céliane à Martona. Elle se sera souvenue que la règle de saint
Benoît veut que la porte du jardin soit fermée. Il nous faudra nous enfuir chez
nos parents, et avec le prince sévère et sombre que nous avons je pourrai bien
laisser la vie dans cette affaire. Quant à toi, Martona, tu n'es coupable de
rien; d'après mon ordre, tu as aidé à transporter des cadavres dont la présence
dans le jardin pouvait déshonorer le couvent. Mettons-nous à genoux derrière ces
pierres.
Deux soldats venaient à elles,
retournant de la porte du jardin au corps de garde. Céliane remarqua avec
plaisir qu'ils paraissaient presque complètement ivres. Ils faisaient la
conversation, mais celui qui avait été en sentinelle et qui était remarquable à
cause de sa taille fort élevée, ne parlait point à son compagnon des événements
de la nuit; et dans le fait, lors du procès qui fut instruit plus tard, il dit
simplement que des gens armés et superbement vêtus étaient venus se battre à
quelques pas de lui. Dans l'obscurité profonde il avait pu distinguer sept à
huit hommes, mais s'était bien gardé de se mêler de leur querelle; ensuite tous
étaient entrés dans le jardin du couvent.
Lorsque les deux soldats furent passés,
Céliane et sa compagne s'approchèrent de la porte du jardin et trouvèrent à leur
grande joie qu'elle n'était que poussée. Cette sage précaution était l'oeuvre de
Félize. Lorsqu'elle avait quitté l'abbesse, afin de n'être point reconnue de
Céliane et de Fabienne, elle avait couru à la porte du jardin alors tout à fait
ouverte. Elle avait une peur mortelle que Rodéric, qui, dans ce moment, lui
faisait horreur n'eût cherché à profiter de l'occasion pour entrer au jardin et
obtenir un rendez-vous. Connaissant son imprudence et son audace, et craignant
qu'il ne cherchât à la compromettre pour se venger de l'affaiblissement de ses
sentiments dont il s'était aperçu, Félize se tint cachée auprès de la porte,
derrière des arbres. Elle avait entendu tout ce que Céliane avait dit à
l'abbesse et ensuite à Martona, et c'était elle qui avait poussé la porte du
jardin, lorsque peu d'instants après que Céliane et Martona furent sorties,
emportant le cadavre, elle entendit venir les soldats qui venaient relever la
sentinelle.
Félize vit Céliane refermer la porte
avec sa fausse clé et s'éloigner ensuite. Alors seulement elle quitta le jardin.
«Voilà donc cette vengeance, se disait-elle, dont je me promettais tant de
plaisir.» Elle passa le reste de la nuit avec Rodelinde à chercher à deviner les
événements qui avaient pu amener un résultat si tragique.
Par bonheur, dès le grand matin, sa
camériste noble rentra au couvent, lui apportant une longue lettre de Rodéric.
Rodéric et Lancelot, par bravoure, n'avaient point voulu se faire aider par des
assassins à gages alors fort communs à Florence. Eux deux seuls avaient attaqué
Lorenzo et Pierre-Antoine. Le duel avait été fort long, parce que Rodéric et
Lancelot, fidèles à l'ordre qu'ils avaient reçu, avaient reculé constamment, ne
voulant faire à leurs adversaires que des blessures légères; et en effet, ils ne
leur avaient donné que des estocades sur les bras et ils étaient parfaitement
sûrs qu'ils n'avaient pu mourir de ces blessures. Mais au moment où ils étaient
sur le point de se retirer, ils avaient vu, à leur grand étonnement, un
spadassin furieux fondre sur Pierre-Antoine. Aux cris qu'il poussait en
l'attaquant, ils avaient fort bien reconnu Don César, le chevalier de Malte.
Alors, se voyant trois contre deux hommes blessés, ils s'étaient hâtés de
prendre la fuite, et le lendemain c'était un grand étonnement dans Florence,
lorsqu'on vint à découvrir les cadavres de ces jeunes hommes qui tenaient le
premier rang dans la jeunesse riche et élégante de la ville. Ce fut à cause de
leur rang qu'on les remarqua, car sous le règne dissolu de François, auquel le
sévère Ferdinand venait de succéder, la Toscane avait été comme une province
d'Espagne, et l'on comptait chaque année plus de cent assassinats dans la ville.
La grande discussion qui s'éleva dans la haute société, à laquelle Lorenzo et
Pierre-Antoine appartenaient, eut pour objet de savoir s'ils s'étaient battus en
duel entre eux ou étaient morts victimes de quelque vengeance.
Le lendemain de ce grand événement,
tout était tranquille dans le couvent. La très grande majorité des religieuses
n'avait aucune idée de ce qui s'était passé. Dès l'aube du jour, avant l'arrivée
des jardiniers, Martona était allée remuer la terre aux endroits où elle était
tâchée de sang, et détruire les traces de ce qui s'était passé. Cette fille, qui
avait elle-même un amant, exécuta avec beaucoup d'intelligence et surtout sans
rien dire à l'abbesse, les ordres que lui donna Céliane. Celle-ci lui fit cadeau
d'une jolie croix en diamants. Martona, fille fort simple, en la remerciant lui
dit :
-- Il est une chose que je préférerais à tous les diamants du monde. Depuis que cette nouvelle abbesse est venue au couvent, et quoique pour conquérir sa faveur je me suis abaissée à lui rendre des soins tout à fait serviles, jamais je n'ai pu obtenir d'elle qu'elle me d