Mémoires d'un touriste
Voyage en Bretagne et en Normandie
Rien de plus désagréable en France que
le moment où le bateau à vapeur arrive: chacun veut saisir sa malle ou ses
paquets, et renverse sans miséricorde la montagne d'effets de tous genres élevée
sur le pont. Tout le monde a de l'humeur, et tout le monde est grossier.
Ma pauvreté m'a sauvé de cet embarras:
j'ai pris mon sac de nuit sous le bras, et j'ai été un des premiers à passer la
planche qui m'a mis sur le pavé de Nantes. Je n'avais pas fait vingt pas à la
suite de l'homme qui portait ma valise, que j'ai reconnu une grande ville. Nous
côtoyions une belle grille qui sert de clôture au jardin situé sur le quai,
devant la Bourse. Nous avons monté la rue qui conduit à la salle de spectacle.
Les boutiques, quoique fermées pour la plupart, à neuf heures qu'il était alors,
ont la plus belle apparence; quelques boutiques de bijouterie éclairées
rappellent les beaux magasins de la rue Vivienne. Quelle différence, grand Dieu!
avec les sales chandelles qui éclairent les sales boutiques de Tours, de
Bourges, et de la plupart des villes de l'intérieur! Ce retour dans le monde
civilisé me rend toute ma philosophie, un peu altérée, je l'avoue, par le froid
au mois de juin, et par le bain forcé de deux heures auquel j'ai été soumis ce
matin. D'ailleurs le plaisir des yeux ne m'a point distrait des maux du corps.
Je m'attendais à quelque chose de comparable, sinon aux bords du Rhin à Coblentz,
du moins à ces collines boisées des environs de Villequier ou de la Meilleraye
sur la Seine. Je n'ai trouvé que des îles verdoyantes et de vastes prairies
entourées de saules. La réputation qu'on a faite à la Loire montre bien le
manque de goût pour les beautés de la nature, qui caractérise le Français de
l'ancien régime, l'homme d'esprit comme Voltaire ou La Bruyère. Ce n'est guère
que dans l'émigration, à Hartwell ou à Dresde, qu'on a ouvert les yeux aux
beautés de ce genre. J'ai ouï M. Le duc de M... parler fort bien de la manière
d'arranger Compiègne.
Je suis logé dans un hôtel magnifique,
et j'ai une belle chambre qui donne sur la place Graslin, où se trouve aussi la
salle de spectacle. Cinq ou six rues arrivent à cette jolie petite place, qui
serait remarquable même à Paris.
Je cours au spectacle, j'arrive au
moment où Bouffé finissait le Pauvre Jacques. En voyant Bouffé, j'ai cru
être de retour à Paris; Bouffé, de bien loin, à mes yeux, le premier acteur de
notre théâtre. Il est l'homme de ses rôles, et ses rôles ne sont pas lui. Vernet
a sans doute du naturel et de la vérité, mais c'est toujours le même nigaud naïf
qui nous intéresse à lui par son caractère ouvert et par sa franchise. A mesure
que ces qualités deviennent plus impossibles dans le monde, on aime davantage à
les retrouver au théâtre.
Le Pauvre Jacques est une bien
pauvre pièce; mais ce soir, dans le dialogue du père avec la fille, je trouvais
le motif d'un duo que Pergolèse aurait pu écrire; il écraserait tous les
compositeurs actuels, même Rossini. Il faudrait quelque chose de plus profond
que le quartetto de Bianca e Faliero (c'est le chef-d'oeuvre d'un homme
d'esprit faisant de la sensibilité). Les acteurs des Français, quand ils
marchent sur les planches, me font l'effet de gens de fort bonne compagnie et de
manières très distinguées, mais que le hasard a entièrement privés d'esprit.
Chez eux, l'on se sent envahi peu à peu par un secret ennui que l'on ne sait
d'abord à quoi attribuer. En y réfléchissant, on s'aperçoit que mademoiselle
Mars, leur modèle à tous, ne saurait exprimer aucun mouvement un peu vif de
l'âme, il ne lui est possible que de vous donner la vision d'une femme de très
bonne compagnie. Par moments, elle veut bien faire les gestes d'une folle, mais
en ayant soin de vous avertir, par un petit regard fin, qu'elle ne veut point
perdre à vos yeux toute sa supériorité personnelle sur le rôle qu'elle joue.
Quelle dose de vérité faut-il admettre
dans les beaux-arts? Grande question. La cour de Louis XV nous avait portés à
échanger la vérité contre l'élégance, ou plutôt contre la distinction: nous
sommes arrivés à l'abbé Delille, le tiers des mots de la langue ne pouvaient
plus être prononcés au théâtre; de là nous avons sauté à Walter Scott et à
Béranger.
Si Amalia Bettini et Domeniconi, ces
grands acteurs de l'Italie, pouvaient jouer en français, Paris serait bien
étonné. Je pense que, pour se venger, il les sifflerait. Puis quelqu'un
découvrirait que l'on reconnaît à chaque pas dans les salons les caractères
qu'ils ont représentés au théâtre.
J'étais tellement captivé par la façon
dont Bouffé faisait valoir cette méchante pièce du Pauvre Jacques, que
j'ai oublié de regarder l'apparence de la société bretonne. La salle était
comble.
Ce n'est qu'en sortant que je me suis
rappelé la physionomie de mademoiselle de Saint-Yves de l'Ingénu: une
jeune Bretonne aux yeux noirs et à l'air, non pas résolu, mais courageux, qui
sortait d'une loge de rez-de-chaussée et a donné le bras à son père, a
représenté à mes yeux les héroïnes de la Vendée. Je déteste l'action de se
réunir à l'étranger pour faire triompher son parti; mais cette erreur est
pardonnable chez des paysans, et quand elle dure peu. J'admire de toute mon âme
plusieurs traits de dévouement et de courage qui illustrèrent la Vendée.
J'admire ces pauvres paysans versant leur sang pour qu'il y eût à Paris des
abbés commendataires, jouissant du revenu de trois ou quatre grosses abbayes
situées dans leur province, tandis qu'eux mangeaient des galettes de sarrasin.
On pense bien que je n'ai pas écrit
hier soir toutes ces pages de mon journal, j'étais mort de fatigue en revenant
du spectacle et du café à minuit et demi.
Ce matin, dès six heures, j'ai été
réveillé par tous les habits de la maison que les domestiques battaient devant
ma porte à grands coups de baguette, et en sifflant à tue-tête. Je m'étais
cependant logé au second, dans l'espoir d'éviter le tapage. Mais les provinciaux
sont toujours les mêmes; c'est en vain qu'on espère leur échapper. Ma chambre a
des meubles magnifiques, je la paye trois francs par jour; mais, dès six heures
du matin, on m'éveille de la façon la plus barbare. Comme en sortant je disais
au premier valet de chambre, d'un air fort doux, que peut-être l'on pourrait
avoir une pièce au rez-de-chaussée pour battre les habits, il m'a fait des yeux
atroces et n'a pas répondu, et, en vrai Français, il m'en voudra toute sa vie de
ce qu'il n'a rien trouvé à me dire.
Heureusement notre correspondant de
cette ville est un ancien Vendéen; c'est encore un soldat, et ce n'est point un
marchand. Il a vu le brave Cathelineau, pour lequel j'avoue que j'ai un faible;
il m'a dit que le portrait lithographié que je venais d'acheter ne lui ressemble
en aucune façon. C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai accepté son invitation
à dîner pour ce soir.
Plein de ces idées de guerre civile, à
peine mes affaires expédiées, je suis allé voir la cachette de madame la
duchesse de Berry: c'est dans une maison près de la citadelle. Il est étonnant
qu'on n'ait pas trouvé plus tôt l'héroïque princesse; il suffisait de mesurer la
maison par-dehors et par-dedans, comme les soldats français le faisaient à
Moscou pour trouver les cachettes. Sur plusieurs parties de la forteresse, j'ai
remarqué des croix de Lorraine.
Je suis monté à la promenade qui est
tout près, et qui domine la citadelle et le cours de la Loire. Le coup d'oeil
est assez bien. Assis sur un banc voisin du grand escalier qui descend vers la
Loire, je me rappelais les incidents de la longue prison que subit en ce lieu le
fameux cardinal de Retz, l'homme de France qui, à tout prendre, a eu le plus
d'esprit. On ne sent pas comme chez Voltaire des idées courtes, et il ose dire
les choses difficiles à exprimer.
Je me rappelais son projet d'enlever sa
cousine, la belle Marguerite de Retz: il voulait passer avec elle en Hollande,
qui était alors le lieu de refuge contre le pouvoir absolu du roi de France. «
Mademoiselle de Retz avait les plus beaux yeux du monde, dit le cardinal (1) [1.
Page 17, édition Michaud, 1837.]; mais ils n'étaient jamais si beaux que quand
ils mouraient, et je n'en ai jamais vu à qui la langueur donnât tant de grâces.
Un jour que nous dînions ensemble chez une dame du pays, en se regardant dans un
miroir qui était dans la ruelle, elle montra tout ce que la morbidezza des
Italiennes a de plus tendre, de plus animé et de plus touchant. Mais par malheur
elle ne prit pas garde que Palluau, qui a été depuis le maréchal de Clérambault,
était au point de vue du miroir », etc.
Ce regard si tendre observé par un
homme d'esprit donna des soupçons si décisifs, car ce regard ne pouvait pas
être un original, que le père du futur cardinal se hâta de l'enlever et le
ramena à Paris.
J'ai passé deux heures sur cette
colline. Il y a là plusieurs rangs d'arbres et des statues au-dessous de la
critique. Dans le bas, vers la Loire, j'ai remarqué deux ou trois maisons qu'une
ville aussi riche et aussi belle que Nantes n'aurait pas dû laisser bâtir. Mais
les échevins qui administrent nos villes ne sont pas forts pour le beau,
voyez ce qu'ils laissent faire sur le boulevard à Paris! En Allemagne, les plus
petites villes présentent des aspects charmants; elles sont ornées de façon à
faire envie au meilleur architecte, et cela sans murs, sans constructions, sans
dépenses extraordinaires, uniquement avec du soleil et des arbres: c'est que les
Allemands ont de l'âme. Leur peinture par M. Cornélius n'est pas bonne, mais ils
la sentent avec enthousiasme; pour nous, nous tâchons de comprendre la nôtre à
grand renfort d'esprit.
Les arbres de 1a promenade de Nantes
sont chétifs; on voit que la terre ne vaut rien. Je vais écrire une idée qui
ferait une belle horreur aux échevins de Nantes, si jamais elle passait sous
leurs yeux. Ouvrir de grandes tranchées de dix pieds de profondeur dans les
contre-allées de leur promenade, et les remplir avec d'excellent terreau noir
que l'on irait chercher sur les bords de la Loire.
Le long de cette promenade, au levant,
règne une file de maisons qui pourraient bien être tout à fait à la mode pour
l'aristocratie du pays: elles réunissent les deux grandes conditions, elles sont
nobles et tristes. Elles ont d'ailleurs le meilleur air dans le sens physique du
mot. J'ai suivi l'allée d'arbres jusqu'à l'extrémité opposée à la Loire, je suis
arrivé à une petite rivière large comme la main, sur laquelle il y avait un
bateau à vapeur en fonctions. On m'a dit que cette rivière s'appelait l'Erdre:
j'en suis ravi; voilà une rime pour le mot perdre, que l'on nous disait
au collège n'en point avoir.
En suivant jusqu'à la Loire les bords
de cette rivière au nom dur, j'ai vu sur la gauche un grand bâtiment gallo-grec,
d'une architecture nigaude comme l'école de médecine à Paris: c'est la
préfecture. Sur l'Erdre, j'ai trouvé des écluses et des ponts. On remplace à
force les mauvaises maisons en bois du seizième siècle par de fort beaux
édifices en pierre et à trois étages. Il y a ici un autre ruisseau: la
Sèvre-Nantaise.
Arrivé sur le quai de la Loire,
d'ailleurs fort large et fort animé, j'ai trouvé pour tout ornement une seule
file de vieux ormes de soixante pieds de haut plantés au bord de la rivière,
vis-à-vis des maisons. Cela est du plus grand effet. La forme singulière de
chaque arbre intéresse l'imagination, et plusieurs des maisons ont quelque style
et surtout une bonne couleur.
J'ai vu arriver un joli bateau à
vapeur; il vient de Saint-Nazaire, c'est-à-dire de la mer, à huit lieues d'ici.
Je compte bien en profiter un de ces jours.
Ce beau quai, si bien orné et à si peu
de frais, est parcouru en tous sens par des gens affairés; c'est toute
l'activité d'une grande ville de commerce. Il y a deux omnibus: l'un blanc et
l'autre jaune; les conducteurs sont de jeunes paysannes de dix-huit ans; le prix
est de trois sous.
Je suis monté dans l'omnibus, et ne me
suis arrêté que là où il s'arrêtait lui-même. Le caractère de la jeune fille
conducteur est mis à l'épreuve à chaque instant par des plaisanteries ou des
affaires. C'est plaisant. On arrête tout près d'une suite de chantiers. J'ai
suivi des gamins qui couraient: on était sur le point de lancer dans le fleuve
un navire de soixante tonneaux; l'opération a réussi. J'ai eu du regret de ne
pas avoir demandé à monter dans le bâtiment, j'aurais accroché une sensation;
peut-être un peu de peur au moment où le navire plonge le bec dans l'eau. Je
l'ai vu glisser majestueusement sur ses pièces de bois, et ensuite entrer dans
les flots pour le reste de ses jours. J'étais environné de jeunes mères de
famille, dont chacune avait quatre ou cinq marmots qui tous semblaient du même
âge; j'ai cherché à lier conversation avec un vieux douanier, mon camarade,
spectateur comme moi, mais il n'avait pas d'idées.
Le bonheur de Nantes, c'est qu'elle est
située en partie sur un coteau qui, prenant naissance au bord de la Loire, sur
la rive droite et au nord, s'en éloigne de plus en plus en formant avec le
fleuve un angle de trente degrés peut-être. Les chantiers où je suis occupent la
première petite plaine qui se trouve entre la Loire et le coteau. Mais cette
Loire n'est point large comme le Rhône à Lyon; Nantes est placée sur un bras
fort étroit; ce fleuve, là comme ailleurs, est toujours gâté par des îles.
