Mademoiselle,
On ne trouvera pas étrange qu'un Enfant ait pris plaisir à composer les
Contes de ce Recueil, mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les
présenter.
Cependant MADEMOISELLE, quelque disproportion qu'il y ait entre la simplicité de
ces Récits, et les lumières de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on
verra que je ne suis pas aussi blâmable que je le parais d'abord. Ils renferment
tous une Morale très sensée et qui se découvre plus ou moins, selon le degré de
pénétration de ceux qui les lisent; d'ailleurs comme rien ne marque tant la
vaste étendue d'un esprit, que
de
pouvoir s élever en même temps aux plus grandes choses, et s'abaisser aux plus
petites on ne sera point surpris que la même Princesse, à qui la Nature et
l'éducation ont rendu familier ce qu'il y a de plus élevé, ne dédaigne par de
prendre plaisir à de semblables bagatelles.
Il est vrai que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres Familles, où la louable impatience d'instruire les enfants fait imaginer des Histoires dépourvues de raison, pour s'accommoder à ces mêmes enfants qui n'en ont pas encore; mais à qui convient-il mieux de connaître comment vivent les Peuples, qu'aux Personnes que le Ciel destine à les conduire?
Le désir de cette connaissance a poussé des Héros, et même des Héros de votre Race, jusque dans des huttes et des cabanes, pour y voir de près et par eux-mêmes ce qui s'y passait de plus particulier: cette connaissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction.
Quoi qu'il en soit,
MADEMOISELLE, Enfin pourtant la Reine devint grosse, et accoucha d'une
fille: on fit un beau Baptême; on donna pour Marraines à la petite Princesse
toutes les Fées qu'on pût trouver dans le Pays (il s'en trouva sept), afin que
chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des Fées en ce
temps-là, la Princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables. Le
Roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui
d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept
pour les sept Fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques
menaces entre ses dents. Une des jeunes Fées qui se trouva auprès d'elle
l'entendit, et jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite
Princesse, alla dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la
tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu'il lui
serait possible le mal que la vieille aurait fait. «-Rassurez-vous, Roi et Reine, votre fille n'en
mourra pas; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire
entièrement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d'un
fuseau; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond
sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un Roi viendra la
réveiller.»
«-Que faites-vous là, ma bonne femme?» dit la Princesse. «-Je file,
ma belle enfant», lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas. «-Ah!
que cela est joli», reprit la Princesse, «comment faites-vous? donnez-moi que
je voie si j'en ferais bien autant.» Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau,
que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'Arrêt des
Fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie. Alors le Roi, qui était monté au
bruit, se souvint de la prédiction des Fées, et jugeant bien qu'il fallait que
cela arrivât, puisque les Fées l'avaient dit, fit mettre la Princesse dans le
plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent. On
eût dit d'un Ange, tant elle était belle; car son évanouissement n'avait pas
ôté les couleurs vives de son teint: ses joues étaient incarnates, et ses
lèvres comme du corail; elle avait seulement les yeux fermés, mais on
l'entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte.
Le Roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de
se réveiller fût venue. «-Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï
dire à mon père qu'il y avait dans ce Château une Princesse, la plus belle du
monde; qu'elle y devait dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le
fils d'un Roi, à qui elle était réservée.» Il ne laissa
pas de continuer son chemin: un Prince jeune et amoureux est toujours
vaillant. Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu'il vit d'abord
était capable de le glacer de crainte: c'était un silence affreux, l'image de
la mort s'y présentait partout, et ce n'était que des corps étendus d'hommes
et d'animaux, qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien au nez
bourgeonné et à la face vermeille des Suisses qu'ils n'étaient qu'endormis, et
leurs tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez
qu'ils s'étaient endormis en buvant. Il passe une grande cour pavée de marbre,
il monte l'escalier, il entre dans la salle des Gardes qui étaient rangés en
haie, la carabine sur l'épaule, et ronflants de leur mieux. Il traverse
plusieurs chambres pleines de Gentilshommes et de Dames, dormant tous, les uns
debout, les autres assis; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur
un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle
qu'il eût jamais vu: une Princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans,
et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il
s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle. «-Est-ce vous, mon Prince?» lui dit-elle, «vous vous
êtes bien fait attendre.» Le Prince, charmé de ces paroles, et plus encore de
la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie
et sa reconnaissance; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses
discours furent mal rangés, ils en plurent davantage; peu d'éloquence,
beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en
étonner; elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire, car
il y a apparence (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fée, pendant
un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin
il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas encore
dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire. Le Prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans la
forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un Charbonnier, qui lui avait
fait manger du pain noir et du fromage. Le Roi son père, qui était bon homme,
le crut, mais sa Mère n'en fut pas bien persuadée, et voyant qu'il allait
presque tous les jours à la chasse, et qu'il avait toujours une raison pour
s'excuser, quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta
plus qu'il n'eût quelque amourette: car il vécut avec la Princesse plus de
deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille,
fut nommée l'Aurore, et le second un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il
paraissait encore plus beau que sa sœur. La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le
faire s'expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie, mais il n'osa
jamais se fier à elle son secret; il la craignait quoiqu'il l'aimât, car elle
était de race Ogresse, et le Roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands
biens; on disait même tout bas à la Cour qu'elle avait les inclinations des
Ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines
du monde à se retenir de se jeter sur eux; ainsi le Prince ne voulut jamais
rien dire. Mais quand le Roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit
le maître, il déclara publiquement son Mariage, et alla en grande cérémonie
quérir la Reine sa femme dans son Château. On lui fit une entrée magnifique
dans la Ville Capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants. «-Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore.» «-Ah!
Madame», dit le Maître d'Hôtel. «-Je le veux», dit la Reine (et elle le dit
d'un ton d'Ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), «et je veux la
manger à la Sauce-robert.» Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas
se jouer à une Ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la
petite Aurore: elle avait alors quatre ans, et vint en sautant et en riant se
jeter à son col, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer, le couteau
lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit
agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa Maîtresse l'assura qu'elle
n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite
Aurore, et l'avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu'elle
avait au fond de la basse-cour. Huit jours après, la méchante Reine dit à son
Maître d'Hôtel: «-Je veux manger à mon souper le petit Jour.» Il ne répliqua
pas, résolu de la tromper comme l'autre fois; il alla chercher le petit Jour,
et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec
un gros Singe: il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui
le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit
chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva admirablement bon. «-Je veux manger la Reine à la même sauce que ses
enfants.» «-Faites votre devoir», lui
dit-elle, en lui tendant le col; «exécutez l'ordre qu'on vous a donné; j'irai
revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés»; car elle les
croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans rien lui dire. «-Non, non,
Madame», lui répondit le pauvre Maître d'Hôtel tout attendri, vous ne mourrez
point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfants, mais ce sera
chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la Reine, en lui faisant
manger une jeune biche en votre place.» Il la mena aussitôt à sa chambre, où
la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une
biche, que la Reine mangea à son soupé, avec le même appétit que si c'eût été
la jeune Reine. Elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à
dire au Roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la Reine sa
femme et ses deux enfants. L'Ogresse reconnut la voix de la
Reine et de ses enfants, et furieuse d'avoir été trompée, elle commande dès le
lendemain au matin, avec une voix épouvantable, qui faisait trembler tout le
monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit
remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents, pour y faire
jeter la Reine et ses enfants, le Maître d'Hôtel, sa femme et sa servante:
elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos. Ils
étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque
le Roi, qu'on n'attendait pas si tôt, entra dans la cour à cheval; il était
venu en poste, et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible
spectacle; personne n'osait l'en instruire, quand l'Ogresse, enragée de voir
ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut
dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le
Roi ne laissa pas d'en être fâché: elle était sa mère; mais il s'en consola
bientôt avec sa belle femme et ses enfants. MORALITÉ Attendre quelque temps pour avoir un Époux, LE PETIT CHAPON ROUGE
Pouvais-je mieux choisir pour rendre vraisemblable.
Ce que la Fable a d'incroyable?
Et jamais Fée au temps jadis
Fit-elle à jeune Créature,
Plus de dons, et de dons exquis,
Que vous en a fait la Nature?
Je suis avec un très profond respect,
MADEMOISELLE,
De Votre Altesse Royale,
Le très humble et
très obéissant serviteur,
Pierre Darmancour.

Après les cérémonies du Baptême toute la compagnie revint au Palais du
Roi, où il y avait un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune
d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une
cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de
rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille
Fée qu'on n'avait point priée parce qu'il y avait plus de cinquante ans
qu'elle n'était sortie d'une Tour et qu'on la croyait morte, ou enchantée.
Cependant les Fées commencèrent à faire leurs dons à la Princesse. La
plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle du monde, celle
d'après qu'elle aurait de l'esprit comme un Ange, la troisième qu'elle aurait
une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait, la quatrième qu'elle danserait
parfaitement bien, la cinquième qu'elle chanterait comme un Rossignol, et la
sixième qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière
perfection. Le rang de la vieille Fée étant venu, elle dit, en branlant la
tête encore plus de dépit que de vieillesse, que la Princesse se percerait la
main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.
Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eût personne
qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune Fée sortit de derrière la tapisserie,
et dit tout haut ces paroles:
Le Roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit
publier aussitôt un Édit, par lequel il défendait à toutes personnes de filer
au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi sous peine de la vie. Au bout de
quinze ou seize ans, le Roi et la Reine étant allés à une de leurs Maisons de
plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans le Château,
et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon dans un petit
galetas, où une bonne Vieille était seule à filer sa quenouille.
Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le Roi avait
faites de filer au fuseau.
La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours: on vient de tous
côtés, on jette de l'eau au visage de la Princesse, on la délace, on lui
frappe dans les mains, on lui frotte les temples avec de l'eau de la Reine de
Hongrie; mais rien ne la faisait revenir.
La bonne Fée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent
ans, était dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque
l'accident arriva à la Princesse; mais elle en fut avertie en un instant par
un petit Nain, qui avait des bottes de sept lieues (c'était des bottes avec
lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La Fée partit
aussitôt, et on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de
feu, traîné par des dragons. Le Roi lui alla présenter la main à la descente
du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais comme elle était
grandement prévoyante, elle pensa que quand la Princesse viendrait à se
réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux Château.
Voici ce qu'elle fit: elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans
ce Château (hors le Roi et la Reine), Gouvernantes, Filles d'Honneur, Femmes
de Chambre, Gentilshommes, Officiers, Maîtres d'Hôtel, Cuisiniers, Marmitons,
Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets de pied; elle toucha aussi tous les
chevaux qui étaient dans les Écuries, avec les Palefreniers, les gros mâtins
de basse-cour, et la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui était
auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent
tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur Maîtresse, afin d'être
tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin; les broches mêmes qui
étaient au feu toutes pleines de perdrix et de faisans s'endormirent, et le
feu aussi.
Tout cela se fit en un moment; les Fées n'étaient pas longues à leur
besogne. Alors le Roi et la Reine, après avoir baisé leur chère enfant sans
qu'elle s'éveillât, sortirent du Château, et firent publier des défenses à qui
que ce soit d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires, car il
crût dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de
grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans
les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer: en sorte qu'on ne voyait
plus que le haut des Tours du Château, encore n'était-ce que de bien loin. On
ne douta point que la Fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que
la Princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des Curieux.
Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui régnait alors, et qui était
d'une autre famille que la Princesse endormie, étant allé à la chasse de ce
côté-là, demanda ce que c'était que des Tours qu'il voyait au-dessus d'un
grand bois fort épais; chacun lui répondit selon qu'il en avait ouï parler.
Les uns disaient que c'était un vieux Château où il revenait des Esprits; les
autres que tous les Sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus
commune opinion était qu'un Ogre y demeurait, et que là il emportait tous les
enfants qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à son aise, et sans
qu'on le pût suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers
du bois. Le Prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux Paysan prit la
parole, et lui dit:
Le jeune Prince, à ce discours, se sentit tout de feu; il crut sans
balancer qu'il mettrait fin à une si belle aventure; et poussé par l'amour et
par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était. A peine
s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces
épines s'écartèrent d'elles-mêmes pour le laisser passer: il marche vers le
Château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et ce qui le
surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce
que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé.
Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la Princesse
s'éveilla; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne
semblait le permettre:
Cependant tout le Palais s'était réveillé avec la Princesse; chacun
songeait à faire sa charge, et comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils
mouraient de faim; la Dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta,
et dit tout haut à la Princesse que la viande était servie. Le Prince aida la
Princesse à se lever; elle était tout habillée et fort magnifiquement; mais il
se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère-grand, et
qu'elle avait un collet monté: elle n'en était pas moins belle. Ils passèrent
dans un Salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les Officiers de la
Princesse; les Violons et les Hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais
excellentes, quoiqu'il y eût près de cent ans qu'on ne les jouât plus; et
après soupé, sans perdre de temps, le grand Aumônier les maria dans la
Chapelle du Château, et la Dame d'honneur leur tira le rideau: ils dormirent
peu, la Princesse n'en avait pas grand besoin, et le Prince la quitta dès le
matin pour retourner à la Ville, où son Père devait être en peine de lui.
Quelque temps après, le Roi alla faire la guerre à l'Empereur
Cantalabutte son voisin. Il laissa la Régence du Royaume à la Reine sa mère,
et lui recommanda fort sa femme et ses enfants: il devait être à la guerre
tout l'Été, et dès qu'il fut parti, la Reine-Mère envoya sa Bru et ses enfants
à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir
son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son
Maître d'Hôtel:
Cela avait fort bien été jusque-là, mais un soir cette méchante Reine
dit au Maître d'Hôtel:
Ce fut alors que le pauvre Maître d'Hôtel désespéra de la pouvoir
encore tromper. La jeune Reine avait vingt ans passés, sans compter les cent
ans qu'elle avait dormi: sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche;
et le moyen de trouver dans la Ménagerie une bête aussi dure que cela? Il prit
la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la Reine, et monta
dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois; il s'excitait
à la fureur, et entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune Reine.
Il ne voulut pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de
respect l'ordre qu'il avait reçu de la Reine-Mère.
Un soir qu'elle rôdait comme d'habitude dans les cours et basses-cours
du Château pour y halener quelque viande fraîche, elle entendit dans une salle
basse le petit Jour qui pleurait, parce que la Reine sa mère le voulait faire
fouetter, à cause qu'il avait été méchant, et elle entendit aussi la petite
Aurore qui demandait pardon pour son frère.
Riche, bien fait, galant et doux,
La chose est assez naturelle,
Mais l'attendre cent ans, et toujours en dormant,
On ne trouve plus de femelle,
Qui dormit si tranquillement.
La Fable semble encor vouloir nous faire entendre,
Que souvent de l'Hymen les agréables nœuds,
Pour être différés, n'en sont pas moins heureux,
Et qu'on ne perd rien pour attendre;
Mais le sexe avec tant d'ardeur,
Aspire à la foi conjugale,
Que je n'ai pas la force ni le cœur,
De lui prêcher cette morale.
Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eût su
voir; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne
femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout
on l'appelait le Petit chaperon rouge.
Un jour sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit: «Va voir comme
se porte ta mère-grand, car on m'a dit qu'elle était malade, porte-lui une
galette et ce petit pot de beurre.» Le petit chaperon rouge partit aussitôt pour
aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre Village. En passant dans
un bois elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il
n'osa, à cause de quelques Bûcherons qui étaient dans la Forêt. Il lui demanda
où elle allait; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu'il est dangereux de
s'arrêter à écouter un Loup, lui dit:
«—Je vais voir ma Mère-grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre que ma Mère lui envoie.»
« —Demeure-t-elle bien loin?» lui dit le Loup.
«— Oh! oui», dit le petit chaperon rouge, «c'est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la première maison du Village.»
«— Hé bien», dit le Loup, «je veux l'aller voir
aussi; je m'y en vais par ce chemin ici, et toi par ce chemin-là, et nous
verrons qui plus tôt y sera.»
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus
court, et la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à
cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets
des petites fleurs qu'elle rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la Mère-grand; il
heurte:Toc, toc.
«—Qui est là?»
«—C'est votre fille le petit chaperon rouge» dit le Loup, en contrefaisant sa voix «qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie.»
La bonne Mère-grand, qui était dans son lit à cause qu'elle se trouvait un peu mal, lui cria:
«—Tire la chevillette, la bobinette cherra.»
Le Loup tira la chevillette, et la porte
s'ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien; car il y
avait plus de trois jours qu'il n'avait mangé.
Ensuite il ferma la porte, et s'alla coucher dans le lit de la Mère-grand,
en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps après vint heurter à la
porte. Toc, toc.
«—Qui est là?».
Le petit chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais croyant que sa Mère-grand était enrhumée, répondit:
«—C'est votre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie.»
Le Loup lui cria, en adoucissant un peu sa voix:
«—Tire la chevillette, la bobinette cherra.»
Le petit chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit. Le
Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture:
«—Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher
avec moi.»
Le petit chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où
elle fut bien étonnée
de voir comment sa Mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit:
«—Ma mère-grand, que vous avez de grands bras!»
«— C'est pour mieux t'embrasser, ma fille.»
«— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes!»
«— C'est pour mieux courir, mon enfant.»
«— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles!»
«— C'est pour mieux écouter, mon enfant.»
«— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux!»
« —C'est pour mieux voir, mon enfant.»
« —Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents!»
« — C'est pour te
manger.»
Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit chaperon
rouge, et la mangea.
MORALITÉ
On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d'écouter toute sorte de gens,
Et que ce n'est pas chose étrange,
S'il en est tant que le loup mange.
Je dis le loup, car tous les loups
Ne sont pas de la même sorte;
Il en est d'une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
Qui privés, complaisants et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles;
Mais hélas! qui ne sait que ces Loups doucereux,
De tous les Loups sont les plus dangereux.
