Le Spectateur Français

 

Première feuille

29 mai 1721

Lecteur, je ne veux point vous tromper, et je vous avertis d'avance que ce n'est point un auteur que vous allez lire ici. Un auteur est un homme, à qui dans son loisir, il prend une envie vague de penser sur une ou plusieurs matières; et l'on pourrait appeler cela réfléchir à propos de rien. Ce genre de travail nous a souvent produit d'excellentes choses, j'en conviens; mais pour l'ordinaire, on y sent plus de souplesse d'esprit que de naïveté et de vérité; du moins est-il vrai de dire qu'il y a toujours je ne sais quel goût artificiel dans la liaison des pensées auxquelles on s'excite. Car enfin, le choix de ces pensées est alors purement arbitraire, et c'est là réfléchir en auteur. Ne serait-il pas plus curieux de nous voir penser en hommes? En un mot, l'esprit humain, quand le hasard des objets ou l'occasion l'inspire, ne produirait-il pas des idées plus sensibles et moins étrangères à nous qu'il n'en produit dans cet exercice forcé qu'il se donne en composant?

Pour moi, ce fut toujours mon sentiment; ainsi je ne suis point auteur, et j'aurais été, je pense, fort embarrassé de le devenir. Quoi! donner la torture à son esprit pour en tirer des réflexions qu'on n'aurait point, si l'on ne s'avisait d'y tâcher; cela me passe, je ne sais point créer, je sais seulement surprendre en moi les pensées que le hasard me fait, et je serais fâché d'y mettre rien du mien. Je n'examine pas si celle-ci est fine, si celle-ci l'est moins; car mon dessein n'est de penser ni bien ni mal, mais simplement de recueillir fidèlement ce qui me vient d'après le tour d'imagination que me donnent les choses que je vois ou que j'entends, et c'est de ce tour d'imagination, ou pour mieux dire de ce qu'il produit, que je voudrais que les hommes nous rendissent compte, quand les objets les frappent.

Peut-être, dira-t-on, ce qu'ils imagineraient alors nous ennuierait-il? Et moi, je n'en crois rien; serait-ce qu'il y aurait moins d'esprit, moins de délicatesse, ou moins de force dans les idées de ce genre? Point du tout. Il y régnerait seulement une autre sorte d'esprit, de délicatesse et de force, et cette autre sorte-là vaudrait bien celle qui naît du travail et de l'attention.

Tout ce que je dis là n'est aussi qu'une réflexion que le hasard m'a fournie. Voici comment.

Je viens de voir un homme qui attendait un grand seigneur dans sa salle; je l'examinais parce que je lui trouvais un air de probité, mêlé d'une tristesse timide; sa physionomie et les chagrins que je lui supposais m'intéressaient en sa faveur. Hélas! disais-je en moi-même, l'honnête homme est presque toujours triste, presque toujours sans biens, presque toujours humilié; il n'a point d'amis, parce que son amitié n'est bonne à rien; on dit de lui: C'est un honnête homme, mais ceux qui le disent, le fuient, le dédaignent, le méprisent, rougissent même de se trouver avec lui; et pourquoi? C'est qu'il n'est qu'estimable.

En faisant cette réflexion, je voyais dans la même salle des hommes d'une physionomie libre et hardie, d'une démarche ferme, d'un regard brusque et aisé; je leur devinais un coeur dur, à travers l'air tranquille et satisfait de leur visage; il n'y avait pas jusqu'à leur embonpoint qui ne me choquât. Celui-ci, disais-je, est vêtu simplement; mais dans un goût de simplicité garant de son opulence; et l'on voit bien à son habit, que son équipage et ses valets l'attendent à la porte.

L'or et l'argent brillent sur les habits de cet autre. Ne rougit-il pas d'étaler sur lui plus de biens que je n'ai de revenu? Non, disais-je, il n'en rougit point.

Je fais le philosophe ici; mais si j'avais affaire à lui, je verrais s'il a tort de s'habiller ainsi, et si ses habits superbes ne reprendraient pas sur mon imagination les droits que ma morale leur dispute.

C'était donc dans de pareilles pensées que je m'amusais avec moi-même, quand le grand seigneur vint dans la salle. L'homme, pour qui je m'intéressais, ne se présenta à lui que le dernier. Sa discrétion n'était pas sans mystère; c'est que son visage indignent n'était pas de mise avec celui de tant de gens heureux.

Enfin, il s'avança, mais le grand seigneur sortait déjà de la salle quand il l'aborda. Il le suivit donc du mieux qu'il put, car l'autre marchait à grands pas; je voyais mon homme essoufflé tâcher de vaincre, à force de poitrine, la difficulté de s'exprimer en marchant trop vite; mais il avait beau faire, il articulait fort mal. Quand on demande des grâces aux puissants de ce monde, et qu'on a le coeur bien placé, on a toujours l'haleine courte.

J'entendis le grand seigneur lui répondre, mais sans le regarder, et prêt de monter en carrosse; la moitié de sa réponse se perdit dans le mouvement qu'il fit pour y monter. Un laquais de six pieds vint fermer la portière; et le carrosse avait déjà fait plus de vingt pas, que mon homme avait encore le col tendu pour entendre ce que le seigneur lui avait dit.

Supposons à présent que cet homme ait de l'esprit. Croyez-vous en vérité que ce qu'il sent en se retirant ne valût pas bien ce que l'auteur le plus subtil pourrait imaginer dans son cabinet en pareil cas? Allez l'interroger, demandez-lui ce qu'il pense de ce grand seigneur. Il vient d'en essuyer cette distraction hautaine que donne à la plupart de ses pareils le sentiment gigantesque qu'ils ont d'eux-mêmes. Ce seigneur, par un ton de voix indiscret et sans miséricorde, vient d'instruire toute la salle que cet honnête homme est sans fortune. Quel est encore une fois l'auteur dont les idées ne soient de pures rêveries en comparaison des sentiments qui vont saisir notre infortuné?

Grands de ce monde! si les portraits qu'on a fait de vous dans tant de livres étaient aussi parlants que l'est le tableau sous lequel il vous envisage, vous frémiriez des injures dont votre orgueil contriste, étonne et désespère la généreuse fierté de l'honnête homme qui a besoin de vous. Ces prestiges de vanité qui vous font oublier qui vous êtes, ces prestiges se dissiperaient, et la nature soulevée, en dépit de toutes vos chimères, vous ferait sentir qu'un homme, quel qu'il soit, est votre semblable. Vous vous amusez dans un auteur des traits ingénieux qu'il emploie pour vous peindre. Le langage de l'homme en question vous corrigerait, son coeur, dans ses gémissements, trouverait la clef du vôtre; il y aurait dans ses sentiments une convenance infaillible avec les sentiments d'humanité, dont vous êtes encore capables, et qu'interrompent vos illusions.

Je conclus donc du plus au moins, en suivant mon principe: Oui! je préférerais toutes les idées fortuites que le hasard nous donne à celles que la recherche la plus ingénieuse pourrait nous fournir dans le travail.

Enfin, c'est ainsi que je pense, et j'ai toujours agi conséquemment; je suis né de manière que tout me devient une matière de réflexion; c'est comme un philosophie de tempérament que j'ai reçue, et que le moindre objet met en exercice.

Je ne destine aucun caractère à mes idées; c'est le hasard qui leur donne le ton; de là vient qu'une bagatelle me jette quelquefois dans le sérieux, pendant que l'objet le plus grave me fait rire; et quand j'examine, après, le parti que mon imagination a pris, je vois souvent qu'elle ne s'est point trompée.

Quoi qu'il en soit, je souhaite que mes réflexions puissent être utiles. Peut-être le seront-elles; et ce n'est que dans cette vue que je les donne, et non pour éprouver si l'on me trouvera de l'esprit. Si j'en ai, je crois en vérité que personne ne le sait, car je n'ai jamais pris la peine de soutenir une conversation, ni de défendre mes opinions, et cela par une paresse insurmontable. D'ailleurs, mon âge avancé, mes voyages, la longue habitude de ne vivre que pour voir et que pour entendre, et l'expérience que j'ai acquise, ont émoussé mon amour-propre sur mille petits plaisirs de vanité, qui peuvent amuser les autres hommes; de sorte que si mes amis venaient me dire que je passe pour un bel esprit, je ne sens pas en vérité que j'en fusse plus content de moi-même; mais si je voyais que quelqu'un eût fait quelque profit en lisant mes réflexions, se fût corrigé d'un défaut, oh! cela me toucherait, et ce plaisir-là serait encore de ma compétence.

Au reste, on ne doit s'attendre dans mes réflexions qu'à des discours généraux. Il ne m'est jamais venu dans l'esprit ni rien de malin ni rien de trop libre. Je hais tout ce qui s'écarte des bonnes moeurs. Je suis né le plus humain de tous les hommes, et ce caractère a toujours présidé sur toutes mes idées.

À l'âge de dix-sept ans, je m'attachai à une jeune demoiselle, à qui je dois le genre de vie que j'embrassai. Je n'étais pas mal fait alors, j'avais l'humeur douce et les manières tendres. La sagesse que je remarquais dans cette fille m'avait rendu sensible à sa beauté. Je lui trouvais d'ailleurs tant d'indifférence pour ses charmes, que j'aurais juré qu'elle les ignorait. Que j'étais simple dans ce temps-là! Quel plaisir! disais-je en moi-même, si je puis me faire aimer d'une fille qui ne souhaite pas d'avoir des amants, puisqu'elle est belle sans y prendre garde, et que, par conséquent, elle n'est pas coquette. Jamais je ne me séparais d'elle que ma tendre surprise n'augmentât de voir tant de grâces dans un objet qui ne s'en estimait pas davantage. Etait-elle assise ou debout? parlait-elle ou marchait-elle? il me semblait toujours qu'elle n'y entendait point finesse, et qu'elle ne songeait à rien moins qu'à être ce qu'elle était.

Un jour qu'à la campagne je venais de la quitter, un gant que j'avais oublié fit que je retournai sur mes pas pour aller chercher; j'aperçus la belle de loin, qui se regardait dans un miroir, et je remarquai, à mon grand étonnement, qu'elle s'y représentait à elle-même dans tous les sens où durant notre entretien j'avais vu son visage; et il se trouvait que ses airs de physionomie que j'avais cru si naïfs n'étaient, à les bien nommer, que des tours de gibecière; je jugeais de loin que sa vanité en adoptait quelques-uns, qu'elle en réformait d'autres; c'était de petites façons, qu'on aurait pu noter, et qu'une femme aurait pu apprendre comme un air de musique. Je tremblai du péril que j'aurais couru si j'avais eu le malheur d'essuyer encore de bonne foi ses friponneries, au point de perfection où son habileté les portait; mais je l'avais crue naturelle et ne l'avais aimée que sur ce pied-là; de sorte que mon amour cessa tout d'un coup, comme si mon coeur ne s'était attendri que sous condition. Elle m'aperçut à son tour dans son miroir, et rougit. Pour moi, j'entrai en riant, et ramassant mon gant: Ah! Mademoiselle, je vous demande pardon, lui dis-je, d'avoir mis jusqu'ici sur le compte de la nature des appas dont tout l'honneur n'est dû qu'à votre industrie. Qu'est-ce que c'est? que signifie ce discours? me répondit-elle. Vous parlerai-je plus franchement? lui dis-je, je viens de voir les machines de l'Opéra. Il me divertira toujours, mais il me touchera moins. Je sortis là-dessus, et c'est de cette aventure que naquit en moi cette misanthropie qui ne m'a point quitté, et qui m'a fait passer ma vie à examiner les hommes, et à m'amuser de mes réflexions.

 

Deuxième feuille

12 janvier 1722

Les austérités des fameux anachorètes de la Thébaïde, les supplices ingénieux qu'ils inventaient contre eux-mêmes pour tourmenter la nature; cette mort toujours nouvelle, toujours douloureuse qu'ils donnaient à leurs sens; tout cela, joint à l'horreur de leurs déserts, ne composait peut-être pas la valeur des peines que peut éprouver une femme du monde jeune, aimable, aimée, et qui veut être vertueuse.

Ce que je dis là paraîtra sans doute ridicule à bien des gens. Un anachorète! s'écriera-t-on, un homme atténué, mourant, épuisé de jeûnes et de veilles! un homme!... mais ce n'est plus un homme; ce n'en sont plus que les ruines. Jugez de ses souffrances par leurs effets; jugez de ses combats par la désolation du champ de bataille; que deviendra votre parallèle?

Vous nous parlez d'une jeune femme aimable; et ce sont des yeux brillants, c'est une santé, ce sont des appas nés du sein de la mollesse et de l'oisiveté; c'est l'ouvrage de la plus profane complaisance pour soi-même que vous comparez à l'ouvrage de la rupture la plus sévère avec ses sens. Depuis quand le duvet est-il plus fatigant que la dure? Depuis quand celui qui dort à son aise est-il plus malade que celui qui veille presque toujours? Quoi! se nourrir délicieusement, agacer son appétit par une abstinence industrieuse sera plus pénible que mourir de faim!

Voilà ce qu'on peut me dire; voilà la déclamation qu'on peut faire contre mon sentiment. Peut-être m'aurait-il paru ridicule à moi-même, il n'y a qu'une heure; mais, lisez la lettre que je vais rapporter; c'est cette lettre qui a débauché mon jugement. Un de mes amis, dont je suis le confident, vient de me la donner; il l'a reçue d'une jeune dame dont il est éperdument amoureux; lisez-la; elle argumentera mieux que moi contre vous.