Vis-à-vis des chantiers, ce bras de la Loire est rejoint par un autre beaucoup
plus large. J'ai pris une barque pour le remonter, mais j'avais du malheur
aujourd'hui. Pour toute conversation, mon vieux matelot m'a demandé dix sous
pour boire une bouteille de vin, ce qui ne lui était pas arrivé, dit-il, depuis
quinze jours. C'est sans doute un mensonge, le litre de vin coûtant cinq
centimes à Marseille, doit revenir à quinze centimes tout au plus sur les côtes
de Bretagne; mais peut-être l'impôt est-il excessif. Nos lois de douane sont si
absurdes!
J'ai trouvé le second bras de la Loire
obstrué par des piquets qui sortent de l'eau, et forment comme de grands V
majuscules, la pointe tournée vers la mer, ce sont des filets pour prendre des
aloses.
En remontant ce second bras de la
Loire, je suis arrivé à un pont; je me suis hâté de quitter mon bateau, et de
monter sur ce pont qui est fort laid et peut être élevé de quarante pieds
au-dessus de l'eau. Un omnibus trottait, s'éloignant de Nantes; j'y suis entré,
et bientôt nous avons passé sur une troisième branche du fleuve. De ma vie je
n'ai été si cruellement cahoté: la rue qui unit les trois ponts sur la Loire est
horriblement pavée. J'en conclus que Nantes n'a pas un maire comme celui de
Bourges.
Je me suis hâté de venir m'habiller; il
fallait aller dîner chez M. R... Comme Bouffé ne jouait pas, je suis resté dans
le salon jusqu'à neuf heures et demie, et je crois que, quand même mon ami
Bouffé eût joué, j'aurais tenu bon chez mon hôte jusqu'à ce qu'on m'eût chassé.
J'étais affamé de parler; voici bien huit jours que je vis en dehors de la
société, comme un misanthrope, ne lui demandant que les avantages matériels
qu'elle procure: les spectacles, les bateaux à vapeur et la vue de son activité.
C'est ainsi que j'ai quelque idée de vivre à Paris, s'il m'arrive de vieillir en
Europe. La comédie de tous les moments que représentent les Français actuels me
donne mal à la tête.
Au reste, quand même je n'eusse pas eu
cette rage de parler, j'aurais été charmé des cinq ou six braves Bretons avec
lesquels mon correspondant m'a fait faire connaissance.
Sa femme et sa jeune fille de quatorze
ans, encore enfant, ont fait ma conquête tout d'abord: ce sont des êtres
naturels; la fille, peu jolie, mais charmante, est un peu volontaire, comme
un enfant gâté. A dîner, elle voulait avoir toutes les écrevisses du pâté chaud
obligé, sous prétexte qu'on les lui donne quand la famille est seule. Madame
R... serait encore fort bien de mise si elle le voulait; mais elle commence à
voir les choses du côté philosophique, c'est-à-dire triste, comme il convient à
une femme de trente-six ans, fort honnête sans doute, mais qui n'est plus
amoureuse de son mari. Quant à moi, dans mes idées perverses, je lui
conseillerais fort de prendre un petit amant, cela ne ferait de mal à personne,
et retarderait de dix ans peut-être l'arrivée de la méchanceté et le départ des
idées gaies de la jeunesse. C'est une maison où j'irais tous les jours si je
devais rester à Nantes.
Je serais un grand fou, si je donnais
ici au lecteur toutes les anecdotes curieuses et caractéristiques qui ont amusé
la soirée: je publierai cela dans dix ans. Elles montrent la société sous un
drôle de jour; et c'est bien pour le coup,si je succombais à la tentation de les
hasarder devant le public, que je serais tout à la fois un légitimiste, un
républicain farouche et un jésuite.
Un de ces récits montre sous le plus
beau jour le caractère juste du brave général Aubert Dubayet de Grenoble, qui
vint en Vendée avec la garnison de Mayence; il fut ami intime de mon père.
J'ai d'ailleurs de grandes objections
contre les anecdotes qui n'arrivent pas bien vite à un mot plaisant, et qui
s'avisent de peindre le coeur humain comme les anecdotes des Italiens ou de
Plutarque: racontées, elles ne semblent pas trop longues; imprimées, elles
occupent cinq ou six pages, et j'en ai honte.
Du temps de Machiavel, ministre
secrétaire d'État de la pauvre république de Florence, minée par l'argent du
pape, on voulut envoyer un ambassadeur à Rome, sur quoi Machiavel leur dit.
-- S'io vo chi sta? S'io sto chi va
(2)? [2. Si j'y vais, qui reste ici? Si je reste, qui y va.]
Notre féodalité contemporaine a-t-elle un mot comparable ? La liberté a donné de l'esprit aux Italiens dès le dixième siècle (3) [3. N'en croyez sur l'Italie que les Annales de Muratori et ses lumineuses dissertations.].
Il m'a fallu voir les cinq hôpitaux de Nantes; mais comme, grâce au ciel, le
présent voyage n'a aucune prétention à la statistique et à la science, j'en
ferai grâce au lecteur, ainsi que dans les autres villes. Je saute aussi des
idées que j'ai eues sur le paupérisme. La marine et l'armée devraient
absorber tous les pauvres enfants de dix ans qui meurent faute d'un bifteck (4).
[4. La France a autant d'habitants qu'elle peut produire ou acheter de fois
quatre quintaux de blé. Il naît toujours dans un pays plus d'enfants qu'il n'en
peut nourrir. La société perd la nourriture de tous les enfants qui meurent
avant de pouvoir travailler. Le lecteur admet-il ces idées, qui à Rodez
sembleraient de l'hébreu?] J'explique l'association de Fourier aux
personnes qui me faisaient voir un de ces hôpitaux -- leur étonnement naïf. Le
mérite non prôné par les prix Monthyon ou par les journaux reste inconnu à la
province. De là, nécessité pour l'homme de mérite de venir à Paris, autrement il
s'expose à réinventer ce qui est déjà trouvé.
Saint-Pierre, la cathédrale de Nantes,
fut construite, pour la première fois, en 555, et par saint Félix; rien ne
prouve ces deux assertions. Des fouilles récentes ont montré qu'une partie de
l'église s'appuie sur un mur romain; mais, dans l'église même, je n'ai rien vu
d'antérieur au onzième siècle. Le choeur a été arrangé au dix-huitième, c'est
tout dire pour le ridicule. Le féroce Carrier, scandalisé du sujet religieux qui
était peint à la coupole, la fit couvrir d'une couche de peinture à l'huile que
dernièrement l'on a essayé d'enlever.
Le bedeau m'a fait voir une petite
chapelle dont les parois ressemblent tout à fait à un ouvrage romain, ce sont
des pierres cubiques bien taillées.
La nef actuelle de Saint-Pierre fut
bâtie vers 1434, et remplaça la nef romane qui menaçait ruine; mais les
travaux s'arrêtèrent vers la fin du quinzième siècle, ce qui a produit
l'accident le plus bizarre. La partie gothique de l'église étant infiniment plus
élevée que le choeur qui est resté roman et timide, le clocher de l'ancienne
église est dans la nouvelle. Mais n'importe; rien de plus noble, de plus
imposant que cette grande nef. Il faut la voir surtout à la chute du jour et
seul; immobile sur mon banc, j'avais presque la tentation de me laisser enfermer
dans l'église. La révolution a ôté au caractère des bas-côtés en détruisant les
croisillons des fenêtres
Ce qui m'a le plus intéressé, et de
bien loin, à Nantes, c'est le tombeau du dernier duc de Bretagne, François II,
et de sa femme Marguerite de Foix, que l'on voit dans le transept méridional de
la cathédrale. Il fut exécuté en 1507 par Michel Colomb, et c'est un des plus
beaux monuments de la Renaissance. Il n'est peut-être pas assez élevé. On ne
connaît que cet ouvrage de ce grand sculpteur, né à Saint-Pol-de-Léon.
Les statues du prince et de sa femme
sont en marbre blanc, et couchées sur une table de marbre noir; effet dur, mais
qui par-là est bien d'accord avec l'idée de la mort telle que l'a faite la
religion chrétienne. La mort n'est souvent qu'un passage à l'enfer. Quatre
grandes figures allégoriques entourent le mausolée: la Force étrangle un dragon
qu'elle tire d'une tour; la Justice tient une épée; un mors et une lanterne
annoncent la Prudence; la Sagesse a un miroir et un compas, et le derrière de sa
tête représente le visage d'un vieillard.
Une grâce naïve, une simplicité
touchante, caractérisent ces charmantes statues; surtout elles ne sont point des
copies d'un modèle idéal toujours le même et toujours froid. C'est là le grand
défaut des têtes de Canova. Le Guide, le premier, s'avisa, vers 1570, de copier
les têtes de la Niobé et de ses filles. La beauté produisit son effet et
enchanta tous les coeurs; on y voyait l'annonce des habitudes de l'âme que les
Grecs aimaient à rencontrer. Dans le premier moment de transport, on ne
s'aperçut pas que toutes les têtes du Guide se ressemblaient, et qu'elles ne
présentaient pas les habitudes de l'âme qu'on eût aimées en 1570. Depuis ce
peintre aimable, nous n'avons que des copies de copies, et rien de plus froid
que ces grandes têtes prétendues grecques qui ont envahi la sculpture. Les
draperies des statues de Nantes sont rendues avec une rare perfection. En
France, je ne sais pourquoi, on s'est toujours bien tiré des draperies. Le
lecteur se rappelle peut-être les draperies des statues placées à Bourges au
portail méridional de la cathédrale.
Quelle différence pour les plaisirs que
nous devons à la littérature et aux beaux-arts, si l'on n'eût découvert
l'Apollon, le Laocoon et les manuscrits de Virgile et de Cicéron qu'au
dix-septième siècle, quand le feu primitif donné à la civilisation par l'infusion
des barbares commençait à manquer!
Les quatre figures de Michel Colomb
sont belles, et toutefois on observe chez elles, comme dans les madones de
Raphaël, fort antérieures à l'invention du Guide, une individualité frappante.
Un de mes amis d'hier, qui avait la
bonté de me servir de cicérone, me donne sa parole d'honneur, avec tout le feu
d'un vrai Breton, que la statue de la Justice reproduit les traits de la reine
Anne, adorée en Bretagne; les autres statues seraient également des portraits,
je le croirais sans peine.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que
l'expression de ces têtes a une teinte de moquerie assez piquante, et surtout
bien française. Voici le mécanisme à l'aide duquel Michel Colomb a obtenu cet
effet. Les yeux sont relevés vers l'angle externe, et la paupière inférieure est
légèrement convexe à la chinoise.
Ce n'est pas tout; ce mausolée est
peuplé d'une quantité de petites statues en marbre blanc qui représentent les
douze apôtres, Charlemagne, saint Louis, etc. La plupart de ces figurines sont
admirables par la naïveté des poses et la vérité; un seul mot peindra leur
mérite: elles sont absolument le contraire de la plupart des statues du temps
présent. Le guindé fait jusqu'ici le caractère du dix-neuvième siècle.
J'ai remarqué de petites pleureuses
dont la tête est en partie couverte d'un capuchon. Les mains et les têtes sont
en marbre blanc, les draperies en marbre grisâtre.
Tous les soirs, pendant le reste de mon
séjour à Nantes, lorsque mes affaires me l'ont permis, je n'ai pas manqué de
venir passer une demi-heure devant cet admirable monument. Outre sa beauté
directe, je pensais qu'il est pour la sculpture à peu près ce que Clément Marot
et Montaigne sont pour la pensée écrite. (Il faut que je garde une avenue contre
la critique, elle ne manquerait pas de s'écrier que Montaigne cite sans cesse
les auteurs anciens; je parle, moi, de ce qu'il y a de vraiment français et
d'individuel dans les idées et le style de Montaigne.)
Hier soir, en rêvant devant les statues
de Michel Colomb, je m'amusais à deviner par la pensée ce que nous eussions été
si nous n'avions jamais eu ni peintre comme Charles Lebrun, ni guide littéraire
comme La Harpe.
Toutes ces médiocrités, qui sont les
dieux des gens médiocres, nous eussent manqué si Virgile, Tacite, Cicéron et
l'Apollon du Belvédère ne nous eussent été connus qu'en l'année 1700. Nous
n'aurions point le Louis XIV de la Porte-Saint-Martin nu, orné de sa perruque,
et tenant la massue d'Hercule; nous n'aurions pas même le Louis XIV de la place
des Victoires, montant à cheval les jambes nues et en perruque; nous n'aurions
point toutes les tragédies pointues de Voltaire et de ses imitateurs,
fabriquées, ce qui est incroyable, à la prétendue imitation du théâtre grec,
souvent un peu terne à force de simplicité. Notre théâtre ressemblerait à celui
de Lope de Vega et d'Alarcon, qui eurent l'audace de peindre des coeurs
espagnols. On appelle romantiques leurs pièces bonnes ou mauvaises, parce
qu'ils cherchent directement à plaire à leurs contemporains, sans songer
le moins du monde à imiter ce qui jadis fut trouvé bon par un peuple si
différent de celui qui les entoure (5). [5. Voir Racine et Shakespeare,
brochure de 1824. Depuis, on a abandonné le mot romantisme; mais la
question n'a pas fait un pas, et ce n'est pas la faute du romantisme si
jusqu'ici il n'a rien paru qui vaille le Cid ou Andromaque. Chaque
civilisation n'a qu'un moment dans sa vie pour produire ses
chefs-d'oeuvre, et nous commençons à peine une civilisation nouvelle. Je vois
une exception à ce que dessus: Caligula, tragédie, fait connaître ce fou
couronné, et les fous qui le souffraient.]
Un prêtre de Nantes, homme de
caractère, a eu l'idée hardie d'achever la cathédrale; on va démolir le choeur
actuel qui est roman, et on en fera un nouveau, en copiant avec une
exactitude servile l'architecture de la nef.
J'aime la hardiesse de cette
entreprise; mais cependant, toujours copier ce qui plaisait jadis à une
civilisation morte et enterrée! Nous sommes si pauvres de volonté, si timides,
que nous n'osons pas nous faire cette simple question: Mais qu'est-ce qui me
plairait à moi ?
On meurt de faim à la table d'hôte de
mon hôtel, si fier de son grand escalier de pierre et de sa belle architecture
de Louis XV. Il y a des Anglais qui se servent avec une grossièreté déplaisante.
