L' ABBESSE DE CASTRO
Le mélodrame nous a montré si souvent les brigands
italiens du seizième siècle, et tant de gens en ont parlé sans les connaître,
que nous en avons maintenant les idées les plus fausses. On peut dire en général
que ces brigands furent l'opposition contre les gouvernements atroces
qui, en Italie, succédèrent aux républiques du moyen âge. Le nouveau tyran fut
d'ordinaire le citoyen le plus riche de la défunte république, et, pour séduire
le bas peuple, il ornait la ville d'églises magnifiques et de beaux tableaux.
Tels furent les Polentini de Ravenne, les Manfredi de Faenza, les Riario
d'Imola, les Cane de Vérone, les Bentivoglio de Bologne, les Visconti de Milan,
et enfin, les moins belliqueux et les plus hypocrites de tous, les Médicis de
Florence. Parmi les historiens de ces petits États, aucun n'a osé raconter les
empoisonnements et assassinats sans nombre ordonnés par la peur qui tourmentait
ces petits tyrans; ces graves historiens étaient à leur solde. Considérez que
chacun de ces tyrans connaissait personnellement chacun des républicains dont il
savait être exécré (le grand duc de Toscane Côme, par exemple, connaissait
Strozzi), que plusieurs de ces tyrans périrent par l'assassinat, et vous
comprendrez les haines profondes, les méfiances éternelles qui donnèrent tant
d'esprit et de courage aux Italiens du seizième siècle, et tant de génie à leurs
artistes. Vous verrez ces passions profondes empêcher la naissance de ce préjugé
assez ridicule qu'on appelait l'honneur, du temps de madame de Sévigné, et qui
consiste surtout à sacrifier sa vie pour servir le maître dont on est né le
sujet et pour plaire aux dames. Au seizième siècle, l'activité d'un homme et son
mérite réel ne pouvaient se montrer en France et conquérir l'admiration que par
la bravoure sur le champ de bataille ou dans les duels; et, comme les femmes
aiment la bravoure et surtout l'audace, elles devinrent les juges suprêmes du
mérite d'un homme. Alors naquit l'esprit de galanterie, qui prépara
l'anéantissement successif de toutes les passions et même de l'amour, au profit
de ce tyran cruel auquel nous obéissons tous: la vanité. Les rois protégèrent la
vanité et avec grande raison : de là l'empire des rubans.
En Italie, un homme se distinguait par tous les genres de mérite, par
les grands coups d'épée comme par les découvertes dans les anciens manuscrits:
voyez Pétrarque, l'idole de son temps; et une femme du seizième siècle aimait un
homme savant en grec autant et plus qu'elle n'eût aimé un homme célèbre par la
bravoure militaire. Alors on vit des passions, et non pas l'habitude de la
galanterie. Voilà la grande différence entre l'Italie et la France, voilà
pourquoi l'Italie a vu naître les Raphaël, les Giorgion, les Titien, les
Corrège, tandis que la France produisait tous ces braves capitaines du seizième
siècle, si inconnus aujourd'hui et dont chacun avait tué un si grand nombre
d'ennemis.
Je demande pardon pour ces rudes vérités. Quoi qu'il en soit, les vengeances
atroces et nécessaires des petits tyrans italiens du moyen âne
concilièrent aux brigands le coeur des peuples. On haïssait les brigands quand
ils volaient des chevaux, du blé, de l'argent, en un mot, tout ce qui leur était
nécessaire pour vivre; mais au fond le coeur des peuples était pour eux; et les
filles du village préféraient à tous les autres le jeune garçon qui, une fois
dans la vie, avait été forcé d'andar alla macchia, c'est-à-dire de fuir
dans les bois et de prendre refuge auprès des brigands à la suite de quelque
action trop imprudente.
De nos jours encore tout le monde assurément redoute la rencontre des
brigands: mais subissent-ils des châtiments, chacun les plaint. C'est que ce
peuple si fin, si moqueur, qui rit de tous les écrits publiés sous la censure de
ses maîtres, fait sa lecture habituelle de petits poèmes qui racontent avec
chaleur la vie des brigands les plus renommés. Ce qu'il trouve d'héroïque dans
ces histoires ravit la fibre artiste qui vit toujours dans les basses classes,
et, d'ailleurs, il est tellement las des louanges officielles données à
certaines gens, que tout ce qui n'est pas officiel en ce genre va droit à son
coeur. Il faut savoir que le bas peuple, en Italie souffre de certaines choses
que le voyageur n'apercevrait jamais, vécût-il dix ans dans le pays. Par
exemple, il y a quinze ans, avant que la sagesse des gouvernements n'eût
supprimé les brigands (1) [1. Gasparone, le dernier brigand, traita avec le
gouvernement en 1826; il est enfermé dans la citadelle de Civita-Vecchia avec
trente-deux de ses hommes. Ce fut le manque d'eau sur les sommets des Apennins,
où il s'était réfugié, qui l'obligea à traiter. C'est un homme d'esprit, d'une
figure assez revenante.], il n'était pas rare de voir certains de leurs exploits
punir les iniquités des gouverneurs de petites villes. Ces gouverneurs,
magistrats absolus dont la paye ne s'élève pas à plus de vingt écus par mois,
sont naturellement aux ordres de la famille la plus considérable du pays, qui,
par ce moyen bien simple, opprime ses ennemis. Si les brigands ne réussissaient
pas toujours à punir ces petits gouverneurs despotes, du moins ils se moquaient
d'eux et les bravaient, ce qui n'est pas peu de chose aux yeux de ce peuple
spirituel. Un sonnet satirique le console de tous ses maux, et jamais il
n'oublia une offense. Voilà une autre des différences capitales entre l'Italien
et le Français.
Au seizième siècle, le gouverneur d'un bourg avait-il condamné à mort un
pauvre habitant en butte à la haine de la famille prépondérante, souvent on
voyait les brigands attaquer la prison et essayer de délivrer l'opprimé. De son
côté, la famille puissante ne se fiant pas trop aux huit ou dix soldats du
gouvernement chargés de garder la prison, levait à ses frais une troupe de
soldats temporaires. Ceux-ci, qu'on appelait des bravi, bivaquaient dans
les alentours de la prison, et se chargeaient d'escorter jusqu'au lieu du
supplice le pauvre diable dont la mort avait été achetée. Si cette famille
puissante comptait un jeune homme dans son sein, il se mettait à la tête de ces
soldats improvisés.
Cet état de la civilisation fait gémir la morale, j'en conviens ; de nos
jours on a le duel, l'ennui, et les juges ne se vendent pas ; mais ces usages du
seizième siècle étaient merveilleusement propres à créer des hommes dignes de ce
nom.
Beaucoup d'historiens, loués encore aujourd'hui par la littérature routinière
des académies, ont cherché à dissimuler cet état de choses, qui, vers 1550,
forma de si grands caractères. De leur temps, leurs prudents mensonges furent
récompensés par tous les honneurs dont pouvaient disposer les Médicis de
Florence, les d'Este de Ferrare, les vice-rois de Naples, etc. Un pauvre
historien, nommé Giannone, a voulu soulever un coin du voile ; mais, comme il
n'a osé dire qu'une très petite partie de la vérité, et encore en employant des
formes dubitatives et obscures, il est resté fort ennuyeux, ce qui ne l'a pas
empêché de mourir en prison à quatre-vingt-deux ans, le 7 mars 1758.
La première chose à faire, lorsque l'on veut connaître l'histoire d'Italie,
c'est donc de ne point lire les auteurs généralement approuvés ; nulle part on
n'a mieux connu le prix du mensonge, nulle part, il ne fut mieux payé (2) [2.
Paul Jove, évêque de Côme, l'Arétin et cent autres moins amusants, et que
l'ennui qu'ils distribuent a sauvés de l'infamie, Robertson, Roscoe, sont
remplis de mensonges. Guichardin se vendit à Côme Ier, qui se moqua de lui. De
nos jours, Coletta et Pignotti ont dit la vérité, ce dernier avec la peur
constante d'être destitué, quoique ne voulant être imprimé qu'après sa mort.]
Les premières histoires qu'on ait écrites en Italie, après la grande barbarie
du neuvième siècle, font déjà mention des brigands, et en parlent comme s'ils
eussent existé de temps immémorial (voyez le recueil de Muratori). Lorsque, par
malheur pour la félicité publique, pour la justice, pour le bon gouvernement,
mais par bonheur pour les arts, les républiques du moyen âge furent opprimées,
les républicains les plus énergiques, ceux qui aimaient la liberté plus que la
majorité de leurs concitoyens, se réfugièrent dans les bois. Naturellement le
peuple vexé par les Baglioni, par les Malatesti, par les Bentivoglio, par les
Médicis, etc., aimait et respectait leurs ennemis. Les cruautés des petits
tyrans qui succédèrent aux premiers usurpateurs, par exemple, les cruautés de
Côme, premier grand-duc de Florence, qui faisait assassiner les républicains
réfugiés jusque dans Venise, jusque dans Paris, envoyèrent des recrues à ces
brigands. Pour ne parler que des temps voisins de ceux où vécut notre héroïne,
vers l'an 1550, Alphonse Piccolomini, duc de Monte Mariano, et Marco Sciarra
dirigèrent avec succès des bandes armées qui, dans les environs d'Albano,
bravaient les soldats du pape alors fort braves. La ligne d'opération de ces
fameux chefs que le peuple admire encore s'étendait depuis le Pô et les marais
de Ravenne jusqu'aux bois qui alors couvraient le Vésuve. La forêt de la
Faggiola, si célèbre par leurs exploits, située à cinq lieues de Rome, sur la
route de Naples, était le quartier général de Sciarra, qui, sous le pontificat
de Grégoire XIII, réunit quelquefois plusieurs milliers de soldats. L'histoire
détaillée de cet illustre brigand serait incroyable aux yeux de la génération
présente, en ce sens que jamais on ne voudrait comprendre les motifs de ses
actes. Il ne fut vaincu qu'en 1592. Lorsqu'il vit ses affaires dans un état
désespéré, il traita avec la république de Venise et passa à son service avec
ses soldats les plus dévoués ou les plus coupables, comme on voudra. Sur les
réclamations du gouvernement romain, Venise, qui avait signé un traité avec
Sciarra, le fit assassiner, et envoya ses braves soldats défendre l'île de
Candie contre les Turcs. Mais la sagesse vénitienne savait bien qu'une peste
meurtrière régnait à Candie, et en quelques jours les cinq cents soldats que
Sciarra avait amenés au service de la république furent réduits à soixante-sept.
Cette forêt de la Faggiola, dont les arbres gigantesques couvrent un ancien
volcan, fut le dernier théâtre des exploits de Marco Sciarra. Tous les voyageurs
vous diront que c'est lesite le plus magnifique de cette admirable campagne de
Rome, dont l'aspect sombre semble fait pour la tragédie. Elle couronne de sa
noire verdure les sommets du mont Albano.
C'est à une certaine éruption volcanique antérieure de bien des siècles à la
fondation de Rome que nous devons cette magnifique montagne. à une époque qui a
précédé toutes les histoires, elle surgit au milieu de la vaste plaine qui
s'étendait jadis entre les Apennins et la mer. Le Monte Cavi, qui s'élève
entouré par les sombres ombrages de la Faggiola, en est le point culminant ; on
l'aperçoit de partout, de Terracine et d'Ostie comme de Rome et de Tivoli, et
c'est la montagne d'Albano, maintenant couverte de palais, qui, vers le midi,
termine cet horizon de Rome si célèbre parmi les voyageurs. Un couvent de moines
noirs a remplacé, au sommet du Monte Cavi, le temple de Jupiter Férétrien, où
les peuples latins venaient sacrifier en commun et resserrer les liens d'une
sorte de fédération religieuse. Protégé par l'ombrage de châtaigniers
magnifiques, le voyageur parvient, en quelques heures, aux blocs énormes que
présentent les ruines du temple de Jupiter ; mais sous ces ombrages sombres, si
délicieux dans ce climat, même aujourd'hui, le voyageur regarde avec inquiétude
au fond de la forêt ; il a peur des brigands. Arrivé au sommet du Monte Cavi, on
allume du feu dans les ruines du temple pour préparer les aliments. De ce point,
qui domine toute la campagne de Rome, on aperçoit, au couchant, la mer, qui
semble à deux pas, quoique à trois ou quatre lieues; on distingue les moindres
bateaux ; avec la plus faible lunette, on compte les hommes qui passent à Naples
sur le bateau à vapeur. De tous les autres côtés, la vue s'étend sur une plaine
magnifique qui se termine, au levant, par l'Apennin, au-dessus de Palestrine,
et, au nord, par Saint-Pierre et les autres grands édifices de Rome. Le Monte
Cavi n'étant pas trop élevé, l'oeil distingue les moindres détails de ce pays
sublime qui pourrait se passer d'illustration historique, et cependant chaque
bouquet de bois, chaque pan de mur en ruine, aperçu dans la plaine ou sur les
pentes de la montagne, rappelle une de ces batailles si admirables par le
patriotisme et la bravoure que raconte Tite- Live.
Encore de nos jours l'on peut suivre, pour arriver aux blocs énormes, restes
du temple de Jupiter Férétrien, et qui servent de mur au jardin des moines
noirs, la route triomphale parcourue jadis par les premiers rois de Rome.
Elle est pavée de pierres taillées fort régulièrement ; et, au milieu de la
forêt de la Faggiola, on en trouve de longs fragments.
Au bord du cratère éteint qui, rempli maintenant d'une eau limpide, est
devenu le joli lac d'Albano de cinq à six milles de tour, si profondément
encaissé dans le rocher de lave, était située Albe, la mère de Rome, et que la
politique romaine détruisit dès le temps des premiers rois. Toutefois ses ruines
existent encore. Quelques siècles plus tard, à un quart de lieue d'Albe, sur le
versant de la montagne qui regarde la mer, s'est élevée Albano, la ville moderne
; mais elle est séparée du lac par un rideau de rochers qui cachent le lac à la
ville et la ville au lac. Lorsqu'on l'aperçoit de la plaine, ses édifices blancs
se détachent sur la verdure noire et profonde de la forêt si chère aux brigands
et si souvent nommée, qui couronne de toutes parts la montagne volcanique.
Albano, qui compte aujourd'hui cinq ou six mille habitants, n'en avait pas
trois mille en 1540, lorsque florissait, dans les premiers rangs de la noblesse,
la puissante famille Campireali, dont nous allons raconter les malheurs.
Je traduis cette histoire de deux manuscrits volumineux, l'un romain, et l'autre de Florence. A mon grand péril, j'ai osé reproduire leur style, qui est presque celui de nos vieilles légendes. Le style si fin et si mesuré de l'époque actuelle eût été, ce me semble, trop peu d'accord avec les actions racontées et surtout avec les réflexions des auteurs. Ils écrivaient vers l'an 1598. Je sollicite l'indulgence du lecteur et pour eux et pour moi.
