CHRONIQUES ITALIENNES

 

LA DUCHESSE DE PALLIANO

Palerme, le 22 juillet 1838

  Je ne suis point naturaliste, je ne sais le grec que fort médiocrement; mon principal but, en venant voyager en Sicile, n'a pas été d'observer les phénomènes de l'Etna, ni de jeter quelque clarté, pour moi ou pour les autres, sur tout ce que les vieux auteurs grecs ont dit de la Sicile. Je cherchais d'abord le plaisir des yeux, qui est grand en ce pays singulier. Il ressemble, dit-on, à l'Afrique; mais ce qui, pour moi, est de toute certitude, c'est qu'il ne ressemble à l'Italie que par les passions dévorantes. C'est bien des Siciliens que l'on peut dire que le mot impossible n'existe pas pour eux dès qu'ils sont enflammés par l'amour ou la haine, et la haine, en ce beau pays, ne provient jamais d'un intérêt d'argent.

 

Je remarque qu'en Angleterre, et surtout en France, on parle souvent de la passion italienne, de la passion effrénée que l'on trouvait en Italie aux seizième et dix-septième siècles. De nos jours, cette belle passion est morte, tout à fait morte, dans les classes qui ont été atteintes par l'imitation des moeurs françaises et des façons d'agir à la mode à Paris ou à Londres.

 

Je sais bien que l'on peut dire que, dès l'époque de Charles-Quint (1530), Naples, Florence, et même Rome, imitèrent un peu les moeurs espagnoles; mais ces habitudes sociales si nobles n'étaient-elles pas fondées sur le respect infini que tout homme digne de ce nom doit avoir pour les mouvements de son âme? Bien loin d'exclure l'énergie, elles l'exagéraient, tandis que la première maxime des fats qui imitaient le duc de Richelieu, vers 1760, était de ne sembler émus de rien. La maxime des dandies anglais, que l'on copie maintenant à Naples de préférence aux fats français, n'est-elle pas de sembler ennuyé de tout, supérieur à tout?

 

Ainsi la passion italienne ne se trouve plus, depuis un siècle, dans la bonne compagnie de ce pays-là.

 

Pour me faire quelque idée de cette passion italienne, dont nos romanciers parlent avec tant d'assurance, j'ai été obligé d'interroger l'histoire; et encore la grande histoire faite par des gens à talent, et souvent trop majestueuse, ne dit presque rien de ces détails. Elle ne daigne tenir note des folies qu'autant qu'elles sont faites par des rois ou des princes. J'ai eu recours à l'histoire particulière de chaque ville; mais j'ai été effrayé par l'abondance des matériaux. Telle petite ville vous présente fièrement son histoire en trois ou quatre volumes in-4° imprimés, et sept ou huit volumes manuscrits; ceux-ci presque indéchiffrables, jonchés d'abréviations, donnant aux lettres une forme singulière, et, dans les moments les plus intéressants, remplis de façons de parler en usage dans le pays, mais inintelligibles vingt lieues plus loin. Car dans toute cette belle Italie où l'amour a semé tant d'événements tragiques, trois villes seulement, Florence, Sienne et Rome, parlent à peu près comme elles écrivent; partout ailleurs la langue écrite est à cent lieues de la langue parlée.

 

Ce qu'on appelle la passion italienne, c'est-à-dire, la passion qui cherche à se satisfaire, et non pas à donner au voisin une idée magnifique de notre individu, commence à la renaissance de la société, au douzième siècle, et s'éteint du moins dans la bonne compagnie vers l'an 1734. A cette époque, les Bourbons vinrent régner à Naples dans la personne de don Carlos, fils d'une Farnèse, mariée, en secondes noces, à Philippe V, ce triste petit-fils de Louis XIV, si intrépide au milieu des boulets, si ennuyé, et si passionné pour la musique. On sait que pendant vingt-quatre ans le sublime castrat Farinelli lui chanta tous les jours trois airs favoris, toujours les mêmes.

 

Un esprit philosophique peut trouver curieux les détails d'une passion sentie à Rome ou à Naples, mais j'avouerai que rien ne me semble plus absurde que ces romans qui donnent des noms italiens à leurs personnages. Ne sommes-nous pas convenus que les passions varient toutes les fois qu'on avance de cent lieues vers le Nord? L'amour est-il le même à Marseille et à Paris? Tout au plus peut-on dire que les pays soumis depuis longtemps au même genre de gouvernement offrent dans les habitudes sociales une sorte de ressemblance extérieure.

 

Les paysages, comme les passions, comme la musique, changent aussi dès qu'on s'avance de trois ou quatre degrés vers le Nord. Un paysage napolitain paraîtrait absurde à Venise, si l'on était pas convenu, même en Italie, d'admirer la belle nature de Naples. A Paris, nous faisons mieux, nous croyons que l'aspect des forêts et des plaines cultivées est absolument le même à Naples et à Venise, et nous voudrions que le Canaletto, par exemple, eût absolument la même couleur que Salvator Rosa.

 

Le comble du ridicule, n'est-ce pas une dame anglaise douée de toutes les perfections de son île, mais regardée comme hors d'état de peindre la haine et l'amour, même dans cette île : madame Anne Radcliffe donnant des noms italiens et de grandes passions aux personnages de son célèbre roman : le Confessionnal des Pénitents noirs?

 

Je ne chercherai point à donner des grâces à la simplicité, à la rudesse parfois choquantes du récit trop véritable que je soumets à l'indulgence du lecteur; par exemple, je traduis exactement la réponse de la duchesse de Palliano à la déclaration d'amour de son cousin Marcel Capecce. Cette monographie d'une famille se trouve, je ne sais pourquoi, à la fin du second volume d'une histoire manuscrite de Palerme, sur laquelle je ne puis donner aucun détail.

 

Ce récit, que j'abrège beaucoup, à mon grand regret (je supprime une foule de circonstances caractéristiques), comprend les dernières aventures de la malheureuse famille Carafa, plutôt que l'histoire intéressante d'une seule passion. La vanité littéraire me dit que peut-être il ne m'eût pas été impossible d'augmenter l'intérêt de plusieurs situations en développant davantage, c'est-à-dire en devinant et racontant au lecteur, avec détails, ce que sentaient les personnages. Mais moi, jeune Français, né au nord de Paris, suis-je bien sûr de deviner ce qu'éprouvaient ces âmes italiennes de l'an 1559? Je puis tout au plus espérer de deviner ce qui peut paraître élégant et piquant aux lecteurs français de 1838.

 

Cette façon passionnée de sentir ce qui régnait en Italie vers 1559 voulait des actions et non des paroles. On trouvera donc fort peu de conversations dans les récits suivants. C'est un désavantage pour cette traduction, accoutumés que nous sommes aux longues conversations de nos personnages de roman; pour eux, une conversation est une bataille. L'histoire pour laquelle je réclame toute l'indulgence du lecteur montre une particularité singulière introduite par les Espagnols dans les moeurs d'Italie. Je ne suis point sorti du rôle de traducteur. Le calque fidèle des façons de sentir du seizième siècle, et même des façons de raconter de l'historien, qui, suivant toute apparence, était un gentilhomme appartenant à la malheureuse duchesse de Palliano, fait, selon moi, le principal mérite de cette histoire tragique, si toutefois mérite il y a.

 

L'étiquette espagnole la plus sévère régnait à la cour du duc de Palliano. Remarquez que chaque cardinal, que chaque prince romain avait une cour semblable, et vous pourrez vous faire une idée du spectacle que présentait, en 1559, la civilisation de la ville de Rome. N'oubliez pas que c'était le temps où le roi Philippe II, ayant besoin pour une de ses intrigues du suffrage de deux cardinaux, donnait à chacun d'eux deux cent mille livres de rente en bénéfices ecclésiastiques. Rome, quoique sans armée redoutable, était la capitale du monde. Paris, en 1559, était une ville de barbares assez gentils.

 


TRADUCTION EXACTE D'UN VIEUX RECIT

ECRIT VERS 1566


 

Jean-Pierre Carafa, quoique issu d'une des plus nobles familles du royaume de Naples, eut des façons d'agir âpres, rudes, violentes et dignes tout-à-fait d'un gardeur de troupeaux. Il prit l'habit long (la soutane) et s'en alla jeune à Rome, où il fut aidé par la faveur de son cousin Olivier Carafa, cardinal et archevêque de Naples. Alexandre VI, ce grand homme qui savait tout et pouvait tout, le fit son cameriere (à peu près ce que nous appellerions, dans nos moeurs, un officier d'ordonnance). Jules II le nomma archevêque de Chieti; le pape Paul le fit cardinal, et enfin, le 23 de mai 1555, après des brigues et des disputes terribles parmi les cardinaux enfermés au conclave, il fut créé pape sous le nom de Paul IV; il avait alors soixante-dix-huit ans. Ceux mêmes qui venaient de l'appeler au trône de Saint-Pierre frémirent bientôt en pensant à la dureté et à la piété farouche, inexorable, du maître qu'ils venaient de se donner.

 

La nouvelle de cette nomination inattendue fit révolution à Naples et à Palerme. En peu de jours Rome vit arriver un grand nombre de membres de l'illustre famille Carafa. Tous furent placés; mais, comme il est naturel, le pape distingua particulièrement ses trois neveux, fils du comte de Montorio, son frère.

 

Don Juan, l'aîné, déjà marié, fut fait duc de Palliano. Ce duché, enlevé à Marc-Antoine Colonna, auquel il appartenait, comprenait un grand nombre de villages et de petites villes. Don Carlos, le second des neveux de Sa Sainteté, était chevalier de Malte et avait fait la guerre; il fut créé cardinal, légat de Bologne et premier ministre. C'était un homme plein de résolution; fidèle aux traditions de sa famille, il osa haïr le roi le plus puissant du monde (Philippe II, roi d'Espagne et des Indes), et lui donna des preuves de sa haine. Quant au troisième neveu du nouveau pape, don Antonio Carafa, comme il était marié, le pape le fit marquis de Montebello. Enfin, il entreprit de donner pour femme à François, Dauphin de France et fils du roi Henri II, une fille que son frère avait eue d'un second mariage; Paul IV prétendait lui assigner pour dot le royaume de Naples, qu'on aurait enlevé à Philippe II, roi d'Espagne. La famille Carafa haïssait ce roi puissant, lequel, aidé des fautes de cette famille, parvint à l'exterminer, comme vous le verrez.

 

Depuis qu'il était monté sur le trône de saint Pierre, le plus puissant du monde, et qui, à cette époque, éclipsait même l'illustre monarque des Espagnes, Paul IV, ainsi qu'on l'a vu chez la plupart de ses successeurs, donnait l'exemple de toutes les vertus. Ce fut un grand pape et un grand saint; il s'appliquait à réformer les abus dans l'Eglise et à éloigner par ce moyen le concile général, qu'on demandait de toutes parts à la cour de Rome, et qu'une sage politique ne permettait pas d'accorder.

 

Suivant l'usage de ce temps trop oublié du nôtre, et qui ne permettait pas à un souverain d'avoir confiance en des gens qui pouvaient avoir un autre intérêt que le sien, les Etats de Sa Sainteté étaient gouvernés despotiquement par ses trois neveux. Le cardinal était premier ministre et disposait des volontés de son oncle; le duc de Palliano avait été créé général des troupes de la sainte Eglise; et le marquis de Montebello, capitaine des gardes du palais, n'y laissait pénétrer que les personnes qui lui convenaient. Bientôt ces jeunes gens commirent les plus grands excès; ils commencèrent par s'approprier les biens des familles contraires à leur gouvernement. Les peuples ne savaient à qui avoir recours pour obtenir justice. Non seulement ils devaient craindre pour leurs biens, mais, chose horrible à dire dans la patrie de la chaste Lucrèce, l'honneur de leurs femmes et de leurs filles n'était pas en sûreté. Le duc de Palliano et ses frères enlevaient les plus belles femmes; il suffisait d'avoir le malheur de leur plaire. On les vit, avec stupeur, n'avoir aucun égard pour la noblesse du sang, et, bien plus, ils ne furent nullement retenus par la clôture sacrée des saints monastères. Les peuples, réduits au désespoir, ne savaient pas à qui faire parvenir leurs plaintes, tant était grande la terreur que les trois frères avaient inspirée à tout ce qui approchait du pape : ils étaient insolents même envers les ambassadeurs.

 

Le duc avait épousé, avant la grandeur de son oncle, Violante de Cardone, d'une famille originaire d'Espagne, et qui, à Naples, appartenait à la première noblesse.

 

Elle comptait dans le Seggio di nido.

 

Violante, célèbre pour sa rare beauté et par les grâces qu'elle savait se donner quand elle cherchait à plaire, l'était encore davantage par son orgueil insensé. Mais il faut être juste, il eût été difficile d'avoir un génie plus élevé, ce qu'elle montra bien au monde en n'avouant rien, avant de mourir, au frère capucin qui la confessa. Elle savait par coeur et récitait avec une grâce infinie l'admirable Orlando de messer Arioste, la plupart des sonnets du divin Pétrarque, les contes du Pecorone, etc. Mais elle était encore plus séduisante quand elle daignait entretenir sa compagnie des idées singulières que lui suggérait son esprit.

 

Elle eut un fils appelé le duc de Cavi. Son frère, D. Ferrand, comte d'Aliffe, vint à Rome, attiré par la haute fortune de ses beaux-frères.

 

Le duc de Palliano tenait une cour splendide; les jeunes gens des premières familles de Naples briguaient l'honneur d'en faire partie. Parmi ceux qui lui étaient les plus chers, Rome distingua, par son admiration, Marcel Capecce (du Seggio di nido), jeune cavalier célèbre à Naples par son esprit, non moins que par la beauté divine qu'il avait reçue du ciel.

 

La duchesse avait pour favorite Diane Brancaccio, âgée alors de trente ans, proche parente de la marquise de Montebello, sa belle-soeur. On disait dans Rome que, pour cette favorite, elle n'avait plus d'orgueil; elle lui confiait tous ses secrets. Mais ces secrets n'avaient rapport qu'à la politique; la duchesse faisait naître des passions, mais n'en partageait aucune.