Mais j'ai découvert un restaurateur fort passable vis-à-vis le théâtre: la
maîtresse de la maison, jeune femme avenante, et d'un air simple et bon, vous
donne des conseils sur le menu du dîner. Elle me raconte que mon grand hôtel fut
fondé avec un capital réuni par des actions qui furent mises en tontine, il y a
de cela une vingtaine d'années, et les survivants ne touchent encore que le cinq
pour cent.
Le grand café, à côté des huit grandes
colonnes disgracieuses qui font la façade du théâtre, me plaît beaucoup; c'est
le centre de la civilisation gaie et de la société des jeunes gens du pays,
comme les cafés d'Italie. Je commence à y entrevoir l'excellente crème de
Bretagne. J'y déjeune longuement, lisant le journal, et mon esprit est rallégré
par les propos et les rires des petites tables voisines, déjà bien moins dignes
qu'à Paris.
Mais je serais injuste envers les
jeunes gens de la haute société de Nantes si je ne me hâtais d'ajouter que ces
messieurs portent la tête avec toute la raideur convenable, et cette tête est
ornée d'une raie de chair trop marquée; mais ils ne viennent pas au café, ce qui
est correct. « Avant 1789, me disait le comte de T..., un jeune homme bien né
pour rien au monde n'aurait voulu paraître dans un café. » Quoi de plus triste
de nos jours que le déjeuner à la maison, avec les grands-parents, et la table
entourée de domestiques auxquels on donne des ordres et que l'on gronde tout en
mangeant ? Pour moi, je ne m'ennuie jamais au café; mais aussi il a de
l'imprévu, il n'est point à mes ordres.
Ce matin à six heures, comme j'allais
prendre le bateau à vapeur pour Paimboeuf et Saint-Nazaire, ce café sur lequel
j'avais compté m'a présenté ses portes hermétiquement fermées.
L'embarquement a été fort gai: le
bateau à vapeur était arrêté au pied de cette ligne de vieux ormeaux qui donne
tant de physionomie au quai de Nantes. Nous avions sept ou huit prêtres en grand
costume, soutane et petit collet; mais ces messieurs, plus sûrs des respects,
sont déjà bien loin de la dignité revêche qu'ils montrent à Paris. A Nantes,
personne ne fait de plaisanteries à la Voltaire; lit-on Voltaire? Les abbés de
ce matin parlaient avec une grande liberté des avantages et des inconvénients de
leur état pour la commodité de la vie.
Les environs de la Loire, au sortir de
Nantes, sont agréables: on suit des yeux pendant longtemps encore la colline sur
laquelle une partie de la ville a l'honneur d'être bâtie; elle s'étend en ligne
droite toujours couverte d'arbres et s'éloignant du fleuve. Ces environs
fourmillent de maisons de campagne; l'une d'elles, construite depuis peu sur un
coteau au midi de la Loire, par un homme riche arrivant de Paris, fait contraste
avec tout ce qui l'entoure. Ce doit être une copie d'une des maisons des rives
de la Brenta: il y a du Palladio dans la disposition des fenêtres.
L'arsenal d'Indret, où la marine
fait de grandes constructions, donne l'idée de l'utile, mais n'a rien de
beau. On aperçoit en passant de grands magasins oblongs, assez bas et couverts
d'ardoises, et force bateaux à vapeur dans leurs chantiers; on voit s'élever en
tourbillonnant d'énormes masses de fumée noire. Il y a là un homme d'un vrai
mérite, M. Gingembre; mais, comme M. Amoros à Paris, il doit dévorer bien des
contrariétés.
Au total, ce trajet sur la Loire ne
peut soutenir l'ombre de la comparaison avec l'admirable voyage de Rouen au
Havre. En partant de Nantes, nous avions un joli petit vent point désagréable: à
quelques lieues de Paimboeuf il a fraîchi considérablement; le ciel s'est voilé,
le froid est survenu, et avec lui tous les désagréments de la navigation. La mer
était très houleuse et très sale vis-à-vis de Paimboeuf. Pour essayer de voir la
pleine mer, j'ai continué jusqu'à Saint- Nazaire.
C'est un lieu où mon courage n'a guère
brillé; il faisait froid, il pleuvait un peu, le vent était violent. A peine
avions-nous jeté l'ancre, que nous avons vu arriver à nous, de derrière une
jetée neuve tenant à un mauvais village garni d'un clocher pointu, une foule de
petites barques faisant des sauts périlleux sur le sommet des vagues. A tous
moments la pointe écumeuse des lames, qui se brisaient contre les bords, entrait
dans ces bateaux. Je me suis représenté que puisqu'il pleuvait, je n'aurais à
Saint-Nazaire, pour ressource unique, que quelque petit café borgne, sentant
l'humide et la pipe de la veille. Impossible de se promener, même avec un
parapluie. Ce raisonnement était bon, mais il avait le défaut de ressembler à la
peur; ce dont je ne me suis pas aperçu. J'ai répondu au capitaine, qui m'offrait
le meilleur bateau, que je ne descendrais pas; ma considération a baissé
rapidement, d'autant plus rapidement, que j'avais fait des questions savantes à
ce capitaine, qui m'avait pris pour un homme de quelque valeur.
Plusieurs femmes, mourant de peur, se
décidaient successivement à s'embarquer, et, enfin je suis resté seul avec un
vieux curé et sa gouvernante. Le curé était tellement effrayé, qu'il s'est fâché
tout rouge contre le capitaine, qui cherchait à lui prouver qu'il n'y avait pas
de danger à descendre dans un bateau pour débarquer. J'avoue que le rôle que je
jouais pendant cette discussion n'était pas brillant. J'ai passé là une heure
sur le pont, à regarder la pleine mer avec ma lorgnette, ayant froid, et tenant
avec grand peine mon parapluie ouvert, appuyé contre des cordages. Le bâtiment
dansait ferme, et donnait de temps à autre de grands coups sur le câble qui le
retenait. La mer, les rivages plats et les nuages, tout était gris et triste. Je
lisais, quand j'étais las de regarder, un petit volume in-32, le Prince,
de Machiavel.
Enfin les passagers sont venus se
rembarquer; le jeune vicaire du curé effrayé avait sauté des premiers dans une
barque pour descendre à Saint-Nazaire, ne doutant pas d'être suivi par son
patron. Il fallait voir sa figure au retour: la barque qui le ramenait était
encore à quarante pas du bateau à vapeur, que déjà il faisait des gestes
d'excuse mêlés de gestes de surprise les plus plaisants du monde. Il
voulait dire qu'il avait été surpris de ne pas voir arriver son curé, et qu'il
ne s'était embarqué que dans la conviction d'être suivi par lui. Au moment où le
petit vicaire s'épuisait en gestes, une lame s'est brisée contre sa barque, et a
rempli d'eau son chapeau tricorne qu'il tenait à la main. Je me suis rapproché
pour être témoin de l'entrevue. Le vieux curé était fort rouge, et s'est écrié
au moment où le vicaire allait parler: Certainement je n'ai pas eu peur,
etc. Ce mot a décidé de la couleur du dialogue: c'était le curé qui s'excusait;
la figure du vicaire s'est éclaircie aussitôt.
Nous sommes revenus vis-à-vis de
Paimboeuf. Comme le bateau s'arrêtait quelques minutes, je suis descendu, et
j'ai couru la ville; j'avais toutes les peines du monde à maintenir mon
parapluie contre le vent. Cette ville est composée de petites maisons en
miniature, fort basses, fort propres, et qui ont à peine un premier étage: on se
croirait dans un des bourgs situés sur la Tamise, de Ramsgate à Londres.
Je suis rentré bien mouillé dans le
bateau; je me suis consolé avec du café. Une heure après le temps s'est
éclairci, les nuages ont pris une belle teinte de rouge, et nous avons eu une
soirée superbe pour notre retour à Nantes. J'ai trouvé les maisons de campagne
beaucoup plus belles que le matin J'ai remarqué un costume national parmi les
paysannes qui étaient aux secondes places. Les paysans sont vêtus de bleu, et
portent de larges culottes et de grands cheveux coupés en rond à la hauteur de
l'oreille, ce qui leur donne un air dévot.
Un monsieur fort âgé, qui s'est
embarqué à Paimboeuf, et qui parle fort bien de la Vendée, me raconte que le 29
juin 1793 cinquante mille Vendéens, sous les ordres de Cathelineau, qu'ils
venaient d'élire général en chef pour apaiser les jalousies des véritables
généraux, attaquèrent Nantes, où commandaient Canclaux et Beysser. L'attaque eut
lieu par la rive droite de la Loire; le combat commença sur neuf points à la
fois, il y eut de part et d'autre des prodiges de valeur. Enfin l'artillerie
républicaine, que les canonniers vendéens, simples paysans, ne surent pas
démonter, fit un ravage horrible dans les rangs de ces braves gens: repoussés de
toutes parts, Ils opérèrent leur retraite emportant avec eux leur général en
chef, Cathelineau, blessé à mort. Dans cet assaut, la garde nationale de Nantes
se montra très ferme. La guerre civile dura encore assez longtemps dans ces
environs, et ne finit que le 29 mars 1795, jour où Charrette fut fusillé à
Nantes; il y eut d'étranges trahisons que je ne veux pas raconter, et que
d'ailleurs je connais depuis trois jours.
J'écoutais ce récit avec d'autant plus d'intérêt, que, quoi que ce monsieur voulût dire, il était évident pour moi, par plusieurs particularités, que j'avais affaire à un témoin oculaire. Je ne lui ai point caché qu'un des meneurs de la Convention, qui venait souvent chez mon père, nous avait dit plusieurs fois qu'à deux époques différentes, et dont il donnait la date précise, la Vendée avait pu marcher sur Paris et anéantir la République. Il ne manqua à ce parti qu'un prince français, qui se mit franchement à sa tête, en imitant d'avance madame la duchesse de Berry.
Hier, vers les quatre heures, par une soirée superbe, comme le bateau, remontant
rapidement la Loire, passait en revue les maisons de campagne et les longues
files de saules et d'acacias monotones qui peuplent les environs du fleuve, on
arrête la machine pour donner audience à un petit bateau qui amène des
voyageurs. Le premier qui paraît sur le pont est un prêtre en petit collet;
ensuite viennent deux femmes plus ou moins âgées, la quatrième personne était
une jeune fille de vingt ans avec un chapeau vert.
Je suis resté immobile et ébahi à
regarder; ce n'était rien moins qu'une des plus belles têtes que j'aie
rencontrées de ma vie; si elle ressemble à quelque parangon de beauté
déjà connu, c'est à la plus touchante des vertus dont Michel Colomb a
orné le tombeau du duc François à la cathédrale de Nantes.
J'ai jeté mon cigare dans la Loire,
apparemment avec un mouvement ridicule de respect, car les femmes âgées m'ont
regardé. Leur étonnement me rappelle à la prudence, et je m'arrange de façon à
pouvoir contempler la vertu de Michel Colomb sans être contrarié par le regard
méchant des êtres communs. Mon admiration s'est constamment accrue tout le temps
qu'elle a passé dans le bateau. Le naturel, la noble aisance, provenant
évidemment de la force du caractère et non de l'habitude d'un rang élevé,
l'assurance décente, ne peuvent assez se louer.
Cette figure est à mille lieues de la
petite affection des nobles demoiselles du faubourg Saint-Germain, dont la tête
change d'axe vertical à tous moments. Elle est encore plus loin de la beauté des
formes grecques. Les traits de cette belle Bretonne au chapeau vert sont au
contraire profondément français. Quel charme divin! n'être la copie de rien au
monde! donner aux yeux une sensation absolument neuve! Aussi mon admiration ne
lui a pas manqué; j'étais absolument fou. Les deux heures que cette jeune fille
a passées dans le bateau m'ont semblé dix minutes.
A peine ai-je pu former ce
raisonnement: mon admiration est fondée sur la nouveauté. Je n'ai pu avoir
d'autre sensation que l'admiration la plus vive mêlée d'un profond étonnement,
jusqu'au moment où cette demoiselle, accompagnée des deux femmes âgées et du
prêtre, est débarquée à Nantes avec tout le monde.
En vain ma raison me disait qu'il
fallait parler de la première chose venue à l'ecclésiastique, et que bientôt je
me trouverais en conversation réglée avec les dames; je n'en ai pas eu le
courage. Il eût fallu me distraire de la douce admiration qui échaudait mon
coeur, pour songer aux balivernes polies qu'il convenait d'adresser au prêtre.
J'avoue qu'au moment du débarquement
j'ai eu à me faire violence pour ne pas suivre ces dames de loin, ne fût-ce que
pour voir quelques instants de plus les rubans verts du chapeau. Le fait est que
pendant deux heures je n'ai pu trouver un défaut à cette figure céleste, ni dans
ce qu'elle disait, et que j'entendais fort bien, une raison pour la moins aimer.
Elle consolait la plupart du temps la
plus âgée des deux dames, dont le fils ou le neveu venait de manquer une
élection (peut-être pour une municipalité).
« Les choses qu'il aurait dû faire par
le devoir de sa place auraient peut-être blessé la façon de penser de
quelques-uns de ses amis », disait l'adorable carliste, car en Bretagne la
couleur du chapeau ne pouvait guère laisser de doute. Cependant je n'ai eu cette
idée que longtemps après. Un rare bon sens, et cependant jamais un mot, ni une
seule pensée qui eût pu convenir à un homme. Voilà la femme parfaite,
telle qu'on la trouve si rarement en France. Celle-ci est assez grande,
admirablement bien faite, mais peut-être avec le temps prendra-t-elle un peu
trop d'embonpoint.
Il me semblait, et je crois vrai, que
les qualités de son âme étaient bien différentes de celles que l'on trouve
ordinairement chez les femmes remarquables par la beauté. Ses sentiments,
quoique énergiques, ne paraissaient qu'autant que la plus parfaite retenue
féminine pouvait le permettre, et l'on ne sentait jamais l'effort de la retenue.
Le naturel le plus parfait recouvrait toutes ses paroles. Il fallait y songer
pour deviner la force de ses sentiments; un homme, même doué d'assez de tact,
eût fort bien pu ne pas les voir.
Le motif souverain qui, à tort ou à
raison, m'a détourné de l'idée de suivre un peu ces dames, c'est que je voyais
très bien que la demoiselle au chapeau vert s'était aperçu de l'extrême
attention que je cherchais pourtant à cacher autant qu'il était en moi: tôt ou
tard il eût fallu s'en séparer, et sans son estime.