--- II ---
"Après avoir écrit tant d'histoires tragiques, dit l'auteur du manuscrit
florentin, je finirai par celle de toutes qui me fait le plus de peine à
raconter. Je vais parler de cette fameuse abbesse du couvent de la Visitation à
Castro, Hélène de Campireali, dont le procès et la mort donnèrent tant à parler
à la haute société de Rome et de l'Italie. Déjà, vers 1555, les brigands
régnaient dans les environs de Rome, les magistrats étaient vendus aux familles
puissantes. En l'année 1572, qui fut celle du procès, Grégoire XIII,
Buoncompagni, monta sur le trône de saint Pierre. Ce saint pontife réunissait
toutes les vertus apostoliques ; mais on a pu reprocher quelque faiblesse à son
gouvernement civil ; il ne sut ni choisir des juges honnêtes, ni réprimer les
brigands ; il s'affligeait des crimes et ne savait pas les punir. Il lui
semblait qu'en infligeant la peine de mort il prenait sur lui une responsabilité
terrible. Le résultat de cette manière de voir fut de peupler d'un nombre
presque infini de brigands les routes qui conduisent à la ville éternelle. Pour
voyager avec quelque sûreté, il fallait être ami des brigands. La forêt de la
Faggiola, à cheval sur la route de Naples par Albano, était depuis longtemps le
quartier général d'un gouvernement ennemi de celui de Sa Sainteté, et plusieurs
fois Rome fut obligée de traiter, comme de puissance à puissance, avec Marco
Sciarra, l'un des rois de la forêt. Ce qui faisait la force de ces brigands,
c'est qu'ils étaient aimés des paysans leurs voisins.
"Cette jolie ville d'Albano, si voisine du quartier général des brigands, vit
naître, en 1542, Hélène de Campireali. Son père passait pour le patricien le
plus riche du pays, et, en cette qualité, il avait épousé Victoire Carafa, qui
possédait de grandes terres dans le royaume de Naples. Je pourrais citer
quelques vieillards qui vivent encore, et ont fort bien connu Victoire Carafa et
sa fille. Victoire fut un modèle de prudence et d'esprit ; mais, malgré tout son
génie, elle ne put prévenir la ruine de sa famille. Chose singulière ! Les
malheurs affreux qui vont former le triste sujet de mon récit ne peuvent, ce me
semble, être attribués, en particulier, à aucun des acteurs que je vais
présenter au lecteur : je vois des malheureux, mais, en vérité, je ne puis
trouver des coupables. L'extrême beauté et l'âme si tendre de la jeune Hélène
étaient deux grands périls pour elle, et font l'excuse de Jules Branciforte, son
amant, tout comme le manque absolu d'esprit de monsignor Cittadini, évêque de
Castro, peut aussi l'excuser jusqu'à un certain point. Il avait dû son
avancement rapide dans la carrière des honneurs ecclésiastiques à l'honnêteté de
sa conduite, et surtout à la mine la plus noble et à la figure la plus
régulièrement belle que l'on pût rencontrer. Je trouve écrit de lui qu'on ne
pouvait le voir sans l'aimer.
"Comme je ne veux flatter personne, je ne dissimulerai point qu'un saint
moine du couvent de Monte Cavi, qui souvent avait été surpris, dans sa cellule,
élevé à plusieurs pieds au-dessus du sol, comme saint Paul, sans que rien autre
que la grâce divine pût le soutenir dans cette position extraordinaire (3) [3.
Encore aujourd'hui, cette position singulière est regardée, par le peuple de la
campagne de Rome, comme un signe certain de sainteté. Vers l'an 1826, un moine
d'Albano fut aperçu plusieurs fois soulevé de terre par la grâce divine. On lui
attribua de nombreux miracles; on accourait de vingt lieues à la ronde pour
recevoir sa bénédiction; des femmes, appartenant aux premières classes de la
société, l'avaient vu se tenant, dans sa cellule, à trois pieds de terre. Tout à
coup il disparut. ], avait prédit au seigneur de Campireali que sa famille
s'éteindrait avec lui, et qu'il n'aurait que deux enfants, qui tous deux
périraient de mort violente. Ce fut à cause de cette prédiction qu'il ne put
trouver à se marier dans le pays et qu'il alla chercher fortune à Naples, où il
eut le bonheur de trouver de grands biens et une femme capable, par son génie,
de changer sa mauvaise destinée, si toutefois une telle chose eût été possible.
Ce seigneur de Campireali passait pour fort honnête homme et faisait de grandes
charités ; mais il n'avait nul esprit, ce qui fit que peu à peu il se retira du
séjour de Rome, et finit par passer presque toute l'année dans son palais
d'Albano. Il s'adonnait à la culture de ses terres, situées dans cette plaine si
riche qui s'étend entre la ville et la mer. Par les conseils de sa femme, il fit
donner l'éducation la plus magnifique à son fils Fabio, jeune homme très fier de
sa naissance, et à sa fille Hélène, qui fut un miracle de beauté, ainsi qu'on
peut le voir encore par son portrait, qui existe dans la collection Farnèse.
Depuis que j'ai commencé à écrire son histoire, je suis allé au palais Farnèse
pour considérer l'enveloppe mortelle que le ciel avait donnée à cette femme,
dont la fatale destinée fit tant de bruit de son temps, et occupe même encore la
mémoire des hommes. La forme de la tête est un ovale allongé, le front est très
grand, les cheveux sont d'un blond foncé. L'air de sa physionomie est plutôt gai
; elle avait de grands yeux d'une expression profonde, et des sourcils châtains
formant un arc parfaitement dessiné. Les lèvres sont fort minces, et l'on dirait
que les contours de la bouche ont été dessinés par le fameux peintre Corrège.
Considérée au milieu des portraits qui l'entourent à la galerie Farnèse, elle a
l'air d'une reine. Il est bien rare que l'air gai soit joint à la majesté.
"Après avoir passé huit années entières, comme pensionnaire au couvent de la
Visitation de la ville de Castro, maintenant détruite, où l'on envoyait, dans ce
temps-là, les filles de la plupart des princes romains, Hélène revint dans sa
patrie, mais ne quitta point le couvent sans faire offrande d'un calice
magnifique au grand autel de l'église. A peine de retour dans Albano, son père
fit venir de Rome, moyennant une pension considérable, le célèbre poète
Cechino , alors fort âgé ; il orna la mémoire d'Hélène des plus beaux vers
du divin Virgile, de Pétrarque, de l'Arioste et du Dante, ses fameux élèves."
Ici le traducteur est obligé de passer une longue dissertation sur les
diverses parts de gloire que le seizième siècle faisait à ces grands poètes. Il
paraîtrait qu'Hélène savait le latin. Les vers qu'on lui faisait apprendre
parlaient d'amour, et d'un amour qui nous semblerait bien ridicule, si nous le
rencontrions en 1839 ; je veux dire l'amour passionné qui se nourrit de grands
sacrifices, ne peut subsister qu'environné de mystère, et se trouve toujours
voisin des plus affreux malheurs.
Tel était l'amour que sut inspirer à Hélène, à peine âgée de dix-sept ans,
Jules Branciforte. C'était un de ses voisins, fort pauvre ; il habitait une
chétive maison bâtie dans la montagne, à un quart de lieue de la ville, au
milieu des ruines d'Albe et sur les bords du précipice de cent cinquante pieds,
tapissé de verdure, qui entoure le lac. Cette maison, qui touchait aux sombres
et magnifiques ombrages de la forêt de la Faggiola, a depuis été démolie,
lorsqu'on a bâti le couvent de Palazzuola. Ce pauvre jeune homme n'avait pour
lui que son air vif et leste, et l'insouciance non jouée avec laquelle il
supportait sa mauvaise fortune. Tout ce que l'on pouvait dire de mieux en sa
faveur, c'est que sa figure était expressive sans être belle. Mais il passait
pour avoir bravement combattu sous les ordres du prince Colonne et parmi ses
bravi , dans deux ou trois entreprises fort dangereuses. Malgré sa pauvreté,
malgré l'absence de beauté, il n'en possédait pas moins, aux yeux de toutes les
jeunes filles d'Albano, le coeur qu'il eût été le plus flatteur de conquérir.
Bien accueilli partout, Jules Branciforte n'avait eu que des amours faciles,
jusqu'au moment où Hélène revint du couvent de Castro. "Lorsque, peu après, le
grand poète Cechino se transporta de Rome au palais Campireali, pour enseigner
les belles lettres à cette jeune fille, Jules, qui le connaissait, lui adressa
une pièce de vers latins sur le bonheur qu'avait sa vieillesse de voir de si
beaux yeux s'attacher sur les siens, et une âme si pure être parfaitement
heureuse quand il daignait approuver ses pensées. La jalousie et le dépit des
jeunes filles auxquelles Jules faisait attention avant le retour d'Hélène
rendirent bientôt inutiles toutes les précautions qu'il employait pour cacher
une passion naissante, et j'avouerai que cet amour entre un jeune homme de
vingt-deux ans et une fille de dix-sept fut conduit d'abord d'une façon que la
prudence ne saurait approuver. Trois mois ne s'étaient pas écoulés lorsque le
seigneur de Campireali s'aperçut que Jules Branciforte passait trop souvent sous
les fenêtres de son palais (que l'on voit encore vers le milieu de la grande rue
qui monte vers le lac)."
La franchise et la rudesse, suites naturelles de la liberté que souffrent les
républiques, et l'habitude des passions franches, non encore réprimées par les
moeurs de la monarchie, se montrent à découvert dans la première démarche du
seigneur de Campireali. Le jour même où il fut choqué des fréquentes apparitions
du jeune Branciforte, il l'apostropha en ces termes:
"Comment oses-tu bien passer ainsi sans cesse devant ma maison, et lancer des
regards impertinents sur les fenêtres de ma fille, toi qui n'as pas même
d'habits pour te couvrir? Si je ne craignais que ma démarche ne fût mal
interprétée des voisins, je te donnerais trois sequins d'or, et tu irais à Rome
acheter une tunique plus convenable. Au moins ma vue et celle de ma fille ne
seraient plus si souvent offensées par l'aspect de tes haillons."
Le père d'Hélène exagérait sans doute: les habits du jeune Branciforte
n'étaient point des haillons, ils étaient faits avec des matériaux fort simples;
mais, quoique fort propres et souvent brossés, il faut avouer que leur aspect
annonçait un long usage. Jules eut l'âme si profondément navrée par les
reproches du seigneur de Campireali, qu'il ne parut plus de jour devant sa
maison.
Comme nous l'avons dit, les deux arcades, débris d'un aqueduc antique, qui
servaient de murs principaux à la maison bâtie par le père de Branciforte, et
par lui laissée à son fils, n'étaient qu'à cinq ou six cents pas d'Albano. Pour
descendre de ce lieu élevé à la ville moderne, Jules était obligé de passer
devant le palais Campireali; Hélène remarqua bientôt l'absence de ce jeune homme
singulier, qui, au dire de ses amies, avait abandonné toute autre relation pour
se consacrer en entier au bonheur qu'il semblait trouver à la regarder.
Un soir d'été, vers minuit, la fenêtre d'Hélène était ouverte, la jeune fille
respirait la brise de mer qui se fait fort bien sentir sur la colline d'Albano,
quoique cette ville soit séparée de la mer par une plaine de trois lieues. La
nuit était sombre, le silence profond; on eût entendu tomber une feuille.
Hélène, appuyée sur sa fenêtre, pensait peut-être à Jules, lorsqu'elle entrevit
quelque chose comme l'aile silencieuse d'un oiseau de nuit qui passait doucement
tout contre sa fenêtre. Elle se retira effrayée. L'idée ne lui vint point que
cet objet pût être présenté par quelque passant: le second étage du palais où se
trouvait sa fenêtre était à plus de cinquante pieds de terre. Tout à coup, elle
crut reconnaître un bouquet dans cette chose singulière qui, au milieu d'un
profond silence, passait et repassait devant la fenêtre sur laquelle elle était
appuyée; son coeur battit avec violence. Ce bouquet lui sembla fixé à
l'extrémité de deux ou trois de ces cannes, espèce de grands joncs, assez
semblables au bambou, qui croissent dans la campagne de Rome, et donnent des
tiges de vingt à trente pieds. La faiblesse des cannes et la brise assez forte
faisaient que Jules avait quelque difficulté à maintenir son bouquet exactement
vis-à-vis la fenêtre où il supposait qu'Hélène pouvait se trouver, et
d'ailleurs, la nuit était tellement sombre, que de la rue l'on ne pouvait rien
apercevoir à une telle hauteur. Immobile devant sa fenêtre, Hélène était
profondément agitée. Prendre ce bouquet, n'était-ce pas un aveu? Elle
n'éprouvait d'ailleurs aucun des sentiments qu'une aventure dece genre ferait
naître, de nos jours, chez une jeune fille de la haute société, préparée à la
vie par une belle éducation. Comme son père et son frère Fabio étaient dans la
maison, sa première pensée fut que le moindre bruit serait suivi d'un coup
d'arquebuse dirigé sur Jules; elle eut pitié du danger que courait ce pauvre
jeune homme. Sa seconde pensée fut que, quoiqu'elle le connût encore bien peu,
il était pourtant l'être au monde qu'elle aimait le mieux après sa famille.
Enfin, après quelques minutes d'hésitation, elle prit le bouquet, et, en
touchant les fleurs dans l'obscurité profonde, elle sentit qu'un billet était
attaché à la tige d'une fleur; elle courut sur le grand escalier pour lire ce
billet à la lueur de la lampe qui veillait devant l'image de la Madone.
"Imprudente! se dit-elle lorsque les premières lignes l'eurent fait rougir de
bonheur, si l'on me voit, je suis perdue, et ma famille persécutera à jamais ce
pauvre jeune homme." Elle revint dans sa chambre et alluma sa lampe. Ce moment
fut délicieux pour Jules, qui, honteux de sa démarche et comme pour se cacher
même dans la profonde nuit, s'était collé au tronc énorme d'un de ces chênes
verts aux formes bizarres qui existent encore aujourd'hui vis-à-vis le palais
Campireali.