Vous m'aimez, monsieur, et quand vous ne me l'auriez pas dit tant de fois, je n'en serais pas moins persuadée. Oui, vous m'aimez; je le savais même avant que vous me l'eussiez avoué. Je vous examinais quelquefois sans le vouloir; et je vous trouvais comme il me semblait qu'on devait être, quand on aimait. Hélas! je ne savais pas encore que je souhaitais alors de vous trouver comme vous étiez. Juste Ciel! moi, qui n'avais jamais eu d'amour, comment pénétrais-je celui que vous me cachiez? Comment étais-je sûre que je ne me trompais pas? Et d'où vient que je ne m'apercevais pas que je vous aimais moi-même? Le voilà, cet aveu que vous demandiez tant; voilà ce mot si important à votre bonheur, et que je n'osai prononcer dans notre dernier entretien. Hélas! vous n'en aviez pas besoin non plus, et j'étais folle de n'oser vous dire ce que vous voyiez si clairement. Pour un aveu que vous refusait ma bouche, combien ma complaisance pour vos discours vous en prodiguait-elle? Souvenez-vous de vos caresses. Il est vrai qu'elles étaient innocentes; mais je m'en défendais mal. Et n'était-ce pas vous les rendre? N'importe, soyez content, je vous aime. Et tout inutile qu'il est de vous le dire, je m'en étais fait une honte, et je vous la sacrifie. Je me flattais de n'avoir pas encore violé mon devoir, tant que cet aveu restait à faire. Malheureuse illusion! qu'était devenue ma raison? J'aimais et je ne m'en embarrassais pas. Je regardais cela comme rien; je me croyais toujours vertueuse, seulement pour n'avoir pas dit que je ne l'étais plus. Je dois ma tendresse à mon mari; cependant, au moment où je parle, elle est tout à vous. Juste Ciel! pourquoi faut-il que ce soit un crime? Que dis-je? cruel que vous êtes! voyez le désordre que vous avez porté dans mon coeur; voyez ce que je deviendrais, si je continuais à vous voir. Je ne vous cèle rien; car enfin, dans l'état où je suis, j'ai besoin de vous parler sans retenue; ma faiblesse a besoin de se répandre; c'est un crime encore, mais il m'est nécessaire; je serais trop exposée, si je voulais combattre tous les mouvements qui me viennent. Je vous découvre mon état. Cette satisfaction coupable que je me donne rendra peut-être ma passion moins pesante. Ma passion! Justes dieux! n'êtes vous pas étonné vous-même de ce que vous lisez? Vous qui n'osiez me déclarer votre amour, qui m'en avez fait l'aveu avec tant de crainte, qui m'en entreteniez avec tant de respect, qui ne me demandiez le mien qu'en tremblant, me reconnaissez-vous? Je n'avais rien à me reprocher; j'avais lieu d'être contente de moi. Vous m'estimiez, je m'estimais moi-même. Je vivais en repos et dans l'innocence. Où sont tous ces biens-là? Vous m'aimez, et vous me les avez ôtés; et vous voulez que je vous aime; et vous dites que vous seriez heureux si je vous aimais! Quel étrange bonheur vous proposez-vous? Mes égarements et la perte de ma vertu vous rendront donc heureux! et vous appelez cela m'aimer! Voilà les sentiments que vous voulez que je récompense. Ah! juste Ciel! qu'est-ce que c'est qu'un amant? La haine du plus mortel ennemi me ferait-elle autant de mal que vous m'en souhaitez? Eh bien! je suis dans le trouble, dans la douleur, dans les larmes. Mon mari m'est presque odieux; ce qui me reste de vertu, presque insupportable; je suis digne de compassion; je vous en ferai sans doute à vous-même; en est-ce assez? êtes-vous heureux? Non, vous vous plaindrez encore. Mon malheur n'est pas au point où vous le voudriez; vous aspirez à me rendre encore plus méprisable, et vous avez raison. Je suis bien digne de l'outrage que me font vos desseins; mais, que fais-je? d'où vient vous rendre compte de ce que je sens? D'où vient que j'entre avec tant d'abondance dans un détail si honteux? D'où vient qu'il m'entraîne? Il est pourtant vrai que je me repens sincèrement d'avoir blessé mon devoir. Hélas! est-il bien vrai que je m'en repente? Eh! comment m'en assurer? Puis-je rien démêler dans mon coeur? Je veux me chercher, et je me perds. Comment, avec tant d'amour, puis-je savoir si je me repens d'aimer? Je renonce à vous, et je vous regrette. Je veux vous ôter toute espérance, et j'ai peur que vous croyiez que je ne vous aime point; enfin, de quelque côté que je me tourne, tout est péril pour moi; et la confusion où je suis de ma faiblesse, et les efforts que je fais pour la combattre, et la résolution de ne vous plus voir; tout est empoisonné, tout devient amour dès que j'y songe. Oh! Ciel! que je suis égarée! Qu'une femme à ma place est à plaindre d'avoir pris de l'amour! Quelle punition pour elle que le plaisir qu'il lui fait! Grâce au Ciel! j'y renonce, à ce plaisir; je le déteste; je vais redevenir vertueuse; je retrouverai le plaisir que j'avais à l'être. Oui! monsieur, mon parti est pris; je ne vous verrai plus. Il ne fallait que deux mots pour vous l'écrire, et je n'avais pas dessein de vous en marquer davantage; mais je l'ai tenté inutilement dans quatre lettres que j'ai toutes rebutées. Voici la moins honteuse pour moi, que je vous envoie; c'est presque vous les envoyer toutes, que vous avouer que je les ai écrites; mais après ce qui m'est échappé dans celle que vous lisez, je ne puis guère me faire de nouveaux affronts. D'ailleurs, puisque je ne vous verrai plus et que je rentre dans mon devoir, les peines que je vais souffrir satisferont bien à mes fautes. Mais ne finirai-je jamais? Ce que je dis ne ressemble point à ce que je veux dire. Je pense que je ne veux plus aimer, et toujours je répète que j'aime. N'importe, n'espérez rien d'un sentiment involontaire; ce n'est plus moi qui aime; je ne suis plus coupable; peut-être je ne l'ai jamais été; c'est vous qui l'étiez, c'est la faiblesse que vous m'aviez donnée, c'est mon coeur qui ne dépendait plus de moi. Aujourd'hui tout cela m'est étranger; aujourd'hui je romps avec ce coeur lâche, avec cette faiblesse, avec mon séducteur , enfin, avec vous. Vous n'en serez pas persuadé, et vous allez prendre ce que je dis pour de l'emportement et du trouble; vous vous trompez; ma résolution ne vient pas d'être formée. Vous savez que ma mère demeure ici; vous connaissez son caractère. Hier au matin, je lui confiai ma situation; elle en frémit, autant qu'il m'était nécessaire. Ainsi, voilà sa vertu dans les intérêts de mon devoir. Le soir, mon mari et moi, nous parlâmes de vous. Il fit votre éloge, et ce fut un coup de poignard pour moi. Lui, qui vous estime tant, mérite-t-il de se tromper si cruellement sur votre compte? Jetons tous deux les yeux sur nous. Que de devoirs violés de part et d'autre! Perfides que nous sommes! nous nous serions aimés; sans doute nous serions-nous jurés de nous aimer toujours! Ah! monsieur, à qui devais-je plus de fidélité qu'à mon mari? A qui, vous, en deviez-vous plus qu'à l'honneur? Vous auriez trahi votre ami, j'aurais trahi mon époux; ne voyez-vous pas qu'enfin, nous nous serions trahis tous deux? Vous n'auriez donc aimé qu'une femme indigne, et je n'aurais aimé qu'un malhonnête homme. Juste Ciel! cette réflexion m'attendrit sur vous, et je ne me reproche point le mouvement de tendresse qui me vient ici. Vous êtes naturellement vertueux; quel malheur que vous cessassiez de l'être! Et ce malheur, voudriez-vous qu'il fût mon ouvrage? Voilà ce que je sens, rendez-moi tendresse pour tendresse. Que la vôtre, à présent, ressemble à la mienne; vous avez les mêmes réflexions à faire sur moi; c'est la même horreur à envisager pour nous deux. Je suis née vertueuse aussi bien que vous; auriez-vous le courage de m'ôter ma vertu? M'ôter ma vertu! l'amour même, dans une âme comme la vôtre, est-il compatible avec cette idée-là? Je sais bien que dans la suite, nous aurons quelque peine à penser toujours de même; mais j'y ai pourvu: j'ai fait remarquer à mon mari que vous veniez souvent ici, et que vos visites, toutes innocentes qu'elles étaient, pouvaient nuire à une femme de mon âge. Il vous le dira, il me l'a promis; prenez votre parti là-dessus. Si je vous revois encore chez moi, mon mari saura que je vous aime. J'y suis résolue. J'en perdrai peut-être et son estime et son amour; mais, pour les mériter, il faut me résoudre à les perdre, et si ce n'est encore assez, j'instruirai tous mes amis de ma faiblesse: ils seront autant de barrières que je mettrai entre vous et moi. Voilà des extrémités où assurément vous êtes incapable de me réduire; il me suffit de vous les montrer. Je ne vous demande ni votre souvenir ni votre oubli: je suis encore trop faible pour oser m'examiner là-dessus; et je ne veux pas savoir lequel des deux je souhaiterais. Pour moi, je vais tâcher de vous oublier; je ne suis point obligée d'y réussir; mais je suis obligée de faire, toute ma vie, ce que je pourrai pour cela, et je vais remplir mes devoirs: je ne vous verrai plus, adieu.

Mon ami, après m'avoir lu cette lettre, me dit qu'il y avait fait réponse au gré de la vertu de cette dame, et qu'il partait le lendemain pour sa province.

 

Troisième feuille

27 janvier 1722

Je sortais, il y a quelques jours, de la Comédie, où j'avais été voir Romulus qui m'avait charmé; et je disais en moi-même: On dit communément l'élégant Racine et le sublime Corneille. Quelle épithète donnera-t-on à cet homme-ci? Je n'en sais rien; mais il est beau de les avoir méritées toutes deux.

J'étais donc profondément occupé de cette tragédie, de l'élévation sensée des idées de l'auteur, de la continuité de cette élévation. J'aimais dans la fierté de Tatius cette rudesse des premiers temps, ce courage inaccessible aux conseils de la nécessité, et digne alors d'un roi légitime, qui savait être plus vertueux que raisonnable. J'aimais à voir Hersilie ressembler dans son espèce à son père, se punir d'aimer en secret Romulus en lui montrant de la haine, et peut-être, le maltraiter plus que s'il lui avait été indifférent; avouer enfin son amour. Mais, disais-je en moi-même, que devient cet aveu, placé comme il l'est? C'est une exposition rapide de tous les sacrifices qu'elle a faits de ses mouvements à sa vertu; c'est un torrent de tous les sentiments qu'elle avait retenus; c'est le salut de son père et de son amant; et cet amant, quel est-il? Quel est son caractère? C'est toute la vertu, toute la générosité possible, tour à tour maîtresse et dépendante du libertinage des sentiments d'un jeune homme, et d'un jeune homme chef de bandits illustres.

C'était là les pensées qui m'occupaient, lorsqu'en descendant l'escalier de la Comédie, je me sentis arrêté par une dame plus âgée que moi, et avec qui je suis sur le pied d'un ami de trente ans. Vieux rêveur, me dit-elle, en me tirant par la manche, voulez-vous venir souper chez moi? Soit, mon ancienne! lui répondis-je. Notre tête-à-tête ne sera point de mauvais exemple; nous trouverons compagnie, me dit-elle. Là-dessus, nous tâchâmes de percer la foule et de sortir; nous eûmes de la peine à en venir à bout.

Pendant les petites pauses que nous étions obligés de faire par intervalle, mon esprit pensif s'exerçait à son ordinaire. Je regardais passer le monde; je ne voyais pas un visage qui ne fût accommodé d'un nez, de deux yeux et d'une bouche; et je n'en remarquais pas un sur qui la nature n'eût ajusté tout cela dans un goût différent.

J'examinais donc tous ces porteurs de visages, hommes et femmes. Je tâchais de démêler ce que chacun pensait de son lot, comment il s'en trouvait. Par exemple, s'il y en avait quelqu'un qui prît le sien en patience, faute de pouvoir faire mieux; mais je n'en découvris pas un dont la contenance ne me dît: Je m'y tiens. J'en voyais cependant, surtout des femmes, qui n'auraient pas dû être contentes, et qui auraient pu se plaindre de leur partage, sans passer pour trop difficiles; il me semblait même qu'à la rencontre de certains visages mieux traités, elles avaient peu d'être obligées d'estimer moins le leur. L'âme souffrait; aussi l'occasion était-elle chaude! jouir d'une mine qu'on a jugée la plus avantageuse! qu'on ne voudrait pas changer pour une autre, et voir devant ses yeux un maudit visage qui vient chercher noise à la bonne opinion que vous avez du vôtre; qui vous présente hardiment le combat, et qui vous jette dans la confusion de douter un moment de la victoire; qui voudrait enfin accuser d'abus le plaisir qu'on a de croire sa physionomie sans reproche et sans pair: ces moments-là sont périlleux! Je lisais tout l'embarras du visage insulté; mais cet embarras ne faisait que passer. Celle à qui appartenait ce visage se tirait à merveille de ce mauvais pas; et cela, sans doute, par une admirable dextérité d'amour-propre; une fière sécurité revenait sur sa mine; il s'y peignait un air de distraction dédaigneuse, qui punissait le visage altier de la vanité de son étalage; mais qui l'en punissait habilement, et qui disait à la rivale qu'on n'avait pas seulement pris garde à elle.

Mais, disais-je en moi-même, de quel expédient de vanité peut se servir une femme laide, pour entrer, de la meilleure foi du monde, en concurrence avec une femme aimable et belle? Si elle a la bouche mal faite, ou si vous voulez, le nez trop long ou trop court, ce nez, quand elle le regarde, se raccourcit-il, ou s'allonge-t-il? Non, ce n'est pas cela, me répondis-je.

Quand une femme se regarde dans son miroir, son nez reste fait comme il est; mais elle n'a garde d'aller fixer son attention sur ce nez, avec qui, pour lors, sa vanité ne trouverait pas son compte; ses yeux glissent seulement dessus, et c'est tout son visage à la fois, ce sont tous ses traits qu'elle regarde, et non pas ce nez infortuné qu'elle esquive, en l'enveloppant dans une vue générale; et de cette façon même, il y aurait bien du malheur si, tout laid qu'il est, il ne devient piquant, à la faveur des services que lui rendent les autres traits qu'on lui associe; bien plus, ces autres trait n'obligent pas un ingrat; et ce nez, devenu plus honorable, les accompagne à son tour de fort bonne grâce. Mais ces autres traits seront peut-être difformes. Qu'importe? plusieurs difformités de visages jointes ensemble, regardées en bloc, maniées et travaillées par une femme qui leur cherche un joli point de vue, en dépit qu'ils en aient, prennent une bonne contenance, et forment aux yeux de la coquette un tout qui l'enchante, qui lui paraît préférable à ce tas de beautés fades qu'elle voit souvent à d'autres femmes. Et c'est avec ce visage de la composition de sa vanité qu'une femme laide ose lutter avec un beau visage de la composition de la nature. Et qui le croirait? quelquefois, cela lui réussit.

Les femmes n'étaient pas les seules qui me divertissaient, et je trouvais nos jeunes gens tout aussi amusants qu'elles.