BARBE BLEUE
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons
à la Ville et à la Campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en
broderie, et des carrosses tout dorés; mais par malheur cet homme avait la Barbe
bleue: cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille
qui ne s'enfuit de devant lui. Une de ses Voisines, Dame de qualité, avait deux
filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en Mariage, et lui laissa le
choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient point toutes
deux, et se le renvoyaient l'une à l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un
homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait
déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savait pas ce que ces femmes étaient
devenues.
La
Barbe Bleue, pour faire connaissance, les mena avec leur Mère, et trois ou
quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de
ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'était que
promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que
collations: on ne dormait point, et on passait toute la nuit à se faire des
malices les uns aux autres; enfin tout alla si bien, que la Cadette commença à
trouver que le Maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un
fort honnête homme. Dès qu'on fut de retour à la Ville, le Mariage se conclut.
Au bout d'un mois la Barbe bleue dit à sa femme qu'il était obligé de
faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de
conséquence; qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence, qu'elle
fît venir ses bonnes amies, qu'elle les menât à la Campagne si elle voulait, que
partout elle fît bonne chère.
«-Voilà», lui dit-il, «les clefs des deux grands garde-meubles, voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres-forts, où est mon or et mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas: ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère.»
Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être
ordonné; et lui, après l'avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part
pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies
n'attendirent pas qu'on les envoyât chercher pour aller chez la jeune Mariée,
tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa Maison,
n'ayant osé y venir pendant que le Mari y était, à cause de sa Barbe bleue qui
leur faisait peur.
Les voilà aussitôt à
parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et
plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles,
où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des
lits, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs, où
l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes
de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les
plus magnifiques qu'on eût jamais vues. Elles ne cessaient d'exagérer et
d'envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir
toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le
cabinet de l'appartement bas.
Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer qu'il était
malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier
dérobé, et avec tant de précipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou
trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps,
songeant à la défense que son Mari lui avait faite, et considérant qu'il
pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante; mais la tentation était
si forte qu'elle ne put la surmonter: elle prit donc la petite clef, et ouvrit
en tremblant la porte du cabinet.
D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées; après
quelques moments elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang
caillé, et que dans ce sang se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et
attachées le long des murs (c'était toutes les femmes que Barbe bleue avait
épousées et qu'il avait égorgées l'une après l'autre). Elle pensa mourir de
peur, et la clef du cabinet qu'elle venait de retirer de la serrure lui tomba de
la main. Après avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la
porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n'en pouvait
venir à bout, tant elle était émue.
Ayant remarqué que la clef du cabinet était
tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s'en allait
point; elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grais, il y demeura toujours du sang, car la clef était Fée, et il n'y avait pas
moyen de la nettoyer tout à fait: quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait
de l'autre.
La Barbe bleue revint de son voyage dès le
soir même, et dit qu'il avait reçu des lettres dans le chemin, qui lui avaient
appris que l'affaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée à son
avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était
ravie de son prompt retour. Le lendemain il lui redemanda les clefs, et elle les
lui donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui
s'était passé.
«-D'où vient», lui dit-il, «que la clef du cabinet n'est point avec les autres?»
«-Il faut», dit-elle, «que je l'aie laissée là-haut sur ma table.»
«-Ne manquez pas», dit la Barbe bleue, «de me la donner tantôt.»
Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe bleue, l'ayant considérée, dit à sa femme:
«-Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef?»
«-Je n'en sais rien», répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.
«-Vous n'en savez rien», reprit la Barbe bleue, «je le sais bien, moi; vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Hé bien, Madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des Dames que vous y avez vues.»
Elle se jeta aux pieds de son mari, en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était; mais la Barbe bleue avait le cœur plus dur qu'un rocher:
«-Il faut mourir, Madame», lui dit-il, «et tout à l'heure.»
«-Puisqu'il faut mourir», répondit-elle, en le regardant, les yeux baignés de larmes, «donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.»
«-Je vous donne un demi-quart d'heure», reprit la
Barbe bleue, «mais pas un moment davantage.»
Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit:
«-Ma sœur Anne (car elle s'appelait ainsi), monte, je te prie, sur le haut de la Tour, pour voir si mes frères ne viennent point; ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir aujourd'hui, et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter.»
La sœur Anne
monta sur le haut de la Tour, et la pauvre affligée lui criait de temps en
temps:
«-Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»
Et la sœur Anne lui répondait:
«-Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie.»
Cependant Barbe Bleue, tenant un grand coutelas à la main, criait de
toute sa force à sa femme:
«-Descends vite, ou je monterai là-haut.»
«-Encore un moment s'il vous plaît», lui répondait sa femme; et aussitôt elle criait tout bas: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?»
Et la sœur Anne répondait:
«-Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie.»
«-Descends donc vite», criait la Barbe bleue, «ou je monterai là-haut.»
«-Je m'en vais», répondait sa femme, et puis elle criait: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?»
«-Je vois», répondit la sœur Anne, «une grosse poussière qui vient de ce côté-ci.»
«-Sont-ce mes frères?»
«-Hélas! non, ma sœur, c'est un Troupeau de Moutons.»
«-Ne veux-tu pas descendre?» criait la Barbe bleue.
«-Encore un moment», répondait sa femme; et puis elle criait: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»
«-Je vois», répondit-elle, «deux Cavaliers qui viennent de ce côté-ci, mais ils sont bien loin encore...»
«-Dieu soit loué», s'écria-t-elle un moment après, «ce sont mes frères; je leur fais signe tant que je puis de se hâter.»
La Barbe bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La
pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds toute épleurée et toute
échevelée.
«-Cela ne sert de rien», dit la Barbe bleue, «il faut mourir.»
Puis la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.
«-Non, non», dit-il, «recommande-toi bien à Dieu»; et levant son
bras...
Dans ce moment on heurta si fort à la porte, que la Barbe bleue s'arrêta
tout court: on ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux Cavaliers qui, mettant
l'épée à la main, coururent droit à la Barbe bleue. Il reconnut que c'était les
frères de sa femme, l'un Dragon et l'autre Mousquetaire, de sorte qu'il s'enfuit
aussitôt pour se sauver; mais les deux frères le poursuivirent de si près,
qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur
épée au travers du corps, et le laissèrent mort.
La pauvre femme était presque
aussi morte que son Mari, et n'avait pas la force de se lever pour embrasser ses
Frères. Il se trouva que la Barbe bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi
sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à
marier sa sœur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle était aimée depuis
longtemps; une autre partie à acheter des Charges de Capitaine à ses deux
frères; et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit
oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe bleue.
M o r a l i t é
MORALITÉ
La curiosité malgré tous ses attraits,
Coûte souvent bien des regrets;
On en voit tous les jours mille exemples paraître.
C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger;
Dès qu'on le prend il cesse d'être,
Et toujours il coûte trop cher.
o r a l i t é
AUTRE MORALITÉ
Pour peu qu'on ait l'esprit sensé,
Et que du Monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
Est un conte du temps passé;
Il n'est plus d'Époux si terrible,
Ni qui demande l'impossible,
Fût-il malcontent et jaloux.
Près de sa femme on le voit filer doux;
Et de quelque couleur que sa barbe puisse être,
On a peine à juger qui des deux est le maître.
LE MAÎTRE CHAT OU LE CHAT BOTTÉ
Un Meunier ne laissa pour tous biens à trois enfants qu'il avait, que son
Moulin, son Âne et son Chat. Les partages furent bientôt faits, ni le Notaire,
ni le Procureur n'y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout
le pauvre patrimoine. L'aîné eut le Moulin, le second eut l'Âne, et le plus
jeune n'eut que le Chat. Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si
pauvre lot:
«-Mes frères», disait-il, «pourront gagner leur vie honnêtement en
se mettant ensemble; pour moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me
serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim.»
Le Chat qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui
dit d'un air posé et sérieux:
«-Ne vous affligez point, mon maître, vous n'avez
qu'à me donner un Sac, et me faire faire une paire de Bottes pour aller dans
les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous
croyez.»
Quoique le Maître du chat ne fit pas grand fond là-dessus, il lui avait
vu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des Rats et des Souris,
comme quand il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la farine
pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.
Lorsque le chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement et,
mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de
devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il
mit du son et des lasserons dans son sac, et s'étendant comme s'il eût été
mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce
monde, vint se fourrer dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis. A peine
fut-il couché, qu'il eut contentement; un jeune étourdi de lapin entra dans
son sac, et le maître chat tirant aussitôt les cordons le prit et le tua sans
miséricorde.
Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le Roi et demanda à lui parler. On
le fit monter à l'Appartement de sa Majesté où, étant entré il fit une grande
révérence au Roi, et lui dit:
«-Voilà, Sire, un Lapin de Garenne que Monsieur le Marquis de Carabas (c'était le nom qu'il lui prit en gré de donner à son Maître), m'a chargé de vous présenter de sa part.»
«-Dis à ton Maître»,
répondit le Roi, «que je le remercie, et qu'il me fait plaisir.»
Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac
ouvert; et lorsque deux Perdrix y furent entrées, il tira les cordons, et les
prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au Roi, comme il avait fait
avec le Lapin de garenne. Le Roi reçut encore avec plaisir les deux Perdrix,
et lui fit donner pour boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois
mois à porter de temps en temps au Roi du Gibier de la chasse de son Maître.
Un jour qu'il sut que le Roi devait aller à la promenade sur le bord de
la rivière avec sa fille, la plus belle Princesse du monde, il dit à son
Maître:
«-Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite; vous n'avez qu'à vous baigner dans la rivière à l'endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire.»
Le Marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Dans le temps qu'il se baignait, le Roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute sa force:
«-Au secours, au secours, voilà Monsieur le Marquis de Carabas qui se noie!»
A ce cri, le Roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant le Chat
qui lui avait apporté tant de fois du Gibier, il ordonna à ses Gardes qu'on
allât vite au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu'on
retirait le pauvre Marquis de la rivière, le Chat s'approcha du Carrosse, et
dit au Roi que dans le temps que son Maître se baignait, il était venu des
Voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur de toute
sa force; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.
Le Roi ordonna aussitôt aux Officiers de sa Garde-robe d'aller chercher
un de ses plus beaux habits pour Monsieur le Marquis de Carabas. Le Roi lui
fit mille caresses, et comme les beaux habits qu'on venait de lui donner
relevaient sa bonne mine (car il était beau, et bien fait de sa personne), la
fille du Roi le trouva fort à son gré, et le Comte de Carabas ne lui eut pas
jeté deux ou trois regards fort respectueux, et un peu tendres, qu'elle en
devint amoureuse à la folie.
Le Roi voulut qu'il montât dans son Carrosse, et qu'il fût de la
promenade. Le Chat ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les
devants, et ayant rencontré des Paysans qui fauchaient un Pré, il leur dit:
«-Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au Roi que le pré que vous fauchez
appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme
chair à pâté.»
Le Roi ne manqua pas à demander aux Faucheux à qui était ce Pré qu'ils
fauchaient.
«-C'est à Monsieur le Marquis de Carabas», dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avait fait peur.
«-Vous avez là un bel héritage», dit le Roi au Marquis de Carabas.
«-Vous voyez, sire», répondit le
marquis, c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les
années.»
Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des Moissonneurs,
et leur dit:
«-Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ce blé
appartiennent à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu
comme chair à pâté.»
Le Roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient
tout ce blé qu'il voyait.
«-C'est à Monsieur le Marquis de Carabas»,
répondirent les Moissonneurs, et le Roi s'en réjouit encore avec le Marquis.
Le Chat, qui allait devant le Carrosse, disait toujours la même chose à
tous ceux qu'il rencontrait; et le Roi était étonné des grands biens de
Monsieur le Marquis de Carabas. Le maître Chat arriva enfin dans un beau
Château dont le Maître était un Ogre, le plus riche qu'on ait jamais vu, car
toutes les terres par où le Roi avait passé étaient de la dépendance de ce
Château.
Le Chat, qui eut soin de s'informer qui était cet Ogre, et ce qu'il
savait faire, demanda à lui parler, disant qu'il n'avait pas voulu passer si
près de son Château, sans avoir l'honneur de lui faire la révérence. L'Ogre le
reçut aussi civilement que le peut un Ogre, et le fit reposer.
«-On m'a
assuré», dit le Chat, «que vous aviez le don de vous changer en toute sorte
d'Animaux, que vous pouviez, par exemple, vous transformer en Lion, en
Éléphant ?»
«-Cela est vrai», répondit l'Ogre brusquement,«et pour vous le montrer, vous allez me voir devenir Lion.»
Le Chat fut si effrayé de voir un Lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles. Quelques temps après le Chat, ayant vu que l'Ogre avait quitté sa première forme, descendit, et avoua qu'il avait eu bien peur.
«-On m'a assuré encore», dit le Chat, «mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits Animaux, par exemple, de vous changer en un Rat, en une souris; je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible.»
«-Impossible?» reprit l'Ogre, «vous allez voir», et en même temps il se changea
en une Souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l'eut pas plus
tôt aperçue qu'il se jeta dessus, et la mangea.
Cependant le Roi, qui vit en passant le beau Château de l'Ogre, voulut
entrer dedans. Le Chat, qui entendit le bruit du Carrosse qui passait sur le
pont-levis, courut au-devant, et dit au Roi:
«-Votre Majesté soit la bienvenue dans le Château de Monsieur le Marquis de Carabas.»
«-Comment, Monsieur le
Marquis, s'écria le Roi, ce Château est encore à vous ! il ne se peut rien de
plus beau que cette cour et que tous ces Bâtiments qui l'environnent; voyons
les dedans, s'il vous plaît.»
Le Marquis donna la main à la jeune Princesse, et suivant le Roi qui
montait le premier, ils entrèrent dans une grande Salle où ils trouvèrent une
magnifique collation que l'Ogre avait fait préparer pour ses amis qui le
devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n'avaient pas osé entrer,
sachant que le Roi y était. Le Roi charmé des bonnes qualités de Monsieur le
Marquis de Carabas, de même que sa fille qui en était folle, et voyant les
grands biens qu'il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups:
«-Il
ne tiendra qu'à vous, Monsieur le Marquis, que vous ne soyez mon gendre.»
Le Marquis, faisant de grandes révérences, accepta l'honneur que lui
faisait le Roi; et dès le même jour épousa la Princesse. Le Chat devint grand
Seigneur, et ne courut plus après les souris, que pour se divertir.
M o r a l i t é
MORALITÉ
Quelque grand que soit l'avantage
De jouir d'un riche héritage
Venant à nous de père en fils,
Aux jeunes gens pour l'ordinaire,
L'industrie et le savoir-faire
Valent mieux que des biens acquis.
A u t r e
M o r a l i t é
AUTRE MORALITÉ
Si le fils d'un Meunier, avec tant de vitesse,
Gagne le cœur d'une Princesse,
Et s'en fait regarder avec des yeux mourants,
C'est que l'habit, la mine et la jeunesse,
Pour inspirer de la tendresse,
N'en sont pas des moyens toujours indifférents.
LES FÉES
Il était une fois une veuve qui avait deux filles; l'aînée lui ressemblait
si fort d'humeur et de visage, que qui la voyait voyait la mère. Elles étaient
toutes deux si désagréables et si orgueilleuses qu'on ne pouvait vivre avec
elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son Père pour la douceur et
l'honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu'on eût su voir.
Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille
aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la
faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.
Il fallait, entre autre chose, que cette pauvre enfant allât deux fois
le jour puiser de l'eau à une grande de
mi lieue du logis, et qu'elle en
rapportât plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine, il
vint à elle une pauvre femme qui lui pria de lui donner à boire.
«Oui-dà, ma bonne mère», dit cette belle fille; et rinçant aussitôt sa
cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, et la lui
présenta, soutenant toujours la cruche afin qu'elle bût plus aisément.
La
bonne femme, ayant bu, lui dit: «Vous êtes si belle, si bonne et si honnête,
que je ne puis m'empêcher de vous faire un don (car c'était une Fée qui avait
pris le forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait
l'honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la Fée,
qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur,
ou une Pierre précieuse.»
Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir
si tard de la fontaine. «Je vous demande pardon, ma mère», dit cette pauvre
fille, «d'avoir tardé si longtemps»; et, en disant ces mots, il lui sortit de
la bouche deux Roses, deux Perles et deux gros Diamants.
«Que vois-je là!» dit
sa mère toute étonnée; je crois qu'il lui sort de la bouche des Perles et des
Diamants; d'où vient cela, ma fille?» (ce fut là la première fois qu'elle
l'appela sa fille).
La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé,
non sans jeter une infinité de Diamants.
«Vraiment», dit la mère, «il faut que j'y envoie ma fille; tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand elle parle; ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même don? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, et quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement.»
«Il me ferait beau voir», répondit la brutale, aller à la fontaine!»
«Je veux que vous y
alliez», reprit la mère, «et tout à l'heure.»
Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau Flacon
d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine
qu'elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vêtue qui vint lui demander
à boire; c'était la même Fée qui avait apparu à sa sœur, mais qui avait pris
l'air et les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté
de cette fille.
«Est-ce que je suis ici venue», lui dit cette brutale orgueilleuse, «pour vous donner à boire? Justement j'ai apporté un flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à Madame! J'en suis d'avis: buvez à même si vous voulez.»
«Vous n'êtes guère honnête», reprit la Fée, sans se
mettre en colère; «hé bien! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne
pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un
serpent ou un crapaud.»
D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria: «Hé bien, ma fille!»
«Hé bien, ma mère!» lui répondit la brutale, en jetant deux vipères et deux crapauds.
«O Ciel, s'écria la mère, que vois-je là? C'est sa sœur qui est en cause, elle me le paiera»; et aussitôt elle courut pour la battre.
La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la Forêt prochaine. Le fils du Roi qui revenait de la chasse la rencontra et la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer.