 

Par les conseils du cardinal Carafa, le pape fit la guerre au roi d'Espagne, et le roi de France envoya au secours du pape une armée commandée par le duc de Guise.

 

Capecce était depuis longtemps comme fou; on lui voyait commettre les actions les plus étranges; le fait est que le pauvre jeune homme était devenu passionnément amoureux de la duchesse sa maîtresse, mais il n'osait se découvrir à elle. Toutefois il ne désespérait pas absolument de parvenir à son but, il voyait la duchesse profondément irritée contre un mari qui la négligeait. Le duc de Palliano était tout-puissant dans Rome, et la duchesse savait, à n'en pas douter, que presque tous les jours les dames romaines les plus célèbres par leur beauté venaient voir son mari dans son propre palais, et c'était un affront auquel elle ne pouvait s'accoutumer.

 

Parmi les chapelains du saint pape Paul IV se trouvait un respectable religieux avec lequel il récitait son bréviaire. Ce personnage, au risque de se perdre, et peut-être poussé par l'ambassadeur d'Espagne, osa bien un jour découvrir au pape toutes les scélératesses de ses neveux. Le saint pontife fut malade de chagrin; il voulut douter; mais les certitudes accablantes arrivaient de tous côtés. Ce fut le premier jour de l'an 1559 qu'eut lieu l'événement qui confirma le pape dans tous ses soupçons, et peut-être décida Sa Sainteté. Ce fut donc le propre jour de la Circoncision de Notre-Seigneur, circonstance qui aggrava beaucoup la faute aux yeux d'un souverain aussi pieux, qu'André Lanfranchi, secrétaire du duc de Palliano, donna un souper magnifique au cardinal Carafa, et, voulant qu'aux excitations de la gourmandise ne manquassent pas celles de la luxure, il fit venir à ce souper la Martuccia, l'une des plus belles, des plus célèbres et des plus riches courtisanes de la noble ville de Rome. La fatalité voulut que Capecce, le favori du duc, celui-là même qui en secret était amoureux de la duchesse, et qui passait pour le plus bel homme de la capitale du monde, se fût attaché depuis quelque temps à la Martuccia. Ce soir-là, il la chercha dans tous les lieux où il pouvait espérer la rencontrer. Ne la trouvant nulle part, et ayant appris qu'il y avait un souper dans la maison Lanfranchi, il eut soupçon de ce qui se passait, et sur le minuit se présenta chez Lanfranchi, accompagné de beaucoup d'hommes armés.

 

La porte lui fut ouverte, on l'engagea à s'asseoir et à prendre part au festin; mais, après quelques paroles assez contraintes, il fit signe à la Martuccia de se lever et de sortir avec lui. Pendant qu'elle hésitait, toute confuse et prévoyant ce qui allait arriver, Capecce se leva du lieu où il était assis, et, s'approchant de la jeune fille, il la prit par la main, essayant de l'entraîner avec lui. Le cardinal, en l'honneur duquel elle était venue, s'opposa vivement à son départ; Capecce persista, s'efforçant de l'entraîner hors de la salle.

 

Le cardinal premier ministre, qui, ce soir-là, avait pris un habit tout différent de celui qui annonçait sa haute dignité, mit l'épée à la main, et s'opposa avec la vigueur et le courage que Rome entière lui connaissait au départ de la jeune fille. Marcel, ivre de colère, fit entrer ses gens; mais ils étaient Napolitains pour la plupart, et, quand ils reconnurent d'abord le secrétaire du duc et ensuite le cardinal que le singulier habit qu'il portait leur avait d'abord caché, ils remirent leurs épées dans le fourreau, ne voulurent point se battre, et s'interposèrent pour apaiser la querelle.

 

Pendant ce tumulte, Martuccia, qu'on entourait et que Marcel Capecce retenait de la main gauche, fut assez adroite pour s'échapper. Dès que Marcel s'aperçut de son absence, il courut après elle, et tout son monde le suivit.

 

Mais l'obscurité de la nuit autorisait les récits les plus étranges, et dans la matinée du 2 janvier, la capitale fut inondée des récits du combat périlleux qui aurait eu lieu, disait-on, entre le cardinal neveu et Marcel Capecce. Le duc de Palliano, général en chef de l'armée de l'Eglise, crut la chose bien plus grave qu'elle n'était, et comme il n'était pas en très bons termes avec son frère le ministre, dans la nuit même il fit arrêter Lanfranchi, et, le lendemain, de bonne heure, Marcel lui-même fut mis en prison. Puis on s'aperçut que personne n'avait perdu la vie, et que ces emprisonnements ne faisaient qu'augmenter le scandale, qui retombait tout entier sur le cardinal. On se hâta de mettre en liberté les prisonniers, et l'immense pouvoir des trois frères se réunit pour chercher à étouffer l'affaire. Ils espérèrent d'abord y réussir; mais, le troisième jour, le récit du tout vint aux oreilles du pape. Il fit appeler ses deux neveux et leur parla comme pouvait le faire un prince aussi pieux et profondément offensé.

 

Le cinquième jour de janvier, qui réunissait un grand nombre de cardinaux dans la congrégation du Saint Office, le saint pape parla le premier de cette horrible affaire, il demanda aux cardinaux présents comment ils avaient osé ne pas la porter à sa connaissance :

 

-- Vous vous taisez! et pourtant le scandale touche à la dignité suprême dont vous êtes revêtus! Le cardinal Carafa a osé paraître sur la voie publique couvert d'un habit séculier et l'épée nue à la main. Et dans quel but? Pour se saisir d'une infâme courtisane?

 

On peut juger du silence de mort qui régnait parmi tous ces courtisans durant cette sortie contre le premier ministre. C'était un vieillard de quatre-vingts ans qui se fâchait contre un neveu chéri maître jusque-là de toutes ses volontés. Dans son indignation, le pape parla d'ôter le chapeau à son neveu.

 

La colère du pape fut entretenue par l'ambassadeur du grand-duc de Toscane, qui alla se plaindre à lui d'une insolence récente du cardinal premier ministre. Ce cardinal, naguère si puissant, se présenta chez Sa Sainteté pour son travail accoutumé. Le pape le laissa quatre heures entières dans l'antichambre, attendant aux yeux de tous, puis le renvoya sans vouloir l'admettre à l'audience. On peut juger de ce qu'eut à souffrir l'orgueil immodéré du ministre. Le cardinal était irrité, mais non soumis; il pensait qu'un vieillard accablé par l'âge, dominé toute sa vie par l'amour qu'il portait à sa famille, et qui enfin était peu habitué à l'expédition des affaires temporelles, serait obligé d'avoir recours à son activité. La vertu du saint pape l'emporta; il convoqua les cardinaux, et, les ayant longtemps regardés sans parler, à la fin il fondit en larmes et n'hésita point à faire une sorte d'amende honorable :

 

-- La faiblesse de l'âge, leur dit-il, et les soins que je donne aux choses de la religion, dans lesquelles, comme vous savez, je prétends détruire tous les abus, m'ont porté à confier mon autorité temporelle à mes trois neveux; ils en ont abusé, et je les chasse à jamais.

 

On lut ensuite un bref par lequel les neveux étaient dépouillés de toutes leurs dignités et confinés dans de misérables villages. Le cardinal premier ministre fut exilé à Civita Lavinia, le duc de Palliano à Soriano, et le marquis à Montebello; par ce bref, le duc était dépouillé de ses appointements réguliers, qui s'élevaient à soixante-douze mille piastres (plus d'un million de 1838).

 

Il ne pouvait pas être question de désobéir à ces ordres sévères : les Carafa avaient pour ennemis et pour surveillants le peuple de Rome tout entier qui les détestait.

 

Le duc de Palliano, suivi du comte d'Aliffe, son beau-frère, et de Léonard del Cardine, alla s'établir au village de Soriano, tandis que la duchesse et sa belle-mère vinrent habiter Gallese, misérable hameau à deux petites lieues de Soriano.

 

Ces localités sont charmantes; mais c'est un exil, et l'on était chassé de Rome où naguère on régnait avec insolence.

 

Marcel Capecce avait suivi sa maîtresse avec les autres courtisans dans le pauvre village où elle était exilée. Au lieu des hommages de Rome entière, cette femme, si puissante quelques jours auparavant, et qui jouissait de son rang avec tout l'emportement de l'orgueil, ne se voyait plus environnée que de simples paysans dont l'étonnement même lui rappelait sa chute. Elle n'avait aucune consolation; son oncle était si âgé que probablement il serait surpris par la mort avant de rappeler ses neveux, et, pour comble de misère, les frères se détestaient entre eux. On allait jusqu'à dire que le duc et le marquis qui ne partageaient point les passions fougueuses du cardinal, effrayés par ses excès, étaient allés jusqu'à le dénoncer au pape leur oncle.

 

Au milieu de l'horreur de cette profonde disgrâce, il arriva une chose qui, pour le malheur de la duchesse et de Capecce lui-même, montra bien que, dans Rome, ce n'était pas une passion véritable qui l'avait entraîné sur les pas de la Martuccia.

 

Un jour que la duchesse l'avait fait appeler pour lui donner un ordre, il se trouva seul avec elle, chose qui n'arrivait peut-être pas deux fois dans toute une année. Quand il vit qu'il n'y avait personne dans la salle où la duchesse le recevait, Capecce resta immobile et silencieux. Il alla vers la porte pour voir s'il y avait quelqu'un qui pût les écouter dans la salle voisine, puis il osa parler ainsi :

 

-- Madame, ne vous troublez point et ne prenez pas avec colère les paroles étranges que je vais avoir la témérité de prononcer. Depuis longtemps je vous aime plus que la vie. Si, avec trop d'imprudence, j'ai osé regarder comme amant vos divines beautés, vous ne devez pas en imputer la faute à moi mais à la force surnaturelle qui me pousse et m'agite. Je suis au supplice, je brûle; je ne demande pas du soulagement pour la flamme qui me consume, mais seulement que votre générosité ait pitié d'un serviteur rempli de déférence et d'humilité.

 

La duchesse parut surprise et surtout irritée :

 

-- Marcel, qu'as-tu donc vu en moi, lui dit-elle, qui te donne la hardiesse de me requérir d'amour? Est-ce que ma vie, est-ce que ma conversation se sont tellement éloignées des règles de la décence, que tu aies pu t'en autoriser une telle insolence? Comment as-tu pu avoir la hardiesse de croire que je pouvais me donner à toi ou à tout autre homme, mon mari et seigneur excepté? Je te pardonne ce que tu m'as dit, parce que je pense que tu es un frénétique; mais garde-toi de tomber de nouveau dans une pareille faute, ou je te jure que je te ferai punir à la fois pour la première et pour la seconde insolence.

 

La duchesse s'éloigna transportée de colère, et réellement Capecce avait manqué aux lois de la prudence : il fallait faire deviner et non pas dire. Il resta confondu, craignant beaucoup que la duchesse ne racontât la chose à son mari.

 

Mais la suite fut bien différente de ce qu'il appréhendait. Dans la solitude de ce village, la fière duchesse de Palliano ne put s'empêcher de faire confidence de ce qu'on avait osé lui dire à sa dame d'honneur favorite, Diane Brancaccio. Celle-ci était une femme de trente ans, dévorée par des passions ardentes. Elle avait les cheveux rouges (l'historien revient plusieurs fois sur cette circonstance qui lui semble expliquer toutes les folies de Diane Brancaccio). Elle aimait avec fureur Domitien Fornari, gentilhomme attaché au marquis de Montebello. Elle voulait le prendre pour époux; mais le marquis et sa femme, auxquels elle avait l'honneur d'appartenir par les liens du sang, consentiraient-ils jamais à la voir épouser un homme actuellement à leur service? Cet obstacle était insurmontable, du moins en apparence.

 

Il n'y avait qu'une chance de succès: il aurait fallu obtenir un effort de crédit de la part du duc de Palliano, frère aîné du marquis, et Diane n'était pas sans espoir de ce côté. Le duc la traitait en parente plus qu'en domestique. C'était un homme qui avait de la simplicité dans le coeur et de la bonté, et il tenait infiniment moins que ses frères aux choses de pure étiquette. Quoique le duc profitât en vrai jeune homme de tous les avantages de sa haute position, et ne fût rien moins que fidèle à sa femme, il l'aimait tendrement, et, suivant les apparences, ne pourrait lui refuser une grâce si celle-ci la lui demandait avec une certaine persistance.

 

L'aveu que Capecce avait osé faire à la duchesse parut un bonheur inespéré à la sombre Diane. Sa maîtresse avait été jusque-là d'une sagesse désespérante; si elle pouvait ressentir une passion, si elle commettait une faute, à chaque instant elle aurait besoin de Diane, et celle-ci pourrait tout espérer d'une femme dont elle connaîtrait les secrets.

 

Loin d'entretenir la duchesse d'abord de ce qu'elle se devait à elle-même, et ensuite des dangers effroyables auxquels elle s'exposerait au milieu d'une cour aussi clairvoyante, Diane, entraînée par la fougue de sa passion, parla de Marcel Capecce à sa maîtresse, comme elle se parlait à elle-même de Domitien Fornari. Dans les longs entretiens de cette solitude, elle trouvait moyen, chaque jour, de rappeler au souvenir de la duchesse les grâces et la beauté de ce pauvre Marcel qui semblait si triste; il appartenait, comme la duchesse, aux premières familles de Naples, ses manières étaient aussi nobles que son sang, et il ne lui manquait que ces biens d'un caprice de la fortune pouvait lui donner chaque jour, pour être sous tous les rapports l'égal de la femme qu'il osait aimer.

 

Diane s'aperçut avec joie que le premier effet de ces discours était de redoubler la confiance que la duchesse lui accordait.

 

Elle ne manqua pas de donner avis de ce qui se passait à Marcel Capecce. Durant les chaleurs brûlantes de cet été, la duchesse se promenait souvent dans les bois qui entourent Gallese. A la chute du jour, elle venait attendre la brise de mer sur les collines charmantes qui s'élèvent au milieu de ces bois et du sommet desquelles on aperçoit la mer à moins de deux lieues de distance.

