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Lettres sur les habitants de Paris
Avant-propos du Théophraste moderne
La quantité de matières que je traite ici, leur variété, le mélange alternatif du sérieux et du gai dans les réflexions, pourront faire plaisir à ceux qui liront cet ouvrage. Je n'ai point prétendu établir d'ordre dans la distribution des sujets; cela m'a paru fort indifférent. J'adresse cette relation à une dame qui me l'avait demandée, et j'ai tâché de ne rien oublier de tout ce qui peut instruire ou divertir un esprit juste et délicat, tel qu'est le sien. Je commence par lui parler des choses qui se passaient quand je fis cette relation. Je continue au hasard, et je finis quand il me plaît. Cet ouvrage, en un mot, est la production d'un esprit libertin, qui ne se refuse rien de ce qui peut l'amuser en chemin faisant. J'espère que le lecteur n'y perdra rien.
A Madame***
Je vous tiens parole, madame, ou plutôt je vous obéis; car ce qu'un amant promet à ce qu'il aime, vaut un devoir d'obéissance envers son maître.
Vous avez raison de vouloir être instruite des moeurs et du caractère des habitants de Paris, et de tout ce qui se pratique dans cet abrégé du monde.
Paris est le centre des vertus et des vices; c'est le lieu où les méchants développent leur iniquité; l'endroit où se manifeste toute leur capacité de mal faire. La raison de cela, madame, est qu'ils ont abondance d'occasions, et que l'exercice met en oeuvre et perfectionne leurs mauvaises dispositions.
Les vertus n'y règnent pas moins que les vices; mais elles y règnent sans bruit et secrètement. Les justes y composent un parti ignoré de la foule des hommes. On y voit encore un troisième ordre de personnes; ce sont d'honnêtes gens d'une probité morale qui n'a pour principe, ou qu'un heureux caractère qui les porte à vivre avec honneur, ou qu'un goût de sagesse philosophique qui les maintient dans un esprit de justice et d'union avec les hommes. Ce sont de ces gens qui, bornés à satisfaire leurs petits plaisirs, tâchent, autant qu'ils peuvent, de ne troubler ceux de personne, de ces gens, en un mot, qui adoptent le frein des lois, moins, si vous voulez, par respect pour elles, que par ménagement pour le préjugé public.
Cette secte, madame, ne laisse pas que d'être un peu pyrrhonienne; car elle n'a de vertus que par convention; mais vivre bien avec les hommes, et penser autrement qu'eux, est une chose qui paraît si belle, et si distinguée, que dans bien des endroits à Paris vous ne passez pour homme d'esprit, qu'autant qu'on vous croit confirmé dans cette impiété philosophique.
Je m'étendrais là-dessus davantage, si je ne prévoyais que, dans la suite de cette relation, l'occasion se présentera d'en parler encore: venons à d'autres matières.
Chapitre I
Il est difficile de définir la population de Paris, je vais pourtant tâcher de vous en donner quelque idée.
Imaginez-vous un monstre remué par un certain instinct, et composé de toutes les bonnes et mauvaises qualités ensemble; prenez la fureur et l'emportement, la folie, l'ingratitude, l'insolence, la trahison et la lâcheté; ajustez tout cela, si vous le pouvez, avec la compassion tendre, la fidélité, la bonté, l'empressement obligeant, la reconnaissance et la bonne foi, la prudence même; en un mot, formez votre monstre de toutes ces contrariétés; voilà le peuple, voilà son génie.
Pour en achever le portrait, il faut lui supposer encore une nécessité machinale de passer en un instant du bon mouvement au mauvais: détaillons à présent ce caractère.
Le peuple est une portion d'hommes qu'une égalité de bassesse dans la condition réunit: ils se querellent, ils se battent, se tendent la main, se rendent service et se desservent tout à la fois: un moment voit renaître et mourir leur amitié; ils se raccommodent et se brouillent sans s'entendre. Le peuple a des fougues de soumission et de respect pour le grand seigneur, et des saillies de mépris et d'insolence contre lui: un denier donné par-dessus son salaire vous en attire un dévouement sans réserve; ce denier retranché vous en attire mille outrages. Quand il est bon, vous en auriez son sang; quand il est mauvais, il vous ôterait tout le vôtre: sa malice lui fournit des moyens de nuire, que l'homme d'esprit n'imaginerait jamais. Tel est le pathétique de ses discours, qu'il laisse, parmi les plus honnêtes gens et les meilleurs esprits, une opinion de bien ou de mal, pour ou contre vous, qui ne manque pas de vous servir ou de vous nuire.
Le peuple, à Paris, a tous les vices qu'il se reproche dans ses querelles.
Une chose m'a toujours surpris: deux femmes s'accusent de mauvaise vie, citent les lieux et les circonstances: les assistants croient tout; la querelle finit et ne leur a fait aucun tort.
Les femmes, entre elles, ne rougissent pas de l'opprobre dont elles se chargent; leur motif de honte est d'avoir été vaincues en coups ou en injures.
Plus une femme a la voix vigoureuse, et plus celle avec qui elle se querelle a de tort.
Plus une querelle a de témoins, plus elle s'échauffe: ce n'est plus tant alors une vraie colère qui anime les combattantes, qu'une émulation d'invectives.
Personne ne caractérise plus éloquemment que le peuple.
On lui inspire aisément de la confiance; mais quand il la perd, il déshonore.
Toute belle que vous êtes, madame, si le hasard vous avait attiré le courroux d'une femme du peuple, elle vous ferait rougir de vos propres charmes. L'union des gens mariés parmi le peuple est la chose du monde la plus divertissante; vous diriez, à les entendre se parler et se répondre, qu'ils ne peuvent se supporter et qu'ils souffrent de se voir.
Voici la réflexion que je fais là-dessus, madame: un mot plus haut que l'autre brouille des époux honnêtes gens; pourquoi cela? C'est que leur commerce est ordinairement honnête: cette honnêteté cesse-t-elle un moment? l'union s'altère. Les gens mariés d'entre le peuple se parlent toujours comme s'ils s'allaient battre; cela les accoutume à une rudesse de manière qui ne fait pas grand effet quand elle est sérieuse et qu'il y entre de la colère: une femme ne s'alarme pas de s'entendre dire un bon gros mot, elle y est faite en temps de paix comme en temps de guerre; le mari de son côté n'est point surpris d'une réplique brutale, ses oreilles n'y trouvent rien d'étrange; le coup de poing seulement avertit que la querelle est sérieuse; et leur façon de se parler en est toujours si voisine, que ce coup de poing ne fait pas un grand dérangement.
Savez-vous bien, madame, qu'à tout prendre, il y a plus de gain dans cette façon de se traiter que dans celle des honnêtes gens?
Je compare l'union de ces derniers à une mer calme: les deux époux y voguent en paix; vient-il un seul coup de vent? Il porte l'alarme dans la barque, et nos époux, accoutumés à une longue bonace, ne se remettent que longtemps après de leur frayeur.
La même comparaison me servira pour figurer l'union des gens du peuple.
Cette mer, pour eux, est toujours agitée; les vents et les éclairs y règnent sans interruption; la barque va son train, sans s'en apercevoir: la tempête lui est familière, la foudre tombe quelquefois; mais elle est une suite si naturelle de l'orage que la barque tâche de se réparer sans en avoir frémi. Manie de politesse à part, la mer agitée me paraît préférable à la mer calme.
Je n'aurais jamais fait, si je ne voulais rien omettre dans le portrait du génie du peuple, inconstant par nature, vertueux ou vicieux par accident; c'est un vrai caméléon qui reçoit toutes les impressions des objets qui l'environnent.
Là-dessus, vous vous imaginez que le peuple est méchant; vous avez raison; mais il n'a point une méchanceté de réflexion; c'est une méchanceté de hasard, qui lui vient de ce qu'il voit ou de ce qu'il entend, il devient méchant, comme il devient bon, sans le plus souvent être ni l'un ni l'autre.
Il exprimera, par exemple, des cris de malédiction contre les gens d'affaires; non pas qu'il ait conclu qu'ils le méritent, mais la voix publique les annonce haïssables: voilà le peuple irrité contre eux.
On allait un jour faire mourir deux voleurs de grands chemins; je vis une foule de peuple qui les suivait; je lui remarquai deux mouvements qui n'appartiennent, je pense, qu'à la populace de Paris.
Ce peuple courait à ce triste spectacle avec une avidité curieuse, qui se joignait à un sentiment de compassion pour ces malheureux; je vis une femme qui, la larme à l'oeil, courait tout autant qu'elle pouvait, pour ne rien perdre d'une exécution dont la pensée lui mouillait les yeux de pleurs.
Que pensez-vous de ces deux mouvements? pour moi je ne les appellerai ni dureté ni pitié. Je regarde en cette occasion l'âme du peuple comme une espèce de machine incapable de sentir et de penser par elle-même, et comme esclave de tous les objets qui la frappent.
Par ce système, je vois, clair comme le jour, la raison de ces deux mouvements contraires: on va faire mourir deux hommes; l'appareil de leur mort est fort triste: voilà la machine frappée d'un mouvement assortissant; voilà le peuple qui pleure ou qui se contriste.
L'exécution de ces hommes a quelque chose de singulier; voilà la machine devenue curieuse.
Je gagerais que le peuple pourrait, en même temps, plaindre un homme destiné à la mort, avoir du plaisir en le voyant mourir, et lui donner mille malédictions.
Que dirions-nous encore de lui? Il est de certains endroits à Paris, madame, où le peuple est en possession d'une liberté despotique dans le langage, et souvent dans les actions: il y règne souverainement; il y parle de tout et n'y craint personne: achetez-vous quelque chose aux marchés publics, par exemple; votre honneur, votre taille, votre visage y sont à la discrétion des marchandes: il faut opter, ou d'être dupe ou d'être maltraité, dans ces endroits qu'on pourrait appeler l'empire des Amazones: vous avez autant de juges et de parties qu'il y a de femmes; si la colère d'une d'entre elles vous déclare coupable, c'en est fait; toutes les autres vous condamnent sans consultation et vous exécutent à la même heure: toute la liberté qu'on vous laisse, c'est de vous sauver; et vous ressemblez, en ce cas, à ces soldats qui passent par les baguettes en courant.
Je connais un de mes amis, homme d'esprit et de bon sens, qui me disait un jour, en parlant du génie du peuple: le moyen le plus sûr de connaître ses défauts et ses vices serait de familiariser quelque temps avec lui, et de lui chercher querelle après. On a trouvé l'invention de se voir le visage par les miroirs: une querelle avec le peuple serait la meilleure invention du monde pour se voir l'esprit et le corps ensemble. Une aimable fille, entendant parler ainsi mon ami, nous dit, en badinant: Tous mes amants me disent belle; ma glace et mon amour-propre m'en disent autant; mais, pour en avoir le coeur net, quelque jour en carnaval j'userai de l'invention dont vous parlez.
Qu'ajouterai-je encore sur le caractère du peuple?
Les dévots d'entre le peuple, le sont infiniment dans la forme: la vraie piété est au-dessus de la portée de leur coeur et de leur esprit.
Une grosse voix dans un prédicateur les persuade; ils ne comprennent rien à ce qu'il dit, mais il crie beaucoup et les voilà pénétrés.
Ainsi, je ne conseillerais à personne de compter beaucoup sur la religion du plus dévot personnage d'entre le peuple: de là vient aussi qu'il est aisé d'en corrompre le plus honnête homme; car, pour l'engager au crime, il ne s'agit pas de gagner son esprit, on a bon marché de cette pièce; il faut seulement effacer une impression par une autre: celle du cérémonial de la religion qui les a rendu pieux, par l'impression d'une offre qui les chatouille.
Vous m'avouerez qu'on peut faire tout ce qu'on veut d'un homme qu'il ne s'agit que de toucher sensiblement; l'impression la plus fraîche est toujours la victorieuse.
Ne vous attendez pas, madame, que j'épuise la matière là-dessus; je n'en dirai plus qu'un mot.
Le peuple, dans les provinces, reconnaît autant de maîtres qu'il est de gens au-dessus de lui.
L'intérêt seul, ici, fait la vraie dépendance du peuple. Le cordonnier y va de pair avec le duc et le marquis: si l'on ne veut pas qu'il manque de respect pour ces grands noms, il faut acheter son hommage. L'argent est le seul titre de grandeur qu'il révère: le peuple est comme un gros mâtin; le mâtin aboie après tout ce qui passe; jetez-lui un morceau de pain, il vous caresse.
Ainsi, madame, si vous venez jamais à Paris, en cas que vous ayez affaire au peuple, prenez avec lui des mesures qui mettent vos charmes à l'abri de la correction.
