Considération sur les Causes de La Grandeur et la Décadence des Romains
Chapitre I 1. Commencements de Rome. - 2. Ses guerres
Chapitre II De l’art de la guerre chez les Romains
Chapitre III Comment les romains purent s’agrandir
Chapitre IV 1. Des Gaulois — 2. De Pyrrhus — 3. Parallèle de Carthage et de Rome — 4. Guerre d’Annibal
Chapitre V De l’état de la Grèce, de la Macédoine, de la Syrie et de l’Égypte, après l’abaissement des carthaginois
Chapitre VI De la conduite que les romains tinrent pour soumettre tous les peuples
Chapitre VII Comment Mithridate put leur résister
Chapitre VIII Des divisions qui furent toujours dans la ville
Chapitre IX Deux causes de la perte de Rome
Chapitre X De la corruption des Romains
Chapitre XI 1. De Sylla — 2. De Pompée et César
Chapitre XII De l’état de Rome après la mort de César
Chapitre XIII Auguste
Chapitre XIV Tibère
Chapitre XV Des empereurs, depuis Caius Caligula jusqu’à Antonin
Chapitre XVI De l’état de l’empire depuis Antonin jusqu’à Probus
Chapitre XVII Changement dans l’État
Chapitre XVIII Nouvelles maximes prises par les Romains
Chapitre XIX 1. Grandeur d’Attila — 2. Cause de l’établissement des barbares — 3. Raisons pourquoi l’empire d’Occident fut le premier abattu
Chapitre XX 1. Des conquêtes de Justinien — 2. De son gouvernement
Chapitre XXI Désordres de l’empire d’Orient
Chapitre XXII Faiblesse de l’empire d’Orient
Chapitre XXIII 1. Raison de la durée de l’empire d’orient — 2. Sa destruction
1. Commencements de Rome.
- 2. Ses guerres
Il ne faut pas prendre de la ville de Rome, dans ses commencements, l’idée que nous donnent les villes que nous voyons aujourd’hui, à moins que ce ne soit de celles de la Crimée, faites pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne. Les noms anciens des principaux lieux de Rome ont tous du rapport à cet usage.
La ville n’avait pas même de rues, si l’on n’appelle de ce nom la continuation des chemins qui y aboutissaient. Les maisons étaient placées sans ordre et très petites : car les hommes, toujours au travail ou dans la place publique, ne se tenaient guère dans les maisons.
Mais la grandeur de Rome parut bientôt dans ses édifices publics. Les ouvrages qui ont donné et qui donnent encore aujourd’hui la plus haute idée de sa puissance ont été faits sous les Rois [1]. On commençait déjà à bâtir la ville éternelle.
Romulus et ses successeurs furent presque toujours en guerre avec leurs voisins pour avoir des citoyens, des femmes ou des terres. Ils revenaient dans la ville avec les dépouilles des peuples vaincus : c’étaient des gerbes de blé et des troupeaux ; cela y causait une grande joie. Voilà l’origine des triomphes, qui furent dans la suite la principale cause des grandeurs où cette ville parvint.
Rome accrut beaucoup ses forces par son union avec les Sabins, peuples durs et belliqueux comme les Lacédémoniens, dont ils étaient descendus. Romulus prit leur bouclier, qui était large, au lieu du petit bouclier argien, dont il s’était servi jusqu’alors [2], et on doit remarquer que ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres du monde, c’est qu’ayant combattu successivement contre tous les peuples ils ont toujours renoncé à leurs usages sitôt qu’ils en ont trouvé de meilleurs.
On pensait alors dans les républiques d’Italie que les traités qu’elles avaient faits avec un roi ne les obligeaient point envers son successeur ; c’était pour elles une espèce de droit des gens [3]. Ainsi tout ce qui avait été soumis par un roi de Rome se prétendait libre sous un autre, et les guerres naissaient toujours des guerres.
Le règne de Numa, long et pacifique, était très propre à laisser Rome dans sa médiocrité, et, si elle eût eu dans ce temps-là un territoire moins borné et une puissance plus grande, il y a apparence que sa fortune eût été fixée pour jamais.
Une des causes de sa prospérité, c’est que ses rois furent tous de grands personnages. On ne trouve point ailleurs, dans les histoires, une suite non interrompue de tels hommes d’État et de tels capitaines.
Dans la naissance des sociétés, ce sont les chefs des républiques qui font l’institution, et c’est ensuite l’institution qui forme les chefs des républiques.
Tarquin prit la couronne sans être élu par le Sénat ni par le peuple [4]. Le pouvoir devenait héréditaire ; il le rendit absolu. Ces deux révolutions furent bientôt suivies d’une troisième.
Son fils Sextus, en violant Lucrèce, fit une chose qui a presque toujours fait chasser les tyrans des villes où ils ont commandé : car le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude, prend d’abord une résolution extrême [5].
Un peuple peut aisément souffrir qu’on exige de lui de nouveaux tributs : il ne sait pas s’il ne retirera point quelque utilité de l’emploi qu’on fera de l’argent qu’on lui demande ; mais, quand on lui fait un affront, il ne sent que son malheur, et il y ajoute l’idée de tous les maux qui sont possibles.
Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne fut que l’occasion de la révolution qui arriva ; car un peuple fier, entreprenant, hardi et renfermé dans des murailles, doit nécessairement secouer le joug ou adoucir ses mœurs.
Il devait arriver de deux choses l’une : ou que Rome changerait son gouvernement ; ou qu’elle resterait une petite et pauvre monarchie.
L’histoire moderne nous fournit un exemple de ce qui arriva pour lors à Rome, et ceci est bien remarquable : car, comme les hommes ont eu dans tous les temps les mêmes passions, les occasions qui produisent les grands changements sont différentes, mais les causes sont toujours les mêmes.
Comme Henri VII, roi d’Angleterre, augmenta le pouvoir des Communes pour avilir les Grands, Servius Tullius, avant lui, avait étendu les privilèges du peuple pour abaisser le Sénat [6] ; mais le peuple, devenu d’abord plus hardi, renversa l’une et l’autre monarchie.
Le portrait de Tarquin n’a point été flatté ; son nom n’a échappé à aucun des orateurs qui ont eu à parler contre la tyrannie. Mais sa conduite avant son malheur, que l’on voit qu’il prévoyait, sa douceur pour les peuples vaincus, sa libéralité envers les soldats, cet art qu’il eut d’intéresser tant de gens à sa conservation, ses ouvrages publics, son courage à la guerre, sa constance dans son malheur, une guerre de vingt ans qu’il fit ou qu’il fit faire au peuple romain, sans royaume et sans biens, ses continuelles ressources, font bien voir que ce n’était pas un homme méprisable.