 

Sans s'écarter des lois sévères de l'étiquette, Marcel pouvait se trouver dans ces bois; il s'y cachait, dit-on, et avait soin de ne se montrer aux regards de la duchesse que lorsqu'elle était bien disposée par les discours de Diane Brancaccio. Celle-ci faisait un signal à Marcel.

 

Diane, voyant sa maîtresse sur le point d'écouter la passion fatale qu'elle avait fait naître dans son coeur, céda elle-même à l'amour voilent que Domitien Fornari lui avait inspiré. Désormais elle se tenait sûre de pouvoir l'épouser. Mais Domitien était un jeune homme sage, d'un caractère froid et réservé; les emportements de sa fougueuse maîtresse, loin de l'attacher, lui semblèrent bientôt désagréables. Diane Brancaccio était proche parente des Carafa; il se tenait sûr d'être poignardé au moindre rapport qui parviendrait sur ses amours au terrible cardinal Carafa qui, bien que cadet du duc de Palliano, était, dans le fait, le véritable chef de la famille.

 

La duchesse avait cédé depuis quelque temps à la passion de Capecce, lorsqu'un beau jour on ne trouva plus Domitien Fornari dans le village où était relégué la cour du marquis de Montebello. Il avait disparu : on sut plus tard qu'il s'était embarqué dans le petit port de Nettuno; sans doute il avait changé de nom, et jamais depuis on n'eut de ses nouvelles.

 

Qui pourrait peindre le désespoir de Diane? Après avoir écouté avec bonté ses plaintes contre le destin, un jour la duchesse de Palliano lui laissa deviner que ce sujet de discours lui semblait épuisé. Diane se voyait méprisée par son amant; son coeur était en proie aux mouvements les plus cruels; elle tira la plus étrange conséquence de l'instant d'ennui que la duchesse avait éprouvé en entendant la répétition de ses plaintes. Diane se persuada que c'était la duchesse qui avait engagé Domitien Fornari à la quitter pour toujours, et qui, de plus, lui avait fourni les moyens de voyager. Cette idée folle n'était appuyée que sur quelques remontrances que jadis la duchesse lui avait adressées. Le soupçon fut bientôt suivi de la vengeance. Elle demanda une audience au duc et lui raconta tout ce qui se passait entre sa femme et Marcel. Le duc refusa d'y ajouter foi.

 

-- Songez, lui dit-il, que depuis quinze ans je n'ai pas eu le moindre reproche à faire à la duchesse; elle a résisté aux séductions de la cour et à l'entraînement de la position brillante que nous avions à Rome: les princes les plus aimables, et le duc de Guise lui-même, général de l'armée française, y ont perdu leurs pas, et vous voulez qu'elle cède à un simple écuyer?

 

Le malheur voulut que le duc s'ennuyant beaucoup à Soriano, village où il était relégué, et qui n'était qu'à deux petites lieues de celui qu'habitait sa femme, Diane put en obtenir un grand nombre d'audiences, sans que celles-ci vinssent à la connaissance de la duchesse. Diane avait un génie étonnant; la passion la rendait éloquente. Elle donnait au duc une foule de détails; la vengeance était devenue son seul plaisir. Elle lui répétait que, presque tous les soirs, Capecce s'introduisait dans la chambre de la duchesse sur les onze heures, et n'en sortait qu'à deux ou trois heures du matin. Ces discours firent d'abord si peu d'impression sur le duc, qu'il ne voulut pas se donner la peine de faire deux lieues à minuit pour venir à Gallese et entrer à l'improviste dans la chambre de sa femme.

 

Mais un soir qu'il se trouvait à Gallese, le soleil était couché, et pourtant il faisait encore jour, Diane pénétra tout échevelée dans le salon où était le duc. Tout le monde s'éloigna, elle lui dit que Marcel Capecce venait de s'introduire dans la chambre de la duchesse. Le duc, sans doute mal disposé en ce moment, prit son poignard et courut à la chambre de sa femme, où il entra par une porte dérobée. Il y trouva Marcel Capecce. A la vérité, les deux amants changèrent de couleur en le voyant entrer; mais du reste, il n'y avait rien de répréhensible dans la position où ils se trouvaient. La duchesse était dans son lit occupée à noter une petite dépense qu'elle venait de faire; une camériste était dans la chambre; Marcel se trouvait debout à trois pas du lit.

 

Le duc furieux saisit Marcel à la gorge, l'entraîna dans un cabinet voisin, où il lui commanda de jeter à terre la dague et le poignard dont il était armé. Après quoi le duc appela des hommes de sa garde, par lesquels Marcel fut immédiatement conduit dans les prisons de Soriano.

 

La duchesse fut laissée dans son palais, mais étroitement gardée.

 

Le duc n'était point cruel; il paraît qu'il eut la pensée de cacher l'ignominie de la chose, pour n'être pas obligé d'en venir aux mesures extrêmes que l'honneur exigerait de lui. Il voulut faire croire que Marcel était retenu en prison pour une tout autre cause, et prenant prétexte de quelques crapauds énormes que Marcel avait achetés à grand prix deux ou trois mois auparavant, il fit dire que ce jeune homme avait tenté de l'empoisonner. Mais le véritable crime était bien trop connu, et le cardinal, son frère, lui fit demander quand il songerait à laver dans le sang des coupables l'affront qu'on avait osé faire à leur famille.

 

Le duc s'adjoignit le comte d'Aliffe, frère de sa femme, et Antoine Torando, ami de la maison. Tous trois, formant comme une sorte de tribunal, mirent en jugement Marcel Capecce, accusé d'adultère avec la duchesse.

 

L'instabilité des choses humaines voulut que le pape Pie IV, qui succéda à Paul IV, appartînt à la faction d'Espagne. Il n'avait rien à refuser au roi Philippe II, qui exigea de lui la mort du cardinal et du duc de Palliano. Les deux frères furent accusés devant les tribunaux du pays, et les minutes du procès qu'ils eurent à subir nous apprennent toutes les circonstances de la mort de Marcel Capecce.

 

Un des nombreux témoins entendus dépose en ces termes :

 

-- Nous étions à Soriano; le duc, mon maître, eut un long entretien avec le comte d'Aliffe... Le soir, fort tard, on descendit dans un cellier au rez-de-chaussée, où le duc avait fait prépare les cordes nécessaires pour donner la question au coupable. Là se trouvaient le duc, le comte d'Aliffe, le seigneur Antoine Torando et moi.

 

Le premier témoin appelé fut le capitaine Camille Grifone, ami intime et confident de Capecce. Le duc lui parla ainsi :

 

-- Dis la vérité, mon ami. Que sais-tu de ce que Marcel a fait dans la chambre de la duchesse?

 

-- Je ne sais rien; depuis plus de vingt jours je suis brouillé avec Marcel.

 

Comme il s'obstinait à ne rien dire de plus, le seigneur duc appela du dehors quelques-uns de ses gardes. Grifone fut lié à la corde par le podestat de Soriano. Les gardes tirèrent les cordes, et, par ce moyen, enlevèrent le coupable à quatre doigts de terre. Après que le capitaine eut été ainsi suspendu un bon quart d'heure, il dit :

 

-- Descendez-moi, je vais dire ce que je sais.

 

Quand on l'eut remis à terre, les gardes s'éloignèrent et nous restâmes seuls avec lui.

 

-- Il est vrai que plusieurs fois j'ai accompagné Marcel jusqu'à la chambre de la duchesse, dit le capitaine, mais je ne sais rien de plus, parce que je l'attendais dans une cour voisine jusque vers les une heure du matin.

 

Aussitôt on rappela les gardes, qui, sur l'ordre du duc, l'enlevèrent de nouveau, de façon que ses pieds ne touchaient pas la terre. Bientôt le capitaine s'écria :

 

-- Descendez-moi, je veux dire la vérité. Il est vrai, continua-t-il, que, depuis plusieurs mois, je me suis aperçu que Marcel fait l'amour avec la duchesse, et je voulais en donner avis à Votre Excellence ou à D. Léonard. La duchesse envoyait tous les matins savoir des nouvelles de Marcel; elle lui faisait tenir de petits cadeaux, et, entre autres choses, des confitures préparées avec beaucoup de soin et fort chères; j'ai vu à Marcel de petites chaînes d'or d'un travail merveilleux qu'il tenait évidemment de la duchesse.

 

Après cette déposition, le capitaine fut renvoyé en prison. On amena le portier de la duchesse, qui dit ne rien savoir; on le lia à la corde, et il fut élevé en l'air. Après une demi-heure, il dit :

 

-- Descendez-moi, je dirai ce que je sais.

 

Une fois à terre, il prétendit ne rien savoir; on l'éleva de nouveau. Après une demi-heure on le descendit; il expliqua qu'il y avait peu de temps qu'il était attaché au service particulier de la duchesse. Comme il était possible que cet homme ne sût rien, on le renvoya en prison. Toutes ces choses avaient pris beaucoup de temps à cause des gardes que l'on faisait sortir à chaque fois. On voulait que les gardes crussent qu'il s'agissait d'une tentative d'empoisonnement avec le venin extrait des crapauds.

 

La nuit était déjà fort avancée quand le duc fit venir Marcel Capecce. Les gardes sortis et la porte dûment fermée à clef :

 

-- Qu'avez-vous à faire, lui dit-il, dans la chambre de la duchesse, que vous y restez jusqu'à une heure, deux heures, et quelquefois quatre heures du matin?

 

Marcel nia tout; on appela les gardes, et il fut suspendu; la corde lui disloquait les bras; ne pouvant supporter la douleur, il demanda à être descendu; on le plaça sur une chaise; mais une fois là, il s'embarrassa dans son discours, et proprement ne savait ce qu'il disait. On appela les gardes qui le suspendirent de nouveau; après un long temps, il demanda à être descendu.

 

-- Il est vrai, dit-il, que je suis entré dans l'appartement de la duchesse à des heures indues; mais je faisais l'amour avec la signora Diane Brancaccio, une des dames de Son Excellence, avec laquelle j'avais donné la foi de mariage, et qui m'a tout accordé, excepté les choses contre l'honneur.

 

Marcel fut reconduit à sa prison, où on le confronta avec le capitaine et avec Diane, qui nia tout.

 

Ensuite on ramena Marcel dans la salle basse; quand nous fûmes près de la porte :

 

-- Monsieur le duc, dit Marcel, Votre Excellence se rappellera qu'elle m'a promis la vie sauve si je dis toute la vérité. Il n'est pas nécessaire de me donner la corde de nouveau; je vais tout vous dire.

 

Alors il s'approcha du duc, et, d'une voix tremblante et à peine articulée, il lui dit qu'il était vrai qu'il avait obtenu les faveurs de la duchesse. A ces paroles, le duc se jeta sur Marcel et le mordit à la joue; puis il tira son poignard et je vis qu'il allait en donner des coups au coupable. Je dis alors qu'il était bien que Marcel écrivît de sa main ce qu'il venait d'avouer, et que cette pièce servirait à justifier Son Excellence. On entra dans la salle basse, où se trouvait ce qu'il fallait pour écrire; mais la corde avait tellement blessé Marcel au bras et à la main, qu'il ne put écrire que ce peu de mots : Oui, j'ai trahi mon seigneur; oui, je lui ai ôté l'honneur!

 

Le duc lisait à mesure que Marcel écrivait. A ce moment il se jeta sur Marcel et il lui donna trois coups de poignard qui lui ôtèrent la vie. Diane Brancaccio était là, à trois pas, plus morte que vive, et qui, sans doute, se repentait mille et mille fois de ce qu'elle avait fait.

 

-- Femme indigne d'être née d'une noble famille! s'écria le duc, et cause unique de mon déshonneur, auquel tu as travaillé pour servir à tes plaisirs déshonnêtes, il faut que je te donne la récompense de toutes tes trahisons.

 

En disant ces paroles, il la prit par les cheveux et lui scia le cou avec un couteau. Cette malheureuse répandit un déluge de sang, et enfin tomba morte.

 

Le duc fit jeter les deux cadavres dans un cloaque voisin de la prison.

 

Le jeune cardinal Alphonse Carafa, fils du marquis de Montebello, le seul de toute la famille que Paul IV eût gardé auprès de lui, crut devoir lui raconter cet événement. Le pape ne répondit que par ces paroles :

 

-- Et de la duchesse, qu'en a-t-on fait?

 

On pensa généralement, dans Rome, que ces paroles devaient amener la mort de cette malheureuse femme. Mais le duc ne pouvait se résoudre à ce grand sacrifice, soit parce qu'elle était enceinte, soit à cause de l'extrême tendresse que jadis il avait eue pour elle.

 

100Trois mois après le grand acte de vertu qu'avait accompli le saint pape Paul IV en se séparant de toute sa famille, il tomba malade, et, après trois autres mois de maladie, il expira le 18 août 1559.

 

Le cardinal écrivait lettres sur lettres au duc de Palliano, lui répétant sans cesse que leur honneur exigeait la mort de la duchesse. Voyant leur oncle mort, et ne sachant pas quelle pourrait être la pensée du pape qui serait élu, il voulait que tout fût fini dans le plus bref délai.

 

Le duc, homme simple, bon et beaucoup moins scrupuleux que le cardinal sur les choses qui tenaient au point d'honneur, ne pouvait se résoudre à la terrible extrêmité qu'on exigeait de lui. Il se disait que lui-même avait fait de nombreuses infidélités à la duchesse, et sans se donner la moindre peine pour les lui cacher, et que ces infidélités pouvaient avoir porté à la vengeance une femme aussi hautaine. Au moment même d'entrer au conclave, après avoir entendu la messe et reçu la sainte communion, le cardinal lui écrivit encore qu'il se sentait bourrelé par ces remises continuelles, et que, si le duc ne se résolvait pas enfin à ce qu'exigeait l'honneur de leur maison, il protestait qu'il ne se mêlerait plus de ses affaires, et ne chercherait jamais à lui être utile, soit dans le conclave, soit auprès du nouveau pape. Une raison étrangère au point d'honneur put contribuer à déterminer le duc. Quoique la duchesse fut sévèrement gardée, elle trouva, dit-on, le moyen de faire dire à Marc-Antoine Colonna, ennemi capital du duc à cause de son duché de Palliano, que celui-ci s'était fait donner, que si Marc-Antoine trouvait moyen de lui sauver la vie et de la délivrer, elle, de son côté, le mettrait en possession de la forteresse de Palliano, où commandait un homme qui lui était dévoué.