«Hélas, Monsieur, c'est ma mère qui m'a chassée du logis.»
Le fils du Roi, qui vit
sortir de sa bouche cinq ou six Perles, et autant de Diamants, la pria de lui
dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du Roi
en devint amoureux, et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce
qu'on pouvait donner en mariage à une autre, l'emmena au Palais du Roi son
père, où il l'épousa.
Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de
chez elle; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui
voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.
MORALITÉ
Les Diamants et les Pistoles,
Peuvent beaucoup sur les Esprits;
Cependant les douces paroles
Ont encor plus de force, et sont d'un plus grand prix.
AUTRE MORALITÉ
L'honnêteté coûte des soins,
Et veut un peu de complaisance,
Mais tôt ou tard elle a sa récompense,
Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins.
CENDRILLON
Il était une fois un Gentilhomme qui épousa en secondes noces une femme,
la plus hautaine et la plus fière qu'on eût jamais vue. Elle avait deux filles
de son humeur, et qui lui ressemblaient en toutes choses. Le Mari avait de son
côté une jeune fille, mais d'une douceur et d'une bonté sans exemple; elle
tenait cela de sa Mère, qui était la meilleure femme du monde.
Les noces ne furent pas plus tôt faites, que la Belle-mère fit éclater
sa mauvaise humeur; elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune
enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des
plus viles occupations de la Maison: c'était elle qui nettoyait la vaisselle
et les montées, qui frottait la chambre de Madame, et celles de Mesdemoiselles
ses filles; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une
méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres
parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où
elles se voyaient depuis les pieds jusqu'à la tête.

La pauvre fille souffrait tout avec patience, et n'osait s'en plaindre
à son père qui l'aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement.
Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle s'allait mettre au coin de la
cheminée, et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait
communément dans le logis Cucendron. La cadette, qui n'était pas si malhonnête
que son aînée, l'appelait Cendrillon; cependant Cendrillon, avec ses méchants
habits, ne laissait pas d'être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique
vêtues très magnifiquement.
Il arriva que le fils du Roi donna un bal, et qu'il en pria toutes les
personnes de qualité: nos deux Demoiselles en furent aussi priées, car elles
faisaient grande figure dans le Pays. Les voilà bien aises et bien occupées à
choisir les habits et les coiffures qui leur siéraient le mieux; nouvelle
peine pour Cendrillon, car c'était elle qui repassait le linge de ses sœurs et
qui godronnait leurs manchettes.
On ne parlait que de la manière dont on s'habillerait.
«Moi», dit l'aînée, «je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre.»
«Moi», dit la cadette, «je n'aurai que ma jupe ordinaire; mais en
récompense, je mettrai mon manteau à fleurs d'or, et ma barrière de diamants,
qui n'est pas des plus indifférentes.»
On envoya quérir la bonne coiffeuse, pour dresser les cornettes à deux
rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne Faiseuse: elles appelèrent
Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le bon goût. Cendrillon
les conseilla le mieux du monde, et s'offrit même à les coiffer; ce qu'elles
voulurent bien. En les coiffant, elles lui disaient:
«Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au Bal?»
«Hélas, Mesdemoiselles, vous vous moquez de moi, ce n'est pas là ce qu'il me faut.»
«Tu as raison», on rirait bien si on voyait un Cucendron aller au Bal.»
Une autre que Cendrillon les aurait
coiffées de travers; mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaitement
bien. Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient emplies
de joie. On rompit plus de douze lacets à force de les serrer pour leur rendre
la taille plus menue, et elles étaient toujours devant leur miroir.
Enfin l'heureux jour arriva, on partit, et Cendrillon les suivit des
yeux le plus longtemps qu'elle put; lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à
pleurer.
Sa Marraine, qui la vit toute en pleurs,
lui demanda ce qu'elle avait.
«Je voudrais bien... je voudrais bien...»
Elle pleurait si fort qu'elle ne put achever. Sa Marraine, qui était Fée, lui dit:
«Tu voudrais bien aller au Bal, n'est-ce pas?»
«Hélas oui» dit Cendrillon en soupirant.
«Hé bien, seras-tu bonne fille?» dit sa Marraine, «je t'y ferai aller.»
Elle la mena dans sa chambre, et lui dit:
«Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille.»
Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et
la porta à sa Marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait
la faire aller au Bal. Sa Marraine la creusa, et n'ayant laissé que l'écorce,
la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau
carrosse tout doré.
Ensuite elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six
souris toutes en vie; elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la
souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa
baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval; ce qui fit un
bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé.
Comme elle était en peine de quoi elle ferait un Cocher:
«Je vais voir», dit Cendrillon, «s'il n'y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher.»
«Tu as raison», dit sa Marraine, «va voir.»
Cendrillon
lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La Fée en prit un
d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et l'ayant touché, il fut
changé en un gros Cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu'on ait
jamais vues.
Ensuite elle lui dit:
«Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir, apporte-les-moi.»
Elle ne les eut pas plus tôt apportés,
que la Marraine les changea en six Laquais, qui montèrent aussitôt derrière le
carrosse avec leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient attachés, comme
s'ils n'eussent fait autre chose toute leur vie.
La Fée dit alors à Cendrillon:
«Hé bien, voilà de quoi aller au bal, n'es-tu pas bien aise?»
«Oui, mais est-ce que j'irai comme cela avec mes vilains habits?»
Sa Marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en
même temps ses habits furent changés en des habits de drap d'or et d'argent
tout chamarrés de pierreries; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles
de verre, les plus jolies du monde.
Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse; mais sa Marraine
lui recommanda instamment de ne pas dépasser minuit, l'avertissant que si elle
demeurait au Bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille,
ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses vieux habits
reprendraient leur première forme. Elle promit à sa Marraine qu'elle ne
manquerait pas de sortir du Bal avant minuit.
Elle part, ne se sentant pas de joie. Le Fils du Roi, qu'on alla
avertir qu'il venait d'arriver une grande Princesse qu'on ne connaissait
point, courut la recevoir; il lui donna la main à la descente du carrosse, et
la mena dans la salle où était la compagnie.
Il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, et les violons ne
jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de
cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus: «Ah, qu'elle est belle!»
Le
Roi même, tout vieux qu'il était, ne lassait pas de la regarder, et de dire
tout bas à la Reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et
si aimable dame.
Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses
habits, pour en avoir dès le lendemain de semblables, pourvu qu'il se trouvât
des étoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles.
Le Fils du Roi la mit
à la place le plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser. Elle
dansa avec tant de grâce, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort
belle collation, dont le jeune Prince ne mangea point, tant il était occupé à
la considérer.
Elle alla s'asseoir auprès de ses sœurs, et leur fit mille honnêtetés:
elle leur fit part des oranges et des citrons que le Prince lui avait donnés,
ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point. Lorsqu'elles
causaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts: elle fit
aussitôt une grande révérence à la compagnie, et s'en alla le plus vite
qu'elle put.
Dès qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa Marraine, et après
l'avoir remerciée, elle lui dit qu'elle souhaiterait bien aller encore le
lendemain au Bal, parce que le Fils du Roi l'en avait priée. Comme elle était
occupée à raconter à sa Marraine tout ce qui s'était passé au Bal, les deux
sœurs heurtèrent à la porte; Cendrillon alla leur ouvrir.
«Que vous êtes longtemps à revenir!» leur dit-elle en bâillant, en se
frottant les yeux, et en s'étendant comme si elle n'eût fait que de se
réveiller; elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles
s'étaient quittées.
«Si tu étais venue au Bal», lui dit une de ses sœurs, «tu
ne t'y serais pas ennuyée: il y est venu la plus belle Princesse, la plus
belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilités, elle nous a
donné des oranges et des citrons.»
Cendrillon ne se sentait pas de joie: elle leur demanda le nom de cette
Princesse; mais elles lui répondirent qu'on ne la connaissait pas, que le Fils
du Roi en était fort en peine, et qu'il donnerait toutes choses au monde pour
savoir qui elle était. Cendrillon sourit et leur dit:
«Elle était donc bien belle? Mon Dieu, que vous êtes heureuses, ne pourrais-je point la voir? Hélas! Mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours.»
«Vraiment», dit Mademoiselle Javotte, «je suis de cet avis! Prêtez
votre habit à un vilain Cucendron comme cela: il faudrait que je fusse bien
folle.»
Cendrillon s'attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise, car
elle aurait été grandement embarrassée si sa sœur eût bien voulu lui prêter
son habit.
Le lendemain les deux sœurs furent au Bal, et Cendrillon aussi, mais
encore plus parée que la première fois. Le Fils du Roi fut toujours auprès
d'elle, et ne cessa de lui conter des douceurs; la jeune Demoiselle ne
s'ennuyait point, et oublia ce que sa Marraine lui avait recommandé; de sorte
qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait pas
qu'il fût encore onze heures: elle se leva et s'enfuit aussi légèrement
qu'aurait fait une biche. Le Prince la suivit, mais il ne put l'attraper; elle
laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le Prince ramassa bien
soigneusement.