Chapitre II, Le bourgeois
Le bourgeois à Paris, madame, est un animal mixte, qui tient du grand seigneur et du peuple.
Quand il a de la noblesse dans ses manières, il est presque toujours singe: quand il a de la petitesse, il est naturel; ainsi il est noble par imitation, et peuple par caractère.
Entre les bourgeois, la cérémonie est sans fin: je crois en savoir la raison, en suivant toujours mes principes.
Il règne parmi les gens de qualité une certaine politesse dégagée de toute fade affectation: cette politesse n'est autre chose qu'une façon d'agir naturelle, épurée de la grossièreté que pourrait avoir la nature.
Le bourgeois voudrait bien imiter cette politesse; mais, malheureusement, son premier effort pour cela le tire de l'air naturel, et tout ce qu'il fait est cérémonie.
Le bourgeois dans ses ameublements, ses maisons et sa dépense, est souvent aussi magnifique que le sont les gens de qualité; mais la manière dont il produit sa magnificence a toujours certain air subalterne qui le met au-dessous de ce qu'il possède: y paraît-il indifférent? On voit qu'il gêne sa vanité: en jouit-il avec faste? il s'y prend avec petitesse.
Le bourgeois est quelquefois fier avec les gens au-dessus de lui, mais c'est une fierté qu'il se donne, et non pas qu'il trouve en lui; il fait comme ceux qui se haussent sur leurs talons pour paraître plus grands.
Un bourgeois qui s'en tient à sa condition, qui en sait les bornes et l'étendue, qui sauve son caractère de la petitesse de celui du peuple, qui s'abstient de tout amour de ressemblance avec l'homme de qualité, dont la conduite, en un mot, tient le juste milieu; cet homme serait mon sage.
Généralement parlant, à Paris, vous trouverez de la franchise et de l'amitié dans le bourgeois; mais il ne faut pas le tâter sur la bourse: une froideur subite et l'éloignement succéderont aux marques d'affection que vous en aurez reçu: le bourgeois alors, se fait, de vous fuir, un principe de sagesse et d'habileté; il se croirait votre dupe, s'il vous avait obligé.
Je connais un homme qui avait été longtemps en commerce d'amitié avec un bourgeois. Il eut, un jour, un besoin pressant de quelque somme d'argent: il écrivit au bourgeois et le pria de la lui prêter. Je me trouvais chez lui, quand il reçut la lettre: il lui répondit qu'il lui était impossible de lui faire ce plaisir: lorsque le laquais fut parti: Monsieur... me demande de l'argent à emprunter, me dit-il: malpeste, qu'il est fin avec ses amitiés! Mais j'en sais autant que lui. Monsieur, répondis-je, il n'y a pas grande finesse à avoir besoin d'argent et à en demander à ses amis: Bon! ses amis, reprit-il, il en a cinquante comme moi; mais il n'aura garde de leur proposer la chose; il sait bien qu'il n'y aurait rien à faire, et il m'a cru plus sot qu'un autre; peut-être plus généreux, répondis-je: il n'y a plus que les bêtes qui le sont, me dit-il.
Parlons un peu des dames bourgeoises; car vous avez, sans doute, plus envie de connaître les personnes de votre sexe que celles du nôtre.
Comme je n'ai d'ordre que le hasard dans cette relation, je ne ferai point difficulté de vous dire ici ce que j'aurais pu vous dire ailleurs.
C'est qu'il y a différentes bourgeoises: le commerce, par exemple, est un métier qui fait une espèce de bourgeoisie: la pratique fait une autre espèce, et dans ces deux espèces-là il y a encore une différence du plus au moins.
Je suis tenté de vous dire que, pour l'ordinaire, les bourgeoises marchandes sont de grosses personnes bien nourries: vous en trouvez de fort brusques, qui vous querellent presque au premier signe de difficulté que vous faites: vous en trouvez d'affables; mais d'une affabilité vive et bruyante. Rien n'est épargné pour vous faire plaisir, on devine ce qui vous plaît, faites un geste de tête, toute la boutique est en mouvement: cet empressement d'actions est entremêlé, comme je vous l'ai dit, d'un torrent de douceurs et d'honnêtetés.
Un jour, un provincial, nouvellement débarqué dans Paris, entra dans la boutique d'une de ces marchandes pour acheter quelque chose de considérable. D'abord, salut gracieux, étalage empressé; la marchandise ne lui plaisait pas, il mâchait un refus de la prendre et n'osait le prononcer: la reconnaissance, pour tant d'honnêtetés, l'arrêtait: plus il hésitait, plus la marchande chargeait son homme de nouveaux motifs de reconnaissance. De dépit de lui voir prendre tant de peine, et de n'avoir pas la force d'être ingrat, il se lève et tire sa bourse; tenez, madame, lui dit-il, votre marchandise ne me convient pas, et je n'ai nulle envie de la prendre; vous m'avez accablé d'honnêtetés et j'en enrage; je n'ai pas le front de sortir sans acheter; voilà ma bourse, je vous laisse la liberté de me vendre ou de me renvoyer; le dernier m'obligera davantage. Ce discours ne démonta pas la marchande: il crut, le pauvre homme, avoir trouvé le secret de se tirer d'affaire avec honneur: ce que vous me dites est trop obligeant, lui dit-elle, je n'ai pas le coeur moins bon que vous, monsieur, et je ne puis répondre mieux à la bonté du vôtre, qu'en vous vendant ma marchandise: j'en sais la valeur et vous seriez assurément trompé ailleurs; je veux vous faire du bien malgré que vous en ayez. Là-dessus, elle ouvrit la bourse, en prit ce qu'il lui fallait, fit couper la marchandise et la livra à notre provincial, de qui cette action avait dissipé la honte; mais il n'était plus temps d'être courageux.
Vous me direz là-dessus que toute marchande n'aurait point été capable de profiter de la bêtise de l'autre avec autant d'esprit; mais vous serez bien surprise, quand je vous dirai qu'elle en avait fort peu, quoiqu'il y eût bien de la finesse dans sa réplique.
Il y a à Paris un certain esprit de pratique parmi les marchands: rien n'est plus adroit, plus souple, plus spirituel que leur façon d'offrir à qui vient acheter. Vous croyez que cette souplesse veut réellement de l'esprit, et qu'elle est mieux ou moins bien pratiquée par ceux ou celles qui ont plus ou moins d'esprit: point du tout, cette souplesse, cet art de captiver la bienveillance, d'embarrasser la reconnaissance, n'est qu'un métier qui s'apprend, comme celui de tailleur ou de cordonnier: les plus spirituels n'y sont pas les plus parfaits: dans cet art, un garçon de boutique épais et pesant d'intellect y sera le plus habile.
Il me vient une pensée assez plaisante sur le babil obligeant des marchands dont j'ai parlé: je les compare aux chirurgiens qui, avant que de vous percer la veine, passent longtemps la main sur votre bras pour l'endormir: les marchandes, pour tirer l'argent de votre bourse, endorment aussi votre intérêt à force d'empressements et de discours; et quand le bras est en état, je veux dire, quand elles ont tourné votre esprit à leur profit, le coup de lancette vient ensuite, elles disposent de votre volonté, elles coupent, elles tranchent, elles vous arrachent votre argent, et vous ne vous sentez blessé que quand la saignée est faite.
La boutique de ces marchandes est un vrai coupe-gorge pour les bonnes gens qui n'ont pas la force de dire non. Etes-vous belle et jeune? Elles vous cajolent sur vos appas en déployant leurs marchandises: ces compliments ne sont pas étrangers à la vente; on dirait qu'ils font partie de la marchandise même. Vous êtes cajolée, vous écoutez, vous leur en savez gré, vous vous prévenez pour elles, tout cela sans que vous vous en aperceviez. Etes-vous vieux ou vieille? Elles ont des recettes de surprises pour tout âge. Etes-vous jeune homme? Elles font en sorte qu'un peu de galanterie vous amuse; pendant lequel temps la bourse se délie et l'argent est jeté sur la table, tout en badinant. Vous me demanderez peut-être, madame, si la bonne foi règne dans la boutique des marchands.
Si vous entendez par cette bonne foi une certaine exactitude de conscience sans détour, en un mot cette bonne foi prescrite à la rigueur par la loi, je vous répondrai franchement que je n'en sais rien: en revanche, je vous dirai qu'il peut s'y trouver une bonne foi mitigée, qui, dégagée de la sévérité du précepte, s'accommode à l'avidité que les marchands ont de gagner sans violer absolument la religion. Le marchand partage le différend en deux: la religion veut une régularité absolue, l'avidité veut un gain hors de tout scrupule. On est chrétien, mais on est marchand: ce sont deux contraires, c'est le froid et le chaud, il faut vivre et se sauver. Que fait-on? on cherche un tempérament: comme chrétien, je m'abstiendra d'un gain exorbitant; comme marchand, je le ferai raisonnable: le malheur est que ce n'est presque jamais le chrétien, mais bien le marchand qui fixe ce raisonnable.
Ce discours sur le commerce commence à m'ennuyer: changeons de sujet sans changer d'objet. Tous les plaisirs, tous les délices de la vie sont, à Paris, tellement à portée de celui qui les peut prendre, qu'il faut être d'un tempérament bien insensible, pour ne point abuser de la possibilité de les goûter. Les riches marchands ici ne s'en refusent guère. Il est surtout un agrément fort goûté du bourgeois opulent, c'est, ne vous déplaise, madame, l'agrément d'aimer une personne, qui n'est point leur femme, mais qui les traite avec autant de bonté que leur épouse même.
A propos de ces femmes si bonnes, puisque j'en suis à elles: détaillons un peu les différents degrés de bonté que comprend le métier de femme obligeante.
Paris, madame, est aujourd'hui rempli de femmes excessivement bonnes, dont la charité ne fait acception de personne: cette sorte de femmes possède le degré de bonté le plus éminent. Il y en a d'autres d'une charité un peu inférieure, et que j'appellerai, pour quitter le langage figuré, des coquettes parfaites.
Ce sont de ces femmes qui n'affichent point, pour ainsi dire, l'excès de leur coquetterie, qui ne la promènent pas dans les rues; mais qui, sans beaucoup de façon, la montrent tout entière à ceux qui le hasard la fait deviner.
Il y en a d'une autre espèce encore, qui sont celles à qui les bourgeois donnent volontiers le superflu de leur bien. Dans le métier de coquetterie, elles sont sans doute les plus honorables, et le défaut qui se trouve dans leur conduite est à présent, parmi la plupart des femmes, un si petit objet, que depuis le peuple jusqu'aux femmes de qualité, tout s'en mêle et personne n'en rougit.
Je me trouvais un jour en compagnie, j'y vis une des plus belles personnes de la ville; je m'approchai d'elle dans le dessein de la féliciter de ses appas; elle me reçut honnêtement, mais elle avait de grandes distractions. J'aperçus dans un coin un homme de cinquante ans, et en rabat; il fronçait le sourcil, et jetait de notre côté de noirs regards, qui signifiaient méchante humeur.
Un de mes amis plus au fait que moi des moeurs et de la conduite de ceux qui composaient la compagnie vint me tirer par la manche, m'arracha d'auprès de ma belle, sous prétexte de me dire quelque chose: Vous ne savez pas, me dit-il, que vous causez de l'inquiétude à deux personnes, à la demoiselle à qui vous parliez, et à celui que vous voyez dans le coin, ajouta-t-il, en me montrant mon homme à rabat. Est-ce son mari, répondis-je? Non. C'est apparemment son père? repris-je. Ce n'est ni l'un ni l'autre, me dit-il, mais c'est un ami, c'est un brutal dont elle a besoin. Mademoiselle de... n'a pas de bien, et elle est obligée d'avoir des ménagements pour cet homme-là qui lui fait plaisir.
J'entends, répondis-je, elle fait avec lui un troc de ce qu'elle a contre ce qui lui manque et qu'il possède; mais comment n'a-t-elle pas honte de se montrer en si bonne compagnie, puisque l'on sait le secret de son petit ménage? Vous vous moquez, me dit-il, si une petite bagatelle déshonorait, il n'y aurait pas une femme ici qu'on ne dût fuir. On vit à présent plus aisément dans le monde; la rareté de l'argent a fait congédier bien des scrupules, les bonnes moeurs ne sont plus si farouches; se conserver un amant utile est prudence. Une femme regarde même comme un bienfait l'amour qu'un homme riche veut bien prendre pour elle; mais enfin, répondis-je, l'honneur? Bon, l'honneur! me dit-il en m'interrompant: le public ne se scandalise plus de ces bagatelles-là et ôtez le scandale, il n'y aura plus de cruelles.
