Le cabinet du philosophe

 

Première feuille

Voici, ami lecteur, ce que c'est que l'ouvrage qu'on vous donne.

Un homme d'esprit, très connu dans le monde, mourut il y a quelque temps.

Parmi plusieurs choses qu'il laissa en mourant à un de ses amis, s'est trouvé une cassette pleine de papiers.

Le défunt, pendant sa vie, n'avait rien fait imprimer; et quoiqu'on estimât ses lumières, qu'on le sût capable de bien penser, qu'on souhaitât même qu'il mît ses pensées au jour, on ne se doutait point qu'il écrivît en secret, ni qu'il fût auteur clandestin; il l'était pourtant. Cette cassette contenait toutes ses productions, et ce sont elles qu'on vous donne. Il n'y en a pas une de longue haleine. Il ne s'agit point ici d'ouvrage suivi: ce sont, la plupart, des morceaux détachés, des fragments de pensée sur une infinité de sujets, et dans toutes sortes de tournures: réflexions gaies, sérieuses, morales, chrétiennes, beaucoup de ces deux dernières; quelquefois des aventures, des dialogues, des lettres, des mémoires, des jugements sur différents auteurs, et partout un esprit de philosophe; mais d'un philosophe dont les réflexions se sentent des différents âges où il a passé.

Voilà ce que vous allez voir ici dans le style d'un homme qui écrivait ses pensées comme elles se présentaient, et qui n'y cherchait point d'autre façon que de les bien voir, afin de les exprimer nettement; mais sans rien altérer de leur simplicité brusque et naïve.

Attendez-vous à ce que je vous dis là; tâchez même de vous en faire un spectacle qui n'est pas commun.

Jusqu'ici vous ne connaissez presque que des auteurs qui songent à vous quand ils écrivent, et qui, à cause de vous, tâchent d'avoir un certain style.

Je ne dis pas que ce soit mal fait; mais vous ne voyez pas là l'homme comme il est. La coquetterie des attentions qu'il a là-dessus vous le déguise; et il me semble qu'il peut être curieux de voir un homme à cet égard-là.

En voici un, et ce n'est point un homme neuf. L'éducation, le commerce du monde, et l'habitude de réfléchir, l'ont mis en état de parler et d'être entendu; il s'est façonné à l'école des hommes, et n'a rien pris des leçons de l'amour-propre, c'est-à-dire de cette envie secrète que les autres écrivains ont de briller et de plaire.

Mais, dites-vous, pourquoi distribuer ces ouvrages-là par feuilles, et ne pas les faire imprimer tout à la fois?

C'est qu'ils sont en trop grande quantité, qu'il y en aurait pour plusieurs gros volumes, et que l'impression, telle que vous la dites, serait d'une dépense trop forte.

Au lieu que, de la manière dont on s'y prend, la vente de chaque feuille, (si cette vente est heureuse, sans quoi tout cesse), facilitera l'impression de chaque feuille; et ainsi, de feuilles en feuilles, on donnera sans se fatiguer tout ce qui est dans la cassette.

Il est vrai qu'en France un ouvrage distribué par feuilles ne paraît pas à son avantage; c'est tenter le jugement des lecteurs, que de le produire sous cette forme-là; c'est risquer qu'on ne le méprise.

La feuille semble ne promettre qu'une bagatelle, et n'est souvent que le coup d'essai d'un jeune auteur, ou de quelque aventurier de belles-lettres, de quelque petit esprit suffisant, qui se met à rêver dans son cabinet quelques platitudes, et qui en compose une brochure, dont l'impression ne régale que lui seul.

Mais un volume est respectable, et quoiqu'il puisse ne valoir rien dans ce qu'il contient, du moins porte-t-il une figure qui mérite qu'on l'examine et qui empêche qu'on ne le condamne sans le voir.

Car enfin c'est le prendre sur un ton très sérieux avec le public que de lui présenter un volume; c'est lui dire: prenez garde à ce que vous allez lire: et voilà ce qu'on ne lui dit point, quand on ne lui présente qu'une feuille; il semble même qu'on lui dise le contraire, et qu'on le prie de ne la lire que par distraction, qu'en passant et ne sachant que faire.

Ce n'est pourtant point ce qu'on vous demande ici, ami lecteur; ce n'est point en passant que nous vous proposons de lire ces feuilles; nous ne vous disons point non plus qu'elles méritent toute votre attention; nous ne les vantons ni peu ni beaucoup; nous vous les donnons seulement. Prenez la peine de voir ce qu'elles sont; ne les jugez point sous la forme où elles se présentent; n'en attendez d'avance ni plaisir ni dégoût; ne les lisez que dans la simple curiosité de savoir ce qu'elles valent, et suivant ce que vous en penserez, estimez-les, ou les laissez là.

Commençons. Voici ce que contiennent les premiers papiers que nous trouvons à l'ouverture de la cassette; car nous les tirons au hasard, et ce sera toujours de même.

