AVERTISSEMENT
C'est dans l'hiver de 1830 et à trois cents lieues de Paris que cette nouvelle
fut écrite ; ainsi aucune allusion aux choses de 1839.
Bien des années avant 1830, dans le temps où nos armées parcouraient l'Europe,
le hasard me donna un billet de logement pour la maison d'un chanoine : c'était
à Padoue, charmante ville d'Italie ; le séjour s'étant prolongé, nous devînmes
amis.
Repassant à Padoue vers la fin de 1830, je courus à la maison du bon chanoine :
il n'était plus, je le savais, mais je voulais revoir le salon où nous avions
passé tant de soirées aimables, et, depuis, si souvent regrettées. Je trouvai le
neveu du chanoine et la femme de ce neveu qui me reçurent comme un vieil ami.
Quelques personnes survinrent, et l'on ne se sépara que fort tard ; le neveu fit
venir du café Pedroti un excellent zambajon. Ce qui nous fit veiller surtout, ce
fut l'histoire de la duchesse Sanseverina à laquelle quelqu'un fit allusion, et
que le neveu voulut bien raconter tout entière, en mon honneur.
-- Dans le pays où je vais, dis-je à mes amis, je ne trouverai guère de soirées
comme celle-ci, et pour passer les longues heures du soir je ferai une nouvelle
de votre histoire.
-- En ce cas, dit le neveu, je vais vous donner les annales de mon oncle, qui, à
l'article Parme, mentionne quelques-unes des intrigues de cette cour, du temps
que la duchesse y faisait la pluie et le beau temps ; mais, prenez garde ! cette
histoire n'est rien moins que morale, et maintenant que vous vous piquez de
pureté évangélique en France, elle peut vous procurer le renom d'assassin.
Je publie cette nouvelle sans rien changer au manuscrit de 1830, ce qui peut
avoir deux inconvénients :
Le premier pour le lecteur : les personnages étant italiens l'intéresseront
peut-être moins, les coeurs de ce pays-là diffèrent assez des coeurs français :
les Italiens sont sincères, bonnes gens, et, non effarouchés, disent ce qu'ils
pensent ; ce n'est que par accès qu'ils ont de la vanité ; alors elle devient
passion, et prend le nom de puntiglio. Enfin la pauvreté n'est pas un
ridicule parmi eux.
Le second inconvénient est relatif à l'auteur.
J'avouerai que j'ai eu la hardiesse de laisser aux personnages les aspérités de
leurs caractères ; mais, en revanche, je le déclare hautement, je déverse le
blâme le plus moral sur beaucoup de leurs actions. A quoi bon leur donner la
haute moralité et les grâces des caractères français, lesquels aiment l'argent
par-dessus tout et ne font guère de péchés par haine ou par amour ? Les Italiens
de cette nouvelle sont à peu près le contraire. D'ailleurs il me semble que
toutes les fois qu'on s'avance de deux cents lieues du midi au nord, il y a lieu
à un nouveau paysage comme à un nouveau roman. L'aimable nièce du chanoine avait
connu et même beaucoup aimé la duchesse Sanseverina, et me prie de ne rien
changer à ses aventures, lesquelles sont blâmables.
23 janvier 1839.
Livre Premier - Chapitre Premier.
MILAN EN 1796.
Le 15 mai 1796, le général
Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de
passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César
et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont
l'Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours
encore avant l'arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu'un
ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté
Impériale et Royale: c'était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine
un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale.
Au moyen âge, les Lombards républicains avaient fait preuve d'une bravoure égale
à celle des Français, et ils méritèrent de voir leur ville entièrement rasée par
les empereurs d'Allemagne. Depuis qu'ils étaient devenus de fidèles sujets,
leur grande affaire était d'imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs de
taffetas rose quand arrivait le mariage d'une jeune fille appartenant à quelque
famille noble ou riche. Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie,
cette jeune fille prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée
choisi par la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de
mariage. Il y avait loin de ces moeurs efféminées aux émotions profondes que
donna l'arrivée imprévue de l'armée française. Bientôt surgirent des moeurs
nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s'aperçut, le 15 mai 1796, que
tout ce qu'il avait respecté jusque-là était souverainement ridicule et
quelquefois odieux. Le départ du dernier régiment de l'Autriche marqua la chute
des idées anciennes: exposer sa vie devint à la mode; on vit que pour être
heureux après des siècles de sensations affadissantes, il fallait aimer la
patrie d'un amour réel et chercher les actions héroïques. On était plongé dans
une nuit profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et
de Philippe II; on renversa leurs statues, et tout à coup l'on se trouva inondé
de lumière. Depuis une cinquantaine d'années, et à mesure que l'Encyclopédie
et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au bon peuple de Milan,
qu'apprendre à lire ou quelque chose au monde était une peine fort inutile, et
qu'en payant bien exactement la dîme à son curé, et lui racontant fidèlement
tous ses petits péchés, on était à peu près sûr d'avoir une belle place en
paradis. Pour achever d'énerver ce peuple autrefois si terrible et si
raisonneur, l'Autriche lui avait vendu à bon marché le privilège de ne point
fournir de recrues à son armée.
En 1796, l'armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés de
rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques régiments
de grenadiers hongrois. La liberté des moeurs était extrême, mais la passion
fort rare; d'ailleurs, outre le désagrément de devoir tout raconter au curé,
sous peine de ruine même en ce monde, le bon peuple de Milan était encore soumis
à certaines petites entraves monarchiques qui ne laissaient pas que d'être
vexantes. Par exemple l'archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au nom de
l'Empereur, son cousin, avait eu l'idée lucrative de faire le commerce des blés.
En conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grains jusqu'à ce que Son
Altesse eût rempli ses magasins.
En mai 1796, trois jours après l'entrée des Français, un jeune peintre en
miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, et qui était venu avec
l'armée, entendant raconter au grand café des Servi (à la mode alors) les
exploits de l'archiduc, qui de plus était énorme, prit la liste des glaces
imprimée en placard sur une feuille de vilain papier jaune. Sur le revers de la
feuille il dessina le gros archiduc; un soldat français lui donnait un coup de
baïonnette dans le ventre, et, au lieu de sang, il en sortait une quantité de
blé incroyable. La chose nommée plaisanterie ou caricature n'était pas connue en
ce pays de despotisme cauteleux. Le dessin laissé par Gros sur la table du café
des Servi parut un miracle descendu du ciel; il fut gravé dans la nuit,
et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.
Le même jour, on affichait l'avis d'une contribution de guerre de six millions,
frappée pour les besoins de l'armée française, laquelle, venant de gagner six
batailles et de conquérir vingt provinces, manquait seulement de souliers, de
pantalons, d'habits et de chapeaux.
La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces
Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques nobles
s'aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six millions, qui, bientôt,
fut suivie de beaucoup d'autres. Ces soldats français riaient et chantaient
toute la journée; ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur général en chef,
qui en avait vingt-sept, passait pour l'homme le plus âgé de son armée. Cette
gaieté, cette jeunesse, cette insouciance, répondaient d'une façon plaisante aux
prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du haut de
la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés, sous peine de
mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A cet effet, chaque
régiment marchait avec la guillotine en tête.
Dans les campagnes l'on voyait sur la porte des chaumières le soldat français
occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et presque chaque soir
quelque tambour, jouant du violon, improvisait un bal. Les contredanses se
trouvant beaucoup trop savantes et compliquées pour que les soldats, qui
d'ailleurs ne les savaient guère, pussent les apprendre aux femmes du pays,
c'étaient celles-ci qui montraient aux jeunes Français la Monférine,
la Sauteuse et autres danses italiennes.
Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens riches; ils
avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant nommé Robert eut un
billet de logement pour le palais de la marquise del Dongo. Cet officier, jeune
réquisitionnaire assez leste, possédait pour tout bien, en entrant dans ce
palais, un écu de six francs qu'il venait de recevoir à Plaisance. Après le
passage du pont de Lodi, il prit à un bel officier autrichien tué par un boulet
un magnifique pantalon de nankin tout neuf, et jamais vêtement ne vint plus à
propos. Ses épaulettes d'officier étaient en laine, et le drap de son habit
était cousu à la doublure des manches pour que les morceaux tinssent ensemble;
mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles de ses souliers
étaient en morceaux de chapeau également pris sur le champ de bataille, au-delà
du pont de Lodi. Ces semelles improvisées tenaient au-dessus des souliers par
des ficelles fort visibles, de façon que lorsque le majordome de la maison se
présenta dans la chambre du lieutenant Robert pour l'inviter à dîner avec madame
la marquise, celui-ci fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui
passèrent les deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner à tâcher de
recoudre un peu l'habit et à teindre en noir avec de l'encre les malheureuses
ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. «De la vie je ne fus
plus mal à mon aise, me disait le lieutenant Robert; ces dames pensaient que
j'allais leur faire peur, et moi j'étais plus tremblant qu'elles. Je regardais
mes souliers et ne savais comment marcher avec grâce. La marquise del Dongo,
ajoutait-il, était alors dans tout l'éclat de sa beauté: vous l'avez connue avec
ses yeux si beaux et d'une douceur angélique et ses jolis cheveux d'un blond
foncé qui dessinaient si bien l'ovale de cette figure charmante. J'avais dans ma
chambre une Hérodiade de Léonard de Vinci qui semblait son portrait. Dieu voulut
que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelle que j'en oubliai mon
costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides et misérables dans
les montagnes du pays de Gênes: j'osai lui adresser quelques mots sur mon
ravissement.
«Mais j'avais trop de sens pour m'arrêter longtemps dans le genre complimenteur.
Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle à manger toute de
marbre, douze laquais et des valets de chambre vêtus avec ce qui me semblait
alors le comble de la magnificence. Figurez-vous que ces coquins-là avaient non
seulement de bons souliers, mais encore des boucles d'argent. Je voyais du coin
de l'oeil tous ces regards stupides fixés sur mon habit, et peut-être aussi sur
mes souliers, ce qui me perçait le coeur. J'aurais pu d'un mot faire peur à tous
ces gens; mais comment les mettre à leur place sans courir le risque
d'effaroucher les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme
elle me l'a dit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent où elle était
pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, soeur de son mari, qui fut depuis
cette charmante comtesse Pietranera: personne dans la prospérité ne la surpassa
par la gaieté et l'esprit aimable, comme personne ne la surpassa par le courage
et la sérénité d'âme dans la fortune contraire.
«Gina, qui pouvait avoir alors treize ans, mais qui en paraissait dix-huit, vive
et franche, comme vous savez, avait tant de peur d'éclater de rire en présence
de mon costume, qu'elle n'osait pas manger; la marquise, au contraire,
m'accablait de politesses contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des
mouvements d'impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mâchais le
mépris, chose qu'on dit impossible à un Français. Enfin une idée descendue du
ciel vint m'illuminer: je me mis à raconter à ces dames ma misère, et ce que
nous avions souffert depuis deux ans dans les montagnes du pays de Gênes où nous
retenaient de vieux généraux imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des
assignats qui n'avaient pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour.
Je n'avais pas parlé deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux
yeux, et la Gina était devenue sérieuse.
-- Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!
-- Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois fois la
semaine et comme les paysans chez lesquels nous logions étaient encore plus
misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.
«En sortant de table, j'offris mon bras à la marquise jusqu'à la porte du salon,
puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique qui m'avait servi
à table cet unique écu de six francs sur l'emploi duquel j'avais fait tant de
châteaux en Espagne.
«Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéré que les Français
ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son château de
Grianta, sur le lac de Côme, où bravement il s'était réfugié à l'approche de
l'armée, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune femme si belle et sa
soeur. La haine que ce marquis avait pour nous était égale à sa peur,
c'est-à-dire incommensurable: sa grosse figure pâle et dévote était amusante à
voir quand il me faisait des politesses. Le lendemain de son retour à Milan, je
reçus trois aunes de drap et deux cents francs sur la contribution des six
millions: je me remplumai, et devins le chevalier de ces dames, car les bals
commencèrent. »
L'histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les Français; au
lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en eut pitié, et on les
aima.
Cette époque de bonheur imprévu et d'ivresse ne dura que deux petites années; la
folie avait été si excessive et si générale, qu'il me serait impossible d'en
donner une idée, si ce n'est par cette réflexion historique et profonde: ce
peuple s'ennuyait depuis cent ans.
La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour des
Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l'an 1635, que les
Espagnols s'étaient emparés du Milanais, et emparés en maîtres taciturnes,
soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la révolte, la gaieté s'était
enfuie. Les peuples, prenant les moeurs de leurs maîtres songeaient plutôt à se
venger de la moindre insulte par un coup de poignard qu'à jouir du moment
présent.
La joie folle, la gaieté, la volupté, l'oubli de tous les sentiments tristes, ou
seulement raisonnables, furent poussés à un tel point, depuis le 15 mai 1796,
que les Français entrèrent à Milan, jusqu'en avril 1799, qu'ils en furent
chassés à la suite de la bataille de Cassano que l'on a pu citer de vieux
marchands millionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet
intervalle, avaient oublié d'être moroses et de gagner de l'argent.
Tout au plus eût-il été possible de compter quelques familles appartenant à la
haute noblesse, qui s'étaient retirées dans leurs palais à la campagne, comme
pour bouder contre l'allégresse générale et l'épanouissement de tous les coeurs.
Il est véritable aussi que ces familles nobles et riches avaient été distinguées
d'une manière fâcheuse dans la répartition des contributions de guerre demandées
pour l'armée française.
Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avait été un des
premiers à regagner son magnifique château de Grianta, au-delà de Côme, où les
dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé dans une position
peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante pieds au-dessus de
ce lac sublime dont il domine une grande partie, avait été une place forte. La
famille del Dongo le fit construire au quinzième siècle, comme le témoignaient
de toutes parts les marbres chargés de ses armes; on y voyait encore des
ponts-levis et des fossés profonds, à la vérité privés d'eau; mais avec ces murs
de quatre-vingts pieds de haut et de six pieds d'épaisseur, ce château était à
l'abri d'un coup de main; et c'est pour cela qu'il était cher au soupçonneux
marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu'il supposait dévoués,
apparemment parce qu'il ne leur parlait jamais que l'injure à la bouche, il
était moins tourmenté par la peur qu'à Milan.
Cette peur n'était pas tout à fait gratuite: il correspondait fort activement
avec un espion placé par l'Autriche sur la frontière suisse à trois lieues de
Grianta, pour faire évader les prisonniers faits sur le champ de bataille, ce
qui aurait pu être pris au sérieux par les généraux français.
Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeait les affaires de
la famille, elle était chargée de faire face aux contributions imposées à la
casa del Dongo, comme on dit dans le pays; elle cherchait à les faire
diminuer, ce qui l'obligeait à voir ceux des nobles qui avaient accepté des
fonctions publiques, et même quelques non nobles fort influents. Il survint un
grand événement dans cette famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa
jeune soeur Gina avec un personnage fort riche et de la plus haute naissance;
mais il portait de la poudre: à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de
rire, et bientôt elle fit la folie d'épouser le comte Pietranera. C'était à la
vérité un fort bon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais ruiné de
père en fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux des idées
nouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légion italienne, surcroît
de désespoir pour le marquis.
Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de Paris, se donnant
des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle pour tout ce qui
n'était pas médiocre. Les généraux ineptes qu'il donna à l'armée d'Italie
perdirent une suite de batailles dans ces mêmes plaines de Vérone, témoins deux
ans auparavant des prodiges d'Arcole et de Lonato. Les Autrichiens se
rapprochèrent de Milan; le lieutenant Robert, devenu chef de bataillon et blessé
à la bataille de Cassano, vint loger pour la dernière fois chez son amie la
marquise del Dongo. Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte
Pietranera qui suivait les Français dans leur retraite sur Novi. La jeune
comtesse, à laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l'armée
montée sur une charrette.
Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idées anciennes, que
les Milanais appellent i tredici mesi (les treize mois), parce qu'en
effet leur bonheur voulut que ce retour à la sottise ne durât que treize mois,
jusqu'à Marengo. Tout ce qui était vieux, dévot, morose, reparut à la tête des
affaires, et reprit la direction de la société: bientôt les gens restés fidèles
aux bonnes doctrines publièrent dans les villages que Napoléon avait été pendu
par les Mameluks en Egypte, comme il le méritait à tant de titres.
Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres et qui revenaient
altérés de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par sa fureur; son
exagération le porta naturellement à la tête du parti. Ces messieurs, fort
honnêtes gens quand ils n'avaient pas peur, mais qui tremblaient toujours,
parvinrent à circonvenir le général autrichien: assez bon homme il se laissa
persuader que la sévérité était de la haute politique, et fit arrêter cent
cinquante patriotes: c'était bien alors ce qu'il y avait de mieux en Italie.
Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et jetés dans des grottes
souterraines, l'humidité et surtout le manque de pain firent bonne et prompte
justice de tous ces coquins.
Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une avarice
sordide à une foule d'autres belles qualités, il se vanta publiquement de ne pas
envoyer un écu à sa soeur, la comtesse Pietranera: toujours folle d'amour, elle
ne voulait pas quitter son mari, et mourait de faim en France avec lui. La bonne
marquise était désespérée; enfin elle réussit à dérober quelques petits diamants
dans son écrin, que son mari lui reprenait tous les soirs pour l'enfermer sous
son lit dans une caisse de fer: la marquise avait apporté huit cent mille francs
de dot à son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dépenses
personnelles. Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de Milan,
cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas le noir.
Nous avouerons que, suivant l'exemple de beaucoup de graves auteurs, nous avons
commencé l'histoire de notre héros une année avant sa naissance. Ce personnage
essentiel n'est autre, en effet, que Fabrice Valserra, marchesino del
Dongo, comme on dit à Milan. [ On prononce markésine. Dans les usages du
pays, empruntés à l'Allemagne, ce titre se donne à tous les fils de marquis,
contine à tous les fils de comte, contessina à toutes les filles de
comte, etc. ] Il venait justement de se donner la peine de naître lorsque les
Français furent chassés, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le
second fils de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez
déjà le gros visage blême, le sourire faux et la haine sans bornes pour les
idées nouvelles. Toute la fortune de la maison était substituée au fils aîné
Ascanio del Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit ans, et Fabrice
deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que tous les gens bien nés
croyaient pendu depuis longtemps, descendit du mont Saint-Bernard. Il entra dans
Milan: ce moment est encore unique dans l'histoire; figurez-vous tout un peuple
amoureux fou. Peu de jours après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le
reste est inutile à dire. L'ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette
fois, elle était mélangée d'idées de vengeance: on avait appris la haine à ce
bon peuple. Bientôt l'on vit arriver ce qui restait des patriotes déportés aux
bouches de Cattaro; leur retour fut célébré par une fête nationale. Leurs
figures pâles, leurs grands yeux étonnés, leurs membres amaigris, faisaient un
étrange contraste avec la joie qui éclatait de toutes parts. Leur arrivée fut le
signal du départ pour les familles les plus compromises. Le marquis del Dongo
fut des premiers à s'enfuir à son château de Grianta. Les chefs des grandes
familles étaient remplis de haine et de peur; mais leurs femmes, leurs filles,
se rappelaient les joies du premier séjour des Français, et regrettaient Milan
et les bals si gais, qui aussitôt après Marengo s'organisèrent à la Casa
Tanzi. Peu de jours après la victoire, le général français, chargé de
maintenir la tranquillité dans la Lombardie, s'aperçut que tous les fermiers des
nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne, bien loin de songer
encore à cette étonnante victoire de Marengo qui avait changé les destinées de
l'Italie, et reconquis treize places fortes en un jour, n'avaient l'âme occupée
que d'une prophétie de saint Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant
cette parole sacrée, les prospérités des Français et de Napoléon devaient cesser
treize semaines juste après Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo
et tous les nobles boudeurs des campagnes, c'est que réellement et sans comédie
ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là n'avaient pas lu quatre volumes
en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs pour rentrer à Milan au
bout des treize semaines, mais le temps, en s'écoulant, marquait de nouveaux
succès pour la cause de la France. De retour à Paris, Napoléon, par de sages
décrets, sauvait la révolution à l'intérieur, comme il l'avait sauvée à Marengo
contre les étrangers. Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux,
découvrirent que d'abord ils avaient mal compris la prédiction du saint patron
de Brescia: il ne s'agissait pas de treize semaines, mais bien de treize mois.
Les treize mois s'écoulèrent, et la prospérité de la France semblait s'augmenter
tous les jours.
Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à 1810; Fabrice
passa les premières au château de Grianta, donnant et recevant force coups de
poing au milieu des petits paysans du village, et n'apprenant rien, pas même à
lire. Plus tard, on l'envoya au collège des jésuites à Milan. Le marquis son
père exigea qu'on lui montrât le latin, non point d'après ces vieux auteurs qui
parlent toujours des républiques, mais sur un magnifique volume orné de plus de
cent gravures, chef-d'oeuvre des artistes du XVlIe siècle; c'était la généalogie
latine des Valserra, marquis del Dongo, publiée en 1650 par Fabrice del Dongo,
archevêque de Parme. La fortune des Valserra étant surtout militaire, les
gravures représentaient force batailles, et toujours on voyait quelque héros de
ce nom donnant de grands coups d'épée. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice.
Sa mère, qui l'adorait, obtenait de temps en temps la permission de venir le
voir à Milan; mais son mari ne lui offrant jamais d'argent pour ces voyages,
c'était sa belle-soeur, l'aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait. Après
le retour des Français, la comtesse était devenue l'une des femmes les plus
brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roi d'Italie.
Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint du marquis, toujours
exilé volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois de son collège.
Elle le trouva singulier, spirituel, fort sérieux, mais joli garçon, et ne
déparant point trop le salon d'une femme à la mode; du reste, ignorant à
plaisir, et sachant à peine écrire. La comtesse, qui portait en toutes choses
son caractère enthousiaste, promit sa protection au chef de l'établissement, si
son neveu Fabrice faisait des progrès étonnants, et à la fin de l'année avait
beaucoup de prix. Pour lui donner les moyens de les mériter, elle l'envoyait
chercher tous les samedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que le
mercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris par le prince
vice-roi étaient repoussés d'Italie par les lois du royaume, et le supérieur du
collège, homme habile, sentit tout le parti qu'il pourrait tirer de ses
relations avec une femme toute-puissante à la cour. Il n'eut garde de se
plaindre des absences de Fabrice, qui, plus ignorant que jamais, à la fin de
l'année obtint cinq premiers prix. A cette condition, la brillante comtesse
Pietranera, suivie de son mari, général commandant une des divisions de la
garde, et de cinq ou six des plus grands personnages de la cour du vice-roi,
vint assister à la distribution des prix chez les jésuites. Le supérieur fut
complimenté par ses chefs.
La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantes qui marquèrent le
règne trop court de l'aimable prince Eugène. Elle l'avait créé de son autorité
officier de hussards, et Fabrice, âgé de douze ans, portait cet uniforme. Un
jour, la comtesse, enchantée de sa jolie tournure, demanda pour lui au prince
une place de page, ce qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le
lendemain, elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que le vice-roi
voulût bien ne pas se souvenir de cette demande, à laquelle rien ne manquait que
le consentement du père du futur page, et ce consentement eût été refusé avec
éclat. A la suite de cette folie, qui fit frémir le marquis boudeur, il trouva
un prétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice. La comtesse méprisait
souverainement son frère; elle le regardait comme un sot triste, et qui serait
méchant si jamais il en avait le pouvoir. Mais elle était folle de Fabrice, et,
après dix ans de silence, elle écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa
lettre fut laissée sans réponse.
A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plus belliqueux de ses
ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l'exercice et monter à
cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant que sa femme, le
faisait monter à cheval, et le menait avec lui à la parade.
En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien rouges des
larmes répandues en quittant les beaux salons de sa tante, ne trouva que les
caresses passionnées de sa mère et de ses soeurs. Le marquis était enfermé dans
son cabinet avec son fils aîné, le marchesino Ascanio. Ils y fabriquaient des
lettres chiffrées qui avaient l'honneur d'être envoyées à Vienne; le père et le
fils ne paraissaient qu'aux heures des repas. Le marquis répétait avec
affectation qu'il apprenait à son successeur naturel à tenir, en partie double,
le compte des produits de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis était
trop jaloux de son pouvoir pour parler de ces choses-là à un fils, héritier
nécessaire de toutes ces terres substituées. Il l'employait à chiffrer des
dépêches de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait
passer en Suisse, d'où on les acheminait à Vienne. Le marquis prétendait faire
connaître à ses souverains légitimes l'état intérieur du royaume d'Italie qu'il
ne connaissait pas lui-même, et toutefois ses lettres avaient beaucoup de
succès; voici comment. Le marquis faisait compter sur la grande route, par
quelque agent sûr, le nombre des soldats de tel régiment français ou italien qui
changeait de garnison, et, en rendant compte du fait à la cour de Vienne, il
avait soin de diminuer d'un grand quart le nombre des soldats présents. Ces
lettres, d'ailleurs ridicules, avaient le mérite d'en démentir d'autres plus
véridiques, et elles plaisaient. Aussi, peu de temps avant l'arrivée de Fabrice
au château, le marquis avait-il reçu la plaque d'un ordre renommé: c'était la
cinquième qui ornait son habit de chambellan. A la vérité, il avait le chagrin
de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne se permettait
jamais de dicter une dépêche sans avoir revêtu le costume brodé, garni de tous
ses ordres. Il eût cru manquer de respect d'en agir autrement.
La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elle avait conservé
l'habitude d'écrire deux ou trois fois par an au général comte d'A***; c'était
le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait horreur de mentir aux gens
qu'elle aimait; elle interrogea son fils et fut épouvantée de son ignorance.
S'il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne sais rien, Robert, qui
est si savant, trouverait son éducation absolument manquée; or maintenant il
faut du mérite. Une autre particularité qui l'étonna presque autant, c'est que
Fabrice avait pris au sérieux toutes les choses religieuses qu'on lui avait
enseignées chez les jésuites. Quoique fort pieuse elle-même, le fanatisme de cet
enfant la fit frémir; si le marquis a l'esprit de deviner ce moyen d'influence,
il va m'enlever l'amour de mon fils. Elle pleura beaucoup, et sa passion pour
Fabrice s'en augmenta.
La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques, était fort
triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées à la chasse ou à courir le
lac sur une barque. Bientôt il fut étroitement lié avec les cochers et les
hommes des écuries; tous étaient partisans fous des Français et se moquaient
ouvertement des valets de chambre dévots, attachés à la personne du marquis ou à
celle de son fils aîné. Le grand sujet de plaisanterie contre ces personnages
graves, c'est qu'ils portaient de la poudre à l'instar de leurs maîtres.