Je ne sais plus où j'en suis, je parlais des bourgeoises ou de marchandes.
Disons encore un mot sur ces dernières.
Le comptoir est une place d'une dangereuse conséquence pour un mari, quand sa femme est belle et qu'elle l'occupe; les regards des curieux qui la contemplent donnent aux siens une hardiesse, qui, des yeux, passe dans le discours, et du discours dans les actions.
Une femme qui s'accoutume à regarder ceux qui la regardent répond aisément à ceux qui lui parlent.
Les marchandes à Paris peuvent, au comptoir, avoir impunément auprès d'elles un soupirant, mais je doute qu'elles l'aient impunément pour leur innocence.
S'il était possible que la coquetterie se perdît parmi les femmes, on la retrouverait chez les filles des marchands; je ne crois pas qu'on soit obligé de l'y aller chercher; les bourgeoises de toute espèce en ont bonne provision.
La passion la plus dominante chez les bourgeoises, c'est la vanité: elle est la tige de tous les autres menus défauts qu'elles contractent. Sans la vanité, elles n'aimeraient pas la bonne chère; sans la vanité, elles ne seraient point avides de plaisirs.
La vue d'une bourgeoise magnifique, quoique galante, va triompher de la vertu de cinquante de ses semblables qui la verront, et qui n'auront pas autant de parure qu'elle: la preuve la plus certaine qu'elles voudraient être à sa place, c'est le mépris qu'elles témoigneront pour elle.
Parmi les bourgeoises, la médisance n'est qu'une expression de l'envie qu'elles auraient de la mériter.
Ce qui gâte l'esprit des bourgeoises, c'est le faste continuel qui s'offre à leurs yeux: chaque équipage que rencontre en chemin une femme à pied porte en son cerveau une impression de douleur et de plaisir; de douleur, en se voyant à pied; de plaisir, en se figurant celui qu'elle aurait si elle possédait une pareille voiture. Le moyen que le cerveau d'une femme tienne à cela?
Portrait de Climène
Ode anacréontique
Il faisait nuit quand, seul, de l'aimable Climène
Je voulus peindre un soir l'esprit et les appas.
Vains efforts, pour prix de ma peine,
Je l'admirais toujours et ne la peignais pas.
Apollon vint à moi; ce Dieu, par sa présence,
Fit briller un éclat dans les lieux d'alentour
Plus beau que n'est l'éclat du jour:
Faible mortel, dit-il, connais ton impuissance,
Le portrait de Climène est l'ouvrage des dieux.
Le soin de la tracer est un soin digne d'eux.
A ces mots, Apollon le commençait lui-même,
Quand l'Amour, à l'instant, parut et vint à nous:
Cet air si charmant et si doux,
Qui brille dans ses yeux auprès de ce qu'il aime,
Etait banni par le courroux.
Cessez, dit-il, d'exciter ma colère,
Apollon, et quittez un dessein téméraire:
Le portrait de Climène est l'ouvrage des dieux,
Dites-vous; mais je suis encore au-dessus d'eux;
Et si de ce mortel l'entreprise fut vaine,
Quand vous voulez peindre Climène,
Sachez qu'il est autant de distance entre nous,
Qu'il en est d'un mortel à vous.
Ce discours n'a rien qui m'étonne,
Dit Apollon au dieu des coeurs;
L'Amour est jeune, on lui pardonne
D'un peu de vanité les flatteuses douceurs.
J'aime à voir un débat que Climène a fait naître;
Sans y penser, ici nous faisons son portrait
Et plus noble et plus grand que nous ne l'eussions fait.
Oui, ce débat fera connaître
Combien nous l'estimons tous deux;
Et le spectacle de deux dieux
Jaloux de peindre une mortelle
Est un éloge du modèle
Qui le met presque au-dessus d'eux.
Lettre écrite par M. de Marivaux à l'auteur du Mercure.
Je vous suis obligé, Monsieur, d'avoir trouvé mes réflexions dignes d'avoir place dans un Mercure estimable, par le choix des pièces dont vous le remplissez. Ce livre n'a pas toujours été le rendez-vous des bonnes choses, mais on y peut mettre aujourd'hui ce qu'on a fait de meilleur, sûr de l'y trouver en bonne compagnie; c'est une justice qu'on doit vous rendre.
Ce commencement de ma lettre ne vous présage point de querelle; je vais cependant vous en faire une. Je pensais, au train que vous prenez, qu'on [n']aurait jamais rien à vous reprocher. Voici, disais-je, un Mercure prudent et délicat; il satisfera tout le monde. Conclusion imprudente et trop hâtée. Un moment plus tard, vous ne teniez rien, car j'ouvris un de vos livres, où je me vis couché sous le nom du Théophraste moderne. Répondez, s'il vous plaît, Monsieur; votre devise n'est-elle pas: Qui fert mandata per auras? Je l'explique ainsi, à votre égard: celui qui va porter les nouvelles. Où avez-vous pris celle qui m'appelle le Théophraste moderne? La nouvelle serait curieuse, si elle était véritable; mais le public, tout crédule qu'il est, n'en croira rien sur ma parole. Savez-vous bien, Monsieur, que, quand on aurait à présent autant de génie que les hommes de cet ordre, on n'irait jamais jusqu'à gagner leur nom, ou la valeur de l'idée qu'on a d'eux. C'en est fait: ils ont moissonné, dans l'esprit des hommes, le plus beau de l'estime qu'il peut donner là-dessus, et l'on ne fait plus qu'y glaner. Moi qui n'y prétends rien; moi qui n'y peux rien prétendre; moi dont tous les petits ouvrages sont nés du caprice; moi qui, sans m'embarrasser des lecteurs qu'ils auraient, voulus me satisfaire en les faisant, et n'eus d'autre objet que moi-même, je me trouve chargé du poids d'un nom qui compromet, avec le public, le peu que j'ai de forces.
Je suis, etc.
De Marivaux.
Varions les matières: laissons là les bourgeois et leurs femmes, pour les reprendre en chemin faisant, et parlons un peu des dames de qualité.
C'est là votre ordre, madame; heureux ceux qui, comme vous, savent en rendre la chimère respectable, et qui, par leur affabilité, restituent à l'ignoble comme un équivalent de l'égalité naturelle qui est entre les hommes!
J'ai dit chimère, et ce mot est sans conséquence, c'est le langage des philosophes, et leurs idées ne gâtent personne sur le train établi des choses.
Pouvoir être impunément superbe, parce qu'on est d'une grande naissance; sentir pourtant qu'il n'y a point là matière à orgueil, et se rendre modeste, non pour l'honneur de l'être, mais par sagesse; cela est beau.
Etre né sans noblesse, acquiescer de bonne grâce aux droits qu'on a donnés au noble, sans envier son état, ni rougir du sien propre; cela est plus beau que d'être noble, c'est une raison au-dessus de la noblesse.
Ces deux caractères d'esprit que je viens de peindre sont peut-être sans exemple; mais en revanche nous avons des fourbes qu'on appelle sages ou philosophes: ils n'ont point les vertus que je viens de dire; mais ils ont de l'esprit, et beaucoup d'orgueil; ils font, avec ces deux pièces, la même figure que s'ils étaient en effet ce qu'ils feignent d'être. Ils trompent les sots; et les clairvoyants sont en si petit nombre qu'ils ne valent pas une exception.
Vous seriez surprise de voir ici, madame, de quel air certains hommes du plus haut rang abordent leurs inférieurs; j'ai souvent regardé leur façon de près.
Celui-ci vous caresse, vous tend la main, vous sourit, familiarise, pourvu qu'il ait des témoins; car c'est un rôle de simplicité trop brillant pour le perdre dans l'obscurité. Notre homme n'est point simple, c'est un acteur qui veut être applaudi. Il lui faut du spectacle: tous les instants ne sont pas favorables; il en vient un. L'acteur vous trouve: vous devenez l'instrument et la victime de sa gloire: vous restez caressé, marqué de honte, confirmé petit, insulté par l'estime que s'acquiert le perfide qui vous sacrifie, qui a joué le public et qui s'est joué lui-même; car il jouit de l'applaudissement, sans se douter que c'est un bien mal acquis.
Sur cela je fais une réflexion. De tous les hommes les plus sots, peut-être les plus misérables, ce sont les hommes orgueilleux; mais l'homme qui pousse l'orgueil jusqu'à vouloir contrefaire le modeste, pour mériter l'estime qu'on donne à la modestie, cet homme-là est un petit monstre.
Un jour je me trouvai dans un endroit où vint un de ces hauts seigneurs dont nous avons parlé; il se fit un écart dans la compagnie; on lui prodigua les honnêtes déférences. Messieurs, dit-il, avec un geste de main qui mélangeait artistement la hauteur et la simplicité, ou qui, pour mieux dire, était équivoque de l'une et de l'autre, aussi flatteur pour lui qu'il le croyait flatteur pour nous; messieurs, point de cérémonie, je vis sans façon, et partout où je vais, c'est m'obliger que de n'en point faire.
Cela, bien interprété, signifiait: on doit des respects à mon rang, je le sais; je suis charmé que vous ne l'ignoriez pas, mais je vous en fais grâce; vous vous êtes mis en état et cela me suffit.
A votre avis, madame, ai-je mal fondu ce compliment? n'est-ce pas là le sens qu'il peut rendre? Et l'inférieur n'est-il pas bien flatté d'une familiarité dont on ne l'honore qu'en se montrant satisfait des sentiments qu'il a de sa petitesse?
Avec cela cependant, et d'autres vertus de la même force, l'homme de haute qualité gagne le titre de philosophe. Celui dont je vous parle nous fit un récit qui tendait à nous prouver sa modestie; mais qui charriait en même temps une historiette de ses avantages. Ce récit est de trois lignes, le voici.
Les provinciaux sont fatigants, nous dit-il; je ne pus l'autre jour me dispenser d'aller à une petite ville dont je suis seigneur; j'appris que les habitants viendraient en corps me complimenter à mon arrivée. Le gentilhomme de France le plus ennemi de ces fadaises-là, c'est moi: la vanité de mes confrères là-dessus m'est insupportable. Pour me sauver, je dis à mes gens d'arrêter à deux lieues de la ville, dans le dessein de n'y entrer qu'à dix heures du soir, et d'envoyer dire que je n'arriverais que le lendemain sur le soir. Mais je m'assoupis pour mes péchés, dans le lieu où je m'étais arrêté, mes gens n'osèrent me réveiller, j'y passai la nuit et, par là, le lendemain je fus contraint d'essuyer une kyrielle de respects ridicules: quelle corvée! Je baissai mes glaces, et fis le malade.
Tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde que l'homme du haut rang; le petit noble ne peut guère se donner ces airs mitigés de hauteur et de modestie; la distance d'un bourgeois à lui n'est pas assez grande pour qu'ils soient à leur place. Dénué de ces équipages magnifiques, de cet appareil de domestiques qui subjugue la vanité des inférieurs à la faveur d'un sentiment de vanité même, il n'a pour toute ressource d'orgueil que le maigre titre de noble; et sa philosophie, quand il se mêle d'en avoir, n'est guère au large avec cela.
S'il contrefait le modeste, ce ne peut être qu'avec le bourgeois, et sa modestie avec lui ne ferait pas fortune: le bourgeois, à la vérité, l'en croira sur sa mine; mais il ne l'en louera pas; il le trouvera seulement dans l'ordre, et si le bourgeois est plus riche, il croira pouvoir, en conscience, faire deux nombres égaux en valeur de sa roture et de ses richesses avec la naissance et la médiocrité des biens du noble, tant pour tant, et le compte fait, sa fierté se tient en garde.
Il y a de l'erreur, dit intérieurement le noble, qui se doute bien du calcul; mais comment faire pour le prouver au bourgeois? Le voici, madame.
Parmi les hommes, le préjugé de la noblesse est violent; le riche bourgeois a beau s'étourdir là-dessus, il n'y a que façon de le prendre pour le rendre au joug.
Le gentilhomme, pour cela, emploie une familiarité franche, raille la noblesse, vante le bon citoyen, lui fait honneur de sa roture, et le confirme dans le mépris qu'il a pour les avantages de la naissance. C'est là le hameçon qui rattrape le bourgeois qui avait rompu ses filets.
Comme il s'était attendu à quelque résistance de la part du noble, quand il avait arrêté son compte, il est charmé de sa docilité; il en a de la reconnaissance, il estime, il admire enfin celui qui a bien voulu ne pas sentir qu'il était gentilhomme: voilà le grand oeuvre du petit noble philosophe, dont l'amour-propre, longtemps contraint, trouve enfin la récompense de la contrainte qu'il a soufferte.