Les traits de la Vénus de Milo
expriment une certaine confiance noble et sérieuse qui annonce bien une âme
élevée, mais peut s'allier avec l'absence de finesse dans l'esprit. Il n'en
était pas ainsi chez ma compagne de voyage: on voyait que l'ironie était
possible dans ce caractère, et c'est, je crois, ce qui me donna tout de suite
l'idée d'une des statues de Michel Colomb. Cette possibilité de voir le
ridicule, qui manque à toutes les héroïnes de roman, n'ajoutait-elle pas un prix
infini aux mouvements d'une grande âme, tels que la conversation ordinaire peut
les exprimer? Cette physionomie renvoyait bien loin le reproche de niaiserie, ou
du moins d'inaptitude à comprendre, que fort souvent la beauté grecque ne
s'occupe pas assez de chasser de l'esprit du spectateur.
C'est là, selon moi, le grand reproche
auquel la suite des siècles l'a exposée. A quoi elle pourrait répondre qu'elle a
voulu plaire aux Grecs de Périclès, et non pas à ces Français qui ont lu les
romans de Crébillon. Mais moi, qui naviguais sur la Loire, j'ai lu ces romans,
et avec le plus vif plaisir.
Après cette rencontre d'un instant, et
les illusions dont malgré moi mon imagination l'a embellie, il n'était plus au
pouvoir de rien, à Nantes, de me sembler vulgaire ou insipide.
Voici le résultat d'une longue soirée:
tout ce qui est lieu commun à Paris fait les beaux jours de la
conversation de province, et encore elle exagère. Un artiste célèbre de Paris a
cinq enfants, le provincial lui en donne huit, et se montre fier d'être aussi
bien instruit. Un ministre a-t-il économisé cinq cent mille francs sur ses
appointements, le provincial dit deux millions. C'est ce que j'ai bien vu ce
soir dans les conversations amenées par le spectacle. On donnait la première
représentation à Nantes de la Camaraderie. J'étais dans une loge avec des
personnes de ma connaissance; profond étonnement de ces provinciaux. Quoi! l'on
ose parler ainsi d'une chambre des députés! de cette chambre qui, avant
1830, distribuait tous les petits emplois de mille francs, et les enlevait
barbarement aux vingt années de service qui n'ont pas un vote à donner! Après la
stupéfaction, qui d'abord prenait bien une grande minute, on applaudissait avec
folie aux épigrammes si naïves de M. Scribe. Sans se l'avouer, ces pauvres
provinciaux sont bien las de ce qu'ils louent avec le plus d'emphase, les pièces
taillées sur l'ancien patron, et qui ne se lassent pas d'imiter Destouches et le
Tyran domestique. Ils admirent, mais ils ne louent pas encore le seul
homme de ce siècle qui ait eu l'audace de peindre, en esquisses il est vrai, les
moeurs qu'il rencontre dans le monde, et de ne pas toujours imiter uniquement
Destouches et Marivaux. On reprochait ce soir à la Camaraderie de faire
faire une élection en vingt-quatre heures; c'est blâmer l'auteur, en d'autres
termes, de ne s'être pas exposé à dix affaires désagréables, dont la première
eût été décisive; la police eût arrêté la pièce tout court.
Certes elle n'eût pas laissé
représenter exactement le mécanisme des élections avant 1830. (Songez à
celles de votre département, que vous connaissez peut-être.)
Du temps de Molière, les bourgeois
osaient affronter le ridicule. Louis XIV voulut que personne ne pensât sans sa
permission, et Molière lui fut utile. Il a inoculé la timidité aux bourgeois;
mais depuis qu'ils s'exagèrent le pouvoir du ridicule, la comédie n'a plus de
liberté. Les calicots, sous Louis XVIII je crois, voulurent battre Brunet, et il
y eut une charge de cavalerie dans le passage des Panoramas. Nous sommes fort en
arrière de ce que Louis XIV permettait. Un détail va prouver ma thèse: n'est-il
pas vrai qu'il y aurait bien moins de gens offensés par la peinture exacte, et
même satirique si l'on veut, des tours de passe-passe qui avant 1830
escamotaient une élection, que par les faits et gestes du Tartufe, qui,
sous Louis XIV, dévoilaient et gênaient les petites affaires de toute une classe
de la société? Classe nombreuse qui comptait des duchesses et des portières.
Tartufe fut si dangereux, et frappa si juste le moyen de fortune des gens de
ce parti, que le célèbre Bourdaloue se mit en colère, et La Bruyère, pour plaire
à son protecteur Bossuet, fut obligé de blâmer Molière, du moins sous le rapport
littéraire.
Aujourd'hui il n'y a qu'une voix dans
la société pour se moquer des friponneries électorales antérieures à 1830; mais
M. Scribe ne jouit pas, pour les montrer en action sur le théâtre, de la moitié
de la liberté que Molière avait pour se moquer des faux dévots.
Ainsi, chose singulière! et qui eût
bien étonné d'Alembert et Diderot, il faut un despote pour avoir la liberté dans
la comédie, comme il faut une cour pour avoir des ridicules bien comiques et
bien clairs. En d'autres termes, dès qu'il n'y a plus pour chaque état un
modèle mis en avant par le roi (6) [6. C'est en ce sens que Molière fut un
écrivain gouvernemental; aussi mourut-il avec soixante mille livres de rente.],
et que tout le monde veut suivre, on ne peut plus montrer au public des gens qui
se trompent plaisamment, en croyant suivre le ton parfait. Tout se réunit donc
contre le pauvre rire, même les cris des demi-paysans qui se scandalisent
de l'invraisemblance. Une élection improvisée en douze heures! et par un
journal! Hé! messieurs, il ne faut que six mois à un journal de huit mille
abonnés pour faire un grand homme!
Voici textuellement ce que m'a dit ce
soir un vieil officier républicain blessé à la bataille du Mans, et aujourd'hui
marchand quincailler:
« Par soi, le vulgaire ne peut
comprendre que les choses basses. Il ne commence à se douter qu'un homme est
grand qu'en voyant qu'au bout d'un siècle ou deux il n'a point de successeur.
Ainsi fait-il pour Molière. Ce que les années 1836 et 1837 ont vu faire
d'efforts inutiles en Espagne, commence à faire penser au petit-bourgeois
qu'après tout Carnot et Danton valaient peut-être quelque chose, quoique non
titrés. »
Je lui réponds: L'énergie semée par les
exploits qui vous ont coûté un bras ne dépasse guère pour le moment la fortune
de quinze cents livres de rente. Au-dessus, on a encore horreur de tout ce qui
est fort; mais le Code civil arrive rapidement à tous les millionnaires, il
divise les fortunes, et force tout le monde à valoir quelque chose et à vénérer
l'énergie.
Avant-hier on m'a fait dîner avec un
homme aux formes herculéennes, riche cultivateur des environs de la
Nouvelle-Orléans; ce monsieur est comme l'ingénu, il va à la chasse aux
grives, et leur emporte la tête avec une balle, pour ne pas gâter le gibier,
dit-il. Je n'ai pas cru un mot de ce conte, moi qui me pique de bien tirer.
L'Américain s'en est aperçu, et ce matin nous sommes sortis ensemble; il a tué
sept moineaux ou pinsons, toujours à balle franche. Il a enlevé la tête à deux
merles; mais, comme les balles vont loin, et qu'il fallait prendre de grandes
précautions, nous avons regretté de n'être pas dans une forêt du nouveau monde,
et mon nouvel ami a quitté sa carabine. Le canon est fort long et les balles de
très petit calibre; on charge assez rapidement. Avec un fusil et du petit plomb,
l'Américain a tué toutes les bécassines qui se sont présentées; je ne lui ai pas
vu manquer un seul coup.
M. Jam*** avait dix-sept ans en 1814,
lors de la fameuse bataille de la Nouvelle-Orléans, où cinq mille hommes de
garde nationale mirent en déroute une armée de dix mille Anglais, les meilleurs
soldats du monde, et qui venaient de se battre pendant plusieurs années contre
les Français de Napoléon.
Nous nous mettions en tirailleurs, dit
M. Jam***, et en moins d'une heure tous les officiers anglais étaient tués. Les
Anglais, toujours pédants, disaient que ce genre de guerre était immoral.
Le fait est qu'ils n'ont jamais eu la peine de relever une sentinelle, on les
frappait toutes pendant leur faction. Mais nos gens, pour arriver à portée des
sentinelles, étaient obligés de marcher à quatre pattes dans la boue; et les
Anglais, non contents du reproche d'immoralité, nous appelaient encore
chemises sales.
Le jour de la bataille, un seul homme
de l'armée anglaise (M. le colonel Régnier, né en France) put arriver jusqu'au
retranchement. Il se retournait pour appeler ses soldats, lorsqu'il tomba raide
mort. Le soir, la bataille gagnée, deux de nos gardes nationaux se disputaient
la gloire d'avoir abattu cet homme courageux.
-- Parbleu, s'écria Lambert, il y a un
moyen fort simple de vérifier la chose; je tirais au coeur.
-- Et moi je tirais à l'oeil, dit
Nibelet.
On alla sur le champ de bataille avec
des lanternes, le colonel Régnier était frappé au coeur et à l'oeil.
Trait hardi du général Jackson, qui
prend sur lui de faire fusiller deux Anglais qui venaient d'être acquittés par
un conseil de guerre. On dit que ces messieurs, sous prétexte de faire le
commerce des pelleteries, conduisaient les sauvages au combat contre les
Américains. Le fait est que dès le lendemain tous les Anglais quittent les
sauvages, qui n'osent plus se montrer devant les troupes américaines.
Le jour de la bataille de la
Nouvelle-Orléans, le général Jackson ose donner le commandement de toute son
artillerie au brave Lafitte, pirate français, lequel demande à se battre lui et
ses cinq cents flibustiers, par rancune de ce qu'il avait souffert sur les
pontons anglais. La tête de Lafitte avait été mise à prix par le gouvernement
américain. S'il eut trahi Jackson, celui-ci n'avait d'autre ressource que de se
brûler la cervelle. Il le dit franchement à Lafitte en lui remettant son
artillerie.
Mon camarade de chasse m'a donné bien d'autres détails, que j'écoute avec le plus vif intérêt. Je vais les écrire au brave R..., mon ami, qui est de Lausanne. C'est avec ces longues carabines que la Suisse doit se défendre, si jamais elle est attaquée par quelque armée à la Xerxès. Mais où trouver en Suisse un homme qui sache vouloir? Y a-t-il encore en Europe des hommes à la Jackson? On trouverait sans doute des Robert-Macaire très braves et beaux parleurs. Mais, dans les circonstances difficiles, l'homme sans conscience manque de force tout à coup: c'est un mauvais cheval qui s'abat sur la glace, et ne veut plus se relever.
Nantes,
le 30 juin 1837.
J'avais remarqué le musée; c'est un bâtiment neuf qui s'élève près de la rive
droite de l'Erdre. Mais je redoutais d'entrer dans ce lieu-là; c'est une journée
sacrifiée, et souvent en pure perte. Le rez-de-chaussée sert pour je ne sais
quel marché.
Notre beau temps, si brillant hier à la
chasse, s'est gâté cette nuit: le ciel est gris de fer; tout paraît lourd et
terne, et je suis un peu évêque d'Avranches; mauvaise disposition pour
voir des tableaux.
Nous traversons ce boulevard que j'aime
tant; place charmante, paisible, retirée; au milieu de la ville, à deux pas du
théâtre, et cependant habitée par des centaines d'oiseaux. Jolies maisons à
façades régulières: belle plantation de jeunes ormes; ils viennent à merveille:
il y a ici ce qui favorise toute végétation, de la chaleur et de l'humidité.
Le musée est un joli bâtiment moderne,
sur la petite place des halles; si je connaissais moins la province, je
supposerais que ces grandes salles (il y en a sept), d'une hauteur convenable,
ont été construites tout exprès pour leur destination actuelle. Mais comment
supposer que MM. les échevins auraient gaspillé les fonds de l'octroi pour une
babiole aussi complètement improductive qu'une collection de tableaux? Il est
infiniment plus probable que le bâtiment était destiné un grenier d'abondance.
Les provinciaux sont jaloux de Paris,
ils le calomnient. « On nous traite comme des Parias! », s'écrient-ils, mais ils
imitent toujours cette ville jalousée. Or, depuis quelques années, on a renoncé
à Paris à la vieille sagesse administrative qui consistait à entasser dans des
magasins d'énormes quantités de blé, pour parer, disait-on, aux chances de la
disette. L'administration s'est aperçue, quarante ans après que les livres
le lui criaient, que cette belle invention produisait un effet contraire à celui
qu'on en attendait. Elle a fait cette découverte quand des hommes, qui avaient
écrit sur l'économie politique, ont été appelés aux places par la Révolution de
Juillet.
On a dû renoncer à Paris à l'accaparement
des blés fait pour un bon motif; les greniers construits sous
l'Empire, et spirituellement placés entre les faubourgs Saint-Antoine et
Saint-Marceau, sont restés inachevés.
Des greniers d'abondance nous
avons fait un hôpital, à l'époque du choléra, et les Nantais
auront changé les leurs en musée. Si l'on avait voulu bâtir un musée, au lieu de
dalles de pierre, n'aurait-on pas mis un plancher en bois? I1 se peut-fort bien
que je me trompe; mais je n'ai pas voulu faire de questions, m'attendant à un
mensonge patriotique. Le genre de construction, la forme de l'édifice, m'auront
induit en erreur, peu importe!
Je parcours les salles, elles sont
vastes et claires; il est facile de trouver son jour: on y verrait fort
bien de bons tableaux, s'il y en avait. Mais le premier coup d'oeil est peu
favorable: je n'aperçois que des croûtes ou des copies. Il ne faut
pas se décourager, examinons avec soin. Je remarque:
1° Une belle tête du Christ, couronnée
d'épines, attribuée à Sébastiano del Piombo. I1 se pourrait bien que ce fût un
original. Il y a vérité, expression, couleur, dessin. Manière
grandiose (l'opposé de Mignard, ou de Jouvenet, ou de Girodet). Mais je
crois me rappeler que j'ai vu cette même tête dans la galerie Corsini, à
Florence. Il est peu probable que l'on ait ici un original dont le Prince
Corsini aurait la copie. Il faudrait employer une heure à examiner ce tableau au
grand jour.