Les places que la postérité donne sont sujettes, comme les autres, aux caprices de la Fortune. Malheur à la réputation de tout prince qui est opprimé par un parti qui devient le dominant, ou qui a tenté de détruire un préjugé qui lui survit !
Rome, ayant chassé les Rois, établit des consuls annuels ; c’est encore ce qui la porta à ce haut degré de puissance. Les princes ont dans leur vie des périodes d’ambition ; après quoi, d’autres passions et l’oisiveté même succèdent. Mais, la République ayant des chefs qui changeaient tous les ans, et qui cherchaient à signaler leur magistrature pour en obtenir de nouvelles, il n’y avait pas un moment de perdu pour l’ambition : ils engageaient le Sénat à proposer au peuple la guerre et lui montraient tous les jours de nouveaux ennemis.
Ce corps y était déjà assez porté de lui-même car, étant fatigué sans cesse par les plaintes et les demandes du peuple, il cherchait à le distraire de ses inquiétudes et à l’occuper au-dehors [7].
Or la guerre était presque toujours agréable au peuple, parce que, par la sage distribution du butin, on avait trouvé le moyen de la lui rendre utile.
Rome étant une ville sans commerce et presque sans arts, le pillage était le seul moyen que les particuliers eussent pour s’enrichir.
On avait donc mis de la discipline dans la manière de piller, et on y observait à peu près le même ordre qui se pratique aujourd’hui chez les Petits Tartares.
Le butin était mis en commun [8], et on le distribuait aux soldats. Rien n’était perdu, parce qu’avant de partir chacun avait juré qu’il ne détournerait rien à son profit. Or les Romains étaient le peuple du monde le plus religieux sur le serment, qui fut toujours le nerf de leur discipline militaire.
Enfin, les citoyens qui restaient dans la ville jouissaient aussi des fruits de la victoire. On confisquait une partie des terres du peuple vaincu, dont on faisait deux parts : l’une se vendait au profit du public ; l’autre était distribuée aux pauvres citoyens, sous la charge d’une rente en faveur de la République.
Les consuls, ne pouvant obtenir l’honneur du triomphe que par une conquête ou une victoire, faisaient la guerre avec une impétuosité extrême : on allait droit à l’ennemi, et la force décidait d’abord.
Rome était donc dans une guerre éternelle et toujours violente. Or une nation toujours en guerre [9], et par principe de gouvernement, devait nécessairement périr ou venir à bout de toutes les autres, qui, tantôt en guerre, tantôt en paix, n’étaient jamais si propres à attaquer, ni si préparées à se défendre.
Par là, les Romains acquirent une profonde connaissance de l’art militaire. Dans les guerres passagères, la plupart des exemples sont perdus : la paix donne d’autres idées, et on oublie ses fautes et ses vertus mêmes.
Une autre suite du principe de la guerre continuelle fut que les Romains ne firent jamais la paix que vainqueurs. En effet, à quoi bon faire une paix honteuse avec un peuple, pour en aller attaquer un autre ?
Dans cette idée, ils augmentaient toujours leurs prétentions à mesure de leurs défaites ; par là, ils consternaient les vainqueurs et s’imposaient à eux-mêmes une plus grande nécessité de vaincre.
Toujours exposés aux plus affreuses vengeances, la constance et la valeur leur devinrent nécessaires, et ces vertus ne purent être distinguées chez eux de l’amour de soi-même, de sa famille, de sa patrie et de tout ce qu’il y a de plus cher parmi les hommes.
[10] Les peuples d’Italie n’avaient aucun usage des machines propres à faire les sièges [11], et, de plus, les soldats n’ayant point de paie, on ne pouvait pas les retenir longtemps devant une place ; ainsi peu de leurs guerres étaient décisives. On se battait pour avoir le pillage du camp ennemi ou de ses terres ; après quoi le vainqueur et le vaincu se retiraient chacun dans sa ville. C’est ce qui fit la résistance des peuples d’Italie et, en même temps, l’opiniâtreté des Romains à les subjuguer ; c’est ce qui donna à ceux-ci des victoires qui ne les corrompirent point, et qui leur laissèrent toute leur pauvreté.
S’ils avaient rapidement conquis toutes les villes voisines, ils se seraient trouvés dans la décadence à l’arrivée de Pyrrhus, des Gaulois et d’Annibal, et, par la destinée de presque tous les états du monde, ils auraient passé trop vite de la pauvreté aux richesses et des richesses à la corruption.
Mais Rome, faisant toujours des efforts et trouvant toujours des obstacles, faisait sentir sa puissance sans pouvoir l’étendre, et, dans une circonférence très petite, elle s’exerçait à des vertus qui devaient être si fatales à l’univers.
Tous les peuples d’Italie n’étaient pas également belliqueux : les Toscans étaient amollis par leurs richesses et par leur luxe ; les Tarentins, les Capouans, presque toutes les villes de la Campanie et de la Grande-Grèce, languissaient dans l’oisiveté et dans les plaisirs. Mais les Latins, les Herniques, les Sabins, les Èques et les Volsques aimaient passionnément la guerre ; ils étaient autour de Rome ; ils lui firent une résistance inconcevable et furent ses maîtres en fait d’opiniâtreté.
Les villes latines étaient des colonies d’Albe qui furent fondées par Latinus Sylvius [12]. Outre une origine commune avec les Romains, elles avaient encore des rites communs, et Servius Tullius [13] les avait engagées à faire bâtir un temple dans Rome, pour être le centre de l’union des deux peuples. Ayant perdu une grande bataille auprès du Lac Régille, elles furent soumises à une alliance et une société de guerres avec les Romains [14].
On vit manifestement, pendant le peu de temps que dura la tyrannie des Décemvirs, à quel point l’agrandissement de Rome dépendait de sa liberté : l’État sembla avoir perdu l’âme qui le faisait mouvoir [15].
Il n’y eut plus dans la Ville que deux sortes de gens : ceux qui souffraient la servitude, et ceux qui, pour leurs intérêts particuliers, cherchaient à la faire souffrir. Les sénateurs se retirèrent de Rome comme d’une ville étrangère, et les peuples voisins ne trouvèrent de résistance nulle part.
Le Sénat ayant eu le moyen de donner une paie aux soldats, le siège de Veïes fut entrepris ; il dura dix ans. On vit un nouvel art chez les Romains et une autre manière de faire la guerre : leurs succès furent plus éclatants ; ils profitèrent mieux de leurs victoires ; ils firent de plus grandes conquêtes ; ils envoyèrent plus de colonies ; enfin, la prise de Veïes fut une espèce de révolution.