Il me semble, madame, que vous me demandez comment il en use avec l'homme de qualité; c'est une autre allure; jeune, il brigue sa compagnie, son amitié, sa confidence; quelquefois, par un autre tour d'imagination, il travaille d'esprit, de geste et de dépense, pour arriver à prendre un ton d'égal à égal, il s'enfle, fait comme la grenouille, qui veut être aussi grosse que le boeuf.
Si son bien et sa situation lui interdisent le commerce des gens de qualité, que par hasard il ait à leur parler, il affiche sur son visage qu'il est gentilhomme, et paraît à peu près dans le goût de ces aventuriers de roman, casque en tête et lance au poing, et qui se vantent par la posture.
Tous ces caractères se peuvent trouver en province, à l'air près de société moins aisé. Parlons de choses plus nouvelles pour vous, madame: par exemple, disons un mot des femmes de qualité, cela vous réjouira.
Otez à la campagnarde de qualité son masque qu'elle porte, quand, montée sur sa haquenée, elle traverse d'un château à l'autre; ôtez-lui sa vanité crue sur les antiquités de sa famille, son ton bruyant, son estomac redressé par intervalles de réflexions, l'embarras total de sa contenance, et sa marche à mouvement uniforme; car tout cela compose l'économie de sa figure; ôtez-lui son fils le marquis et le chevalier, petits enfants qu'elle dresse devant vous à la révérence villageoise, et qui, par fatalité, sont toujours morveux quand ils arrivent, afin d'être mouchés du mouchoir de la mère; passez-moi le portrait; ôtez-lui, dis-je, toutes ces choses, il ne vous reste plus rien de curieux chez elle, si ce n'est la langueur ou le ton emphatique des compliments qu'elle fait, quand elle est en ville.
Tout cela vu et entendu, le sujet est épuisé; les femmes de qualité dans ce pays sont un spectacle bien plus varié: les définirai-je en général? Le projet est hardi; n'importe.
La femme de qualité a tous les défauts de la bourgeoise; mais, pour ainsi dire, tirés au clair par l'éducation et l'usage. Elle possède un goût de hardiesse si heureux qu'elle jouit du bénéfice de l'effronterie, sans être effrontée. Peut-être ne doit-elle cet avantage qu'à la nature de l'esprit des hommes, faciles à donner des droits plus amples à qui les étonne par de plus fortes impressions.
L'air de mépris le mieux entendu de la femme de qualité pour la bourgeoise, ce sont ses caresses et ses honnêtetés; et là-dessus: rien n'est plus poli que la femme de qualité, dit la bourgeoise; l'innocente qui ne voit pas le stratagème, et qui ne sent pas que, par cette politesse, la voilà marquée au coin de subordination!
Dans la femme de qualité, l'habillement, la marche, le geste et le ton, tout est formé par les grâces; mais ces grâces-là, la nature ne les a point faites; ce ne sont pas de ces grâces qui font partie nécessaire de la figure, que l'on a sans y penser, qui nous suivent partout, qui sont en nous, qui sont nous-mêmes: ce sont des grâces de hasard, d'après coup, que la vanité des parents a commencées, que l'exemple et le commerce aisé des autres femmes ont avancées, et qu'une étude de vanité personnelle a finies.
Grâces ridicules aux gens raisonnables, attirantes pour les jeunes gens, imposantes pour le peuple, inimitables aux bourgeoises, quoique toujours copiées par elles; voisines du mal dont elles aplanissent les voies, et peut-être le chef-d'oeuvre de l'orgueil.
Et voilà, madame, ce que l'on appelle air du monde.
On ne peut aisément exprimer ce que c'est que le commerce mutuel des femmes de qualité. Sans aller même jusqu'au crime, tout est je pour elles; jusqu'à leur réputation; et cette réputation est un jeu pour ceux dont elles dépendent.
Parmi elles, attrape qui peut, tout passe, un bon mot tire tout le monde d'affaire; elles sont les confidentes les unes des autres, se prêtent réciproquement secours dans l'occasion, se promettent le secret, que réciproquement elles violent aussi; la médisance court, on la croise par une autre, et pendant que la demande et la repartie amusent le public, elles restent, en bonnes amies, spectatrices des effets plaisants de leur perfidie.
Il y a l'espèce des femmes tendres; ce sont celles dont le coeur embrasse la profession du bel amour; leur esprit fourmille d'idées délicates; elles aiment en un mot plus par métier que par passion. Un amant infidèle met leur talent au jour; sans lui on ne saurait pas qu'elles ont mille grâces attendrissantes dans une affliction de tendresse.
Il y a l'espèce des femmes coquettes: celles-là font l'amour indistinctement; ce sont des femmes à promenades, à rendez-vous imprudents; ce sont des furieuses d'éclat; elles ne languissent point, elles aiment hardiment, se plaignent de même; c'est pour elles faveur du hasard, quand on trouve un de leurs billets d'intrigue; tout cela va au profit de leur gloire. Il y a les femmes prudes; ce sont celles qui s'entêtent, non de l'amour de l'ordre, mais de l'estime qu'on fait de ceux qui sont dans l'ordre. Elles sont ordinairement âgées; cabale d'autant plus dangereuse qu'elle est, du côté des plaisirs, dans une oisiveté dont elles enragent. Je vous les peindrai une autre fois, madame, en achevant l'article des femmes de qualité qui ne fait que commencer, et où je n'ai rien dit encore des exceptions avantageuses.
Suite des caractères de M. de M***.
Dans mes dernières réflexions, madame, je vous en promis de nouvelles sur les femmes de qualité. J'en vis l'autre jour deux ou trois qui m'en fournirent quelques-unes; elles étaient ce qu'on appelle en négligé.
J'ai toujours regardé cet habit comme un honnête équivalent de la nudité même. Vous verrez dans un moment pourquoi je l'appelle équivalent: les femmes ont un sentiment de coquetterie, qui ne désempare jamais leur âme; il est violent dans les occasions d'éclat, quelquefois tranquille dans les indifférentes, mais toujours présent, toujours sur le qui-vive: c'est en un mot le mouvement perpétuel de leur âme, c'est le feu sacré qui ne s'éteint jamais; de sorte qu'une femme veut toujours plaire, sans le vouloir par une réflexion expresse. La nature a mis ce sentiment chez elle à l'abri de la distraction et de l'oubli. Une femme qui n'est plus coquette, c'est une femme qui a cessé d'être.
Mais revenons à ma thèse. J'ai nommé le négligé l'équivalent de la nudité même. Pourquoi, madame? Le voici.
Je vous ai dit que les femmes étaient coquettes sans relâche. Or elles ne le sont jamais plus que quand elles veulent insinuer qu'elles ne le sont pas.
Le négligé, par exemple, est une abjuration simulée de coquetterie; mais en même temps le chef-d'oeuvre de l'envie de plaire.
L'habit magnifique donne de l'éclat à l'aimable femme; elle en devient plus curieuse à voir, mais non pas si touchante; elle en est plus belle, et moins dangereuse; et cet éclat étranger, qui saute aux yeux, étouffe l'impression des grâces naturelles, et divertit le spectateur de l'attention risquable qu'il donnerait au reste.
Cette façon de se montrer est plus superbe que délicate: user d'ornements pour plaire, c'est s'appuyer de seconds, c'est combattre avec ruse; et comme cela, la victoire n'est pas nette. Ai-je plu comme femme ornée, ou comme femme aimable? Voilà la sourde question qu'en pareil cas se fait une dame; argument dicté par l'amour-propre qui se connaît en vrais avantages, et qui se juge à la rigueur quand il prévoit n'y rien risquer.
Pour vider la question, on a recours au négligé; c'est par lui qu'on fait une épreuve de ses charmes, qui finit les chicanes de l'amour-propre; c'est par lui qu'on expose la vérité toute nue, et qu'on semble dire: me voilà telle que la nature m'a fait; voilà du moins une copie modeste de l'original. Mais à vous dire vrai, ce modeste est si superficiel, qu'il n'est presque de nulle fatigue pour l'imagination des hommes. Mais, me direz-vous, les femmes savent-elles ce libertinage d'imagination? Je ne vous dirai pas si elles le savent; mais, pour le peu qu'elles s'en doutent, le négligé durera longtemps.
Concluez sur tout ce que nous venons de dire, madame, que cet habit a la simplicité, la propreté, le peu d'affectation des habits vraiment modestes; mais qu'il n'en a pas la pudeur, qu'il porte, pour ainsi dire, le caractère de la peu chaste vanité qui l'inventa sans doute: quand je dis peu chaste, je n'entends pas des desseins formellement mauvais; mais de vifs sentiments de complaisance pour ses charmes; sentiments de qui vient l'art de se vêtir sans y rien perdre, et de mettre, sans blâme, ses appas dans leur plus dangereuse posture.
Revenons aux dames que je vis. Une d'elles se retira, je m'en allais aussi: un cavalier s'avança pour lui parler. Je m'attendis sur-le-champ à quelque phrase de manège, et je ne me trompai point. Laissez-moi, lui dit-elle, je me sauve, je suis faite comme une folle. Savez-vous, madame, ce qu'une femme de qualité pense confusément toutes les fois qu'elle prononce ce peu de mots? Regardez-moi, je ne suis point parée comme les femmes doivent l'être; mon bon air et les grâces de ma taille ne sont point équivoques; tout naît de moi, c'est moi qui donne la forme à mon habit, et non mon habit qui me la donne; je sais combien je suis aimable et touchante en cet état; mais je dois paraître ne le pas savoir; c'est une grâce de plus, que d'en avoir tant et de les ignorer. On les voit, on les sent, on croit qu'elles m'échappent, croyez-le de même, je me sauve, je suis faite comme une folle.
Voilà, madame, ce que signifie le langage hypocrite dont nous parlons; et le plaisant de cela, c'est que les hommes n'en expliquent que le sens favorable; et que leur jugement étourdi fait grâce du reste à la comédienne, et glisse sur le ridicule qu'il contient. Il y a là-dessus bien des réflexions à faire, convenables au feu de mon âge, mais d'un vrai trop voisin de la licence: quelque agréable que soit ce champ d'idées qu'elles ouvriraient à mon esprit, je vous les sacrifie, madame.
Que vous dirai-je encore? Les femmes de qualité élevées dans les usages de la cour, qui savent leurs droits et l'étendue de leur liberté, ne rougissent pas d'avoir un amant avoué; ce serait rougir à la bourgeoise. De quoi rougissent-elles donc? C'est de ne pas avoir d'amant, ou de le perdre. J'aurais pu dire des amants; ce pluriel, ailleurs déshonorant, fait ici cortège glorieux. Chaque pays a sa guise: on sait à la cour le prix de la vie, et l'on n'y admet nulle maxime qui ne tende à la faire sentir.
Nous avons dit qu'elles y rougissaient de n'avoir point d'amant: cela n'est pas difficile à comprendre, en les supposant coquettes. Une femme qui vit sans être aimée vit dans l'opprobre et dans la dernière des réputations; la plus galante des femmes de cour a le pas sur elle dans l'esprit des hommes. Je ne sais même, à bien examiner l'esprit de cour, si cette plus galante n'est pas dans mille moments la plus estimée. Ces moments sont ceux où les courtisans ne font point de réflexions raisonnables: il serait hardi de parier qu'ils en fissent quelquefois.
Il faut donc des amants, il faut même se les conserver. Ah! c'en est trop, me répondrez-vous: ceci devient sérieux; j'en conviens, madame, et très sérieux; surtout avec des amants de cour, qui veulent bien essuyer des délais de bienséance, qui s'attendent bien à combattre des imitations de vertu, mais non pas la vertu même; et qui savent à un jour près assigner la durée raisonnable de ces imitations; qui soupirent enfin, non pour tâcher de vaincre, car tâcher suppose des efforts pour un succès douteux; mais parce que les soupirs sont un cérémonial qui doit précéder la récompense; et qu'il est de l'ordre qu'une femme paraisse récompenser, et non donner d'avance.
Comment donc conserver des amants de cette espèce? Comment? Comme on peut, par des espérances. Ah! Grands dieux! Est-il permis d'en souffrir l'idée dans un homme? Une femme a-t-elle besoin d'un plus grand oubli de vertu pour les remplir que pour les donner? C'est contester sur le temps et non sur le crime.