 

Le 28 août 1559, le duc envoya à Gallese deux compagnies de soldats. Le 30, D. Léonard del Cardine, parent du duc, et D. Ferrant, comte d'Aliffe, frère de la duchesse, arrivèrent à Gallese, et vinrent dans les appartements de la duchesse pour lui ôter la vie. Ils lui annoncèrent la mort, elle apprit cette nouvelle sans la moindre altération. Elle voulut d'abord se confesser et entendre la sainte messe. Puis, ces deux seigneurs s'approchant d'elle, elle remarqua qu'ils n'étaient pas d'accord entre eux. Elle demanda s'il y avait un ordre du duc son mari pour la faire mourir.

 

-- Oui, madame, répondit D. Léonard.

 

La duchesse demanda à le voir; D. Ferrant le lui montra.

 

(Je trouve dans le procès du duc de Palliano la déposition des moines qui assistèrent à ce terrible événement. Ces dépositions sont très supérieures à celles des autres témoins, ce qui provient, ce me semble, de ce que les moines étaient exempts de crainte en parlant devant la justice, tandis que tous les autres témoins avaient été plus ou moins complices de leur maître.)

 

Le frère Antoine de Pavie, capucin, déposa en ces termes :

 

-- Après la messe où elle avait reçu dévotement la sainte communion, et tandis que nous la confortions, le comte d'Aliffe, frère de madame la duchesse, entra dans la chambre avec une corde et une baguette de coudrier grosse comme le pouce et qui pouvait avoir une demi-aune de longueur. Il couvrit les yeux de la duchesse d'un mouchoir, et elle, d'un grand sang-froid, le faisait descendre davantage sur ses yeux, pour ne pas le voir. Le comte lui mit la corde au cou; mais, comme elle n'allait pas bien, le comte la lui ôta et s'éloigna de quelques pas; la duchesse, l'entendant marcher, s'ôta le mouchoir de dessus les yeux, et dit :

 

-- Eh bien donc! que faisons-nous?

 

Le comte répondit :

 

-- La corde n'allait pas bien, je vais en prendre une autre pour ne pas vous faire souffrir.

 

Disant ces paroles, il sortit; peu après il rentra dans la chambre avec une autre corde, il lui arrangea de nouveau le mouchoir sur les yeux, il lui remit la corde au cou, et, faisant pénétrer la baguette dans le noeud, il la fit tourner et l'étrangla. La chose se passa, de la part de la duchesse, absolument sur le ton d'une conversation ordinaire.

 

Le frère Antoine de Salazar, autre capucin, termine sa déposition par ces paroles :

 

-- Je voulais me retirer du pavillon par scrupule de conscience, pour ne pas la voir mourir; mais la duchesse me dit :

 

-- Ne t'éloigne pas d'ici, pour l'amour de Dieu.

 

(Ici le moine raconte les circonstances de la mort, absolument comme nous venons de les rapporter.) Il ajoute :

 

-- Elle mourut comme une bonne chrétienne, répétant souvent : Je crois, je crois.

 

Les deux moines, qui apparemment avaient obtenu de leurs supérieurs l'autorisation nécessaire, répètent dans leurs dépositions que la duchesse a toujours protesté de son innocence parfaite, dans tous ses entretiens avec eux, dans toutes ses confessions, et particulièrement dans celle qui précéda la messe où elle reçut la sainte communion. Si elle était coupable, par ce trait d'orgueil elle se précipitait en enfer.

 

Dans la confrontation du frère Antoine de Pavie, capucin, avec D. Léonard de Cardine, le frère dit :

 

-- Mon compagnon dit au comte qu'il serait bien d'attendre que la duchesse accouchât; elle est grosse de six mois, ajouta-t-il, il ne faut pas perdre l'âme du pauvre petit malheureux qu'elle porte dans son sein, il faut pouvoir le baptiser.

 

A quoi le comte d'Aliffe répondit :

 

-- Vous savez que je dois aller à Rome, et je ne veux pas y paraître avec ce masque sur le visage (avec cet affront non vengé).

 

A peine la duchesse fut-elle morte, que les deux capucins insistèrent pour qu'on l'ouvrît sans retard, afin de pouvoir donner le baptême à l'enfant; mais le comte et D. Léonard n'écoutèrent pas leurs prières.

 

Le lendemain la duchesse fut enterrée dans l'église du lieu, avec une sorte de pompe (j'ai lu le procès-verbal). Cet événement, dont la nouvelle se répandit aussitôt, fit peu d'impression, on s'y attendait depuis longtemps; on avait plusieurs fois annoncé la nouvelle de cette mort à Gallese et à Rome, et d'ailleurs un assassinat hors de la ville et dans un moment de siège vacant n'avait rien d'extraordinaire. Le conclave qui suivit la mort de Paul IV fut très orageux, il ne dura pas moins de quatre mois.

 

Le 26 décembre 1559, le pauvre cardinal Carlo Carafa fut obligé de concourir à l'élection d'un cardinal porté par l'Espagne et qui par conséquent ne pourrait se refuser à aucune des rigueurs que Philippe II demanderait contre lui cardinal Carafa. Le nouvel élu prit le nom de Pie IV.

 

Si le cardinal n'avait pas été exilé au moment de la mort de son oncle, il eût été maître de l'élection, ou du moins aurait été en mesure d'empêcher la nomination d'un ennemi.

 

Peu après, on arrêta le cardinal ainsi que le duc; l'ordre de Philippe II était évidemment de les faire périr. Ils eurent à répondre sur quatorze chefs d'accusation. On interrogea tous ceux qui pouvaient donner des lumières sur ces quatorze chefs. Ce procès, fort bien fait, se compose de deux volumes in-folio, que j'ai lus avec beaucoup d'intérêt, parce qu'on y rencontre à chaque page des détails de moeurs que les historiens n'ont point trouvés dignes de la majesté de l'histoire. J'y ai remarqué des détails fort pittoresques sur une tentative d'assassinat dirigée par le parti espagnol contre le cardinal Carafa, alors ministre tout-puissant.

 

Du reste, lui et son frère furent condamnés pour des crimes qui n'en auraient pas été pour tout autre, par exemple, avoir donné la mort à l'amant d'une femme infidèle et à cette femme elle-même. Quelques années plus tard, le prince Orsini épousa la soeur du grand-duc de Toscane, il la crut infidèle et la fit empoisonner en Toscane même, du consentement du grand-duc son frère, et jamais la chose ne lui a été imputée à crime. Plusieurs princesses de la maison de Médicis sont mortes ainsi.

 

Quand le procès des deux Carafa fut terminé, on en fit un long sommaire, qui, à diverses reprises fut examiné par des congrégations de cardinaux. Il est trop évident qu'une fois qu'on était convenu de punir de mort le meurtre qui vengeait l'adultère, genre de crime dont la justice ne s'occupait jamais, le cardinal était coupable d'avoir persécuté son frère pour que le cime fût commis, comme le duc était coupable de l'avoir fait exécuter.

 

Le 3 de mars 1561, le pape Pie IV tint un consistoire qui dura huit heures, et à la fin duquel il prononça la sentence des Carafa en ces termes : Prout in schedula (Qu'il en soit fait comme il est requis.)

 

La nuit du jour suivant, le fiscal envoya au château Saint-Ange le barigel pour faire exécuter la sentence de mort sur les deux frères, Charles, cardinal Carafa, et Jean, duc de Palliano; ainsi fut fait. On s'occupa d'abord du duc. Il fut transféré du château Saint-Ange aux prisons de Todinone, où tout était préparé; ce fut là que le duc, le comte d'Aliffe et D. Léonard del Cardine eurent la tête tranchée.

 

Le duc soutint ce terrible moment non seulement comme un cavalier de haute naissance, mais encore comme un chrétien prêt à tout endurer pour l'amour de Dieu. Il adressa de belles paroles à ses deux compagnons pour les exhorter à la mort; puis écrivit à son fils.

 

Le barigel revint au château Saint-Ange, il annonça la mort au cardinal Carafa, ne lui donnant qu'une heure pour se préparer. La cardinal montra une grandeur d'âme supérieure à celle de son frère, d'autant qu'il dit moins de paroles; les paroles sont toujours une force que l'on cherche hors de soi. On ne lui entendit prononcer à voix basse que ces mots, à l'annonce de la terrible nouvelle :

 

-- Moi mourir! O pape Pie! ô roi Philippe!

 

Il se confessa; il récita les sept psaumes de la pénitence, puis il s'assit sur une chaise, et dit au bourreau :

 

-- Faites.

 

Le bourreau l'étrangla avec un cordon de soie qui se rompit; il fallut y revenir à deux fois. Le cardinal regarda le bourreau sans daigner prononcer un mot.

 



 

(Note ajoutée.)


 

Peu d'années après, le saint pape Pie V fit revoir le procès, qui fut cassé; le cardinal et son frère furent rétablis dans tous leurs honneurs, et le procureur général, qui avait le plus contribué à leur mort, fut pendu. Pie V ordonna la suppression du procès; toutes les copies qui existaient dans les bibliothèques furent brûlées; il fut défendu d'en conserver sous peine d'excommunication; mais le pape ne pensa pas qu'il avait une copie du procès dans sa propre bibliothèque, et c'est sur cette copie qu'ont été faites toutes celles que l'on voit aujourd'hui.

SAN FRANCESCO A RIPA
 


Ariste et Dorante ont traité ce

sujet, ce qui a donné à Eraste l'idée

de le traiter aussi.

Je traduis d'un chroniqueur italien le détail des amours d'une princesse romaine avec un Français. C'était en 1726, au commencement du dernier siècle. Tous les abus du népotisme florissaient alors à Rome. Jamais cette cour n'avait été plus brillante. Benoît XIII (Orsini) régnait, ou plutôt son neveu, le prince Campobasso, dirigeait sous son nom toutes les affaires grandes et petites. De toutes parts, les étrangers affluaient à Rome; les princes italiens, les nobles d'Espagne, encore riches de l'or du Nouveau-Monde, y accouraient en foule. Tout homme riche et puissant s'y trouvait au-dessus des lois. La galanterie et la magnificence y semblaient la seule occupation de tant d'étrangers et de nationaux réunis.

 

Les deux nièces du pape, la comtesse Orsini et la princesse Campobasso, se partageaient la puissance de leur oncle et les hommages de la cour. Leur beauté les aurait fait distinguer même dans les derniers rangs de la société. L'Orsini, comme on dit familièrement à Rome, était gaie et disinvolta, la Campobasso tendre et pieuse; mais cette âme tendre était susceptible des transports les plus violents. Sans être ennemies déclarées, quoique se rencontrant tous les jours chez le pape et se voyant souvent chez elles, ces dames étaient rivales en tout : beauté, crédit, richesse.

 

La comtesse Orsini, moins jolie, mais brillante, légère, agissante, intrigante, avait des amants dont elle ne s'occupait guère, et qui ne régnaient qu'un jour. Son bonheur était de voir deux cents personnes dans ses salons et d'y régner. Elle se moquait fort de sa cousine, la Campobasso, qui, après s'être fait voir partout, trois ans de suite, avec un duc espagnol, avait fini par lui ordonner de quitter Rome dans les vingt-quatre heures, et ce, sous peine de mort. «Depuis cette grande expédition, disait Orsini, ma sublime cousine n'a plus souri. Voici quelques mois surtout qu'il est évident que la pauvre femme meurt d'ennui ou d'amour, et son mari, qui n'est pas gaucher, fait passer cet ennui aux yeux du pape, notre oncle, pour de la haute piété. Je m'attends que cette piété la conduira à entreprendre un pèlerinage en Espagne.»

 

La Campobasso était bien éloignée de regretter son Espagnol, qui, pendant deux ans au moins l'avait mortellement ennuyée. Si elle l'eût regretté, elle l'eût envoyé chercher, car c'était un de ces caractères naturels et passionnés, comme il n'est pas rare d'en rencontrer à Rome. D'une dévotion exaltée, quoique à peine âgée de vingt-trois ans et dans toute la fleur de sa beauté, il lui arrivait de se jeter aux genoux de son oncle en le suppliant de lui donner la bénédiction papale, qui, comme on ne le sait pas assez, à l'exception de deux ou trois péchés atroces, absout tous les autres, même sans confession. Le bon Benoît XIII pleurait de tendresse. «Lève-toi, ma nièce, lui disait-il, tu n'as pas besoin de ma bénédiction, tu vaux mieux que moi aux yeux de Dieu.»

 

En cela, bien qu'infaillible, il se trompait, ainsi que Rome entière. La Campobasso était éperdument amoureuse, son amant partageait sa passion, et cependant elle était fort malheureuse. Il y avait plusieurs mois qu'elle voyait presque tous les jours le chevalier de Sénécé, neveu du duc de Saint-Aignan, alors ambassadeur de Louis XV à Rome.

 

Fils d'une des maîtresses du régent Philippe d'Orléans, le jeune Sénécé jouissait en France de la plus haute faveur : colonel depuis longtemps, quoiqu'il eût à peine vingt-deux ans, il avait les habitudes de la fatuité, et ce qui la justifie, sans toutefois en avoir le caractère. La gaieté, l'envie de s'amuser de tout et toujours, l'étourderie, le courage, la bonté, formaient les traits les plus saillants de ce singulier caractère, et l'on pouvait dire alors, à la louange de la nation, qu'il en était un échantillon parfaitement exact. En le voyant la princesse de Campobasso l'avait distingué. «Mais, lui avait-elle dit, je me méfie de vous, vous êtes Français; mais je vous avertis d'une chose: le jour où l'on saura dans Rome que je vous vois quelquefois en secret, je serai convaincue que vous l'avez dit, et je ne vous aimerai plus.»