Mais les travaux ne furent pas moindres. S’ils portèrent de plus rudes coups aux Toscans, aux Èques et aux Volsques, cela même fit que les Latins et les Herniques, leurs alliés, qui avaient les mêmes armes et la même discipline qu’eux, les abandonnèrent ; que des ligues se formèrent chez les Toscans ; et que les Samnites, les plus belliqueux de tous les peuples de l’Italie, leur firent la guerre avec fureur.
Depuis l’établissement de la paye, le Sénat ne distribua plus aux soldats les terres des peuples vaincus ; il imposa d’autres conditions : il les obligea, par exemple, de fournir à l’armée une solde pendant un certain temps, de lui donner du blé et des habits [16].
La prise de Rome par les Gaulois ne lui ôta rien de ses forces : l’armée, plus dissipée que vaincue, se retira presque entière à Veïes ; le peuple se sauva dans les villes voisines ; et l’incendie de la Ville ne fut que l’incendie de quelques cabanes de pasteurs.
De l’art de la guerre chez les Romains
Les Romains se destinant à la guerre et la regardant comme le seul art, ils mirent tout leur esprit et toutes leurs pensées à le perfectionner. C’est sans doute un Dieu, dit Végèce [17], qui leur inspira la légion.
Ils jugèrent qu’il fallait donner aux soldats de la légion des armes offensives et défensives plus fortes et plus pesantes que celles de quelque autre peuple que ce fût [18].
Mais, comme il y a des choses à faire dans la guerre dont un corps pesant n’est pas capable, ils voulurent que la légion contînt dans son sein une troupe légère qui pût en sortir pour engager le combat, et, si la nécessité l’exigeait, s’y retirer ; qu’elle eût encore de la cavalerie, des hommes de trait et des frondeurs pour poursuivre les fuyards et achever la victoire ; qu’elle fût défendue par toute sorte de machines de guerre qu’elle traînait avec elle ; que, chaque fois [19], elle se retranchât et fût, comme dit Végèce, une espèce de place de guerre.
Pour qu’ils pussent avoir des armes plus pesantes que celles des autres hommes, il fallait qu’ils se rendissent plus qu’hommes ; c’est ce qu’ils firent par un travail continuel qui augmentait leur force, et par des exercices qui leur donnaient de l’adresse, laquelle n’est autre chose qu’une juste dispensation des forces que l’on a.
Nous remarquons aujourd’hui que nos armées périssent beaucoup par le travail immodéré des soldats [20], et, cependant, c’était par un travail immense que les Romains se conservaient. La raison en est, je crois, que leurs fatigues étaient continuelles, au lieu que nos soldats passent sans cesse d’un travail extrême à une extrême oisiveté, ce qui est la chose du monde la plus propre à les faire périr.
Il faut que je rapporte ici ce que les auteurs nous disent de l’éducation des soldats romains [21]. On les accoutumait à aller le pas militaire, c’est-à-dire à faire en cinq heures vingt milles, et quelquefois vingt-quatre. Pendant ces marches, on leur faisait porter des poids de soixante livres. On les entretenait dans l’habitude de courir et de sauter tout armés ; ils prenaient, dans leurs exercices, des épées, des javelots, des flèches d’une pesanteur double des armes ordinaires, et ces exercices étaient continuels [22].
Ce n’était pas seulement dans le camp qu’était l’école militaire : il y avait dans la ville un lieu où les citoyens allaient s’exercer (c’était le Champ de Mars). Après le travail, ils se jetaient dans le Tibre, pour s’entretenir dans l’habitude de nager et nettoyer la poussière et la sueur [23].
Nous n’avons plus une juste idée des exercices du corps : un homme qui s’y applique trop nous paraît méprisable, par la raison que la plupart de ces exercices n’ont plus d’autre objet que les agréments, au lieu que, chez les Anciens, tout, jusqu’à la danse, faisait partie de l’art militaire.
Il est même arrivé parmi nous qu’une adresse trop recherchée dans l’usage des armes dont nous nous servons à la guerre est devenue ridicule, parce que, depuis l’introduction de la coutume des combats singuliers, l’escrime a été regardée comme la science des querelleurs ou des poltrons.
Ceux qui critiquent Homère de ce qu’il relève ordinairement dans ses héros la force, l’adresse ou l’agilité du corps, devraient trouver Salluste bien ridicule, qui loue Pompée de ce qu’il courait, sautait et portait un fardeau aussi bien qu’homme de son temps [24].
Toutes les fois que les Romains se crurent en danger, ou qu’ils voulurent réparer quelque perte, ce fut une pratique constante chez eux d’affermir la discipline militaire [25]. Ont-ils à faire la guerre aux Latins, peuples aussi aguerris qu’eux-mêmes ? Manlius songe à augmenter la force du commandement et fait mourir son fils, qui avait vaincu sans son ordre. Sont-ils battus à Numance ? Scipion Émilien les prive d’abord de tout ce qui les avait amollis [26]. Les légions romaines ont-elles passé sous le joug en Numidie ? Métellus répare cette honte dès qu’il leur a fait reprendre les institutions anciennes. Marius, pour battre les Cimbres et les Teutons, commence par détourner les fleuves, et Sylla fait si bien travailler les soldats de son armée, effrayée de la guerre contre Mithridate, qu’ils lui demandent le combat comme la fin de leurs peines [27].
Publius Nasica, sans besoin, leur fit construire une armée navale : on craignait plus l’oisiveté que les ennemis.
Aulu-Gelle [28] donne d’assez mauvaises raisons de la coutume des Romains de faire saigner les soldats qui avaient commis quelque faute : la vraie est que, la force étant la principale qualité du soldat, c’était le dégrader que de l’affaiblir.
Des hommes si endurcis étaient ordinairement sains ; on ne remarque pas dans les auteurs que les armées romaines, qui faisaient la guerre en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies ; au lieu qu’il arrive presque continuellement aujourd’hui que des armées, sans avoir combattu, se fondent, pour ainsi dire, dans une campagne.
Parmi nous, les désertions sont fréquentes, parce que les soldats sont la plus vile partie de chaque nation, et qu’il n’y en a aucune qui ait ou qui croie avoir un certain avantage sur les autres. Chez les Romains, elles étaient plus rares : des soldats tirés du sein d’un peuple si fier, si orgueilleux, si sûr de commander aux autres, ne pouvaient guère penser à s’avilir jusqu’à cesser d’être Romains.