... Alors que Vesper vint embrunir nos
yeux, Tout épris d'avenir, je contemple les cieux, En qui Dieu nous escrit, par
notes non obscures, Les sorts et les destins de toutes créatures. Car lui, du
fond des cieux regardant un humain, Parfois mû de pitié, lui montre le chemin;
Par les astres du ciel qui sont ses caractères, Les choses nous prédit et bonnes
et contraires; Mais les hommes, chargés de terre et de trépas, Méprisent tel
écrit, et ne le lisent pas.
RONSARD
Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières: ce sont les idées,
disait-il, qui ont perdu l'Italie; il ne savait trop comment concilier cette
sainte horreur de l'instruction, avec le désir de voir son fils Fabrice
perfectionner l'éducation si brillamment commencée chez les jésuites. Pour
courir le moins de risques possible, il chargea le bon abbé Blanès, curé de
Grianta, de faire continuer à Fabrice ses études en latin. Il eût fallu que le
curé lui-même sût cette langue; or elle était l'objet de ses mépris; ses
connaissances en ce genre se bornaient à réciter, par coeur, les prières de son
missel, dont il pouvait rendre à peu près le sens à ses ouailles. Mais ce curé
n'en était pas moins fort respecté et même redouté dans le canton; il avait
toujours dit que ce n'était point en treize semaines ni même en treize mois, que
l'on verrait s'accomplir la célèbre prophétie de saint Giovita, le patron de
Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des amis sûrs, que ce nombre treize
devait être interprété d'une façon qui étonnerait bien du monde, s'il était
permis de tout dire (1813).
Le fait est que l'abbé Blanès, personnage d'une honnêteté et d'une vertu
primitives, et de plus homme d'esprit, passait toutes les nuits au haut de
son clocher; il était fou d'astrologie. Après avoir usé ses journées à calculer
des conjonctions et des positions d'étoiles, il employait la meilleure part de
ses nuits à les suivre dans le ciel. Par suite de sa pauvreté, il n'avait
d'autre instrument qu'une longue lunette à tuyau de carton. On peut juger du
mépris qu'avait pour l'étude des langues un homme qui passait sa vie à découvrir
l'époque précise de la chute des empires et des révolutions qui changent la face
du monde. Que sais-je de plus sur un cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu'on
m'a appris qu'en latin il s'appelle equus ?
Les paysans redoutaient l'abbé Blanès comme un grand magicien: pour lui, à
l'aide de la peur qu'inspiraient ses stations dans le clocher, il les empêchait
de voler. Ses confrères les curés des environs, fort jaloux de son influence, le
détestaient; le marquis del Dongo le méprisait tout simplement parce qu'il
raisonnait trop pour un homme de si bas étage. Fabrice l'adorait: pour lui
plaire il passait quelquefois des soirées entières à faire des additions ou des
multiplications énormes. Puis il montait au clocher: c'était une grande faveur
et que l'abbé Blanès n'avait jamais accordée à personne; mais il aimait cet
enfant pour sa naïveté. Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être
tu seras un homme.
Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dans ses plaisirs,
était sur le point de se noyer dans le lac. Il était le chef de toutes les
grandes expéditions des petits paysans de Grianta et de la Cadenabia. Ces
enfants s'étaient procuré quelques petites clefs, et quand la nuit était bien
noire, ils essayaient d'ouvrir les cadenas de ces chaînes qui attachent les
bateaux à quelque grosse pierre ou à quelque arbre voisin du rivage. Il faut
savoir que sur le lac de Côme l'industrie des pêcheurs place des lignes
dormantes à une grande distance des bords. L'extrémité supérieure de la corde
est attachée à une planchette doublée de liège, et une branche de coudrier très
flexible, fichée sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui tinte
lorsque le poisson, pris à la ligne, donne des secousses à la corde.
Le grand objet de ces expéditions nocturnes, que Fabrice commandait en chef,
était d'aller visiter les lignes dormantes, avant que les pêcheurs eussent
entendu l'avertissement donné par les petites clochettes. On choisissait les
temps d'orage; et, pour ces parties hasardeuses, on s'embarquait le matin, une
heure avant l'aube. En montant dans la barque, ces enfants croyaient se
précipiter dans les plus grands dangers, c'était là le beau côté de leur action;
et, suivant l'exemple de leurs pères, ils récitaient dévotement un Ave Maria.
Or, il arrivait souvent qu'au moment du départ, et à l'instant qui suivait
l'Ave Maria, Fabrice était frappé d'un présage. C'était là le fruit qu'il
avait retiré des études astrologiques de son ami l'abbé Blanès, aux prédictions
duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination, ce présage lui
annonçait avec certitude le bon ou le mauvais succès; et comme il avait plus de
résolution qu'aucun de ses camarades, peu à peu toute la troupe prit tellement
l'habitude des présages, que si, au moment de s'embarquer, on apercevait sur la
côte un prêtre, ou si l'on voyait un corbeau s'envoler à main gauche, on se
hâtait de remettre le cadenas à la chaîne du bateau, et chacun allait se
recoucher. Ainsi l'abbé Blanès n'avait pas communiqué sa science assez difficile
à Fabrice; mais à son insu, il lui avait inoculé une confiance illimitée dans
les signes qui peuvent prédire l'avenir.
Le marquis sentait qu'un accident arrivé à sa correspondance chiffrée pouvait le
mettre à la merci de sa soeur; aussi tous les ans, à l'époque de la
Sainte-Angela, fête de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait la permission
d'aller passer huit jours à Milan. Il vivait toute l'année dans l'espérance ou
le regret de ces huit jours. En cette grande occasion, pour accomplir ce voyage
politique, le marquis remettait à son fils quatre écus, et, suivant l'usage, ne
donnait rien à sa femme, qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et
un cocher avec deux chevaux, partaient pour Côme, la veille du voyage, et chaque
jour, à Milan, la marquise trouvait une voiture à ses ordres, et un dîner de
douze couverts.
Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo était assurément fort
peu divertissant; mais il avait cet avantage qu'il enrichissait à jamais les
familles qui avaient la bonté de s'y livrer. Le marquis, qui avait plus de deux
cent mille livres de rente, n'en dépensait pas le quart; il vivait d'espérances.
Pendant les treize années de 1800 à 1813, il crut constamment et fermement que
Napoléon serait renversé avant six mois. Qu'on juge de son ravissement quand, au
commencement de 1813, il apprit les désastres de la Bérésina! La prise de Paris
et la chute de Napoléon faillirent lui faire perdre la tête; il se permit alors
les propos les plus outrageants envers sa femme et sa soeur. Enfin, après
quatorze années d'attente, il eut cette joie inexprimable de voir les troupes
autrichiennes rentrer dans Milan. D'après les ordres venus de Vienne, le général
autrichien reçut le marquis del Dongo avec une considération voisine du respect;
on se hâta de lui offrir une des premières places dans le gouvernement, et il
l'accepta comme le paiement d'une dette. Son fils aîné eut une lieutenance dans
l'un des plus beaux régiments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais
accepter une place de cadet qui lui était offerte. Ce triomphe, dont le marquis
jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques mois, et fut suivi d'un
revers humiliant. Jamais il n'avait eu le talent des affaires, et quatorze
années passées à la campagne, entre ses valets, son notaire et son médecin
jointes à la mauvaise humeur de la vieillesse qui était survenue, en avaient
fait un homme tout à fait incapable. Or il n'est pas possible, en pays
autrichien, de conserver une place importante sans avoir le genre de talent que
réclame l'administration lente et compliquée, mais fort raisonnable, de cette
vieille monarchie. Les bévues du marquis del Dongo scandalisaient les employés
et même arrêtaient la marche des affaires. Ses propos ultra-monarchiques
irritaient les populations qu'on voulait plonger dans le sommeil et l'incurie.
Un beau jour, il apprit que Sa Majesté avait daigné accepter gracieusement la
démission qu'il donnait de son emploi dans l'administration, et en même temps
lui conférait la place de second grand majordome major du royaume
lombardo-vénitien. Le marquis fut indigné de l'injustice atroce dont il était
victime; il fit imprimer une lettre à un ami, lui qui exécrait tellement la
liberté de la presse. Enfin il écrivit à l'Empereur que ses ministres le
trahissaient, et n'étaient que des jacobins. Ces choses faites, il revint
tristement à son château de Grianta. Il eut une consolation. Après la chute de
Napoléon, certains personnages puissants à Milan firent assommer dans les rues
le comte Prina, ancien ministre du roi d'Italie, et homme du premier mérite. Le
comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du ministre, qui fut tué à
coups de parapluie, et dont le supplice dura cinq heures. Un prêtre, confesseur
du marquis del Dongo, eût pu sauver Prina en lui ouvrant la grille de l'église
de San Giovanni, devant laquelle on traînait le malheureux ministre, qui même un
instant fut abandonné dans le ruisseau, au milieu de la rue mais il refusa
d'ouvrir sa grille avec dérision, et, six mois après, le marquis eut le bonheur
de lui faire obtenir un bel avancement.
Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n'ayant pas cinquante
louis de rente, osait être assez content, s'avisait de se montrer fidèle à ce
qu'il avait aimé toute sa vie, et avait l'insolence de prôner cet esprit de
justice sans acception de personnes, que le marquis appelait un jacobinisme
infâme. Le comte avait refusé de prendre du service en Autriche, on fit valoir
ce refus, et, quelques mois après la mort de Prina, les mêmes personnages qui
avaient payé les assassins obtinrent que le général Pietranera serait jeté en
prison. Sur quoi la comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux
de poste pour aller à Vienne dire la vérité à l'Empereur. Les assassins de Prina
eurent peur, et l'un d'eux, cousin de madame Pietranera, vint lui apporter à
minuit, une heure avant son départ pour Vienne, l'ordre de mettre en liberté son
mari. Le lendemain, le général autrichien fit appeler le comte Pietranera, le
reçut avec toute la distinction possible, et l'assura que sa pension de retraite
ne tarderait pas à être liquidée sur le pied le plus avantageux. Le brave
général Bubna, homme d'esprit et de coeur, avait l'air tout honteux de
l'assassinat de Prina et de la prison du comte.
Après cette bourrasque, conjurée par le caractère ferme de la comtesse, les deux
époux vécurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite, qui, grâce à la
recommandation du général Bubna, ne se fit pas attendre.
Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait
beaucoup d'amitié pour un jeune homme fort riche, lequel était aussi ami intime
du comte, et ne manquait pas de mettre à leur disposition le plus bel attelage
de chevaux anglais qui fût alors à Milan, sa loge au théâtre de la Scala, et son
château à la campagne. Mais le comte avait la conscience de sa bravoure, son âme
était généreuse, il s'emportait facilement, et alors se permettait d'étranges
propos. Un jour qu'il était à la chasse avec des jeunes gens, l'un d'eux, qui
avait servi sous d'autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur
la bravoure des soldats de la république cisalpine; le comte lui donna un
soufflet, l'on se battit aussitôt, et le comte, qui était seul de son bord, au
milieu de tous ces jeunes gens, fut tué. On parla beaucoup de cette espèce de
duel, et les personnes qui s'y étaient trouvées prirent le parti d'aller voyager
en Suisse.
Ce courage ridicule qu'on appelle résignation, le courage d'un sot qui se laisse
prendre sans mot dire n'était point à l'usage de la comtesse. Furieuse de la
mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce jeune homme riche, son ami
intime, prît aussi la fantaisie de voyager en Suisse, et de donner un coup de
carabine ou un soufflet au meurtrier du comte Pietranera.
Limercati trouva ce projet d'un ridicule achevé et la comtesse s'aperçut que
chez elle le mépris avait tué l'amour. Elle redoubla d'attention pour Limercati;
elle voulait réveiller son amour, et ensuite le planter là et le mettre au
désespoir. Pour rendre ce plan de vengeance intelligible en France, je dirai
qu'à Milan, pays fort éloigné du nôtre, on est encore au désespoir par amour. La
comtesse, qui, dans ses habits de deuil éclipsait de bien loin toutes ses
rivales, fit des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pavé, et
l'un d'eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu'il trouvait le
mérite de Limercati un peu lourd, un peu empesé pour une femme d'autant d'esprit
devint amoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati:
«Voulez-vous agir une fois en homme d'esprit?
«Figurez-vous que vous ne m'avez jamais connue.
«Je suis, avec un peu de mépris peut-être, votre très humble servante,
«GINA PIETRANERA »
A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses châteaux; son amour
s'exalta, il devint fou, et parla de se brûler la cervelle, chose inusitée dans
les pays à enfer. Dès le lendemain de son arrivée à la campagne, il avait écrit
à la comtesse pour lui offrir sa main et ses deux cent mille livres de rente.
Elle lui renvoya sa lettre non décachetée par le groom du comte N... Sur quoi
Limercati a passé trois ans dans ses terres, revenant tous les deux mois à
Milan, mais sans avoir jamais le courage d'y rester, et ennuyant tous ses amis
de son amour passionné pour la comtesse, et du récit circonstancié des bontés
que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait qu'avec le
comte N... elle se perdait, et qu'une telle liaison la déshonorait.
Le fait est que la comtesse n'avait aucune sorte d'amour pour le comte N..., et
c'est ce qu'elle lui déclara quand elle fut tout à fait sûre du désespoir de
Limercati. Le comte, qui avait de l'usage, la pria de ne point divulguer la
triste vérité dont elle lui faisait confidence: -- Si vous avez l'extrême
indulgence, ajouta-t-il, de continuer à me recevoir avec toutes les distinctions
extérieures accordées à l'amant régnant, je trouverai peut-être une place
convenable.