 

Tout en jouant avec l'amour, la Campobasso s'était éprise d'une passion véritable. Sénécé aussi l'avait aimée, mais il y avait déjà huit mois que leur intelligence durait, et le temps, qui redouble la passion d'une Italienne, tue celle d'un Français. La vanité du chevalier le consolait un peu de son ennui; il avait déjà envoyé à Paris deux ou trois portraits de la Campobasso. Du reste comblé de tous les genres de biens et d'avantages, pour ainsi dire, dès l'enfance, il portait l'insouciance de son caractère jusque dans les intérêts de la vanité, qui d'ordinaire maintient si inquiets les coeurs de sa nation.

 

Sénécé ne comprenait nullement le caractère de sa maîtresse, ce qui fait que quelquefois sa bizarrerie l'amusait. Bien souvent encore, le jour de la fête de sainte Balbine, dont elle portait le nom, il eut à vaincre les transports et les remords d'une piété ardente et sincère. Sénécé ne lui avait pas fait oublier la religion, comme il arrive auprès des femmes vulgaires d'Italie; il l'avait vaincue de vive force, et le combat se renouvelait souvent.

 

Cet obstacle, le premier que ce jeune homme comblé par le hasard eût rencontré dans sa vie, l'amusait et maintenait vivante l'habitude d'être tendre et attentif auprès de la princesse; de temps à autre, il croyait de son devoir de l'aimer. Il y avait une autre raison fort peu romanesque, Sénécé n'avait qu'un confident, c'était son ambassadeur, le duc de Saint-Aignan, auquel il rendait quelques services par la Campobasso, qui savait tout. Et l'importance qu'il acquérait aux yeux de l'ambassadeur le flattait singulièrement.

 

La Campobasso, bien différente de Sénécé n'était nullement touchée des avantages sociaux de son amant. Etre ou n'être pas aimée était tout pour elle. «Je lui sacrifie mon bonheur éternel, se disait-elle; lui qui est un hérétique, un Français, ne peut rien me sacrifier de pareil.» Mais le chevalier paraissait, et sa gaieté, si aimable, intarissable, et cependant si spontanée, étonnait l'âme de la Campobasso et la charmait. A son aspect, tout ce qu'elle avait formé le projet de lui dire, toutes les idées sombres disparaissaient. Cet état, si nouveau pour cette âme altière, durait encore longtemps après que Sénécé avait disparu. Elle finit par trouver qu'elle ne pouvait penser, qu'elle ne pouvait vivre loin de Sénécé.

 

La mode à Rome, qui, pendant deux siècles, avait été pour les Espagnols, commençait à revenir un peu aux Français. On commençait à comprendre ce caractère qui porte le plaisir et le bonheur partout où il arrive. Ce caractère ne se trouvait alors qu'en France et, depuis la révolution de 1789 ne se trouve nulle part. C'est qu'une gaieté si constante a besoin d'insouciance, et il n'y a plus personne de carrière sûre en France, pas même pour l'homme de génie, s'il en est.

 

La guerre est déclarée entre les hommes de la classe de Sénécé et le reste de la nation. Rome aussi était bien différente alors de ce qu'on la voit aujourd'hui. On ne s'y doutait guère, en 1726, de ce qui devait y arriver soixante-sept ans plus tard, quand le peuple, payé par quelques curés, égorgeait le jacobin Basseville, qui voulait, disait-il, civiliser la capitale du monde chrétien.

 

Pour la première fois, auprès de Sénécé la Campobasso avait perdu la raison, s'était trouvée dans le ciel ou horriblement malheureuse pour des choses non approuvées par la raison. Dans ce caractère sévère et sincère, une fois que Sénécé eut vaincu la religion, qui pour elle était bien autre chose que la raison, cet amour devait s'élever rapidement jusqu'à la passion la plus effrénée.

 

La princesse avait distingué monsignor Ferraterra, dont elle avait entrepris la fortune. Que devint-elle quand Ferraterra lui annonça que non seulement Sénécé allait plus souvent que de coutume chez l'Orsini, mais encore était cause que la comtesse venait de renvoyer un castrat célèbre, son amant en titre depuis plusieurs semaines!

 

Notre histoire commence le soir du jour où la Campobasso avait reçu cette annonce fatale.

 

Elle était immobile dans un immense fauteuil de cuir doré. Posées auprès d'elle sur une petite table de marbre noir, deux grandes lampes d'argent au long pied, chefs-d'oeuvre du célèbre Benvenuto Cellini, éclairaient ou plutôt montraient les ténèbres d'une immense salle au rez-de-chaussée de son palais ornée de tableaux noircis par le temps; car déjà, à cette époque, le règne des grands peintres datait de loin.

 

Vis-à-vis de la princesse et presque à ses pieds, sur une petite chaise de bois d'ébène garnie d'ornements d'or massif, le jeune Sénécé venait d'étaler sa personne élégante. La princesse le regardait, et depuis qu'il était entré dans cette salle, loin de voler à sa rencontre et de se jeter dans ses bras, elle ne lui avait pas adressé une parole.

 

En 1726, déjà Paris était la cité reine des élégances de la vie et des parures. Sénécé en faisait venir régulièrement par des courriers tout ce qui pouvait relever les grâces d'un des plus jolis hommes de France. Malgré l'assurance si naturelle à un homme de ce rang, qui avait fait ses premières armes auprès des beautés de la cour du régent et sous les directions du fameux Canillac, son oncle, un des roués de ce prince, bientôt il fut facile de lire quelque embarras dans les traits de Sénécé. Les beaux cheveux blonds de la princesse étaient un peu en désordre; ses grands yeux bleu foncé étaient fixés sur lui : leur expression était douteuse. S'agissait-il d'une vengeance mortelle? était-ce seulement le sérieux profond de l'amour passionné?

 

-- Ainsi vous ne m'aimez plus? dit-elle enfin d'une voix oppressée.

 

Un long silence suivit cette déclaration de guerre.

 

Il en coûtait à la princesse de se priver de la grâce charmante de Sénécé qui, si elle ne lui faisait pas de scène, était sur le point de lui dire cent folies; mais elle avait trop d'orgueil pour différer de s'expliquer. Une coquette est jalouse par amour-propre; une femme galante l'est par habitude; une femme qui aime avec sincérité et passionnément a la conscience de ses droits. Cette façon de regarder, particulière à la passion romaine, amusait fort Sénécé : il y trouvait profondeur et incertitude; on voyait l'âme à nu pour ainsi dire. L'Orsini n'avait pas cette grâce.

 

Cependant, comme cette fois le silence se prolongeait outre mesure, le jeune Français, qui n'était pas bien habile dans l'art de pénétrer les sentiments cachés d'un coeur italien, trouva un air de tranquillité et de raison qui le mit à son aise. Du reste, en ce moment il avait un chagrin : en traversant les caves et les souterrains qui, d'une maison voisine du palais Campobasso, le conduisaient dans cette salle basse, la broderie toute fraîche d'un habit charmant et arrivé de Paris la veille s'était chargée de plusieurs toiles d'araignée. La présence de ces toiles d'araignée le mettait mal à son aise, et d'ailleurs il avait cet insecte en horreur.

 

Sénécé, croyant voir du calme dans l'oeil de la princesse, songeait à éviter la scène, à tourner le reproche au lieu de lui répondre; mais, porté au sérieux par la contrariété qu'il éprouvait : «Ne serait-ce point ici une occasion favorable, se disait-il, pour lui faire entrevoir la vérité? Elle vient de poser la question elle-même; voilà déjà la moitié de l'ennui évité. Certainement il faut que je ne sois pas fait pour l'amour. Je n'ai jamais rien vu de si beau que cette femme avec ses yeux singuliers. Elle a de si mauvaises manières, elle me fait passer par des souterrains dégoûtants; mais c'est la nièce du souverain auprès duquel le roi m'a envoyé. De plus, elle est blonde dans un pays où toutes les femmes sont brunes : c'est une grande distinction. Tous les jours j'entends porter sa beauté aux nues par des gens dont le témoignage n'est pas suspect, et qui sont à mille lieues de penser qu'ils parlent à l'heureux possesseur de tant de charme. Quand au pouvoir qu'un homme doit avoir sur sa maîtresse, je n'ai point d'inquiétude à cet égard. Si je veux prendre la peine de lui dire un mot, je l'enlève à son palais, à ses meubles d'or, à son oncle-roi, et tout cela pour l'emmener en France, au fond de la province, vivoter tristement dans une de mes terres... Ma foi, la perspective de ce dévouement ne m'inspire que la résolution la plus vive de ne jamais le lui demander. L'Orsini est bien moins jolie : elle m'aime, si elle m'aime, tout juste un peu plus que le castrat Butofaco que je lui ai fait renvoyer hier; mais elle a de l'usage, elle sait vivre, on peut arriver chez elle en carrosse. Et je suis bien assuré qu'elle ne fera jamais de scène; elle ne m'aime pas assez pour cela.»

 

Pendant ce long silence, le regard fixe de la jeune princesse n'avait pas quitté le joli front du jeune Français.

 

«Je ne le verrai plus», se dit-elle. Et tout à coup elle se jeta dans ses bras et couvrit de baisers ce front et ces yeux qui ne rougissaient plus de bonheur en la revoyant. Le chevalier se fût mésestimé, s'il n'eût pas oublié à l'instant tous ses projets de rupture; mais sa maîtresse était trop profondément émue pour oublier sa jalousie. Peu d'instants après, Sénécé la regardait avec étonnement; des larmes de rage tombaient rapidement sur ses joues. «Quoi! disait-elle à demi-voix, je m'avilis jusqu'à lui parler de son changement; je le lui reproche, moi, qui m'étais juré de ne jamais m'en apercevoir! Et ce n'est pas assez de bassesse, il faut encore que je cède à la passion que m'inspire cette charmante figure! Ah! vile, vile, vile princesse!... Il faut en finir.»

 

Elle essuya ses larmes et parut reprendre quelque tranquillité.

 

-- Chevalier, il faut en finir, lui dit-elle assez tranquillement. Vous paraissez souvent chez la comtesse... Ici elle pâlit extrêmement. Si tu l'aimes, vas-y tous les jours, soit; mais ne reviens plus ici...» Elle s'arrêta comme malgré elle. Elle attendait un mot du chevalier; ce mot ne fut point prononcé. Elle continua avec un petit mouvement convulsif et comme en serrant les dents : «Ce sera l'arrêt de ma mort et de la vôtre.»

 

Cette menace décida l'âme incertaine du chevalier, qui jusque-là n'était qu'étonné de cette bourrasque imprévue après tant d'abandon. Il se mit à rire.

 

Une rougeur subite couvrit les joues de la princesse, qui devinrent écarlates. «La colère va la suffoquer, pensa le chevalier; elle va avoir un coup de sang.» Il s'avança pour délacer sa robe; elle le repoussa avec une résolution et une force auxquelles il n'était pas accoutumé. Sénécé se rappela plus tard que, tandis qu'il essayait de la prendre dans ses bras, il l'avait entendue se parler à elle-même. Il se retira un peu : discrétion inutile, car elle semblait ne plus le voir. D'une voix basse et concentrée, comme si elle eût parlé à son confesseur, elle se disait : «Il m'insulte, il me brave. Sans doute, à son âge et avec l'indiscrétion naturelle à son pays, il va raconter à l'Orsini toutes les indignités auxquelles je m'abaisse... Je ne suis pas sûre de moi; je ne puis me répondre même de rester insensible devant cette tête charmante...» Ici il y eut un nouveau silence, qui sembla fort ennuyeux au chevalier. La princesse se leva enfin en répétant d'un ton plus sombre : Il faut en finir.

 

Sénécé, à qui la réconciliation avait fait perdre l'idée d'une explication sérieuse, lui adressa deux ou trois mots plaisants sur une aventure dont on parlait beaucoup à Rome...

 

-- Laissez-moi, chevalier, lui dit la princesse en l'interrompant; je ne me sens pas bien...

 

«Cette femme s'ennuie, se dit Sénécé en se hâtant d'obéir, et rien de contagieux comme l'ennui.» La princesse l'avait suivi des yeux jusqu'au bout de la salle... «Et j'allais décider à l'étourdie du sort de ma vie! dit-elle avec un sourire amer. Heureusement, ses plaisanteries déplacées m'ont réveillée. Quelle sottise chez cet homme! Comment puis-je aimer un être qui me comprend si peu? Il veut m'amuser par un mot plaisant, quand il s'agit de ma vie et de la sienne!... Ah! je reconnais bien là cette disposition sinistre et sombre qui fait mon malheur!» Et elle se leva de son fauteuil avec fureur. «Comme ces yeux étaient jolis quand il m'a dit ce mot!... et il faut l'avouer, l'intention du pauvre chevalier était aimable. Il a connu le malheur de mon caractère; il voulait me faire oublier le sombre chagrin qui m'agitait, au lieu de m'en demander la cause. Aimable Français! Au fait, ai-je connu le bonheur avant de l'aimer?»

 

Elle se mit à penser et avec délices aux perfections de son amant. Peu à peu elle fut conduite à la contemplation des grâces de la comtesse Orsini. Son âme commença à voir tout en noir. Les tourments de la plus affreuse jalousie s'emparèrent de son coeur. Réellement un pressentiment funeste l'agitait depuis deux mois; elle n'avait de moments passables que ceux qu'elle passait auprès du chevalier, et cependant presque toujours, quand elle n'était pas dans ses bras, elle lui parlait avec aigreur.

 

Sa soirée fut affreuse. Epuisée et comme un peu calmée par la douleur, elle eut l'idée de parler au chevalier : «Car enfin il m'a vue irritée, mais il ignore le sujet de mes plaintes. Peut-être il n'aime pas la comtesse. Peut-être il ne se rend chez elle que parce qu'un voyageur doit voir la société du pays où il se trouve, et surtout la famille du souverain. Peut-être si je me fais présenter Sénécé, s'il peut venir ouvertement chez moi, il y passera des heures entières comme chez l'Orsini.»