Allez dire à une femme que vous trouvez aimable et pour qui vous sentez de l'amour: Madame, je vous désire beaucoup, vous me feriez grand plaisir de m'accorder vos faveurs. Vous l'insulterez: elle vous appellera brutal.

Mais dites-lui tendrement: Je vous aime, madame, vous avez mille charmes à mes yeux: elle vous écoute, vous la réjouissez, vous tenez le discours d'un homme galant.

C'est pourtant lui dire la même chose; c'est précisément lui faire le même compliment: il n'y a que le tour de changé; et elle le sait bien, qui pis est.

Non, me répondrez-vous, elle ne le sait pas, elle ne l'entend pas ainsi.

Et moi je vous dis qu'elle ne saurait l'entendre autrement, et que je défie de s'y tromper.

Rien de ce qu'il y a de grossier dans ce: Je vous aime, ne lui échappe. Vous dirai-je plus? c'est ce grossier même qui fait le mérite de la chose, qui rend la déclaration si piquante et si flatteuse; elle n'est de conséquence qu'à cause de cela.

Cette prude n'en baisse les yeux, ou n'en paraît effarouchée, que parce qu'elle est au fait. Cette dévote ne rougit, ne s'enfuit, ou ne se fâche, que parce qu'elle y est aussi.

Celle-ci s'y méprend-elle, qui en redouble de minauderies, pour en avoir plus de charmes? N'est-ce pas en l'honneur de la chose qu'elle se rend les yeux tantôt si doux, tantôt si vifs?

Que veut dire celle-là, quand elle ôte son gant, pour vous montrer une belle main qu'elle a? Si elle ne vous entend pas, que vient faire là cette main?

Je le répète encore: toute femme entend qu'on la désire, quand on lui dit: Je vous aime; et ne vous sait bon gré du: Je vous aime, qu'à cause qu'il signifie: Je vous désire.

Il le signifie poliment, j'en conviens. Le vrai sens de ce discours-là est impur; mais les expressions en sont honnêtes, et la pudeur vous passe le sens en faveur des paroles.

Quand le vice parle, il est d'une grossièreté qui révolte; mais qu'il paraît aimable, quand la galanterie traduit ce qu'il veut dire!

Toutes ces traductions-là n'épargnent que les oreilles d'une femme; car son âme n'en est pas la dupe.

Je brûle d'amour pour vous, par exemple: c'est ce qu'on dit tous les jours, c'est ce qu'on chante, c'est ce qu'on écrit. Comment ferait-on pour exprimer cela, sans le Dictionnaire de la galanterie? Aussi ne puis-je m'empêcher de rire en moi-même, quand je vois une femme se scandaliser de quelques mots hardis qu'on lui dit, parce que ce n'est qu'une traduction qui l'offense. J'avoue pourtant qu'il faut être bien libertin pour ne pas prendre la peine de traduire quand on n'y perd rien, et que la vertu s'en contente.

De toutes les façons de faire cesser l'amour, la plus sûre, c'est de le satisfaire.

De toutes les indifférences que peut essuyer une femme, la plus humiliante pour elle, c'est l'indifférence d'un homme qui l'aimait, et dont elle a fait cesser l'amour.

Un jour à la campagne on s'était longtemps entretenu de contes de fées dans une nombreuse compagnie. On avait parlé de toutes les qualités dont elles douaient un enfant qui venait de naître, quand elles en aimaient la mère.

Une jeune dame prête d'accoucher, et qui était un peu bel esprit, se frappa l'imagination de ce qu'on avait dit là-dessus; et voici en conséquence le rêve qu'elle fit la nuit suivante. C'est elle-même qui me l'a raconté.

Je rêvai, dit-elle, que j'allais accoucher, et que, par je ne sais quelle puissance invisible, je me sentis légèrement transportée dans l'appartement du monde le plus brillant. Un côté de cet appartement, pourtant, n'était garni que de petits tiroirs, mais si jolis, si bien travaillés qu'il n'y avait point d'ornement pareil à cela. Je regardais cette singularité, quand je vis entrer une femme d'un air majestueux, qui s'approcha de moi, et qui me dit en souriant: Je suis fée, j'ai lu dans le fond de ton coeur hier pendant qu'on t'entretenait des dons que nous pouvions faire aux enfants dont nous chérissons les mères. Tu souhaitas que les fées ne fussent pas des contes en l'air, et qu'il y eût quelqu'une qui voulût douer l'enfant que tu vas mettre au jour: je pénétrai ta pensée, je te sus bon gré d'avoir souhaité que nous existassions. Nous existons en effet, et je viens te récompenser de l'attention avec laquelle tu écoutais ce qu'on te disait de nous. C'est moi qui t'ai fait transporter ici. Tu fais cas de l'esprit, tu en as toi-même; et j'ai démêlé aussi que tu voudrais que ton fils fût doué de cette qualité. C'est moi qui la donne: je parle de la qualité d'esprit la plus estimable; car il y a des sortes d'esprit que je ne donne pas, et toutes les sortes en sont dans les tiroirs que tu vois.