Dans sa lettre, Jules racontait avec la plus parfaite simplicité la
réprimande hurlante qui lui avait été adressée par le père d'Hélène. "Je suis
pauvre, il est vrai, continuait-il, et vous vous figurerez difficilement tout
l'excès de ma pauvreté. Je n'ai que ma maison que vous avez peut-être remarquée
sous les ruines de l'aqueduc d'Albe; autour de la maison se trouve un jardin que
je cultive moi-même, et dont les herbes me nourrissent. Je possède encore une
vigne qui est affermée trente écus par an. Je ne sais, en vérité, pourquoi je
vous aime; certainement je ne puis pas vous proposer de venir partager ma
misère. Et cependant, si vous ne m'aimez point, la vie n'a plus aucun prix pour
moi; il est inutile de vous dire que je la donnerais mille fois pour vous. Et
cependant, avant votre retour du couvent, cette vie n'était point infortunée: au
contraire, elle était remplie des rêveries les plus brillantes. Ainsi je puis
dire que la vue du bonheur m'a rendu malheureux. Certes, alors personne au monde
n'eût osé m'adresser les propos dont votre père m'a flétri ; mon poignard m'eût
fait prompte justice. Alors, avec mon courage et mes armes, je m'estimais l'égal
de tout le monde ; rien ne me manquait. Maintenant tout est bien changé : je
connais la crainte. C'est trop écrire ; peut-être me méprisez-vous. Si, au
contraire, vous avez quelque pitié de moi, malgré les pauvres habits qui me
couvrent, vous remarquerez que tous les soirs, lorsque minuit sonne au couvent
des Capucins au sommet de la colline, je suis caché sous le grand chêne,
vis-à-vis la fenêtre que je regarde sans cesse, parce que je suppose qu'elle est
celle de votre chambre. Si vous ne me méprisez pas comme le fait votre père,
jetez-moi une des fleurs du bouquet, mais prenez garde qu'elle ne soit entraînée
sur une des corniches ou sur un des balcons de votre palais."
Cette lettre fut lue plusieurs fois ; peu à peu les yeux d'Hélène se
remplirent de larmes ; elle considérait avec attendrissement ce magnifique
bouquet dont les fleurs étaient liées avec un fil de soie très fort. Elle essaya
d'arracher une fleur mais ne put en venir à bout ; puis elle fut saisie d'un
remords. Parmi les jeunes filles de Rome, arracher une fleur, mutiler d'une
façon quelconque un bouquet donné par l'amour, c'est s'exposer à faire mourir
cet amour. Elle craignait que Jules ne s'impatientât, elle courut à sa fenêtre ;
mais, en y arrivant, elle songea tout à coup qu'elle était trop bien vue, la
lampe remplissait la chambre de lumière. Hélène ne savait plus quel signe elle
pouvait se permettre ; il lui semblait qu'il n'en était aucun qui ne dît
beaucoup trop.
Honteuse, elle rentra dans sa chambre en courant. Mais le temps se passait ;
tout à coup, il lui vint une idée qui la jeta dans un trouble inexprimable :
Jules allait croire que, comme son père, elle méprisait sa pauvreté ! Elle vit
un petit échantillon de marbre précieux déposé sur la table, elle le noua dans
son mouchoir, et jeta ce mouchoir au pied du chêne vis-à-vis sa fenêtre.
Ensuite, elle fit signe qu'on s'éloignât ; elle entendit Jules lui obéir ; car,
en s'en allant, il ne cherchait plus à dérober le bruit de ses pas. Quand il eut
atteint le sommet de la ceinture de rochers qui sépare le lac des dernières
maisons d'Albano, elle l'entendit chanter des paroles d'amour ; elle lui fit des
signes d'adieu, cette fois moins timides, puis se mit à relire sa lettre.
Le lendemain et les jours suivants, il y eut des lettres et des entrevues
semblables ; mais, comme tout se remarque dans un village italien, et qu'Hélène
était de bien loin le parti le plus riche du pays, le seigneur de Campireali fut
averti que tous les soirs, après minuit, on apercevait de la lumière dans la
chambre de sa fille ; et, chose bien autrement extraordinaire, la fenêtre était
ouverte, et même Hélène s'y tenait comme si elle n'eût éprouvé aucune crainte
des zinzare (sorte de cousins, extrêmement incommodes et qui gâtent fort
les belles soirées de la campagne de Rome. Ici je dois de nouveau solliciter
l'indulgence du lecteur. Lorsque l'on est tenté de connaître les usages des pays
étrangers, il faut s'attendre à des idées bien saugrenues, bien différentes des
nôtres). Le seigneur de Campireali prépara son arquebuse et celle de son fils.
Le soir, comme onze heures trois quarts sonnaient, il avertit Fabio, et tous les
deux se glissèrent, en faisant le moins de bruit possible, sur un grand balcon
de pierre qui se trouvait au premier étage du palais, précisément sous la
fenêtre d'Hélène. Les piliers massifs de la balustrade en pierre les mettaient à
couvert jusqu'à la ceinture des coups d'arquebuse qu'on pourrait leur tirer du
dehors. Minuit sonna : le père et le fils entendirent bien quelque bruit sous
les arbres qui bordaient la rue vis-à-vis leur palais ; mais, ce qui les remplit
d'étonnement, il ne parut pas de lumière à la fenêtre d'Hélène. Cette fille, si
simple jusqu'ici et qui semblait un enfant à la vivacité de ses mouvements,
avait changé de caractère depuis qu'elle aimait. Elle savait que la moindre
imprudence compromettrait la vie de son amant ; si un seigneur de l'importance
de son père tuait un pauvre homme tel que Jules Branciforte, il en serait quitte
pour disparaître pendant trois mois, qu'il irait passer à Naples ; pendant ce
temps, ses amis de Rome arrangeraient l'affaire, et tout se terminerait par
l'offrande d'une lampe d'argent de quelques centaines d'écus à l'autel de la
Madone alors à la mode. Le matin, au déjeuner, Hélène avait vu à la physionomie
de son père qu'il avait un grand sujet de colère, et, à l'air dont il la
regardait quand il croyait n'être pas remarqué, elle pensa qu'elle entrait pour
beaucoup dans cette colère. Aussitôt, elle alla jeter un peu de poussière sur
les bois des cinq arquebuses magnifiques que son père tenait suspendues auprès
de son lit. Elle couvrit également d'une légère couche de poussière ses
poignards et ses épées. Toute la journée elle fut d'une gaieté folle, elle
parcourait sans cesse la maison du haut en bas ; à chaque instant, elle
s'approchait des fenêtres, bien résolue de faire à Jules un signe négatif, si
elle avait le bonheur de l'apercevoir. Mais elle n'avait garde : le pauvre
garçon avait été si profondément humilié par l'apostrophe du riche seigneur de
Campireali, que de jour il ne paraissait jamais dans Albano ; le devoir seul l'y
amenait le dimanche pour la messe de la paroisse. La mère d'Hélène, qui
l'adorait et ne savait lui rien refuser, sortit trois fois avec elle ce jour-là,
mais ce fut en vain : Hélène n'aperçut point Jules. Elle était au désespoir. Que
devint-elle lorsque, allant visiter sur le soir les armes de son père, elle vit
que deux arquebuses avaient été chargées, et que presque tous les poignards et
épées avaient été maniés ! Elle ne fut distraite de sa mortelle inquiétude que
par l'extrême attention qu'elle donnait au soin de paraître ne se douter de
rien. En se retirant à dix heures du soir, elle ferma à clef la porte de sa
chambre, qui donnait dans l'antichambre de sa mère, puis elle se tint collée à
sa fenêtre et couchée sur le sol, de façon à ne pouvoir pas être perçue du
dehors. Qu'on juge de l'anxiété avec laquelle elle entendit sonner les heures ;
il n'était plus question des reproches qu'elle se faisait souvent sur la
rapidité avec laquelle elle s'était attachée à Jules, ce qui pouvait la rendre
moins digne d'amour à ses yeux. Cette journée-là avança plus les affaires du
jeune homme que six mois de constance et de protestations. "A quoi bon mentir ?
se disait Hélène. Est-ce que je ne l'aime pas de toute mon âme ?"
A onze heures et demie, elle vit fort bien son père et son frère se placer en
embuscade sur le grand balcon de pierre au-dessous de sa fenêtre. Deux minutes
après que minuit eut sonné au couvent des Capucins, elle entendit fort bien
aussi les pas de son amant, qui s'arrêta sous le grand chêne ; elle remarqua
avec joie que son père et son frère semblaient n'avoir rien entendu : il fallait
l'anxiété de l'amour pour distinguer un bruit aussi léger.
"Maintenant, se dit-elle, ils vont me tuer, mais il faut à tout prix qu'ils
ne surprennent pas la lettre de ce soir ; ils persécuteraient à jamais ce pauvre
Jules." Elle fit un signe de croix et, se retenant d'une main au balcon de fer
de sa fenêtre, elle se pencha au dehors, s'avançant autant que possible dans la
rue. Un quart de minute ne s'était pas écoulé lorsque le bouquet, attaché comme
de coutume à la longue canne, vint frapper sur son bras. Elle saisit le bouquet
; mais, en l'arrachant vivement à la canne sur l'extrémité de laquelle il était
fixé, elle fit frapper cette canne contre le balcon en pierre. A l'instant
partirent deux coups d'arquebuse suivis d'un silence parfait. Son frère Fabio,
ne sachant pas trop, dans l'obscurité, si ce qui frappait violemment le balcon
n'était pas une corde à l'aide de laquelle Jules descendait de chez sa soeur,
avait fait feu sur son balcon ; le lendemain, elle trouva la marque de la balle,
qui s'était aplatie sur le fer. Le seigneur de Campireali avait tiré dans la
rue, au bas du balcon de pierre, car Jules avait fait quelque bruit en retenant
la canne prête à tomber. Jules, de son côté, entendant du bruit au-dessus de sa
tête, avait deviné ce qui allait suivre et s'était mis à l'abri sous la saillie
du balcon.
Fabio rechargea rapidement son arquebuse, et, quoi que son père pût lui dire,
courut au jardin de la maison, ouvrit sans bruit une petite porte qui donnait
sur une rue voisine, et ensuite s'en vint, à pas de loup, examiner un peu les
gens qui se promenaient sous le balcon du palais. A ce moment, Jules, qui ce
soir-là était bien accompagné, se trouvait à vingt pas de lui, collé contre un
arbre. Hélène, penchée sur son balcon et tremblante pour son amant, entama
aussitôt une conversation à très haute voix avec son frère, qu'elle entendait
dans la rue ; elle lui demanda s'il avait tué les voleurs.
-- Ne croyez pas que je sois dupe de votre ruse scélérate ! lui cria celui-ci
de la rue, qu'il arpentait en tous sens, mais préparez vos larmes, je vais tuer
l'insolent qui ose s'attaquer à votre fenêtre.
Ces paroles étaient à peine prononcées qu'Hélène entendit sa mère frapper à
la porte de sa chambre.
Hélène se hâta d'ouvrir, en disant qu'elle ne concevait pas comment cette
porte se trouvait fermée.
-- Pas de comédie avec moi, mon cher ange, lui dit sa mère, ton père est
furieux et te tuera peut-être : viens te placer avec moi dans mon lit ; et, si
tu as une lettre, donne-la-moi, je la cacherai.
Hélène lui dit :
-- Voilà le bouquet, la lettre est cachée entre les fleurs.
A peine la mère et la fille étaient-elles au lit, que le seigneur Campireali
rentra dans la chambre de sa femme, il revenait de son oratoire, qu'il était
allé visiter, et où il avait tout renversé. Ce qui frappa Hélène, c'est que son
père, pâle comme un spectre, agissait avec lenteur et comme un homme qui a
parfaitement pris son parti. "Je suis morte !" se dit Hélène.
-- Nous nous réjouissons d'avoir des enfants, dit son père en passant près du
lit de sa femme pour aller à la chambre de sa fille, tremblant de fureur, mais
affectant un sang-froid parfait ; nous nous réjouissons d'avoir des enfants,
nous devrions répandre des larmes de sang plutôt quand ces enfants sont des
filles. Grand Dieu ! Est-il bien possible ! Leur légèreté peut enlever l'honneur
à tel homme qui, depuis soixante ans, n'a pas donné la moindre prise sur lui.
En disant ces mots, il passa dans la chambre de sa fille.
-- Je suis perdue, dit Hélène à sa mère, les lettres sont sous le piédestal
du crucifix, à côté de la fenêtre.
Aussitôt, la mère sauta hors du lit, et courut après son mari : elle se mit à
lui crier les plus mauvaises raisons possibles, afin de faire éclater sa colère
: elle y réussit complètement. Le vieillard devint furieux, il brisait tout dans
la chambre de sa fille ; mais la mère put enlever les lettres sans être aperçue.
Une heure après, quand le seigneur de Campireali fut rentré dans sa chambre à
côté de celle de sa femme, et tout étant tranquille dans la maison, la mère dit
à sa fille : -- Voilà tes lettres, je ne veux pas les lire, tu vois ce qu'elles
ont failli nous coûter ! A ta place, je les brûlerais. Adieu, embrasse-moi.
Hélène rentra dans sa chambre, fondant en larmes ; il lui semblait que,
depuis ces paroles de sa mère, elle n'aimait plus Jules. Puis elle se prépara à
brûler ses lettres ; mais, avant de les anéantir, elle ne put s'empêcher de les
relire. Elle les relut tant et si bien, que le soleil était déjà haut dans le
ciel quand enfin elle se détermina à suivre un conseil salutaire.
Le lendemain, qui était un dimanche, Hélène s'achemina vers la paroisse avec
sa mère ; par bonheur, son père ne les suivit pas. La première personne qu'elle
aperçut dans l'église, ce fut Jules Branciforte. D'un regard elle s'assura qu'il
n'était point blessé. Son bonheur fut au comble ; les événements de la nuit
étaient à mille lieues de sa mémoire. Elle avait préparé cinq ou six petits
billets tracés sur des chiffons de vieux papier souillés avec de la terre
détrempée d'eau, et tels qu'on peut en trouver sur les dalles d'une église ; ces
billets contenaient tous le même avertissement :
"Ils avaient tout découvert, excepté son nom. Qu'il ne reparaisse plus
dans la rue ; on viendra ici souvent."
Hélène laissa tomber un de ces lambeaux de papier ; un regard avertit Jules,
qui ramassa et disparut. En rentrant chez elle, une heure après, elle trouva sur
le grand escalier du palais un fragment de papier qui attira ses regards par sa
ressemblance exacte avec ceux dont elle s'était servie le matin. Elle s'en
empara, sans que sa mère elle-même s'aperçût de rien ; elle y lut :
"Dans trois jours il reviendra de Rome, où il est forcé d'aller. On
chantera en plein jour, les jours de marché, au milieu du tapage des paysans,
vers dix heures."
Ce départ pour Rome parut singulier à Hélène. "Est-ce qu'il craint les coups
d'arquebuse de mon frère?" se disait-elle tristement. L'amour pardonne tout,
excepté l'absence volontaire ; c'est qu'elle est le pire des supplices. Au lieu
de se passer dans une douce rêverie et d'être tout occupée à peser les raisons
qu'on a d'aimer son amant, la vie est agitée par des doutes cruels. "Mais, après
tout, puis-je croire qu'il ne m'aime plus?" se disait Hélène pendant les trois
longues journées que dura l'absence de Branciforte. Tout à coup ses chagrins
furent remplacés par une joie folle : le troisième jour, elle le vit paraître en
plein midi, se promenant dans la rue devant le palais de son père. Il avait des
habillements neufs et presque magnifiques. Jamais la noblesse de sa démarche et
la naïveté gaie et courageuse de sa physionomie n'avaient éclaté avec plus
d'avantage ; jamais aussi, avant ce jour-là, on n'avait parlé si souvent dans
Albano de la pauvreté de Jules. C'étaient les hommes et surtout les jeunes gens
qui répétaient ce mot cruel ; les femmes et surtout les jeunes filles ne
tarissaient pas en éloges de sa bonne mine.