Cendrillon arriva chez elle bien essoufflée, sans carrosse, sans
laquais, et avec ses méchants habits, rien ne lui étant resté de toute sa
magnificence qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle
avait laissée tomber.
On demanda aux Gardes de la porte du Palais s'ils n'avaient point vu
sortir une Princesse; ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne, qu'une
jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l'air d'une Paysanne que d'une
Demoiselle.
Quand ses deux sœurs revinrent du Bal, Cendrillon leur demanda si elles
s'étaient encore bien diverties, et si belle Dame y avait été; elles lui
dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie lorsque minuit avait sonné, et si
promptement qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de
verre, la plus jolie du monde; que le fils du Roi l'avait ramassée, et qu'il
n'avait fait que la regarder pendant tout le reste du Bal, et qu'assurément il
était fort amoureux de la belle personne à qui appartenait la petite
pantoufle.
Elles dirent vrai, car peu de jours après, le fils du Roi fit publier à
son de trompe qu'il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la
pantoufle. On commença à l'essayer aux Princesses, ensuite aux Duchesses, et à
toute la Cour, mais inutilement. On l'apporta chez les deux sœurs, qui firent
tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles
ne purent en venir à bout.
Cendrillon qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en
riant:
«Que je voie si elle ne me serait pas bonne!» Ses sœurs se mirent à
rire et à se moquer d'elle.
Le Gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé
attentivement Cendrillon, et la trouvant fort belle, dit que cela était juste,
et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles. Il fit asseoir
Cendrillon, et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y
entrait sans peine, et qu'elle y était juste comme de cire. L'étonnement des
deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche
l'autre petite pantoufle qu'elle mit à son pied.
Là-dessus arriva la Marraine qui ayant donné un coup de sa baguette sur
les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les
autres.
Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles
avaient vue au Bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de
tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon
les releva, et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon
cœur, et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours.
On la mena chez le jeune Prince, parée comme elle était: il la trouva
encore plus belle que jamais, et peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon,
qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais, et les
maria dès le jour même à deux grands Seigneurs de la Cour.
MORALITÉ
La beauté pour le sexe est un rare trésor,
De l'admirer jamais on ne se lasse;
Mais ce qu'on nomme bonne grâce
Est sans prix, et vaut mieux encor.
C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa Marraine,
En la dressant, en l'instruisant,
Tant et si bien qu'elle en fit une Reine:
(Car ainsi sur ce Conte on va moralisant.)
Belles, ce don vaut mieux que d'être bien coiffées,
Pour engager un cœur, pour en venir à bout,
La bonne grâce est le vrai don des Fées;
Sans elle on ne peut rien, avec elle, on peut tout.
MORALITÉ
C'est sans doute un grand avantage,
D'avoir de l'esprit, du courage,
De la naissance, du bon sens,
Et d'autres semblables talents,
Qu'on reçoit du Ciel en partage;
Mais vous aurez beau les avoir,
Pour votre avancement ce seront choses vaines,
Si vous n'avez, pour les faire valoir,
Ou des parrains ou des marraines.
RIQUET A LA HOUPPE
Il était une fois une Reine qui accoucha d'un fils, si laid et si mal fait,
qu'on douta longtemps s'il avait forme humaine. Une Fée qui se trouva à sa
naissance assura qu'il ne laisserait pas d'être aimable, parce qu'il aurait
beaucoup d'esprit; elle ajouta même qu'il pourrait, en vertu du don qu'elle
venait de lui faire, donner autant d'esprit qu'il en aurait à la personne qu'il
aimerait le mieux. Tout cela consola un peu la pauvre Reine, qui était bien
affligée d'avoir mis au monde un si vilain marmot.
Il est vrai que cet enfant ne commença pas plus tôt à parler qu'il dit
mille jolies choses, et qu'il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de
si spirituel, qu'on en était charmé. J'oubliais de dire qu'il vint au monde avec
une petite houppe de cheveux sur la tête, ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la
houppe, car Riquet était le nom de la famille.
Au bout de sept ou huit ans la Reine d'un royaume voisin accoucha de deux
filles. La première qui vint au monde était plus belle que le jour: la Reine en
fut si aise, qu'on appréhenda que la trop grande joie qu'elle en avait ne lui
fît mal.

La même Fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la houppe
était présente, et pour modérer la joie de la Reine, elle lui déclara que cette
petite Princesse n'aurait point d'esprit, et qu'elle serait aussi stupide
qu'elle était belle.
Cela mortifia beaucoup la Reine; mais elle eut quelques moments après un
bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle accoucha se trouva
extrêmement laide.
«Ne vous affligez point tant, Madame», lui dit la Fée; «votre fille sera récompensée d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit, qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque de la beauté.»
«Dieu le veuille», répondit la Reine, «mais n'y aurait-il point moyen de faire avoir un peu d'esprit à l'aînée qui est si belle ?»
«Je ne puis rien pour elle, Madame, du
côté de l'esprit», lui dit la Fée, «mais je puis tout du côté de la beauté; et
comme il n'y a rien que je ne veuille faire pour votre satisfaction, je vais lui
donner pour don de pouvoir rendre beau qui lui plaira.»
A mesure que ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections
crûrent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée,
et de l'esprit de la cadette. Il est vrai aussi que leurs défauts augmentèrent
beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'œil, et l'aînée devenait
plus stupide de jour en jour. Ou elle ne répondait rien à ce qu'on lui
demandait, ou elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite
qu'elle n'eût pu ranger quatre Porcelaines sur le bord d'une cheminée sans en
casser une, ni boire un verre d'eau sans en répandre la moitié sur ses habits.
Quoique la beauté soit un grand avantage chez une jeune femme, cependant la
cadette l'emportait presque toujours sur son aînée dans toutes les Compagnies.
D'abord on allait du côté de la plus belle pour la voir et pour
l'admirer, mais bientôt après, on allait à celle qui avait le plus d'esprit,
pour lui entendre dire mille choses agréables, et on était étonné qu'en moins
d'un quart d'heure l'aînée n'avait plus personne auprès d'elle, et que tout le
monde s'était rangé autour de la cadette. L'aînée, quoique fort stupide, le
remarqua bien, et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la
moitié de l'esprit de sa sœur. La Reine, toute sage qu'elle était, ne put
s'empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise, ce qui pensa faire mourir
de douleur cette pauvre Princesse.
Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur,
elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu
très magnifiquement. C'était le jeune Prince Riquet à la houppe, qui étant
devenu amoureux d'elle d'après ses Portraits qui couraient par tout le monde,
avait quitté le Royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui
parler.
Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect
et toute la politesse imaginables. Ayant remarqué, après lui avoir fait les
compliments ordinaires, qu'elle était fort mélancolique, il lui dit:
«Je ne comprends point, Madame, comment quelqu'un aussi belle que vous l'êtes peut être aussi triste que vous le paraissez; car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre.»
«Cela vous plaît à dire, Monsieur», lui répondit la Princesse, et en demeure là.
«La beauté», reprit Riquet à la houppe, «est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste; et quand on le possède, je ne vois pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup.»
«J'aimerais mieux», dit la Princesse, «être aussi laide que vous et avoir de l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ai, et être bête autant que je le suis.»
«Il n'y a rien, Madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, et il est de la nature de ce bien-là, que plus on en a, plus on croit en manquer.»
«Je ne sais pas cela», dit la Princesse, «mais je sais bien que je suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue.»
«Si ce n'est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur.»
«Et comment ferez-vous?" dit la Princesse.
«J'ai le
pouvoir, Madame», dit Riquet à la houppe, «de donner de l'esprit autant qu'on en
saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus, et comme vous êtes,
Madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant d'esprit
qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouser.»
La Princesse demeura toute interdite, et ne répondit rien.
«Je vois»,
reprit Riquet à la houppe, «que cette proposition vous fait de la peine, et je
ne m'en étonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre.»
La Princesse avait si peu d'esprit, et en même temps une si grande envie
d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais; de
sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plus
tôt promis à Riquet à la houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour,
qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant; elle se trouva une
facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une manière
fine, aisée et naturelle. Elle commença dès ce moment une conversation galante
et soutenue avec Riquet à la houppe, où elle brilla d'une telle force que Riquet
à la houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour
lui-même.
Quand elle fut retournée au Palais, toute la Cour ne savait que penser
d'un changement si subit et si extraordinaire, car autant qu'on lui avait ouï
dire d'impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire des choses bien
sensées et infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joie qui ne se peut
imaginer; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que
n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus
auprès d'elle qu'une Guenon fort désagréable. Le Roi se conduisait selon ses
avis, et allait même quelquefois tenir le Conseil dans son Appartement.
Le bruit de ce changement s'étant répandu, tous les jeunes Princes des
Royaumes voisins firent grands efforts pour s'en faire aimer, et presque tous la
demandèrent en Mariage; mais elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit, et
elle les écoutait tous sans s'engager avec l'un d'eux.
Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien
fait, qu'elle ne put s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père
s'en étant aperçu lui dit qu'il la faisait la maîtresse sur le choix d'un Époux,
et qu'elle n'avait qu'à se déclarer. Comme plus on a d'esprit et plus on a de
peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après
avoir remercié son père, qu'il lui donnât du temps pour y penser.
Elle alla par hasard se promener dans le
même bois où elle avait trouvé Riquet à la houppe, pour rêver plus commodément à
ce qu'elle avait à faire. Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant
profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs
personnes qui vont et viennent et qui agissent.
Ayant prêté l'oreille plus attentivement, elle ouït que l'un disait: «Apporte-moi cette marmite»; l'autre: «Donne-moi cette chaudière»; l'autre: «Mets du bois dans ce feu.»
La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle vit
sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers, de Marmitons et de
toutes sortes d'Officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en
sortit une bande de vingt ou trente Rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une
allée du bois autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la
main, et la queue de Renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence au
son d'une Chanson harmonieuse.
La Princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils
travaillaient.
«C'est, Madame», lui répondit le plus apparent de la bande, «pour le Prince Riquet à la houppe, dont les noces se feront demain.»
La Princesse
encore plus surprise qu'elle ne l'avait été, et se ressouvenant tout à coup
qu'il y avait un an qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser le Prince
Riquet à la houppe, elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu'elle ne
s'en souvenait pas, c'est que, quand elle fit cette promesse, elle était une
bête, et qu'en prenant le nouvel esprit que le Prince lui avait donné, elle
avait oublié toutes ses sottises.
Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à
la houppe se présenta à elle, brave, magnifique, et comme un Prince qui va se
marier.
«Vous me voyez», dit-il, «Madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute
point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre, et me rendre, en me donnant
la main, le plus heureux de tous les hommes.»
«Je vous avouerai franchement», répondit la Princesse, «que je n'ai pas encore pris ma décision là-dessus, et que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.»
«Vous m'étonnez, Madame», lui dit Riquet à la houppe.
«Je le crois», dit la
Princesse, «et assurément si j'avais affaire à un brutal, à un homme sans
esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une Princesse n'a que sa parole, me
dirait-il, et il faut que vous m'épousiez, puisque vous me l'avez promis; mais
comme celui à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis
sûre qu'il entendra raison. Vous savez que, quand je n'étais qu'une bête, je ne
pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser; comment voulez-vous qu'ayant
l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je
n'étais, je prenne aujourd'hui une décision que je n'ai pu prendre dans ce
temps-là? Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de
m'ôter ma bêtise, et de me faire voir plus clair que je ne voyais.»
«Si un homme sans esprit», répondit Riquet à la houppe, «serait bien reçu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez-vous, Madame, que je n'en use pas de même, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas? Le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, et qui avez tant souhaité d'en avoir? Mais venons au fait, s'il vous plaît. À la réserve de ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise? Êtes-vous mal contente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, et de mes manières?»
«Nullement», répondit la Princesse, «j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire.»
«Si cela est ainsi», reprit Riquet à la houppe, «je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes.»
«Comment cela se peut-il faire?» lui dit la Princesse.
«Cela se fera», répondit Riquet à la houppe, «si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; et afin, Madame, que vous n'en doutiez pas, sachez que la même Fée qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez, et à qui vous voudrez bien faire cette faveur.»
«Si la chose est ainsi», dit la Princesse, «je souhaite de tout mon
cœur que vous deveniez le Prince du monde le plus beau et le plus aimable; et je
vous en fais le don autant qu'il est en moi.»
La Princesse n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Riquet à la
houppe parut à ses yeux l'homme du monde le plus beau, le mieux fait, et le plus
aimable qu'elle eût jamais vu.
Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la Fée qui
opérèrent, mais que l'amour seul fit cette Métamorphose. Ils disent que la
Princesse ayant fait réflexion sur la persévérance de son Amant, sur sa
discrétion, et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne
vit plus la difformité de son corps, ni la laideur de son visage, que sa bosse
ne lui sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos, et qu'au lieu
que jusqu'alors elle l'avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus
qu'un certain air penché qui la charmait; ils disent encore que ses yeux, qui
étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants, que leur dérèglement
passa dans son esprit pour la marque d'un violent excès d'amour, et qu'enfin son
gros nez rouge eut pour elle quelque chose de Martial et d'Héroïque.
Quoi qu'il en soit, la Princesse lui promit sur-le-champ de l'épouser,
pourvu qu'il en obtint le consentement du Roi son Père. Le Roi ayant su que sa
fille avait beaucoup d'estime pour Riquet à la houppe, qu'il connaissait
d'ailleurs pour un Prince très spirituel et très sage, le reçut avec plaisir
pour son gendre.
Dès le lendemain les noces furent faites, ainsi que Riquet à la houppe
l'avait prévu, et selon les ordres qu'il en avait donnés longtemps auparavant.
M o r a l i t é
MORALITÉ
Ce que l'on voit dans cet écrit,
Est moins un conte en l'air que la vérité même;
Tout est beau dans ce que l'on aime,
Tout ce qu'on aime a de l'esprit.
AUTRE MORALITÉ
Dans un objet où la Nature,
Aura mis de beaux traits, et la vive peinture
D'un teint où jamais l'Art ne saurait arriver,
Tous ces dons pourront moins pour rendre un cœur sensible,
Qu'un seul agrément invisible
Que l'Amour y fera trouver.
LE PETIT POUCET
Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne qui avaient sept
enfants, tous Garçons. L'aîné n'avait que dix ans et le plus jeune n'en avait
que sept. On s'étonnera que le Bûcheron ait eu tant d'enfants en si peu de
temps; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins
de deux à la fois.
Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient
beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les
chagrinait encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot:
prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était
fort petit, et quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce,
ce qui fit que l'on l'appela le petit Poucet.
Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui
donnait toujours tort. Cependant il était le plus fin, et le plus avisé de tous
ses frères, et s'il parlait peu, il écoutait beaucoup.
Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces
pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants
étaient couchés, et que le Bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui
dit, le cœur serré de douleur:
«Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir
nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis
résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car tandis
qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous
voient.»
«Ah!» s'écria la Bûcheronne, «pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants ?»
Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne
pouvait y consentir; elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant
ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y
consentit, et alla se coucher en pleurant.
Le petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu de dedans
son lit qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement, et s'était
glissé sous l'escabelle de son père pour les écouter sans être vu. Il alla se
recoucher et ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à
faire.
Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau où il emplit ses
poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison.
On partit, et le petit Poucet ne dit rien de tout ce qu'il savait à ses
frères. Ils allèrent dans une forêt très épaisse, où à dix pas de distance on ne
se voyait pas l'un l'autre. Le Bûcheron se mit à couper du bois et ses enfants à
ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant
occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuirent
tout à coup par un petit sentier détourné.
Lorsque les enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer
de toute leur force. Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il
reviendrait à la maison; car en marchant il avait laissé tomber le long du
chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc:
«Ne craignez point, mes frères; mon Père et ma Mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis, suivez-moi seulement.»
Ils le suivirent, et il
les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils étaient venus dans la
forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte
pour écouter ce que disaient leur Père et leur Mère.
Au moment où le Bûcheron et la Bûcheronne arrivèrent chez eux, le
Seigneur du Village leur envoya dix écus qu'il leur devait il y avait longtemps,
et dont ils n'espéraient plus rien: cela leur redonna vie, car les pauvres gens
mouraient de faim. Le Bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la Boucherie.
Comme il y avait longtemps qu'elle n'avait mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu'ils furent rassasiés, la Bûcheronne dit:
«Hélas! où sont maintenant nos pauvres enfants?
Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi Guillaume, c'est
toi qui les as voulu perdre; j'avais bien dit que nous nous en repentirions. Que
font-ils maintenant dans cette Forêt? Hélas! mon Dieu, les Loups les ont
peut-être déjà mangés! Tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants.»
Le Bûcheron s'impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois
qu'ils s'en repentiraient et qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre
si elle ne se taisait pas. Ce n'est pas que le Bûcheron ne fût peut-être encore
plus fâché que sa femme, mais c'est qu'elle lui rompait la tête, et qu'il était
de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent
bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit.
La Bûcheronne était toute en pleurs:
«Hélas! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants?»
Elle le dit une fois si haut que les enfants qui étaient à la porte, l'ayant entendu, se mirent à crier tous ensemble:
«Nous voilà, nous voilà.»
Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant:
«Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim; et toi Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je te débarbouille.»
Ce Pierrot était son fils aîné qu'elle aimait plus que tous
les autres, parce qu'il était un peu rousseau, et qu'elle était un peu rousse.
Ils se mirent à table, et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au
Père et à la Mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la
Forêt en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis
de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus
durèrent.
Mais lorsque l'argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier
chagrin, et résolurent de les perdre encore, et pour ne pas manquer leur coup,
de les mener bien plus loin que la première fois. Ils ne purent parler de cela
si secrètement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son
compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait; mais quoiqu'il se fût levé
de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout,
car il trouva la porte de la maison fermée à double tour.