Chaque tiroir a sa fée qui en dispose: je préside au premier, qui, aussi bien que les autres, contient une poudre que nous faisons respirer à l'enfant qui vient de naître.

La poudre de mon tiroir est celle du bon esprit, de l'esprit sage, et en même temps de l'esprit sublime; car il n'y a de sublimité que dans les bons esprits. Veux-tu de cette poudre-là pour ton fils? Car c'est un homme que tu vas mettre au monde. Dès que tu seras déterminée, tu accouches, et dans l'instant j'emploie ma poudre.

Au reste, je t'avertis d'une chose; c'est que tout sage, tout estimable, tout grand et sublime que soit l'esprit dont j'offre de douer ton fils, ce ne sera pas l'esprit ni le plus brillant, ni le plus estimé, ni celui qui fera le plus de fracas parmi les hommes: il est trop raisonnable pour cela, et ce n'est pas la raison qui fait le plus de fortune chez eux; elle ne les amuse pas assez, elle se refuse à tout ce qui nuit, elle ne fait de mal à personne. Hé! qui est-ce qui en ferait mieux qu'elle, si elle voulait? Mais elle est paisible, généreuse; en un mot, elle n'a ni malice ni étourderie, et il n'y a que ces deux choses-là qui divertissent les hommes. C'est toujours à leurs dépens qu'il faut avoir de l'esprit, quand on veut rendre son esprit extrêmement célèbre. En revanche, l'esprit le plus célèbre par là n'est jamais dans le fond qu'un assez petit esprit, qui ne se connaît point en gloire, qui est pourtant pressé d'en avoir, mais qui ne saurait y être délicat, et qui court à la fausse; c'est-à-dire à la première venue qu'il ne distingue pas de la véritable.

Vois donc à présent si tu t'en tiens aux faveurs que je destine à ton fils: veux-tu qu'il soit un grand esprit, au hasard de briller ou moins, ou plus tard, et toujours plus difficilement que le petit esprit? Prononce.

A ces mots, me dit cette dame qui me contait son rêve, j'hésitai à prendre mon parti: ce fracas qu'on ne promettait point à l'esprit que recevrait mon fils me paraissait pourtant bien considérable et bien séduisant; enfin je ne me déterminais point.

Qu'en arriva-t-il? que ma fée, sans doute indignée de me voir hésiter, disparut; et qu'à sa place, je me trouvai entourée de cinq ou six autres fées, qui tenaient à la main un de ces petits tiroirs dont je vous ai parlé.

Les fées s'approchent et ne me disent mot: elles me montraient seulement leurs tiroirs, sur chacun desquels était un petit écrit, en guise d'étiquette, qui apprenait ce qu'ils contenaient.

Sur le premier tiroir que je lus, étaient ces mots: poudre de l'esprit de bagatelle, autrement dit, de l'esprit frivole.

Esprit de bagatelle! m'écriai-je. Est-ce là un présent?

Comment! si c'en est un, me dit la fée qui tenait le tiroir, si c'en est un! Le don d'homme à bonnes fortunes, le mérite de bon convive, le don des petits vers, des chansonnettes et une infinité d'autres menus avantages de cette force-là y tiennent, et rien ne met un homme dans une si aimable posture que l'esprit que je te présente.

Je ne répondis rien, et jetai mes yeux sur un autre tiroir, dont je remarquai qu'on avait effacé la moitié de l'étiquette. Voici ce qu'on y lisait, et qui n'apprenait rien: poudre alchimique de l'esprit... On ne pouvait lire le reste.

D'où vient, madame, qu'on a rayé la définition de cet esprit-ci? dis-je à la fée.

Que cela ne t'arrête pas, me répondit-elle, je vais te dire la vérité.

C'est la Raison qui a fait les étiquettes de toutes les sortes d'esprit qui sont renfermées dans nos tiroirs, et la définition qu'elle avait donnée à cet esprit-ci m'a paru de si méchante humeur que j'ai trouvé à propos de l'effacer. Si je l'avais laissée, il n'y aurait point eu de mère qui eût voulu de ma poudre pour son fils; et c'eût pourtant été grand dommage assurément: car malgré tout ce que la Raison en pense, c'est par le moyen de cette poudre qu'on acquiert l'esprit de la réputation la plus rapide et la plus bruyante.

Eh! pourquoi donc, dis-je alors, la Raison en fait-elle si peu de cas, et l'a-t-elle tant maltraité dans l'étiquette?

C'est, me répondit-elle, que la Raison est trop difficile, et qu'elle n'estime que ce qui lui plaît; mais, encore une fois, que cela ne te rebute pas, prends ma poudre, si tu veux assurer de la gloire à ton fils pendant sa vie.