Dans le nombre de ceux-ci, j'en voyais qui semblaient se remuer, étonnés de la noblesse de leur figure, et qui certainement comptaient sur un égal étonnement dans les autres. Ils étaient vains, mais très sérieusement vains, et comme chargés de l'obligation de l'être: je les interprétais. Quand on est fait comme je suis, pensait apparemment chacun d'eux, on laisse agir à l'aise le sentiment qu'on a de ses avantages, en marchant superbement: Moi, je vais mon pas; ma figure est un fardeau de grâces nobles, imposantes, et qui demande tout le recueillement de celui qui la porte. Qu'en dites-vous, hommes étonnés? Qui de vous songe à faire quelque chicane à ce maintien? Qui de vous n'avouera pas qu'il me sied bien de me rendre justice? N'est-il pas vrai que je vous surprends, et que la critique est muette à mon aspect? Gare! Reculez-vous! Vous empêchez le jeu de mes mouvements; vous ne voyez mon geste qu'à demi. Place au phénomène de la nature! Humiliez-vous, figures médiocres ou belles; car c'est tout un, et vous êtes toutes au même rang auprès de la mienne.

Ce petit discours que je fais tenir à nos jeunes gens, on le regardera comme une plaisanterie de ma part. Je ne dis pas qu'ils pensent très distinctement ce que je leur fais penser; mais tout cela est dans leur tête, et je ne fais que débrouiller le chaos de leurs idées: j'expose en détail ce qu'ils sentent en gros; et voilà, pour ainsi dire, la monnaie de la pièce.

Après tout cela, je vais faire un aveu bien singulier; c'est que moi, qui démêlais leurs idées, qui développais leur orgueil, peu s'en fallait que je ne disse: Ils ont raison. A la lettre, la hardiesse de leur vanité, soutenue d'une belle figure, m'en imposait; je m'amusais à les trouver bien faits; et voilà comme nous sommes tous; de grandes qualités dans un homme, un grand rang, un grand pouvoir, sont toujours auprès de nous le passeport de ses défauts; et dans le fond, c'est fort bien fait à nous d'être comme cela; c'est le lien de la société des hommes que cet éblouissement de notre raison, que cette indulgence favorable aux faiblesses de ceux qui nous priment, et de qui nous sommes les inférieurs de façon ou d'autre.

Je continuais mes remarques sur cette foule de monde qui nous arrêtait à la porte, lorsqu'enfin nous eûmes le passage libre. J'allai donc souper chez la personne avec qui j'étais. Nous y trouvâmes son frère avec une jeune dame et un jeune cavalier, de fort bonne façon tous deux. Je vis bien pendant le repas qu'ils avaient envie de se plaire l'un à l'autre; et moi, qui ne suis plus d'âge à plaire à personne, je pris le parti de m'amuser du petit spectacle qu'ils m'allaient donner. A les entendre parler, je commençai d'abord par sentir qu'ils altéraient le son naturel de leur voix, pour y couler du gracieux, et qu'en prononçant, il n'y avait pas jusqu'aux mouvements de leur bouche qu'ils ne voulussent assortir avec leurs tendres idées. J'aimerais mieux travailler, toute une journée, comme un crocheteur que d'essuyer, deux heures seulement, la fatigue qu'ils se donnaient, pour imaginer un caractère d'action qui jetât du goût dans les bras, dans les mains, dans la tête, dans les habits même. Je n'eus pas le temps de voir toute la comédie: le frère de la dame, après le repas, me pria d'écouter la traduction qu'il avait faite d'un manuscrit espagnol, où, entre autres choses, il me lut un songe dont je suis d'avis de donner ici le commencement; je dis mal ce n'est qu'une introduction au songe. C'est un jeune seigneur espagnol qui parle.

Chacun croit les usages de son pays les meilleurs et les plus sensés. Il y avait déjà quelque temps que j'étais dans les Gaules, quand un Français que j'avais vu en Italie vint me voir. Nous allâmes souper ensemble. Après le repas, notre conversation roula sur l'amour. Il me fit un portrait des manières d'aimer de son pays, et je lui peignis l'espèce d'amour qui régnait dans le nôtre. Ce sujet fut, entre nous, une matière de dispute assez amusante. Nous examinions à qui des deux amours il fallait donner la préférence; nous pesions nos raisons. Quand il tenait la balance, les siennes l'emportaient; quand je la tenais, les miennes avaient leur revanche. Notre examen produisit cependant quelque chose; c'est que nous nous retirâmes un peu plus éloignés de nous accorder que nous ne l'avions été d'abord. J'allai me coucher, l'esprit rempli de la question que nous avions agitée, et je m'endormis du sommeil le plus profond. Dans cet état, je fis un rêve assez singulier, et si frappant, qu'à mon réveil, je n'en perdis pas la moindre circonstance.

Je m'arrête là, et c'est jusqu'où j'ai pu déchiffrer l'écriture du traducteur que je prierai de m'aider à lire le reste, que je donnerai la première fois.

 

Quatrième feuille

28 février 1722

J'ai promis, dans la dernière feuille du Spectateur, un rêve tiré d'un manuscrit espagnol; mais je ne puis m'empêcher de le différer; j'ai quelque chose de plus pressant à dire. Je cède à des réflexions moins amusantes, mais plus instructives. Je me reprocherais d'écarter la situation d'esprit où je me trouve; je me livre aux sentiments qu'elle me donne, qui me pénètrent, et dont je voudrais pouvoir pénétrer les autres. Jamais, peut-être, ne me reviendraient-ils avec ce caractère d'attendrissement qu'ils portent. Je m'imagine en devoir compte aux autres; et je vais essayer de faire passer dans leur âme toute la chaleur de l'impression qu'ils me font.

Je viens de rencontrer, ce soir, dans le détour d'une rue, une jeune fille qui m'a demandé l'aumône; elle pleurait à chaudes larmes; son affliction m'a touché; je l'ai regardée avec attention; je lui ai trouvé de la douceur et des grâces dans la physionomie; beaucoup d'abattement, avec un air confus et embarrassé. Son habit, quoique mauvais, marquait une condition honnête. Pourquoi pleurez-vous? lui ai-je dit. Hélas! Monsieur, c'est que je suis dans un état affreux, m'a-t-elle répondu, mais d'un ton qui m'a saisi, et qui marquait une désolation profonde.

Là-dessus, j'ai été tenté de la laisser, sans lui en demander davantage, pour me sauver de l'intérêt douloureux qu'elle commençait à m'inspirer pour elle; mais je n'ai pu me débarrasser de la pitié qu'elle m'avait faite; il aurait fallu prendre trop sur moi, et ce ménagement pour moi-même m'aurait mis plus mal à mon aise que la plus triste sensibilité pour ses malheurs.

Je l'ai donc tirée à quartier, et dans un endroit où je pouvais l'écouter paisiblement: Mademoiselle, vous me paraissez dans une grande peine, lui ai-je dit, en lui donnant quelque argent, que vous est-il arrivé?... Elle ne m'a répondu d'abord que par des sanglots; ses larmes ont coulé avec plus d'abondance; enfin, s'étant un peu remise: Puisque vous avez la bonté de prendre part à mon affliction, m'a-t-elle dit, je vais vous en instruire.

Je suis une fille de famille; mon père avait une charge assez considérable en province; il mourut, il y a trois ans. Le jeu avait dérangé ses affaires, et ma mère est restée veuve, chargée de trois filles, dont je suis l'aînée. Nous sommes venues à Paris, ma mère et moi, après avoir vendu tout ce qui nous restait, pour hâter la décision d'un procès dont le gain nous rétablirait. Il y a dix-huit mois que nous sommes ici. Notre partie, qui est puissante, et qui prévoit qu'un arrêt ne lui peut être favorable, a eu assez de crédit pour le reculer; ces longueurs ont consommé ce que nous avions. Dans cette extrémité, nous avons tenté de nous jeter aux pieds de nos juges pour implorer leur justice; mais au Palais, nous les avons toujours trouvé entourés de clients, parmi lesquels nous n'osions nous mêler, mal vêtues comme nous sommes; et chez eux, soit que notre figure ne s'attirât pas l'attention de leurs domestiques, ou que nous vinssions à de mauvaises heures, on nous a toujours dit que ces messieurs étaient absents ou occupés; de sorte que nous n'avons nul appui. On néglige de travailler pour nous, parce que nous n'avons point de quoi payer; enfin, monsieur, la misère où nous sommes tombées, le chagrin, le mauvais air, et l'obscurité du lieu où nous logeons; la douleur de me voir souffrir moi-même, et le grand âge, ont entièrement abattu ma mère; elle est malade, et tout lui manque, et moi, qui suis au désespoir de la voir dans cet état-là, il faut, monsieur, que je combatte encore mon amour et ma compassion pour elle. Si je les écoute, je suis perdue. Un riche bourgeois m'offre tous les secours possibles; mais quels secours, monsieur! ils sauveraient la vie à ma mère; ils déshonoreraient éternellement la mienne. Voilà mon état; en est-il de plus terrible? J'aime ma mère, et je lui suis chère; elle meurt, cela me fait trembler pour nous deux. Dans mon affliction, je lui ai dit les offres de l'homme dont je vous parle. A mon récit, j'ai cru qu'elle allait expirer entre mes bras; elle m'a baignée de ses larmes; elle a jeté sur moi des yeux tout égarés, et s'est retournée de l'autre côté, sans me dire une seule parole. Je ne sais pourquoi, je ne l'ai point pressée de me parler; il semble que cette femme vertueuse ait perdu tout courage, et succombe sous notre malheur; et moi, je voudrais mourir pour être délivrée du péril de la voir.

Tout honnête homme sentira combien les discours de cette fille ont dû me toucher. Je lui ai donné ce que j'ai pu; j'ai joint à cela les conseils que j'ai cru les plus convenables, et me suis retiré chez moi presque aussi affligé qu'elle.

Qu'il est triste de voir souffrir quelqu'un, quand on n'est point en état de le secourir, et qu'on a reçu de la nature une âme sensible qui pénètre toute l'affliction des malheureux, qui l'approfondit involontairement, pour qui c'est comme une nécessité de la comprendre, et de ne rien perdre de la douleur qui peut en rejaillir sur elle-même!

Juste Ciel! quels sont donc les desseins de la Providence dans le partage mystérieux qu'elle fait des richesses? Pourquoi les prodigue-t-elle à des hommes sans sentiment, nés durs et impitoyables, pendant qu'elle en est avare pour les hommes généreux et compatissants, et qu'à peine leur a-t-elle accordé le nécessaire? Que peuvent, après cela, devenir les malheureux qui par là n'ont de ressource ni dans l'abondance des uns ni dans la compassion des autres? Mais ces réflexions qui naissent de mon impuissante médiocrité m'écartent de celles que me fournit l'aventure de la jeune fille en question.

Homme riche! vous qui voulez triompher de sa vertu par sa misère, de grâce! prêtez-moi votre attention. Ce n'est point une exhortation pieuse; ce ne sont point des sentiments dévots que vous allez entendre; non, je vais seulement tâcher de vous tenir les discours d'un galant homme, sujet à ses sens aussi bien que vous; faible, et si vous voulez, vicieux; mais chez qui les vices et les faiblesses ne sont point féroces, et ne subsistent qu'avec l'aveu d'une humanité généreuse. Oui! vicieux encore une fois, mais en honnête homme, dont le coeur est heureusement forcé, quand il le faut, de ménager les intérêts d'autrui dans les siens, et ne peut vouloir d'un plaisir qui ferait la douleur d'un autre.

Je vous suppose jaloux de l'estime des hommes, et du droit de vous estimer vous-même; si vous n'êtes comme je le dis, ce n'est plus à vous à qui je parle; vous n'êtes que la moitié d'une créature humaine; vous en avez la figure et le penchant au mal; mais vous n'en avez ni la dignité ni la noblesse; et pour lors, je m'adresse à d'honnêtes gens, qui dans une aventure comme la vôtre, pourraient se démentir et se livrer à l'amour d'un vice odieux, préférablement au goût de vertu et de générosité qu'ils ont en eux; goût secourable qu'ils feraient peut-être avorter dans leur âme, qui, cependant, les presserait, qui les poursuivrait, qu'ils écarteraient, qui reviendrait à la charge; enfin, qu'ils étoufferaient, crainte de l'aimer, d'y céder, de devenir vertueux, et d'y perdre.

Quoi qu'il en soit, écoutez-moi si vous le pouvez. Que vous deveniez amoureux d'une femme qui peut se passer de vous, que nulle affaire importante n'expose à la nécessité de vous recevoir; que vous la tentiez par votre opulence; que vous lui inspiriez l'envie d'être mieux; qu'à la vue de votre abondance, il lui naisse des besoins qu'elle n'aurait pas connus; que vous profitiez de ces besoins imposteurs; que vous jetiez dans son coeur, moitié tendresse pour l'amant, moitié faiblesse pour l'homme riche; vous faites mal, vous êtes un mauvais chrétien; mais à quelque délicatesse près, dont je comprends qu'il est difficile d'écouter le scrupule, vous êtes encore galant homme suivant le monde.

De même, que la jeunesse et les grâces de la fille dont nous avons parlé vous aient donné de l'amour, ce n'est pas là ce qui m'étonne, et ma charge n'est pas de vous inquiéter là-dessus; mais que ce visage frappé de désespoir, dont la souffrance a désolé les traits, que ces grâces flétries par les larmes n'aient pas déconcerté votre amour, ou n'en aient point fait une protection pour cette infortunée; que cet amour, loin de la plaindre de tant de maux, n'en ait reçu qu'une confiance plus brutale; que la misère la plus féconde en impressions touchantes ne l'ait déterminée qu'à l'outrage, et non pas aux bienfaits; que vous dirai-je enfin? qu'à la vue d'un pareil objet, cet amour ne se soit pas fondu en pitié généreuse; qu'en écoutant cette fille, la charité ne vous ait pas attendri sur le péril où l'exposait son malheur; que le découragement, la lassitude qui pouvait la prendre, n'ait pas attiré tous vos égards; que vous ayez pesé son infortune; que vous en ayez compris l'excès, sans en sentir vos désirs confondus, sans être épouvanté vous-même de vous surprendre dans le dessein horrible d'en profiter; voilà ce qui me passe: c'est une iniquité dont je ne sais pas comment on peut soutenir le poids; c'est une intrépidité de vice que mon imagination ne peut atteindre.