Jules passa toute la journée à se promener par la ville ; il semblait se
dédommager des mois de réclusion auxquels sa pauvreté l'avait condamné. Comme il
convient à un homme amoureux, Jules était bien armé sous sa tunique neuve. Outre
sa dague et son poignard, il avait mis son giacco (sorte de gilet long en
mailles de fil de fer, fort incommode à porter, mais qui guérissait ces coeurs
italiens d'une triste maladie, dont en ce siècle-là on éprouvait sans cesse les
atteintes poignantes, je veux parler de la crainte d'être tué au détour de la
rue par un des ennemis qu'on se connaissait). Ce jour-là, Jules espérait
entrevoir Hélène, et, d'ailleurs, il avait quelque répugnance à se trouver seul
avec lui-même dans sa maison solitaire : voici pourquoi. Ranuce, un ancien
soldat de son père, après avoir fait dix campagnes avec lui dans les troupes de
divers condottieri , et, en dernier lieu, dans celles de Marco Sciarra,
avait suivi son capitaine lorsque ses blessures forcèrent celui-ci à se retirer.
Le capitaine Branciforte avait des raisons pour ne pas vivre à Rome : il était
exposé à y rencontrer les fils d'hommes qu'il avait tués ; même dans Albano, il
ne se souciait pas de se mettre tout à fait à la merci de l'autorité régulière.
Au lieu d'acheter ou de louer une maison dans la ville, il aima mieux en bâtir
une située de façon à voir venir de loin les visiteurs. Il trouva dans les
ruines d'Albe une position admirable : on pouvait sans être aperçu par les
visiteurs indiscrets, se réfugier dans la forêt où régnait son ancien ami et
patron, le prince Fabrice Colonna. Le capitaine Branciforte se moquait fort de
l'avenir de son fils. Lorsqu'il se retira du service, âgé de cinquante ans
seulement, mais criblé de blessures, il calcula qu'il pourrait vivre encore
quelque dix ans, et, sa maison bâtie, dépensa chaque année le dixième de ce
qu'il avait amassé dans les pillages des villes et villages auxquels il avait eu
l'honneur d'assister.
Il acheta la vigne qui rendait trente écus de rente à son fils, pour répondre
à la mauvaise plaisanterie d'un bourgeois d'Albano, qui lui avait dit, un jour
qu'il disputait avec emportement sur les intérêts et l'honneur de la ville,
qu'il appartenait, en effet, à un aussi riche propriétaire que lui de donner des
conseils aux anciens d'Albano. Le capitaine acheta la vigne, et annonça qu'il en
achèterait bien d'autres puis, rencontrant le mauvais plaisant dans un lieu
solitaire, il le tua d'un coup de pistolet.
Après huit années de ce genre de vie, le capitaine mourut ; son aide de camp
Ranuce adorait Jules ; toutefois, fatigué de l'oisiveté, il reprit du service
dans la troupe du prince Colonna. Souvent il venait voir son fils Jules ,
c'était le nom qu'il lui donnait, et, à la veille d'un assaut périlleux que le
prince devait soutenir dans sa forteresse de la Petrella, il avait emmené Jules
combattre avec lui. Le voyant fort brave :
-- Il faut que tu sois fou, lui dit-il, et de plus bien dupe, pour vivre
auprès d'Albano comme le dernier et le plus pauvre de ses habitants, tandis
qu'avec ce que je te vois faire et le nom de ton père tu pourrais être parmi
nous un brillant soldat d'aventure , et de plus faire ta fortune.
Jules fut tourmenté par ces paroles ; il savait le latin montré par un prêtre
; mais son père s'étant toujours moqué de tout ce que disait le prêtre au delà
du latin, il n'avait absolument aucune instruction. En revanche, méprisé pour sa
pauvreté, isolé dans sa maison solitaire, il s'était fait un certain bon sens
qui, par sa hardiesse, aurait étonné les savants. Par exemple, avant d'aimer
Hélène, et sans savoir pourquoi, il adorait la guerre, mais il avait de la
répugnance pour le pillage, qui, aux yeux de son père le capitaine et de Ranuce,
était comme la petite pièce destinée à faire rire, qui suit la noble tragédie.
Depuis qu'il aimait Hélène, ce bon sens acquis par ses réflexions solitaires
faisait le supplice de Jules. Cette âme, si insouciante jadis, n'osait consulter
personne sur ses doutes, elle était remplie de passion et de misère. Que ne
dirait pas le seigneur de Campireali s'il le savait soldat d'aventure ?
Ce serait pour le coup qu'il lui adresserait des reproches fondés ! Jules avait
toujours compté sur le métier de soldat, comme sur une ressource assurée pour le
temps où il aurait dépensé le prix des chaînes d'or et autres bijoux qu'il avait
trouvés dans la caisse de fer de son père. Si Jules n'avait aucun scrupule à
enlever, lui si pauvre, la fille du riche seigneur de Campireali, c'est qu'en ce
temps-là les pères disposaient de leurs biens après eux comme bon leur semblait,
et le seigneur de Campireali pouvait fort bien laisser mille écus à sa fille
pour toute fortune. Un autre problème tenait l'imagination de Jules profondément
occupée : 1° dans quelle ville établirait-il la jeune Hélène après l'avoir
épousée et enlevée à son père ? 2° Avec quel argent la ferait-il vivre ?
Lorsque le seigneur de Campireali lui adressa le reproche sanglant auquel il
avait été tellement sensible, Jules fut pendant deux jours en proie à la rage et
à la douleur la plus vive : il ne pouvait se résoudre ni à tuer le vieillard
insolent, ni à le laisser vivre. Il passait les nuits entières à pleurer ; enfin
il résolut de consulter Ranuce, le seul ami qu'il eût au monde ; mais cet ami le
comprendrait-il? Ce fut en vain qu'il chercha Ranuce dans toute la forêt de la
Faggiola, il fut obligé d'aller sur la route de Naples, au delà de Velletri, où
Ranuce commandait une embuscade : il y attendait, en nombreuse compagnie, Ruiz
d'Avalos, général espagnol, qui se rendait à Rome par terre, sans se rappeler
que naguère, en nombreuse compagnie, il avait parlé avec mépris des soldats
d'aventure de la compagnie Colonna. Son aumônier lui rappela fort à propos cette
petite circonstance, et Ruiz d'Avalos prit le parti de faire armer une barque et
de venir à Rome par mer.
Dès que le capitaine Ranuce eut entendu le récit de Jules :
-- Décris-moi exactement, lui dit-il, la personne de ce seigneur de
Campireali, afin que son imprudence ne coûte pas la vie à quelque bon habitant
d'Albano. Dès que l'affaire qui nous retient ici sera terminée par oui ou par
non, tu te rendras à Rome, où tu auras soin de te montrer dans les hôtelleries
et autres lieux publics, à toutes les heures de la journée ; il ne faut pas que
l'on puisse te soupçonner à cause de ton amour pour la fille.
Jules eut beaucoup de peine à calmer la colère de l'ancien compagnon de son
père. Il fut obligé de se fâcher.
-- Crois-tu que je demande ton épée ? Lui dit-il enfin. Apparemment que, moi
aussi, j'ai une épée ! Je te demande un conseil sage.
Ranuce finissait tous ses discours par ces paroles :
-- Tu es jeune, tu n'as pas de blessures ; l'insulte a été publique : or, un
homme déshonoré est méprisé même des femmes.
Jules lui dit qu'il désirait réfléchir encore sur ce que voulait son coeur,
et, malgré les instances de Ranuce, qui prétendait absolument qu'il prît part à
l'attaque de l'escorte du général espagnol, où, disait-il, il y aurait de
l'honneur à acquérir, sans compter les doublons, Jules revint seul à sa petite
maison. C'est là que la veille du jour où le seigneur de Campireali lui tira un
coup d'arquebuse, il avait reçu Ranuce et son caporal, de retour des environs de
Velletri. Ranuce employa la force pour voir la petite caisse de fer où son
patron, le capitaine Branciforte, enfermait jadis les chaînes d'or et autres
bijoux dont il ne jugeait pas à propos de dépenser la valeur aussitôt après une
expédition. Ranuce y trouva deux écus.
-- Je te conseille de te faire moine, dit-il à Jules, tu en as toutes les
vertus : l'amour de la pauvreté, en voici la preuve ; l'humilité, tu te laisses
vilipender en pleine rue par un richard d'Albano ; il ne te manque plus que
l'hypocrisie et la gourmandise.
Ranuce mit de force cinquante doublons dans la cassette de fer.
-- Je te donne ma parole, dit-il à Jules, que si d'ici à un mois le seigneur
Campireali n'est pas enterré avec tous les honneurs dus à sa noblesse et à son
opulence, mon caporal ici présent viendra avec trente hommes démolir ta petite
maison et brûler tes pauvres meubles. Il ne faut pas que le fils du capitaine
Branciforte fasse une mauvaise figure en ce monde, sous prétexte d'amour.
Lorsque le seigneur de Campireali et son fils tirèrent les deux coups
d'arquebuse, Ranuce et le caporal avaient pris position sous le balcon de
pierre, et Jules eut toutes les peines du monde à les empêcher de tuer Fabio, ou
du moins de l'enlever, lorsque celui-ci fit une sortie imprudente en passant par
le jardin, comme nous l'avons raconté en son lieu. La raison qui calma Ranuce
fut celle-ci : il ne faut pas tuer un jeune homme qui peut devenir quelque chose
et se rendre utile, tandis qu'il y a un vieux pécheur plus coupable que lui, et
qui n'est plus bon qu'à enterrer.
Le lendemain de cette aventure, Ranuce s'enfonça dans la forêt, et Jules
partit pour Rome. La joie qu'il eut d'acheter de beaux habits avec les doublons
que Ranuce lui avait donnés était cruellement altérée par cette idée bien
extraordinaire pour son siècle, et qui annonçait les hautes destinées auxquelles
il parvint dans la suite ; il se disait : Il faut qu'Hélène connaisse qui je
suis. Tout autre homme de son âge et de son temps n'eût songé qu'à jouir de
son amour et à enlever Hélène, sans penser en aucune façon à ce qu'elle
deviendrait six mois après, pas plus qu'à l'opinion qu'elle pourrait garder de
lui.
De retour dans Albano, et l'après-midi même du jour où Jules étalait à tous
les yeux les beaux habits qu'il avait rapportés de Rome, il sut par le vieux
Scotti, son ami, que Fabio était sorti de la ville à cheval, pour aller à trois
lieues de là à une terre que son père possédait dans la plaine, sur le bord de
la mer. Plus tard, il vit le seigneur Campireali prendre, en compagnie de deux
prêtres, le chemin de la magnifique allée de chênes verts qui couronne le bord
du cratère au fond duquel s'étend le lac d'Albano. Dix minutes après, une
vieille femme s'introduisait hardiment dans le palais de Campireali, sous
prétexte de vendre de beaux fruits ; la première personne qu'elle rencontra fut
la petite camériste Marietta, confidente intime de sa maîtresse Hélène, laquelle
rougit jusqu'au blanc des yeux en recevant un beau bouquet. La lettre que
cachait le bouquet était d'une longueur démesurée : Jules racontait tout ce
qu'il avait éprouvé depuis la nuit des coups d'arquebuse ; mais, par une pudeur
bien singulière, il n'osait pas avouer ce dont tout autre jeune homme de son
temps eût été si fier, savoir : qu'il était fils d'un capitaine célèbre par ses
aventures, et que lui-même avait déjà marqué par sa bravoure dans plus d'un
combat. Il croyait toujours entendre les réflexions que ces faits inspireraient
au vieux Campireali. Il faut savoir qu'au seizième siècle les jeunes filles,
plus voisines du bon sens républicain, estimaient beaucoup plus un homme pour ce
qu'il avait fait lui-même que pour les richesses amassées par ses pères ou pour
les actions célèbres de ceux-ci. Mais c'étaient surtout les jeunes filles du
peuple qui avaient ces pensées. Celles qui appartenaient à la classe riche ou
noble avaient peur des brigands, et, comme il est naturel, tenaient en grande
estime la noblesse et l'opulence. Jules finissait sa lettre par ces mots : "Je
ne sais si les habits convenables que j'ai rapportés de Rome vous auront fait
oublier la cruelle injure qu'une personne que vous respectez m'adressa naguère,
à l'occasion de ma chétive apparence ; j'ai pu me venger, je l'aurais dû, mon
honneur le commandait ; je ne l'ai point fait en considération des larmes que ma
vengeance aurait coûté à des yeux que j'adore. Ceci peut vous prouver, si, pour
mon malheur, vous en doutiez encore, qu'on peut être très pauvre et avoir des
sentiments nobles. Au reste, j'ai à vous révéler un secret terrible ; je
n'aurais assurément aucune peine à le dire à toute autre femme ; mais je ne sais
pourquoi je frémis en pensant à vous l'apprendre. Il peut détruire, en un
instant, l'amour que vous avez pour moi ; aucune protestation ne me satisferait
de votre part. Je veux lire dans vos yeux l'effet que produira cet aveu. Un de
ces jours, à la tombée de la nuit, je vous verrai dans le jardin situé derrière
le palais. Ce jour-là, Fabio et votre père seront absents : lorsque j'aurai
acquis la certitude que, malgré leur mépris pour un pauvre jeune homme mal vêtu,
ils ne pourront nous enlever trois quarts d'heure ou une heure d'entretien, un
homme paraîtra sous les fenêtres de votre palais, qui fera voir aux enfants du
pays un renard apprivoisé. Plus tard, lorsque l'Ave Maria sonnera, vous
entendrez tirer un coup d'arquebuse dans le lointain ; à ce moment
approchez-vous du mur de votre jardin, et, si vous n'êtes pas seule, chantez.
S'il y a du silence, votre esclave paraîtra tout tremblant à vos pieds, et vous
racontera des choses qui peut-être vous feront horreur. En attendant ce jour
décisif et terrible pour moi, je ne me hasarderai plus à vous présenter de
bouquet à minuit ; mais vers les deux heures de nuit je passerai en chantant, et
peut-être, placée au grand balcon de pierre, vous laisserez tomber une fleur
cueillie par vous dans votre jardin. Ce sont peut-être les dernières marques
d'affection que vous donnerez au malheureux Jules."