 

«Non, s'écria-t-elle avec rage, je m'avilirais en parlant; il me méprisera, et voilà tout ce que j'aurai gagné. Le caractère évaporé de l'Orsini que j'ai si souvent méprisé, folle que j'étais, est dans le fait plus agréable que le mien, et surtout aux yeux d'un Français. Moi, je suis faite pour m'ennuyer avec un Espagnol. Quoi de plus absurde que d'être toujours sérieux, comme si les événements de la vie ne l'étaient pas assez eux-mêmes!... Que deviendrai-je quand je n'aurai plus mon chevalier pour me donner la vie, pour jeter dans mon coeur ce feu qui me manque?»

 

Elle avait fait fermer sa porte; mais cet ordre n'était point pour monsignor Ferraterra, qui vint lui rendre compte de ce qu'on avait fait chez l'Orsini jusqu'à une heure du matin. Jusqu'ici ce prélat avait servi de bonne foi les amours de la princesse; mais il ne doutait plus, depuis cette soirée, que bientôt Sénécé ne fût au mieux avec la comtesse Orsini, si ce n'était déjà fait.

 

«La princesse dévote, pensa-t-il, me serait plus utile que femme de la société. Toujours il y aura un être qu'elle me préfèrera : ce sera son amant; et si un jour cet amant est romain, il peut avoir un oncle à faire cardinal. Si je la convertis, c'est au directeur de sa conscience qu'elle pensera avant tout, et avec tout le feu de son caractère... Que ne puis-je pas espérer d'elle auprès de son oncle!» Et l'ambitieux prélat se perdait dans un avenir délicieux; il voyait la princesse se jetant aux genoux de son oncle pour lui faire donner le chapeau. Le pape serait très reconnaissant de ce qu'il allait entreprendre... Aussitôt la princesse convertie, il ferait parvenir sous les yeux du pape des preuves irréfutables de son intrigue avec le jeune Français. Pieux, sincère et abhorrant les Français, comme est Sa Sainteté, elle aura une reconnaissance éternelle pour l'agent qui aura fait finir une intrigue aussi contrariante pour lui. Ferraterra appartenait à la haute noblesse de Ferrare; il était riche, il avait plus de cinquante ans... Animé par la perspective si voisine de chapeau, il fit des merveilles; il osa changer brusquement de rôle auprès de la princesse. Depuis deux mois que Sénécé la négligeait évidemment, il eût pu être dangereux de l'attaquer, car à son tour le prélat, comprenant mal Sénécé, le croyait ambitieux.

 

Le lecteur trouverait bien long le dialogue de la jeune princesse, folle d'amour et de jalousie, et du prélat ambitieux. Ferraterra avait débuté par l'aveu le plus ample de la triste vérité. Après un début aussi saisissant, il ne lui fut pas difficile de réveiller tous les sentiments de religion et de la piété passionnée qui n'étaient qu'assoupis au fond du coeur de la jeune Romaine; elle avait une foi sincère. -- Toute passion impie doit finir par le malheur et par le déshonneur, lui disait le prélat. -- Il était grand jour quand il sortit de Campobasso. Il avait exigé de la nouvelle convertie la promesse de ne pas recevoir Sénécé ce jour-là. Cette promesse avait peu coûté à la princesse; elle se croyait pieuse, et, dans le fait, avait peur de se rendre méprisable par sa faiblesse aux yeux du chevalier.

 

Cette résolution tint ferme jusqu'à quatre heures : c'était le moment de la visite probable du chevalier. Il passa dans la rue, derrière le jardin du palais Campobasso, vit le signal qui annonçait l'impossibilité de l'entrevue, et, tout content, s'en alla chez la comtesse Orsini.

 

Peu à peu la Campobasso se sentit comme devenir folle. Les idées et les résolutions les plus étranges se succédaient rapidement. Tout à coup elle descendit le grand escalier de son palais comme en démence, et monta en voiture en criant au cocher : «Palais Orsini»

 

L'excès de son malheur la poussait comme malgré elle à voir sa cousine. Elle la trouva au milieu de cinquante personnes. Tous les gens d'esprit, tous les ambitieux de Rome, ne pouvant aborder au palais Campobasso, affluaient au palais Orsini. L'arrivée de la princesse fit événement; tout le monde s'éloigna par respect; elle ne daigna pas s'en apercevoir : elle regardait sa rivale, elle l'admirait. Chacun des agréments de sa cousine était un coup de poignard pour son coeur. Après les premiers compliments, l'Orsini la voyant silencieuse et préoccupée, reprit une conversation brillante et disinvolta.

 

«Comme sa gaieté convient mieux au chevalier que ma folle et ennuyeuse passion!» se disait la Campobasso.

 

Dans un inexplicable transport d'admiration et de haine, elle se jeta au cou de la comtesse. Elle ne voyait que les charmes de sa cousine; de près comme de loin ils lui semblaient également adorables. Elle comparait ses cheveux aux siens, ses yeux, sa peau. A la suite de cet étrange examen, elle se prenait elle-même en horreur et en dégoût. Tout lui semblait adorable, supérieur chez sa rivale.

 

Immobile et sombre, la Campobasso était comme une statue de basalte au milieu de cette foule gesticulante et bruyante. On entrait, on sortait; tout ce bruit importunait, offensait la Campobasso. Mais que devint-elle quand tout à coup elle entendit annoncer M. de Sénécé! Il avait été convenu, au commencement de leurs relations, qu'il ne lui parlerait fort peu dans le monde, et comme il sied à un diplomate étranger qui ne rencontre que deux ou trois fois par mois la nièce du souverain auprès duquel il est accrédité.

 

Sénécé la salua avec le respect et le sérieux accoutumés; puis, revenant à la comtesse Orsini, il reprit le ton de gaieté presque intime que l'on a avec une femme d'esprit qui vous reçoit bien et que l'on voit tous les jours. La Campobasso en était atterrée. «La comtesse me montre ce que j'aurais dû être, se disait-elle. Voilà ce qu'il faut être, et que pourtant je ne serai jamais!» Elle sortit dans le dernier degré de malheur où puisse être jetée une créature humaine, presque résolue à prendre du poison. Tous les plaisirs que l'amour de Sénécé lui avait donnés n'auraient pu égaler l'excès de douleur où elle fut plongée pendant toute une longue nuit. On dirait que ces âmes romaines ont pour souffrir des trésors d'énergie inconnus aux autres femmes.

 

Le lendemain, Sénécé repassa et vit le signe négatif. Il s'en allait gaiement; cependant il fut piqué. «C'est donc mon congé qu'elle m'a donné l'autre jour? Il faut que je la voie dans les larmes», dit sa vanité. Il éprouvait une légère nuance d'amour en perdant à tout jamais une aussi belle femme, nièce du pape. Il quitta sa voiture et s'engagea dans les souterrains peu propres qui lui déplaisaient si fort, et vint forcer la porte de la grande salle au rez-de-chaussée où la princesse le recevait.

 

-- Comment! vous osez paraître ici! dit la princesse étonnée.

 

«Cet étonnement manque de sincérité, pensa le jeune Français; elle ne se tient dans cette pièce que quand elle m'attend.»

 

Le chevalier lui prit la main; elle frémit. Ses yeux se remplirent de larmes; elle sembla si jolie au chevalier, qu'il eut un instant d'amour. Elle, de son côté, oublia tous les serments que pendant deux jours elle avait faits à la religion; elle se jeta dans ses bras, parfaitement heureuse : «Et voilà le bonheur dont désormais l'Orsini jouira!...» Sénécé, comprenant mal, comme à l'ordinaire, une âme romaine, crut qu'elle voulait se séparer de lui avec bonne amitié, rompre avec des formes. «Il ne me convient pas, attaché que je suis à l'ambassade du roi, d'avoir pour ennemie mortelle (car telle elle serait) la nièce du souverain auprès duquel je suis employé.» Tout fier de l'heureux résultat auquel il croyait arriver, Sénécé se mit à parler raison. Ils vivraient dans l'union la plus agréable; pourquoi ne seraient-ils pas très heureux? Qu'avait-on, dans le fait, à lui reprocher? L'amour ferait place à une bonne et tendre amitié. Il réclamait instamment le privilège de revenir de temps à autre dans le lieu où ils se trouvaient; leurs rapports auraient toujours de la douceur...

 

D'abord la princesse ne le comprit pas. Quand, avec horreur, elle l'eut compris, elle resta debout, immobile, les yeux fixes. Enfin, à ce dernier trait de la douceur de leurs rapports, elle l'interrompit d'une voix qui semblait sortir du fond de sa poitrine, et en prononçant lentement :

 

-- C'est-à-dire que vous me trouvez, après tout, assez jolie pour être une fille employée à votre service!

 

-- Mais, chère et bonne amie, l'amour-propre n'est-il pas sauf? répliqua Sénécé, à son tour vraiment étonné. Comment pourrait-il vous passer par la tête de vous plaindre? Heureusement jamais notre intelligence n'a été soupçonnée de personne. Je suis homme d'honneur; je vous donne de nouveau ma parole que jamais être vivant ne se doutera du bonheur dont j'ai joui.

 

-- Pas même l'Orsini? ajouta-t-elle d'un ton froid qui fit encore illusion au chevalier.

 

-- Vous ai-je jamais nommé, dit naïvement le chevalier les personnes que j'ai pu aimer avant d'être votre esclave?

 

-- Malgré tout mon respect pour votre parole d'honneur, c'est cependant une chance que je ne courrai pas, dit la princesse d'un air résolu, et qui enfin commença à étonner un peu le jeune Français. «Adieu! chevalier...» Et, comme il s'en allait un peu indécis : «Viens m'embrasser», lui dit-elle.

 

Elle s'attendrit évidemment; puis elle dit d'un ton ferme : «Adieu, chevalier...»

 

La princesse envoya chercher Ferraterra. «C'est pour me venger», lui dit-elle. Le prélat fut ravi. «Elle va se compromettre; elle est à moi à jamais.»

 

Deux jours après, comme la chaleur était accablante, Sénécé alla prendre l'air au Cours sur le minuit. Il y trouva toute la société de Rome. Quand il voulut reprendre sa voiture, son laquais put à peine lui répondre : il était ivre; le cocher avait disparu; le laquais lui dit, en pouvant à peine parler, que le cocher avait pris dispute avec un ennemi.

 

-- Ah! mon cocher a des ennemis! dit Sénécé en riant. En revenant chez lui, il était à peine à deux ou trois rues du Corso, qu'il s'aperçut qu'il était suivi. Des hommes, au nombre de quatre ou cinq, s'arrêtaient quand il s'arrêtait, recommençaient à marcher quand il marchait. «Je pourrais faire le crochet et regagner le Corso par une autre rue, pensa Sénécé. Bah! ces malotrus n'en valent pas la peine; je suis bien armé.» Il avait son poignard nu à la main.

 

Il parcourut, en pensant ainsi, deux ou trois rues écartées et de plus en plus solitaires. Il entendait ces hommes, qui doublaient le pas. A ce moment, en levant les yeux, il remarqua droit devant lui une petite église desservie par des moines de l'ordre de Saint-François, dont les vitraux jetaient un éclat singulier. Il se précipita vers la porte, et frappa très fort avec le manche de son poignard. Les hommes qui semblaient le poursuivre étaient à cinquante pas de lui. Ils se mirent à courir sur lui. Un moine ouvrit la porte; Sénécé se jeta dans l'église; le moine referma la barre de fer de la porte. Au même moment, les assassins donnèrent des coups de pied à la porte. « Les impies!» dit le moine. Sénécé lui donna un séquin. «Décidément ils m'en voulaient», dit-il.

 

Cette église était éclairée par un millier de cierges au moins.

 

-- Comment! un service à cette heure! dit-il au moine.

 

-- Excellence, il y a une dispense de l'éminentissime cardinal-vicaire.

 

Tout le parvis étroit de la petite église de San Francesco a Ripa était occupée par un mausolée magnifique; on chantait l'office des morts.

 

-- Qu'est-ce qui est mort? quelque prince? dit Sénécé.

 

-- Sans doute, répondit le prêtre, car rien n'est épargné; mais tout ceci, c'est argent et cire perdus; monsieur le doyen nous a dit que le défunt est mort dans l'impénitence finale.

 

Sénécé s'approchait; il vit des écussons d'une forme française; sa curiosité redoubla; il s'approcha tout à fait et reconnut ses armes! Il y avait une inscription latine : Nobilis homo Johannes Norbertus Senece eques decessit Romae. «Haut et puissant seigneur Jean Norbert de Sénécé, chevalier, mort à Rome»

 

«Je suis le premier homme, pensa Sénécé, qui ait eu l'honneur d'assister à ses propres obsèques... Je ne vois que l'empereur Charles-Quint qui se soit donné ce plaisir... Mais il ne fait pas bon pour moi dans cette église.»

 

Il donna un second séquin au sacristain. -- Mon père, lui dit-il, faites-moi sortir par une porte de derrière de votre couvent.

 

-- Bien volontiers, dit le moine.

 

A peine dans la rue, Sénécé, qui avait un pistolet à chaque main, se mit à courir avec une extrême rapidité. Bientôt il entendit derrière lui des gens qui le poursuivaient. En arrivant près de son hôtel, il vit la porte fermée et un homme devant. «Voici le moment de l'assaut», pensa le jeune Français; il se préparait à tuer l'homme d'un coup de pistolet, lorsqu'il reconnut son valet de chambre. -- Ouvrez la porte, lui cria-t-il.

 

Elle était ouverte; ils entrèrent rapidement et la refermèrent.

 

-- Ah! monsieur, je vous ai cherché partout; voici de bien tristes nouvelles : le pauvre Jean, votre cocher, a été tué à coups de couteau. Les gens qui l'ont tué vomissaient des imprécations contre vous. Monsieur, on en veut à votre vie...