Qu'appelez-vous: pendant sa vie, répartis-je. Est-ce que cette gloire ne lui survivra pas? Oh! me dit-elle, tu m'impatientes, cherche ailleurs des gloires qui survivent; tu n'en sais pas le défaut, de ces gloires-là. Apprends qu'on n'en jouit souvent qu'à la fin de ses jours, comme qui dirait à l'article de la mort. C'est un trésor d'avare, il n'y a que les héritiers qui en profitent: si tu veux l'immortalité pour ton fils, je n'ai pas ce qu'il te faut.

L'esprit que vous distribuez, lui dis-je alors, est sans doute celui dont m'a parlé la première fée que j'ai vue. Je m'en accommoderais volontiers, madame; mais ces licences qu'il prend, qui divertissent les uns et qui chagrinent les autres, ce goût qu'il a pour une célébrité facile à obtenir, je n'en voudrais point; aussi bien n'y a-t-il pas grand mérite à briller de cette façon-là. Mais si vous pouvez lui ôter les mauvaises qualités que je vous dis, sans rien retrancher de sa valeur, et du bruit que vous dites qu'il fait, je lui donne la préférence.

Apparemment que ce que je demandais était impossible, et que l'esprit en question ne pouvait se soutenir que par ses défauts, et qu'appuyé de la malice des hommes, car on ne me répondit rien, toutes mes fées disparurent comme avait fait la première; et je me retrouvai dans ma chambre, où je me réveillai.

Il y a des gens qui damnent, dans la seule crainte du ridicule qu'il y a dans le monde à vouloir se sauver.

Croirait-on qu'à respecter les idées des hommes, il serait plus honteux d'être converti que d'être un fripon?

Le monde ne veut ni qu'on se donne à Dieu, ni qu'on le quitte.

Achetez-moi, dit la Vie éternelle aux chrétiens, par le sacrifice de cette vie passagère.

Achetez ma durée, dit la vie passagère, par le retranchement d'une infinité de plaisirs qui m'abrégeraient; achetez mes douceurs, par le sacrifice de cette vie éternelle.

L'Eternité et le temps parlent donc le même langage; et il n'est question que de sacrifice dans la vie. Sacrifiez-moi votre liberté, dit la cour, dit le prince, dit ce seigneur, dit cette femme; sacrifiez-moi votre santé, disent ces plaisirs; sacrifiez-moi ces plaisirs, dit la Santé; votre honneur, dit la Fortune; votre fortune, dit l'Honneur: partout sacrifice.

Il y en a un qui est si beau, qu'il en impose à ceux mêmes qui ne le font pas; c'est le sacrifice du vice à la vertu, du crime à l'innocence, de l'improbité à son contraire. Chaque homme en particulier a besoin que tout homme avec qui il vit fasse avec lui ce dernier sacrifice.

Voilà ce qui rend ce sacrifice bien respectable, ce qui le met bien à l'abri de la raillerie. Or ce sacrifice-là fait déjà plus de la moitié de la religion.

Le reste de cette religion, ce sont ses mystères qu'il faut croire; et c'est là où cette Religion crie à son tour: Sacrifiez-moi, non votre raison, mais les raisonnements d'un esprit si borné qu'il ne se connaît pas lui-même.

 

Deuxième feuille

Je me suis toujours défié en amour des passions qui commencent par être extrêmes; c'est mauvais signe pour leur durée. Les gens faits pour être constants, destinés à cela par leur caractère, sont difficiles à émouvoir.

Vient-il un objet qu'ils aimeront? ils le distinguent longtemps avant que de l'aimer: il ne fait d'abord sur eux qu'une impression imperceptible; ils se plaisent froidement à le voir, ne le sentent presque pas absent, et peut-être point du tout, quand il l'est; ils se passeraient de le retrouver, le retrouvent pourtant avec plaisir; mais avec un plaisir tranquille; s'en sépareront encore sans aucune peine, mais plus contents de lui. Ensuite ils pourront le chercher; mais sans savoir qu'ils le cherchent: le désir qu'ils ont de le revoir est si caché, si loin d'eux, si reculé de leur propre connaissance, qu'il les mène sans se montrer à eux, sans qu'ils s'en doutent.

A la fin, pourtant, ce désir se montre, il parle en eux, ils le sentent, et n'en vont guère plus vite; mais ils vont, et savent qu'ils vont, et c'est beaucoup. La lenteur ne fait rien à l'affaire; le tout dans ces gens-là, c'est d'aller, de chercher l'objet, et de se dire: je le cherche.

Après cela, pourtant, ne les croyez pas encore entièrement pris.

Cette paresse, ou cette lenteur de sentiments qu'ils ont, pourra fort bien faire qu'ils en restent là, si quelque difficulté les arrête en chemin, s'il faut de la peine pour retrouver ce qu'ils cherchent, si le hasard ne les sert pas; car ils n'aideront à rien.

Ils seront pourtant fâchés en ce cas-là: ils voudraient bien ne pas perdre leurs pas; mais ils s'accommodent de les avoir perdus, et se tiennent en repos aussi froidement qu'ils se sont mis en haleine.