Trois jours après, le père et le frère d'Hélène étaient allés à cheval à la
terre qu'ils possédaient sur le bord de la mer ; ils devaient en partir un peu
avant le coucher du soleil, de façon à être de retour chez eux vers les deux
heures de nuit. Mais, au moment de se mettre en route, non seulement leurs deux
chevaux, mais tous ceux qui étaient dans la ferme, avaient disparu. Fort étonnés
de ce vol audacieux, ils cherchèrent leurs chevaux, qu'on ne retrouva que le
lendemain dans la forêt de haute futaie qui borde la mer. Les deux Campireali,
père et fils, furent obligés de regagner Albano dans une voiture champêtre tirée
par des boeufs.
Ce soir-là, lorsque Jules fut aux genoux d'Hélène, il était presque tout à
fait nuit, et la pauvre fille fut bien heureuse de cette obscurité ; elle
paraissait pour la première fois devant cet homme qu'elle aimait tendrement, qui
le savait fort bien, mais enfin auquel elle n'avait jamais parlé.
Une remarque qu'elle fit lui rendit un peu de courage ; Jules était plus pâle
et plus tremblant qu'elle. Elle le voyait à ses genoux : "En vérité, je suis
hors d'état de parler", lui dit-il. Il y eut quelques instants apparemment fort
heureux ; ils se regardaient, mais sans pouvoir articuler un mot, immobiles
comme un groupe de marbre assez expressif. Jules était à genoux, tenant une main
d'Hélène ; celle-ci la tête penchée, le considérait avec attention.
Jules savait bien que, suivant les conseils de ses amis, les jeunes débauchés
de Rome, il aurait dû tenter quelque chose ; mais il eut horreur de cette idée.
Il fut réveillé de cet état d'extase et peut-être du plus vif bonheur que puisse
donner l'amour, par cette idée : le temps s'envole rapidement ; les Campireali
s'approchent de leur palais. Il comprit qu'avec une âme scrupuleuse comme la
sienne il ne pouvait trouver de bonheur durable, tant qu'il n'aurait fait à sa
maîtresse cet aveu terrible qui eût semblé une si lourde sottise à ses amis de
Rome.
-- Je vous ai parlé d'un aveu que peut-être je ne devrais pas vous faire,
dit-il enfin à Hélène.
Jules devint fort pâle ; il ajouta avec peine et comme si la respiration lui
manquait :
-- Peut-être je vais voir disparaître ces sentiments dont l'espérance fait ma
vie. Vous me croyez pauvre ; ce n'est pas tout : je suis brigand et fils de
brigand.
A ces mots, Hélène, fille d'un homme riche et qui avait toutes les peurs de
sa caste, sentit qu'elle allait se trouver mal ; elle craignit de tomber. "Quel
chagrin ne sera-ce pas pour ce pauvre Jules ! pensait-elle : il se croira
méprisé." Il était à ses genoux. Pour ne pas tomber, elle s'appuya sur lui, et,
peu après, tomba dans ses bras, comme sans connaissance. Comme on voit, au
seizième siècle, on aimait l'exactitude dans les histoires d'amour. C'est que
l'esprit ne jugeait pas ces histoires-là, l'imagination les sentait, et la
passion du lecteur s'identifiait avec celle des héros. Les deux manuscrits que
nous suivons, et surtout celui qui présente quelques tournures de phrases
particulières au dialecte florentin, donnent dans le plus grand détail
l'histoire de tous les rendez-vous qui suivirent celui-ci. Le péril ôtait les
remords à la jeune fille. Souvent les périls furent extrêmes ; mais ils ne
firent qu'enflammer ces deux coeurs pour qui toutes les sensations provenant de
leur amour étaient du bonheur. Plusieurs fois Fabio et son père furent sur le
point de les surprendre. Ils étaient furieux, se croyant bravés : le bruit
public leur apprenait que Jules était l'amant d'Hélène, et cependant ils ne
pouvaient rien voir. Fabio, jeune homme impétueux et fier de sa naissance,
proposait à son père de faire tuer Jules.
-- Tant qu'il sera dans ce monde, lui disait-il, les jours de ma soeur
courent les plus grands dangers. Qui nous dit qu'au premier moment notre honneur
ne nous obligera pas à tremper les mains dans le sang de cette obstinée ? Elle
est arrivée à ce point d'audace, qu'elle ne nie plus son amour ; vous l'avez vue
ne répondre à vos reproches que par un silence morne ; eh bien ! Ce silence est
l'arrêt de mort de Jules Branciforte.
-- Songez quel a été son père, répondait le seigneur de Campireali.
Assurément il ne nous est pas difficile d'aller passer six mois à Rome, et,
pendant ce temps, ce Branciforte disparaîtra. Mais qui nous dit que son père
qui, au milieu de tous ses crimes, fut brave et généreux, généreux au point
d'enrichir plusieurs de ses soldats et de rester pauvre lui-même, qui nous dit
que son père n'a pas encore des amis, soit dans la compagnie du duc de Monte
Mariano, soit dans la compagnie Colonna, qui occupe souvent les bois de la
Faggiola, à une demi-lieue de chez nous ? En ce cas, nous sommes tous massacrés
sans rémission, vous, moi, et peut-être aussi votre malheureuse mère.
Ces entretiens du père et du fils, souvent renouvelés, n'étaient cachés qu'en
partie à Victoire Carafa, mère d'Hélène, et la mettaient au désespoir. Le
résultat des discussions entre Fabio et son père fut qu'il était inconvenant
pour leur honneur de souffrir paisiblement la continuation des bruits qui
régnaient dans Albano. Puisqu'il n'était pas prudent de faire disparaître ce
jeune Branciforte qui, tous les jours, paraissait plus insolent, et, de plus,
maintenant revêtu d'habits magnifiques, poussait la suffisance jusqu'à adresser
la parole dans les lieux publics, soit à Fabio, soit au seigneur de Campireali
lui-même, il y avait lieu de prendre l'un des deux partis suivants, ou peut-être
même tous les deux : il fallait que la famille entière revînt habiter Rome, il
fallait ramener Hélène au couvent de la Visitation de Castro, où elle resterait
jusqu'à ce que on lui eût trouvé un parti convenable.
Jamais Hélène n'avait avoué son amour à sa mère : la fille et la mère
s'aimaient tendrement, elles passaient leur vie ensemble, et pourtant jamais un
seul mot sur ce sujet, qui les intéressait presque également toutes les deux,
n'avait été prononcé. Pour la première fois le sujet presque unique de leurs
pensées se trahit par des paroles, lorsque la mère fit entendre à sa fille qu'il
était question de transporter à Rome l'établissement de la famille, et peut-être
même de la renvoyer passer quelques années au couvent de Castro.
Cette conversation était imprudente de la part de Victoire Carafa, et ne peut
être excusée que par la tendresse folle qu'elle avait pour sa fille. Hélène,
éperdue d'amour, voulut prouver à son amant qu'elle n'avait pas honte de sa
pauvreté et que sa confiance en son honneur était sans bornes. "Qui le croirait
? s'écrie l'auteur florentin, après tant de rendez-vous hardis et voisins d'une
mort horrible, donnés dans le jardin et même une fois ou deux dans sa propre
chambre, Hélène était pure ! Forte de sa vertu, elle proposa à son amant de
sortir du palais, vers minuit, par le jardin, et d'aller passer le reste de la
nuit dans sa petite maison construite sur les ruines d'Albe, à plus d'un quart
de lieue de là. Ils se déguisèrent en moines de saint François. Hélène était
d'une taille élancée, et, ainsi vêtue, semblait un jeune frère novice de
dix-huit ou vingt ans. Ce qui est incroyable, et marque bien le doigt de Dieu,
c'est que, dans l'étroit chemin taillé dans le roc, et qui passe encore contre
le mur du couvent des Capucins, Jules et sa maîtresse, déguisés en moines,
rencontrèrent le seigneur de Campireali et son fils Fabio, qui, suivis de quatre
domestiques bien armés, et précédés d'un page portant une torche allumée,
revenaient de Castel Gandolfo, bourg situé sur les bords du lac assez près de
là. Pour laisser passer les deux amants, les Campireali et leurs domestiques se
placèrent à droite et à gauche de ce chemin taillé dans le roc et qui peut avoir
huit pieds de large. Combien n'eût-il pas été plus heureux pour Hélène d'être
reconnue en ce moment ! Elle eût été tuée d'un coup de pistolet par son père ou
son frère, et son supplice n'eût duré qu'un instant : mais le ciel en avait
ordonné autrement (superis aliter visum).
"On ajoute encore une circonstance sur cette singulière rencontre, et que la
signora de Campireali, parvenue à une extrême vieillesse et presque centenaire,
racontait encore quelquefois à Rome devant des personnages graves qui, bien
vieux eux-mêmes, me l'ont redite lorsque mon insatiable curiosité les
interrogeait sur ce sujet-là et sur bien d'autres.
" Fabio de Campireali, qui était un jeune homme fier de son courage et plein
de hauteur, remarquant que le moine le plus âgé ne saluait ni son père, ni lui,
en passant si près d'eux, s'écria :
"Voilà un fripon de moine bien fier ! Dieu sait ce qu'il va faire hors du
couvent, lui et son compagnon, à cette heure indue ! Je ne sais ce qui me tient
de lever leurs capuchons ; nous verrions leurs mines."
"A ces mots, Jules saisit sa dague sous sa robe de moine, et se plaça entre
Fabio et Hélène. En ce moment il n'était pas à plus d'un pied de distance de
Fabio ; mais le ciel en ordonna autrement, et calma par un miracle la fureur de
ces deux jeunes gens, qui bientôt devaient se voir de si près."
Dans le procès que par la suite on intenta à Hélène de Campireali, on voulut
présenter cette promenade nocturne comme une preuve de corruption. C'était le
délire d'un jeune coeur enflammé d'un fol amour, mais ce coeur était pur.
--- III ---
Il faut savoir que les Orsini, éternels rivaux des Colonna, et tout-puissants
alors dans les villages les plus voisins de Rome, avaient fait condamner à mort,
depuis peu, par les tribunaux du gouvernement, un riche cultivateur nommé
Balthazar Bandini, né à la Petrella. Il serait trop long de rapporter ici les
diverses actions que l'on reprochait à Bandini: la plupart seraient des crimes
aujourd'hui, mais ne pouvaient être considérées d'une façon aussi sévère en
1559. Bandini était en prison dans un château appartenant aux Orsini, et situé
dans la montagne du côté de Valmontone, à six lieues d'Albano. Le barigel de
Rome, suivi de cent cinquante de ses sbires, passa une nuit sur la grande route;
il venait chercher Bandini pour le conduire à Rome dans les prisons de Tordinona;
Bandini avait appelé à Rome de la sentence qui le condamnait à mort. Mais, comme
nous l'avons dit, il était natif de la Petrella, forteresse appartenant aux
Colonna, la femme de Bandini vint dire publiquement à Fabrice Colonna, qui se
trouvait à la Petrella
-- Laisserez-vous mourir un de vos fidèles serviteurs ?
Colonna répondit:
-- A Dieu ne plaise que je m'écarte jamais du respect que je dois aux
décisions des tribunaux du pape mon seigneur!
Aussitôt ses soldats reçurent des ordres, et il fit donner avis de se tenir
prêts à tous ses partisans. Le rendez-vous était indiqué dans les environs de
Valmontone, petite ville bâtie au sommet d'un rocher peu élevé, mais qui a cour
rempart un précipice continu et presque vertical de soixante à quatre-vingts
pieds de haut. C'est dans cette ville appartenant au pape que les partisans des
Orsini et les sbires du gouvernement avaient réussi à transporter Bandini. Parmi
les partisans les plus zélés du pouvoir, on comptait le seigneur de Campireali
et Fabio, son fils, d'ailleurs un peu parents des Orsini. De tout temps,
aucontraire, Jules Branciforte et son père avaient été attachés aux Colonna.
Dans les circonstances où il ne convenait pas aux Colonna d'agir ouvertement,
ils avaient recours à une précaution fort simple: la plupart des riches paysans
romains, alors comme aujourd'hui, faisaient partie de quelque compagnie de
pénitents. Les pénitents ne paraissent jamais en public que la tête couverte
d'un morceau de toile qui cache leur figures et se trouve percé de deux trous
vis-à-vis les yeux. Quand les Colonna ne voulaient pas avouer une entreprise,
ils invitaient leurs partisans à prendre leur habit de pénitent pour venir les
joindre.
Après de longs préparatifs, la translation de Bandini, qui depuis quinze
jours faisait la nouvelle du pays, fut indiquée pour un dimanche. Ce jour-là, à
deux heures du matin, le gouverneur de Valmontone fit sonner le tocsin dans tous
les villages de la forêt de la Faggiola. On vit des paysans sortir en assez
grand nombre de chaque village. (Les moeurs des républiques du moyen âge, du
temps desquelles on se battait pour obtenir une certaine chose que l'on
désirait, avaient conservé beaucoup de bravoure dans le coeur des paysans; de
nos jours, personne ne bougerait.)
Ce jour-là on put remarquer une chose assez singulière: à mesure que la
petite troupe de paysans armés sortie de chaque village s'enfonçait dans la
forêt, elle diminuait de moitié; les partisans des Colonna se dirigeaient vers
le lieu du rendez-vous désigné par Fabrice. Leurs chefs paraissaient persuadés
qu'on ne se battrait pas ce jour-là: ils avaient eu ordre le matin de répandre
ce bruit. Fabrice parcourait la forêt avec l'élite de ses partisans, qu'il avait
montés sur les jeunes chevaux à demi sauvages de son haras. Il passait une sorte
de revue des divers détachements de paysans; mais il ne leur parlait point,
toute parole pouvant compromettre. Fabrice était un grand homme maigre, d'une
agilité et d'une force increvables: quoique à peine âgé de quarante-cinq ans ses
cheveux et sa moustache étaient d'une blancheur éclatante, ce qui le contrariait
fort: à ce signe on pouvait le reconnaître en des lieux où il eût mieux aimé
passer incognito. A mesure que les paysans le voyaient, ils criaient: Vive
Colonna! et mettaient leurs capuchons de toile. Le prince lui-même avait son
capuchon sur la poitrine, de façon à pouvoir le passer dès qu'on apercevrait
l'ennemi.
Celui-ci ne se fit point attendre: le soleil se levait à peine lorsqu'un
millier d'hommes à peu près, appartenant au parti des Orsini, et venant du côté
de Valmontone, pénétrèrent dans la forêt et vinrent passer à trois cents pas
environ des partisans de Fabrice Colonna, que celui-ci avait fait mettre ventre
à terre. Quelques minutes après que les derniers des Orsini formant cette
avant-garde eurent défilé, le prince mit ses hommes en mouvement: il avait
résolu d'attaquer l'escorte de Bandini un quart d'heure après qu'elle serait
entrée dans le bois. En cet endroit, la forêt est semée de petites roches hautes
de quinze ou vingt pieds; ce sont des coulées de lave plus ou moins antiques sur
lesquelles les châtaigniers viennent admirablement et interceptent presque
entièrement le jour. Comme ces coulées, plus ou moins attaquées par le temps,
rendent le sol fort inégal, pour épargner à la grande route une foule de petites
montées et descentes inutiles, on a creusé dans la lave, et fort souvent la
route est à trois ou quatre pieds en contre-bas de la forêt.