Après cette déclaration héroïque la comtesse ne voulut plus des chevaux ni de la
loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle était accoutumée à la vie la plus
élégante: elle eut à résoudre ce problème difficile ou pour mieux dire
impossible: vivre à Milan avec une pension de quinze cents francs. Elle quitta
son palais, loua deux chambres à un cinquième étage, renvoya tous ses gens et
jusqu'à sa femme de chambre remplacée par une pauvre vieille faisant des
ménages. Ce sacrifice était dans le fait moins héroïque et moins pénible qu'il
ne nous semble; à Milan la pauvreté n'est pas un ridicule, et partant ne se
montre pas aux âmes effrayées comme le pire des maux. Après quelques mois de
cette pauvreté noble, assiégée par les lettres continuelles de Limercati, et
même du comte N... qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le marquis del
Dongo, ordinairement d'une avarice exécrable, vint à penser que ses ennemis
pourraient bien triompher de la misère de sa soeur. Quoi! une del Dongo être
réduite à vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont il avait tant à se
plaindre, accorde aux veuves de ses généraux!
Il lui écrivit qu'un appartement et un traitement dignes de sa soeur
l'attendaient au château de Grianta. L'âme mobile de la comtesse embrassa avec
enthousiasme l'idée de ce nouveau genre de vie; il y avait vingt ans qu'elle
n'avait pas habité ce château vénérable s'élevant majestueusement au milieu des
vieux châtaigniers plantés du temps des Sforce. Là, se disait-elle, je trouverai
le repos, et, à mon âge, n'est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un
ans elle se croyait arrivée au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime où je
suis née, m'attend enfin une vie heureuse et paisible.
Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu'il y a de sûr c'est que cette âme
passionnée, qui venait de refuser si lestement l'offre de deux immenses
fortunes, apporta le bonheur au château de Grianta. Ses deux nièces étaient
folles de joie.-- Tu m'as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la
marquise en l'embrassant; la veille de ton arrivée, j'avais cent ans. La
comtesse se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de
Grianta, et si célébrés par les voyageurs: la villa Melzi de l'autre côté du
lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue, au-dessus le bois
sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui sépare les deux branches
du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine de
sévérité: aspects sublimes et gracieux, que le site le plus renommé du monde, la
baie de Naples, égale, mais ne surpasse point. C'était avec ravissement que la
comtesse retrouvait les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses
sensations actuelles. Le lac de Côme, se disait-elle, n'est point environné,
comme le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées
selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l'argent et la spéculation.
Ici de tous côtés je vois des collines d'inégales hauteurs couvertes de bouquets
d'arbres plantés par le hasard, et que la main de l'homme n'a point encore gâtés
et forcés à rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes
admirables et se précipitant vers le lac par des pentes si singulières, je puis
garder toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout est
noble et tendre, tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs de la
civilisation. Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et
au-dessus des sommets des arbres s'élève l'architecture charmante de leurs jolis
clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large vient interrompre de
temps à autre les bouquets de châtaigniers et de cerisiers sauvages, l'oeil
satisfait y voit croître des plantes plus vigoureuses et plus heureuses là
qu'ailleurs. Par-delà ces collines, dont le faîte offre des ermitages qu'on
voudrait tous habiter, l'oeil étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours
couverts de neige, et leur austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie
ce qu'il en faut pour accroître la volupté présente. L'imagination est touchée
par le son lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres:
ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de douce
mélancolie et de résignation, et semblent dire à l'homme: La vie s'enfuit, ne te
montre donc point si difficile envers le bonheur qui se présente, hâte-toi de
jouir. Le langage de ces lieux ravissants, et qui n'ont point de pareils au
monde, rendit à la comtesse son coeur de seize ans. Elle ne concevait pas
comment elle avait pu passer tant d'années sans revoir le lac. Est-ce donc au
commencement de la vieillesse, se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié?
Elle acheta une barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains,
car on manquait d'argent pour tout, au milieu de l'état de maison le plus
splendide; depuis sa disgrâce le marquis del Dongo avait redoublé de faste
aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le lac, près de
la fameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il faisait construire une
digue dont le devis allait à quatre-vingt mille francs. A l'extrémité de la
digue on voyait s'élever, sur les dessins du fameux marquis Cagnola, une
chapelle bâtie tout entière en blocs de granit énormes, et, dans la chapelle,
Marchesi, le sculpteur à la mode de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel
des bas-reliefs nombreux devaient représenter les belles actions de ses
ancêtres.
Le frère aîné de Fabrice, le marchesine Ascagne, voulut se mettre des promenades
de ces dames; mais sa tante jetait de l'eau sur ses cheveux poudrés, et avait
tous les jours quelque nouvelle niche à lancer à sa gravité. Enfin il délivra de
l'aspect de sa grosse figure blafarde la joyeuse troupe qui n'osait rire en sa
présence. On pensait qu'il était l'espion du marquis son père, et il fallait
ménager ce despote sévère et toujours furieux depuis sa démission forcée.
Ascagne jura de se venger de Fabrice.
Il y eut une tempête où l'on courut des dangers; quoiqu'on eût infiniment peu
d'argent, on paya généreusement les deux bateliers pour qu'ils ne dissent rien
au marquis, qui déjà témoignait beaucoup d'humeur de ce qu'on emmenait ses deux
filles. On rencontra une seconde tempête; elles sont terribles et imprévues sur
ce beau lac: des rafales de vent sortent à l'improviste de deux gorges de
montagnes placées dans des directions opposées et luttent sur les eaux. La
comtesse voulut débarquer au milieu de l'ouragan et des coups de tonnerre; elle
prétendait que, placée sur un rocher isolé au milieu du lac, et grand comme une
petite chambre, elle aurait un spectacle singulier; elle se verrait assiégée de
toutes parts par des vagues furieuses, mais, en sautant de la barque, elle tomba
dans l'eau. Fabrice se jeta après elle pour la sauver, et tous deux furent
entraînés assez loin. Sans doute il n'est pas beau de se noyer, mais l'ennui,
tout étonné, était banni du château féodal. La comtesse s'était passionnée pour
le caractère primitif et pour l'astrologie de l'abbé Blanès. Le peu d'argent qui
lui restait après l'acquisition de la barque avait été employé à acheter un
petit télescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses nièces et
Fabrice, elle allait s'établir sur la plate-forme d'une des tours gothiques du
château. Fabrice était le savant de la troupe, et l'on passait là plusieurs
heures fort gaiement, loin des espions.
Il faut avouer qu'il y avait des journées où la comtesse n'adressait la parole à
personne; on la voyait se promener sous les hauts châtaigniers, plongée dans de
sombres rêveries; elle avait trop d'esprit pour ne pas sentir parfois l'ennui
qu'il y a à ne pas échanger ses idées. Mais le lendemain elle riait comme la
veille: c'étaient les doléances de la marquise, sa belle-soeur, qui produisaient
ces impressions sombres sur cette âme naturellement si agissante.
-- Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste château!
s'écriait la marquise.
Avant l'arrivée de la comtesse, elle n'avait pas même le courage d'avoir de ces
regrets.
L'on vécut ainsi pendant l'hiver de 1814 à 1815. Deux fois, malgré sa pauvreté,
la comtesse vint passer quelques jours à Milan; il s'agissait de voir un ballet
sublime de Vigano, donné au théâtre de la Scala, et le marquis ne défendait
point à sa femme d'accompagner sa belle-soeur. On allait toucher les quartiers
de la petite pension, et c'était la pauvre veuve du général cisalpin qui prêtait
quelques sequins à la richissime marquise del Dongo. Ces parties étaient
charmantes; on invitait à dîner de vieux amis, et l'on se consolait en riant de
tout, comme de vrais enfants. Cette gaieté italienne, pleine de brio et
d'imprévu, faisait oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de
son fils aîné répandaient autour d'eux à Grianta. Fabrice à peine âgé de seize
ans, représentait fort bien le chef de la maison.
Le 7 mars 1815, les dames étaient de retour, depuis l'avant-veille, d'un
charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle allée de
platanes récemment prolongée sur l'extrême bord du lac. Une barque parut, venant
du côté de Côme, et fit des signes singuliers. Un agent du marquis sauta sur la
digue: Napoléon venait de débarquer au golfe de Juan. L'Europe eut la bonhomie
d'être surprise de cet événement, qui ne surprit point le marquis del Dongo; il
écrivit à son souverain une lettre pleine d'effusion de coeur; il lui offrait
ses talents et plusieurs millions, et lui répétait que ses ministres étaient des
jacobins d'accord avec les meneurs de Paris.
Le 8 mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de ses insignes, se faisait
dicter, par son fils aîné, le brouillon d'une troisième dépêche politique; il
s'occupait avec gravité à la transcrire de sa belle écriture soignée, sur du
papier portant en filigrane l'effigie du souverain. Au même instant, Fabrice se
faisait annoncer chez la comtesse Pietranera.
-- Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l'Empereur, qui est aussi roi
d'Italie; il avait tant d'amitié pour ton mari! Je passe par la Suisse. Cette
nuit, à Menagio, mon ami Vasi, le marchand de baromètres, m'a donné son
passeport; maintenant donne-moi quelques napoléons, car je n'en ai que deux à
moi; mais s'il le faut, j'irai à pied.
La comtesse pleurait de joie et d'angoisse.-- Grand Dieu! pourquoi faut-il que
cette idée te soit venue! s'écriait-elle en saisissant les mains de Fabrice.
Elle se leva et alla prendre dans l'armoire au linge, où elle était
soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles; c'était tout ce qu'elle
possédait au monde.
-- Prends, dit-elle à Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer. Que
restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi, si tu nous manques? Quant au succès
de Napoléon, il est impossible, mon pauvre ami; nos messieurs sauront bien le
faire périr. N'as-tu pas entendu, il y a huit jours, à Milan, l'histoire des
vingt-trois projets d'assassinat tous si bien combinés et auxquels il n'échappa
que par miracle? et alors il était tout-puissant. Et tu as vu que ce n'est pas
la volonté de le perdre qui manque à nos ennemis; la France n'était plus rien
depuis son départ.
C'était avec l'accent de l'émotion la plus vive que la comtesse parlait à
Fabrice des futures destinées de Napoléon. -- En te permettant d'aller le
rejoindre, je lui sacrifie ce que j'ai de plus cher au monde, disait-elle. Les
yeux de Fabrice se mouillèrent, il répandit des larmes en embrassant la
comtesse, mais sa résolution de partir ne fut pas un instant ébranlée. Il
expliquait avec effusion à cette amie si chère toutes les raisons qui le
déterminaient, et que nous prenons la liberté de trouver bien plaisantes.
-- Hier soir, il était six heures moins sept minutes, nous nous promenions,
comme tu sais, sur le bord du lac dans l'allée de platanes, au-dessous de la
Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. Là, pour la première fois, j'ai
remarqué au loin le bateau qui venait de Côme, porteur d'une si grande nouvelle.
Comme je regardais ce bateau sans songer à l'Empereur, et seulement enviant le
sort de ceux qui peuvent voyager, tout à coup j'ai été saisi d'une émotion
profonde. Le bateau a pris terre, l'agent a parlé bas à mon père, qui a changé
de couleur, et nous a pris à part pour nous annoncer la terrible nouvelle.
Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de joie dont
mes yeux étaient inondés. Tout à coup, à une hauteur immense et à ma droite j'ai
vu un aigle, l'oiseau de Napoléon; il volait majestueusement se dirigeant vers
la Suisse, et par conséquent vers Paris. Et moi aussi, me suis-je dit à
l'instant, je traverserai la Suisse avec la rapidité de l'aigle, et j'irai
offrir à ce grand homme bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis
offrir, le secours de mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il
aima mon oncle. A l'instant, quand je voyais encore l'aigle, par un effet
singulier mes larmes se sont taries; et la preuve que cette idée vient d'en
haut, c'est qu'au même moment, sans discuter, j'ai pris ma résolution et j'ai vu
les moyens d'exécuter ce voyage. En un clin d'oeil toutes les tristesses qui,
comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les dimanches, ont été comme
enlevées par un souffle divin. J'ai vu cette grande image de l'Italie se relever
de la fange où les Allemands la retiennent plongée [ C'est un personnage
passionné qui parle, il traduit en prose quelques vers du célèbre Monti. ]; elle
étendait ses bras meurtris et encore à demi chargés de chaînes vers son roi et
son libérateur. Et moi, me suis-je dit, fils encore inconnu de cette mère
malheureuse, je partirai, j'irai mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le
destin, et qui voulut nous laver du mépris que nous jettent même les plus
esclaves et les plus vils parmi les habitants de l'Europe.
-- Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se rapprochant de la comtesse, et fixant
sur elle ses yeux d'où jaillissaient des flammes, tu sais ce jeune marronnier
que ma mère, l'hiver de ma naissance, planta elle-même au bord de la grande
fontaine dans notre forêt, à deux lieues d'ici: avant de rien faire, j'ai voulu
l'aller visiter. Le printemps n'est pas trop avancé, me disais-je: eh bien! si
mon arbre a des feuilles, ce sera un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de
l'état de torpeur où je languis dans ce triste et froid château. Ne trouves-tu
pas que ces vieux murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du
despotisme, sont une véritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que
l'hiver est pour mon arbre.