Comme leurs armées n’étaient pas nombreuses, il était aisé de pourvoir à leur subsistance ; le chef pouvait mieux les connaître et voyait plus aisément les fautes et les violations de la discipline.
La force de leurs exercices, les chemins admirables qu’ils avaient construits, les mettaient en état de faire des marches longues et rapides [29]. Leur présence inopinée glaçait les esprits : ils se montraient, surtout après un mauvais succès, dans le temps que leurs ennemis étaient dans cette négligence que donne la victoire.
Dans nos combats d’aujourd’hui, un particulier n’a guère de confiance qu’en la multitude ; mais chaque Romain, plus robuste et plus aguerri que son ennemi, comptait toujours sur lui-même ; il avait naturellement du courage, c’est-à-dire de cette vertu qui est le sentiment de ses propres forces.
Leurs troupes étant toujours les mieux disciplinées, il était difficile que, dans le combat le plus malheureux, ils ne se ralliassent quelque part, ou que le désordre ne se mît quelque part chez les ennemis. Aussi les voit-on continuellement, dans les histoires, quoique surmontés dans le commencement par le nombre ou par l’ardeur des ennemis, arracher enfin la victoire de leurs mains.
Leur principale attention était d’examiner en quoi leur ennemi pouvait avoir de la supériorité sur eux, et d’abord ils y mettaient ordre. Ils s’accoutumèrent à voir le sang et les blessures dans les spectacles des gladiateurs, qu’ils prirent des Étrusques [30].
Les épées tranchantes des Gaulois [31], les éléphants de Pyrrhus, ne les surprirent qu’une fois. Ils suppléèrent à la faiblesse de leur cavalerie [32], d’abord, en ôtant les brides des chevaux, pour que l’impétuosité n’en pût être arrêtée ; ensuite, en y mêlant des vélites. Quand ils eurent connu l’épée espagnole, ils quittèrent la leur [33]. Ils éludèrent la science des pilotes par l’invention d’une machine que Polybe nous a décrite. Enfin, comme dit Josèphe [34], la guerre était pour eux une méditation ; la paix, un exercice.
Si quelque nation tint de la nature ou de son institution quelque avantage particulier, ils en firent d’abord usage ; ils n’oublièrent rien pour avoir des chevaux numides, des archers crétois, des frondeurs baléares, des vaisseaux rhodiens.
Enfin, jamais nation ne prépara la guerre avec tant de prudence et né la fit avec tant d’audace.
Comment les romains purent s’agrandir
Comme les peuples de l’Europe ont, dans ces temps-ci, à peu près les mêmes arts, les mêmes armes, la même discipline et la même manière de faire la guerre, la prodigieuse fortune des Romains nous paraît inconcevable. D’ailleurs, il y a aujourd’hui une telle disproportion dans la puissance qu’il n’est pas possible qu’un petit état sorte, par ses propres forces, de l’abaissement où la Providence l’a mis.
Ceci demande qu’on y réfléchisse ; sans quoi, nous verrions des événements sans les comprendre, et, ne sentant pas bien la différence des situations, nous croirions, en lisant l’histoire ancienne, voir d’autres hommes que nous.
Une expérience continuelle a pu faire connaître en Europe qu’un prince qui a un million de sujets ne peut, sans se détruire lui-même, entretenir plus de dix mille hommes de troupe ; il n’y a donc que les grandes nations qui aient des armées.
Il n’en était pas de même dans les anciennes républiques : car cette proportion des soldats au reste du peuple, qui est aujourd’hui comme d’un à cent, y pouvait être aisément comme d’un à huit.
Les fondateurs des anciennes républiques avaient également partagé les terres. Cela seul faisait un peuple puissant, c’est-à-dire une société bien réglée. Cela faisait aussi une bonne armée, chacun ayant un égal intérêt, et très grand, à défendre sa patrie.
Quand les lois n’étaient plus rigidement observées, les choses revenaient au point où elles sont à présent parmi nous : l’avarice de quelques particuliers et la prodigalité des autres faisaient passer les fonds de terre dans peu de mains, et d’abord les arts s’introduisaient pour les besoins mutuels des riches et des pauvres. Cela faisait qu’il n’y avait presque plus de citoyens ni de soldats : car les fonds de terre destinés auparavant à l’entretien de ces derniers étaient employés à celui des esclaves et des artisans, instruments du luxe des nouveaux possesseurs ; sans quoi l’État, qui malgré son dérèglement doit subsister, aurait péri. Avant la corruption, les revenus primitifs de l’État étaient partagés entre les soldats, c’est-à-dire les laboureurs ; lorsque la République était corrompue, ils passaient d’abord à des hommes riches, qui les rendaient aux esclaves et aux artisans ; d’où on en retirait, par le moyen des tributs, une partie pour l’entretien des soldats.
Or ces sortes de gens n’étaient guère propres à la guerre : ils étaient lâches et déjà corrompus par le luxe des villes et souvent par leur art même ; outre que, comme ils n’avaient point proprement de patrie, et qu’ils jouissaient de leur industrie partout, ils avaient peu à perdre ou à conserver.
Dans un dénombrement de Rome fait quelque temps après l’expulsion des Rois [35], et dans celui que Démétrius de Phalère fit à Athènes [36], il se trouva, à peu près, le même nombre d’habitants : Rome en avait quatre cent quarante mille ; Athènes, quatre cent trente et un mille. Mais ce dénombrement de Rome tombe dans un temps où elle était dans la force de son institution, et celui d’Athènes, dans un temps où elle était entièrement corrompue. On trouva que le nombre des citoyens pubères faisait à Rome le quart de ses habitants, et qu’il faisait à Athènes un peu moins du vingtième. La puissance de Rome était donc à celle d’Athènes, dans ces divers temps, à peu près comme un quart est à un vingtième, c’est-à-dire qu’elle était cinq fois plus grande.
Les rois Agis et Cléoménès voyant qu’au lieu de neuf mille citoyens qui étaient à Sparte du temps de Lycurgue [37], il n’y en avait plus que sept cents, dont à peine cent possédaient des terres [38], et que tout le reste n’était qu’une populace sans courage, ils entreprirent de rétablir les lois à cet égard [39], et Lacédémone reprit sa première puissance et redevint formidable à tous les Grecs.
Ce fut le partage égal des terres qui rendit Rome capable de sortir d’abord de son abaissement, et cela se sentit bien quand elle fut corrompue.