Vers le lieu de l'attaque projetée par Fabrice, se trouvait une clairière
couverte d'herbes et traversée à l'une de ses extrémités par la grande route.
Ensuite la route rentrait dans la forêt, qui, en cet endroit, remplie de ronces
et d'arbustes entre les troncs des arbres, était tout à fait impénétrable. C'est
à cent pas dans la forêt et sur les deux bords de la route que Fabrice plaçait
ses fantassins. A un signe du prince, chaque paysan arrangea son capuchon, et
prit poste avec son arquebuse derrière un châtaignier; les soldats du prince se
placèrent derrière les arbres les plus voisins de la route. Les paysans avaient
l'ordre précis de ne tirer qu'après les soldats et ceux-ci ne devaient faire feu
que lorsque l'ennemi serait à vingt pas. Fabrice fit couper à la hâte une
vingtaine d'arbres, qui, précipités avec leurs branches sur la route, assez
étroite en ce lieu-là et en contre-bas de trois pieds, l'interceptaient
entièrement. Le capitaine Ranuce, avec cinq cents hommes, suivit l'avant-garde;
il avait l'ordre de ne l'attaquer que lorsqu'il entendrait les premiers coups
d'arquebuse qui seraient tirés de l'abatis qui interceptait la route. Lorsque
Fabrice Colonna vit ses soldats et ses partisans bien placés chacun derrière son
arbre et pleins de résolution, il partit au galop avec tous ceux des siens qui
étaient montés, et parmi lesquels on remarquait Jules Branciforte. Le prince
prit un sentier à droite de la grande route et qui le conduisait à l'extrémité
de la clairière la plus éloignée de la route.
Le prince s'était à peine éloigné depuis quelques minutes, lorsqu'on vit
venir de loin, par la route de Valmontone, une troupe nombreuse d'hommes à
cheval, c'étaient les sbires et le barigel, escortant Bandini, et tous les
cavaliers des Orsini. Au milieu d'eux se trouvait Balthazar Bandini, entouré de
quatre bourreaux vêtus de rouge; ils avaient l'ordre d'exécuter la sentence des
premiers juges et de mettre Bandini à mort, s'ils voyaient les partisans des
Colonna sur le point de le délivrer.
La cavalerie de Colonna arrivait à peine à l'extrémité de la clairière ou
prairie la plus éloignée de la route, lorsqu'il entendit les premiers coups
d'arquebuse de l'embuscade par lui placée sur la grande route en avant de
l'abatis. Aussitôt il mit sa cavalerie au galop, et dirigea sa charge sur les
quatre bourreaux vêtus de rouge qui entouraient Bandini.
Nous ne suivrons point le récit de cette petite affaire, qui ne dura pas
trois quarts d'heure; les partisans des Orsini, surpris, s'enfuirent dans tous
les sens; mais, à l'avant-garde, le brave capitaine Ranuce fut tué, événement
qui eut une influence funeste sur la destinée de Branciforte. A peine celui-ci
avait donné quelques coups de sabre, toujours en se rapprochant des hommes vêtus
de rouge, qu'il se trouva vis-à-vis de Fabio Campireali.
Monté sur un cheval bouillant d'ardeur et revêtu d'un giacco doré
(cotte de mailles), Fabio s'écriait:
-- Quels sont ces misérables masqués? Coupons leur masque d'un coup de sabre;
voyez la façon dont je m'y prends!
Presque au même instant, Jules Branciforte reçut de lui un coup de sabre
horizontal sur le front. Ce coup avait été lancé avec tant d'adresse, que la
toile qui lui couvrait le visage tomba en même temps qu'il se sentit les yeux
aveuglés par le sang qui coulait de cette blessure, d'ailleurs fort peu grave.
Jules éloigna son cheval pour avoir le temps de respirer et de s'essuyer le
visage. Il voulait, à tout prix, ne point se battre avec le frère d'Hélène; et
son cheval était déjà à quatre pas de Fabio, lorsqu'il reçoit sur la poitrine un
furieux coup de sabre qui ne pénétra point, grâce à son giacco, mais lui
ôta la respiration pour un moment. Presque au même instant, il s'entendit crier
aux oreilles:
-- Ti conosco, porco! Canaille, je te connais! C'est comme cela que tu
gagnes de l'argent pour remplacer tes haillons!
Jules, vivement piqué, oublia sa première résolution et revint sur Fabio:
-- Ed in mal punto tu venisti! (4) [4. Malheur à toi, tu arrives dans
un moment fatal!] s'écria-t-il.
A la suite de quelques coups de sabre précipités, le vêtement qui couvrait
leur cotte de mailles tombait de toutes parts. La cotte de mailles de Fabio
était dorée et magnifique, celle de Jules des plus communes.
-- Dans quel égout as-tu ramassé ton giacco? lui cria Fabio.
Au même moment, Jules trouva l'occasion qu'il cherchait depuis une
demi-minute: la superbe cotte de mailles de Fabio ne serrait pas assez le cou,
et Jules lui porta au cou, un peu découvert, un coup de pointe qui réussit.
L'épée de Jules entra d'un demi-pied dans la gorge de Fabio et en fit jaillir un
énorme jet de sang.
-- Insolent ! s'écria Jules.
Et il galopa vers les hommes habillés de rouge, dont deux étaient encore à
cheval à cent pas de lui. Comme il approchait d'eux, le troisième tomba; mais,
au moment où Jules arrivait tout près du quatrième bourreau, celui-ci, se voyant
environné de plus de dix cavaliers, déchargea un pistolet à bout portant sur le
malheureux Balthazar Bandini, qui tomba.
-- Mes chers seigneurs, nous n'avons plus que faire ici! s'écria Branciforte,
sabrons ces coquins de sbires qui s'enfuient de toutes parts.
Tout le monde le suivit.
Lorsque, une demi-heure après, Jules revint auprès de Fabrice Colonna, ce
seigneur lui adressa la parole pour la première fois de sa vie. Jules le trouva
ivre de colère; il croyait le voir transporté de joie, à cause de la victoire,
qui était complète et due tout entière à ses bonnes dispositions; car les Orsini
avaient près de trois mille hommes, et Fabrice, à cette affaire, n'en avait pas
réuni plus de quinze cents.
-- Nous avons perdu votre brave ami Ranuce! s'écria le prince en parlant à
Jules, je viens moi-même de toucher son corps; il est déjà froid. Le pauvre
Balthazar Bandini est mortellement blessé. Ainsi, au fond nous n'avons pas
réussi. Mais l'ombre du brave capitaine Ranuce paraîtra bien accompagnée devant
Pluton. J'ai donné l'ordre que l'on pende aux branches des arbres tous ces
coquins de prisonniers. N'y manquez pas, messieurs! s'écria-t-il en haussant la
voix.
Et il repartit au galop pour l'endroit où avait eu lieu le combat
d'avant-garde. Jules commandait à peu près en second la compagnie de Ranuce, il
suivit le prince, qui, arrivé près du cadavre de ce brave soldat, qui gisait
entouré de plus de cinquante cadavres ennemis, descendit une seconde fois de
cheval pour prendre la main de Ranuce. Jules l'imita, il pleurait.
-- Tu es bien jeune, dit le prince à Jules, mais je te vois couvert de sang,
et ton père fut un brave homme, qui avait reçu plus de vingt blessures au
service des Colonna. Prends le commandement de ce qui reste de la compagnie de
Ranuce, et conduis son cadavre à notre église de la Petrella; songe que tu seras
peut-être attaqué sur la route.
Jules ne fut point attaqué, mais il tua d'un coup d'épée un de ses soldats,
qui lui disait qu'il était trop jeune pour commander. Cette imprudence réussit,
parce que Jules était encore tout couvert du sang de Fabio. Tout le long de la
route, il trouvait les arbres chargés d'hommes que l'on pendait. Ce spectacle
hideux, joint à la mort de Ranuce et surtout à celle de Fabio, le rendait
presque fou Son seul espoir était qu'on ne saurait pas le nom du vainqueur de
Fabio. Nous sautons les détails militaires. Trois jours après celui du combat,
il put revenir passer quelques heure à Albano; il racontait à ses connaissances
qu'une fièvre violente l'avait retenu dans Rome, où il avait été obligé de
garder le lit toute la semaine.
Mais on le traitait partout avec un respect marqué; les gens les plus
considérables de la ville le saluaient les premiers; quelques imprudents
allèrent même jusqu'à l'appeler seigneur capitaine. Il avait passé plusieurs
fois devant le palais Campireali, qu'il trouva entièrement fermé, et, comme le
nouveau capitaine était fort timide lorsqu'il s'agissait de faire certaines
questions, ce ne fut qu'au milieu de la journée qu'il put prendre sur lui de
dire à Scotti, vieillard qui l'avait toujours traité avec bonté:
-- Mais où sont donc les Campireali? je vois leur palais fermé.
-- Mon ami, répondit Scotti avec une tristesse subite, c'est là un nom que
vous ne devez jamais prononcer. Vos amis sont bien convaincus que c'est lui qui
vous a cherché, et ils le diront partout; mais enfin, il était le principal
obstacle à votre mariage; mais enfin sa mort laisse une soeur immensément riche,
et qui vous aime. On peut même ajouter, et l'indiscrétion devient vertu en ce
moment, on peut même ajouter qu'elle vous aime au point d'aller vous rendre
visite la nuit dans votre petite maison d'Albe. Ainsi l'on peut dire, dans votre
intérêt, que vous étiez mari et femme avant le fatal combat des Ciampi
(c'est le nom qu'on donnait dans le pays au combat que nous avons décrit.)
Le vieillard s'interrompit, parce qu'il s'aperçut que Jules fondait en
larmes.
-- Montons à l'auberge, dit Jules.
Scotti le suivit; on leur donna une chambre où ils s'enfermèrent à clef, et
Jules demanda au vieillard la permission de lui raconter tout ce qui s'était
passé depuis huit jours. Ce long récit terminé:
-- Je vois bien à vos larmes, dit le vieillard, que rien n'a été prémédité
dans votre conduite; mais la mort de Fabio n'en est pas moins un événement bien
cruel pour vous. Il faut absolument qu'Hélène déclare à sa mère que vous êtes
son époux depuis longtemps.
Jules ne répondit pas, ce que le vieillard attribua à une louable discrétion.
Absorbé dans une profonde rêverie, Jules se demandait si Hélène, irritée par la
mort d'un frère, rendrait justice à sa délicatesse; il se repentit de ce qui
s'était passé autrefois. Ensuite, à sa demande, le vieillard lui parla
franchement de tout ce qui avait eu lieu dans Albano le jour du combat. Fabio
ayant été tué sur les six heures et demie du matin, à plus de six lieues
d'Albano, chose incroyable! dès neuf heures on avait commencé à parler de cette
mort. Vers midi on avait vu le vieux Campireali, fondant en larmes et soutenu
par ses domestiques, se rendre au couvent des Capucins. Peu après, trois de ces
bons pères, montés sur les meilleurs chevaux de Campireali, et suivis de
beaucoup de domestiques, avaient pris la route du village des Ciampi,
près duquel le combat avait eu lieu. Le vieux Campireali voulait absolument les
suivre; mais on l'en avait dissuadé, par la raison que Fabrice Colonna était
furieux (on ne savait trop pourquoi) et pourrait bien lui faire un mauvais parti
s'il était fait prisonnier.
Le soir, vers minuit, la forêt de la Faggiola avait semblé en feu: c'étaient
tous les moines et tous les pauvres d'Albano qui, portant chacun un gros cierge
allumé, allaient à la rencontre du corps du jeune Fabio.
-- Je ne vous cacherai point, continua le vieillard en baissant la voix comme
s'il eût craint d'être entendu, que la route qui conduit à Valmontone et aux
Ciampi
-- Eh bien? dit Jules.
-- Eh bien, cette route passe devant votre maison, et l'on dit que lorsque le
cadavre de Fabio est arrivé à ce point, le sang a jailli d'une plaie horrible
qu'il avait au cou.
-- Quelle horreur! s'écria Jules en se levant.
-- Calmez-vous, mon ami, dit le vieillard, vous voyez bien qu'il faut que
vous sachiez tout. Et maintenant je puis vous dire que votre présence ici
aujourd'hui, a semblé un peu prématurée. Si vous me faisiez l'honneur de me
consulter, j'ajouterais, capitaine, qu'il n'est pas convenable que d'ici à un
mois vous paraissiez dans Albano. Je n'ai pas besoin de vous avertir qu'il ne
serait point prudent de vous montrer à Rome. On ne sait point encore quel parti
le Saint-Père va prendre envers les Colonna; on pense qu'il ajoutera foi à la
déclaration de Fabrice, qui prétend n'avoir appris le combat des Ciampi, que par
la voix publique, mais le gouverneur de Rome, qui est tout Orsini, enrage et
serait enchanté de faire pendre quelqu'un des braves soldats de Fabrice, ce dont
celui-ci ne pourrait se plaindre raisonnablement, puisqu'il jure n'avoir point
assisté au combat. J'irai plus loin, et, quoique vous ne me le demandiez pas, Je
prendrai la liberté de vous donner un avis militaire: vous êtes aimé dans
Albano, autrement vous n'y seriez pas en sûreté. Songez que vous vous promenez
par la ville depuis plusieurs heures, que l'un des partisans des Orsini peut se
croire bravé, ou tout au moins songer à la facilité de gagner une belle
récompense. Le vieux Campireali a répété mille fois qu'il donnera sa plus belle
terre à qui vous aura tué. Vous auriez dû faire descendre dans Albano
quelques-uns des soldats que vous avez dans votre maison...
-- Je n'ai point de soldats dans ma maison.
-- En ce cas, vous êtes fou, capitaine. Cette auberge a un jardin, nous
allons sortir par le jardin, et nous échapper à travers les vignes. Je vous
accompagnerai; je suis vieux et sans armes; mais, si nous rencontrons des
malintentionnés, je leur parlerai, et je pourrai du moins vous faire gagner du
temps.
Jules eut l'âme navrée. Oserons-nous dire quelle était sa folie ? Dès qu'il
avait appris que le palais Campireali était fermé et tous ses habitants partis
pour Rome, il avait formé le projet d'aller revoir ce jardin où si souvent il
avait eu des entrevues avec Hélène. Il espérait même revoir sa chambre, où il
avait été reçu quand sa mère était absente. Il avait besoin de se rassurer
contre sa colère, par la vue des lieux où il l'avait vue si tendre pour lui.
Branciforte et le généreux vieillard ne firent aucune mauvaise rencontre en
suivant les petits sentiers qui traversent les vignes et montent vers le lac.