Le croirais-tu, Gina? hier soir à sept heures et demie j'arrivais à mon
marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles déjà assez
grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J'ai bêché la terre avec respect
à l'entour de l'arbre chéri. Aussitôt, rempli d'un transport nouveau, j'ai
traversé la montagne; je suis arrivé à Menagio: il me fallait un passeport pour
entrer en Suisse. Le temps avait volé, il était déjà une heure du matin quand je
me suis vu à la porte de Vasi. Je pensais devoir frapper longtemps pour le
réveiller; mais il était debout avec trois de ses amis. A mon premier mot: «Tu
vas rejoindre Napoléon! » s'est-il écrié, et il m'a sauté au cou. Les autres
aussi m'ont embrassé avec transport. «Pourquoi suis-je marié! » disait l'un
d'eux.
Madame Pietranera était devenue pensive; elle crut devoir présenter quelques
objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, il eût bien vu que la
comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnes raisons qu'elle se hâtait de lui
donner. Mais, à défaut d'expérience, il avait de la résolution; il ne daigna pas
même écouter ces raisons. La comtesse se réduisit bientôt à obtenir de lui que
du moins il fît part de son projet à sa mère.
-- Elle le dira à mes soeurs, et ces femmes me trahiront à leur insu! s'écria
Fabrice avec une sorte de hauteur héroïque.
-- Parlez donc avec plus de respect, dit la comtesse souriant au milieu de ses
larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous déplairez toujours aux hommes,
vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques.
La marquise fondit en larmes en apprenant l'étrange projet de son fils; elle
n'en sentait pas l'héroïsme, et fit tout son possible pour le retenir. Quand
elle fut convaincue que rien au monde, excepté les murs d'une prison, ne
pourrait l'empêcher de partir elle lui remit le peu d'argent qu'elle possédait;
puis elle se souvint qu'elle avait depuis la veille huit ou dix petits diamants
valant peut-être dix mille francs, que le marquis lui avait confiés pour les
faire monter à Milan. Les soeurs de Fabrice entrèrent chez leur mère tandis que
la comtesse cousait ces diamants dans l'habit de voyage de notre héros; il
rendait à ces pauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses soeurs furent
tellement enthousiasmées de son projet, elles l'embrassaient avec une joie si
bruyante qu'il prit à la main quelques diamants qui restaient encore à cacher,
et voulut partir sur-le-champ.
-- Vous me trahiriez à votre insu, dit-il à ses soeurs. Puisque j'ai tant
d'argent, il est inutile d'emporter des hardes; on en trouve partout. Il
embrassa ces personnes qui lui étaient si chères, et partit à l'instant même
sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si vite, craignant toujours
d'être poursuivi par des gens à cheval, que le soir même il entrait à Lugano.
Grâce à Dieu, il était dans une ville suisse, et ne craignait plus d'être
violenté sur la route solitaire par des gendarmes payés par son père. De ce
lieu, il lui écrivit une belle lettre, faiblesse d'enfant qui donna de la
consistance à la colère du marquis. Fabrice prit la poste, passa le
Saint-Gothard; son voyage fut rapide, et il entra en France par Pontarlier.
L'Empereur était à Paris. Là commencèrent les malheurs de Fabrice; il était
parti dans la ferme intention de parler à l'Empereur: jamais il ne lui était
venu à l'esprit que ce fût chose difficile. A Milan, dix fois par jour il voyait
le prince Eugène et eût pu lui adresser la parole. A Paris, tous les matins, il
allait dans la cour du château des Tuileries assister aux revues passées par
Napoléon; mais jamais il ne put approcher de l'Empereur. Notre héros croyait
tous les Français profondément émus comme lui de l'extrême danger que courait la
patrie. A la table de l'hôtel où il était descendu, il ne fit point mystère de
ses projets et de son dévouement; il trouva des jeunes gens d'une douceur
aimable, encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne
manquèrent pas de lui voler tout l'argent qu'il possédait. Heureusement, par
pure modestie, il n'avait pas parlé des diamants donnés par sa mère. Le matin
où, à la suite d'une orgie, il se trouva décidément volé, il acheta deux beaux
chevaux, prit pour domestique un ancien soldat palefrenier du maquignon, et,
dans son mépris pour les jeunes Parisiens beaux parleurs, partit pour l'armée.
Il ne savait rien, sinon qu'elle se rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il
arrivé sur la frontière, qu'il trouva ridicule de se tenir dans une maison,
occupé à se chauffer devant une bonne cheminée, tandis que des soldats
bivouaquaient. Quoi que pût lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon
sens, il courut se mêler imprudemment aux bivouacs de l'extrême frontière, sur
la route de Belgique. A peine fut-il arrivé au premier bataillon placé à côté de
la route, que les soldats se mirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la mise
n'avait rien qui rappelât l'uniforme. La nuit tombait, il faisait un vent froid.
Fabrice s'approcha d'un feu, et demanda l'hospitalité en payant. Les soldats se
regardèrent étonnés surtout de l'idée de payer, et lui accordèrent avec bonté
une place au feu; son domestique lui fit un abri. Mais, une heure après,
l'adjudant du régiment passant à portée du bivouac, les soldats allèrent lui
raconter l'arrivée de cet étranger parlant mal français. L'adjudant interrogea
Fabrice, qui lui parla de son enthousiasme pour l'Empereur avec un accent fort
suspect; sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel,
établi dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s'approcha avec les deux
chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l'adjudant sous-officier,
qu'aussitôt il changea de pensée, et se mit à interroger aussi le domestique.
Celui- ci, ancien soldat, devinant d'abord le plan de campagne de son
interlocuteur, parla des protections qu'avait son maître, ajoutant que, certes,
on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux. Aussitôt un soldat appelé par
l'adjudant lui mit la main sur le collet; un autre soldat prit soin des chevaux,
et, d'un air sévère, l'adjudant ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer.
Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dans l'obscurité rendue plus
profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes parts éclairaient
l'horizon, l'adjudant remit Fabrice à un officier de gendarmerie qui, d'un air
grave, lui demanda ses papiers. Fabrice montra son passeport qui le qualifiait
marchand de baromètres portant sa marchandise.
-- Sont-ils bêtes, s'écria l'officier, c'est aussi trop fort!
Il fit des questions à notre héros qui parla de l'Empereur et de la liberté dans
les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l'officier de gendarmerie fut
saisi d'un rire fou.
-- Parbleu! tu n'es pas trop adroit! s'écria-t-il. Il est un peu fort de café
que l'on ose nous expédier des blancs-becs de ton espèce! Et quoi que pût dire
Fabrice, qui se tuait à expliquer qu'en effet il n'était pas marchand de
baromètres, l'officier l'envoya à la prison de B..., petite ville du voisinage
où notre héros arriva sur les trois heures du matin, outré de fureur et mort de
fatigue.
Fabrice, d'abord étonné, puis furieux, ne comprenant absolument rien à ce qui
lui arrivait, passa trente-trois longues journées dans cette misérable prison;
il écrivait lettres sur lettres au commandant de la place, et c'était la femme
du geôlier, belle Flamande de trente-six ans, qui se chargeait de les faire
parvenir. Mais comme elle n'avait nulle envie de faire fusiller un aussi joli
garçon, et que d'ailleurs il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu
toutes ces lettres. Le soir, fort tard, elle daignait venir écouter les
doléances du prisonnier; elle avait dit à son mari que le blanc-bec avait de
l'argent, sur quoi le prudent geôlier lui avait donné carte blanche. Elle usa de
la permission et reçut quelques napoléons d'or, car l'adjudant n'avait enlevé
que les chevaux, et l'officier de gendarmerie n'avait rien confisqué du tout.
Une après-midi du mois de juin, Fabrice entendit une forte canonnade assez
éloignée. On se battait donc enfin! son coeur bondissait d'impatience. Il
entendit aussi beaucoup de bruit dans la ville; en effet un grand mouvement
s'opérait, trois divisions traversaient B... Quand, sur les onze heures du soir,
la femme du geôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore
que de coutume; puis lui prenant les mains:
-- Faites-moi sortir d'ici, je jurerai sur l'honneur de revenir dans la prison
dès qu'on aura cessé de se battre.
-- Balivernes que tout cela! As-tu du quibus ? Il parut inquiet, il ne
comprenait pas le mot quibus. La geôlière, voyant ce mouvement, jugea que
les eaux étaient basses, et, au lieu de parler de napoléons d'or comme elle
l'avait résolu, elle ne parla plus que de francs.
-- Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je mettrai un
double napoléon sur chacun des yeux du caporal qui va venir relever la garde
pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison, et si son régiment doit
filer dans la journée, il acceptera.
Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même à cacher Fabrice dans
sa chambre d'où il pourrait plus facilement s'évader le lendemain matin.
Le lendemain, avant l'aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice:
-- Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier:
crois-moi, n'y reviens plus.
-- Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloir défendre la
patrie?
-- Suffit. Rappelle-toi toujours que je t'ai sauvé la vie; ton cas était net, tu
aurais été fusillé, mais ne le dis à personne, car tu nous ferais perdre notre
place à mon mari et à moi; surtout ne répète jamais ton mauvais conte d'un
gentilhomme de Milan déguisé en marchand de baromètres, c'est trop bête. Ecoute-moi
bien, je vais te donner les habits d'un hussard mort avant-hier dans la prison:
n'ouvre la bouche que le moins possible, mais enfin, si un maréchal des logis ou
un officier t'interroge de façon à te forcer de répondre, dis que tu es resté
malade chez un paysan qui t'a recueilli par charité comme tu tremblais la fièvre
dans un fossé de la route. Si l'on n'est pas satisfait de cette réponse, ajoute
que tu vas rejoindre ton régiment. On t'arrêtera peut-être à cause de ton
accent: alors dis que tu es né en Piémont, que tu es un conscrit resté en France
l'année passée, etc., etc.
Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice comprit le
fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un espion. Il raisonna
avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort tendre, et enfin tandis qu'armée
d'une aiguille elle rétrécissait les habits du hussard, il raconta son histoire
bien clairement à cette femme étonnée. Elle y crut un instant; il avait l'air si
naïf, et il était si joli habillé en hussard!
-- Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin à demi
persuadée, il fallait donc en arrivant à Paris t'engager dans un régiment. En
payant à boire à un maréchal des logis, ton affaire était faite! La geôlière
ajouta beaucoup de bons avis pour l'avenir, et enfin, à la petite pointe du
jour, mit Fabrice hors de chez elle, après lui avoir fait jurer cent et cent
fois que jamais il ne prononcerait son nom, quoi qu'il pût arriver. Dès que
Fabrice fut sorti de la petite ville, marchant gaillardement le sabre de hussard
sous le bras, il lui vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l'habit et la
feuille de route d'un hussard mort en prison, où l'avait conduit, dit-on, le vol
d'une vache et de quelques couverts d'argent! j'ai pour ainsi dire succédé à son
être... et cela sans le vouloir ni le prévoir en aucune manière! Gare la
prison!... Le présage est clair, j'aurai beaucoup à souffrir de la prison!
Il n'y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice, lorsque la
pluie commença à tomber avec une telle force qu'à peine le nouvel hussard
pouvait-il marcher, embarrassé par des bottes grossières qui n'étaient pas
faites pour lui. Il fit rencontre d'un paysan monté sur un méchant cheval, il
acheta le cheval en s'expliquant par signes; la geôlière lui avait recommandé de
parler le moins possible, à cause de son accent.
Ce jour-là l'armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny, était en pleine
marche sur Bruxelles; on était à la veille de la bataille de Waterloo. Sur le
midi, la pluie à verse continuant toujours, Fabrice entendit le bruit du canon;
ce bonheur lui fit oublier tout à fait les affreux moments de désespoir que
venait de lui donner cette prison si injuste. Il marcha jusqu'à la nuit très
avancée, et comme il commençait à avoir quelque bon sens, il alla prendre son
logement dans une maison de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait
et prétendait qu'on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un écu, et il trouva
de l'avoine. Mon cheval n'est pas beau, se dit Fabrice; mais qu'importe, il
pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant, et il alla coucher à
l'écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain, Fabrice était sur
la route, et, à force de caresses, il était parvenu à faire prendre le trot à
son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la canonnade: c'étaient les
préliminaires de Waterloo.
Fabrice trouva
bientôt des vivandières, et l'extrême reconnaissance qu'il avait pour la
geôlière de B***; le porta à leur adresser la parole: il demanda à l'une d'elles
où était le 4e régiment de hussards, auquel il appartenait.
-- Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser mon petit soldat, dit la
cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu n'as pas
encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont se donner
aujourd'hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu pourrais lâcher ta
balle tout comme un autre.
Ce conseil déplut à Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il ne
pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps à autre le
bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de s'entendre, car
Fabrice était tellement hors de lui d'enthousiasme et de bonheur, qu'il avait
renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière redoublait son bonheur en le
lui faisant comprendre. A l'exception de son vrai nom et de sa fuite de prison,
il finit par tout dire à cette femme qui semblait si bonne. Elle était fort
étonnée et ne comprenait rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune
soldat.
-- Je vois le fin mot, s'écria-t-elle enfin d'un air de triomphe: vous êtes un
jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4e de hussards.
Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l'uniforme que vous portez, et vous
courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut, vous n'avez jamais été soldat;
mais, comme un brave garçon que vous êtes, puisque votre régiment est au feu,
vous voulez y paraître, et ne pas passer pour un capon.