Il ne savait que
faire, lorsque la Bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour
leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de
cailloux en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient; il le
serra donc dans sa poche.
Le Père et la Mère les menèrent dans l'endroit de la Forêt le plus épais
et le plus obscur, et dès qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant et les
laissèrent là.
Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait
retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu'il avait semé partout
où il avait passé; mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une
seule miette; les Oiseaux étaient venus qui avaient tout mangé. Les voilà donc
bien affligés, car plus ils marchaient, plus ils s'égaraient et s'enfonçaient
dans la Forêt.
La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs
épouvantables. Ils croyaient n'entendre de tous côtés que des hurlements de
Loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n'osaient presque se parler ni
tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu'aux os; ils
glissaient à chaque pas et tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient tout
crottés, ne sachant que faire de leurs mains.
Le petit Poucet grimpa au haut d'un arbre pour voir s'il ne découvrirait
rien; ayant tourné la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une
chandelle, mais qui était bien loin par-delà la Forêt. Il descendit de l'arbre;
et lorsqu'il fut à terre, il ne vit plus rien; cela le désola.
Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères du côté qu'il avait
vu la lumière, il la revit en sortant du Bois. Ils arrivèrent enfin à la maison
où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la
perdaient de vue, ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils descendaient dans
quelques fonds.
Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur
demanda ce qu'ils voulaient; le petit Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres
enfants qui s'étaient perdus dans la Forêt, et qui demandaient à coucher par
charité.
Cette femme les voyant tous si jolis se mit à pleurer, et leur dit:
«Hélas! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus? Savez-vous bien que c'est ici la maison d'un Ogre qui mange les petits enfants?»
«Hélas! Madame», lui
répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses
frères, «que ferons-nous? Il est bien sûr que les Loups de la Forêt ne
manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer
chez vous. Et cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange;
peut-être qu'il aura pitié de nous, si vous voulez bien l'en prier.»
La femme de l'Ogre, qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari
jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer et les mena se chauffer auprès d'un
bon feu, car il y avait un Mouton tout entier à la broche pour le souper de
l'Ogre.
Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou
quatre grands coups à la porte: c'était l'Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme
les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si
le souper était prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit à table.
Le mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla que
meilleur. Il fleurait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair
fraîche.
«Il faut», lui dit sa femme, «que ce soit ce Veau que je viens d'habiller que vous sentez»
«Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une
fois», reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers, «et il y a ici quelque
chose que je n'entends pas.»
En disant ces mots, il se leva de Table, et alla droit au lit.
«Ah»,
dit-il, «voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme! Je ne sais à quoi
il tient que je ne te mange aussi; bien t'en prend d'être une vieille bête.
Voilà du Gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois Ogres de mes amis
qui doivent me venir voir ces jours ici.»
Il les tira de dessous le lit l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se
mirent à genoux en lui demandant pardon; mais ils avaient à faire au plus cruel
de tous les Ogres, qui bien loin d'avoir de la pitié les dévorait déjà des yeux,
et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux lorsqu'elle leur
aurait fait une bonne sauce.
Il alla prendre un grand Couteau, et en approchant de ces
pauvres enfants, il l'aiguisait sur une longue pierre qu'il tenait à sa main
gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit:
«Que voulez-vous faire à l'heure qu'il est ? N'aurez-vous pas assez de temps demain matin ?»
«Tais-toi»,
reprit l'Ogre, «ils en seront plus mortifiés.»
«Mais vous avez encore là tant de viande», reprit sa femme, «voilà un Veau, deux Moutons et la moitié d'un Cochon!»
«Tu as raison», dit l'Ogre, «donne-leur bien à souper afin qu'ils ne
maigrissent pas, et va les mener coucher.»
La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper, mais ils
ne purent manger tant ils étaient saisis de peur. Pour l'Ogre, il se remit à
boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses Amis. Il but une douzaine de
coupes, plus qu'à l'ordinaire, ce qui lui donna un peu dans la tête, et
l'obligea de s'aller coucher.
L'Ogre avait sept filles qui n'étaient encore que des enfants. Ces
petites Ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeaient de
la chair fraîche comme leur père; mais elles avaient de petits yeux gris et tout
ronds, le nez crochu et une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës
et fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'étaient pas encore très méchantes;
mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants
pour en sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles
étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d'or sur la
tête.
Il y avait dans la même Chambre un autre lit de la même grandeur; ce fut
dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garçons; après
quoi, elle alla se coucher auprès de son mari.
Le petit Poucet qui avait remarqué que les filles de l'Ogre avaient des
Couronnes d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prit à l'Ogre quelque
remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de
la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement
les mettre sur la tête des sept filles de l'Ogre, après leur avoir ôté leurs
Couronnes d'or qu'il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que
l'Ogre les prit pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait
égorger.
La chose réussit comme il l'avait pensé; car l'Ogre, s'étant éveillé sur
le minuit, eut regret d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la
veille; il se jeta donc brusquement hors du lit, et prenant son grand Couteau:
«Allons voir», dit-il, «comment se portent nos petits drôles; n'en faisons pas à
deux fois.»
Il monta donc à tâtons à la Chambre de ses filles et s'approcha du lit où
étaient les petits garçons, qui dormaient tous excepté le petit Poucet, qui eut
bien peur lorsqu'il sentit la main de l'ogre qui lui tâtait la tête, comme il
avait tâté celles de tous ses frères. L'Ogre, qui sentit les couronnes d'or:
«Vraiment», dit-il, «j'allais faire là un bel ouvrage; je vois bien que je bus trop hier au soir.»
Il alla ensuite au lit de ses filles où, ayant senti les petits bonnets des garçons:
«Ah! les voilà», dit-il, «nos gaillards! travaillons hardiment.»
En disant ces mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept
filles. Fort content de ce coup, il alla se recoucher auprès de sa femme. Aussitôt que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il réveilla ses
frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent
doucement dans le Jardin, et sautèrent par-dessus les murailles. Ils coururent
presque toute la nuit, toujours en tremblant et sans savoir où ils allaient.
L'Ogre s'étant éveillé dit à sa femme:
«Va-t'en là-haut habiller ces petits drôles d'hier au soir.»
L'Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son
mari, ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et
croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir, elle monta en haut où elle fut
bien surprise lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur
sang. Elle commença par s'évanouir (car c'est le premier expédient que trouvent
presque toutes les femmes en pareilles rencontres).
L'Ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne
dont il l'avait chargée, monta en haut pour l'aider. Il ne fut pas moins étonné
que sa femme lorsqu'il vit cet affreux spectacle.
«Ah! qu'ai-je fait là?» s'écria-t-il. «Ils me le payeront, les malheureux, et tout à l'heure.»
Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme, et l'ayant fait revenir:
«Donne-moi vite mes bottes de sept lieues», lui dit-il, «afin que j'aille les
attraper.»
Il se mit en campagne, et après avoir couru bien loin de tous côtés,
enfin il entra dans le chemin où marchaient ces pauvres enfants qui n'étaient
plus qu'à cent pas du logis de leur père. Ils virent l'Ogre qui allait de
montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait
fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet, qui vit un Rocher creux proche du
lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères, et s'y fourra aussi, regardant
toujours ce que l'Ogre deviendrait.
L'Ogre, qui se trouvait fort las du long chemin qu'il avait fait
inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se
reposer, et par hasard il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons
s'étaient cachés. Comme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit après
s'être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement que les pauvres
enfants n'en eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand Couteau pour
leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères
de s'enfuir promptement à la maison, pendant que l'Ogre dormait bien fort, et
qu'ils ne se missent point en peine de lui.
Ils crurent son conseil et gagnèrent vite la maison. Le petit Poucet,
s'étant approché de l'Ogre, lui retira doucement les bottes, et les mit
aussitôt. Les bottes étaient bien grandes et bien larges; mais comme elles
étaient Fées, elles avaient le don de s'agrandir et de s'apetisser selon la
jambe de celui qui les chaussait, de sorte qu'elles se trouvèrent aussi justes à
ses pieds et à ses jambes que si elles avaient été faites pour lui.
Il alla droit à la maison de l'Ogre où il trouva sa femme qui pleurait
auprès de ses filles égorgées.
«Votre mari», lui dit le petit Poucet, «est en
grand danger, car il a été pris par une troupe de Voleurs qui ont juré de le
tuer s'il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment où ils
lui tenaient le poignard sur la gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir
avertir de l'état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu'il a
vaillant sans en rien retenir, parce qu'autrement ils le tueront sans
miséricorde. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes
de sept lieues que voilà pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez
pas que je sois un affronteur.»
La bonne femme fort effrayée lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait:
car cet Ogre ne laissait pas d'être fort bon mari, quoiqu'il mangeât les petits
enfants. Le petit Poucet étant donc chargé de toutes les richesses de l'Ogre
s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.
Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'accord avec cette dernière
circonstance, et qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à
l'Ogre; qu'à la vérité, il n'avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes
de sept lieues, parce qu'il ne s'en servait que pour courir après les petits
enfants. Ces gens-là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et