Sébastiano, auquel un pape ami des arts
avait donné l'office de sceller en plomb certaines bulles, est d'une
grande ressource pour les marchands de tableaux de Rome, de Florence, de Venise,
etc. Ce peintre est grand coloriste. Michel-Ange lui fournissait des dessins
pour faire pièce à Raphaël et à son école. Il a de l'expression, un faire
grandiose; il a l'estime des connaisseurs, et frappe même les gens qui se sont
plus occupés d'argent ou d'ambition que de beaux-arts. Les marchands de
tableaux, dont la vanité voyageante fait la fortune, accablent les princes
russes et les riches Anglais de Sébastiano del Piombo. Ces messieurs achètent
pour cinquante, pour cent louis une copie fort passable qui devient un
original à Moscou. Il faut frapper fort ces coeurs du Nord. Les gens
du Nord ne préfèrent-ils pas le tapage allemand aux douces cantilènes du
Matrimonio segreto qui leur semblent nues ?
2° Portrait d'un Vénitien à barbe
rouge, attribué au Giorgion; c'est le plus beau tableau terminé de ce
musée, toutefois il n'est pas du Giorgion.
3° Le Portement de croix,
attribué à Léonard de Vinci. Les figures à mi-corps sont d'une vérité
d'expression remarquable. La tête du Christ a de la grandeur. La teinte générale
est fort sombre; tableau non terminé. On dirait que le peintre n'a fait usage
que de glacis. Il faudrait voir de près ce tableau qui est peut-être
original; mais c'est un grand peut-être. S'il est original, il est sans prix.
4° Le livret dit que cette tête fade et
blême, peinte durement, et cependant sans énergie, est du Tintoret, et de
plus le portrait de Fra Paolo Sarpi, c'est-à-dire du plus grand philosophe
pratique qu'aient produit les temps modernes (7). [7. Voir l'admirable histoire
de sa vie par le moine son compagnon, qui lui succéda dans la place de
théologien de la république de Venise.]
5° Deux Canaletto: la place Navone à
Rome; je n'avais jamais vu que des vues de Venise par le Canaletto: l'autre est
l'église de la Salute; admirable lumière, grande exactitude; mais toujours le
même tableau.
6° Portrait de femme habillée en noir.
Tête pleine de pensée, d'expression, de vérité, attribuée à Philippe de
Champagne. Ce costume n'est-il pas beaucoup plus moderne?
7° Fort jolie tête de sainte,
que l'on dit d'Annibal Carrache. Tableau gracieux de l'école de Bologne,
peut-être d'Elisabeth Sirani, l'élève du Guide. J'ai vu quelque chose de
semblable dans la galerie Rossi, à Bologne.
8° Un saint meurt ayant les bras
en croix. C'est hideux, vrai, un peu dur, au total, ressemblant au Guerchin, par
conséquent école espagnole.
Comme je donnais mon avis insolemment à
haute voix, parlant à mon nouvel ami le Vendéen et à sa femme, nous sommes
abordés familièrement par un monsieur tout gris, sec et pincé. Ce personnage
m'amuse, il ne manque ni d'esprit, ni de connaissances en peinture, ni même
d'opiniâtreté. Il me prend pour un connaisseur, et nous voilà en conversation
réglée pendant deux grandes heures.
J'apprends que son musée est
l'un des plus recommandables de France: tel tableau a été infinimentloué
par le directeur de la galerie de Dresde; tel autre par le directeur de Berlin,
et par M. E..., savant bien connu, jeune homme grave qui ne parle pas tous
les jours, réfléchit beaucoup et ne fait connaître son opinion qu'après mûre
réflexion. (Ceci était sans doute une épigramme à mon adresse. Comme le Vendéen
me plaît, nous bavardions beaucoup, nous nous appelions d'un bout des salles à
l'autre.) Nous avons ici, a continué l'homme pincé, près de quarante tableaux
provenant de l'ancien musée Napoléon; puis la ville a acheté à la vente de M.
Cacault, Nantais et ancien ambassadeur à Rome, une grande quantité de
tableaux de sa magnifique collection.
9° « Voyez cette tête d'un chevalier
croisé par le célèbre Canova! Qu'en pensez-vous? -- Je la trouve au-dessous
du médiocre; c'est mou, fade, sans expression, de la vraie peinture de
demoiselle. Les traits du visage sont beaux, la couleur rappelle que
Canova est né à Venise et non à Florence; mais, à tout prendre, il n'y a
de bon sur cette toile que le nom du grand sculpteur qui est écrit au bas. » Ce
tableau provient de la galerie Cacault, et on y lit: Offerto all
Illustrissimo ed Ornatissimo sig. Cacault, Ambasciatore di Francia in Roma dal
suo umilissimo servo ed amico Canova (autographe). Canova sur ses vieux
jours, lassé de l'admiration que toute l'Europe (à l'exception de la France)
accordait à ses statues, eut le travers de vouloir être peintre; et, comme à
Rome le ridicule ne peut atteindre un homme du talent de Canova, ce grand
artiste ne cacha pas cette faiblesse.
10° « Voici un original de Raphaël!
s'écrie l'homme sec. Et je vois une Madone connue, gravée vingt fois; ceci est
une copie détestable, croûte au premier chef. -- Comment, lui dis-je, vous
croyez cela original? -- Oui, sans doute, reprend le monsieur en redoublant de
gravité; c'est l'avis de tous les connaisseurs. »
11° « Cette copie de la Vierge aux
rochers de Léonard de Vinci, dit le monsieur, est parfaite; elle est plus
agréable à voir que l'original enfumé qui est au Louvre. -- Sachez,
monsieur, qu'au Louvre il n'y a rien d'enfumé; nous grattons les tableaux
jusqu'au vif et savons les vernir à fond. »
J'avoue que je voudrais bien avoir une
galerie composée d'aussi charmantes copies; elles me rappelleraient certains
originaux que j'aime tendrement, mais auxquels je ne puis atteindre: c'est là
leur unique défaut, et non d'être enfumés. A travers les injures du temps,
l'oeil ami des arts voit les tableaux tels qu'ils étaient en sortant de
l'atelier du maître.
12° Autre copie de Léonard: l'Incrédulité
de saint Thomas. L'original est à Milan, à l'Ambrosiana. Copie moins
agréable que la précédente, mais bien encore.
13° Sainte Famille, par Otto
Venius (vivant en 1540). Ceci est original, et provient du musée Napoléon; un
peu sec mais naïf, vrai. Cet Allemand a vu Raphaël ou ses élèves: je ne puis
croire qu'il ait deviné ce style.
14° Éruption du Vésuve, par je ne sais
quel Italien du dix-huitième siècle. Cela est peint comme une décoration de
théâtre; aussi y a-t-il de l'effet, cette ressource des ignorants: effet de
mélodrame.
15° Élisabeth, reine d'Angleterre;
excellent portrait flamand. Expression de physionomie fine, aigre, méchante;
lèvres pincées, nez pointu. Femme non mariée, et parlant de sa vertu. Sa façon
de jouer avec sa chaîne d'or est admirable. Je voudrais pour beaucoup que ce
portrait fût reconnu ressemblant. Il représente admirablement cette reine, qui
battait ses ministres lorsqu'elle était contrariée dans ses desseins. Mais
qu'importent ses faiblesses? Elle sut régner.
16° Portrait de femme assez laide, «
extrêmement loué par M E..., dit mon interlocuteur. C'est un tableau espagnol,
peut-être de Murillo ». M. E... aura voulu faire la cour à ce brave homme; et,
comme on est accoutumé en France à la laideur des lignes, à la fausseté de la
couleur, et à l'absurdité ou à l'absence du clair-obscur, ce portrait de femme
passera bientôt pour un chef-d'oeuvre à Nantes.
17° Vieillard jouant de la vielle.
Ignoble et effroyable vérité; tableau espagnol attribué à Murillo. Il n'est pas
sans mérite. Coloris sage, expression vraie. Il provient du musée Napoléon.
Peut-être est-il de Vélasquez, qui, à son début, s'essaya dans des sujets
vulgaires.
18° Belle copie en marbre du vase de
Warwick.
19° L'Éducation de la Vierge,
par Krayer.
20° Jeune fille qui va se faire
religieuse. La beauté du sujet soutient le peintre. Elle est vêtue de bleu; elle
a quatorze ans; elle est maladive, languissante, exaltée. Figure à la sainte
Thérèse. « Attribué à un peintre italien ou à un Espagnol », dit l'homme sec,
qui, après ce tableau, nous a délivrés de son esprit.
Arrivé à cette question qu'il faut
toujours se faire: Que prendre si on me laissait le choix dans ce musée?
D'abord, et avant tout, le Portement
de croix, qui peut être de Léonard. Un si grand peut-être est
au-dessus de tout. Ensuite, et à tout hasard, le Sebastiano del Piombo; 3° la
demi-figure attribuée au Giorgion; 4° le portrait d'Élisabeth; 5° la copie de la
Vierge aux rochers de Léonard de Vinci.
Près de la porte d'entrée, je trouve
des fragments de sculpture du moyen âge, fort curieux. Y a-t-il là quelque chose
de gaulois, ou seulement du huitième siècle, comme ce que j'ai vu à la Charité,
chez M. Grasset? On a placé au-dessus de la porte le grand tableau d'Athalie,
faisant massacrer sous ses yeux les cinquante fils de je ne sais quel roi
d'Israël, par feu Sigalon. Le musée de Nantes pourrait en accommoder celui de
Nîmes.
Je sors perdu de fatigue. J'ai des
nerfs, comme dit M. de S... Promenade en bateau sur l'Erdre. J'ai beau faire, le
reste de la journée est perdu. Au total, j'ai été trop sévère envers ce musée.
(Et tout cet article est à refaire, si jamais je repasse à Nantes. Apporter une
loupe, examiner la façon dont les ongles et les cheveux sont traités dans le
prétendu Portement de croix de Léonard.)
Un sous-préfet destitué, et par
conséquent philosophe, me disait hier: La méfiance et le raisonnement sévère,
qui font la base du gouvernement des deux chambres, achèvent de tuer en France
la chevalerie. L'homme qui ne vit que pour donner aux femmes une suprême estime
pour son élégance va devenir fort rare parmi nous.
En Angleterre, au contraire, MM.
Brummel et d'O*** ont essayé de faire revivre la loi par un amendement: la
fashion.
Durant la vie de l'esprit
chevaleresque, la France n'a pas eu d'artiste capable de créer le beau idéal
de la société qui l'entourait, d'exprimer cette société par du marbre ou
de la peinture. Rien n'est plus Bentham que le beau idéal de Raphaël. Canova,
dans le Persée, bannit la force, et, en ce sens, se rapproche du
sentiment qui préfère de beaucoup l'élégance à la force et l'esprit à la
justice. La chevalerie a éclipsé le bon sens de la Rome antique, et le bon sens
des deux chambres bannit la chevalerie. Tout cela va donner plusieurs genres de
beau aux gens de goût.
Ce soir, j'ai rencontré M. Charles, le
père noble de la troupe qui joue ici. Grande reconnaissance: je l'ai
beaucoup connu sous-officier d'artillerie à la Martinique. C'est un homme de
coeur et d'un rare bon sens. Quel aide de camp pour un ministre!
M. C... a cela de particulier, qu'il
n'est dupe d'aucune apparence; la position plutôt inférieure qu'il occupe dans
la vie n'a aucune influence sur sa façon de voir les choses.
L'art de jouer la comédie ne se
relèvera en France, me dit-il, que lorsque l'on cessera d'imiter le grand
seigneur de cour, dont la réalité n'existe plus. Rien de plus profondément
bourgeois que les manières et les figures des huit ou dix personnages estimables
les plus haut placés dans l'almanach royal. Une ou deux exceptions tout au plus.
Les derniers grands seigneurs ont été M. de Narbonne, mort à Wittemberg, et M.
de T...
« Eh bien! reprend M. C..., dès que le
bourgeois de Nantes, devant qui l'on joue la comédie, voit le mot Clitandre dans
la liste des personnages, il veut qu'on lui donne une copie des manières qu'il
se figure qu'avait autrefois le maréchal de Richelieu. Figurez-vous, si vous
pouvez, ce qu'il se figure. »
On ne verra des acteurs passables,
poursuit le sous-officier, que quand les enfants de douze ans qui ont joué la
comédie à Paris, sur le théâtre de l'Odéon, et au passage de l'Opéra, en auront
vingt-cinq. En arrivant à l'âge des passions, il ne sera plus question pour eux
ni de timidité, ni de mémoire, ni de gestes, etc. Ils pourront ne plus donner
leur attention au mécanisme de l'art, et la concentrer tout entière sur la chose
à imiter et à idéaliser. Si la nature leur a donné des yeux pour reconnaître
quelle est l'apparence extérieure d'un jeune homme né avec quarante mille livres
de rente, ils pourront en donner l'imitation dans le rôle de Clitandre. Alors,
autre malheur: on remarquera que les paroles de ce rôle jurent avec les manières
vraies du dix-neuvième siècle.
La sagesse des plus jolies actrices du
Théâtre-Français est exemplaire; elles refusent à Londres des offres
singulières. Ces dames pourront donc représenter la femme française de notre
siècle qui est sage et impérieuse avant tout.
-- Rien de pitoyable comme les
comédiens actuels, poursuit M. C...; ces pauvres gens n'ont rien à eux, pas même
leur nom. Plusieurs ne manquent pas de véritables dispositions: mais le
provincial ne veut pas laisser faire dans l'art de jouer la comédie la
révolution qui s'est opérée dans l'art de l'écrire. Il en est toujours aux
copies de Fleury.
« Belle révolution! disent-ils Une
emphase abominable; rien de naturel; la peur continue d'être simple; des
personnages qui récitent des odes. Beaux effets du romantisme! »
-- Le romantisme ou la déroute des
trois unités était une chose de bon sens; profiter de la chute de ce
tyran absurde pour faire de belles pièces est une chose de génie, et le
génie français se porte maintenant vers l'Académie des sciences ou vers la
tribune. Si M. Thiers ne parlait pas, il écrirait.