 

Comme le valet parlait, huit coups de tromblon partant à la fois d'une fenêtre qui donnait sur le jardin, étendirent Sénécé mort à côté de son valet de chambre; ils étaient percés de plus de vingt balles chacun.

 

Deux ans après, la princesse Campobasso était vénérée à Rome comme le modèle de la plus haute piété, et depuis longtemps monsignor Ferraterra était cardinal.

 

Excusez les fautes de l'auteur.

SUORA SCOLASTICA

HISTOIRE QUI ÉMUT TOUT NAPLES EN 1740

PRÉFACE

A Naples, où je me trouvais en 1824, j'entendis parler dans le monde de l'histoire de Suora Scolastica et du chanoine Cybo. Curieux comme je l'étais, on peut penser si je fis des questions. Mais personne ne voulut me répondre un peu clairement : on avait peur de se compromettre.

 

A Naples, jamais on ne parle un peu clairement de politique. En voici la raison : une famille napolitaine, composée par exemple de trois fils, d'une fille, du père et de la mère, appartient à trois partis différents qui, à Naples, prennent le nom de conspirations. Ainsi, la fille est du parti de son amant; chacun des fils appartient à une conspiration différente; le père et la mère parlent, en soupirant, de la cour qui régnait lorsqu'ils avaient vingt ans. Il suit de cet isolement des individus que jamais on ne parle sérieusement politique. A la moindre assertion un peu tranchée et sortant du lieu commun, vous voyez autour de vous deux ou trois figures pâlir.

 

Mes questions sur ce conte au nom baroque n'ayant aucun succès dans le monde, je crus que l'histoire de Suora Scolastica rappelait quelque histoire horrible de l'an 1820, par exemple.

 

Une veuve de quarante ans, rien moins que belle, mais fort bonne femme, me louait la moitié de sa petite maison, située dans une ruelle, à cent pas du charmant jardin de Chiaja, au pied de la montagne qui couronne, en cet endroit-là, la villa de la princesse Florida, femme du vieux roi. C'est peut-être le seul quartier de Naples un peu tranquille.

 

Ma veuve avait un vieux galant, auquel je fis la cour toute une semaine. Un jour que nous courions la ville ensemble et qu'il me montrait les endroits où les lazzaroni s'étaient battus contre les troupes du général Championnet et le carrefour où ils avaient brûlé vif le duc de ***, je lui demandai brusquement, et d'un air simple, pourquoi on faisait un tel mystère de la Suora Scolastica et du chanoine Cybo.

 

Il me répondit tranquillement :

 

-- Les titres de duc et de prince que portaient les personnages de cette histoire sont portés, de nos jours, par leurs descendants, qui, peut-être, se fâcheraient de voir leurs noms mêlés à une histoire aussi tragique et aussi triste pour tout le monde.

 

-- L'affaire ne s'est donc pas passée en 1820?

 

-- Que dites-vous? 1820? me dit mon Napolitain, riant aux éclats de cette date récente. Que dites-vous? 1820? répéta-t-il avec cette vivacité peu polie de l'Italie, qui choque si fort le Français de Paris.

 

«Si vous voulez avoir le sens commun, continua-t-il, dites : 1745, l'année qui suivit la bataille de Velletri et confirma à notre grand don Carlos la possession de Naples. Dans ce pays-ci, on l'appelait Charles VII, et plus tard, en Espagne, où il a fait de si grandes choses, on l'a appelé Charles III. C'est lui qui a apporté le grand nez des Farnèse dans notre famille royale.

 

On n'aimerait pas, aujourd'hui, à nommer de son vrai nom l'archevêque qui faisait trembler tout le monde à Naples, lorsqu'il fut consterné, à son tour, par le nom fatal de Velletri. Les Allemands, campés sur la montagne autour de Velletri, tentèrent de surprendre dans le palais Ginetti, qu'il habitait, notre grand don Carlos.

 

C'est un moine qui passe pour avoir écrit l'anecdote dont vous parlez. La jeune religieuse que l'on désigne par le nom de Suora Scolastica appartenait à la famille du duc de Bissignano. Le même écrivain fait preuve d'une haine passionnée pour l'archevêque d'alors, grand politique qui fit agir dans toute cette affaire le chanoine Cybo. Peut-être le moine était-il un protégé du jeune don Gennarino, des marquis de Las Flores, qui passe pour avoir disputé le coeur de Rosalinde à don Carlos lui-même, roi fort galant, et au vieux duc Vargas del Pardo, qui passe pour avoir été le seigneur le plus riche de son temps. Il y avait sans doute, dans l'histoire de cette catastrophe, des choses qui pouvaient profondément offenser quelque personnage encore puissant en 1750, époque où l'on croit que le moine écrivit, car il se garde bien de conter net. Son verbiage est étonnant; il s'exprime toujours par des maximes générales, sans doute d'une moralité parfaite, mais qui n'apprennent rien. Souvent il faut fermer le manuscrit pour réfléchir à ce que le bon père a voulu dire. Par exemple, lorsqu'il arrive à la mort de don Gennarino, à peine comprend-on ce qu'il a voulu faire entendre.

 

Je pourrai peut-être, d'ici à quelques jours, vous faire prêter ce manuscrit, car il est si impatientant que je ne vous conseillerais pas de l'acheter. Il y a deux ans que, dans l'étude du notaire B..., on ne le vendait pas moins de quatre ducats.»

 

Huit jours après, je possédais ce manuscrit, qui est peut-être le plus impatientant du monde. A chaque instant, l'auteur recommence en d'autres termes le récit qu'il vient d'achever; d'abord, le malheureux lecteur s'imagine qu'il s'agit d'un nouveau fait. La confusion finit par être si grande que l'on se figure plus de quoi il est question.

 

Il faut savoir qu'en 1842, un Milanais, un Napolitain, qui, dans toute leur vie, n'ont peut-être pas prononcé cent paroles de suite en langue florentine, trouvent beau, quand ils impriment, de se servir de cette langue étrangère. L'excellent général Coletta, le plus grand historien de ce siècle, avait un peu cette manie, qui souvent arrête son lecteur.

 

Le terrible manuscrit intitulé Suora Scolastica n'avait pas moins de trois cent dix pages. Je me souviens que j'en récrivis certaines pages, pour être sûr du sens que j'adoptais.

 

Une fois que je sus bien cette anecdote, je me gardai de faire des questions directes. Après avoir prouvé, par un long bavardage, que j'avais pleine connaissance d'un fait, je demandai quelques éclaircissements, de l'air le plus indifférent.

 

A quelques temps de là, l'un des grands personnages qui, deux mois auparavant, avait refusé de répondre à mes questions, me procura un petit manuscrit, de soixante pages, qui n'entre pas dans le fil de la narration, mais donne des détails pittoresques sur certains faits. Ce manuscrit fournit des détails vrais sur la jalousie forcenée.

 

Par les paroles de son aumônier, qu'avait séduit l'archevêque, la princesse dona Ferdinanda de Bissignano apprit, à la fois, que ce n'était pas d'elle qu'était amoureux le jeune don Gennarino, que c'était sa belle-fille Rosalinde qu'il aimait.

 

Elle se vengea de sa rivale, qu'elle croyait aimée du roi don Carlos, en inspirant une jalousie atroce à don Gennarino de Las Flores.

 

21 mars 1842.

SUORA SCOLASTICA

Vous savez qu'en 1711 Louis XIV, privés des grands hommes qui étaient nés en même temps que lui, et rapetissé par Mme de Maintenon, eut le fol orgueil d'envoyer régner en Espagne un enfant, le duc d'Anjou, qui plus tard fut Philippe V, fou, brave et dévot. Il valait bien mieux, comme le proposaient les étrangers, réunir à la France la Belgique et le Milanais.

 

La France eut des malheurs, mais son roi qui, jusque-là, n'avait trouvé que des succès faciles et une gloire de comédie, montra une vraie grandeur dans les infortunes. La victoire de Demain et le fameux verre d'eau tombé sur la robe de la duchesse de Marlborough donnèrent à la France une paix assez glorieuse.

 

Vers ce temps, Philippe V, qui régnait toujours en Espagne, perdit la reine son épouse. Cet événement et sa vertu monacale le rendirent presque fou. Dans cet état, il sut chercher dans un grenier, à Parme, faire arriver en Espagne, et enfin épouser la célèbre Elisabeth Farnèse. Cette grande reine montra du génie au milieu des puérilités orgueilleuses de l'Espagne, qui depuis sont devenues si célèbres en Europe, et, sous le nom vénéré d'étiquette espagnole, ont été imitées par tous les trônes d'Europe.

 

Cette reine, Elisabeth Farnèse, passa quinze ans de sa vie sans perdre de vue plus de dix minutes par jour son fou de mari. Cette cour, si misérable au milieu de ses fausses grandeurs, a trouvé un peintre homme de génie, digne de toutes les profondeurs de ses critiques et porté par le génie sombre du caractère espagnol, le duc de Saint-Simon, le seul historien qu'ait produit jusqu'ici le génie français. Il donne le détail curieux de tous les soins que se donna la reine Elisabeth Farnèse afin de pouvoir un jour lancer une armée espagnole et conquérir pour un de ses deux fils puînés qu'elle avait donnés à Philippe V, quelqu'une des principautés de ce pays-là. Elle pouvait par ce moyen éviter la triste vie qui attend une reine douairière d'Espagne et trouver un refuge à la mort de Philippe V.

 

Les fils que le roi avait eus de sa première femme étaient complètement imbéciles, comme il convient à des princes légitimes élevés par la Sainte Inquisition. Un des favoris qui règnerait sur celui des deux qui serait roi pouvait très bien lui faire trouver nécessaire et politique de jeter en prison la reine Farnèse, dont le bon sens sévère et l'activité choquaient l'indolence espagnole.

 

Don Carlos, le fils aîné de la reine Elisabeth, passa en Italie en 1734. La bataille de Bitonto, facilement gagnée, le mit sur le trône de Naples. Mais en 1743 l'Autriche l'attaque sérieusement; le 10 août 1744, il se trouvait dans la petite ville de Velletri, à douze lieues de Rome, avec sa petite armée espagnole. Il était au pied du mont Artemisio, à deux lieues à peine d'une petite armée autrichienne mieux placée que la sienne.

 

Le 14 du mois d'août, au petit jour, don Carlos fut surpris dans sa chambre par une compagnie d'Autrichiens. Le duc de Vargas del Pardo, que la reine, en dépit des efforts du grand aumônier, avait placé auprès de son fils, le saisit par les jambes et le hissa jusqu'à la fenêtre, qui était à dix pieds du plancher, pendant que les grenadiers autrichiens enfonçaient la porte à coups de crosse, en criant au prince, avec tout le respect possible, qu'ils le suppliaient de se rendre.

 

Vargas sauta par la fenêtre après son prince, trouva deux chevaux, le fit monter à cheval, courut à l'infanterie, campée à un quart de lieue.

 

-- Votre prince est perdu, dit-il aux Espagnols, si vous ne vous souvenez que vous êtes Espagnols. Il s'agit de tuer deux mille de ces hérétiques d'Autrichiens qui veulent faire prisonnier le fils de votre bonne reine.

 

Toute la valeur espagnole fut réveillée par ce peu de mots. Ils commencèrent par passer au fil de l'épée les quatre compagnies qui revenaient de Velletri, où elles avaient essayé de surprendre le prince. Par bonheur, Vargas trouva un vieux général qui, en se souvenant de la façon absurde dont on faisait la guerre en 1744, n'eut pas l'idée baroque d'éteindre la colère des braves Espagnols en leur commandant des manoeuvres savantes. Enfin, l'on tua, à la bataille de Velletri, trois mille cinq cents hommes à l'armée autrichienne.

 

Dès lors, don Carlos fut vraiment roi de Naples.

 

La reine Farnèse envoya un de ses favoris dire à don Carlos, qui n'était connu que par son amour pour la chasse, que les Autrichiens étaient surtout insupportables aux gens de Naples à cause de leur mesquinerie et de leur avarice :

 

-- Prenez-leur quelques millions de plus qu'il n'est nécessaire, à ces négociants toujours défiants, et occupés de la sensation du moment; amusez-vous avec leur argent, mais ne soyez pas un roi soliveau.

 

Don Carlos, quoique élevé par des prêtres et dans toutes les rigueurs de l'étiquette, se trouva ne pas manquer d'intelligence. Il réunit une cour brillante, il chercha à s'attacher par des faveurs singulières les jeunes seigneurs qui sortaient du collège lors de sa première venue à Naples et qui n'avaient pas plus de vingt ans à l'époque de la bataille de Velletri. Plusieurs de ces jeunes gens s'étaient fait tuer dans les rues de Velletri, lors de la surprise, pour que leur roi, aussi jeune qu'eux, ne fût pas fait prisonnier.

 

Le roi tira parti de tous les essais de conspiration que l'Autriche essaya de soudoyer. Ses juges appelèrent d'infâmes traîtres les nigauds, partisans-nés de tous les pouvoirs en quelques années de date.

 

Don Carlos ne fit exécuter aucune des sentences de mort, mais il accepta la confiscation de beaucoup de belles terres. Le génie napolitain, qui aime naturellement tout ce qui est fastueux et brillant, enseigna aux seigneurs de la cour que, pour plaire à ce jeune roi, il fallait faire beaucoup de dépense. Le roi laissa se ruiner tous les seigneurs que son ministre Tanucci lui dénonçait comme secrètement dévoués à la maison d'Autriche. Il ne fut contrecarré que par Acquaviva, archevêque de Naples, et le seul ennemi réellement dangereux que don Carlos trouva dans son nouveau royaume.

 

Les fêtes que donna don Carlos dans l'hiver de 1745, au retour de la bataille de Velletri, furent vraiment magnifiques et lui gagnèrent l'esprit des Napolitains autant que son bonheur à la guerre. La tranquillité et l'aisance renaissaient de toutes parts.