N'y a-t-il point de difficultés à vaincre? Ils vont, comme je l'ai dit: ils cherchent avec ce paisible désir de voir, qu'ils satisfont tout doucement et à leur aise, qui, petit à petit, prend des forces, qui demande ensuite à être satisfait par préférence à d'autres envies, qui obtient cette préférence; ensuite qui la veut sur tout, et qui l'emporte; mais sans déranger le sang-froid de ces âmes-là, l'amour s'y introduit sans bruit, s'y établit, et s'en rend le maître de même.

Voilà comment cela se passe dans les gens dont je parle.

Jamais vous ne les voyez hors d'eux-mêmes: il n'y a point de transport chez eux, point de ces mouvements violents, de ces fougues impétueuses d'amour qui prennent à d'autres personnes, et qui, à vrai dire, ne sont que des débauches de tendresse, dont le coeur, pour l'ordinaire, ne sort que vide et épuisé de sentiments, parce qu'il dissipe en un jour ce qui devrait lui durer des mois entiers.

Rien de tout cela dans ceux-ci: ce sont des coeurs bons ménagers, pour ainsi dire, qui ne dépensent leur amour qu'avec économie, qui en amassent de jour en jour, et qui en ont toujours beaucoup au-delà de ce qu'ils en montrent.

Aussi, ni l'habitude ni le temps ne les ruinent pas aisément, ces coeurs-là, et il faudra que vous ayez grand tort avec eux, s'ils vous quittent.

Les coeurs ardents et sensibles, au contraire, ne cessent bientôt d'aimer que parce qu'ils se hâtent trop et d'aimer et de sentir qu'ils aiment. Ils ne se donnent pas le temps de faire un fond, ils dissipent presque tout leur amour à mesure qu'il vient; et comme il ne leur en vient pas toujours, non plus qu'à personne, il s'ensuit que bientôt ils ne s'en trouvent plus.

Prévenez-vous un homme inconstant? Votre amour cesse-t-il avant le sien? il éclate, il crie, il s'agite, il se désespère; et le voilà guéri, le voilà sans rancune: son coeur, et peut-être même sa vanité, vous pardonne.

En fait d'amour, ce sont des âmes d'enfants que les âmes inconstantes. Aussi n'y a-t-il rien de plus amusant, de plus aimable, de plus agréablement vif et étourdi que leur tendresse.

Quittez-vous un homme constant? cessez-vous de l'aimer? vous le blessez mortellement; mais il sera affligé à peu près comme il est amoureux; c'est-à-dire sans bruit, sans faire d'éclats. Sa douleur ne sort presque point; il pourrait mourir de sang-froid. Il n'y a que le temps qui le secoure.

Aussi sont-ce des âmes trop sérieuses à cet égard-là, que les âmes constantes: elles n'entendent pas assez raillerie là-dessus. J'aimerais mieux l'enfance des autres; elle sied encore mieux à l'amour.

A peindre l'amour comme les coeurs constants le traitent, on en ferait un homme.

A le peindre suivant l'idée qu'en donnent les coeurs volages, on en ferait un enfant; et voilà justement comme on l'a compris de tout temps.

Et il faut convenir qu'il est mieux rendu, et plus joli en enfant, qu'il ne le serait en homme.

C'est une qualité dans un amant bien traité, que d'être d'un caractère exactement constant; mais ce n'est pas une grâce, c'est même le contraire: on dirait d'un mari qui fait bon ménage.

Tout ce qui sent la règle, tout ce qui n'est que conduite mesurée, enfin tout ce qui n'est qu'estimable, est trop froid aux yeux de l'amour. Il veut plus de grâces que de vertus.

Aussi les amants constants ne sont-ils pas les plus aimés. La constance leur donne quelque chose de grave et d'arrangé, qui glace l'amour, qui n'est plus dans son esprit, et qui ne s'ajuste point à son humeur folâtre.

On commence pourtant par louer beaucoup de pareils amants; mais on finit par perdre le goût qu'on a pour eux.

En amour, querelle vaut mieux qu'éloge.

Tenez toujours les gens inquiets, et jamais tranquilles. Paraissez plutôt coupable que trop innocent. Du moins soyez constant avec art, je veux dire, qu'il ne soit jamais bien décidé si vous le serez, ni même si vous l'êtes.

On se plaindra quelquefois de vous avec cette méthode-là, et tant mieux; rassurez les gens alors; mais répondez à leurs reproches par plus d'amour que de bonnes raisons; soyez plus tendre que bien justifié.

Voilà en quoi consiste toute l'industrie des amants de part et d'autre. Est-elle praticable? peut-être que non: la raison la recommande bien; mais le coeur n'en saurait faire usage.

Si l'amour se menait bien, on n'aurait qu'un amant, ou qu'une maîtresse en dix ans; et il est de l'intérêt de la nature qu'on en ait vingt, et davantage.

Et voilà, sans doute, pourquoi la nature n'a eu garde de rendre les amants susceptibles de prudence; ils s'aimeraient trop, et cela ne ferait pas son compte.