En 1837, l'Allemagne, et surtout
l'Italie, ont de bien meilleurs acteurs que la France. Où est notre Domeniconi;
notre Amalia Bettini, qui a la bonté de se croire inférieure à mademoiselle
Mars? Ce sont les villes où elle joue qui sont inférieures à Paris. Les troupes
en Italie changent de résidence tous les quatre mois, et le plus grand talent
doit faire de nouveaux efforts pour réussir. Bologne aurait grand plaisir
à siffler ce que Florence vient d'applaudir. Quel père noble de Paris l'emporte
sur Lablache ?
Nantes, le ler juillet 1837.
Cette journée a été consacrée à la revue des monuments publics. C'est une des
pires corvées imposées au pauvre voyageur arrivant pour la première fois dans un
pays.
Les plus beaux quartiers de Nantes sont
contemporains des beaux quartiers de Marseille; c'est à la fin du siècle passé
que M. Graslin, riche financier, fit construire la place qui porte son nom, les
rues environnantes, la place Royale, etc.
Le château du Bouffay est de la fin du
dixième siècle. La tour polygone fort élevée où l'on a placé l'horloge
principale de la ville ne remonte qu'à 1662.
Le château, bâti par Allain Barbe Torte
en 938, est flanqué de tours rondes, probablement du quatorzième siècle. C'est
le duc de Mercoeur qui le fit rétablir du temps des guerres civiles: de là, les
croix de Lorraine que j'ai remarquées au bastion près de la Loire.
Les fenêtres du bâtiment, à droite de
l'entrée principale, ont des chambranles décorés avec grâce.
Une grande salle gothique, située vers
la Loire, contient quelques barils de poudre; c'est pour cette raison que nous
n'avons pu que l'entrevoir, encore a-t-il fallu tout le crédit de mon aimable
cicérone. La voûte est ornée de nervures élégantes.
C'est en sortant de cette salle que
nous avons passé par hasard dans la rue de Biesse, près du pont de la
Madeleine. « Là fut pendu le maréchal de Retz, m'a dit mon nouvel ami: il
n'avait que quarante-quatre ans: c'est l'original du Barbe-Bleue des
enfants. Cet homme extraordinaire était maréchal de France et jouissait de douze
cent mille francs de rente. » Ce Don Juan finit par la corde le 25 octobre 1440.
Il mettait sa gloire à braver tout ce
qu'on respecte, et ce n'était qu'après avoir satisfait à ce premier sentiment de
son coeur qu'il trouvait le bonheur auprès des femmes. C'est le caractère du
fameux François Cenci de Rome, qui avait un million de rentes, et fut tué par
deux brigands que sa jeune fille Béatrix, dont il abusait, fit entrer dans sa
chambre. Pour ce crime elle fut décapitée à seize ans, le 13 septembre 1599.
L'utilité régnait seule dans les
temps héroïques, et nous revenons à l'utilité. Puis vint la chevalerie, qui eut
l'idée singulière de prendre les femmes pour juges de son mérite.
Le Don Juan pousse ce système jusqu'à
l'excès; il adore les femmes, et veut leur plaire en leur faisant voir jusqu'à
quel point il se moque des hommes. Cette idée sur ce curieux effet de la
chevalerie, fille de la religion, m'a occupé toute la soirée; j'ai lu des livres
dont voici l'extrait.
Remarquez qu'il n'y a jamais de Don
Juan sans un penchant invincible pour les femmes. Ce penchant est
l'imagination elle-même; il n'y a donc rien de singulier à ce qu'un Don Juan
finisse par croire à la magie, à la pierre philosophale, à toutes les folies.
Heureux quand il meurt avant la vieillesse, qui, pour ce caractère, est
horrible!
Gilles de Retz était fort brave. Né en
1396, il fut maréchal de France en 1429, au sacre de Charles VII, à Reims. En
1427, il avait emporté d'assaut le château de Lude, dont il tua le commandant.
En 1429, il fut un des généraux qui aidèrent Jeanne d'Arc, cet être incompris, à
faire entrer des vivres dans Orléans. Devenu maréchal à trente-trois ans, il eut
de beaux commandements dans l'armée du roi de France. Un poème de Voltaire a
fait connaître cette guerre entremêlée de voluptés.
A vingt-quatre ans, Gilles de Retz
avait épousé Catherine de Thouars, riche héritière; en 1432, il hérita de son
aïeul maternel Jean de Craon. Il eut alors trois cent mille livres de rente
(douze cent mille francs de 1837).
Se voir à trente-six ans à la tête
d'une aussi belle fortune avec le premier grade de l'armée et une belle
réputation militaire, c'était un fardeau trop fort pour une imagination ardente.
Le jeune maréchal ne s'occupa plus de
guerre; que pouvait-elle lui offrir de neuf? Il chercha à conquérir des femmes,
et à se présenter à elles couvert du respect et de l'admiration des hommes, ses
contemporains.
Par son faste, il prétendit éclipser
celui des souverains; mais à ce métier il mangea bien vite cette fortune de
douze cent mille francs de rente. Les historiens racontent qu'il avait une garde
de deux cents hommes, des pages, des chapelains, des enfants de choeur, des
musiciens. La plupart de ces gens-là étaient agents ou complices de son affreux
libertinage. Bientôt, lassé des voluptés ordinaires, il prétendit les rendre
plus piquantes par un mélange de crimes.
J'ai trouvé d'autres détails sur sa
magnificence. En sa qualité d'homme à imagination, la religion jouait un grand
rôle dans sa vie. Sa chapelle était tapissée de drap d'or et de soie (de soie,
alors plus précieuse que l'or: on se rappelle l'histoire de la paire de bas de
soie de François Ier, un siècle plus tard).
Les vases sacrés, les ornements de
cette chapelle, étaient d'or et enrichis de pierreries. Il était fou de musique,
et avait un jeu d'orgue qui lui plaisait tellement, qu'il le faisait porter avec
lui dans tous ses voyages.
J'étudie le caractère du maréchal de
Retz, parce que cet homme singulier fut le premier de cette espèce. François
Cenci, de Rome, ne parut qu'en 1560. Il faut, pour que le caractère de Don Juan
éclate, la réunion d'une grande fortune, d'une bravoure extraordinaire, de
beaucoup d'imagination et d'un amour effréné pour les femmes. Il faut de plus
naître dans un siècle qui ait eu l'idée de prendre les femmes pour juges du
mérite. Du temps d'Homère, les femmes n'étaient que des servantes; Achille, si
brillant, ne songe pas du tout au suffrage de Briséis; il lui préfère celui de
Patrocle.
Les chapelains du maréchal de Retz,
vêtus d'écarlate doublée de menu vair et de petits gris, portaient les titres de
doyen, de chantre, d'archidiacre et même d'évêque. Pour dernière folie de ce
genre, il députa au pape afin d'obtenir la permission de se faire précéder par
un porte-croix.
Un des grands moyens que le jeune
maréchal employait pour conquérir l'enthousiasme des habitants des villes, où
l'amour effréné du plaisir le conduisait, c'était de donner, à grands frais, des
représentations de mystères. C'était le seul spectacle connu à cette
époque; et, par sa nouveauté, au sortir de la barbarie, il exerçait un pouvoir
incroyable sur les coeurs. Les femmes surtout fondaient en larmes et étaient
comme ravies en extase.
Dès 1434, après deux années de cette
joyeuse vie, le maréchal avait tellement abrégé sa fortune, qu'il fut obligé de
vendre à Jean V, duc de Bretagne, un grand nombre de places et de terres. La
famille du prodigue voulut empêcher l'effet de ces marchés; mais le maréchal
parvint à écarter les obstacles, et en 1437 il toucha les prix de vente.
Bientôt toutes les ressources humaines
furent épuisées. Ici paraît l'homme d'imagination: Gilles de Retz, fort savant
pour son temps, chercha le grand oeuvre (8). [8. Il est possible que la chimie
fasse bientôt du diamant.] La transmutation des métaux ne s'opérant pas, il eut
recours à la magie, et prit à son service l'Italien François Prelati. Ses
ennemis prétendent qu'il promit tout au diable, excepté son âme et sa vie. Mais,
par une bizarrerie bien digne d'une âme passionnée, tandis qu'il cherchait à
établir des rapports avec cet être tout-puissant, ennemi du vrai Dieu, il
continuait ses exercices pieux avec ses chapelains.
Voici un des premiers crimes de Gilles
de Retz, autant que l'on peut deviner l'histoire à travers les phrases
emphatiques si chères aux juges de toutes les époques.
Le maréchal voyageait vers les confins
de la Bretagne, sous le nom d'un de ses chantres; il était amoureux de la femme
d'un fabricant de bateaux. Cette femme l'aimait trop; elle avait une belle-soeur
qui se montrait irritée de sa conduite légère et de ses imprudences. Gilles de
Retz devint éperdument amoureux de celle-ci; on lui opposa la plus vive
résistance. Quand enfin la belle-soeur craignit de céder, elle disparut tout à
coup; elle s'était réfugiée chez son mari, riche meunier, établi sur les bords
de la Vilaine, vers Fougerai. Le maréchal parut bientôt dans le pays; mais il
était connu du meunier, et il lui devint fort difficile de voir sa femme. Après
une longue poursuite qui le porta à faire plusieurs voyages de Nantes à
Fougerai, il fut heureux. Mais, à la suite d'un des rendez-vous, le mari ayant
eu des soupçons poignarda sa femme: le maréchal furieux alla chez lui et le tua,
ainsi que ses deux domestiques.
J'ai le regret d'arriver à la partie
atroce de cette vie singulière. La recherche de plaisirs affreux, où les
exigences de la magie conduisirent le maréchal à immoler des enfants. Pour
découvrir quel fut son motif, il faudrait obtenir la communication d'un des
nombreux manuscrits de son procès. Je n'ai point assez de crédit pour cela.
Il paraît que, indépendamment de
plaisirs horribles, certains charmes, destinés à plaire au diable et à l'attirer
devant l'homme qui veut le voir, exigent le sang, le coeur, ou quelque autre
partie du corps d'un enfant. Le diable exige un grand sacrifice moral de qui
veut le voir. Le motif des meurtres est resté douteux; ce qui est
malheureusement trop prouvé, c'est que les gens du maréchal attiraient dans ses
châteaux, par l'appât de quelques friandises, de jeunes filles, mais surtout de
jeunes garçons; et on ne les revoyait plus. Dans ses tournées en Bretagne, ses
agents s'attachaient aux artisans pauvres qui avaient de beaux enfants, et leur
persuadaient de les confier au maréchal qui les admettrait parmi ses pages et se
chargerait de leur fortune. Des amis du maréchal, un Prinçay, un Gilles de
Sillé, un Roger de Braqueville, compagnons de ses plaisirs, semblent avoir
partagé ce rôle infâme. Ils procuraient des victimes à leur puissant ami, ou
étaient employés à menacer les parents et à étouffer leurs plaintes.
Les récits de ces crimes atroces
agitèrent longtemps la Bretagne; enfin le scandale l'emporta sur le pouvoir et
le crédit de Gilles de Retz. Au mois de septembre 1440, il fut appréhendé,
enfermé dans le château de Nantes, et le duc de Bretagne ordonna que son procès
fût commencé. On a bien vu à la sécheresse du récit qui précède que nous ne
connaissons la vie de ce premier des Don Juan que par les phrases emphatiques de
petits juges hébétés. Quels furent les motifs, quelles furent les nuances non
seulement de ses actions atroces, mais de toutes les actions de sa vie qui ne
furent pas incriminées? nous l'ignorons. Nous sommes donc bien loin d'avoir un
portrait véritable de cet être extraordinaire
Avec Gilles de Retz on avait arrêté
deux de ses agents, Henri et Étienne Corillaut, dit Poitou, le magicien
Prelati ne vivait plus. Confronté avec ses deux complices, le maréchal les
désavoua pour ses serviteurs: Jamais, disait-il, il n'avait eu que d'honnêtes
gens à son service. Mais, plus tard, la torture fit peur à cet être esclave de
son imagination, il avoua tous ses crimes et confirma les déclarations de Henri
et d'Étienne Corillaut.
Ici je me dispenserai de répéter les
détails atroces ou obscènes de ce procès. C'est toujours un libertinage ardent,
mais qui ne peut s'assouvir qu'après avoir bravé tout ce que les hommes
respectent. Le Don Juan se procure tous les plaisirs de l'orgueil, et ces
jouissances le disposent à d'autres. Toujours on le voit obéir à une imagination
bizarre et singulièrement puissante dans ses écarts.
Il existe huit manuscrits de ce procès
à la Bibliothèque royale de Paris, et un neuvième au château de Nantes. Gilles
de Retz avait immolé un grand nombre d'enfants et de jeunes gens de tout âge,
depuis huit ans jusqu'à dix-huit. Ces sacrifices humains avaient eu lieu dans
les châteaux de Machecoul, de Chantocé, de Tiffauges, appartenant au maréchal;
dans son hôtel de La Suze, à Nantes, et dans la plupart des villes où il
promenait sa cour. Il avoua que ses sanglantes voluptés avaient duré huit ans;
un de ses complices dit quatorze. Dans ses châteaux, on brûlait les restes des
victimes afin d'anéantir toutes les traces du crime.
Le défaut de cette histoire, tirée
ainsi d'un procès criminel, c'est de ressembler à un roman à la fois atroce et
froid. Pour trouver le courage de lire jusqu'à la fin, on sent le besoin de se
rappeler qu'il s'agit ici de faits prouvés en justice et contre un grand
seigneur, homme d'esprit, riche et puissant: la calomnie n'est donc pas
probable. Malgré les précautions prudentes indiquées ci-dessus, on trouva
quarante-six cadavres ou squelettes à Chantocé, et quatre-vingts à Machecoul.
Le maréchal avait vendu au duc de
Bretagne, son souverain, la place de Saint-Étienne de Malemort, et il s'en remit
en possession en menaçant le gouverneur d'égorger son frère qui était en son
pouvoir, s'il ne la lui livrait pas. Le besoin d'argent, qui se fit sentir vers
la fin de sa courte carrière, forçait le maréchal à ces sortes d'actions, bien
plus dangereuses pour lui que les crimes privés. Il fut condamné à mort, ainsi
que ses deux complices, par un tribunal dont Pierre de l'Hôpital, sénéchal de
Bretagne, était président.
Pour satisfaire. avant de mourir, un de
ses goûts favoris, celui des processions, le maréchal obtint d'être conduit
jusqu'au lieu du supplice par l'évêque de Nantes et son clergé. Il rendit la
cérémonie complète en se montrant plein de repentir et en prêchant; il exhorta
ses complices à la mort, leur dit adieu, et promit de les rejoindre bientôt en
paradis. Il eut le malheur d'être pendu, au milieu des vastes prairies de Biesse,
le 25 octobre 1440; il n'avait que quarante-quatre ans (9). [9. On peut trouver
d'autres détails, tome VIII, des Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, et
dans Monstrelet.]