Tyran que vous êtes! qu'avez-vous dit à cette fille, dont vous avez vu la jeunesse en proie à la fureur des derniers besoins? Malheur à toi que la faim dévore! A qui t'adresses-tu? Mon incontinence va prendre avantage de ta misère. Si tes besoins te mettaient moins en prise, tu pourrais n'exciter que ma compassion; mais ils sont extrêmes; ils me corrompent; il ne s'agit plus de te plaindre; ton honneur m'échapperait, si j'étais généreux: je l'attends de ton désespoir que ma dureté va pousser à bout; et misérable comme tu l'es, je te vois comme une bonne fortune qui vient s'offrir à ma débauche. Point de secours qui ne fasse ton opprobre! subis toutes les rigueurs de ton sort! achève d'en être la victime! Veux-tu du pain? Deviens infâme, et je t'en accorde. Voilà tout ce que je sens pour toi, voilà le fruit de l'imprudent aveu de ton infortune.

Est-ce là ce que vous avez dit à cette fille? Si ce ne sont pas là vos paroles, du moins ce sont vos pensées. Vos pensées! non, je ne le puis croire; elles ont peut-être menacé de se montrer, mais vous en avez craint la laideur trop affreuse, et vous vous y êtes refusé; votre âme n'aurait pu supporter la vue d'une méchanceté si distincte; son libertinage n'aurait pu la sauver des remords, de l'horreur d'elle-même, ni des sentiments d'attendrissement qui l'auraient pressée: la victoire aurait été trop sanglante à remporter sur tout cela; et ce n'est enfin qu'en vous étourdissant sur votre action, que vous l'avez commise; cependant, valait-elle que vous renonçassiez à la satisfaction d'être content de vous, que vous étouffassiez l'honnête homme, pour mettre le monstre en liberté? Vous me l'avouerez; vos efforts pour détruire l'un vous mettaient mal avec vous-même: vous n'osiez les réfléchir; vos efforts, contre l'autre, auraient été presque des plaisirs. Il y serait entré je ne sais quelle douceur de vous trouver dans l'ordre, hors de reproche; et comme en état de vous regarder avec quiétude et confiance; il s'y serait mêlé je ne sais quel sentiment de votre innocence, je ne sais quelle suavité que l'âme respire alors, qui l'encourage, et lui donne un avant-goût des voluptés qui l'attendent. Oui! voluptés, c'est le nom que je donne aux témoignages flatteurs qu'on se rend à soi-même après une action vertueuse; voluptés bien différentes des plaisirs que fournit le vice. De celles-ci, jamais l'âme n'en a satiété; elle se trouve en les goûtant dans la façon d'être la plus délicieuse et la plus superbe; ce ne sont point des plaisirs qui la dérobent à elle-même; elle n'en jouit pas dans les ténèbres; une douce lumière les accompagne, qui la pénètre, et lui présente le spectacle de son excellence. Voilà les plaisirs que vous avez sacrifiés à l'avilissement des plaisirs du vice. Car que sont-ils qu'un état de prostitution pour l'âme, qu'elle ne goûte et ne se pardonne, qu'à la faveur du trouble qui lui voile son infamie. Mais c'en est assez; ces réflexions m'ont mené trop loin; il en naît encore de très importantes de l'aventure de cette fille et de sa mère, qui n'ont pu aborder leurs juges, et dont la pauvreté met les affaires en souffrance; cela me fournit une matière digne d'être traitée dans un autre discours. Juges! que les devoirs de votre état sont nobles! Mais je finis; nous les examinerons ailleurs.

 

Cinquième feuille

10 avril 1722

J'ai promis un Rêve; je m'en ressouviens; mais c'est un rêve qui ne roule que sur l'amour. Ami lecteur, en vérité, cela peut se différer. Je me sens aujourd'hui dans un libertinage d'idées qui ne peut s'accommoder d'un sujet fixe.

Je viens de voir l'entrée de l'Infante. J'ai voulu parcourir les rues pleines de monde, c'est une fête délicieuse pour un misanthrope que le spectacle d'un si grand nombre d'hommes assemblés; c'est le temps de sa récolte d'idées. Cette innombrable quantité d'espèces de mouvements forme à ses yeux un caractère générique. A la fin, tant de sujets se réduisent en un; ce n'est plus des hommes différents qu'il contemple, c'est l'homme représenté dans plusieurs mille.

Au milieu de mes réflexions, j'ai aperçu un pauvre savetier qui travaillait d'un sang-froid admirable dans sa boutique. De temps en temps il jetait ses regards sur cette foule de gens curieux qui s'étouffaient, et il critiquait après leur curiosité, de ses deux épaules qu'il levait en pitié sur eux. Il m'a pris envie de voir de près ce philosophe subalterne et d'examiner quelle forme pouvaient prendre des idées philosophiques dans la tête d'un homme qui raccommodait des souliers.

Je me suis approché. J'ai fait plus; je lui ai demandé un asile dans sa boutique contre la foule. Comment! lui ai-je dit, vous travaillez, pendant que vous pouvez voir de si belles choses, mon bon homme!

Pardi! m'a-t-il répondu, Monsieur, cela est trop beau pour de petites gens comme nous; cela ne nous appartient pas, de voir ces beautés-là; cela est bon pour vous autres gens qui avez votre pain cuit, et qui avez le temps de mettre votre journée à rien faire. Voyez-vous, Monsieur, quand on a de l'ouvrage qu'il faut rendre, ou jeûner, sans en avoir envie, le Cheval de bronze marcherait de ses quatre pattes, que j'aimerais, mardi, mieux le croire que de l'aller voir. Les fainéants ne valent rien à suivre, c'est une compagnie qui n'est pas saine pour ceux-là qui n'ont pas moyen d'être comme eux. J'interrompis ce discours d'un sourire... Tenez, ajouta-t-il après, en se retournant: Voilà quatre escabeaux dans ma boutique; je suis content comme un roi, avec cela et mes savates; je m'en accommode à merveille, quand je ne m'amuse pas à regarder toutes ces braveries-là; mais sitôt que je vois tant de beaux équipages et tout ce monde qu'il y a dedans, mes escabeaux et mes savates me fâchent; je deviens triste; je n'ai plus de coeur à l'ouvrage. Pardi! puisque Dieu m'a fait pour raccommoder de vieux souliers, il faut aller mon train, laisser là les autres, et vivre bon serviteur du roi et des siens; le reste n'a que faire de moi, ni moi du reste. J'en serai bien mieux, quand j'aurai été courir la prétantaine, et gagner plus d'appétit qu'à moi n'appartient d'en avoir. Vous ne savez pas ce que c'est que d'être savetier, cela vous passe.

Ce brute Socrate s'est arrêté là; je ne lui ai rien répondu, sinon qu'il avait raison. La scène a fini par une petite chanson qu'il a entonnée; et ma curiosité satisfaite, je me suis retiré de sa boutique, pour aller butiner quelques nouveautés ailleurs.

Je me suis amusé quelque temps de la populace qui se renversait la tête pour considérer les arcs de triomphe; et dans sa façon de voir, j'ai cru démêler que l'admiration du peuple pour une belle chose ne vient pas précisément de ce qu'elle est belle, mais bien des événements plus ou moins importants qui font qu'elle est exposée là, et qui la vantent à son imagination.

J'entendais dire de tous côtés: Oh! que cela est beau! Et moi qui allais au principe de cette exclamation dans l'esprit du peuple, je la mettais en forme; et voici l'espèce d'argument qu'elle me rendait: Hé! vois-tu tout ce monde? c'est que l'Infante arrive. Tout ce que nous voyons là est fait pour elle; regardons bien, car assurément cela doit être beau. Oh! que cela est beau!

Il est certain que ces arcs de triomphe étaient curieux, et que c'était une décoration qui avait beaucoup de dignité; mais, en développant l'esprit de cette populace, je voyais de pauvres enseignes de cabaret à qui, peut-être, il ne manque pour être converties en chef-d'oeuvre, que d'être exposées pour une aventure de conséquence.

Tableaux de Raphaël! disais-je encore en moi-même, si vous étiez à la place de ces mêmes enseignes, j'aurais grande peur que vos curieux ne vous prissent pour ce que vous paraîtriez. Je veux mourir, si en vous voyant ils s'avisaient de vous deviner là. Hélas! combien est-il de mauvais tableaux parmi vous, qu'un coup de hasard, qu'une estime visionnaire qui a fait du progrès, vous a donné pour frères? Et à combien de vos frères a-t-on fait l'injure de ne les pas reconnaître, pour avoir paru trop tard, ou dans une occasion peu favorable?

En vérité, à cela près que nous vivons, et que nous pensons, nous sommes tous des tableaux, les uns pour les autres; notre fortune va du moins comme la leur.

Tel est un Raphaël, un tableau du plus grand prix, je veux dire un homme né plein d'esprit et de talents. Si le hasard ou sa naissance l'a mal exposé, c'en est fait; il a beau nous voir, nous parler tous les jours, voilà notre discernement en défaut sur son compte; rien ne nous avertit de ce qu'il vaut la médiocrité de son état l'enveloppe, pour ainsi dire, d'un nuage qui nous le dérobe. C'est un personnage inutile, confondu dans la foule, que nous méprisons; il n'a ni biens, ni rang, ni crédit; voilà le fantôme qui nous frappe à la place de l'homme que nous n'apercevons pas; voilà le masque qui nous cache son visage; enfin, voilà le tableau, tout beau qu'il est, enseigne de cabaret pour toujours. Tel, au contraire, est un tableau de barbouilleur; et je le vois entouré de curieux qui lui trouvent un vrai mérite qu'il n'a point. Est-il pesant? parle-t-il peu? Ils me disent que c'est un homme froid, mais plein de jugement et de réflexion. Parle-t-il mal et beaucoup? Qu'il est agréable et vif! Ces curieux sont donc des bêtes? Non, ce sont gens d'esprit, de la meilleure foi du monde, qui le pensent comme ils le disent; ils ont peut-être eu quelque peine à se persuader eux-mêmes, mais l'homme dont il s'agit est dans une opulence ou dans un crédit qui le rend nécessaire et qui a levé leurs doutes. Ils vous diraient volontiers: Je n'ai pas d'abord pris cet homme-là pour ce qu'il est; et vous vous écrierez: Voilà des flatteurs! Point du tout; je vous l'ai déjà dit, ils n'ont pas même cet honneur-là. Il n'y a point d'iniquité dans leur fait, ce sont en cela de vrais dupes, de vrais innocents, dont l'esprit est, pour ainsi dire, aux gages de l'intérêt. C'est ce misérable intérêt qui a joué ce tour de souplesse à leur jugement, et qui leur fait accroire qu'un grand équipage, un grand nombre de valets, une bonne table, sont de l'esprit, de la pénétration, de la vivacité, et de bons mots.

C'était là à peu près les idées qui me venaient successivement dans la tête, quand le roi a passé. Le peuple, à son ordinaire, a crié Vive le roi; J'ai trouvé ses acclamations attendrissantes. C'était plus qu'un roi, plus qu'un maître qui paraissait. Ce peuple, dans ses transports, semblait revêtir ce jeune prince de titres moins superbes, mais plus aimables, plus touchants, et peut-être plus augustes: c'était le bienfaiteur, l'ami de chaque homme de la nation; c'était le protecteur, l'espérance, l'amour et les délices du peuple que l'on voyait passer.

Rois, princes de la terre! ce n'est ni la garde qui vous environne, ni cette foule d'hommes soumis qui composent votre cour, ni vos richesses, ni votre vaste puissance, qui feraient mon envie. Ceux qui, parmi vous, ne sont sensibles qu'à ces avantages, sont simplement des hommes riches, redoutables, puissants, et ne sont pas rois. Assis sur le trône, ils ne règnent pas; je les vois dans le sein du bonheur, sans qu'ils en profitent. Autant que leur vie a d'instants, autant, s'ils veulent, vont-ils goûter de plaisirs, mais des plaisirs vraiment dignes de leur rang, et dont le Ciel n'a destiné l'abondance délicieuse que pour eux seuls. Rois! qu'est-ce donc que votre condition a de flatteur? Quel est celui qui règne? Quel est le prince qui jouit des vrais biens attachés au trône? C'est celui qui sait faire un généreux usage de la crainte et du respect que la majesté de son rang inspire; cette crainte et ce respect sont les moindres de ses droits, ou plutôt ils ne font que lui préparer ses véritables droits. Craint, il n'est encore que le maître; aimé, le voilà roi. Et comment l'aime-t-on? Comptez tous les sentiments de vénération, d'estime, d'admiration; tous les mouvements de tendresse, de dévouement, de confiance, dont l'homme est capable: voilà de quoi se compose l'amour qu'on a pour un maître dans qui l'on est charmé de trouver un roi; enfin, voilà les trésors du rang suprême. Un accueil obligeant, un sentiment de bonté, un sourire, un geste, une parole; princes! ce sont là pour vous les clefs de ces trésors. Oui! soyez doux, affables, généreux, compatissants, caressants dans vos discours, et vous êtes possesseurs de ces biens dont l'ambition a fait les grands hommes, et dont à peine ont-ils pu s'acquérir une petite partie.

Quelqu'un que j'ai entendu parler alors, d'un ton de voix extrêmement haut, a mis fin à mes réflexions. Là-dessus, je me suis retourné et j'ai vu plusieurs hommes qui en entouraient un autre qui leur parlait avec beaucoup d'action. J'ai soupçonné qu'il y aurait là quelque chose pour moi. Je me suis donc approché; je ne répéterai point ce qu'il disait; il parlait de la dernière paix avec l'Allemagne et l'Angleterre; il jetait les ministres dans des intrigues politiques; il s'étonnait de leur habileté; et je remarquai qu'insensiblement la dignité du sujet étourdissait cet homme; qu'elle réfléchissait sur son âme, et la remuait d'un sentiment d'élévation personnelle. De la façon dont cela se passait dans son esprit, je voyais que c'était lui qui se réconciliait avec les puissances, ou plutôt il était tour à tour l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande et la France. Il avait fait la guerre, il faisait la paix. L'admiration judicieuse qu'il avait pour les ministres lui en glissait une de la même valeur pour lui-même. Bientôt les ministres et lui ne faisaient plus qu'un, sans qu'il s'en doutât. Je sentais que dans son intérieur il parcourait superbement un vaste champ de vues politiques; il exagérait sa matière avec volupté; c'était l'homme chargé des affaires de tous ces royaumes; car il était Allemand, Hollandais, Anglais, Français; il était tout, pour avoir le mérite de tout faire. Quelquefois la difficulté des négociations nécessaires l'étonnait extrêmement; mais je le voyais venir; il n'y perdait rien à s'étonner; il en avait plus d'honneur à percer dans les voies qu'on avait tenus pour faire réussir ces négociations; il ne disait pas tout ce qu'il apercevait; il lui suffisait d'être soupçonné d'une pénétration profonde et de voir ses auditeurs avouer, dans un humble silence, qu'il en savait plus qu'eux.