Elle était une petite république lorsque, les Latins ayant refusé le secours de troupes qu’ils étaient obligés de donner, on leva sur-le-champ dix légions dans la ville [40]. « À peine à présent, dit Tite-Live, Rome, que le monde entier ne peut contenir, en pourrait-elle faire autant si un ennemi paraissait tout à coup devant ses murailles : marque certaine que nous ne nous sommes point agrandis, et que nous n’avons fait qu’augmenter le luxe et les richesses qui nous travaillent. »
« Dites-moi, disait Tibérius Gracchus aux nobles [41], qui vaut mieux, un citoyen ou un esclave perpétuel, un soldat ou un homme inutile à la guerre ? Voulez-vous, pour avoir quelques arpents de terre plus que les autres citoyens, renoncer à l’espérance de la conquête du reste du monde ou vous mettre en danger de vous voir enlever par les ennemis ces terres que vous nous refusez ? »
1. Des Gaulois — 2. De Pyrrhus — 3. Parallèle de Carthage et de Rome — 4. Guerre d’Annibal
Les Romains eurent bien des guerres avec les Gaulois. L’amour de la gloire, le mépris de la mort, l’obstination pour vaincre, étaient les mêmes dans les deux peuples ; mais les armes étaient différentes ; le bouclier des Gaulois était petit, et leur épée mauvaise : aussi furent-ils traités à peu près comme, dans les derniers siècles, les Mexicains l’ont été par les Espagnols. Et ce qu’il y a de surprenant, c’est que ces peuples, que les Romains rencontrèrent dans presque tous les lieux et dans presque tous les temps, se laissèrent détruire les uns après les autres, sans jamais connaître, chercher, ni prévenir la cause de leurs malheurs.
Pyrrhus vint faire la guerre aux Romains dans le temps qu’ils étaient en état de lui résister et de s’instruire par ses victoires ; il leur apprit à se retrancher, à choisir et à disposer un camp ; il les accoutuma aux éléphants et les prépara pour de plus grandes guerres [42].
La grandeur de Pyrrhus ne consistait que dans ses qualités personnelles [43]. Plutarque nous dit qu’il fut obligé de faire la guerre de Macédoine parce qu’il ne pouvait entretenir six mille hommes de pied et cinq cents chevaux qu’il avait [44]. Ce prince, maître d’un petit État dont on n’a plus entendu parler après lui, était un aventurier qui faisait des entreprises continuelles parce qu’il ne pouvait subsister qu’en entreprenant.
Tarente, son alliée, avait bien dégénéré de l’institution des Lacédémoniens, ses ancêtres [45]. Il aurait pu faire de grandes choses avec les Samnites ; mais les Romains les avaient presque détruits.
Carthage, devenue riche plus tôt que Rome, avait aussi été plus tôt corrompue : ainsi, pendant qu’à Rome les emplois publics ne s’obtenaient que par la vertu et ne donnaient d’utilité que l’honneur et une préférence aux fatigues, tout ce que le public peut donner aux particuliers se vendait à Carthage, et tout service rendu par les particuliers y était payé par le public.
La tyrannie d’un prince ne met pas un État plus près de sa ruine que l’indifférence pour le bien commun n’y met une république. L’avantage d’un État libre est que les revenus y sont mieux administrés. Mais lorsqu’ils le sont plus mal ? L’avantage d’un État libre est qu’il n’y a point de favoris. Mais, quand cela n’est pas, et qu’au lieu des amis et des parents du prince il faut faire la fortune des amis et des parents de tous ceux qui ont part au gouvernement, tout est perdu ; les lois sont éludées plus dangereusement qu’elles ne sont violées par un prince, qui, étant toujours le plus grand citoyen de l’État, a le plus d’intérêt à sa conservation.
Des anciennes mœurs, un certain usage de la pauvreté, rendaient à Rome les fortunes à peu près égales ; mais, à Carthage, des particuliers avaient les richesses des rois.
De deux factions qui régnaient à Carthage, l’une voulait toujours la paix, et l’autre, toujours la guerre ; de façon qu’il était impossible d’y jouir de l’une, ni d’y bien faire l’autre.
Pendant qu’à Rome la guerre réunissait d’abord tous les intérêts, elle les séparait encore plus à Carthage [46].
Dans les États gouvernés par un prince, les divisions s’apaisent aisément, parce qu’il a dans ses mains une puissance coercitive qui ramène les deux partis ; mais, dans une république, elles sont plus durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance même qui pourrait le guérir.
À Rome, gouvernée par les lois, le peuple souffrait que le Sénat eût la direction des affaires. À Carthage, gouvernée par des abus, le peuple voulait tout faire par lui-même.
Carthage, qui faisait la guerre avec son opulence contre la pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage ; l’or et l’argent s’épuisent ; mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne s’épuisent jamais.
Les Romains étaient ambitieux par orgueil, et les Carthaginois, par avarice ; les uns voulaient commander, les autres voulaient acquérir ; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la dépense, firent toujours la guerre sans l’aimer.
Des batailles perdues, la diminution du peuple, l’affaiblissement du commerce, l’épuisement du trésor public, le soulèvement des nations voisines, pouvaient faire accepter à Carthage les conditions de paix les plus dures. Mais Rome ne se conduisait point par le sentiment des biens et des maux : elle ne se déterminait que par sa gloire, et, comme elle n’imaginait point qu’elle pût être si elle ne commandait pas, il n’y avait point d’espérance ni de crainte qui pût l’obliger à faire une paix qu’elle n’aurait point imposée.
Il n’y a rien de si puissant qu’une république où l’on observe les lois, non pas par crainte, non pas par raison, mais par passion, comme furent Rome et Lacédémone : car, pour lors, il se joint à la sagesse d’un bon gouvernement toute la force que pourrait avoir une faction.
Les Carthaginois se servaient de troupes étrangères, et les Romains employaient les leurs [47]. Comme ces derniers n’avaient jamais regardé les vaincus que comme des instruments pour des triomphes futurs, ils rendirent soldats tous les peuples qu’ils avaient soumis, et plus ils eurent de peine à les vaincre, plus ils les jugèrent propres à être incorporés dans leur république. Ainsi nous voyons les Samnites, qui ne furent subjugués qu’après vingt-quatre triomphes [48], devenir les auxiliaires des Romains, et, quelque temps avant la seconde guerre punique, ils tirèrent d’eux et de leurs alliés, c’est-à-dire d’un pays qui n’était guère plus grand que les États du Pape et de Naples, sept cent mille hommes de pied et soixante et dix mille de cheval, pour opposer aux Gaulois [49].
Dans le fort de la seconde guerre punique, Rome eut toujours sur pied de vingt-deux à vingt-quatre légions ; cependant il paraît par Tite-Live que le cens n’était pour lors que d’environ cent trente-sept mille citoyens.