Pour savoir de quelle manière il faudrait gouverner l'amour, voyez combien un amant est aimé, quand il est ingrat, ou combien lui est chère une ingrate dont il se plaint.

Je ne voudrais pourtant paraître absolument ni ingrat ni ingrate; et je consentirais à n'être point aimé, plutôt qu'à ne devoir la tendresse d'un coeur qu'à la douleur où je le plongerais: je veux qu'on soit adroit et point cruel; et ma maxime est que pour entretenir l'amour qu'on a pour nous, il est bon quelquefois d'alarmer la certitude qu'on a du nôtre.

Pourquoi les gens qui payent pour être aimés (et il y en a tant de ces gens-là) aiment-ils plus longtemps que ceux que l'on aime gratis?

C'est qu'ils ne sont jamais bien sûrs qu'on les aime; c'est qu'ils se méfient toujours un peu d'un coeur qu'ils achètent, ils ne savent pas s'il s'est livré, ils se flattent pourtant qu'ils l'ont; mais ils se doutent en même temps qu'ils pourraient bien se tromper; et ce doute, qui ne les quitte pas, fait durer le goût qu'ils ont pour la personne qu'ils aiment; ils souhaitent toujours d'être aimés, et on ne saurait souhaiter cela, qu'on n'aime toujours à bon compte soi-même.

Au lieu que la certitude d'être aimé nous distrait du désir de l'être. On dit: je suis aimé, et tout est fait: on en reste là.

Comment peut-on se flatter d'être aimé d'une femme dont on achète les faveurs? Dès que son avarice vous a vendu ce que son coeur pouvait vous donner, de quoi son coeur se mêlerait-il encore? il n'a plus de présents à vous faire.

Il y a un certain degré d'esprit et de lumière au-delà duquel vous n'êtes plus senti. Celui qui le passe sait qu'il le passe, mais le sait presque tout seul; ou du moins si peu de gens le savent avec lui, que ce n'est pas la peine de le passer.

Bien plus, c'est que c'est même un désavantage qu'une si grande finesse de vue; car ce que vous en avez de plus que les autres se répand toujours sur tout ce que vous faites, et embarrasse leur intelligence; vous ajoutez à ce que vous dites de sensible des choses qui ne le sont pas assez; de sorte que ce qu'on entend bien dans vos pensées dégoûte de ce qu'on y entend mal: on vous croit obscur, et non pas fin; on vous accuse de vouloir briller, quand vous n'avez point d'autre tort que celui d'exprimer tout ce qui vous vient.

Peignez la nature à un certain point; mais abstenez-vous de la saisir dans ce qu'elle a de trop caché, sinon vous paraîtrez aller plus loin qu'elle, ou la manquer.

En fait d'esprit, dans le monde, on confond deux sortes d'hommes: l'homme qui tâche d'être fin, et l'homme qui l'est naturellement.

Le langage de ces deux hommes-là a je ne sais quel air de ressemblance, qui fait qu'on ne les distingue point. Il faut avoir de bons yeux pour distinguer la finesse du raffinement.

Je n'ai guère vu de gens qui ne prennent l'un pour l'autre; et malheureusement ceux qui en savent assez pour ne pas s'y tromper se joignent assez volontiers à ceux qui s'y trompent: ils appuient leur méprise; et ce défaut de sincérité en eux est une marque que, tous bons esprits qu'ils sont, il leur manque encore quelque chose. Quand on est éclairé soi-même à un certain point, on ne saurait être injuste sur l'esprit des autres; on est leur juge, et jamais leur partie.

Rarement la beauté et le je ne sais quoi se trouvent ensemble.

J'entends par le je ne sais quoi: ce charme répandu sur un visage et sur une figure, et qui rend une personne aimable, sans qu'on puisse dire à quoi il tient.

J'ai lu quelque part sur ce sujet-là une fiction assez singulière: elle est d'un homme qui supposait avoir trouvé la demeure de la Beauté et du Je ne sais quoi.

Et voici à peu près ce qu'il disait. Cela est court; car je ne rapporterai que le précis de la fiction.

Un jour, dit-il, me promenant à la campagne, je rêvais à une des plus belles femmes du monde, que je voyais depuis huit jours à la campagne où j'étais, que j'avais regardée avec admiration la première fois que je l'avais vue, dont j'avais été moins touché à la seconde, et qu'enfin j'étais parvenu à voir avec indifférence, toute belle que je la trouvais toujours, toute belle qu'elle était en effet; et je me demandais pourquoi cette beauté digne d'admiration m'étais devenue si insipide, pourquoi même la Beauté en général n'inspirait pas des sentiments d'une plus longue durée.

Je cherchais donc les raisons de ce que je vous dis là, quand je m'aperçus que j'étais entre deux jardins, dont l'un me paraissait superbe, et l'autre riant.

Les portes de ces deux jardins étaient l'une vis-à-vis de l'autre.