Oh! Madame, attendez, ces espérances qui vous choquent ne sont pas si criminelles que vous le pensez. Si nous parlions d'une femme ordinaire, j'entends femme de ville ou de province, vos conséquences seraient justes. Une éducation roturière, purgée de licence, et qui lui a appris à observer les vertus à la lettre lui défend de souffrir un amant: le souffre-t-elle? elle a fait un premier pas dans la voie du crime; lui permet-elle d'espérer? elle en a fait mille ou bien les fera.
En effet, avant que d'en venir là, que de diminutions journalières dans la sagesse! Que d'inutiles travaux de pudeur! Quelle succession de mouvements libertins n'a-t-il pas fallu pour aguerrir son âme, pour la familiariser avec l'idée du crime? Elle donne des espérances, le crime est résolu; elle l'envisage, elle s'y promet. Que ne s'y livre-t-elle? Ce n'est pas la pudeur qui l'en empêche, c'est le souvenir d'en avoir eu qui la retarde.
Voilà, madame, l'histoire du coeur ordinaire, qui donne des espérances. Vous vous imaginez qu'il en est de même du coeur d'une femme de cour; mais il n'y a rien du tout de tout cela. Quoiqu'elle soit mariée, elle peut avoir un soupirant; il fait comme partie de son équipage. Quant aux espérances qu'elle lui donne, c'est un discours en l'air, un proverbe, un vaudeville de cour: en fait de galanterie, elle ne sait pas ce qu'elle donne alors.
Mais, l'amant, qui en attend l'échéance, comme d'un bon billet, presse, s'impatiente, fait ses diligences, menace d'infidélité; et si quelqu'un alors se présente pour tenir sa place, en cas de désertion, je crois franchement qu'une femme est en péril manifeste.
L'on voit encore une autre sorte de femme de cour. Il est, par exemple, des coquettes honoraires; ce sont celles qui font leurs preuves d'agréments et de charmes, en laissant seulement aborder les amants; et qui, résolues d'être sages, prennent de publiques attestations de la facilité qu'elles auraient à se mettre au rang des aimables folles.
Ce n'est pas là vertu parfaite; mais que voulez-vous, madame, la corruption est tellement sympathique avec le coeur humain, qu'on ne peut l'en purger si bien, qu'il n'y reste souvent ou la honte de n'oser paraître sage, ou du penchant à ne pas l'être. Là-dessus, ne pourrait-on pas dire que le vice est comme l'amant chéri de l'âme? Elle le regrette en y renonçant, et ne le hait jamais.
Il y a des femmes de qualité plus courageuses encore que ces dernières, et qui ne souffrent point d'adorateurs: on voudrait bien qu'elles fussent coquettes; elles savent qu'on le voudrait bien, et le savent avec plaisir; voilà leur coquetterie: il leur est doux d'être comptées comme des beautés inaccessibles; il leur est doux, toutes séquestrées qu'elles sont de la foule, d'inquiéter les sens des spectateurs.
Je vous parlerais ici, madame, des femmes de qualité dévotes; mais c'est une espèce trop marquée: il vous suffit de savoir, en général, que la dévotion dont il s'agit les éloigne du monde, sans, le plus souvent, les approcher de Dieu.
Quand je vois ces saintes âmes, je ne puis m'empêcher de les comparer à ces soldats que leurs blessures envoient aux Invalides. Les blessures de nos femmes, c'est l'âge et le déchet de leurs charmes: adieu le monde, belle vocation! Les habits, le maintien, le discours, les démarches, tout est pieux, le coeur même prend du goût pour la façon des actions pieuses; il aime son métier; le formulaire ambulant ou contemplatif lui en plaît; on gémira sans douleur aux pieds des autels, on versera des pleurs, dont la source sera, non l'amour de Dieu, mais la vive et jalouse imitation de cet amour, je veux dire que l'âme entrera dans son sujet, ainsi qu'un acteur tragique entre dans la passion qu'il représente.
Mais, sans m'en apercevoir, je traite une matière que je m'étais d'abord interdite. Peu s'en est fallu, que je ne parlasse de ceux à qui ces dames confient leur conscience, gens au profit de qui tourne la piété de nos dévotes, pendant que Dieu n'en a que les honneurs.
Je ne sais; mais l'inquiétude, ce scrupule toujours renaissant, et ces visites fréquentes chez l'homme de Dieu, sont une image bien ressemblante des mouvements d'un coeur tendre; ce pourrait être de l'amour qui n'a fait que changer de nom; peut-être que l'âme s'y méprend elle-même, et qu'elle n'est jamais plus profane que quand elle paraît scrupuleuse.
Suite des caractères de M. de M***.
Vous voulez que je vous parle des beaux esprits de Paris, madame; la matière est fine; et bien m'en prend d'avoir un zèle d'obéissance, qui m'étourdit sur les difficultés du sujet. J'oserai donc obéir; mais observez, s'il vous plaît, madame, qu'ici tout mon devoir est d'oser, et point de réussir; à moins qu'il ne soit vrai, comme on dit, que l'amour donne de l'esprit: nous saurons bientôt ce qu'il en faut croire; car je vais éprouver le proverbe, comme partie capable s'il en fut jamais.
Paris fourmille de beaux esprits: il n'y en eut jamais tant; mais il en est d'eux, à peu près comme d'une armée; il y a peu d'officiers généraux, beaucoup d'officiers subalternes, un nombre infini de soldats.
J'appelle officiers généraux les auteurs qu'en fait d'ouvrages de goût le public avoue pour excellents.
Après eux, viennent les grands médiocres dans le même genre de travail, passez-moi ce nom plaisant que je leur donne, ou bien mettons-les à la tête des officiers subalternes; appelons-les les premiers de ceux-là.
Imaginez-vous, madame, un espace entre l'excellent et le médiocre; c'est celui qu'ils occupent. Leurs idées sont intermédiaires; ce n'est pas que ce milieu qu'ils tiennent soit senti de tout le monde; il n'appartient qu'au lecteur excellent lui-même de les y voir; et leur caractère d'esprit, généralement parlant, leur fait tour à tour trop de tort et trop d'honneur: trop de tort parce que bien des gens, machinalement connaisseurs du beau, ne se sentant pas assez frappés du ton de leurs idées, les confondent avec les médiocres: trop d'honneur, parce que bien des gens aussi, n'ayant qu'un goût peu sûr, peu décisif, les jugent excellents sur la foi du peu de plaisir qu'ils prennent à la lecture de leurs ouvrages.
Après eux sont les médiocres, comme les officiers subalternes; gens dont le talent est de fixer avec ordre sur du papier un certain genre d'idées raisonnables, mais communes, qui suffisent pour le commerce et la conduite des honnêtes gens entre eux, et par là si familières, qu'elles ne méritent pas d'être expressément offertes à la curiosité du lecteur un peu délicat.
Disons un mot, en passant, des esprits du plus bas rang: ce sont des auteurs au-dessous du médiocre; gens si misérables, que c'est fortune à eux que de fixer même une idée commune dans son degré de force et de justesse.
Un si petit talent d'esprit ne vaut pas la peine d'une plus grande analyse; qu'il vous suffise de savoir, madame, que ces messieurs n'ont point de nom: qu'on ne connaît chacun d'eux ni par la chute ni par le succès particulier de leurs ouvrages; fût-ce par la chute: ce serait toujours être connu par quelque chose. Un médiocre compose-t-il? S'il tombe, du moins dit-on, un tel est tombé, comme on dit: un tel officier a été tué; mais à l'égard de ces derniers, on sait, en gros, que mille de leurs productions paraissent et ne valent rien; c'est comme un bataillon qui se présente, et que le mousquet fait tomber: qui est-ce qui s'avisera de demander le nom des soldats morts?
Il y a d'autres auteurs encore, que nous mettrons si vous voulez au rang des beaux esprits: ce sont les traducteurs; ils savent les langues savantes, ils ressuscitent l'esprit des anciens qui, disent-ils, vaut cent fois mieux que l'esprit des modernes; du moins faut-il avouer qu'ils le croient de bonne foi, puisque nous ne voyons pas qu'ils s'estiment assez pour penser par eux-mêmes. C'est agir conséquemment à leur principe.
Je vous aurais parlé plutôt d'une autre sorte d'auteurs, si je n'avais jugé qu'ils tiendraient à injure de se voir au rang de ceux qu'on appelle beaux esprits: ce sont les philosophes et les géomètres. J'ai quelquefois pensé au peu de cas que ces messieurs-là semblent faire des productions de sentiment et de goût; aussi bien qu'à la distinction avantageuse que le public fait d'eux.
Le bel esprit, il est vrai, ne s'est pas fait de la géométrie une science particulière; il n'est point géomètre ouvrier, c'est un architecte né, qui, méditant un édifice, le voit s'élever à ses yeux dans toutes ses parties différentes; il en imagine et en voit l'effet total par un raisonnement imperceptible et comme sans progrès, lequel raisonnement pour le géomètre contiendrait la valeur de mille raisonnements qui se succéderaient avec lenteur. Le bel esprit, en un mot, est doué d'une heureuse conformation d'organes, à qui il doit un sentiment fin et exact de toutes les choses qu'il voit ou qu'il imagine; il est entre ses organes et son esprit d'heureux accords qui lui forment une manière de penser, dont l'étendue, l'évidence et la chaleur ne font qu'un corps; je ne dis pas qu'il ait chacune de ces qualités dans toute leur force: un si grand bien est au-dessus de l'homme; mais il en a ce qu'il en faut pour voler à une sphère d'idées, dont non seulement les rapports, mais la simple vue passe le géomètre.
A l'égard des philosophes, la nature et ses principaux effets ne sont-ils pas le noeud gordien pour eux? Nous sommes-nous à nous-mêmes moins énigmes qu'il y a quatre mille ans? qu'a pu penser sur l'homme un philosophe, qu'un bel esprit excellent ne nous puisse dire, et plus ingénieusement, et par des préceptes plus accommodés à nos façons non réfléchies de connaître et de sentir? A entendre fastueusement prononcer le nom de philosophe, qui ne croirait que son esprit est d'un autre genre que celui du bel esprit? L'homme, pour l'ordinaire, est cependant leur sujet commun. En quoi diffèrent-ils donc? C'est que l'un traite ce sujet dans un poème, dans une ode; l'autre le traite dans un corps de raisonnement qu'on appelle système. L'un glisse l'instruction à la faveur du sentiment; c'est un maître caressant qui vous fait des leçons utiles, mais intéressantes; l'autre est un pédagogue qui vous régente durement, et dans un triste silence.
Pourquoi donc pense-t-on plus respectueusement du philosophe que du bel esprit? Ne serait-ce pas que le philosophe, ou bien l'homme au système, nous proposant une connaissance expresse de nous-même, nous fait penser que nous sommes difficiles à comprendre, et par là importants; au lieu que le philosophe qui fait un poème ou une ode semble ne nous exposer à nos propres yeux que pour nous divertir: ce dessein-là ne nous fait pas tant d'honneur.
Pardon, madame, si ceci m'a conduit un peu loin: ce que j'ai dit est une idée que j'avais depuis longtemps dans l'esprit, et qui a trouvé jour. Revenons à nos auteurs. Je sais que vous aimez à raisonner; je vais tâcher de vous servir à votre goût.
L'amour-propre est à peu près à l'esprit ce qu'est la forme à la matière. L'un suppose l'autre. Tout esprit a donc de l'amour-propre, comme toute portion de matière a sa forme: de même aussi que toute portion de matière est pliable à une forme plus ou moins fine et variée, suivant qu'elle est plus ou moins fine et délicate elle-même, de même encore notre amour-propre est-il plus ou moins subtil, suivant que notre esprit a lui-même plus ou moins de finesse.
Ces principes établis, concluons que l'auteur excellent est de tous les auteurs celui dont l'amour-propre est le plus subtil.
Tâchons d'en développer le jeu: tout homme vraiment supérieur a sentiment de sa supériorité. Il a les yeux bons; il voit incontestablement ce qu'il est; or, il se complaît à se voir, il s'estime: voilà le début de son amour-propre; il veut des témoins de ses avantages: en voilà le progrès. Il veut des témoins sans faveur, naïfs, irréprochables, portant témoignage avec un étonnement qui les décèle inférieurs; il veut mettre leur propre orgueil en défaut; il est bon juge des moindres expressions de confusion qui échappent à cet orgueil; il apprécie un geste, le silence même: voilà la finesse de l'amour-propre excellent. Mais observez, madame, que cet amour-propre est à son dernier période, quand, avec l'art de ces appréciations dont j'ai parlé, il joint encore l'art de dérober ses inquiétudes superbes, et de jouir de ses découvertes sans paraître y avoir tâché. Insinuer qu'il est bonnement, innocemment supérieur, escamoter à ceux qu'il surpasse jusqu'à la triste consolation de l'appeler vain; voilà ce nec plus ultra de l'orgueil d'auteur.