Il y aurait du danger à publier le
procès de cet homme singulier. Dans ce siècle ennuyé et avide de distinctions,
il trouverait peut-être des imitateurs.
Mais, du reste, ce procès arrangé en
récit rappellerait les Mémoires de Benvenuto Cellini, et ferait mieux
connaître les moeurs du temps que tant de déclamations savantes qui conduisent
au sommeil. Remarquez que les considérations générales sont toujours comprises
par le lecteur suivant les habitudes de son propre siècle. Ce procès
offre des faits énoncés clairement, et qu'il n'est point possible de comprendre
de travers (10). [10. J'y joindrai les lois et usages passés en règlement de
Boileau, le prévôt de Paris sous Louis IX. Cela est difficile à lire, j'en
conviens; mais en apprend plus que vingt volumes composés de nos jours. Les
notes des histoires de M. Capefigue indiquent de curieux originaux.]
A la bibliothèque de Nantes on a bien
voulu me montrer, à moi ignorant, un manuscrit de la Cité de Dieu de
saint Augustin, traduite par Raoul de Praesles en 1375. Une miniature fort bien
exécutée représente deux dames et un chevalier jouant aux cartes. Sur
quoi, j'ai dit au bibliothécaire d'un petit air pédant: « Les cartes inventées,
je crois, en Chine, ne portaient pas d'abord les figures que nous leur
connaissons, et dont l'Europe leur fit cadeau vers la fin du quatorzième siècle.
Les noms rassemblés de toutes les époques: Hector, David, Lancelot, Charlemagne,
montrent la confusion de souvenirs et d'idées qui régnait à la fin du moyen âge.
»
Un grand nombre de documents relatifs
aux guerres de la Vendée sont déposés aux archives de la préfecture. Si la
Restauration avait eu le moindre talent gouvernemental, elle eût envoyé à Nantes
quelques officiers d'état-major nés dans le pays. Ces messieurs auraient trouvé
dans les papiers de la préfecture deux volumes vrais et intéressants; et tant de
héros royalistes ne seraient pas restés inconnus, carent quia vate sacro.
Au dix-huitième siècle, le génie
individuel et la passion n'ont éclaté nulle part avec plus de pittoresque que
parmi ces simples paysans qui croyaient venger Dieu.
L'alliance de tant de courage et de
tant d'astuce militaire, avec l'impossibilité complète de comprendre les choses
écrites, ne s'est jamais présentée à un tel degré dans l'histoire. Mon cicérone
donna des soins pendant quelques heures, dans sa maison de campagne, à un
Vendéen blessé à mort, qui lui dit que, à son avis, tous les prêtres se
ressemblaient, et qu'il ne s'était nullement battu pour plaire à son curé; mais
qu'il ne pouvait souffrir que, par sa loi sur le divorce, la Convention
nationale prétendait l'obliger à quitter sa femme qu'il adorait, et que parbleu
il ne voulait céder à personne.
Nantes est pour moi le pays des
rencontres: j'ai trouvé à la Bourse un capitaine de navire, jadis mon compagnon
de croisière douanière à la Martinique. Il vient de passer trois ans dans la
Baltique et à Saint-Pétersbourg.
-- Serons-nous cosaques? lui dis-je.
-- L'empereur N..., me répondit-il, est
homme d'esprit, et serait fort distingué comme simple particulier. Ce souverain,
le plus bel homme de son empire, en est aussi l'un des plus braves; mais il est
comme le lièvre de la Fontaine, la crainte le ronge. Dans tout homme d'esprit,
et il y en a beaucoup à Pétersbourg, il voit un ennemi; tant il est difficile
d'avoir assez de force de caractère pour résister à la possession du pouvoir
absolu.
1° Le czar est furieux contre la
France; la liberté de la presse lui donne des convulsions, et il n'a pas vingt
millions de francs au service de sa colère. Le ministre des finances Kankrin est
homme de talent, et c'est à peine s'il parvient à joindre les deux bouts, et en
faisant jeter les hauts cris à tout le monde.
2° L'empereur ne veut pas qu'il y ait
en Russie des maris trompés. Un jeune officier voit-il trop souvent une
femme aimable, la police le fait appeler, et l'avertit de discontinuer ses
visites. S'il ne tient compte de l'avis, on l'exile; et enfin un amour
extrêmement passionné pourrait conduire jusqu'en Sibérie: rien ne dépite autant
la jeune noblesse. D'ordinaire les souverains absolus savent qu'ils ne se
soutiennent qu'en partageant avec leur noblesse le plaisir de jouir des abus.
Saint-Simon vous dira que Louis XIV donnait de grosses pensions à toute sa cour;
et, quoique ridiculement dévot, il ne prétendit jamais mettre obstacle à
l'existence des maris trompés. Le duc de Villeroy, son plus intime courtisan,
avait une liaison publique avec la gouvernante des enfants de Fra nce.
D'ailleurs le czar, fort beau de sa
personne, est un peu comme nos préfets de France, qui prêchent la religion dans
leurs salons et ne vont pas à la messe.
3° La Russie ne veut pas que la Serbie
jouisse de la charte que veut lui donner le prince Milosch, celui de tous les
souverains d'outre-Rhin qui sait le mieux son métier.
4° Il y a beaucoup de gens d'esprit en
Russie, et leur amour-propre souffre étrangement de ne pas avoir une charte,
quand la Bavière, quand le Wurtemberg même, grand comme la main, en ont une. Ils
veulent une chambre des pairs, composée des nobles, ayant actuellement cent
mille roubles de rente, déduction faite des dettes, et une chambre des députés,
composée pour le premier tiers d'officiers, pour le second de nobles; pour le
troisième de négociants et manufacturiers; et que tous les ans, ces deux
chambres votent le budget. L'on n'aime pas la liberté, comme nous l'entendons,
en Russie: le noble comprend que tôt ou tard elle le priverait de ses paysans
(qui d'ailleurs sont fort heureux); mais l'amour-propre du noble souffre de ne
pas pouvoir venir à Paris, et de se voir traiter de barbare dans le moindre
petit journal français.
Je ne doute pas, continue le capitaine
C.... que, avant vingt-cinq ans, ce pays-là n'ait un simulacre de charte, et la
couronne achètera les orateurs avec des croix.
On dit à Pétersbourg que le général
Yermolof est un homme du premier mérite, peut-être un homme de génie; on
voudrait le voir ministre de l'Intérieur. Le général Jomini forme des officiers
fort instruits, comme on le verra à la première guerre. Mais ces officiers ne
veulent pas passer pour plus bêtes que des Bavarois.
La Russie absorbe les trois quarts des livres français que produit la contrefaçon belge, et je connais vingt jeunes Russes qui sont plus au fait que vous de tout ce qu'on a imprimé a Paris depuis dix ans. Les comédies de madame Ancelot sont jouées à Pétersbourg en français et en russe.
De la Bretagne, le 3 juillet.
La soirée s'est passée à entendre porter aux nues la féodalité, et par un être
respectable qu'il eût été bien plus ennuyeux de réfuter.
Tout ce qu'on peut dire de mieux de la
féodalité, comme du christianisme de Grégoire de Tours, c'est qu'elle
vaut mieux que l'affreux désordre du dixième siècle. Mais le règne d'un Néron ou
d'un Ferdinand valait mieux que la féodalité.
Les nigauds, ou plutôt les gens avisés,
aidés par les simples, qui vantent aujourd'hui ces choses anciennes et veulent
en rétablir les conséquences, disent à un homme de vingt ans : Mon cher enfant,
vous vous êtes nourri de lait à l'âge de six mois, et avec le plus grand succès,
convenez-en; eh bien! revenez au lait.
Ce qui faisait en 1400 l'extrême
supériorité du génie italien sur le génie français, c'est que les Italiens se
battaient depuis le neuvième siècle pour obtenir une certaine chose qu'ils
désiraient, tandis que les Français suivaient leur seigneur féodal à la
guerre pour ne pas être mis au cachot. Par malheur, la civilisation des
républiques du moyen âge ayant fertilisé les campagnes d'Italie, les féodaux
de l'Europe s'y donnèrent rendez- vous pour vider leurs différends.
La soirée a fini heureusement par une
amère critique de la conduite de madame de Nintrey, charmante femme un peu de ma
connaissance. Ce n'est rien moins qu'une aventure intéressante que je vais
transcrire; c'est une conversation au sujet d'un fait fort simple, mais qui
semble fort mystérieux, et surtout fort scandaleux aux beaux de la grande
ville où on me l'a conté. Ces messieurs ont passé une grande partie de l'été au
château de Rabestins. Comme le village voisin n'a que de misérables huttes que
vous croiriez impossibles en France si j'entreprenais de les décrire, madame de
Nintrey a fait arranger une maison de jardinier, où l'on peut offrir des
cellules à bon nombre de visiteurs, et l'on se dispute les places; car madame de
Nintrey n'a pas quarante ans. Suivant moi, elle est fort avenante, elle est
jolie, ses manières sont fort nobles sans être dédaigneuses; je trouve ses
façons de parler remplies de naturel; et, si un regard le permettait, elle ne
manquerait pas d'adorateurs, mais personne n'ose prendre ce langage. Les
beaux sont rudement tentés, sa fortune est la plus ample de la province;
mais elle veut qu'on n'ait d'yeux que pour sa fille. Léonor de Nintrey est une
beauté imposante; elle a des traits grecs, à peine vingt ans, et de plus elle
apporte à son futur époux vingt-cinq mille livres de rente dans son tablier
et des espérances immenses. Si le lecteur est doué d'une imagination de feu, il
peut se faire une faible idée de l'effet produit par la reunion de tant de
belles choses. Le fait est que mademoiselle de Nintrey peut changer du tout au
tout la vie future de tous les jeunes gens qui l'approchent. Elle a pour tuteur
et pour second père un notaire, nommé Juge, homme intègre et singulier,
parent de feu M. de Nintrey, et auquel tout le monde fait la cour dans le
département. Lui, malin vieillard, se compare à Ulysse, et tourne en ridicule
les prétendants.
Hier soir il m'a fallu veiller jusqu'à
minuit trois quarts, heure indue à cent cinquante lieues de Paris. Le
maître de la maison, un peu ganache, narrait, et à chaque instant on lui
interrompait ses phrases. Des indiscrets essayaient d'usurper la parole sous
prétexte d'ajouter des circonstances essentielles à ce qu'il nous disait.
Son récit n'est point extraordinaire,
il n'a d'autre mérite qu'une plate exactitude; cela est vrai comme une affiche
de village annonçant de la luzerne à vendre. Et cette vérité est une difficulté
pour l'écrivain: comme les personnages vivent encore et sont même fort jeunes,
je vais avoir recours à une foule de noms supposés, et je déclare hautement que
je ne prétends nullement approuver les actions ou les manières de voir de ces
noms supposés.
Le lecteur sait déjà que tout le
Roussillon s'occupait de la beauté, de la fortune et même de l'esprit de
mademoiselle de Nintrey, fille unique d'une femme singulière, qui n'a jamais été
ce qu'on appelle une beauté, mais qui n'en a pas moins inspiré trois ou quatre
grandes passions auxquelles elle s'est montrée fort insensible. Une grâce
charmante, et dont ces gens-ci ne peuvent se rendre compte, a valu ces grands
succès à madame de Nintrey. On l'accusait hautement de coquetterie; mais les
femmes, qui la détestent toutes, conviennent que, par orgueil, elle n'a jamais
pris d'amant. Elle parlait à nos hommes comme une soeur, disent-elles, et
cela nous faisait tort. Madame de Nintrey, à laquelle j'ai eu l'honneur d'être
présenté à l'un de mes précédents voyages, n'oppose qu'une simplicité parfaite
et véritable à la profonde et immense politique qui compose le savoir-vivre de
la province, surtout parmi les gens qui ont dix mille livres de rente et un
château, et qui aspirent à doubler tout cela. Or, madame de Nintrey a trois
châteaux, dans l'un desquels j'ai reçu l'hospitalité il y a peu de jours. Vu la
pauvreté du village, le concierge m'a donné une cellule, et ce qui m'a surpris,
j'ai trouvé encadrés dans la longue galerie qui y conduit les portraits gravés
de plus de quatre cents personnages qui se sont fait un nom depuis 1789. C'est
précisément ce château qu'elle habitait avant son aventure. Autant que je puis
comprendre ce caractère singulier qui donne à parler en ce moment à huit
départements, madame de Nintrey ose faire à chaque moment de la vie ce qui lui
plaît le plus dans ce moment-là. Ainsi tous les sots l'exècrent, eux qui n'ont
pour tout esprit que leur science sociale. Se trouvant fort riche (*) [*
Correction Colomb, éd. 1854 : Comme elle était fort riche] et assez noble en
1815, deux de ces hommes habiles, qu'on appelle jésuites en ce pays,
entreprirent de la marier dans l'intérêt d'un certain parti. Tout à coup on
apprit qu'elle venait d'épouser un M. de Nintrey qui n'avait rien. C'était un
pauvre officier licencié de l'armée de la Loire.
Au moment de ce licenciement nigaud, le
bataillon que M. de Nintrey commandait comme le plus ancien capitaine, se
révolte; il veut avoir sa solde arriérée avant de se laisser licencier; M. de
Nintrey fait rendre justice à sa troupe. Maisquelques voix l'avaient accusé
d'être d'accord avec les royalistes qui licenciaient l'armée. Cette opération
terminée, M. de Nintrey prie les soldats de se former en carré.
-- Messieurs, leur dit-il, car je suis
votre égal maintenant, nous sommes tous des citoyens français... Messieurs,
pleine justice vous a-t-elle été rendue?
-- Oui, oui! Vive le capitaine!
Les cris ayant cessé:
-- Messieurs, reprend M. de Nintrey,
quelques voix se sont élevées pour m'accuser d'une sorte de friponnerie, et je
prétends parbleu, en avoir raison. Le Martroy passe pour le premier maître
d'armes du régiment: en avant, Le Martroy! et habit bas.