Jules se fit raconter de nouveau les détails des obsèques du jeune Fabio. Le
corps de ce brave jeune homme, escorté par beaucoup de prêtres, avait été
conduit à Rome, et enseveli dans la chapelle de sa famille, au couvent de
Saint-Onuphre, au sommet du Janicule. On avait remarqué, comme une circonstance
fort singulière, que, la veille de la cérémonie, Hélène avait été reconduite par
son père au couvent de la Visitation, à Castro; ce qui avait confirmé le bruit
public qui voulait qu'elle fût mariée secrètement avec le soldat d'aventure qui
avait eu le malheur de tuer son frère.
Quand il fut près de sa maison, Jules trouva le caporal de sa compagnie et
quatre de ses soldats; ils lui dirent que jamais leur ancien capitaine ne
sortait de la forêt sans avoir auprès de lui quelques-uns de ses hommes. Le
prince avait dit plusieurs fois, que lorsqu'on voulait se faire tuer par
imprudence, il fallait auparavant donner sa démission, afin de ne pas lui jeter
sur les bras une mort à venger.
Jules Branciforte comprit la justesse de ces idées, auxquelles jusqu'ici il
avait été parfaitement étranger. Il avait cru, ainsi que les peuples enfants,
que la guerre ne consiste qu'à se battre avec courage. Il obéit sur-le-champ aux
intentions du prince, il ne se donna que le temps d'embrasser le sage vieillard
qui avait eu la générosité de l'accompagner jusqu'à sa maison.
Mais, peu de jours après Jules, à demi fou de mélancolie, revint voir le
palais Campireali. A la nuit tombante, lui et trois de ses soldats, déguisés en
marchands napolitains, pénétrèrent dans Albano. Il se présenta seul dans la
maison de Scotti; il apprit qu'Hélène était toujours reléguée au couvent de
Castro. Son père, qui la croyait mariée à celui qu'il appelait l'assassin de son
fils, avait juré de ne jamais la revoir. Il ne l'avait pas vue même en la
ramenant au couvent. La tendresse de sa mère semblait, au contraire, redoubler,
et souvent elle quittait Rome pour aller passer un jour ou deux avec sa fille.
--- IV ---
" Si je ne me justifie pas auprès d'Hélène, se dit Jules en regagnant,
pendant la nuit, le quartier que sa compagnie occupait dans la forêt, elle
finira par me croire un assassin. Dieu sait les histoires qu'on lui aura faites
sur ce fatal combat! "
Il alla prendre les ordres du prince dans son château fort de la Petrella, et
lui demanda la permission d'aller à Castro. Fabrice Colonna fronça le sourcil:
-- L'affaire du petit combat n'est point encore arrangée avec Sa Sainteté.
Vous devez savoir que j'ai déclaré la vérité, c'est-à-dire que j'étais resté
parfaitement étranger à cette rencontre, dont je n'avais même su la nouvelle que
le lendemain, ici, dans mon château de la Petrella. J'ai tout lieu de croire que
Sa Sainteté finira par ajouter foi à ce récit sincère. Mais les Orsini sont
puissants, mais tout le monde dit que vous vous êtes distingué dans cette
échauffourée Les Orsini vont jusqu'à prétendre que plusieurs prisonniers ont été
pendus aux branches des arbres. Vous savez combien ce récit est faux; mais on
peut prévoir des représailles.
Le profond étonnement qui éclatait dans les regards naïfs du jeune capitaine
amusait le prince, toutefois il jugea, à la vue de tant d'innocence, qu'il était
utile de parler plus clairement.
-- Je vois en vous, continua-t-il, cette bravoure complète qui a fait
connaître dans toute l'Italie le nom de Branciforte.J'espère que vous aurez pour
ma maison cette fidélité qui me rendait votre père si cher, et que j'ai voulu
récompenser en vous. Voici le mot d'ordre de ma compagnie:
Ne dire jamais la vérité sur rien de ce qui a rapport à moi ou à mes soldats.
Si, dans le moment où vous êtes obligé de parler, vous ne voyez l'utilité
d'aucun mensonge, dites faux à tout hasard, et gardez-vous comme de péché mortel
de dire la moindre vérité. Vous comprenez que, réunie à d'autres renseignements,
elle peut mettre sur la voie de mes projets. Je sais, du reste, que vous avez
une amourette dans le couvent de la Visitation, à Castro; vous pouvez aller
perdre quinze jours dans cette petite ville, où les Orsini ne manquent pas
d'avoir des amis et même des agents. Passez chez mon majordome, qui vous
remettra deux cents sequins. L'amitié que j'avais pour votre père, ajouta le
prince en riant, me donne l'envie de vous donner quelques directions sur la
façon de mener à bien cette entreprise amoureuse et militaire. Vous et trois de
vos soldats serez déguisés en marchands; vous ne manquerez pas de vous fâcher
contre un de vos compagnons, qui fera profession d'être toujours ivre, et qui se
fera beaucoup d'amis en payant du vin à tous les désoeuvrés de Castro. Du reste,
ajouta le prince en changeant de ton, si vous êtes pris par les Orsini et mis à
mort, n'avouez jamais votre nom véritable, et encore moins que vous
m'appartenez. Je n'ai pas besoin de vous recommander de faire le tour de toutes
les petites villes, et d'y entrer toujours par la porte opposée au côté d'où
vous venez.
Jules fut attendri par ces conseils paternels, venant d'un homme
ordinairement si grave. D'abord le prince sourit des larmes qu'il voyait rouler
dans les yeux du jeune homme; puis sa voix à lui-même s'altéra. Il tira une des
nombreuses bagues qu'il portait aux doigts; en la recevant, Jules baisa cette
main célèbre par tant de hauts faits.
-- Jamais mon père ne m'en eût tant dit! s'écria le jeune homme enthousiasmé.
Le surlendemain, un peu avant le point du jour, il entrait dans les murs de
la petite ville de Castro, cinq soldats le suivaient, déguisés ainsi que lui:
deux firent bande à part, et semblaient ne connaître ni lui ni les trois autres.
Avant même d'entrer dans la ville, Jules aperçut le couvent de la Visitation,
vaste bâtiment entouré de noires murailles, et assez semblable à une forteresse.
Il courut à l'église; elle était splendide. Les religieuses, toutes nobles et la
plupart appartenant à des familles riches, luttaient d'amour-propre, entre
elles, à qui enrichirait cette église, seule partie du couvent qui fût exposée
aux regards du public. Il était passé en usage que celle de ces dames que le
pape nommait abbesse, sur une liste de trois noms présentée par le cardinal
protecteur de l'ordre de la Visitation, fît une offrande considérable, destinée
à éterniser son nom. Celle dont l'offrande était inférieure au cadeau de
l'abbesse qui l'avait précédée était méprisée, ainsi que sa famille.
Jules s'avança en tremblant dans cet édifice magnifique, resplendissant de
marbres et de dorures. A la vérité, il ne songeait guère aux marbres et aux
dorures; il lui semblait être sous les yeux d'Hélène. Le grand autel, lui
dit-on, avait coûté plus de huit cent mille francs; mais ses regards, dédaignant
les richesses du grand autel, se dirigeaient sur une grille dorée, haute de près
de quarante pieds, et divisée en trois parties par deux pilastres en marbre.
Cette grille, à laquelle sa masse énorme donnait quelque chose de terrible,
s'élevait derrière le grand autel, et séparait le choeur des religieuses de
l'église ouverte à tous les fidèles.
Jules se disait que derrière cette grille dorée se trouvaient, durant les
offices, les religieuses et les pensionnaires. Dans cette église intérieure
pouvait se rendre à toute heure du jour une religieuse ou une pensionnaire qui
avait besoin de prier; c'est sur cette circonstance connue de tout le monde
qu'étaient fondées les espérances du pauvre amant.
Il est vrai qu'un immense voile noir garnissait le côté intérieur de la
grille;mais ce voile, pensa Jules, ne doit guère intercepter la vue des
pensionnaires regardant dans l'église du public, puisque moi, qui ne puis
approcher qu'à une certaine distance, j'aperçois fort bien, à travers le voile,
les fenêtres qui éclairent le choeur, et que je puis distinguer jusqu'aux
moindres détails de leur architecture. Chaque barreau de cette grille
magnifiquement dorée portait une forte pointe dirigée contre les assistants.
Jules choisit une place très apparente vis-à-vis la partie gauche de la
grille, dans le lieu le plus éclairé; là il passait sa vie à entendre des
messes. Comme il ne se voyait entouré que de paysans, il espérait être remarqué,
même à travers le voile noir qui garnissait l'intérieur de la grille. Pour la
première fois de sa vie, ce jeune homme simple cherchait l'effet; sa mise était
recherchée; il faisait de nombreuses aumônes en entrant dans l'église et en
sortant. Ses gens et lui entouraient de prévenances tous les ouvriers et petits
fournisseurs qui avaient quelques relations avec le couvent. Ce ne fut toutefois
que le troisième jour qu'enfin il eut l'espoir de faire parvenir une lettre à
Hélène. Par ses ordres, l'on suivait exactement les deux soeurs converses
chargées d'acheter une partie des approvisionnements du couvent; l'une d'elles
avait des relations avec un petit marchand. Un des soldats de Jules, qui avait
été moine, gagna l'amitié du marchand, et lui promit un sequin pour chaque
lettre qui serait remise à la pensionnaire Hélène de Campireali.
-- Quoi! dit le marchand à la première ouverture qu'on lui fit sur cette
affaire, une lettre à la femme du brigand !
Ce nom était déjà établi dans Castro, et il n'y avait pas quinze jours
qu'Hélène y était arrivée: tant ce qui donne prise à l'imagination court
rapidement chez ce peuple passionné pour tous les détails exacts!
Le petit marchand ajouta:
-- Au moins, celle-ci est mariée! Mais combien de nos dames n'ont pas cette
excuse, et reçoivent du dehors bien autre chose que des lettres.
Dans cette première lettre, Jules racontait avec des détails infinis tout ce
qui s'était passé dans la journée fatale marquée par la mort de Fabio: " Me
haïssez-vous? " disait-il en terminant.
Hélène répondit par une ligne que, sans haïr personne, elle allait employer
tout le reste de sa vie à tâcher d'oublier celui par qui son frère avait péri.
Jules se hâta de répondre; après quelques invectives contre la destinée,
genre d'esprit imité de Platon et alors à la mode:
" Tu veux donc, continuait-il, mettre en oubli la parole de Dieu à nous
transmise dans les saintes Écritures? Dieu dit: La femme quittera sa famille et
ses parents pour suivre son époux. Oserais-tu prétendre que tu n'es pas ma
femme? Rappelle-toi la nuit de la Saint-Pierre. Comme l'aube paraissait déjà
derrière le Monte Cavi, tu te jetas à mes genoux; je voulus bien t'accorder
grâce; tu étais à moi, si je l'eusse voulu; tu ne pouvais résister à l'amour
qu'alors tu avais pour moi. Tout à coup il me sembla que, comme je t'avais dit
plusieurs fois que je t'avais fait depuis longtemps le sacrifice de ma vie et de
tout ce que je pouvais avoir de plus cher au monde, tu pouvais me répondre,
quoique tu ne le fisses jamais, que tous ces sacrifices, ne se marquant par
aucun acte extérieur, pouvaient bien n'être qu'imaginaires. Une idée, cruelle
pour moi, mais juste au fond, m'illumina. Je pensai que ce n'était pas pour rien
que le hasard me présentait l'occasion de sacrifier à ton intérêt la plus grande
félicité que j'eusse jamais pu rêver. Tu étais déjà dans mes bras et sans
défense, souviens-t'en; ta bouche même n'osait refuser. A ce moment l'Ave
Maria du matin sonna au couvent du Monte Cavi, et, par un hasard miraculeux,
ce son parvint jusqu'à nous. Tu me dis: Fais ce sacrifice à la sainte Madone,
cette mère de toute pureté. J'avais déjà depuis un instant, l'idée de ce
sacrifice suprême, 1e seul réel que j'eusse jamais eu l'occasion de te faire. Je
trouvai singulier que la même idée te fût apparue. Le son lointain de cet Ave
Maria me toucha, je l'avoue; je t'accordai ta demande. Le sacrifice ne fut
pas en entier pour toi; je crus mettre notre union future sous la protection de
la Madone. Alors je pensais que les obstacles viendraient non de toi, perfide,
mais de ta riche et noble famille. S'il n'y avait pas eu quelque intervention
surnaturelle, comment cet Angelus fût-il parvenu de si loin jusqu'à nous,
par-dessus les sommets des arbres d'une moitié de la forêt, agités en ce moment
par la brise du matin ? Alors, tu t'en souviens, tu te mis à mes genoux; je me
levai, je sortis de mon sein la croix que j'y porte, et tu juras sur cette
croix, qui est là devant moi, et sur ta damnation éternelle, qu'en quelque lieu
que tu pusses jamais te trouver, que quelque événement qui pût jamais arriver,
aussitôt que je t'en donnerais l'ordre, tu te remettrais à ma disposition
entière, comme tu y étais à l'instant où l'Ave Maria du Monte Cavi vint
de si loin frapper ton oreille. Ensuite nous dîmes dévotement deux Ave et
deux Pater. Eh bien! par l'amour qu'alors tu avais pour moi, et, si tu
l'as oublié, comme je le crains, par ta damnation éternelle, je t'ordonne de me
recevoir cette nuit, dans ta chambre ou dans le jardin de cc couvent de la
Visitation. "
L'auteur italien rapporte curieusement beaucoup de longues lettres écrites
par Jules Branciforte après celle-ci; mais il donne seulement des extraits des
réponses d'Hélène de Campireali. Après deux cent soixante-dix-huit ans écoulés,
nous sommes si loin des sentiments d'amour et de religion qui remplissent ces
lettres, que j'ai craint qu'elles ne fissent longueur.
Il paraît par ces lettres qu'Hélène obéit enfin à l'ordre contenu dans celle
que nous venons de traduire en l'abrégeant. Jules trouva le moyen de
s'introduire dans le couvent; on pourrait conclure d'un mot qu'il se déguisa en
femme. Hélène le reçut, mais seulement à la grille d'une fenêtre du
rez-de-chaussée donnant sur le jardin. A son inexprimable douleur, Jules trouva
que cette jeune fille, si tendre et même si passionnée autrefois, était devenue
comme une étrangère pour lui; elle le traita presque avec politesse. En
l'admettant dans le jardin, elle avait cédé presque uniquement à la religion du
serment. L'entrevue fut courte: après quelques instants, la fierté de Jules,
peut-être un peu excitée par les événements qui avaient eu lieu depuis quinze
jours, parvint à l'emporter sur sa douleur profonde.
-- Je ne vois plus devant moi, dit-il à part soi, que le tombeau de cette
Hélène qui, dans Albano, semblait s'être donnée à moi pour la vie.
Aussitôt, la grande affaire de Jules fut de cacher les larmes dont les
tournures polies qu'Hélène prenait pour lui adresser la parole inondaient son
visage. Quand elle eut fini de parler et de justifier un changement si naturel,
disait-elle, après la mort d'un frère, Jules lui dit en parlant fort lentement:
-- Vous n'accomplissez pas votre serment, vous ne me recevez pas dans un
jardin, vous n'êtes point à genoux devant moi, comme vous l'étiez une
demi-minute après que nous eûmes entendu l'Ave Maria du Monte Cavi.