Fabrice convint de tout: c'était le seul moyen qu'il eût de recevoir de bons
conseils. J'ignore toutes les façons d'agir de ces Français, se disait-il, et,
si je ne suis pas guidé par quelqu'un, je parviendrai encore à me faire jeter en
prison, et l'on me volera mon cheval.
-- D'abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en plus son
amie, conviens que tu n'as pas vingt et un ans: c'est tout le bout du monde si
tu en as dix-sept.
C'était la vérité, et Fabrice l'avoua de bonne grâce.
-- Ainsi, tu n'es pas même conscrit; c'est uniquement à cause des beaux yeux de
la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n'est pas dégoûtée. Si
tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu'elle t'a remis, il faut
primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse dresse les
oreilles quand le bruit du canon ronfle d'un peu près; c'est là un cheval de
paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette fumée blanche, que tu
vois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux de peloton, mon petit! Ainsi,
prépare-toi à avoir une fameuse venette, quand tu vas entendre siffler les
balles. Tu ferais aussi bien de manger un morceau tandis que tu en as encore le
temps.
Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière, la pria
de se payer.
-- C'est pitié de le voir! s'écria cette femme; le pauvre petit ne sait pas
seulement dépenser son argent! Tu mériterais bien qu'après avoir empoigné ton
napoléon je fisse prendre son grand trot à Cocotte; du diable si ta rosse
pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me voyant détaler? Apprends que,
quand le brutal gronde, on ne montre jamais d'or. Tiens, lui dit-elle, voilà
dix-huit francs cinquante centimes, et ton déjeuner te coûte trente sous.
Maintenant, nous allons bientôt avoir des chevaux à revendre. Si la bête est
petite, tu en donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt
francs, quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon.
Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue par une
femme qui s'avançait à travers champs, et qui passa sur la route.
-- Holà, hé! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6e léger est sur la droite.
-- Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros; mais en
vérité tu me fais pitié; j'ai de l'amitié pour toi, sacrédié! Tu ne sais rien de
rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu! Viens-t'en au 6e léger avec
moi.
-- Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux me
battre et suis résolu d'aller là-bas vers cette fumée blanche.
-- Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès qu'il sera là-bas, quelque
peu de vigueur qu'il ait, il te forcera la main, il se mettra à galoper, et Dieu
sait où il te mènera. Veux-tu m'en croire? Dès que tu seras avec les petits
soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi à côté des soldats et fais
comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je parie que tu ne sais pas seulement
déchirer une cartouche.
Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu'elle avait deviné
juste.
-- Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ça ne sera pas
long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la cantinière d'un air
d'autorité.
-- Mais je veux me battre.
-- Tu te battras aussi; va, le 6e léger est un fameux, et aujourd'hui il y en a
pour tout le monde.
-- Mais serons-nous bientôt à votre régiment?
-- Dans un quart d'heure tout au plus.
Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de toutes choses
ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me battre. A ce moment, le
bruit du canon redoubla, un coup n'attendait pas l'autre. C'est comme un
chapelet, dit Fabrice.
-- On commence à distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en donnant un
coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par le feu.
La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu des
prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur le point d'y
rester: Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux fois; bientôt le chemin,
moins rempli d'eau, ne fut plus qu'un sentier au milieu du gazon. Fabrice
n'avait pas fait cinq cents pas que sa rosse s'arrêta tout court: c'était un
cadavre, posé en travers du sentier, qui faisait horreur au cheval et au
cavalier.
La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte fort
prononcée: la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme se parlant à
elle-même: Ca n'est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre
héros, elle éclata de rire.
-- Ha! ha! mon petit! s'écria-t-elle, en voilà du nanan! Fabrice restait glacé.
Ce qui le frappait surtout c'était la saleté des pieds de ce cadavre qui déjà
était dépouillé de ses souliers, et auquel on n'avait laissé qu'un mauvais
pantalon tout souillé de sang.
-- Approche, lui dit la cantinière; descends de cheval; il faut que tu t'y
accoutumes; tiens, s'écria-t-elle, il en a eu par la tête.
Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée, et
défigurait ce cadavre d'une façon hideuse; il était resté avec un oeil ouvert.
-- Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une poignée
de main pour voir s'il te la rendra.
Sans hésiter, quoique prêt à rendre l'âme de dégoût, Fabrice se jeta à bas de
cheval et prit la main du cadavre qu'il secoua ferme; puis il resta comme
anéanti; il sentait qu'il n'avait pas la force de remonter à cheval. Ce qui lui
faisait horreur surtout c'était cet oeil ouvert.
La vivandière va me croire un lâche, se disait-il avec amertume; mais il sentait
l'impossibilité de faire un mouvement: il serait tombé. Ce moment fut affreux;
Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à fait. La vivandière s'en
aperçut, sauta lestement à bas de sa petite voiture, et lui présenta, sans mot
dire, un verre d'eau-de-vie qu'il avala d'un trait; il put remonter sur sa
rosse, et continua la route sans dire une parole. La vivandière le regardait de
temps à autre du coin de l'oeil.
-- Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd'hui tu resteras
avec moi. Tu vois bien qu'il faut que tu apprennes le métier de soldat.
-- Au contraire, je veux me battre tout de suite, s'écria notre héros d'un air
sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit du canon redoublait
et semblait s'approcher. Les coups commençaient à former comme une basse
continue; un coup n'était séparé du coup voisin par aucun intervalle, et sur
cette basse continue, qui rappelait le bruit d'un torrent lointain, on
distinguait fort bien les feux de peloton.
Dans ce moment la route s'enfonçait au milieu d'un bouquet de bois; la
vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle courant à
toutes jambes; elle sauta lestement à bas de sa voiture et courut se cacher à
quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans un trou qui était resté au
lieu où l'on venait d'arracher un grand arbre. Donc, se dit Fabrice, je vais
voir si je suis un lâche! Il s'arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par
la cantinière et tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et
passèrent en courant le long du bois, à gauche de la route.
-- Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout
essoufflée vers sa petite voiture... Si ton cheval était capable de galoper, je
te dirais: pousse en avant jusqu'au bout du bois, vois s'il y a quelqu'un dans
la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une branche à un
peuplier, l'effeuilla et se mit à battre son cheval à tour de bras; la rosse
prit le galop un instant puis revint à son petit trot accoutumé. La vivandière
avait mis son cheval au galop:-- Arrête-toi, donc, arrête! criait-elle à
Fabrice. Bientôt tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de la
plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la mousqueterie
tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière. Et comme le bouquet
de bois d'où ils sortaient occupait un tertre élevé de huit ou dix pieds
au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien un coin de la bataille; mais
enfin il n'y avait personne dans le pré au-delà du bois. Ce pré était bordé, à
mille pas de distance, par une longue rangée de saules, très touffus; au-dessus
des saules paraissait une fumée blanche qui quelquefois s'élevait dans le ciel
en tournoyant.
-- Si je savais seulement où est le régiment! disait la cantinière embarrassée.
Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos, toi, dit-elle à
Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne
va pas t'amuser à le sabrer.
Ace moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nous venons de parler,
ils débouchaient du bois dans la plaine à gauche de la route. L'un d'eux était à
cheval.
-- Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà! ho! cria-t-elle à celui qui
était à cheval, viens donc ici boire le verre d'eau-de-vie; les soldats
s'approchèrent.
-- Où est le 6e léger? cria-t-elle.
-- Là-bas, à cinq minutes d'ici, en avant de ce canal qui est le long des
saules; même que le colonel Macon vient d'être tué.
-- Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?
-- Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval d'officier que
je vais vendre cinq napoléons avant un quart d'heure.
-- Donne-m'en un de tes napoléons, dit la vivandière à Fabrice. Puis
s'approchant du soldat à cheval: Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton
napoléon.
Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandière détachait le
petit portemanteau qui était sur la rosse.
-- Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c'est comme ça que vous
laissez travailler une dame!
Mais à peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu'il se mit à se
cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force pour le
contenir.
-- Bon signe! dit la vivandière, le monsieur n'est pas accoutumé au
chatouillement du portemanteau.
-- Un cheval de général, s'écriait le soldat qui l'avait vendu, un cheval qui
vaut dix napoléons comme un liard!
-- Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de se
trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement.
Ace moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu'il prit de biais, et
Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites branches volant de côté
et d'autre comme rasées par un coup de faux.
-- Tiens, voilà le brutal qui s'avance, lui dit le soldat en prenant ses vingt
francs. Il pouvait être deux heures.
Fabrice était encore dans l'enchantement de ce spectacle curieux, lorsqu'une
troupe de généraux, suivis d'une vingtaine de hussards, traversèrent au galop un
des angles de la vaste prairie au bord de laquelle il était arrêté: son cheval
hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête
violents contre la bride qui le retenait. Hé bien, soit! se dit Fabrice.
Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre l'escorte
qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux bordés. Un quart
d'heure après, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice comprit
qu'un de ces généraux était le célèbre maréchal Ney. Son bonheur fut au comble;
toutefois il ne put deviner lequel des quatre généraux était le maréchal Ney; il
eût donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu'il ne fallait pas
parler. L'escorte s'arrêta pour passer un large fossé rempli d'eau par la pluie
de la veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la
prairie à l'entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque tous les
hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à pic et fort
glissant, et l'eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds en contrebas
au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au
maréchal Ney et à la gloire qu'à son cheval, lequel étant fort animé, sauta dans
le canal; ce qui fit rejaillir l'eau à une hauteur considérable. Un des généraux
fut entièrement mouillé par la nappe d'eau, et s'écria en jurant: Au diable la
f... bête! Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. Puis-je en
demander raison? se dit-il. En attendant, pour prouver qu'il n'était pas si
gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive opposée du fossé; mais
elle était à pic et haute de cinq à six pieds. Il fallut y renoncer; alors il
remonta le courant, son cheval ayant de l'eau jusqu'à la tête, et enfin trouva
une sorte d'abreuvoir; par cette pente douce il gagna facilement le champ de
l'autre côté du canal. Il fut le premier homme de l'escorte qui y parut, il se
mit à trotter fièrement le long du bord: au fond du canal les hussards se
démenaient, assez embarrassés de leur position; car en beaucoup d'endroits l'eau
avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent
nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des logis s'aperçut
de la manoeuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait l'air si peu
militaire.
-- Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s'écria-t-il, et peu à peu tous
passèrent.
En arrivant sur l'autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout seuls; le
bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut à peine s'il entendit le général,
par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille:
-- Où as-tu pris ce cheval?
Fabrice était tellement troublé qu'il répondit en italien:
-- L'ho comprato poco fa. (Je viens de l'acheter à l'instant.)
-- Que dis-tu? lui cria le général.
Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put lui
répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment.
Toutefois la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne; il était surtout
scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L'escorte prit le
galop; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au-delà du
canal, et ce champ était jonché de cadavres.
-- Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards de
l'escorte, et d'abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu'en effet
presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un
frisson d'horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges
vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne
ne s'arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes
les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge.
L'escorte s'arrêta; Fabrice, qui ne faisait pas assez d'attention à son devoir
de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.
-- Veux-tu bien t'arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal des logis. Fabrice
s'aperçut qu'il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et
précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se
ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit
le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d'un air
d'autorité et presque de réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa
curiosité; et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la
geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à
son voisin:
-- Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?
-- Pardi, c'est le maréchal!
-- Quel maréchal?
-- Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu'ici?
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l'injure; il
contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la
Moskova, le brave des braves.
Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à
vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d'une façon singulière.
Le fond des sillons était plein d'eau, et la terre fort humide, qui formait la
crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre
pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier; puis sa pensée
se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui:
c'étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu'il
les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l'escorte. Ce qui lui sembla
horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée,
en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait suivre les
autres: le sang coulait dans la boue.
Ah! m'y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J'ai vu le feu! se répétait-il avec
satisfaction. Me voici un vrai militaire. A ce moment, l'escorte allait ventre à
terre, et notre héros comprit que c'étaient des boulets qui faisaient voler la
terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d'où venaient les boulets,
il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu
du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait
entendre des décharges beaucoup plus voisines; il n'y comprenait rien du tout.
Ace moment, les généraux et l'escorte descendirent dans un petit chemin plein
d'eau, qui était à cinq pieds en contre-bas.
Le maréchal s'arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice, cette
fois, put le voir tout à son aise; il le trouva très blond, avec une grosse tête
rouge. Nous n'avons point des figures comme celle-là en Italie, se dit-il.
Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des cheveux châtains, je ne serai comme
ça, ajoutait-il avec tristesse. Pour lui ces paroles voulaient dire: Jamais je
ne serai un héros. Il regarda les hussards; à l'exception d'un seul, tous
avaient des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l'escorte,
tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son embarras,
il tourna la tête vers l'ennemi. C'étaient des lignes fort étendues d'hommes
rouges; mais, ce qui l'étonna fort, ces hommes lui semblaient tout petits. Leurs
longues files, qui étaient des régiments ou des divisions, ne lui paraissaient
pas plus hautes que des haies. Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se
rapprocher du chemin en contre-bas que le maréchal et l'escorte s'étaient mis à
suivre au petit pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien
distinguer du côté vers lequel on s'avançait; l'on voyait quelquefois des hommes
au galop se détacher sur cette fumée blanche.