Nous poursuivrons le reste une autre fois, madame, il vous divertira.
Suite des caractères de M. de M***.
Nous parlions l'autre jour de l'amour-propre de l'auteur excellent ou supérieur; et je vous dis là-dessus, madame, que cet auteur savait ses avantages; qu'il se disait: je connais ma supériorité, cela est doux, mais il me revient encore un plaisir bien flatteur à prendre; c'est de voir les autres la connaître avec moi.
Ces autres, madame, ce sont des hommes orgueilleux, comme lui, qui composent ou qui ne composent pas. Mais en un mot qui ont de l'esprit, qui sont marqués dans le monde comme gens qui en ont beaucoup, qui s'en croient encore davantage, parce qu'ils supposent que le monde, jaloux, loue modiquement, et que, quand il va pour nous jusqu'à l'estime, c'est signe qu'il devrait aller plus loin. Gens enfin qui font sentinelle sur tout ce qui paraît de beau, qui vont et viennent pour en arrêter les impressions, dans la crainte que ce beau ne leur nuise, et qu'en pensant indirectement à eux, on ne présumât pas qu'ils pussent en faire ou dire autant, et même plus.
Voilà, madame, quels sont ceux de qui l'auteur supérieur veut un hommage.
Cet hommage, je vous ai dit ce que c'était: ce n'est, le plus souvent, qu'un geste, un mot; c'est le silence même, de certaine espèce.
Il faut être bien fin pour expliquer de pareils signes, que la jalousie de ceux mêmes à qui ils échappent rend obscurs: ce sont comme des énigmes dont l'homme supérieur a le talent de trouver le mot; mais il se garde bien de laisser apercevoir qu'il l'a trouvé.
Non pas qu'il paraisse indifférent aux louanges formelles qu'on veut bien lui donner; l'air d'indifférence serait trop grossier, et qui veut trop prouver ne prouve rien.
Ce n'est pas là le parti qu'il prend; cela ne serait digne que d'un maladroit, qui ne saurait pas qu'il est des occasions, où, pour faire mystère de toute sa vanité, il faut en montrer un peu; parce qu'il ne serait pas naturel de n'en point avoir alors, et de ne pas ressembler à tous les autres hommes.
Bien loin donc d'être indifférent aux éloges, il les reçoit d'un air ingénu, et qui semble dire: Tenez, messieurs, je n'y entends point de finesse; franchement votre approbation me flatte; j'ai du plaisir à vous voir estimer ce que j'ai fait; vous récompensez mon travail.
Et voilà, madame, ce qui s'appelle agir en habile homme. Voulez-vous savoir ce qui arrive de cela?
Il a forcé les autres à l'admirer; ils ont rougi de se trouver inférieurs. Imaginez-vous une jolie femme qui n'a pu s'empêcher de convenir avec elle-même que ses appas le cèdent à ceux de sa compagne; quelle mortification!
Eh bien, nos gens ont senti un chagrin de la même nature! Mais de la façon dont s'y prend l'homme supérieur, ils se trouvent soulagés.
Ils ont pu comprendre qu'il n'a pas aperçu l'excès humiliant de leur admiration; c'est autant de diminué sur la honte de l'avoir senti: ils n'en ont eu de témoins qu'eux-mêmes; ce témoin-là n'est point incorruptible, on peut se sauver avec lui; à la fin, il se trouvera qu'il s'est trompé.
D'ailleurs, cet homme supérieur aurait pu surprendre leur secret; il l'ignore, il ne leur a pas fait tout le mal qu'il pouvait leur faire; ils l'en haïssent moins, ils le supportent volontiers; à la fin même ils lui voudraient du bien, parce que l'ignorance où il est de ce qu'il vaut les met plus à leur aise en le louant, et rend la louange sans conséquence, et de pair à pair. Voici un homme, disent-ils, qui n'abusera point de l'estime que nous lui montrerons; il l'a simplement espérée, et cela nous fait honneur: car espérer un bien, c'est l'estimer soi-même; et n'en regardant pas l'acquisition comme infaillible, c'est nous dire: je souhaite de l'obtenir; jugez si je le mérite. Nous voici donc juges et dispensateurs de ce bien qu'il attend; c'est jouer un rôle avantageux, et plus noble que le sien même.
Après ces courtes réflexions, qui, dans l'esprit de nos admirateurs, s'arrangent en un instant, et non par reprises, comme ici, le croiriez-vous, madame, l'affront s'oublie, leur dépit passe, l'art de l'homme supérieur a mis, pour ainsi dire, un appareil à tout; il s'est justifié parce qu'il a su raccommoder les autres avec eux-mêmes, en amusant leur vanité par de petits profits, qui lui font regarder son désavantage passé comme une fausse alarme.
Que conclure de la confiance de nos dupes, qui croient s'être effarouchés mal à propos?
Que l'homme vraiment supérieur est celui qui sait plier les autres à lui souffrir, à lui pardonner sa supériorité: tout homme supérieur qui révolte les autres n'est pas si supérieur que l'on pense; je dis: quand même on lui passe en secret qu'il l'est; il lui manque au moins de voir qu'il intéresse la malice des autres à lui refuser nettement, pour le punir, ce qu'il veut emporter à force ouverte, et ce qu'il pourrait obtenir sans violence.
Car quoique l'auteur supérieur dont je vous ai parlé, madame, ait fait penser aux autres qu'il traite avec lui de pair à pair; cependant le dépit de se sentir inférieurs, les petites illusions dont ils ont eu besoin pour perdre ce sentiment d'infériorité, tant de mouvements, enfin, ont laissé chez eux des traces de ce sentiment même; et l'auteur revient si souvent à la charge, les réveille si souvent, ces traces, qu'elles se fortifient au point que, petit à petit, les illusions n'ont plus de prise.
Voilà ce qui arrive en faveur de l'homme supérieur, quand il sait se ménager.
Ses ouvrages peuvent impunément mortifier l'orgueil des autres, pourvu que, par sa conduite personnelle, il répare l'effet de ses ouvrages: il les gâte, en les appuyant de sa voix; qu'il se réjouisse de ce que les autres les trouvent bons, il doit alors des démonstrations de joie à ceux qui l'environnent, et qu'il irriterait s'il paraissait peu touché de leur approbation: il les a blessé par l'excès de ses talents; qu'il les guérisse en ne s'en prévalant que de leur aveu; ce sera tenir d'eux ses plaisirs. Par là il calmera leur orgueil par cet orgueil même: s'ils ont été fâchés de le sentir au-dessus d'eux, ils seront flattés de penser qu'il ne se croit louable que sur leur parole; il gouvernera leur amour-propre, tandis qu'ils s'imagineront qu'ils gouvernent le sien.
Disons encore un mot de l'homme supérieur: si par hasard il se trouve dans le monde avec de grands médiocres, et qu'on vienne à parler d'ouvrages, quel parti croyez-vous que lui fera prendre sa vanité? De mettre les siens sur le tapis? Non, madame, mais bien ceux des grands médiocres.
Dans le monde, on est fort persuadé que ces messieurs ont de l'esprit; mais comme cet esprit est entre deux feux, ni excellent ni médiocre, la réputation qu'il leur produit est comme indécise; on ne sait pas bien jusqu'à quel degré d'estime il faut les honorer. Parler d'eux alors, leur donner occasion de briller, c'est donner sujet aux autres de les estimer plus hardiment, et de se déterminer du moins sur leur compte le plus favorablement qu'il sera possible; c'est leur procurer une bonne fortune de passage.
Vous me demanderez pourquoi leur prêter ce secours, et se taire sur son chapitre?
Tout doucement, madame, car voici un des plus fins et des plus superbes procédés de l'amour-propre dans notre auteur; voyons ce qu'il pense.
Il s'agit d'ouvrages; si je parle des miens, mes inférieurs parleront des leurs; on me louera, on les louera de même, et me voilà compromis, car ils feront comparaison avec moi. Non, non, faisons garder le respect qui m'est dû: je suis déshonoré si l'on me loue, et l'éloge ici le plus digne de moi, c'est de n'en point recevoir. Qu'ils brillent au contraire, ces inférieurs, et qu'ils brillent par moi-même; le géant a bonne grâce à louer la taille des hommes; c'est montrer à l'oeil sa grandeur et leur petitesse; à leur égard, ils ne remarqueront pas l'affront que leur fera mon suffrage; la remarque est au-dessus d'eux.
Voilà, madame, ce que signifie le secours dont vous vous étonniez, et que notre auteur prête aux grands médiocres.
Une autre fois, madame, nous verrons le reste: je vous parlerai des médiocres, ensuite des traducteurs, ou des amateurs des Anciens; vous verrez les combats qu'ils ont livrés aux Modernes, et leurs malheurs; préparez-vous, en attendant, à les regarder comme une famille ruinée, où tout le monde, jusqu'aux domestiques, se plaint de la partie adverse, et des indifférents même au procès.
Lettre à une dame sur la perte d'un perroquet
Avant-propos du Mercure
Je vous ai promis, Madame, de vous donner l'histoire des combats des amateurs des Anciens contre les Modernes. Mais peut-être cela m'eût-il engagé dans un badinage que j'ai cru devoir épargner à ceux qu'il aurait touchés de plus près. Je ne suis point étonné de l'opiniâtre admiration que bien des gens ont pour les Anciens; quand le hasard a voulu qu'on ait fait sa principale obligation du grec et du latin, il faut bien remplir la vocation qu'il nous a choisie, et devenir l'admirateur des idées dont il a tant coûté d'avoir l'intelligence. Je regarde l'étude de ces langues comme un noviciat très dur. Ceux de qui la docte ferveur les y soutient font profession: ils admirent tout. Après tout, nous nous vouons presque tous à quelque manie. Admirer aveuglément les Anciens en est une. Les mépriser en est une aussi. Tenons le milieu en tout.
J'avais dessein, ce mois-ci, de vous parler d'un système sur l'éloquence, dont une personne d'excellent esprit est l'auteur. Il m'a paru très habilement imaginé: j'augurerais presque mal de celui qui ne s'y rendrait pas à la première lecture. Je lui pardonnerais de se rendre encore à la seconde. On y a répondu: Je ne vous dirai rien de la réponse; j'y ai quelque part, et je vous la promets, Madame, au mois prochain. En attendant, je vous envoie une lettre que j'écris à Madame de... sur la mort de son perroquet. Comme vous avez une linotte que vous aimez beaucoup, la morale de ma lettre peut être à votre usage.
Texte
Lettre à une dame sur la perte d'un perroquet par M. de M***.
A Paris le jour qu'un filou
Me prit mon argent dans ma poche,
Dans un bateau qu'on nomme un coche,
Qui me menait je ne sais où.
Car je ne me ressouviens plus où nous allions, mes amis et moi, qui nous étions mis là par curiosité; mais,
Que ce soit bien ou mal daté,
J'ai pourtant dit la vérité.
Venons au fait.
Vous m'écrivez que votre chatte,
De sa griffe incluse en sa patte,
A tué votre perroquet
Comme d'un coup de pistolet.
Oh! la déplaisante aventure,
Et que sa petite figure
Naquit pour un étrange sort!
Oh, quelle espiègle que la mort!
Quelle diable de fantaisie
(Car j'en jure de tout mon coeur),
L'a donc en ce moment saisie?
Quel est son gain dans son malheur?
Passe encor, lorsqu'à leurs provinces
Elle ravit d'aimables princes;
D'un peuple entier le désespoir
Est pour elle un objet à voir.
Que d'un magistrat équitable,
Au pauvre, au malheureux affable,
Elle médite le trépas:
Cela ne me surprendra pas.
Si quelque élève de Turenne
Nous fait vaincre dans les combats,
Passe aussi qu'elle nous le prenne:
Nous avions besoin de son bras.
Que de crainte enfin d'être oisive,
Sa malice toujours active,
Porte en détail de menus coups,
Et nous enlève, parmi nous,
Là, quelque ami, là, quelque père,
Ici le fils, ici la mère:
Ce qu'il en naît d'affliction
Vaut encore son attention.
Qu'un amant perde sa maîtresse
Ou qu'elle perde son amant,
Passe; il en résulte un tourment
Digne d'amuser la traîtresse:
Mais, vous ôter un perroquet,
Parce qu'il avait du caquet;
Se détourner de son ouvrage,
Pour tuer l'hôte d'une cage;
Car c'était là qu'on le tenait,
Qu'il buvait, mangeait, raisonnait.
En vérité, madame, j'en suis dans un étonnement qui me fait perdre la rime. Attendez cependant je la retrouve, et tout subitement là-dessus,
Il m'apparaît une pensée,
Qui, peu s'en faut, sera sensée.