Tout le monde réclame. Les cris de :
Vive le capitaine! éclatent de toutes parts; mais, quoi qu'on pût dire, Le
Martroy est obligé de détacher les fleurets qu'il portait sur son sac. On fait
sauter les boutons, on se bat assez longtemps. D'abord M. de Nintrey est touché
à la main, mais bientôt après il donne un bon coup d'épée à Le Martroy.
-- Messieurs, dit-il, j'ai quarante et
un louis pour toute fortune au monde, en voici vingt et un que je donne au brave
Le Martroy pour se faire panser. Le bataillon fondit en larmes. Nintrey a dit
depuis qu'il eut quelque idée de former une guérilla, de venir s'établir dans la
forêt de Compiègne, et de suppléer au manque de résolution de ces maréchaux qui
avaient fait la guerre en Espagne, et ne savaient pas imiter ce peuple héroïque.
madame de Nintrey, sur le récit de ce trait et presque sans le connaître, épousa
le brave officier. Sur quoi grande colère et prédictions fatales. Toute la haute
société de la province destinait pour mari à la richissime mademoiselle de R...
un jeune adepte qui écrivait déjà d'assez jolis articles dans les journaux de la
congrégation. Les salons provinciaux reçurent froidement M. de Nintrey; il vint
habiter Paris, où l'on n'a le temps de persécuter personne: il y mourut lorsque
sa fille unique avait quinze ans.
La belle Léonor de Nintrey annonça en
grandissant un caractère ferme; elle est fière de sa naissance et de sa fortune,
elle a jugé le mérite de tous les grands noms à marier, et jusqu'à l'âge de
vingt ans qu'elle a aujourd'hui, n'a trouvé personne digne de sa main.
On prétend que madame de Nintrey disait
à sa fille: « Je te laisserai assurément toute liberté; mais, si j'étais à ta
place, je ferais semblant d'être pauvre, pour tâcher de trouver un mari qui
ressemble un peu à ton pauvre père. Un beau de Paris t'épousera pour ta fortune,
et à la messe de mariage regardera dans les tribunes. Il dissipera la moitié de
cette fortune dans quelque ridicule spéculation sur les mines ou les chemins de
fer, et finira par te négliger pour quelque actrice des Variétés qui l'amusera
en disant tout ce qui lui passe par la tête. »
C'est apparemment pour éviter le
dénouement qu'elle redoutait que madame de Nintrey passait dix mois de l'année
dans ses terres. On accuse la belle Léonor d'avoir le caractère décidé d'une
femme de vingt-cinq ans.
On revient longuement sur tous ces
détails que j'abrège, depuis l'événement que je vais enfin raconter, si je puis.
Des provinciaux envieux font un autre reproche grave à madame de Nintrey. Elle
ne se cachait pas pour dire à la barbe de leur avarice qu'elle trouvait de la
petitesse d'esprit à ne pas dépenser son revenu. Mais comme elle a les goûts les
plus simples c'était dans le fait la belle Léonor qui à Paris ou dans les
châteaux de sa mère, dépensait cinquante ou soixante mille livres de rente. On
accuse madame de Nintrey d'avoir un caractère trop décidé; je croirais, moi, que
le ciel l'a douée d'un rare bon sens, car, malgré le nombre infini d'actions
qu'il faut faire pour dépenser tous les ans un revenu considérable, la haine ne
peut lui reprocher aucune fausse démarche, ni même aucune action ridicule. Les
mères qui ont des filles à marier n'ont pu trouver aucun prétexte pour étendre à
la belle Léonor la réputation de mauvaise tête, que madame de Nintrey a si
richement méritée par son scandaleux mariage.
Rien n'étant plus facile que d'être
reçu chez madame de Nintrey, et le grand château gothique et ruiné où le caprice
de Léonor l'avait conduite cette année, n'ayant pour voisin qu'un mauvais
village sans auberge elle avait fait arranger la maison du jardinier, où, comme
je l'ai dit, on voit les portraits de tous nos révolutionnaires. Il y a trois
mois que l'on remarqua parmi les nouveaux arrivants un M. Charles Villeraye qui,
quoique fort jeune, a déjà dissipé sa fortune à Paris. Depuis, il a fait
plusieurs voyages dans les Indes, soit pour cacher sa pauvreté, soit pour
essayer d'y remédier; c'est ce qu'on ne sait pas au juste, car Villeraye
n'adresse jamais la parole à des hommes, il est avec eux d'un silencieux
ridicule. Il emploie le peu d'argent qui lui reste à avoir un beau cheval. Mais
il est si pauvre, qu'il ne peut donner un cheval à son domestique; et, tandis
qu'il voyage à cheval, son domestique lui court après par la diligence. De façon
que, lorsqu'il arriva au château de Rabestins, on le vit les premiers jours
panser lui-même son cheval, ce qui parut d'un goût horrible aux beaux de la
ville de ***. Mais, en revanche, les femmes ne parlaient que de Charles
Villeraye. C'est un être vif alerte, léger, il porte dans tous ses mouvements un
laisser-aller simple et non étudié qui étonne d'abord; on croirait avoir affaire
à un étranger. Suivant moi, c'est un homme de coeur qui désespère de plaire à la
société actuelle, et, par ce chemin étrange mais peu réjouissant, arrive à des
succès. Il faut que les beaux aient entrevu ma conjecture, car ils
veillent jusqu'à une heure du matin pour en dire du mal. Ce qui est piquant pour
ceux de ces messieurs qui ont adopté le genre terrible, c'est que Charles passe
pour être fort adroit à toutes les armes. Les propos ont soin de se taire en sa
présence; d'ailleurs il serait difficile d'entamer une conversation avec l'Indien;
c'est le sobriquet inventé par les beaux. Il répond à ce qu'on lui dit
avec une politesse froide, mais, quoi qu'on ait pu faire, on ne l'a point vu
adresser la parole à un homme ou lancer un sujet de conversation.
Charles était un peu parent de feu M.
de Nintrey, et sa veuve, le sachant de retour depuis quelque temps dans la
province voisine où il est né, mais où il ne possède plus rien, l'a invité à
venir tuer des perdreaux dans ses chasses, qui sont superbes. Mais les
politiques ne doutent pas qu'elle n'ait eu l'idée baroque d'en faire un mari
pour sa fille. Une fois ne lui est-il pas échappé de dire devant deux notaires
et presque comme se parlant à elle-même: « Quel avantage y a-t-il pour une fille
au-dessus de toutes les exigences par la fortune à épouser un homme riche? Ce
qu'elle a de mieux à espérer, n'est-ce pas que son mari ne gâte pas sa position
sous ce rapport? »
Lors de l'arrivée de Charles, la fierté
de Léonor a paru fort choquée de ce que, venu au château un soir fort tard, dès
le lendemain avant le jour il s'est joint à une partie de chasse au sanglier.
Les chasseurs ne rentrèrent qu'à la nuit noire. Charles Villeraye était
horriblement fatigué, et, dès qu'il eut assisté à un souper où il mangea comme
un sauvage sans dire mot, il alla visiter son cheval à l'écurie et ne reparut
pas au salon.
Ce qui est encore d'une plus rare
impolitesse, c'est qu'il devina, dès le premier jour, que la belle Léonor le
regardait un peu comme un futur mari. Madame de Nintrey est bien assez
imprudente pour avoir fait une telle confidence à sa fille, disaient ce soir les
respectables mères de famille, qui essayaient de ravir la parole à mon hôte qui
narrait posément et avec circonstances, ainsi que le lecteur s'en
aperçoit. Comme il reprenait la parole après une longue interruption à laquelle
je dois la plupart des détails précédents:
-- Elle est bien capable, reprit l'une
de ces dames, d'avoir dit à sa fille: « Je préférerais un jeune homme qui a eu
six chevaux dans son écurie, et qui s'est déjà ruiné une fois. Peut-être
aura-t-il compris l'ennui qu'il y a à panser soi-même son cheval. »
Quoi qu'il en soit, Charles, dans les
premiers jours, paraissait avoir pris à la lettre l'invitation de madame de
Nintrey, qui lui avait écrit de regard er son château comme une auberge dans le
voisinage d'une belle chasse. Mais bientôt sa conduite changea du tout au tout;
on le voyait des journées entières au château.
Que s'est-il passé alors entre lui et
la fière Léonor, entre lui et madame de Nintrey?
Il paraît que Charles a vu tout d'abord
que mademoiselle de Nintrey regardait ce mariage comme chose faite (*) [* au
lieu de « sûr »; correction de Stendhal sur l'exemplaire Primoli], si elle
daignait y consentir, par la grande raison que lui, Charles, n'avait pas trois
cent louis de rente, et qu'elle en aurait vingt fois plus (*) [* au lieu de «
dix »; correction de Stendhal sur l'exemplaire Primoli]. Ce qu'il y a de
certain, c'est que le dixième jour de sa présence au château il a produit un
grand silence au milieu du déjeuner, en disant, comme on parlait mariage, que,
quant à lui, pauvre diable ruiné, il prétendait bien ne jamais s'engager dans un
lien si redoutable.
On dit que dès ce jour-là il était
amoureux fou de madame de Nintrey, et que si, contre son caractère, il lui
arriva de parler de lui et de ses projets, c'est qu'il voulait dans l'esprit de
madame de Nintrey, aller au-devant de cet horrible soupçon que, s'il l'aimait,
c'était un peu parce qu'il trouvait commode de jouir avec elle d'une belle
fortune.
« Madame de Nintrey est la femme la
plus simple, la plus unie; elle ne fait nul honneur à sa fortune, disait ce soir
l'une de ces dames, grande et maigre. On peut ajouter que son petit esprit est
indigne d'une aussi belle position, et, quant à moi, je l'aurais toujours prise
pour une sotte, sans toute l'affectation qu'elle met de temps en temps à
soutenir des paradoxes. »
A ce beau mot de paradoxe, tout
le monde a voulu prendre la parole, et j'ai compris que madame de Nintrey avait
pu être séduite par le suprême bonheur de ne plus revoir des gens parlant avec
tant d'éloquence. Il paraît qu'elle n'avait jamais été amoureuse: « comme une
folle, comme il convient à une femme de ce caractère-là », disait ce
soir un vieux philosophe bossu. Son premier mariage, si déraisonnable (*) [* au
lieu de « étonnant »; correction de Stendhal sur l'exemplaire Primoli], n'aurait
été pour elle qu'un mariage de raison. Elle avait dix-huit ans, et voyait bien,
avec sa fortune, qu'il fallait finir par se marier.
Il paraît que, par les femmes de
chambre, on a obtenu quelques détails précieux sur la conclusion de l'aventure.
Elles prétendent qu'un soir M. Villeraye, se promenant au jardin avec madame de
Nintrey devant les persiennes du rez-de-chaussée, lui tint à peu près ce
langage: Il faut, madame, que je vous fasse un aveu que ma pauvreté connue
rend bien humiliant pour moi. Je ne puis plus espérer de bonheur qu'autant que
je parviendrai à vous inspirer un peu de l'attachement passionné que j'ai pour
vous. Et comment oser vous parler d'amour sans ajouter le mot mariage? et quel
mot affreux et humiliant pour un homme ruiné! Je ne pourrais plus répondre de
moi si j'étais votre époux; l'horreur du mépris me ferait faire quelque folie.
Si l'argent, au contraire, n'entre pour rien dans notre union, je me regarderais
comme ayant enfin trouvé ce bonheur parfait que je commençais à regarder comme
une prétention ridicule de ma part.
Par de bons actes fort en règle et des
donations acceptées par M. Juge, madame de Nintrey a donné à sa fille tous ses
biens, à l'exception de deux terres. Elle a vendu l'une au receveur général
trois cent mille francs à peu près comptant, elle a signé pour l'autre un bail
de dix ans. Elle est partie pour l'Angleterre après avoir remis sa fille à M.
Juge; sans doute aujourd'hui on l'appelle madame Villeraye. Son caractère si
égal avait absolument changé dans ces derniers temps, disent les femmes de
chambre. M. Juge était dans le salon ce soir, il se moque plus que jamais de
tout le monde. Quant à moi, je suppose que madame de Nintrey avait lieu de
croire que sa fille avait pris de l'amour pour M. Villeraye.
L'hôtel de la Préfecture, bâti en 1777,
a deux façades d'ordre ionique, qui dans le pays passent pour belles; l'une
d'elles donne sur la vallée de l'Erdre et m'avait déjà déplu le lendemain de mon
arrivée. La colonnade de la Bourse, construite, ce me semble, sous le ministère
de M. Crétet (un de ces grands travailleurs employés par Napoléon), se compose
de dix colonnes ioniques, qui supportent un entablement couronné par dix
mauvaises statues. La façade opposée offre un prétendu portique d'ordre dorique
et aussi quatre statues pitoyables.
La salle de spectacle a un péristyle de
huit colonnes d'ordre corinthien, qui, comme celles de la Bourse et de la
Préfecture, manquent tout à fait de style. Ces huit colonnes sont couronnées par
huit pauvres statues représentant les muses; laquelle a eu le bonheur d'être
oubliée? Le véritable caractère de l'architecture de Louis XV, c'est de faire
des colonnes qui ne soient que des poteaux.
Il m'a fallu voir le Muséum d'histoire
naturelle, l'Hôtel des Monnaies, la Halle au blé, la Halle aux toiles, la maison
du chapitre; du moins le balcon de celle-ci est-il décoré de quatre cariatides
en bas-relief, que l'on prétend copiées des cartons du Puget; mais les échevins
de Nantes les ont fait gratter et peindre. Peu de sculptures auraient pu
résister à un traitement aussi barbare; toutefois on trouve encore dans
celles-ci quelques traits de force et d'énergie.
Quoi qu'on en dise, le Français,
surtout en province, n'a nullement le sentiment des arts; je me hâte
d'ajouter qu'il a celui de la bravoure, de l'esprit et du
comique. Si vous doutez de la partie défavorable de mon assertion, allez
voir les deux cariatides sur la place de la cathédrale à Nantes.
Je croyais être quitte des beautés de
cette ville; mais il m'a fallu subir encore les hôtels de Rosmadec, d'Aux,
Deurbroucq et Briord. Je n'ai été un peu consolé durant cette longue corvée que
par une jolie façade dans le goût de la Renaissance, près de la cathédrale. Ce
bâtiment sert maintenant à un déplorable usage: on y dépose les cercueils en
bois.
Une tour ronde dans la rue de la
Cathédrale indique les anciennes fortifications de la ville.
Je suis