Tout à coup, du côté de l'ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui arrivaient
ventre à terre. Ah! nous sommes attaqués, se dit-il; puis il vit deux de ces
hommes parler au maréchal. Un des généraux de la suite de ce dernier partit au
galop du côté de l'ennemi, suivi de deux hussards de l'escorte et des quatre
hommes qui venaient d'arriver. Après un petit canal que tout le monde passa,
Fabrice se trouva à côté d'un maréchal des logis qui avait l'air fort bon
enfant. Il faut que je parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de
me regarder. Il médita longtemps.
-- Monsieur, c'est la première fois que j'assiste à la bataille, dit-il enfin au
maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille?
-- Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?
-- Je suis le frère de la femme d'un capitaine.
-- Et comment l'appelez-vous, ce capitaine?
Notre héros fut terriblement embarrassé; il n'avait point prévu cette question.
Par bonheur, le maréchal et l'escorte repartaient au galop. Quel nom français
dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du maître d'hôtel où il avait
logé à Paris; il rapprocha son cheval de celui du maréchal des logis, et lui
cria de toutes ses forces:
-- Le capitaine Meunier! L'autre, entendant mal à cause du roulement du canon,
lui répondit:-- Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué. Bravo! se dit
Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l'affligé.-- Ah, mon Dieu!
cria-t-il; et il prit une mine piteuse. On était sorti du chemin en contre-bas,
on traversait un petit pré, on allait ventre à terre, les boulets arrivaient de
nouveau, le maréchal se porta vers une division de cavalerie. L'escorte se
trouvait au milieu de cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà
plus autant d'impression sur notre héros; il avait autre chose à penser.
Pendant que l'escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d'une
cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l'emportant sur tout, il
partit au galop pour la rejoindre.
-- Restez donc, s...! lui cria le maréchal des logis.
Que peut-il me faire ici? pensa Fabrice et il continua de galoper vers la
cantinière. En donnant de l'éperon à son cheval, il avait eu quelque espoir que
c'était sa bonne cantinière du matin; les chevaux et les petites charrettes se
ressemblaient fort, mais la propriétaire était tout autre, et notre héros lui
trouva l'air fort méchant. Comme il l'abordait, Fabrice l'entendit qui disait:
Il était pourtant bien bel homme! Un fort vilain spectacle attendait là le
nouveau soldat; on coupait la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq
pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres
d'eau-de-vie.
-- Comme tu y vas, gringalet! s'écria la cantinière. L'eau-de-vie lui donna une
idée: il faut que j'achète la bienveillance de mes camarades les hussards de
l'escorte.
-- Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.
-- Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour comme
aujourd'hui?
Comme il regagnait l'escorte au galop:
-- Ah! tu nous rapportes la goutte! s'écria le maréchal des logis, c'est pour ça
que tu désertais? Donne.
La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l'air après avoir bu. --
Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice. Tous les yeux le regardèrent avec
bienveillance. Ces regards ôtèrent un poids de cent livres de dessus le coeur de
Fabrice: c'était un de ces coeurs de fabrique trop fine qui ont besoin de
l'amitié de ce qui les entoure. Enfin il n'était plus mal vu de ses compagnons,
il y avait liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d'une voix
libre, il dit au maréchal des logis:
-- Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma soeur? Il
se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de Meunier.
-- C'est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.
L'escorte repartit et se porta vers des divisions d'infanterie. Fabrice se
sentait tout à fait enivré; il avait bu trop d'eau-de-vie, il roulait un peu sur
sa selle: il se souvint fort à propos d'un mot que répétait le cocher de sa
mère: Quand on a levé le coude, il faut regarder entre les oreilles de son
cheval, et faire comme fait le voisin. Le maréchal s'arrêta longtemps auprès de
plusieurs corps de cavalerie qu'il fit charger; mais pendant une heure ou deux
notre héros n'eut guère la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se
sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme
un morceau de plomb.
Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes:
-- Vous ne voyez donc pas l'Empereur, s...! Sur-le-champ l'escorte cria vive
l'Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de tous ses
yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d'une
escorte. Les longues crinières pendantes que portaient à leurs casques les
dragons de la suite l'empêchèrent de distinguer les figures. Ainsi, je n'ai pu
voir l'Empereur sur un champ de bataille, à cause de ces maudits verres
d'eau-de-vie! Cette réflexion le réveilla tout à fait.
On redescendit dans un chemin rempli d'eau, les chevaux voulurent boire.
-- C'est donc l'Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin.
Eh! certainement, celui qui n'avait pas d'habit brodé. Comment ne l'avez-vous
pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance. Fabrice eut grande envie de
galoper après l'escorte de l'Empereur et de s'y incorporer. Quel bonheur de
faire réellement la guerre à la suite de ce héros! C'était pour cela qu'il était
venu en France. J'en suis parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n'ai
d'autre raison pour faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval
qui s'est mis à galoper pour suivre ces généraux.
Ce qui détermina Fabrice à rester, c'est que les hussards ses nouveaux camarades
lui faisaient bonne mine; il commençait à se croire l'ami intime de tous les
soldats avec lesquels il galopait depuis quelques heures. Il voyait entre eux et
lui cette noble amitié des héros du Tasse et de l'Arioste. S'il se joignait à
l'escorte de l'Empereur, il y aurait une nouvelle connaissance à faire;
peut-être même on lui ferait la mine car ces autres cavaliers étaient des
dragons et lui portait l'uniforme de hussard ainsi que tout ce qui suivait le
maréchal. La façon dont on le regardait maintenant mit notre héros au comble du
bonheur; il eût fait tout au monde pour ses camarades; son âme et son esprit
étaient dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu'il était
avec des amis, il mourait d'envie de faire des questions. Mais je suis encore un
peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la geôlière. Il remarqua en
sortant du chemin creux que l'escorte n'était plus avec le maréchal Ney; le
général qu'ils suivaient était grand, mince, et avait la figure sèche et l'oeil
terrible.
Ce général n'était autre que le comte d'A..., le lieutenant Robert du 15 mai
1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo.
Il y avait déjà longtemps que Fabrice n'apercevait plus la terre volant en
miettes noires sous l'action des boulets; on arriva derrière un régiment de
cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper sur les cuirasses
et il vit tomber plusieurs hommes.
Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque l'escorte,
sortant d'un chemin creux, monta une petite pente de trois ou quatre pieds pour
entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit un petit bruit singulier tout
près de lui: il tourna la tête, quatre hommes étaient tombés avec leurs chevaux;
le général lui- même avait été renversé, mais il se relevait tout couvert de
sang. Fabrice regardait les hussards jetés par terre: trois faisaient encore
quelques mouvements convulsifs, le quatrième criait: Tirez-moi de dessous. Le
maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre pour
secourir le général qui, s'appuyant sur son aide de camp, essayait de faire
quelques pas; il cherchait à s'éloigner de son cheval qui se débattait renversé
par terre et lançait des coups de pied furibonds.
Le maréchal des logis s'approcha de Fabrice. A ce moment notre héros entendit
dire derrière lui et tout près de son oreille: C'est le seul qui puisse encore
galoper. Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même temps qu'on lui
soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la croupe
de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu'à terre, où il tomba assis.
L'aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général, aidé par le
maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi rapidement par les
six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux, et se mit à courir après
eux en criant: Ladri! ladri! (voleurs! voleurs!). Il était plaisant de
courir après des voleurs au milieu d'un champ de bataille.
L'escorte et le général, comte d'A..., disparurent bientôt derrière une rangée
de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de saules; il se
trouva tout contre un canal fort profond qu'il traversa. Puis, arrivé de l'autre
côté, il se remit à jurer en apercevant de nouveau, mais à une très grande
distance, le général et l'escorte qui se perdaient dans les arbres. Voleurs!
voleurs! criait-il maintenant en français. Désespéré, bien moins de la perte de
son cheval que de la trahison, il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et
mourant de faim. Si son beau cheval lui eût été enlevé par l'ennemi, il n'y eût
pas songé; mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu'il aimait
tant et par ces hussards qu'il regardait comme des frères! c'est ce qui lui
brisait le coeur. Il ne pouvait se consoler de tant d'infamie, et, le dos appuyé
contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il défaisait un à un tous
ses beaux rêves d'amitié chevaleresque et sublime, comme celle des héros de la
Jérusalem délivrée. Voir arriver la mort n'était rien, entouré d'âmes
héroïques et tendres, de nobles amis qui vous serrent la main au moment du
dernier soupir! mais garder son enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice
exagérait comme tout homme indigné. Au bout d'un quart d'heure
d'attendrissement, il remarqua que les boulets commençaient à arriver jusqu'à la
rangée d'arbres à l'ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à
s'orienter. Il regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de
saules touffus: il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d'infanterie qui
passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en avant de
lui. J'allais m'endormir, se dit-il; il s'agit de n'être pas prisonnier; et il
se mit à marcher très vite. En avançant il fut rassuré, il reconnut l'uniforme,
les régiments par lesquels il craignait d'être coupé étaient français. Il
obliqua à droite pour les rejoindre.
Après la douleur morale d'avoir été si indignement trahi et volé, il en était
une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement: il mourait de
faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu'après avoir marché, ou plutôt couru
pendant dix minutes, il s'aperçut que le corps d'infanterie, qui allait très
vite aussi, s'arrêtait comme pour prendre position. Quelques minutes plus tard,
il se trouvait au milieu des premiers soldats.
-- Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?
-- Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!
Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice. La guerre
n'était donc plus ce noble et commun élan d'âmes amantes de la gloire qu'il
s'était figuré d'après les proclamations de Napoléon! Il s'assit, ou plutôt se
laissa tomber sur le gazon; il devint très pâle. Le soldat qui lui avait parlé,
et qui s'était arrêté à dix pas pour nettoyer la batterie de son fusil avec son
mouchoir, s'approcha et lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu'il ne le
ramassait pas, le soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice
ouvrit les yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il
chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats les
plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il se leva
machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait tomber de fatigue
et cherchait déjà de l'oeil une place commode; mais quelle ne fut pas sa joie en
reconnaissant d'abord le cheval, puis la voiture, et enfin la cantinière du
matin! Elle accourut à lui et fut effrayée de sa mine.
-- Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc blessé? et ton beau
cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle le fit
monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la voiture, notre
héros, excédé de fatigue, s'endormit profondément. [ Para v. P. y E. 15 x. 38. ]
Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la petite
charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait à tour de bras. Le
régiment attaqué à l'improviste par des nuées de cavalerie prussienne, après
avoir cru à la victoire toute la journée, battait en retraite, ou plutôt
s'enfuyait du côté de la France.
Le colonel, beau jeune homme, bienficelé, qui venait de succéder à Macon,
fut sabré; le chef de bataillon qui le remplaça dans le commandement, vieillard
à cheveux blancs, fit faire halte au régiment.-- F...! dit-il aux soldats, du
temps de la république on attendait pour filer d'y être forcé par l'ennemi...
Défendez chaque pouce de terrain et faites-vous tuer, s'écriait-il en jurant;
c'est maintenant le sol de la patrie que ces Prussiens veulent envahir!
La petite charrette s'arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le soleil était
couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voir qu'il était presque nuit.
Les soldats couraient de côté et d'autre dans une confusion qui surprit fort
notre héros; il trouva qu'ils avaient l'air penaud.
-- Qu'est-ce donc? dit-il à la cantinière.
-- Rien du tout. C'est que nous sommes flambés, mon petit; c'est la cavalerie
des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général a d'abord cru que
c'était la nôtre. Allons, vivement, aide-moi à réparer le trait de Cocotte qui
s'est cassé.
Quelques coups de fusil partirent à dix pas de distance: notre héros, frais et
dispos, se dit: Mais réellement, pendant toute la journée, je ne me suis pas
battu, j'ai seulement escorté un général.-- Il faut que je me batte, dit-il à la
cantinière.
-- Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras! Nous sommes
perdus!
-- Aubry, mon garçon, cria-t-elle à un caporal qui passait, regarde toujours de
temps à autre où en est la petite voiture.
-- Vous allez vous battre? dit Fabrice à Aubry.
-- Non, je vais mettre mes escarpins pour aller à la danse!
-- Je vous suis.
-- Je te recommande le petit hussard, cria la cantinière, le jeune bourgeois a
du coeur. Le caporal Aubry marchait sans mot dire. Huit ou dix soldats le
rejoignirent en courant, il les conduisit derrière un gros chêne entouré de
ronces. Arrivé là il les plaça au bord du bois, toujours sans mot dire, sur une
ligne fort étendue; chacun était au moins à dix pas de son voisin.
-- Ah çà! vous autres dit le caporal, et c'était la première fois qu'il parlait,
n'allez pas faire feu avant l'ordre, songez que vous n'avez plus que trois
cartouches.
Mais que se passe-t-il donc? se demandait Fabrice. Enfin, quand il se trouva
seul avec le caporal, il lui dit:
-- Je n'ai pas de fusil.
-- Tais-toi d'abord! Avance-toi là, à cinquante pas en avant du bois, tu
trouveras quelqu'un des pauvres soldats du régiment qui viennent d'être sabrés;
tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas dépouiller un blessé, au
moins; prends le fusil et la giberne d'un qui soit bien mort, et dépêche-toi,
pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos gens. Fabrice partit en courant
et revint bien vite avec un fusil et une giberne.