Quelqu'un de la bande, d'un amour-propre plus rétif, et plus entendu dans ses intérêts, ne trouvait pas apparemment son compte à fournir son contingent d'étonnement pour le discours de notre politique. Un petit mot, Monsieur, lui dit-il, de l'air d'un homme qui ne se paie pas de babil et qui a trop d'esprit pour s'épouvanter de celui d'un autre; prenez bien garde que ces ministres, que vous louez tant, auraient pu dans telle occasion... Monsieur, lui répondit l'autre, en lui coupant la parole, je ne force personne, et vous êtes libre d'en penser ce qu'il vous plaira; ce que j'ai dit n'en est pas moins juste. Le censeur, à ces mots, sourit d'un air incrédule et se tut; et moi, je dirais volontiers à tous les censeurs de son espèce: Messieurs, ne soyons point de ceux qui cherchent toujours querelle au mérite des belles choses; louons ce qui est louable, et laissez là ce petit profit d'orgueil que vous trouvez à critiquer.

Rien n'est plus vrai qu'un homme oisif se plaît à disputer son estime à la conduite des personnes en place. Il entre, dans les dégoûts qu'il prend pour elle, certaine audace qui lui rit, qui le venge de son peu de relief, de l'inaction dans laquelle il passe sa journée, et lui donne je ne sais quel air d'importance momentanée, dont il s'amuse.

Mais je pense que je ferai bien de quitter la plume; je sens que je m'appesantis. Cette feuille-ci a été retardée par des accidents qui n'arriveront plus dans la suite, mais qui pourraient bien avoir causé la langueur que je crois sentir ici.

 

 

Sixième feuille

27 avril 1722

Je m'amusais l'autre jour dans la boutique d'un libraire, à regarder des livres; il y vint un homme âgé, qui, à la mine, me parut homme d'esprit grave; il demanda au libraire, mais d'un air de bon connaisseur, s'il n'avait rien de nouveau. J'ai le Spectateur, lui répondit le libraire. Là-dessus, mon homme mit la main sur un gros livre, dont la reliure était neuve, et lui dit: Est-ce cela? Non, monsieur, reprit le libraire, le Spectateur ne paraît que par feuille, et le voilà. Fi! repartit l'autre, que voulez-vous qu'on fasse de ces feuilles-là? Cela ne peut être rempli que de fadaises, et vous êtes bien de loisir, d'imprimer de pareilles choses.

L'avez-vous lu, ce Spectateur? lui dit le libraire. Moi! le lire, répondit-il; non, je ne lis que du bon, du raisonnable, de l'instructif, et ce qu'il me faut n'est pas dans vos feuilles. Ce ne sont ordinairement que de petits ouvrages de jeunes gens qui ont quelque vivacité d'écolier, quelques saillies plus étourdies que brillantes, et qui prennent les mauvaises contorsions de leur esprit pour des façons de penser légères, délicates et cavalières. Je n'en veux point, mon cher; je ne suis point curieux d'originalités puériles.

En effet, je suis du sentiment de Monsieur, dis-je alors, en me mêlant de la conversation; il parle en homme sensé. Pures bagatelles que des feuilles! La raison, le bon sens et la finesse peuvent-ils se trouver dans si peu de papier? Ne faut-il pas un vaste terrain pour les contenir? Un bon esprit s'avisa-t-il jamais de penser et d'écrire autrement qu'en gros volumes? Jugez de quel poids peuvent être des idées enfermées dans une feuille d'impression que vous allez soulever d'un souffle! Et quand même elles seraient raisonnables, ces idées, est-il de la dignité d'un personnage de cinquante ans, par exemple, de lire une feuille volante, un colifichet? Cela le travestit en petit jeune homme, et déshonore sa gravité; il déroge. Non, à cet âge-là, tout savant, tout homme d'esprit ne doit ouvrir que des in-folio, de gros tomes respectables par leur pesanteur, et qui, lorsqu'il les lit, le mettent en posture décente; de sorte qu'à la vue du titre seul, et retournant chaque feuillet du gros livre, il puisse se dire familièrement en lui-même: Voilà ce qu'il faut à un homme aussi sérieux que moi, et d'une aussi profonde réflexion. Là-dessus il se sent comme entouré d'une solitude philosophique, dans laquelle il goûte en paix le plaisir de penser qu'il se nourrit d'aliments spirituels, dont le goût n'appartient qu'aux raisons graves. Eh bien, monsieur, qu'en dites-vous? N'est-ce pas là votre pensée?

Ce discours surprit un peu mon homme. Il ne savait s'il devait se fâcher ou se taire; je ne lui donnai pas le temps de se déterminer. Monsieur, lui dis-je encore, en lui présentant un assez gros livre que je tenais, voici un Traité de Morale. Le volume n'est pas extrêmement gros, et à la rigueur on pourrait le chicaner sur la médiocrité de sa forme; mais je vous conseille pourtant de lui faire grâce en faveur de sa matière; c'est de la morale, et de la morale déterminée, toute crue. Malepeste! vous voyez bien que cela fait une lecture importante, et digne du flegme d'un homme sensé; peut-être même la trouverez-vous ennuyeuse, et tant mieux! A notre âge, il est beau de soutenir l'ennui que peut donner une matière naturellement froide, sérieuse, sans art, et scrupuleusement conservée dans son caractère. Si l'on avait du plaisir à la lire, cela gâterait tout. Voilà une plaisante morale que celle qui instruit agréablement! Tout le monde peut s'instruire à ce prix-là, ce n'est pas là de quoi l'homme raisonnable doit être avide; ce n'est pas tant l'utile qu'il lui faut, que l'honneur d'agir en homme capable de se fatiguer pour chercher cet utile, et la vaste sécheresse d'un gros livre fait justement son affaire.

Chacun a son goût, et je vois bien que vous n'êtes pas du mien, me dit alors le personnage qui se retira mécontent et décontenancé, et que peut-être notre conversation réconciliera dans la suite avec les brochures; si ce n'est avec les miennes, qui peuvent ne le pas mériter, ce sera du moins avec celles des autres.

Quoi qu'il en soit, le mépris qu'il a fait du Spectateur, sans le connaître, ne m'empêchera pas de donner la traduction du Rêve que j'ai promis, tout frivole qu'en paraîtra le sujet aux personnes qui lui ressemblent. C'est de l'Amour dont il s'agit. Eh bien, de l'amour! le croyez-vous une bagatelle, messieurs? Je ne suis pas de votre avis, et je ne connais guère de sujet sur lequel le sage puisse exercer ses réflexions avec plus de profit pour les hommes.

Dirai-je aux personnes qui n'ont pas daigné lire mes feuilles précédentes, l'origine du rêve en question? Non! mon libraire me saurait mauvais gré de leur épargner l'achat des brochures qui peuvent les mettre au fait de celle-ci, s'ils veulent y être. Quant à ceux qui me lisent, ils se souviendront que c'est un Espagnol qui parle.

Je m'endormis donc du sommeil le plus profond, et je rêvai que je me trouvais au milieu d'une vaste campagne, partagée en deux terres de différente nature. A droite, ce n'était que fleurs odoriférantes, et qu'arbres fruitiers; mais ces fleurs étaient sèches et fanées, et les arbres mouraient de vieillesse. La campagne, de ce côté, me paraissait abandonnée; elle était devenue sauvage. Pourquoi, disais-je, laisse-t-on inculte un pays naturellement si fertile?

Alors, en jetant ma vue un peu plus loin, je découvris un palais. L'architecture en était noble et majestueuse; les grâces s'y mariaient avec la majesté, et leur accord donnait à l'édifice un aspect touchant et respectable.

Je jugeai par quelques ruines que ce devait être un ancien monument; et je regardais avec application, quand, au travers de quelques arbres, il parut une femme dont la beauté me surprit; cependant, je remarquai quelque tristesse sur son visage; elle sourit en me voyant, et je m'avançai respectueusement vers elle, pour lui demander où j'étais.

Jeune homme! vous êtes en peine, me dit-elle, et vous ne comprenez rien à tout ce que vous voyez. J'allais vous prier de m'instruire, lui répondis-je. Je le veux bien, repartit-elle. Vous voici dans les terres de l'amour; ce palais antique est sa demeure; et moi, je suis l'Estime, compagne inséparable de ce dieu d'amour.

De grâce, expliquez-moi, lui dis-je, ce que signifient ces arbres, ces fleurs fanées dont l'odeur me réjouit encore. Cette terre me paraît excellente; pourquoi ne la cultive-t-on point? Ce n'est plus qu'un désert. L'amour manque-t-il de sujets?

Tout ce que vous voyez, me dit-elle, n'est fait que pour votre instruction; c'est une image des effets que produisit autrefois l'amour chez les hommes. Cette terre figure leur âme; ces fleurs et ces arbres sont les vertus que l'amour y faisait naître; l'état mourant dans lequel vous paraissent toutes ces choses, vous marque qu'elles sont anciennes. Cette terre ne produit aujourd'hui ni fleurs fraîches ni arbres nouveaux; c'est que l'amour ne règne plus parmi les hommes, et qu'il n'échauffe plus leur âme du goût des vertus qu'il y faisait germer autrefois.

Remarquez tous ces arbres fruitiers de différente espèce; ils sont le symbole de la noblesse, de la générosité et de la sagesse des sentiments, dont l'amour ornait le coeur des plus grands personnages.

Parmi ces arbres, vous en voyez quelques-uns dont il semble qu'on ait arraché quelques racines; et ces racines arrachées signifient les vices que l'amour a détruit dans ces grands hommes, ou bien expriment ce qu'il a retranché de vicieux dans des sentiments mal réglés, et qu'il a rendus plus humains et plus louables.

Regardez cet arbre plus haut que les autres, et dont, en quelques endroits, on a coupé les racines; il figure les vertus d'un jeune héros, qui dut à son attachement pour une aimable et vertueuse personne l'estime et l'admiration que son siècle eut pour lui. Avant que l'amour l'eût assujetti sous ses lois, la grandeur de sa naissance lui inspirait un noble orgueil; mais un peu d'excès dans cet orgueil en altérait la dignité. Ce héros était généreux, quand il s'offrait des occasions de l'être; mais il ne savait pas encore chercher ces occasions précieuses; il aurait craint de trahir son rang, s'il les avait prévenues; il envisageait un air prévenant comme un abaissement dans ses pareils, et il aurait cru s'humilier, en se rendant aimable. Il n'estimait, il ne mettait encore au nombre des hommes que ceux qui, par leur naissance, pouvaient ou l'approcher ou lier commerce avec lui. C'était aussi les seuls qu'il obligeait, parce qu'il n'imaginait de reconnaissance flatteuse que la leur; c'était au rang de celui sur qui tombaient ses bienfaits, que se mesurait le plaisir qu'il avait à les répandre. Il méconnaissait la misère la plus touchante, dès que le malheureux qu'elle accablait était un homme obscur, qui n'eût offert à sa vertu qu'un exercice ignoré et sans faste. Ce n'était pas qu'il ne fût naturellement sensible; mais sa fierté n'admettait rien de généreux que ce qui était superbe, et voulait trouver dans les sujets un vain éclat qui les ajustât à elle, et, pour ainsi dire, justifiât l'intérêt qu'elle y daignait prendre. Ce héros était plein de valeur dans les combats, mais d'une valeur aveugle, sujette à se souiller d'un sang respectable, du sang d'un ennemi vaincu. Quand il récompensait un service, ce n'était que l'action qu'il payait: il ne joignait pas à la récompense cette aimable façon de donner, qui fait précisément le salaire de celui qui a mérité qu'on lui donne. Il était équitable, et n'était pas également bon.

Dès qu'il aima, ce ne fut plus le même homme: l'envie de devenir digne de celle qu'il aimait, fit disparaître tous ses défauts; l'amour purifia sa valeur et sa fierté de cet excès qui les déshonorait toutes deux. Tout l'empire retentit bientôt du bruit de ses vertus.

Je ne vous dirai rien des autres arbres, me dit alors cette femme: parcourez dans votre imagination les vertus les plus éclatantes, ces arbres les représentent toutes. A l'égard de ces fleurs, dont le nombre est presque infini, elles figurent de bonnes qualités, d'un prix peut-être égal aux vertus des grands personnages; mais que la condition de ceux qui les durent à l'amour rendit moins brillantes, et d'une importance plus médiocre; et pour vous en donner une légère idée, ce sont des ivrognes devenus sobres; des débauchés devenus sages; des avares faits généreux; des menteurs corrigés de leur vice par la honte d'en être méprisables; des brutaux ramenés à un caractère plus doux et plus sociable; c'est de la jeunesse impudente devenue modeste et respectueuse; des fainéants devenus laborieux; des hommes sans foi, sans probité, transformés en gens d'honneur; ce sont d'habiles gens dans les arts, à qui l'amour inspira de l'émulation, et qui crurent leurs maîtresses dignes de la gloire d'avoir des amants illustres par leurs talents; ce sont même des coquettes, dont l'amour a réformé les manières, qu'il a guéries de cette insatiable avidité de plaire, et qui ont senti qu'une pudeur scrupuleuse était le plus aimable trait d'une femme, qu'il est honteux de débaucher les coeurs, et glorieux de les attendrir; enfin, vous voyez dans ces fleurs une infinité de vertus moyennes et domestiques.

Mais avançons vers ce palais qui a frappé vos regards; il est temps que vous connaissiez l'amour et sa suite, que vous appreniez ce qu'était autrefois son règne, par quelles actions éclatait le penchant dont il liait les âmes, et comment s'aimaient les deux sexes. Nous descendrons dans les jardins de l'amour, vous y verrez des amants; vous y verrez du moins des figures qui vous instruiront autant que ferait la réalité; et quand vous aurez visité ce canton où nous sommes, on vous conduira dans cette autre terre que vous avez remarquée différente de celle où vous êtes. Là vous verrez un monstre qu'on appelle Amour; mais marchons, et songez à profiter de tout ce qu'on va vous montrer.

Dans la feuille suivante, je donnerai le reste du rêve, et j'espère que ce qu'il a de curieux méritera l'attention de mes lecteurs.

 

Septième feuille

21 août 1722

Je n'ose me flatter que le public se soit aperçu que le Spectateur a été interrompu quelques mois; cependant, comme certaines personnes ont parlé de cet ouvrage avec un peu d'estime, je leur dois compte, ce me semble, des raisons qui en ont retardé la suite, et les voici.