Carthage employait plus de forces pour attaquer ; Rome, pour se défendre : celle-ci, comme on vient de dire, arma un nombre d’hommes prodigieux contre les Gaulois et Annibal, qui l’attaquaient, et elle n’envoya que deux légions contre les plus grands rois ; ce qui rendit ses forces éternelles.
L’établissement de Carthage dans son pays était moins solide que celui de Rome dans le sien. Cette dernière avait trente colonies autour d’elle, qui en étaient comme les remparts [50]. Avant la bataille de Cannes, aucun allié ne l’avait abandonnée ; c’est que les Samnites et les autres peuples d’Italie étaient accoutumés à sa domination.
La plupart des villes d’Afrique, étant peu fortifiées, se rendaient d’abord à quiconque se présentait pour les prendre. Aussi tous ceux qui y débarquèrent, Agathocle, Régulus, Scipion, mirent-ils d’abord Carthage au désespoir.
On ne peut guère attribuer qu’à un mauvais gouvernement ce qui leur arriva dans toute la guerre que leur fit le premier Scipion : leur ville et leurs armées même étaient affamées, tandis que les Romains étaient dans l’abondance de toutes choses [51].
Chez les Carthaginois, les armées qui avaient été battues devenaient plus insolentes ; quelquefois elles mettaient en croix leurs généraux et les punissaient de leur propre lâcheté. Chez les Romains, le consul décimait les troupes qui avaient fui, et les ramenait contre les ennemis.
Le gouvernement des Carthaginois était très dur [52] : ils avaient si fort tourmenté les peuples d’Espagne que, lorsque les Romains y arrivèrent, ils furent regardés comme des libérateurs, et, si l’on fait attention aux sommes immenses qu’il leur en coûta pour soutenir une guerre où ils succombèrent, on verra bien que l’injustice est mauvaise ménagère, et qu’elle ne remplit pas même ses vues[53].
La fondation d’Alexandrie avait beaucoup diminué le commerce de Carthage. Dans les premiers temps, la superstition bannissait en quelque façon les étrangers de l’Égypte, et, lorsque les Perses l’eurent conquise, ils n’avaient songé qu’à affaiblir leurs nouveaux sujets. Mais, sous les rois grecs, l’Égypte fit presque tout le commerce du monde, et celui de Carthage commença à déchoir.
Les puissances établies par le commerce peuvent subsister longtemps dans leur médiocrité ; mais leur grandeur est de peu de durée. Elles s’élèvent peu à peu et sans que personne s’en aperçoive ; car elles ne font aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale leur puissance. Mais, lorsque la chose est venue au point qu’on ne peut plus s’empêcher de la voir, chacun cherche à priver cette nation d’un avantage qu’elle n’a pris, pour ainsi dire, que par surprise.
La cavalerie carthaginoise valait mieux que la romaine par deux raisons : l’une, que les chevaux numides et espagnols étaient meilleurs que ceux d’Italie, et l’autre, que la cavalerie romaine était mal armée : car ce ne fut que dans les guerres que les Romains firent en Grèce qu’ils changèrent de manière, comme nous l’apprenons de Polybe [54].
Dans la première guerre punique, Régulus fut battu dès que les Carthaginois choisirent les plaines pour faire combattre leur cavalerie, et, dans la seconde, Annibal dut à ses Numides ses principales victoires [55].
Scipion, ayant conquis l’Espagne et fait alliance avec Massinisse, ôta aux Carthaginois cette supériorité ; ce fut la cavalerie numide qui gagna la bataille de Zama et finit la guerre.
Les Carthaginois avaient plus d’expérience sur la mer et connaissaient mieux la manœuvre que les Romains ; mais il me semble que cet avantage n’était pas pour lors si grand qu’il le serait aujourd’hui.
Les Anciens, n’ayant pas la boussole, ne pouvaient guère naviguer que sur les côtes ; aussi ils ne se servaient que de bâtiments à rames, petits et plats ; presque toutes les rades étaient pour eux des ports ; la science des pilotes était très bornée, et leur manœuvre, très peu de chose. Aussi Aristote disait-il [56] qu’il était inutile d’avoir un corps de mariniers, et que les laboureurs suffisaient pour cela.
L’art était si imparfait qu’on ne faisait guère avec mille rames que ce qui se fait aujourd’hui avec cent [57].
Les grands vaisseaux étaient désavantageux, en ce qu’étant difficilement mus par la chiourme ils ne pouvaient pas faire les évolutions nécessaires. Antoine en fit à Actium une funeste expérience [58] : ses navires ne pouvaient se remuer, pendant que ceux d’Auguste, plus légers, les attaquaient de toutes parts.
Les vaisseaux anciens étant à rames, les plus légers brisaient aisément celles des plus grands, qui, pour lors, n’étaient plus que des machines immobiles, comme sont aujourd’hui nos vaisseaux démâtés.
Depuis l’invention de la boussole, on a changé de manière ; on a abandonné les rames[59], on a fui les côtes, on a construit de gros vaisseaux ; la machine est devenue plus composée, et les pratiques se sont multipliées.
L’invention de la poudre a fait une chose qu’on n’aurait pas soupçonnée ; c’est que la force des armées navales a plus que jamais consisté dans l’art : car, pour résister à la violence du canon et ne pas essuyer un feu supérieur, il a fallu de gros navires ; mais, à la grandeur de la machine, on a dû proportionner la puissance de l’art.
Les petits vaisseaux d’autrefois s’accrochaient soudain, et les soldats combattaient des deux parts ; on mettait sur une flotte toute une armée de terre : dans la bataille navale que Régulus et son collègue gagnèrent, on vit combattre cent trente mille Romains contre cent cinquante mille Carthaginois. Pour lors, les soldats étaient pour beaucoup, et les gens de l’art, pour peu ; à présent, les soldats sont pour rien ou pour peu, et les gens de l’art, pour beaucoup.
La victoire du consul Duillius fait bien sentir cette différence ; les Romains n’avaient aucune connaissance de la navigation ; une galère carthaginoise échoua sur leurs côtes ; ils se servirent de ce modèle pour en bâtir ; en trois mois de temps, leurs matelots furent dressés, leur flotte fut construite, équipée ; elle mit à la mer ; elle trouva l’armée navale des Carthaginois et la battit.
À peine, à présent, toute une vie suffit-elle à un prince pour former une flotte capable de paraître devant une puissance qui a déjà l’empire de la mer ; c’est peut-être la seule chose que l’argent seul ne peut pas faire. Et si, de nos jours, un grand prince réussit d’abord [60], l’expérience a fait voir à d’autres que c’est un exemple qui peut être plus admiré que suivi [61].