-- Charge ton fusil et mets-toi là derrière cet arbre, et surtout ne va pas
tirer avant l'ordre que je t'en donnerai... Dieu de Dieu! dit le caporal en
s'interrompant, il ne sait pas même charger son arme!... Il aida Fabrice en
continuant son discours. Si un cavalier ennemi galope sur toi pour te sabrer,
tourne autour de ton arbre et ne lâche ton coup qu'à bout portant quand ton
cavalier sera à trois pas de toi; il faut presque que ta baïonnette touche son
uniforme.
-- Jette donc ton grand sabre, s'écria le caporal, veux-tu qu'il te fasse
tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant! En parlant ainsi,
il prit lui- même le sabre qu'il jeta au loin avec colère.
-- Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu jamais tiré
un coup de fusil?
-- Je suis chasseur.
-- Dieu soit loué! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire pas
avant l'ordre que je te donnerai; et il s'en alla.
Fabrice était tout joyeux. Enfin je vais me battre réellement, se disait-il,
tuer un ennemi! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et moi je ne faisais
rien que m'exposer à être tué; métier de dupe. Il regardait de tous côtés avec
une extrême curiosité. Au bout d'un moment, il entendit partir sept à huit coups
de fusil tout près de lui. Mais, ne recevant point l'ordre de tirer, il se
tenait tranquille derrière son arbre. Il était presque nuit; il lui semblait
être à l'espère, à la chasse de l'ours, dans la montagne de la Tramezzina,
au-dessus de Grianta. Il lui vint une idée de chasseur; il prit une cartouche
dans sa giberne et en détacha la balle: si je le vois, dit-il, il ne faut pas
que je le manque et il fit couler cette seconde balle dans le canon de son
fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout à côté de son arbre; en même
temps il vit un cavalier vêtu de bleu qui passait au galop devant lui, se
dirigeant de sa droite à sa gauche. Il n'est pas à trois pas, se dit-il, mais à
cette distance je suis sûr de mon coup, il suivit bien le cavalier du bout de
son fusil et enfin pressa la détente; le cavalier tomba avec son cheval. Notre
héros se croyait à la chasse: il courut tout joyeux sur la pièce qu'il venait
d'abattre. Il touchait déjà l'homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une
rapidité incroyable deux cavaliers prussiens arrivèrent sur lui pour le sabrer.
Fabrice se sauva à toutes jambes vers le bois; pour mieux courir il jeta son
fusil. Les cavaliers prussiens n'étaient plus qu'à trois pas de lui lorsqu'il
atteignit une nouvelle plantation de petits chênes gros comme le bras et bien
droits qui bordaient le bois. Ces petits chênes arrêtèrent un instant les
cavaliers, mais ils passèrent et se remirent à poursuivre Fabrice dans une
clairière. De nouveau ils étaient près de l'atteindre, lorsqu'il se glissa entre
sept à huit gros arbres. A ce moment, il eut presque la figure brûlée par la
flamme de cinq ou six coups de fusil qui partirent en avant de lui. Il baissa la
tête; comme il la relevait, il se trouva vis-à-vis du caporal.
-- Tu as tué le tien? lui dit le caporal Aubry.
-- Oui, mais j'ai perdu mon fusil.
-- Ce n'est pas les fusils qui nous manquent; tu es un bon b...; malgré ton air
cornichon, tu as bien gagné ta journée, et ces soldats-ci viennent de manquer
ces deux qui te poursuivaient et venaient droit à eux; moi je ne les voyais pas.
Il s'agit maintenant de filer rondement; le régiment doit être à un demi-quart
de lieue, et, de plus, il y a un petit bout de prairie où nous pouvons être
ramassés au demi- cercle.
Tout en parlant, le caporal marchait rapidement à la tête de ses dix hommes. A
deux cents pas de là, en entrant dans la petite prairie dont il avait parlé, on
rencontra un général blessé qui était porté par son aide de camp et par un
domestique.
-- Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d'une voix éteinte, il
s'agit de me transporter à l'ambulance; j'ai la jambe fracassée.
-- Va te faire f..., répondit le caporal, toi et tous les généraux. Vous avez
tous trahi l'Empereur aujourd'hui.
-- Comment, dit le général en fureur, vous méconnaissez mes ordres! Savez-vous
que je suis le général comte B***, commandant votre division, etc., etc. Il fit
des phrases. L'aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal lui lança un
coup de baïonnette dans le bras, puis fila avec ses hommes en doublant le pas.
Puissent- ils être tous comme toi, répétait le caporal en jurant, les bras et
les jambes fracassés! Tas de freluquets! Tous vendus aux Bourbons, et trahissant
l'Empereur! Fabrice écoutait avec saisissement cette affreuse accusation.
Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le régiment à l'entrée
d'un gros village qui formait plusieurs rues fort étroites, mais Fabrice
remarqua que le caporal Aubry évitait de parler à aucun des officiers.
Impossible d'avancer, s'écria le caporal! Toutes ces rues étaient encombrées
d'infanterie, de cavaliers et surtout de caissons d'artillerie et de fourgons.
Le caporal se présenta à l'issue de trois de ces rues; après avoir fait vingt
pas, il fallait s'arrêter: tout le monde jurait et se fâchait.
Encore quelque traître qui commande! s'écria le caporal; si l'ennemi a l'esprit
de tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des chiens. Suivez-moi,
vous autres. Fabrice regarda; il n'y avait plus que six soldats avec le caporal.
Par une grande porte ouverte ils entrèrent dans une vaste basse-cour; de la
basse-cour ils passèrent dans une écurie, dont la petite porte leur donna entrée
dans un jardin. Ils s'y perdirent un moment errant de côté et d'autre. Mais
enfin, en passant une haie, ils se trouvèrent dans une vaste pièce de blé noir.
En moins d'une demi-heure, guidés par les cris et le bruit confus, ils eurent
regagné la grande route au-delà du village. Les fossés de cette route étaient
remplis de fusils abandonnés; Fabrice en choisit un mais la route, quoique fort
large, était tellement encombrée de fuyards et de charrettes, qu'en une
demi-heure de temps, à peine si le caporal et Fabrice avaient avancé de cinq
cents pas; on disait que cette route conduisait à Charleroi. Comme onze heures
sonnaient à l'horloge du village:
-- Prenons de nouveau à travers champ, s'écria le caporal. La petite troupe
n'était plus composée que de trois soldats, le caporal et Fabrice. Quand on fut
à un quart de lieue de la grande route:
-- Je n'en puis plus, dit un des soldats.
-- Et moi itou, dit un autre.
-- Belle nouvelle! Nous en sommes tous logés là, dit le caporal; mais obéissez-
moi, et vous vous en trouverez bien. Il vit cinq ou six arbres le long d'un
petit fossé au milieu d'une immense pièce de blé. Aux arbres! dit-il à ses
hommes; couchez-vous là, ajouta-t-il quand on y fut arrivé, et surtout pas de
bruit. Mais, avant de s'endormir, qui est-ce qui a du pain?
-- Moi, dit un des soldats.
-- Donne, dit le caporal, d'un air magistral; il divisa le pain en cinq morceaux
et prit le plus petit.
-- Un quart d'heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous allez avoir
sur le dos la cavalerie ennemie. Il s'agit de ne pas se laisser sabrer. Un seul
est flambé, avec de la cavalerie sur le dos, dans ces grandes plaines, cinq au
contraire peuvent se sauver: restez avec moi bien unis, ne tirez qu'à bout
portant, et demain soir je me fais fort de vous rendre à Charleroi. Le caporal
les éveilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler la charge de leurs
armes, le tapage sur la grande route continuait, et avait duré toute la nuit:
c'était comme le bruit d'un torrent entendu dans le lointain.
-- Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d'un air
naïf.
-- Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indigné; et les trois
soldats qui composaient toute son armée avec Fabrice regardèrent celui-ci d'un
air de colère, comme s'il eût blasphémé. Il avait insulté la nation.
Voilà qui est fort! pensa notre héros; j'ai déjà remarqué cela chez le vice-roi
à Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Français il n'est pas permis de dire
la vérité quand elle choque leur vanité. Mais quant à leur air méchant je m'en
moque, et il faut que je le leur fasse comprendre. On marchait toujours à cinq
cents pas de ce torrent de fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue
de là le caporal et sa troupe traversèrent un chemin qui allait rejoindre la
route et où beaucoup de soldats étaient couchés. Fabrice acheta un cheval assez
bon qui lui coûta quarante francs, et parmi tous les sabres jetés de côté et
d'autre, il choisit avec soin un grand sabre droit. Puisqu'on dit qu'il faut
piquer pensa-t-il, celui-ci est le meilleur. Ainsi équipé il mit son cheval au
galop et rejoignit bientôt le caporal qui avait pris les devants. Il s'affermit
sur ses étriers, prit de la main gauche le fourreau de son sabre droit, et dit
aux quatre Français:
-- Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l'air d'un troupeau de
moutons... Ils marchent comme des moutons effrayés...
Fabrice avait beau appuyer sur le mot mouton, ses camarades ne se
souvenaient plus d'avoir été fâchés par ce mot une heure auparavant. Ici se
trahit un des contrastes des caractères italien et français; le Français est
sans doute le plus heureux, il glisse sur les événements de la vie et ne garde
pas rancune.
Nous ne cacherons point que Fabrice fut très satisfait de sa personne après
avoir parlé des moutons. On marchait en faisant la petite conversation. A
deux lieues de là le caporal, toujours fort étonné de ne point voir la cavalerie
ennemie, dit à Fabrice:
-- Vous êtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit tertre,
demandez au paysan s'il veut nous vendre à déjeuner, dites bien que nous
ne sommes que cinq. S'il hésite donnez-lui cinq francs d'avance de votre argent
mais soyez tranquille, nous reprendrons la pièce blanche après le déjeuner.
Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravité imperturbable, et vraiment
l'air de la supériorité morale; il obéit. Tout se passa comme l'avait prévu le
commandant en chef, seulement Fabrice insista pour qu'on ne reprît pas de vive
force les cinq francs qu'il avait donnés au paysan.
-- L'argent est à moi, dit-il à ses camarades, je ne paie pas pour vous, je paie
pour l'avoine qu'il a donnée à mon cheval.
Fabrice prononçait si mal le français, que ses camarades crurent voir dans ses
paroles un ton de supériorité, ils furent vivement choqués, et dès lors dans
leur esprit un duel se prépara pour la fin de la journée. Ils le trouvaient fort
différent d'eux-mêmes, ce qui les choquait; Fabrice au contraire commençait à se
sentir beaucoup d'amitié pour eux.
On marchait sans rien dire depuis deux heures, lorsque le caporal, regardant la
grande route, s'écria avec un transport de joie: Voici le régiment! On fut
bientôt sur la route; mais, hélas! autour de l'aigle il n'y avait pas deux cents
hommes. L'oeil de Fabrice eut bientôt aperçu la vivandière; elle marchait à
pied, avait les yeux rouges et pleurait de temps à autre. Ce fut en vain que
Fabrice chercha la petite charrette et Cocotte.
-- Pillés, perdus, volés, s'écria la vivandière répondant aux regards de notre
héros. Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride,
et dit à la vivandière: Montez. Elle ne se le fit pas dire deux fois.
-- Raccourcis-moi les étriers fit-elle.
Une fois bien établie à cheval elle se mit à raconter à Fabrice tous les
désastres de la nuit. Après un récit d'une longueur infinie, mais avidement
écouté par notre héros qui, à dire vrai, ne comprenait rien à rien, mais avait
une tendre amitié pour la vivandière, celle-ci ajouta:
-- Et dire que ce sont les Français qui m'ont pillée, battue, abîmée...
-- Comment! ce ne sont pas les ennemis? dit Fabrice d'un air naïf, qui rendait
charmante sa belle figure grave et pâle...
-- Que tu es bête, mon pauvre petit! dit la vivandière, souriant au milieu de
ses larmes; et quoique ça, tu es bien gentil.
-- Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit le
caporal Aubry qui, au milieu de la cohue générale, se trouvait par hasard de
l'autre côté du cheval monté par la cantinière. Mais il est fier, continua le
caporal... Fabrice fit un mouvement. Et comment t'appelles-tu? continua le
caporal, car enfin, s'il y a un rapport, je veux te nommer.
-- Je m'appelle Vasi, répondit Fabrice faisant une mine singulière, c'est-à-dire
Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement.
Boulot avait été le nom du propriétaire de la feuille de route que la geôlière
de B... lui avait remise; l'avant-veille il l'avait étudiée avec soin, tout en
marchant, car il commençait à réfléchir quelque peu et n'était plus si étonné
des choses. Outre la feuille de route du hussard Boulot, il conservait
précieusement le passeport italien d'après lequel il pouvait prétendre au noble
nom de Vasi, marchand de baromètres. Quand le caporal lui avait reproché d'être
fier, il avait été sur le point de répondre: Moi fier! moi Fabrice Valserra,
marchesino del Dongo, qui consens à porter le nom d'un Vasi, marchand de
baromètres!
Pendant qu'il faisait des réflexions et qu'il se disait: Il faut bien me
rappeler que je m'appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me menace, le
caporal et la cantinière avaient échangé plusieurs mots sur son compte.
-- Ne m'accusez pas d'être une curieuse, lui dit la cantinière en cessant de le
tutoyer; c'est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui êtes-vous,
là, réellement?
Fabrice ne répondit pas d'abord; il considérait que jamais il ne pourrait
trouver d'amis plus dévoués pour leur demander conseil, et il avait un pressant
besoin de conseils. Nous allons entrer dans une place de guerre, le gouverneur
voudra savoir qui je suis, et gare la prison si je fais voir par mes réponses
que je ne connais personne au 4e régiment de hussards