 

Lorsqu'arriva l'époque du grand gala et du grand baise-main tenu au château pour célébrer le jour de sa naissance, Charles III distribua de belles terres aux grand seigneurs qu'il savait lui être dévoués. Dans l'intimité, don Carlos, qui savait régner, donnait des ridicules aux maîtresses de l'archevêque et aux femmes âgées qui regrettaient le gouvernement ridicule de l'Autriche.

 

Le roi distingua deux ou trois titres de duc aux jeunes seigneurs qu'il voyait dépenser plus que leur revenu, car don Carlos, naturellement grand, avait en horreur les gens qui, sur le principe autrichien, cherchaient à faire des économies.

 

Le jeune roi avait de l'esprit, des sentiments élevés, et scandait bien ses mots. Quant à la masse du peuple, elle était tout étonnée que le gouvernement ne lui fît pas toujours du mal. Elle aimait les fêtes du roi et elle s'accoutumait à payer des impôts dont le produit, au lieu d'être transporté tous les six mois à Madrid ou en Autriche, était distribué en partie aux jeunes gens qui s'amusaient et aux jeunes femmes. En vain l'archevêque Acquaviva, soutenu par tous les vieillards et toutes les femmes qui n'étaient plus jeunes, faisait insinuer dans tous les sermons que le genre de vie de la cour conduisait à l'abomination de la désolation. Toutes les fois que le roi ou la reine sortait du palais, les cris de joie et les vivats du peuple s'entendaient à plus d'un quart de lieue de distance. Comment donner une idée des cris de ce peuple naturellement criard et qui se trouvait naturellement content?...

 

Cet hiver qui suivit la bataille de Velletri, plusieurs seigneurs de la cour de France étaient venus, sous prétexte de santé, passer l'hiver à Naples. Ils étaient bienvenus au château; les plus riches seigneurs se faisaient un devoir de les inviter à toutes leurs fêtes; l'antique gravité espagnole et les rigueurs de l'étiquette, qui proscrivaient entièrement les visites du matin faites aux jeunes femmes et qui défendaient absolument celles-ci de recevoir les hommes en l'absence de deux ou trois duègnes choisies par les maris, semblaient céder un peu devant la facilité des moeurs françaises. Huit ou dix femmes d'une rare beauté se partageaient tous les hommages; mais le jeune roi, fin connaisseur, soutenait que la plus belle personne de sa cour était la jeune Rosalinde, fille du prince de Bissignano. Ce prince, ancien général autrichien, personnage fort triste, fort prudent, fort lié avec l'archevêque, avait passé sans paraître au château les quatre années du règne de don Carlos qui s'étaient écoulées avant la bataille décisive de Velletri. Le roi n'avait vu le prince de Bissignano que le jour des deux baise-mains de nécessité obligée, savoir celui du jour onomastique de la naissance du roi et celui du jour de sa fête. Mais les fêtes charmantes données par le roi lui faisaient des partisans, même au sein des familles les plus dévouées aux droits de l'Autriche, comme on disait alors à Naples. Le prince de Bissignano avait cédé malgré lui aux instances de dona Ferdinanda, sa seconde femme, en lui permettant de paraître au palais et de se faire suivre par sa fille, cette belle Rosalinde que le roi don Carlos proclamait la plus belle personne de son royaume.

 

Le prince de Bissignano se voyait trois fils d'un premier lit, dont l'établissement dans le monde lui donnait beaucoup de soucis. Les titres que portaient ces fils, tous ducs ou princes, lui semblaient trop imposants pour la médiocre fortune qu'il pouvait leur laisser. Ces pensées chagrinantes devinrent encore plus poignantes lorsqu'à l'occasion de la fête de la reine, le roi fit une nombreuse promotion de sous-lieutenants dans ses troupes; les fils du prince de Bissignano n'y furent pas compris, par la raison toute simple qu'ils n'avaient rien demandé; mais la jeune Rosalinde, leur soeur, ayant suivi sa belle-mère dans une visite que celle-ci fit au palais le lendemain du gala, la reine dit à Rosalinde qu'elle avait remarqué, la dernière fois qu'on jouait aux petits jeux au palais, qu'elle n'avait point de gages à donner.

 

-- Quoique les jeunes filles ne portent pas de diamants, j'espère, lui dit-elle, que, comme gage de l'amitié de votre reine et par mon ordre exprès, vous voudrez bien porter cette bague.

 

Et la reine lui remit une bague ornée d'un diamant valant plusieurs centaines de ducats.

 

Cette bague fut un cruel sujet d'embarras pour le vieux prince de Bissignano : son ami l'archevêque le menaça de faire refuser l'absolution par tous les prêtres du diocèse, à l'époque de Pâques, à sa fille Rosalinde si elle portait la bague espagnole. Par l'avis de son vieux aumônier, le prince offrit à l'archevêque le mezzio termine de faire fabriquer une bague aussi semblable que possible à l'aide d'un diamant pris dans le majorat dont jouissaient les princes de Bissignano. Dona Ferdinanda se montra profondément irritée.

 

Irritée de cette soustraction qu'on prétendait faire à son écrin, elle prétendait que le diamant qu'on lui enlevait fût remplacé par la bague donnée par la reine. Le prince, monté par une vieille duègne de la maison et qui formait sa camerilla, fut d'avis que cette entrée de la bague de Rosalinde dans l'écrin du majorat pouvait, après la mort de lui, prince, la priver de la propriété de la bague et, si la reine s'apercevait de la substitution, ôterait à sa fille le moyen de jurer le sang de San Gennaro que la bague était toujours en son pouvoir, ce que d'ailleurs elle pouvait prouver en courant la prendre au palais de son père.

 

Ce différend, que Rosalinde ne prit point à coeur, troubla pendant quinze jours tout l'intérieur de la maison du prince. Enfin, par les conseils de son aumônier, la bague de la reine fut déposée entre les mains de la vieille Litta, la doyenne des duègnes de la maison.

 

La manie qu'ont les Napolitains des familles nobles de se regarder comme des princes indépendants et ayant des intérêts opposés fait qu'il ne règne aucune affection entre frère et soeur et que leurs intérêts sont toujours décidés par les règles de la politique la plus stricte.

 

Le prince de Bissignano était amoureux de sa femme, fort gaie, fort imprudente, et qui avait trente ans de moins que lui. Pendant les fêtes brillantes de l'hiver de 1745 qui suivirent la fameuse victoire de Velletri, la princesse dona Ferdinanda eut le plaisir de se voir environnée par ce qu'il y avait de plus brillant parmi les jeunes gens de la cour. Nous ne dissimulerons pas qu'elle devait ce succès à sa jeune belle-fille, qui n'était autre que cette jeune Rosalinde, que le roi proclamait la plus jolie femme de sa cour. Les jeunes gens qui entouraient la princesse de Bissignano étaient bien sûrs de se trouver côte à côte avec le roi, et même de se voir adresser la parole pour peu qu'ils animassent la conversation par des pensées amusantes, car le roi qui, pour suivre les ordres de la reine, sa mère, et pour mériter les respects des Espagnols, ne parlait jamais, quand il se trouvait auprès d'une femme qui lui plaisait, oubliait son métier et parlait à peu près comme un autre homme qui aurait passé pour fort sérieux.

 

Mais ce n'était point la présence du roi dans son cercle qui rendait la princesse de Bissignano si heureuse à la cour : c'était les attentions continuelles du jeune Gennarino, des marquis de Las Flores. Ces marquis étaient fort nobles, puisqu'ils appartenaient à la famille Medina Celi d'Espagne, d'où ils étaient venus à Naples, il n'y avait guère qu'un siècle. Mais le marquis, père de don Gennarino, passait pour le gentilhomme de la cour le moins riche. Son fils n'avait que vingt-deux ans, il était élégant, beau, mais il y avait dans sa physionomie quelque chose de grave et de hautain qui trahissait son origine espagnole. Depuis qu'il ne manquait à aucune fête de la cour, il déplaisait à Rosalinde, dont il était passionnément amoureux, mais à laquelle il se gardait bien d'adresser jamais une parole, dans la crainte de voir la princesse sa belle-mère cesser tout à coup de l'amener à la cour.

 

Pour éviter cet accident qui eût été terrible pour son amour, il faisait une cour assidue à la princesse. C'était une femme un peu forte (il est vrai qu'elle avait trente-quatre ans), mais son caractère, toujours passionné pour quelque chose, toujours enjoué, lui donnait l'air jeune. Ce caractère servait les projets de Gennarino qui, à tout prix, voulait se corriger de cet air hautain et dédaigneux qui déplaisait à Rosalinde.

 

Gennarino ne lui avait pas adressé trois fois la parole, mais aucun des sentiments de Rosalinde n'étaient un mystère pour lui : lorsqu'il cherchait à prendre les manières gaies, ouvertes et, même un peu étourdies, des jeunes seigneurs de la cour de France, il voyait un air de contentement dans les yeux de Rosalinde. Une fois même, il avait surpris un sourire et un geste expressif, comme il achevait de raconter devant la reine une anecdote, assez triste au fond, mais dont il avait expliqué les circonstances avec l'air tout désintéressé et nullement tragique qu'y eût mis un Français.

 

La reine, qui avait le même âge que Rosalinde, c'est-à-dire vingt ans, ne put s'empêcher de faire compliment à Gennarino sur l'absence de l'air tragique et espagnol qu'elle était charmée de ne pas avoir trouvé dans son récit. Gennarino regarda Rosalinde comme pour lui dire : «C'est dans le désir de vous plaire que je cherche à me défaire de l'air de hauteur naturel à ma famille.» Rosalinde le comprit, et sourit de telle façon que si Gennarino n'eût pas été éperdument amoureux lui-même, il eût bien compris qu'il était aimé.

 

La princesse de Bissignano ne perdait des yeux la belle figure du jeune homme, mais elle n'avait garde de deviner ce qui se passait en lui : elle n'avait pas l'âme qu'il faut pour saisir les choses de cette finesse; la princesse n'allait pas plus loin que la contemplation de la finesse des traits et de la grâce presque féminine de toute la personne de Gennarino. Ses cheveux, qu'il portait longs selon la mode que don Carlos avait apportée d'Espagne, étaient d'un blond chatoyant, et leurs boucles dorées retombaient sur son cou mince et gracieux comme celui d'une jeune fille.

 

A Naples, il n'est pas rare de rencontrer des yeux d'une forme magnifique et qui rappelle celle des plus belles statues grecques; mais ces yeux n'expriment que le contentement d'une bonne santé, ou tout au plus une nuance de menace; jamais l'air hautain que Gennarino ne pouvait s'empêcher d'avoir encore quelquefois n'allait jusqu'à la menace. Quand ses yeux se permettaient de regarder longuement Rosalinde, ils prenaient l'expression de la mélancolie, et même un observateur délicat eût pu conclure qu'il avait un caractère faible et incertain, quoique dévoué jusqu'à la folie. Ce trait était assez difficile à deviner, ses larges sourcils souvent rapprochés amortissaient l'éclat et la douceur de ses yeux bleus.

 

Le roi, qui ne manquait point de finesse quand son coeur était pris, remarqua fort bien que les yeux de Rosalinde, dans les moments où ils n'espéraient pas être observés par sa belle-mère, qu'elle craignait beaucoup, se fixaient avec complaisance sur les beaux cheveux de Gennarino. Elle n'osait pas s'arrêter de même sur ses yeux bleus, elle eût craint d'être surprise dans cette singulière occupation.

 

Le roi eut la magnanimité de n'être pas jaloux de Gennarino; peut-être aussi croyait-il qu'un roi jeune, généreux et victorieux ne doit pas craindre de rivaux. Un observateur délicat n'eût pas loué avant tout cette beauté parfaite des plus belles médailles siciliennes que l'on admirait généralement dans Rosalinde, elle avait plutôt un de ces visages qu'on n'oublie jamais. On pouvait dire que son âme éclatait sur son front, dans les contours délicats de la bouche la plus touchante. Sa taille était frêle et élancée comme si elle eût trop vite grandi; il y avait même dans son geste, dans ses attitudes, encore quelque chose de la grâce de l'enfance, mais sa physionomie annonçait une intelligence vive et surtout un esprit gai qui se rencontre bien rarement avec la beauté grecque et empêche cette sorte de niaiserie attentive que l'on peut quelquefois lui reprocher. Ses cheveux noirs descendaient en larges bandeaux sur ses joues, elle avait des yeux couronnés de longs sourcils, et c'était ce trait qui avait séduit le roi et à la louange duquel il revenait souvent.

 

Don Gennarino avait un défaut marqué dans le caractère, il était sujet à s'exagérer les avantages de ses rivaux et alors il devenait jaloux jusqu'à la fureur; il était jaloux du roi don Carlos, malgré tous les soins que prenait Rosalinde pour lui faire comprendre qu'il ne devait pas être jaloux de ce puissant rival. Gennarino pâlissait tout à coup lorsqu'il entendait le roi dire quelque chose de vraiment aimable devant Rosalinde. C'est par un principe de jalousie que Gennarino trouvait tant de plaisir à être le plus possible avec le roi : il étudiait son caractère et les signes d'amour pour Rosalinde qui pourraient lui échapper. Le roi prit cette assiduité pour de l'attachement et s'en laissa charmer.

 

Gennarino était également jaloux du duc Vargas del Pardo, grand chambellan et favori intime de don Carlos, qui autrefois lui avait été si utile dans la nuit qui précéda la bataille de Velletri. Ce duc passait pour le seigneur le plus riche de la cour de Naples. Tous ces avantages étaient ternis par son âge : il avait soixante-huit ans; ce désavantage ne l'avait point empêché de devenir amoureux de la belle Rosalinde. Il est vrai qu'il était fort bel homme, qu'il montait à cheval avec beaucoup de grâce; il avait des idées de dépenses fort bizarres et prodiguait sa fortune avec une rare générosité. La bizarrerie de ces dépenses, qui étonnaient toujours, contribuait aussi à le rajeunir et renouvelait sans cesse sa faveur auprès du roi. Ce duc voulait faire de tels avantages à sa femme dans le contrat qu'il comptait présenter au prince de Bissignano qu'il mettrait celui-ci dans l'impossibilité de refuser.