Sur celle du jardin superbe, on lisait ces mots en lettres d'or: LA DEMEURE DE LA BEAUTE.

Sur celle du jardin riant était écrit en caractères de toutes sortes de couleurs fondues ensemble, et qui en faisaient une qu'on ne pouvait définir: LA DEMEURE DU JE NE SAIS QUOI.

La demeure de la Beauté! dis-je d'abord en moi-même; oh, je la verrai: car qui dit Beauté, dit quelque chose de bien plus imposant que le Je ne sais quoi, de bien plus considérable à voir.

De sorte qu'entraîné par la force du mot, je n'hésitai pas à donner la préférence au jardin de Beauté, et à laisser là celui du Je ne sais quoi, dont je reviendrais m'amuser ensuite.

Tout déterminé que j'étais en faveur du premier, je jetai pourtant encore un regard sur le dernier qui me semblait si riant, et j'aurais souhaité qu'il eût été possible de les voir tous deux à la fois; mais vraisemblablement il n'y avait pas de comparaison à faire de l'un à l'autre; il fallait commencer par le plus curieux. C'est ce que je fis.

En entrant donc dans le jardin de Beauté, je remarquai les pas de plusieurs personnes qui y étaient entrées aussi, mais j'en remarquai bien autant de personnes qui en étaient sorties.

J'avance, et plus je découvre, plus j'admire.

Je ne vous peindrai point tout ce que j'y vis de beau; la description de ces lieux-là me passe: mais je fus étonné, je fus frappé. Figurez-vous tout ce qui peut entrer de grand, de superbe, de magnifique dans un jardin; tout ce que la symétrie la plus exacte, et la distribution la mieux entendue peuvent faire de surprenant; à peine vous figurerez-vous ce que je vis.

Mais comment vous peindre ce que c'était que le palais que je trouvai, après avoir marché quelque temps? j'y renonce.

Si j'avais à faire des récits, ce serait de la personne que j'y vis sur une espèce de trône, autour duquel étaient rangés plusieurs hommes, qui, à ce qu'ils me dirent, ne m'avaient précédé dans ce lieu-là que d'une heure, et qui tous semblaient être immobiles, et comme en extase à la vue de cette femme assise sur le trône.

Jugez s'ils avaient tort: c'était la Beauté même, en personne, qui, de temps en temps, laissait négligemment tomber sur chacun d'eux, aussi bien que sur moi, des regards qui nous faisaient écrier à tous: Ah! les beaux yeux! et un moment après, ah! la belle bouche! ah! le beau tour de visage! ah! la belle taille!

A ces exclamations, la Beauté, en souriant, baissait un peu les yeux, d'un air plus modeste qu'embarrassé; et, sans rien répondre, recommençait à nous regarder tous, comme pour nous confirmer dans les sentiments d'admiration que nous avions pour elle, et par intervalle aussi redressait la tête avec un air de hauteur; qui semblait nous dire: Joignez le respect à l'admiration. C'était là tout son langage.

Dans le premier quart d'heure, le plaisir de la contempler nous fit oublier son silence; à la fin cependant j'y pris garde, et les autres aussi.

Quoi! dîmes-nous tous, rien que des souris, des airs de tête, et pas un mot: cela ne suffit point. N'y aura-t-il que nos yeux de contents? ne vit-on que du plaisir de voir?

Là-dessus, un de nous s'avança pour lui présenter un fruit qu'il avait cueilli dans le jardin: elle le reçut toujours en souriant, et avec la plus belle main du monde, mais sans ouvrir la bouche: elle ne remercia que du geste: il fallut nous en tenir à la regarder.

Apparemment que chacun de nous s'en lassa, car, petit à petit, notre compagnie diminuait; je voyais mes camarades s'éclipser; et bientôt, de tous les admirateurs avec qui je m'étais trouvé, il ne resta plus que moi, qui me retirai à mon tour.

En traversant une allée, pour m'en retourner, je rencontrai une femme qui paraissait extrêmement fière, et à qui, en passant, je fis une profonde révérence.

Où vas-tu? me dit-elle d'un air dédaigneux et mécontent. Je viens d'admirer la BEAUTE, lui dis-je, et je me retire. Eh! pourquoi te retirer? me répondit-elle. La Beauté n'a-t-elle pas dû te fixer auprès d'elle? que te reste-t-il à voir après l'avoir vue?

Rien sans doute, lui dis-je: mais je l'ai assez vue; je sais ses traits par coeur; ils sont toujours les mêmes: c'est toujours un beau visage qui se répète, qui ne dit rien à l'esprit, qui ne parle qu'aux yeux, et qui leur dit toujours la même chose; ainsi, il ne m'apprendrait rien de nouveau. Si la Beauté entretenait un peu ceux qui l'admirent, si son âme jouait un peu sur son visage, cela le rendrait moins uniforme, et plus touchant: il plairait au coeur autant qu'aux yeux; mais on ne fait que le voir beau, et on ne sent pas qu'il l'est: il faudrait que la Beauté prît la peine de parler elle-même, et de montrer l'esprit qu'elle a; car je ne pense pas qu'elle en manque.