La seconde guerre punique est si fameuse que tout le monde la sait. Quand on examine bien cette foule d’obstacles qui se présentèrent devant Annibal, et que cet homme extraordinaire surmonta tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l’Antiquité.
Rome fut un prodige de constance. Après les journées du Tésin, de Trébie et de Trasimène, après celle de Cannes, plus funeste encore, abandonnée de presque tous les peuples d’Italie, elle ne demanda point la paix. C’est que le Sénat ne se départait jamais des maximes anciennes ; il agissait avec Annibal comme il avait agi autrefois avec Pyrrhus, à qui il avait refusé de faire aucun accommodement tandis qu’il serait en Italie. Et je trouve dans Denys d’Halicarnasse [62] que, lors de la négociation de Coriolan, le Sénat déclara qu’il ne violerait point ses coutumes anciennes ; que le peuple romain ne pouvait faire de paix tandis que les ennemis étaient sur ses terres ; mais que, si les Volsques se retiraient, on accorderait tout ce qui serait juste.
Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes mêmes de verser des larmes ; le Sénat refusa de racheter les prisonniers et envoya les misérables restes de l’armée faire la guerre en Sicile, sans récompense ni aucun honneur militaire, jusqu’à ce qu’Annibal fût chassé d’Italie [63].
D’un autre côté, le consul Térentius Varron avait fui honteusement jusqu’à Venouse. Cet homme de la plus basse naissance n’avait été élevé au consulat que pour mortifier la noblesse. Mais le Sénat ne voulut pas jouir de ce malheureux triomphe ; il vit combien il était nécessaire qu’il s’attirât dans cette occasion la confiance du peuple : il alla au-devant de Varron et le remercia de ce qu’il n’avait pas désespéré de la République [64].
Ce n’est pas ordinairement la perte réelle que l’on fait dans une bataille (c’est-à-dire celle de quelques milliers d’hommes) qui est funeste à un État, mais la perte imaginaire et le découragement, qui le prive des forces mêmes que la Fortune lui avait laissées.
Il y a des choses que tout le monde dit parce qu’elles ont été dites une fois. On croirait qu’Annibal fit une faute insigne de n’avoir point été assiéger Rome après la bataille de Cannes. Il est vrai que d’abord la frayeur y fut extrême ; mais il n’en est pas de la consternation d’un peuple belliqueux, qui se tourne presque toujours en courage, comme de celle d’une vile populace, qui ne sent que sa faiblesse. Une preuve qu’Annibal n’aurait pas réussi, c’est que les Romains se trouvèrent encore en état d’envoyer partout du secours.
On dit encore qu’Annibal fit une grande faute de mener son armée à Capoue, où elle s’amollit ; mais l’on ne considère point que l’on ne remonte pas à la vraie cause. Les soldats de cette armée, devenus riches après tant de victoires, n’auraient-ils pas trouvé partout Capoue ? Alexandre, qui commandait à ses propres sujets, prit, dans une occasion pareille, un expédient qu’Annibal, qui n’avait que des troupes mercenaires, ne pouvait pas prendre ; il fit mettre le feu au bagage de ses soldats et brûla toutes leurs richesses et les siennes. On nous dit que Kouli-Kan, après la conquête des Indes, ne laissa à chaque soldat que cent roupies d’argent [65].
Ce furent les conquêtes mêmes d’Annibal qui commencèrent à changer la fortune de cette guerre. Il n’avait pas été envoyé en Italie par les magistrats de Carthage ; il recevait très peu de secours, soit par la jalousie d’un parti, soit par la trop grande confiance de l’autre. Pendant qu’il resta avec son armée ensemble, il battit les Romains ; mais, lorsqu’il fallut qu’il mît des garnisons dans les villes, qu’il défendît ses alliés, qu’il assiégeât les places, ou qu’il les empêchât d’être assiégées, ses forces se trouvèrent trop petites, et il perdit en détail une grande partie de son armée. Les conquêtes sont aisées à faire, parce qu’on les fait avec toutes ses forces ; elles sont difficiles à conserver, parce qu’on ne les défend qu’avec une partie de ses forces.
De l’état de la Grèce, de la Macédoine, de la Syrie et de l’Égypte, après l’abaissement des carthaginois
Je m’imagine qu’Annibal disait très peu de bons mots, et qu’il en disait encore moins en faveur de Fabius et de Marcellus contre lui-même. J’ai du regret de voir Tite-Live jeter ses fleurs sur ces énormes colosses de l’Antiquité ; je voudrais qu’il eût fait comme Homère, qui néglige de les parer et sait si bien les faire mouvoir.
Encore faudrait-il que les discours qu’on fait tenir à Annibal fussent sensés. Que si, en apprenant la défaite de son frère, il avoua qu’il en prévoyait la ruine de Carthage, je ne sache rien de plus propre à désespérer des peuples qui s’étaient donnés à lui, et à décourager une armée qui attendait de si grandes récompenses après la guerre.
Comme les Carthaginois, en Espagne, en Sicile, en Sardaigne, n’opposaient aucune armée qui ne fût malheureuse, Annibal, dont les ennemis se fortifiaient sans cesse, fut réduit à une guerre défensive. Cela donna aux Romains la pensée de porter la guerre en Afrique ; Scipion y descendit ; les succès qu’il y eut obligèrent les Carthaginois à rappeler d’Italie Annibal, qui pleura de douleur en cédant aux Romains cette terre où il les avait tant de fois vaincus.
Tout ce que peut faire un grand homme d’État et un grand capitaine, Annibal le fit pour sauver sa patrie. N’ayant pu porter Scipion à la paix, il donna une bataille où la Fortune sembla prendre plaisir à confondre son habileté, son expérience et son bon sens. Carthage reçut la paix, non pas d’un ennemi, mais d’un maître : elle s’obligea de payer dix mille talents en cinquante années, à donner des otages, à livrer ses vaisseaux et ses éléphants, à ne faire la guerre à personne sans le consentement du peuple romain ; et, pour la tenir toujours humiliée, on augmenta la puissance de Massinisse, son ennemi éternel.
Après l’abaissement des Carthaginois, Rome n’eut presque plus que de petites guerres et de grandes victoires, au lieu qu’auparavant elle avait eu de petites victoires et de grandes guerres.
Il y avait dans ces temps-là comme deux mondes séparés : dans l’un combattaient les Carthaginois et les Romains ; l’autre était agité par des querelles qui duraient depuis la mort d’Alexandre ; on n’y pensait point à ce qui se passait en Occident [66] ; car, quoique Philippe, roi de Macédoine, eût fait un traité avec Annibal, il n’eut presque point de suite, et ce prince, qui n’accorda aux Carthaginois que de très faibles secours, ne fit que témoigner aux Romains une mauvaise volonté inutile.