Soupçonnerait-on un contemplateur des choses humaines, un homme âgé qui doit être raisonnable, tranchons le mot, un philosophe, le soupçonnerait-on de s'être dégoûté d'écrire, seulement parce qu'il y a des gens dans le public qui méprisent ce qu'il fait? Voilà pourtant l'origine de mon dégoût. N'est-ce pas là un louable motif de silence? Quelle misère que l'esprit de l'homme!

Je croyais n'être plus vain, mais je vois bien que je n'ai changé que de façon de l'être. J'ai cependant fait ce que j'ai pu pour guérir de ma vanité; mais tout ce que mes efforts ont opéré contre elle, c'est que de courageuse qu'elle était autrefois, elle est devenue lâche: nos faiblesses, combattues sous une figure, nous échappent sous une autre. Il n'est pas question de les détruire; il s'agit de quelque chose de plus pénible et de plus glorieux, c'est de les poursuivre sans cesse.

Oui! Messieurs mes critiques! vos mépris m'avaient découragé; mais comment découragé? c'était par vanité mécontente que j'avais discontinué d'écrire. Souffrez donc que je recommence; je compte encore sur vos mépris, et je vais m'en servir, comme d'une recette contre cette vanité dont je croyais être défait, et qui reparaît métamorphosée en dégoût. Courage, Messieurs! c'est pour une bonne oeuvre que je vous sollicite; j'étais tout triste de vous déplaire, parce que cela m'ôtait l'honneur d'avoir de l'esprit avec vous. Que je vous aie l'obligation de ne me plus soucier de cet honneur-là! Allons, ne vous relâchez pas; critiquez bien, critiquez mal, n'importe lequel des deux: mon profit, ou le vôtre, s'y trouvera toujours. Si c'est bien, je dirai que le Ciel vous le rende; je vous regarderai comme mes bienfaiteurs; j'avertirai le public de la justesse de vos préceptes. Si c'est mal, je tâcherai de vous induire à penser plus juste; j'y contribuerai de toutes mes forces; j'arrêterai le progrès de vos erreurs, afin de vous épargner le plus de torts que je pourrai: voilà ma charge. A l'égard de ces critiques qui ne sont que des expressions méprisantes, et qui, sans autre examen, se terminent à dire crûment d'un ouvrage: cela ne vaut rien, cela est détestable, nous serons bientôt d'accord là-dessus, et je vous ferai convenir sur-le-champ que ces sortes de raisonnements, à leur tour, ne valent rien et sont détestables; qu'un habile homme, après avoir lu un livre, peut bien dire, il ne me plaît pas, mais ne décidera jamais qu'il est mauvais qu'après avoir comparé ses idées à celles des autres; à moins que, tout homme éclairé qu'il est, vous ne lui supposiez une audace, une présomption qui tient ses lumières en échec, et qui, pour l'ordinaire, est la marque d'un esprit borné ou mal réglé; car, plus on a d'esprit, plus on voit de choses; et pour lors on démêle, on aperçoit tant de sentiments différents, tant de goûts qui peuvent combattre ou balancer le nôtre, qu'avant que d'avoir pesé le plus ou moins de valeur qu'ils ont tous, on est bien long à se prouver qu'en tout sens, ce qui ne nous plaît pas ne doit raisonnablement plaire à personne.

Ah! que nous irions loin! qu'il naîtrait de beaux ouvrages, si la plupart des gens d'esprit, qui en sont les juges, tâtonnaient un peu avant que de dire, cela est mauvais, ou cela est bon; mais ils lisent, et en premier lieu, l'auteur est-il de leurs amis? n'en est-il pas? Est-il de leur opinion en général sur la façon dont il faut avoir de l'esprit? Est-ce un Ancien? Est-ce un Moderne? Quels gens hante-t-il? Sa société croit-elle les Anciens des dieux, ne les croit-elle que des hommes?

Voilà par où l'on débute pour lire un livre. On lit après; et que lit-on? Sont-ce les idées positives de l'auteur? Non, il n'y a plus moyen; son nom, son âge et sa secte les ont métamorphosées, toutes gâtées d'avance, ou toutes embellies.

On ne saurait s'imaginer le droit que ces bagatelles-là ont sur l'esprit humain, ni toute la corruption de goût dont elles le pénètrent, ni toute l'industrie machinale qu'elles lui donnent pour se falsifier à lui-même ce qui lui passera devant les yeux, pour diminuer, augmenter, arrêter, détourner le plaisir ou le dégoût des sentiments qu'il reçoit.

Après cela, on porte son jugement, parce qu'il faut qu'un homme d'esprit juge; ne fût-ce que pour mettre son orgueil en possession du respect que ses amis auront pour ce qu'il pense; et qu'enfin il est comptable à l'attente où ils sont d'une décision quelconque.

On lui fera peut-être des objections de bon sens quand il aura prononcé; mais voilà qui est fait, il a jugé. Dût son sentiment pervertir le goût de tout le genre humain; se doutât-il, malgré lui, qu'il s'est trompé; plutôt que de se dédire, il armera son esprit contre son esprit même; il confondra ses lumières par ses lumières mêmes; il s'irritera de voir clair après coup et parviendra à se persuader qu'il ne voit rien; tout cela, pour se conserver de bon droit l'honneur d'avoir tout vu d'abord; car notre amour-propre est inconcevable, il ne veut jouir que d'une gloire légitime il est d'un scrupule infini là-dessus, et ce même amour-propre si scrupuleux, quand il soupçonne qu'il ne la mérite pas, ce n'est pas de sa gloire dont il se défait, c'est du soupçon de l'avoir mal acquise; moyennant quoi, le voilà plein de quiétude et tout aussi fier qu'il aime à l'être.

Cependant, le jugement qu'on a porté va son train, sert de règle à je ne sais combien de génies naissants, qui s'y conforment, qui souffrent pour s'y conformer, et qui ne font rien qui vaille.

Je crois, pour moi, qu'à l'exception de quelques génies supérieurs, qui n'ont pu être maîtrisés, et que leur propre force a préservé de toute mauvaise dépendance, je crois, dis-je, qu'en tout siècle la plupart des auteurs nous ont moins laissé leur propre façon d'imaginer que la pure imitation de certain goût d'esprit que quelques critiques de leurs amis avaient décidé le meilleur. Ainsi, nous avons très rarement le portrait de l'esprit humain dans sa figure naturelle: on ne nous le peint que dans un état de contorsion; il ne va point son pas, pour ainsi dire; il a toujours une marche d'emprunt qui le détourne de ses voies, et qui le jette dans des routes stériles, à tout moment coupées, où il ne trouve de quoi se fournir qu'avec un travail pénible. S'il allait son droit chemin, il n'aurait d'autre soin à prendre que de développer ses pensées; au lieu qu'en se détournant, il faut qu'il les compose, les assujettisse à un certain ordre incompatible avec son feu, et qui écarte l'arrangement naturel qu'amènerait une vive attention sur elles.

Est-ce là l'esprit, après cela? Non, nous ne voyons point là ce qu'il est; mais bien ce que des égards pour des sentiments inconsidérés le font devenir.

Combien croit-on, par exemple, qu'il y ait d'écrivains qui, de peur de mériter le reproche de n'être pas naturels, font justement tout ce qu'il faut pour ne pas l'être? d'autres, qui se rendent fades de crainte qu'on ne leur dise qu'ils courent après l'esprit, car courir après l'esprit et n'être point naturel, voilà les reproches à la mode.

Mais, dira-t-on, il faut pourtant des critiques. Oui, sans doute, il en faut, mais je voudrais des critiques qui pussent corriger, et non pas gâter, qui réformassent ce qu'il y aurait de défectueux dans le caractère d'esprit d'un auteur, et qui ne lui fissent pas quitter ce caractère; mais il faudrait aussi pour cela, s'il était possible, que la malice ou l'inimitié des partis n'altérât pas les lumières de la plupart des hommes, ne leur dérobât pas l'honneur de se juger équitablement, n'employât pas toute leur attention à s'humilier les uns les autres, à déshonorer ce que leurs talents peuvent avoir d'heureux, à se ruiner réciproquement dans l'esprit du public; de façon que, sur leur rapport, vous, lecteur, vous méprisez souvent des ouvrages que vous estimeriez, ou, si vous les avez lus, je gagerais bien que les endroits où l'auteur a pensé le mieux vous ont paru les plus mauvais, par la raison qu'ils vous ont fait plus d'impression que le reste, et que, disposé comme vous étiez, cette impression a dû vous choquer au même degré qu'elle vous aurait plu.

Ne vous a-t-on pas dit que cet écrivain courait après l'esprit? n'était point naturel? Eh bien! n'avez-vous pas senti qu'on avait raison? le moyen de n'en pas convenir! En le lisant, vous avez trouvé un génie doué d'une pénétration profonde, d'une vue fine et déliée, d'un sentiment nourri partout d'un goût de réflexion philosophique; avec ce génie-là, avec un naturel si riche et si supérieur, on est par-dessus le marché nécessairement singulier, et d'un singulier très rare; cela est donc clair: il n'est point naturel, il court après l'esprit.

Voilà comme on vous dupe, lecteur, voilà les surprises qu'on fait au public, et comment on peut frustrer les talents les plus estimables des éloges qui leur sont dus.

Quand je songe à cette critique, surtout à celle de courir après l'esprit, je la trouve la chose du monde la plus comique, tant j'ai de plaisir à me représenter la commodité dont elle est à tous ceux qu'elle dispense heureusement d'avoir de l'esprit, et qui ne l'attraperaient point, quand ils courraient après; et en effet, il y a bien des ouvrages qui ne subsistent que par le défaut d'esprit, et leur platitude fait croire à certains lecteurs qu'ils sont écrits d'une manière naturelle: au surplus, pourvu qu'on adore Homère, Virgile, Anacréon, etc., on peut avoir de l'esprit, tant qu'on pourra; les amateurs des Anciens ne vous le reprocheront pas, et je connais des écrivains rusés, qui ont dix fois plus d'esprit qu'il n'en faudrait pour être persécutés, si la religion dont ils font profession pour les Anciens ne les sauvait.

Je disais l'autre jour à un de mes amis, à qui les reproches dont j'ai parlé sont ordinaires: Savez-vous bien ce que chez certaines gens signifient ces mots: ils courent après l'esprit?

Comment! Messieurs les Modernes, petits marmousets! vous prétendez valoir et surpasser des auteurs qui sont en grec et en latin, et que j'étudie depuis vingt ans! Si le monde allait vous en croire, que deviendrais-je, moi, qu'on associe au respect qu'on leur rend? faudra-t-il me réduire à l'affront de vous admirer, vous, avec qui je vis tous les jours? Oh! il y a bonne justice, et moyennant ce que nous allons dire, la plupart de ceux qui vous liront, et à qui notre querelle n'importe en rien, se voyant appuyés, seront bien aises de disserter cavalièrement sur votre compte, d'oser secouer la tête et d'avoir des dégoûts en vous lisant: ils s'imagineront gagner à ce qu'ils vous feront perdre; car voilà l'homme, et en effet, ils auront raison de vous trouver mauvais. De bonne foi! je sens que vous l'êtes; eh fi! vous cherchez à briller dans vos ouvrages, vous voulez être spirituels; vous n'y êtes point; ce n'est point là la nature, vous courez après l'esprit.

C'est là à peu près, dis-je à mon ami, ce que veulent dire certaines gens, en tenant les discours que vous teniez tout à l'heure. Les auteurs plats leur servent de troupes auxiliaires, et voici ce que ceux-là disent à leur tour, ou du moins ce que chacun d'eux pense.

Ces gens, contre qui on crie, me chagrinaient; il me fallait tous les jours aller aux expédients pour ne me pas douter que je valais moins qu'eux, et j'entends qu'on dit qu'ils ne sont pas naturels, qu'ils courent après l'esprit; ma foi! cela est vrai, et bien trouvé, et grâce au Ciel, me voilà meilleur qu'eux! Oui, Messieurs! lisez-moi: vous verrez un homme qui pense simplement, raisonnablement, qui va son grand chemin, qui ne pétille point, et voilà le bon esprit.

Je crois que mes lecteurs voudront bien me passer mes gaietés sur ce chapitre-là. Je me joue des hommes en général, et je n'attaque personne; je parais aujourd'hui n'apostropher que les amateurs des Anciens; un de ces jours, les Modernes auront leur tour; je m'y engage, et je promets que leur article vaudra bien celui-ci; car je ne suis d'aucun parti: Anciens et Modernes, tout m'est indifférent: le temps auquel un auteur a vécu ne lui nuit ni ne lui sert auprès de moi. J'adopte seulement, le plus qu'il m'est possible, les usages et les moeurs, et le goût de son siècle, et la forme que cela fait ou faisait prendre à l'esprit; après quoi, je vais mon train. Si c'est une traduction du grec, et qu'elle m'ennuie, je penche à croire que l'auteur y a perdu; si c'est du latin, comme je le sais, je me livre sans façon au dégoût, ou au plaisir qu'il me donne; bien entendu que c'est dans les choses que j'entends parfaitement, et qui n'ont pas besoin de l'histoire particulière du temps; et l'on aurait beau me dire: Cela ne vaut rien, ou: Cela est excellent, on ne me donne de disposition ni pour ni contre; je lis le livre, et le jugement que j'en forme m'appartient à moi, à mes lumières sûres ou non sûres, sort pur de toute prévention, et est à moi, tout comme si j'étais seul au monde; et il serait à souhaiter que nous fussions tous de même. Les Anciens avaient plus d'esprit que nous: nous avons plus d'esprit que les Anciens: voilà les vraies causes de la corruption du goût, s'il vient à se corrompre.

Est-ce le génie des auteurs grecs qu'il faut que ce jeune homme imite? Non, leurs idées ont une sorte de simplicité noble qui naît du caractère des actions qui se passaient alors, et du genre de vie qu'on menait de leur temps. Ils avaient, pour ainsi dire, tout un autre univers que nous: le commerce que les hommes avaient ensemble alors ne nous paraît aujourd'hui qu'un apprentissage de celui qu'ils ont eu depuis, et qu'ils peuvent avoir en bien et en mal. Ils avaient mêmes vices, mêmes passions, mêmes ridicules, même fond d'orgueil ou d'élévation; mais tout cela était moins déployé, ou l'était différemment. Je ne sais lequel des deux c'est. Quoi qu'il en soit, l'homme de ce temps-là est étranger pour l'homme d'aujourd'hui, et en nous supposant comme nous sommes, c'est-à-dire en étudiant le goût de nos sentiments aujourd'hui, il est certain qu'on verra que nous avons des auteurs admirables pour nous, et qui le seront à l'avenir pour tous ceux qui pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle.