Oubliez votre serment si vous pouvez; quant à moi, je n'oublie rien; Dieu vous
assiste!
En disant ces mots, il quitta la fenêtre grillée auprès de laquelle il eût pu
rester encore près d'une heure. Qui lui eût dit un instant auparavant qu'il
abrégerait volontairement cette entrevue tant désirée! Ce sacrifice déchirait
son âme; mais il pensa qu'il pourrait bien mériter le mépris même d'Hélène s'il
répondait à ses petitesses autrement qu'en la livrant à ses remords.
Avant l'aube, il sortit du couvent. Aussitôt il monta à cheval en donnant
l'ordre à ses soldats de l'attendre à Castro une semaine entière, puis de
rentrer à la forêt; il était ivre de désespoir. D'abord il marcha vers Rome.
-- Quoi! je m'éloigne d'elle! se disait-il à chaque pas; quoi nous sommes
devenus étrangers l'un à l'autre ! O Fabio! combien tu es vengé!
La vue des hommes qu'il rencontrait sur la route augmentait sa colère; il
poussa son cheval à travers champs, et dirigea sa course vers la plage déserte
et inculte qui règne le long de la mer. Quand il ne fut plus troublé par la
rencontre de ces paysans tranquilles dont il enviait le sort, il respira: la vue
de ce lieu sauvage était d'accord avec son désespoir et diminuait sa colère;
alors il put se livrer à la contemplation de sa triste destinée.
-- A mon âge, se dit-il, j'ai une ressource: aimer une autre femme!
A cette triste pensée, il sentit redoubler son désespoir; il vit trop bien
qu'il n'y avait pour lui qu'une femme au monde. Il se figurait le supplice qu'il
souffrirait en osant prononcer le mot d'amour devant une autre qu'Hélène: cette
idée le déchirait.
Il fut pris d'un accès de rire amer.
-- Me voici exactement, pensa-t-il, comme ces héros de l'Arioste qui voyagent
seuls parmi des pays déserts, lorsqu'ils ont à oublier qu'ils viennent de
trouver leur perfide maîtresse dans les bras d'un autre chevalier... Elle n'est
pourtant pas si coupable, se dit-il en fondant en larmes après cet accès de rire
fou; son infidélité ne va pas jusqu'à en aimer un autre. Cette âme vive et pure
s'est laissée égarer par les récits atroces qu'on lui a faits de moi; sans doute
on m'a représenté à ses yeux comme ne prenant les armes pour cette fatale
expédition que dans l'espoir secret de trouver l'occasion de tuer son frère. On
sera allé plus loin: on m'aura prêté ce calcul sordide, qu'une fois son frère
mort, elle devenait seule héritière de biens immenses... Et moi, j'ai eu la
sottise de la laisser pendant quinze jours entiers en proie aux séductions de
mes ennemis! Il faut convenir que si je suis bien malheureux, le ciel m'a fait
aussi bien dépourvu de sens pour diriger ma vie! Je suis un être bien misérable,
bien méprisable! ma vie n'a servi à personne, et moins à moi qu'à tout autre.
A ce moment, le jeune Branciforte eut une inspiration bien rare en ce
siècle-là: son cheval marchait sur l'extrême bord du rivage, et quelquefois
avait les pieds mouillés par l'onde; il eut l'idée de le pousser dans la mer et
de terminer ainsi le sort affreux auquel il était en proie. Que ferait-il
désormais, après que le seul être au monde qui lui eût jamais fait sentir
l'existence du bonheur venait de l'abandonner ? Puis tout à coup une idée
l'arrêta.
-- Que sont les peines que j'endure, se dit-il, comparées à celles que je
souffrirai dans un moment, une fois cette misérable vie terminée ? Hélène ne
sera plus pour moi simplement indifférente comme elle l'est en réalité; je la
verrai dans les bras d'un rival, et ce rival sera quelque jeune seigneur romain,
riche et considéré; car, pour déchirer mon âme, les démons chercheront
les images les plus cruelles, comme c'est leur devoir. Ainsi je ne pourrai
trouver l'oubli d'Hélène, même dans ma mort; bien plus, ma passion pour elle
redoublera, parce que c'est le plus sûr moyen que pourra trouver la puissance
éternelle pour me punir de l'affreux péché que j'aurai commis.
Pour achever de chasser la tentation Jules se mit à réciter dévotement des
Ave Maria. C'était en entendant sonner l'Ave Maria du matin, prière
consacrée à la Madone, qu'il avait été séduit autrefois, et entraîné à une
action généreuse qu'il regardait maintenant comme la plus grande faute de sa
vie. Mais, par respect, il n'osait aller plus loin et exprimer toute l'idée qui
s'était emparée de son esprit.
-- Si, par l'inspiration de la Madone, je suis tombé dans une fatale erreur,
ne doit-elle pas, par effet de sa justice infinie, faire naître quelque
circonstance qui me rende le bonheur?
Cette idée de la justice de la Madone chassa peu à peu le désespoir. I1 leva
la tête et vit en face de lui, derrière Albano et la forêt, ce Monte Cavi
couvert de sa sombre verdure, et le saint couvent dont l'Ave Maria du
matin l'avait conduit à ce qu'il appelait maintenant son infâme duperie.
L'aspect imprévu de ce saint lieu le consola.
-- Non, s'écria-t-il, il est impossible que la Madone m'abandonne. Si Hélène
avait été ma femme, comme son amour le permettait et comme le voulait ma dignité
d'homme, le récit de la mort de son frère aurait trouvé dans son âme le souvenir
du lien qui l'attachait à moi. Elle se fût dit qu'ellem'appartenait longtemps
avant le hasard fatal qui, sur un champ de bataille, m'a placé vis-à-vis de
Fabio. Il avait deux ans de plus que moi; il était plus expert dans les armes,
plus hardi de toutes façons, plus fort. Mille raisons fussent venues prouver à
ma femme que ce n'était point moi qui avais cherché ce combat. Elle se fût
rappelé que je n'avais jamais éprouvé le moindre sentiment de haine contre son
frère, même lorsqu'il tira sur elle un coup d'arquebuse. Je me souviens qu'à
notre premier rendez-vous après mon retour de Rome, je lui disais: Que veux-tu
l'honneur le voulait; je ne puis blâmer un frère!
Rendu à l'espérance par sa dévotion à la Madone, Jules poussa son cheval, et
en quelques heures arriva au cantonnement de sa compagnie. Il la trouva prenant
les armes: on se portait sur la route de Naples à Rome par le mont Cassin. Le
jeune capitaine changea de cheval, et marcha avec ses soldats. On ne se battit
point ce jour-là. Jules ne demanda point pourquoi l'on avait marché, peu lui
importait. Au moment où il se vit à la tête de ses soldats, une nouvelle vue de
sa destinée lui apparut.
-- Je suis tout simplement un sot, se dit-il, j'ai eu tort de quitter Castro;
Hélène est probablement moins coupable que ma colère ne se l'est figuré. Non,
elle ne peut avoir cessé de m'appartenir, cette âme si naïve et si pure, dont
j'ai vu naître les premières sensations d'amour! Elle était pénétrée pour moi
d'une passion si sincère! Ne m'a-t-elle pas offert plus de dix fois de s'enfuir
avec moi, si pauvre, et d'aller nous faire marier par un moine du Monte Cavi? A
Castro, j'aurais dû, avant tout, obtenir un second rendez-vous, et lui parler
raison. Vraiment la passion me donne des distractions d'enfant! Dieu! que
n'ai-je un ami pour implorer un conseil! La même démarche à faire me paraît
exécrable et excellente à deux minutes de distance!
Le soir de cette journée, comme l'on quittait la grande route pour rentrer
dans la forêt, Jules s'approcha du prince, et lui demanda s'il pouvait rester
encore quelques jours où il savait.
-- Va-t'en à tous les diables! lui cria Fabrice, crois-tu que ce soit le
moment de m'occuper d'enfantillages?
Une heure après, Jules repartit pour Castro. Il y retrouva ses gens; mais il
ne savait comment écrire à Hélène, après la façon hautaine dont il l'avait
quittée. Sa première lettre ne contenait que ces mots: " Voudrait-on me recevoir
la nuit prochaine " On peut venir, fut aussi toute la réponse.
Après le départ de Jules, Hélène s'était crue à jamais abandonnée. Alors elle
avait senti toute la portée du raisonnement de ce pauvre jeune homme si
malheureux: elle était sa femme avant qu'il n'eût eu le malheur de rencontrer
son frère sur un champ de bataille.
Cette fois, Jules ne fut point accueilli avec ces tournures polies qui lui
avaient semblé si cruelles lors de la première entrevue. Hélène ne parut à la
vérité que retranchée derrière sa fenêtre grillée; mais elle était tremblante,
et, comme le ton de Jules était fort réservé et que ses tournures de phrases (5)
[5. En Italie, la façon d'adresser la parole par tu, par vo ou par
lei marque le degré d'intimité. Le tu, reste du latin, a moins de
portée que parmi nous.] étaient presque celles qu'il eût employées avec une
étrangère, ce fut le tour d'Hélène de sentir tout ce qu'il y a de cruel dans le
ton presque officiel lorsqu'il succède à la plus douce intimité. Jules, qui
redoutait surtout d'avoir l'âme déchirée par quelque mot froid s'élançant du
coeur d'Hélène, ayant pris le ton d'un avocat pour prouver qu'Hélène était sa
femme bien avant le fatal combat des Ciampi. Hélène le laissait parler, parce
qu'elle craignait d'être gagnée par les larmes, si elle lui répondait autrement
que par des mots brefs. A la fin, se voyant sur le point de se trahir, elle
engagea son ami à revenir le lendemain. Cette nuit-là, veille d'une grande fête,
les matines se chantaient de bonne heure, et leur intelligence pouvait être
découverte. Jules, qui raisonnait comme un amoureux, sortit du jardin
profondément pensif; il ne pouvait fixer ses incertitudes sur le point de savoir
s'il avait été bien ou mal reçu; et, comme les idées militaires, inspirées par
les conversations avec ses camarades, commençaient à germer dans sa tête:
-- Un jour, se dit-il, il faudra peut-être en venir à enlever Hélène.
Et il se mit à examiner les moyens de pénétrer de vive force dans ce jardin.
Comme le couvent était fort riche et fort bon à rançonner, il avait à sa solde
un grand nombre de domestiques la plupart anciens soldats; on les avait logés
dans une sorte de caserne dont les fenêtres grillées donnaient sur le passage
étroit qui, de la porte extérieure du couvent, percée au milieu d un mur noir de
plus de quatre-vingts pieds de haut, conduisait à la porte intérieure gardée par
la soeur tourière. A gauche de ce passage étroit s'élevait la caserne, à droite
le mur du jardin haut de trente pieds. La façade du couvent, sur la place, était
un mur grossier noirci par le temps, et n'offrait d'ouvertures que la porte
extérieure et une seule petite fenêtre par laquelle les soldats voyaient les
dehors. On peut juger de l'air sombre qu'avait ce grand mur noir percé
uniquement d'une porte renforcée par de larges bandes de tôle attachées par
d'énormes clous, et d'une seule petite fenêtre de quatre pieds de hauteur sur
dix-huit pouces de large.
Nous ne suivrons point l'auteur original dans le long récit des entrevues
successives que Jules obtint d'Hélène. Le ton que les deux amants avaient
ensemble était redevenu parfaitement intime, comme autrefois dans le jardin
d'Albano; seulement Hélène n'avait jamais voulu consentir à descendre dans le
jardin. Une nuit, Jules la trouva profondément pensive: sa mère était arrivée de
Rome pour la voir, et venait s'établir pour quelques jours dans le couvent.
Cette mère était si tendre, elle avait toujours eu des ménagements si délicats
pour les affections qu'elle supposait à sa fille, que celle-ci sentait un
remords profond d'être obligée de la tromper; car, enfin, oserait-elle jamais
lui dire qu'elle recevait l'homme qui l'avait privée de son fils ? Hélène finit
par avouer franchement à Jules que, si cette mère si bonne pour elle
l'interrogeait d'une certaine façon, jamais elle n'aurait la force de lui
répondre par des mensonges. Jules sentit tout le danger de sa position; son sort
dépendait du hasard qui pouvait dicter un mot à la signora de Campireali. La
nuit suivante il parla ainsi d'un air résolu :
-- Demain je viendrai de meilleure heure, je détacherai une des barres de
cette grille, vous descendrez dans le jardin, je vous conduirai dans une église
de la ville, où un prêtre à moi dévoué nous mariera. Avant qu'il ne soit jour,
vous serez de nouveau dans ce jardin. Une fois ma femme, je n'aurai plus de
crainte, et, si votre mère l'exige comme une expiation de l'affreux malheur que
nous déplorons tous également, je consentirai à tout, fût-ce même à passer
plusieurs mois sans vous voir.
Comme Hélène paraissait consternée de cette proposition, Jules ajouta:
-- Le prince me rappelle auprès de lui; l'honneur et toutes sortes de raisons
m'obligent à partir. Ma proposition est la seule qui puisse assurer notre
avenir; si vous n'y consentez pas, séparons-nous pour toujours, ici, dans ce
moment. Je partirai avec le remords de mon imprudence. J'ai cru à votre
parole d'honneur, vous êtes infidèle au serment le plus sacré, et j'espère
qu'à la longue le juste mépris inspiré par votre légèreté pourra me guérir de
cet amour qui depuis trop longtemps fait le malheur de ma vie.
Hélène fondit en larmes:
-- Grand Dieu! s'écriait-elle en pleurant, quelle horreur pour ma mère!
Elle consentit enfin à la proposition qui lui était faite.
-- Mais, ajouta-t-elle, on peut nous découvrir à l'aller ou au retour; songez
au scandale qui aurait lieu, pensez à l'affreuse position où se trouverait ma
mère; attendons son départ, qui aura lieu dans quelques jours.
-- Vous êtes parvenue à me faire douter de la chose qui était pour moi la
plus sainte et la plus sacrée: ma confiance dans votre parole. Demain soir nous
serons mariés, ou bien nous nous voyons en ce moment pour la dernière fois, de
ce côté-ci du tombeau.
La pauvre Hélène ne put répondre que par des larmes; elle était surtout déchirée par le ton décidé et cruel que prenait Jules. Avait-elle donc réellement mérité son mépris? C'était donc là cet amant autrefois si docile et si tendre! Enfin elle consentit à ce qui lui était ordonné. Jules s'éloigna. De ce moment, Hélène attendit la nuit suivante dans les alternatives de l'anxiété la plus déchirante. Si elle se fût préparée à une mort certaine, sa douleur eût été moins poignante; elle eût pu trouver quelque courage dans l