Lorsqu’on voit deux grands peuples se faire une guerre longue et opiniâtre, c’est souvent une mauvaise politique de penser qu’on peut demeurer spectateur tranquille : car celui des deux peuples qui est le vainqueur entreprend d’abord de nouvelles guerres, et une nation de soldats va combattre contre des peuples qui ne sont que citoyens.
Ceci parut bien clairement dans ces temps-là : car les Romains eurent à peine dompté les Carthaginois qu’ils attaquèrent de nouveaux peuples et parurent dans toute la terre pour tout envahir.
Il n’y avait pour lors dans l’Orient que quatre puissances capables de résister aux Romains : la Grèce et les royaumes de Macédoine, de Syrie et d’Égypte. Il faut voir quelle était la situation de ces deux premières puissances, parce que les Romains commencèrent par les soumettre.
Il y avait dans la Grèce trois peuples considérables ; les Étoliens, les Achaïens et les Béotiens ; c’étaient des associations de villes libres, qui avaient des assemblées générales et des magistrats communs. Les Étoliens étaient belliqueux, hardis, téméraires, avides du gain, toujours libres de leur parole et de leurs serments, enfin, faisant la guerre sur la terre comme les pirates la font sur la mer. Les Achaïens étaient sans cesse fatigués par des voisins ou des défenseurs incommodes [67]. Les Béotiens, les plus épais de tous les Grecs, prenaient le moins de part qu’ils pouvaient aux affaires générales : uniquement conduits par le sentiment présent du bien et du mal, ils n’avaient pas assez d’esprit pour qu’il fût facile aux orateurs de les agiter ; et, ce qu’il y avait d’extraordinaire, leur république se maintenait dans l’anarchie même [68].
Lacédémone avait conservé sa puissance, c’est-à-dire cet esprit belliqueux que lui donnaient les institutions de Lycurgue. Les Thessaliens étaient en quelque façon asservis par les Macédoniens. Les rois d’Illyrie avaient déjà été extrêmement abattus par les Romains. Les Acarnaniens et les Athamanes étaient ravagés tour à tour par les forces de la Macédoine et de l’Étolie. Les Athéniens, sans forces par eux-mêmes et sans alliés [69], n’étonnaient plus le monde que par leurs flatteries envers les rois, et l’on ne montait plus sur la tribune où avait parlé Démosthène, que pour proposer les décrets les plus lâches et les plus scandaleux.
D’ailleurs, la Grèce était redoutable par sa situation, la force, la multitude de ses villes, le nombre de ses soldats, sa police, ses mœurs, ses lois : elle aimait la guerre, elle en connaissait l’art, et elle aurait été invincible si elle avait été unie.
Elle avait bien été étonnée par le premier Philippe, Alexandre et Antipater, mais non pas subjuguée, et les rois de Macédoine, qui ne pouvaient se résoudre à abandonner leurs prétentions et leurs espérances, s’obstinaient à travailler à l’asservir.
La Macédoine était presque entourée de montagnes inaccessibles ; les peuples en étaient très propres à la guerre, courageux, obéissants, industrieux, infatigables, et il fallait bien qu’ils tinssent ces qualités-là du climat, puisque encore aujourd’hui les hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l’empire des Turcs.
La Grèce se maintenait par une espèce de balance : les Lacédémoniens étaient, pour l’ordinaire, alliés des Étoliens, et les Macédoniens l’étaient des Achaïens ; mais, par l’arrivée des Romains, tout équilibre fut rompu.
Comme les rois de Macédoine ne pouvaient pas entretenir un grand nombre de troupes [70], le moindre échec était de conséquence ; d’ailleurs, ils pouvaient difficilement s’agrandir, parce que, leurs desseins n’étant pas inconnus, on avait toujours les yeux ouverts sur leurs démarches, et les succès qu’ils avaient dans les guerres entreprises pour leurs alliés étaient un mal que ces mêmes alliés cherchaient d’abord à réparer.
Mais les rois de Macédoine étaient ordinairement des princes habiles. Leur monarchie n’était pas du nombre de celles qui vont par une espèce d’allure donnée dans le commencement : continuellement instruits par les périls et par les affaires, embarrassés dans tous les démêlés des Grecs, il leur fallait gagner les principaux des villes, éblouir les peuples, et diviser ou réunir les intérêts ; enfin, ils étaient obligés de payer de leur personne à chaque instant.
Philippe, qui, dans le commencement de son règne, s’était attiré l’amour et la confiance des Grecs par sa modération, changea tout à coup : il devint un cruel tyran dans un temps où il aurait dû être juste par politique et par ambition [71]. Il voyait, quoique de loin, les Carthaginois et les Romains, dont les forces étaient immenses ; il avait fini la guerre à l’avantage de ses alliés et s’était réconcilié avec les Étoliens. Il était naturel qu’il pensât à unir toute la Grèce avec lui pour empêcher les étrangers de s’y établir ; mais il l’irrita, au contraire, par de petites usurpations, et, s’amusant à discuter de vains intérêts, quand il s’agissait de son existence, par trois ou quatre mauvaises actions, il se rendit odieux et détestable à tous les Grecs.
Les Étoliens furent les plus irrités, et les Romains, saisissant l’occasion de leur ressentiment, ou plutôt de leur folie, firent alliance avec eux, entrèrent dans la Grèce, et l’armèrent contre Philippe.
Ce prince fut vaincu à la journée des Cynocéphales, et cette victoire fut due en partie à la valeur des Étoliens. Il fut si fort consterné qu’il se réduisit à un traité qui était moins une paix qu’un abandon de ses propres forces : il fit sortir ses garnisons de toute la Grèce, livra ses vaisseaux, et s’obligea de payer mille talents en dix années.
Polybe, avec son bon sens ordinaire, compare l’ordonnance des Romains avec celle des Macédoniens, qui fut prise par tous les rois successeurs d’Alexandre. Il fait voir les avantages et les inconvénients de la phalange et de la légion ; il donne la préférence à l’ordonnance romaine, et il y a apparence qu’il a raison, si l’on en juge par tous les événements de ces temps-là [72].
Ce qui avait beaucoup contribué à mettre les Romains en péril dans la seconde guerre punique, c’est qu’Annibal arma d’abord ses soldats à la romaine. Mais les Grecs ne changèrent ni leurs armes ni leur manière de combattre ; il ne leur vint point dans l’esprit de renoncer à des usages avec lesquels ils avaient fait de si grandes