Eh bien! un jeune homme doit-il être le copiste de la façon de faire de ces auteurs? Non, cette façon a je ne sais quel caractère ingénieux et fin, dont l'imitation littérale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de courir vraiment après l'esprit, l'empêchera d'être naturel: ainsi, que ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux, ni le fin, ni le noble d'aucun auteur ancien ou moderne, parce que, ou ses organes l'assujettissent à une autre sorte de fin, d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet ingénieux et ce fin qu'il voudrait imiter ne l'est dans ces auteurs qu'en supposant le caractère des moeurs qu'ils ont peint: qu'il se nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'il leur sent de bon, et qu'il abandonne, après, cet esprit à son geste naturel. Qu'on me passe ce terme qui me paraît bien expliquer ce que je veux dire; car on a mis aujourd'hui les lecteurs sur un ton si plaisant, qu'il faut toujours s'excuser auprès d'eux d'oser exprimer vivement ce que l'on pense; mais il me semble qu'il y a longtemps que j'écris; et si je ne finissais, la matière me mènerait trop loin.

 

 

Huitième feuille

8 septembre 1722

Dans ma dernière feuille, je jetai quelques idées au hasard sur les critiques que l'on fait aujourd'hui de la plupart des ouvrages d'esprit, et sur la corruption de goût que peuvent entraîner ces critiques, qui partent moins du bon sens que de l'inimitié des partis et des préventions jalouses où l'on est aujourd'hui les uns contre les autres.

Mais comme je ne traitai pas la chose d'une façon méthodique, et que je pris mes réflexions comme elles venaient, je pourrai bien, un de ces jours, argumenter dans les formes et prouver qu'écrire naturellement, qu'être naturel n'est pas écrire dans le goût de tel Ancien ni de tel Moderne, n'est pas se mouler sur personne quant à la forme de ses idées, mais au contraire, se ressembler fidèlement à soi-même, et ne point se départir ni du tour ni du caractère d'idées pour qui la nature nous a donné vocation; qu'en un mot, penser naturellement, c'est rester dans la singularité d'esprit qui nous est échue, et qu'ainsi que chaque visage a sa physionomie, chaque esprit aussi porte une différence qui lui est propre; que la correction qu'il faut apporter à l'esprit n'est pas de l'arracher à cette différence, mais seulement de purger cette même différence du vice qui peut en gâter les grâces, de lui ôter ce qu'elle peut avoir de trop cru, et de lui procurer ce qu'il arrive aux physionomies les plus singulières, qui ne changent point, mais qui, par le commerce que les hommes ont ensemble, contractent je ne sais quoi de liant qui les mitige, nous apprivoise avec elles, et nous rend par là leur singularité agréable, ou du moins curieuse; et qu'enfin, lorsqu'il a paru un beau génie dans certain genre, il n'est pas raisonnable de le proposer autrement aux autres, que comme un génie qui peut servir à exciter les forces du leur, et non pas comme un modèle sur lequel il faille calquer sa façon de penser pour être habile homme; et qu'il est absurde de dire d'un homme qui a travaillé dans le même genre, qu'il a mal réussi, parce qu'il n'aura pas travaillé dans le même goût, que c'est tout comme si l'on disait à toutes les femmes aimables: N'entreprenez pas d'être gaie, ou d'être tendre; on se moquerait de vous; car vous n'avez ni la couleur ni les traits de madame une telle, dont les gaietés et la tendresse ont tant réussi, et ce n'est précisément qu'avec cette couleur et ces traits qu'on peut inspirer de la joie ou de l'amour d'une certaine sorte, hors de laquelle nous ne voulons ni aimer ni nous réjouir.

Par cette fantaisie-là, il n'y aurait peut-être point de femme dont le visage ne fût mis au rebut; mais heureusement pour nous, et pour la plus belle moitié du monde, la diversité là-dessus n'a point de travers d'esprit à craindre de notre part; la nature nous l'a trop bien recommandée; et de ce côté-là, nous nous prêtons docilement aux aimables variétés que cette nature nous présente.

Pourquoi donc les rebutons-nous dans les productions d'esprit, et tâchons-nous de les décrier? Serait-ce qu'il est mortifiant d'avouer le plaisir que nous font les ouvrages des autres? Est-ce que nous ne voulons ni les estimer ni qu'on les estime? Que le talent d'auteur traîne après lui de petitesses!

J'adresse ceci à tous ceux qui se mêlent de belles lettres; en un mot, aux deux partis qui règnent aujourd'hui, et qui ont chacun leur formule de critique, et chacun leurs partisans et leurs élèves qui sont les dupes des deux partis.

A l'égard de ces dupes, ils peuvent ne plus l'être, quand ils voudront; et cela, sans qu'il leur en coûte aucun examen fatigant.

Voulez-vous savoir ceux à qui d'entre les deux partis vous devez le plus d'estime? La recette est sûre: écoutez les auteurs eux-mêmes, remarquez bien ceux qu'ils prennent à tâche de décrier, contre lesquels ils emploient le plus de raisonnements et de dissertations, ceux contre qui leur critique ou leur mépris mord avec le plus d'emportement; et cet emportement, tâchez de le démêler, tout masqué qu'il sera quelquefois d'un air de discrétion ou d'indifférence jalouse; souvent même, vous verrez attaquer les gens d'une manière oblique; on les accablera sous le nom d'un tiers qu'on supposera entiché de leur doctrine, sans compter mille autres petites rubriques d'inimitié qu'on emploiera pour leur ruine.

Encore une fois, remarquez bien ceux que cela regarde, et voilà qui est fait: tenez-les à votre tour pour d'habiles gens: vous venez de les entendre louer; car, dans la profession, on ne se loue pas autrement. Oui! toutes les injures qu'on leur a faites sont vraiment autant d'éloges dont vous ferez l'estimation au degré de venin et de subtilité que portent ces injures mêmes; et croyez ce que je vous dis, comme vous croyez au produit d'une somme calculée dans la dernière exactitude.

Nous avons beau dissimuler le mérite qui nous blesse, nous avons beau l'attaquer, il a cet avantage sur notre malice, qu'elle ne peut se sauver d'en faire l'aveu. Oui! il en faut venir là de bonne ou de mauvaise grâce; le reconnaître avec une franchise généreuse, ou lui rendre hommage par les marques honteuses de notre jalousie.

De tous les mensonges, le plus difficile à bien faire, c'est celui par qui nous voulons feindre d'ignorer une vérité glorieuse à nos rivaux; notre amour-propre, avec toute sa souplesse, est alors défaillant en ce point, qu'il ne peut dans ses fourberies se déprendre de la passion qui l'agite: cette passion le suit; il ne peut se l'assujettir, ni la soustraire; elle est empreinte dans tout ce qu'il nous fait dire; on la voit, et cela trahit sa malice, et l'en punit.

J'ai une preuve toute récente de ce que je dis. Je suis à la campagne, et hier je rendis visite à une dame assez jolie, et d'un assez bon air. Je ne la connaissais pas encore, et des amis communs m'avaient mené chez elle.

Dans la conversation, on vint à parler d'une autre dame, voisine de celle chez qui j'étais, et que je devais voir aussi le lendemain pour la première fois. C'est une fort aimable femme, dit alors quelqu'un de la compagnie. A cela, pas un mot de réponse de la part de la dame qui était présente; mais en revanche, question subite faite à propos de rien, sur le temps que j'avais envie de passer à la campagne.

Bon! dis-je en moi-même, bon! pour la dame dont on a parlé, elle est aimable, c'est un fait, et peut-être plus aimable que celle à qui je parle (qui ne l'était pourtant pas mal): ce peut-être que je formais se convertit bientôt en certitude.

Quelqu'un reprit le discours sur la dame dont le silence de l'autre avait ébauché l'éloge, et dit: On m'assurait, l'autre jour, que son mari était jaloux, et il est vrai qu'on peut l'être à moins. Lui, jaloux! répondit-elle alors; c'est un conte que cela. Mme est d'une conduite si sage que cette faiblesse-là ne serait pas pardonnable à son mari; et d'ailleurs, c'est une femme qui a beaucoup d'agréments, il est vrai; mais n'avez-vous pas remarqué qu'elle est d'une physionomie extrêmement triste? Il me semble que non, reprit un de mes amis. Peut-être que je me trompe, dit-elle encore; mais comme elle n'a guère de teint, qu'elle a je ne sais quoi d'un peu rude dans les yeux... Elle! guère de teint, et du rude dans les yeux! répondit alors un de ces messieurs en s'écriant, je lui ai toujours trouvé les yeux vifs; et la dernière fois que nous la vîmes, elle était plus vermeille qu'une rose... Bon! repartit-elle, le Ciel la préserve d'être toujours vermeille à ce prix-là, la pauvre femme! elle avait une migraine affreuse; voilà, Monsieur, d'où lui venait ce beau teint. Non, non, assurément, le teint n'est pas ce qu'elle a de plus beau, et pour l'ordinaire elle est pâle; aussi est-elle d'une santé assez infirme: je ne connais point de femme plus sujette aux fluxions que celle-là; cela lui a même gâté les dents qu'elle avait assez belles. Ecoutez! elle n'est plus dans cette grande jeunesse, au moins, elle se soutient pourtant assez bien.

Une visite qui arriva rompit le cours d'une satire qui rendait une femme triste parce qu'elle était modeste, convertissait la vivacité de ses yeux en rudesse, ne lui souffrait un beau teint qu'en conséquence d'une migraine, lui remplissait la tête de fluxions pour lui gâter les dents, et la faisait infirme pour la vieillir; satire, en un mot, qui, en trois ou quatre traits enveloppés dans un air perfide de bienveillance, barbouillait tous les appas de la dame en question, ruinait ses dents, sa santé, sa jeunesse, son teint, et le feu de ses yeux.

Pour moi, sur ce portrait-là, je m'attendis à voir une femme charmante; car tant de fiel qu'on venait de répandre sur elle ne pouvait tirer sa source que d'une jalousie douloureusement sensible et allumée par de grandes causes.

De sorte qu'impatient de vérifier là-dessus mes conjectures, je courus le lendemain chez cette femme triste, pâle, infirme et âgée. Je ne m'étais pas trompé, je la trouvai telle que je l'avais comprise sous les expressions dont on s'était servi contre elle; je vis en un mot que j'avais très savamment entendu la langue que parle l'amour-propre dans une jolie femme qui en peint une belle.

Cette femme à physionomie triste me parut avoir un air sage; sa pâleur était une blancheur mêlée d'un incarnat doux et reposé; ses yeux rudes jetaient des regards vifs et imposants. A l'égard de son air infirme, on pouvait le justifier par je ne sais quoi de mignard, de tendre et de languissant, répandu dans sa figure; au reste, je remarquai que cette dame crachait assez souvent, et ce fut à cela que j'attribuai l'idée des fluxions qui lui gâtaient les dents; pour son défaut de jeunesse, je le trouvai, moitié dans beaucoup d'embonpoint, et moitié dans la simplicité de ses ajustements.

A vous dire le vrai, il n'appartient qu'à l'amour-propre piqué d'apercevoir les rapports éloignés que tant d'avantages pouvaient avoir avec les défauts qu'on m'avait annoncés.

Oh! voyons à présent comment s'exprime l'amour-propre d'une belle femme, sur le compte d'une autre personne qui n'a que des agréments subalternes.

Après les compliments requis dans cette visite, cette dame-ci me demanda si j'avais vu l'autre: Oui, madame, lui répondis-je. Eh bien! monsieur, qu'en dites-vous? reprit-elle, sans me donner le temps d'en dire davantage. Etes-vous du goût de tout le monde? Vous plaît-elle? Et n'ai-je pas là une jolie voisine? Je vous avoue que c'est ma beauté.

Quelle croyez-vous que fut mon idée, en l'entendant parler sur ce ton-là? Que si je n'eusse pas déjà vu l'autre, j'aurais deviné là-dessus qu'elle portait un visage inférieur à celle-ci.

Eh bien, nos deux femmes, et les auteurs entre eux, c'est tout un; et pour mieux dire, je crois qu'on peut juger tous les hommes en général sur la même règle.

Volontiers louons-nous les gens qui ne nous valent pas; rarement ne censurons-nous pas ceux qui valent mieux que nous; ainsi, nous ne louons le mérite d'autrui presque que pour sous-entendre la supériorité du nôtre; et quand nous le blâmons, c'est la douleur de le sentir supérieur au nôtre qui nous échappe. Mais je laisse là les querelles des auteurs et les réflexions qu'ils me font faire.

Avant que de finir cette feuille, je ne puis m'empêcher de dire un mot d'un livre que je lisais ce matin, et qui est intitulé les Lettres persanes, dont je n'ai encore lu que quelques-unes; et par celles-là, je juge que l'auteur est un homme de beaucoup d'esprit; mais entre les sujets hardis qu'il se choisit, et sur lesquels il me paraît le plus briller, le sujet qui réussit le mieux à l'ingénieuse vivacité de ses idées, c'est celui de la Religion, et des choses qui ont rapport à elle. Je voudrais qu'un esprit aussi fin que le sien eût senti qu'il n'y a pas un si grand mérite à donner du joli et du neuf sur de pareilles matières, et que tout homme, qui les traite avec quelque liberté, peut s'y montrer spirituel à peu de frais; non que parmi les choses sur lesquelles il se donne un peu carrière, il n'y en ait d'excellentes en tout sens, et que même celles où il se joue le plus ne puissent recevoir une interprétation utile; car enfin, dans tout cela, je ne vois qu'un homme d'esprit qui badine; mais qui ne songe pas assez qu'en se jouant il engage quelquefois un peu trop la gravité respectable de ces matières: il faut là-dessus ménager l'esprit de l'homme qui tient faiblement à ses devoirs, et ne les croit presque plus nécessaires, dès qu'on les lui présente d'une façon peu sérieuse.

L'auteur, par exemple, blâme les lois de l'Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes; il les appelle injustes et furieuses; il veut qu'on laisse à l'homme le droit de sortir de la vie quand elle lui est à charge; il dit que cet homme, en se défaisant, ne fait que changer les modifications de sa matière, et rendre carrée une boule que les lois de la création avaient fait ronde.

De l'air décisif dont il parle, on croirait presque qu'il est entré de moitié dans le secret de cette même création; on croirait qu'il croit ce qu'il dit, pendant qu'il ne le dit que parce qu'il se plaît à produire une idée hardie.

Quoi qu'il en soit, je crois que j'achèverai son livre avec autant de plaisir que je l'ai commencé. Je réserve pour la feuille suivante l'aventure d'une demoiselle dont on me rendit l'autre jour un paquet, qui contient des lettres qu'elle m'adresse, dont l'une est pour son amant, l'autre pour son père, et l'autre pour moi. Je les produirai toutes trois.