Quoi, peu s'en faut? je vous dis net
Qu'elle le sera tout à fait.
De tout temps la mort fut perfide,
Et s'occupa de l'homicide,
Et toujours s'en occupera,
Tant qu'au monde un humain vivra:
Mais on dit qu'autrefois, madame,
Quand elle frappait homme ou femme,
Amis ou parents qui restaient
Amèrement les regrettaient.
Remarquez cela, s'il vous plaît; et je quitte exprès le vers, pour vous le dire: Alors donc,
Point de procès dans les familles;
La mère y voyait sans chagrin
Embellir et croître ses filles:
On n'enviait point son voisin:
L'amant aimait avec tendresse;
Et, jaloux d'un tendre retour,
C'était le coeur de sa maîtresse
Qu'estimait son fidèle amour.
Si jusqu'à l'extrême vieillesse
Le ciel ne prolongeait vos ans,
Vos héritiers ou vos enfants
En mouraient presque de détresse;
Et finir à cent ans passés,
Ce n'était pas durer assez.
Faisons là-dessus nos petites réflexions en prose:
Amants tendres, mères non coquettes, héritiers désintéressés, voisins bons amis, familles en paix: Quelle conséquence tirer de cela? que la mort de tout défunt affligeait quelqu'un, et qu'il était plaint de tout le monde.
Et qu'ainsi la mort, dont l'office
Est de mettre au tombeau les gens,
En prenant ce bel exercice
Jouissait encor du supplice
De ceux qu'elle laissait vivants.
On eût alors vu des spectacles
Incroyables, de vrais miracles:
L'épouse versant sur l'époux,
Ou bien l'époux versant sur elle
Des pleurs vrais, inconnus à nous.
Que de plaisir pour la cruelle!
Que son métier lui semblait doux!
Dites, madame: alors eût-elle
Entrepris une bagatelle?
Sur un oiseau porté ses coups?
Non sans doute; la meurtrière
Trouvait dans la bonté des coeurs,
Une inépuisable matière
A de plus flatteuses douceurs:
Mais ce n'est plus la même chose;
Et le temps a fait dans les moeurs
Une étrange métamorphose.
En vain toujours sa cruauté
Les uns des autres nous sépare:
Ces plaisirs de malignité,
Que goûtait jadis la barbare,
Sont, grâce à notre iniquité,
Devenus d'une rareté,
Que, maintenant, je lui pardonne
(Ne trouvant presque plus personne
Qui puisse être bien regretté)
De descendre à la minutie,
De nous harceler par des riens,
Des oiseaux ou de petits chiens,
Dont elle ignorerait la vie,
Si nos coeurs lui marquaient encor
De plus doux objets à détruire,
Et ne la réduisaient à nuire
Par un simple perroquet mort.
Peut-être aussi que j'exagère,
Et qu'il peut vivre sur la terre
Certain nombre de bonnes gens,
De parents, d'amis ou d'amants,
Dont les coeurs, de bonne fabrique,
S'unissent, s'aiment à l'antique;
Et qu'aujourd'hui la mort encor
Fait son profit de leur accord:
Mais ce profit d'une journée,
Ne faut-il pas, quand il est fait,
Qu'elle en revienne au perroquet,
Pour en avoir pendant l'année?
Quant à ce profit qui dure si peu, vous ajouteriez même encore celui qu'elle peut faire en nous enlevant certaines personnes absolument nécessaires ici-bas, et qui le seront toujours, vous lui donnerez de quoi la divertir, tout au plus une semaine: ainsi comme elle est avide, il lui faudra toujours le perroquet.
Vous ne vous attendiez pas à cette morale. Mais lisez-la sérieusement; vous n'avez ni père ni mère, et vous les avez perdus si jeune, que vous étiez dispensée de les regretter. Vous êtes veuve; mas vous avez un coeur. De quoi l'occupez-vous, pour ne pas ressembler aux gens de ce siècle pervers? D'amitié? Jeune et belle comme vous l'êtes, il vous est bien difficile d'avoir des amis de notre sexe. Jugez donc, s'il vous sera facile d'avoir des amies du vôtre. Qu'aimerez-vous donc, quelque nouvel oiseau? Oh, le digne objet, pendant qu'une infinité d'amants frappent à la porte de votre coeur, et que nul d'eux n'y peut entrer! Il me semble vous entendre d'ici: si j'aimais quelqu'un, la mort me l'enlèverait comme mon perroquet, et ce serait bien pis. D'ailleurs, où trouver un homme tendre, qui n'estime, comme vous l'avez dit, que le coeur? Eh! madame, c'est bien à vos pareilles à chercher des hommes qui soient nés tendres! Ne les font-elles pas ce qu'ils doivent être? Mais la mort vous ôtera celui que vous choisirez? le ciel ne le permettra point; et si ce malheur arrive, du moins alors votre affliction fera-t-elle l'éloge de votre coeur; du moins, je franchis le mot, sera-t-elle raisonnable; du moins, le défunt vous laissera-t-il la satisfaction de penser, qu'en l'aimant, vous aviez fait un digne usage de votre capacité d'aimer. Hésitez-vous sur votre choix? Me voilà tout prêt de courir les risques de l'aventure. Je ne crains rien; si tous les dangers ressemblaient à celui dont il s'agit, où seraient les poltrons? Consultez-vous; j'ai tout dit, et je suis avec respect, etc.
Pensées sur différents sujets
Sur la clarté du discours
L'exacte clarté, Madame, est le premier et le plus essentiel devoir de l'auteur; mais il faut se faire une idée nette, et non mal entendue, de ce qu'on entend par clarté, et ne pas se mettre en danger de supposer à la vraie certaine clarté pédantesque qui ne laisse, il est vrai, nulle obscurité dans le discours, mais qui en ruine la force et la vivacité.
Voyons donc ce que c'est que l'exacte clarté dans le discours.
A la regarder, madame, dans toute son étendue, et par rapport à l'auteur, c'est l'exposition nette de notre pensée au degré précis de force et de sens dans lequel nous l'avons conçue; et si la pensée ou le sentiment trop vif passe toute expression, ce qui peut arriver, ce sera pour lors l'exposition nette de cette même pensée dans un degré de sens propre à la fixer, et à faire entrevoir en même temps toute son étendue non exprimable de vivacité.
C'est comme si l'âme, dans l'impuissance d'exprimer une modification qui n'a point de nom, en fixait une de la même espèce que la sienne, mais inférieure à la sienne en vivacité, et l'exprimait de façon que l'image de cette moindre modification pût exciter, dans les autres, une idée plus ou moins fidèle de la véritable modification qu'elle ne peut produire.
Voilà de quelle façon un auteur doit être clair: voilà la clarté qu'il lui convient d'avoir, quand il veut se faire honneur de tout ce qu'il sent de beau.
Mais la clarté, prise plus simplement et dans son sens étroit, est une exposition de nos pensées qui fait que tout le monde les aperçoit, les entend dans le même sens. Il n'est pas nécessaire, pour être clair, d'avoir exprimé tout ce que vous pensez; mais il est nécessaire que ce que vous exprimez soit entendu de tous également. Tant pis pour vous si vous perdez à l'exposition: en ce cas, vous êtes exact et clair, quant à ce que vous devez aux autres; mais vous péchez quant à ce que vous vous devez à vous-même; et comme on ne se doute pas du tort que vous vous faites, on n'a rien à vous reprocher.
Cette dernière clarté que j'ai définie est donc la seule qu'on doive exiger d'un auteur.
Bien des gens, trop scrupuleux, reprochent aux auteurs un défaut de clarté dont l'homme qui a du bon sens, sans fantaisie, ne se plaindra jamais: un seul exemple donnera pleine idée de ce défaut reproché; deux vers de M. de Crébillon me le fournissent.
Agénor, héros, mais d'une naissance inconnue, aimait la fille du prince Bélus. Bélus est choqué de cette audace, dans un homme né peut-être d'un sang obscur; il lui parle avec hauteur. Agénor lui répond avec toute la fierté d'un guerrier qui se sent de vrais et de respectables avantages, je veux dire son extrême valeur et sa vertu. Il ferme sa repartie courageuse par ces deux vers:
"Et quand j'ai recherché votre auguste alliance,
J'ai compté vos vertus, et non votre naissance."
La naissance se compte-t-elle, disent une infinité de gens, dans le sens qu'on peut compter des vertus une par une? Cette critique n'est pas juste, ce me semble. Quand j'ai recherché votre alliance, vos vertus, et non votre naissance, me la firent regarder comme honorable.
Voici à peu près, je pense, ce que signifient ces deux vers, encore laissé-je bien de la hauteur et de la fierté de reste; mais, de bonne foi, n'est-ce pas là le fond uniforme de sens que tout le monde a tout d'un coup senti là-dedans? Notre auteur ici s'est donc acquitté de son devoir envers autrui. Quant à celui qu'il se doit à lui-même, a-t-on lieu de supposer un instant qu'il s'est fait tort? Est-il aisé de donner à ce fond de sens une gradation supérieure?
On ne compte point la naissance, à la prendre comme un jeton qu'on va ajouter à un autre; mais on peut la compter, à la prendre, ainsi qu'on nous l'offre ici, comme un motif d'intérêt, qu'on pourrait ajouter à d'autres motifs de faire quelque chose. Ce calcul même des vertus que fait Agénor, sans y faire entrer la naissance, sert à mieux marquer le peu d'impression qu'elle fait sur lui; et corrige plus précisément l'erreur de Bélus à la croire un grand avantage. En un mot, c'est une façon de penser qui met en image courte et vive le mépris généreux qu'il a pour cet avantage.
On prouvera bien que ces vers ne doivent point signifier ce que je dis; mais on n'empêchera pas qu'ils ne le signifient pour tout le monde.
En fait d'exposition d'idées, il est un certain point de clarté au-delà duquel toute idée perd nécessairement de sa force ou de sa délicatesse. Ce point de clarté est, aux idées, ce qu'est, à certains objets, le point de distance auquel ils doivent être regardés, pour qu'ils offrent leurs beautés attachées à cette distance. Si vous approchez trop de ces objets, vous croyez l'objet rendu plus net; il n'est rendu que plus grossier. Un auteur va-t-il au-delà du point de clarté qui convient à ses idées, il croit les rendre plus claires; il se trompe, il prend un sens diminué pour un sens plus net.
L'exemple que j'ai rapporté de l'inexactitude reprochée peut en montrer l'espèce; mais comme, après tout, il peut y avoir des inexactitudes qui sortent de cette espèce, et pour lesquelles je n'aurais tout au plus que de l'indulgence, suivant le degré d'obscurité qu'elles jetteraient dans un sens vaste et distingué, voici, ce semble, sur quoi l'on pourrait se régler pour faire justice à tout auteur.
Toute pensée a sa clarté suffisante, quand tout le monde l'entend de même; je veux dire, quand le sens qui s'en présente à votre esprit est celui qui se présente à tout le monde, soit que l'auteur ait appuyé d'une image la chose principale qu'il a voulu dire. Quand cette image, regardée séparément, n'aurait aucun rapport avec la chose, si vous sentez que cette image, unie à la chose, sert à la rendre plus vivement intelligible, à vous comme à tout le monde, vous pouvez, je pense, en toute sûreté, ne faire aucune attention à la critique qu'on ferait de l'exposition de cette pensée ou de cette chose, puisqu'elle a tout ce qu'il lui faut pour être bonne.
Mais s'il vous en coûte, à vous comme à d'autres, le moindre embarras pour saisir le sens fixe de cette pensée; si vous avez de la peine à démêler le rapport des idées qui la composent, le nombre de ceux qui n'y trouveraient rien à redire ne justifie pas l'auteur, parce qu'il y a des gens dont l'esprit remédie tout d'un coup aux défauts d'une exposition, et voit ce qu'un auteur a pensé d'après ce qu'il a mal exprimé; mais ces gens-là ne sont qu'une très petite portion d'hommes. L'auteur est obscur pour les autres; ainsi, il n'a satisfait que très imparfaitement à ses devoirs. C'est lui faire grâce de l'excuser, si ce n'est dans des idées concernant des matières savantes et philosophiques; auquel cas son public, je crois, est restreint au nombre de ceux à qui l'étude, ou une capacité distinguée, donne la clé de ces matières; mais son devoir, alors, sera d'être toujours clair pour tout ce public-là.
Il serait aisé de se régler sur ce que je viens de dire; mais il faut s'y régler de bonne foi; et je suis bien aise d'ajouter que mille gens sont souvent les dupes des scrupules de clarté que leur jettent dans l'esprit une infinité de gens qui, par leur capacité, ont effectivement droit de juger, mais qui s'entêtent souvent eux-mêmes, et qui, en réfléchissant sur ce qu'ils ont d'abord compris comme tout le monde, trouvent le secret de se prouver qu'on pourrait ou qu'on devrait ne le pas comprendre ainsi. Ils énervent souvent eux-mêmes leurs pensées par des fatigues peu nécessaires de netteté; ils sont assez malheureux pour y soupçonner des imperfections de clarté qui n'y sont pas; ils se chicanent sur une hardiesse de rapports qui leur est venue; ils s'excitent à en être choqués, et jugent les autres comme ils se jugent.
L'amour de la clarté, dans d'autres, est une marotte dont ils se font honneur; ils ne la désirent pas tant parce qu'elle est nécessaire, que parce qu'il y a préjugé qu'on a l'esprit bon quand on la désire. Je suis pesant; il me faut une extrême clarté, disent-ils. Ce je suis pesant est l'éloge de la bonté de leur jugement; cela leur établit parmi les crédules un caractère de juges exacts. Quels juges, grands dieux! Et comment démêlerait-on le vrai d'avec le faux, tandis que les hommes seront mutuellement les dupes de mille fantaisies pareilles?
D'autres désirent encore la clarté, non qu'elle ne soit où ils la désirent; mais elle découvre un sens magnifique, et le plaisir qu'il fait scandalise leur amour-propre. Quand ils on dit cela n'est pas clair, les voilà non seulement dispensés de louer le sens, mais souvent ils altèrent encore l'opinion avantageuse que les autres en avaient.
Il est des gens qui sont de bonne foi, et qui diront aussi d'une pensée qu'elle est obscure, mais voici pourquoi.
Cette pensée peint un sujet par des côtés extrêmement fins; l'image de ces côtés s'aperçoit aisément; mais elle est de difficile consistance aux yeux de l'esprit; sa délicatesse la fait perdre de vue à cet esprit; et ces personnes appellent obscurité ce qui ne vient que de la difficulté qu'ils ont de continuer d'apercevoir l'objet d'abord bien aperçu.
Je parle ici d'une méprise de la part du lecteur, qu'il avouerait lui-même, s'il y prenait garde, et que tout homme qui connaîtra l'effet de l'objet délié sur l'esprit humain avouera possible.
Cependant, à tout prendre, l'auteur pourrait être en faute; et certainement il y sera, si, dans ces occasions, on peut se convaincre intérieurement qu'on n'aperçoit rien de net. Car, comme je l'ai dit, il y a des pensées qui sont d'abord bien aperçues, mais dont les rapports sont si fins, si peu familiers, qu'on a peine à les contenir à ses yeux, même en le voyant. Ceux qui éprouvent ces disparitions d'objets ne peuvent se plaindre que d'eux-mêmes, et non de l'auteur.
Sur la pensée sublime.
L'idée sublime n'est dans son principe qu'une idée commune, à qui la chaleur de l'esprit donne une croissance de force; j'appelle principe de l'idée sublime son fond commun, qui est à tous les hommes. Dans ce fond commun, elle est idée vulgaire. Quand elle devient sublime, elle conserve son fond, et elle ne fait que changer de forme; mais il y a bien loin de son fond commun, ou de sa forme vulgaire, à sa forme sublime; et ce sont deux extrémités entre lesquelles se jouent les auteurs ordinaires, et dont l'espace peut être rempli par une infinité d'autres formes synonymes, plus ou moins distinguées, suivant qu'elles s'approchent ou s'éloignent de l'une des deux extrémités.
Voulez-vous un petit exemple de l'une et l'autre extrémité? Le vieil Horace s'irrite de ce que son fils a fui contre trois. Et que vouliez-vous qu'il fît, lui dit-on? Il répond: qu'il mourût.
Trouvons le fond grossier de ce sentiment sublime. Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? Je voulais qu'il pérît, qu'il se fît tuer. Voilà l'idée dans les proportions communes du sentiment. Voilà de la matière propre à devenir sublime. Le qu'il mourût la rend telle.
Le sublime enferme donc un fond de pensée ou de sentiment, qui est à la portée de tous les hommes, qui pourrait leur être familier, qui est enfin de toute capacité. C'est par la proportion de ce fond de pensée avec toute capacité, que cette même pensée, rendue sublime, est aperçue, qui plus, qui moins, par l'homme épais, ainsi que par l'homme délicat.
Ainsi cette pensée, dans son fond, porte une nature de sens que tous les hommes pourraient trouver; mais ce sens ne reçoit pas, dans tous les hommes, l'augmentation de qualité ou de quantité qui le rend sublime. Ce n'est que par cette augmentation que les hommes diffèrent entre eux.
Si tout ce que je dis était vrai, ne pourrait-on définir le sublime en général une exposition exacte de toute espèce de pensées dans toute la gradation de sens et de vrai dont elle est susceptible?
Il me semble, enfin, que le sublime est à l'âme le point de vue le plus frappant de toute nature de pensées. Celui dont l'esprit se tourne à cette façon de voir n'aperçoit rien dont il ne saisisse le vrai original. Celui qui s'écarte de cette façon ne peut trouver l'aspect unique d'une chose. Il voit ou trop loin, au-dessous, ou à côté; cependant, il voit quelquefois confusément cet aspect vrai de son sujet; il l'a chez lui, mais non à lui; et s'il l'exprime, c'est avec les diminutions qui distinguent une copie faible d'avec l'original.
Presque tous les esprits errent autour de la chose qu'ils veulent exprimer, sans aller jusqu'à elle, ou sans l'entamer entière. De là vient peut-être qu'en matière d'esprit, on a nommé sublime ce qui n'est que cet excellent vrai toujours manqué.
Voulez-vous, Madame, que je hasarde encore une explication de ce vrai?
Il me souvient de vous avoir entendu dire que certaine dame s'ajustait de fort mauvais goût; il est donc un arrangement propre à la parure. Cet arrangement en fait l'agrément, et cet agrément, c'est l'excellent, c'est le sublime de la parure.
Une idée dans l'esprit d'un auteur est, je dis à peu près, est donc un habit entre les mains d'une femme. Cette femme a certaine espèce d'habillement à mettre; cet auteur a certain fond d'idées à exprimer. Cet habit sans grâce, quand il est vêtu par cette femme, devient charmant, vêtu par une autre. Ce fond d'idées, froid et vulgaire dans cet auteur, présente un sens neuf dans celui-ci; toutes les façons de mettre cet habit sont des copies de la façon originale; ces copies sont muettes, l'original parle au coeur; toutes les fausses expositions de ce fond d'idées sont des imitations sans âme de la vraie. Les fausses répètent à l'esprit du lecteur ce qu'il a souvent pensé lui-même, ou ne lui montrent que ce qu'il pourrait penser; tout lui paraît neuf dans la vraie.
Peut-être, et ce n'est ici qu'une conjecture, que les charmes de l'habit sont comme égarés ou dispersés dans toutes les mauvaises façons de le vêtir. Peut-être, dans tous les sens informes qu'on peut donner à cette idée, le vrai sens est-il partagé comme en lambeaux, et que le vrai sens n'est qu'un vif abrégé de toutes ces parcelles.
A présent que nous avons définie le sublime en général, examinons-en l'espèce la plus applaudie; c'est le sublime tragique. Car, quoique toute idée, exposée dans toute la gradation de vrai qu'elle peut recevoir, ait tout le sublime dont elle est susceptible, il est des idées dont le vrai, dans sa gradation, est d'un caractère plus vif, et dont par conséquent le sublime est plus frappant.
Les sentiments impétueux qu'inspire le sublime tragique marquent sa supériorité. L'âme est agréablement amusée par les autres sublimes; elle leur rit en paix.
Un visage joli, par exemple, je veux dire avec une sorte de grâces inférieures aux grâces majestueuses et touchantes, invite agréablement à l'amour, à la familiarité. Vous savez, madame, si vous le voulez, combien les impressions de certain visage diffèrent de celles-ci; il frappe de respect, d'étonnement et de tendresse; cela remue l'âme et la pénètre: il est donc préférable à tous les plus jolis visages du monde.
Nous devons penser de même du sublime tragique; et c'est ainsi qu'il l'emporte sur les autres sublimes, dont les impressions ne font que plaire ou divertir, et que par là je compare au visage simplement joli.
Bien des gens semblent établir deux sortes de sublime tragique; ils vous disent: c'est ici sublime de sentiment, c'est là sublime de pensée.
Vous entendez bien, Madame, qu'il s'agit ici du sublime d'auteur; et je dis, en ce cas, que la distinction mystérieuse qu'on fait de ces deux sublimes peut avoir deux faces.
Je croirais donc qu'en fait de composition, le sublime de pensée serait une image de la façon de l'esprit; je veux dire, de la façon de l'âme réfléchissante, qui médite un abrégé subtil de ses vues, ou qui cherche à voir des côtés singuliers, et qui s'excite oisivement à des tours d'imagination; à moins qu'on entende, par sublime de pensée, certaines idées conçues sur des sujets d'une impression moins vive, et plus sérieux que d'autres: tels sont les sujets de politique, de délibération, etc.
Mais, en regardant le sublime du premier côté, c'est l'image des efforts de l'esprit auteur: ce sublime nous peint ce qu'un auteur se fait devenir; il est l'effet des impressions qu'il appelle à lui, qu'il cherche.
Par sublime de sentiment, au contraire, l'auteur nous peint ce qu'il devient; il est l'effet des impressions qu'il reçoit et qui le surprennent.
La distinction du sublime de pensée et de sentiment peut avoir encore une autre face.
Je veux dire que l'on a peut-être fait deux parts de la matière qui est du ressort de la tragédie.
L'on a, je crois, entendu par sentiment cette matière exposée d'une façon relative à la trempe du coeur en général. On a nommé pensée cette même matière, traitée dans un goût de sentiment particulier.
Quelques hommes, charmés de voir les singularités de leur âme saisies de cette dernière façon et tirées du caractère général, ont peut-être, par ce motif, préféré Corneille à Racine, sans songer que la simple connaissance des caprices de la nature est bien moins vaste que le sentiment continu de sa méthode générale, et n'est, en fait de talent, que ce que la partie est au prix du tout.
Mais il ne s'agit pas ici de ces deux grands hommes; revenons.
Le sublime de sentiment, pris dans ce sens, c'est donc cette matière qui traite, ou plutôt qui peint le coeur en général. Le sublime de pensée, c'est cette matière qui peint les différences du coeur. Ces différences font, dans leur espèce, comme un objet métaphysique; elles ont leur hauteur et leur délicatesse de sentiments, qui ne sont crus plus raffinés, que parce qu'ils sont une exception du sentiment général; exception plus curieuse qu'instructive; hauteur, dans le fond, grotesque, hors de la ligne du vrai d'usage, et qu'on pourrait appeler fanatisme de sentiment, dans ceux dont l'âme se tourne de ce côté.
Ce fanatisme a cependant son vrai; mais vrai vicieux, quant à nous, quant aux autres hommes, à qui il ne peut et ne doit même servir que de spéculation.
Suivant ma réflexion sur ces deux sortes de sublime, vous voyez bien, madame, que les auteurs de l'un et de l'autre n'ont tous qu'un même objet, mais qu'ils voient par des côtés différents: envisager cet objet par des côtés convenables ou relatifs à tous les hommes est sans doute le meilleur.
Oubliant à présent toute différence de sublime de sentiment et de pensée, je dis qu'en général on pourrait avec raison remarquer deux espèces de sublime tragique. Le premier est le sublime de la nature, et le second est le sublime de l'homme.
Celui de la nature est une exposition du sujet rendu tel que l'esprit l'a vu, rendu dans l'audace et le feu de la perception, dans cet indivisible tissu de parties; ouvrage de la chaleur de l'esprit; tissu dont nous ne connaissons pas la façon, qui se fait en nous, non par nous; sur qui l'âme a comme empreint son caractère, et qui est enfin le fruit de la liberté que nous lui laissons.
Le sublime de l'homme est l'exposition d'un sujet aperçu par l'âme, et rendu, non tel qu'il se présente à elle, mais tel qu'il devient par son retardement à le saisir; tel qu'il devient par des additions ou des soustractions de parties, par des corrections étrangères, dont l'usage lui vient, ou de l'envie de briller, ou des préjugés d'exactitude qui l'empêchent d'être l'arbitre de son idée. De sorte qu'on voit la mécanique de son ouvrage; elle y a comme imprimé les marques de son travail.
Et voilà ce que n'a pas le