 

 

Neuvième feuille

27 septembre 1722

J'ai parlé dans ma dernière feuille de trois lettres, qu'une jeune demoiselle, qui m'est inconnue, m'envoya il y a quelques jours. Elle souhaite que je les rende publiques; et de mon côté, je la remercie du plaisir qu'elle me fait, en s'adressant à moi pour ce petit service. J'exhorte les personnes, que deux de ces lettres regardent, à les lire avec attention quand je les donnerai: je ne leur demande que cela, persuadé qu'elle produiront l'effet que cette infortunée en attend.

Je vais commencer par celle qu'elle m'écrit: elle y fait un détail de l'aventure qui l'a conduite au malheur dont elle gémit aujourd'hui. Cette aventure emploiera peut-être toute cette feuille-ci; mais je ne puis faire autrement, et dans quinze jours on aura le reste.

Monsieur,

La lecture de quelques-unes de vos feuilles me persuade que vous avez le coeur bon, et qu'une personne aussi malheureuse que je le suis n'aura pas de peine à vous intéresser pour elle. Le secours, dont j'ai besoin de votre part, est que vous produisiez la lettre que je vous écris, et les deux autres que vous voyez ici; votre compassion ensuite joindra à cela les réflexions qu'elle jugera les plus capables d'inspirer quelques sentiments d'honneur à un homme qui m'a jetée dans l'opprobre, et quelques retours de tendresse à un père dont je faisais, il y a quelques mois, les délices, et dont je fais aujourd'hui la honte et le désespoir. Quelle chute affreuse! il y a moins de distance, de la mort à la vie, que de l'état où je suis à la situation où j'étais.

Qu'est devenu ce temps où j'étais vertueuse? où j'étais estimée, autant que chérie? Que d'avantages j'ai perdus! et quelles horreurs ont pris leur place! En quelque endroit que tu sois, séducteur de mon innocence, homme perfide, que j'ai cru l'honneur même! tu le sais, et ta conscience te le reprochera toujours: quelque grand qu'ait été mon amour pour toi, ce n'est point par lui que tu m'as vaincue; ce n'est point d'une fille follement amoureuse dont tu te joues aujourd'hui. Fusses-tu le plus lâche de tous les hommes, tu te souviendras que tu dois tout à l'estime infinie que j'avais pour toi! Non, perfide! ce n'était point de la satisfaction de mon amour que j'étais jalouse; c'était du plaisir de te donner des marques de ma confiance; et tu l'as trahie, cette confiance que tu m'as demandée, mille fois plus respectable et plus obligeante pour toi que ma tendresse même! Tu m'offris ta foi; je la reçus; j'aurais cru t'outrager en la refusant. Dis-moi! as-tu pu te résoudre à ne pas mériter un procédé si noble et si franc? peux-tu durer? peux-tu vivre avec l'idée que je suis détrompée sur ton caractère? peux-tu, sans être pénétré de confusion, te représenter l'étonnement mortel où je suis? Songe à ces sentiments dont je t'honorais, dont ma vertu se faisait même une obligation de t'honorer! et ces sentiments si glorieux pour toi, compare-les dans le fond de ton âme à ceux à qui tu laisses aujourd'hui la mienne en proie! Ces parents, ces amis, qui me méprisent à présent, s'ils avaient lu dans mon coeur, si les motifs de ma conduite avec toi leur étaient connus, comme ils te le sont, trouveraient-ils que mon malheur eût d'autre source qu'une crédulité généreuse? Parle! que verraient-ils? qu'une infortunée vraiment estimable, dans une fille dont ta lâcheté leur fait une indigne. Hélas! je n'ai d'autre tort que de n'avoir pas rencontré un honnête homme.

Pardon, Monsieur; mon affliction me distrait de ce que je dois vous dire: apprenez mon aventure. Celui qui me l'a rendue si funeste la lira peut-être; peut-être il en sera touché? Que vous dirai-je? Je voudrais qu'il se repentît, et je le voudrais pour lui, comme pour moi-même. Puis-je, après l'avoir tant aimé, ne pas m'affliger de le voir sans honneur? Non! je l'avoue, je ne saurais m'empêcher, dans ma douleur, de confondre sa honte avec la mienne. Tel qu'il est, il a part à mes pleurs: que sais-je? il y a quelquefois plus de part que moi-même.

Ma mère, qui est morte depuis huit mois, à qui le Ciel a voulu, sans doute, épargner la désolation où je l'aurais mise, si elle avait été témoin de mon état, ma mère, que ma reconnaissance pour l'éducation vertueuse qu'elle m'a donnée, cette mère si tendre, que mon amour, que mon respect pour sa mémoire venge dans le fond de mon coeur d'un affront qu'elle ne ressent pas, ma mère dont le nom seul me confond, m'avait menée à la campagne chez une dame de nos amis, qui allait, disait-on, marier sa fille au fils d'un de ses voisins.

Je ne connaissais encore ni la demoiselle ni le jeune homme en question; je trouvai l'une digne de l'attachement du plus galant homme, et l'autre... hélas! je le crus bien différent de ce qu'il se montre aujourd'hui.

Jamais physionomie ne garantit tant de candeur, n'offrit tant de grâces mêlées avec tant d'apparence de probité.

Un jour, à l'écart, je félicitais sa maîtresse, qui était déjà devenue mon amie, du bonheur que la fortune semblait lui réserver.

Mais quelle fut ma surprise! quand cette fille, que je croyais devoir être si contente, me dit alors: J'estime M.***, il est aimable; et si je voulais un mari, je lui donnerais la préférence sur tous les hommes que je connais; mais, ma chère, avec tout cela, je ne l'épouserai point, soyez-en bien persuadée; je ne puis vous en dire davantage, je craindrais que votre amitié pour moi ne vous fît révéler le reste de mon secret à ma mère: mes desseins lui sont aussi inconnus qu'à vous: je ne puis m'en assurer l'exécution qu'en les taisant; et demain vous serez mieux instruite.

Tout ce qui me reste à vous dire, c'est que je vous aime, et je voudrais que l'époux qu'on m'avait destiné devînt le vôtre; je lui crois le caractère aussi aimable que la figure; j'en ai même quelque preuve. Dès que je sus ce que nos parents avaient résolu de faire de nous, je lui parus plus sérieuse qu'à l'ordinaire; je tâchai, par de fréquentes marques d'indifférence, de le dégoûter d'un mariage que je ne voulais pas accomplir, et que ce peu d'agréments qu'il voyait en moi pouvait pourtant lui rendre souhaitable. Je m'attendis de sa part à quelques plaintes qui auraient amené de la mienne une entière explication de mes sentiments; mais il ne me dit rien, et se conforma sans murmure à mes manières.

J'en fus étonnée: je craignais (par vanité peut-être) que cet air si tranquille ne vînt du dépit de me voir tant de froideur; je craignis même que ce dépit ne vînt d'un peu d'amour dont je voulais arrêter le progrès.

Dans cette pensée, je lui demandai sans façon s'il m'aimait, et je le priai de me répondre là-dessus sans détours.

Puisque vous m'ordonnez de vous parler avec vérité, me dit-il, Mademoiselle, voici ce que je pense.

Toute politesse à part, je n'ai rien vu de si aimable que vous; tout ce qui peut rendre charmante, vous l'avez avec profusion; mais je vous l'avoue, jusqu'ici mes yeux ont plus remarqué cela que mon coeur, parce que j'ai toujours été frappé de je ne sais quoi de grave que vous avez dans l'esprit, d'un certain caractère de réserve qui est en vous, qui m'intimide, et me fait pencher au respect plus qu'à l'amour. On va nous marier ensemble, et je ne me donnerais pas le moindre mouvement pour l'empêcher; car je ne crains point ce moment-là, je l'attends gaiement, mais sans impatience. Voilà mon coeur à découvert; de votre côté, si vous m'encouragiez un peu, je vous aimerais sans doute, j'en suis sûr, sans en avoir d'autre preuve que la liberté d'esprit où je me trouve.

C'en est assez, Monsieur, lui répondis-je alors, gardez-vous de m'en dire davantage; ma résolution est prise depuis longtemps; je ne veux point vous encourager à m'aimer, parce que je ne veux aimer personne; mais, après ce que vous venez de me dire, je vous avoue, à mon tour, que sans cette résolution dont je vous parle, vous auriez bientôt de l'inclination pour moi, s'il dépendait de moi de vous en donner; mais ne songeons plus à cela ni l'un ni l'autre. Jusqu'à présent nous voilà, grâce au Ciel, en état de prendre tous deux notre parti sans peine; laissons nos parents dans l'idée qu'ils ont de nous unir; vivons comme de coutume ensemble; je me charge du soin de rompre leur projet quand il en sera temps.

Ce jeune homme, ajouta cette fille en continuant, m'écouta paisiblement; et me quittant ensuite: Puisque votre coeur ne doit être à personne, me dit-il, je ferai bien de rompre une conversation que j'ai, ce me semble, écoutée avec une attention dont je me défie: j'en agirai avec vous à mon ordinaire; suivez vos desseins, et ne m'en parlez plus, je vous en prie.

Je ne vous ferai point, Monsieur, le détail de tous les discours que nous tînmes, mon amie et moi. Après qu'elle eut achevé son récit, sa mère l'appela quelques moments après; elle se retira, et moi, je restai dans une allée du jardin où nous nous étions promenées; mais j'y restai tout émue, et comme une personne à qui l'on vient d'apprendre une nouvelle qui la remplit d'espérance et de crainte. Je m'intéressais à tout ce qu'on m'avait dit, sans pouvoir encore démêler pourquoi: il me semblait que c'était de moi dont nous avions parlé, que c'était sur moi que roulait toute l'aventure. Je faisais des réflexions que je condamnais par d'autres; je ne savais quel parti prendre; je m'imaginais que je devais me déterminer à quelque chose, et je voyais que j'avais tort de me l'imaginer; je reconnaissais mon trouble, et je n'en sortais point; j'en avais peur, et je le rappelais. Cet homme, qui n'avait point d'amour pour mon amie, l'aveu sincère qu'il en avait fait, cette amie qui méditait elle-même un dessein, qui souhaitait que son amant vînt à m'aimer, qui me disait qu'il était aimable, et qui me le persuadait; je ne sais combien de petites remarques qui venaient alors s'offrir en foule à mon esprit: les regards de ce jeune homme que je me ressouvenais d'avoir souvent surpris sur moi; ceux que j'avais à mon tour jetés sur lui; les motifs que je donnais aux siens; la confusion où j'étais de ce qu'il avait pu lire dans les miens; de simples paroles, des actions que je ne pouvais m'empêcher d'interpréter de sa part, que j'avais crues innocentes de la mienne, et qui ne me le paraissaient plus; je voyais dans tout cela des présages qui menaçaient mon coeur d'un accident qui m'attachait, et que je ne pouvais m'expliquer; j'y voyais une fatalité, ou plutôt je voulais l'y voir; je m'égarais dans un chaos de mouvements où je m'abandonnais avec douceur, et pourtant avec peine.

Telle était mon agitation, quand retournant dans une autre allée, je rencontrai tout à coup cet objet encore confus de mes pensées, ce jeune homme dont j'étais si occupée.

Je demeurai presque immobile à sa vue, je le sentis aimable, je rougis en le sentant; et cependant, mon amour alors me parut moins naître que continuer.

Il m'aborda de son côté d'une façon si interdite que je vis qu'il m'aimait aussi, et que même il m'aimait depuis qu'il m'avait vue; je ne doutai pas qu'il ne fût dans un trouble égal au mien, qu'il ne pensât comme moi, qu'il n'eût mes mouvements, mes réflexions; qu'enfin il ne fût pour moi ce que j'étais pour lui, et par une bizarrerie surprenante, tout cela se trouva vrai.

Son embarras me frappa; le mien l'intimida, parce qu'il le comprit; une intelligence mutuelle nous donna la clef de nos coeurs; nous nous dîmes que nous nous aimions, avant que d'avoir parlé, et nous en fûmes tous deux si étonnés, que nous nous hâtâmes de nous quitter pour nous remettre.

J'interromps ici la suite de cette histoire, dont le reste ne peut se partager. Je viens de recevoir un billet d'un de mes amis, par qui je vais finir ma feuille. C'est une gaieté dont j'espère que tous mes lecteurs voudront bien rire.

Comme je suis dans l'habitude de vous rendre compte de tout ce qui m'arrive, je vous dirai, mon cher ami qu'il me tomba, l'autre jour, entre les mains une feuille grecque de la divine Iliade. O dieux! dans quel état la vis-je? un Grec en serait mort subitement; mais le Ciel, qui conduit tout, n'a pas voulu qu'il en coûtât la vie à personne; et l'aventure a raté sur moi, qui, par bonheur, suis un ignorant. Imaginez-vous donc que la feuille de l'homme divin avait servi à envelopper des denrées d'épicier, elle en portait encore les marques. Je ne m'en étonnai pas, car je la ramassai à la porte de l'épicier même, et je jugeai tout d'un coup que cette relique du Parnasse ne pouvait être tombée chez un Moderne plus irréligieux. N'allez pas divulguer cette affaire; cela ruinerait je ne sais combien de ces sortes de marchands qui fournissent quantité de dévots d'Homère. Pour moi, qui, comme vous savez, me tiens neutre sur tout culte littéraire, je n'ai fait ni bien ni mal au lambeau grec; j'en ai vu le caractère; je l'ai remis sagement où je l'avais trouvé, souhaitant que le sort ne conduisît là nul passant de l'observance d'Homère (sentiment de charité qui ne nuit pas à la neutralité), et je me suis retiré en essuyant mes doigts qu'il avait un peu salis. Mandez-moi si je me suis bien comporté; j'attends votre réponse, et je réserve pour une autre fois à vous raconter une nouvelle aventure qui regarde nos Modernes. Je suis, etc.

 

Dixième feuille

16 octobre 1722

Je me souviens qu'un jour, dans une promenade publique, je liai conversation avec un homme qui m'était inconnu. L'air pesant et taciturne que je lui trouvais ne me promettait pas un entretien fort amusant de sa part; il éternua, je lui répondis par un coup de chapeau; voilà par où nous débutâmes ensemble. Après cela, vinrent quelques discours vagues sur la chaleur, sur le besoin de pluie, et d'autres questions, qui n'étaient qu'une façon de se dire avec bonté l'un à l'autre: Je n'oublie pas que vous êtes là.

Là-dessus, entre plusieurs dames qui pass