Eh! qu'importe qu'elle en ait, ou qu'elle n'en ait point? me dit alors cette femme; en a-t-elle besoin, faite comme elle est? Va, tu n'y entends rien: s'il était question d'un visage ordinaire, je serais de ton avis; il serait avantageux que l'esprit l'animât, cela lui ferait grand bien, et suppléerait aux grâces qu'il n'aurait pas. Mais souhaiter que l'esprit aille jouer sur un beau visage, c'est souhaiter l'altération de ses charmes; l'esprit peut ajouter quelque chose à des traits informes; mais il nuirait à des traits parfaits: il ne serait bon qu'à les déranger. Un beau visage est aussi achevé qu'il le peut être: il ne saurait mieux faire que de demeurer tel qu'il est: ce que les mouvements de l'esprit y mettraient en troublerait l'économie, puisqu'il est précisément au point qu'il le faut, et qu'il ne peut en sortir qu'à son dommage; ainsi, tu critiques sans jugement: c'est moi qui te le dis, qui suis l'immobile Fierté des belles personnes, et la compagne de la Beauté, qui ne m'écarte point d'elle, et qui ai grand soin de tenir son esprit froid et tranquille, afin qu'il laisse son visage en repos, et qu'il n'en diminue pas la noble décence. Il est vrai qu'heureusement je n'ai pas grande peine à tempérer l'esprit de la Beauté; il est de lui-même assez paisible pour l'ordinaire, ou du moins il n'ignore pas combien il est de conséquence qu'il reste grave, et qu'il ne fasse aucun désordre sur ce beau visage: il en respecte trop les intérêts pour songer aux siens.

Ce fut là le discours que me tint cette femme, et qui me parut si singulier, que je n'y répondis que par une révérence, après laquelle je la quittai, pour gagner promptement la demeure du Je ne sais quoi, où je retrouvai tous ceux qui m'avaient laissé chez la Beauté.

Il n'y avait rien de surprenant dans ce lieu-ci, et qui plus est, rien d'arrangé: tout y était comme jeté au hasard; le désordre même y régnait, mais un désordre du meilleur goût du monde, qui faisait un effet charmant, et dont on n'aurait pu démêler ni montrer la cause.

Enfin, nous ne désirions rien, là, et il fallait pourtant bien que rien n'y fût fini, ou que tout ce qu'on avait voulu y mettre n'y fût pas, puisqu'à tout moment nous y voyions ajouter quelque chose de nouveau.

Et malgré la fable qui ne conte que trois Grâces, il y en avait là une infinité, qui, en parcourant ces lieux, y travaillaient, y retouchaient partout; je dis: en parcourant, car elles ne faisaient qu'aller et venir, que passer, que se succéder rapidement les unes aux autres, sans nous donner le temps de les bien connaître; elles étaient là, mais à peine les voyait-on qu'elles n'y étaient plus, et qu'on en voyait d'autres à leur place, qui passaient à leur tour, pour faire place à d'autres. En un mot, elles étaient partout, sans se tenir nulle part; ce n'en était pas une, c'en était toujours mille qu'on voyait.

Eh bien, messieurs, dis-je alors à ceux qui étaient avec moi; ce séjour là est charmant; j'y passerais ma vie; mais celui qui l'habite, le JE NE SAIS QUOI, où est-il? menez-moi à lui, je vous prie; car vous l'avez vu, apparemment?

Pas encore, me répondirent-ils, et depuis que nous sommes ici, nous le cherchons sans avoir encore pu le trouver; il est vrai que nous le cherchons agréablement; car avec la plus grande envie du monde de le voir, nous ne nous impatientons point de ne savoir où il est; et dussions-nous ne le jamais trouver, nous sommes résolus de le chercher toujours.

Il faut pourtant qu'il soit ici, répondis-je; et je n'eus pas plutôt prononcé ces mots, que nous entendîmes une voix qui nous dit: Me Voilà.

Nous nous retournâmes tous alors, parce que nous n'apercevions rien devant nous, et nous eûmes beau nous retourner, nous ne vîmes rien non plus.

Où êtes-vous donc, aimable JE NE SAIS QUOI? dîmes-nous tous à la fois.

Me voilà, vous dis-je, nous répondit encore la même voix.

Et nous, de nous retourner encore, attendant toujours à le voir, et ne voyant jamais rien.

Vous nous dites: me voilà, repris-je, et vous ne vous offrez point à nous. Vous ne voyez pourtant que moi, nous dit-il. Dans ce nombre infini de grâces qui passent sans cesse devant vos yeux, qui vont et qui viennent, qui sont toutes si différentes, et pourtant également aimables, et dont les unes sont plus mâles et les autres plus tendres, regardez-les bien, j'y suis; c'est moi que vous y voyez, et toujours moi. Dans ces tableaux que vous aimez tant, dans ces objets de toute espèce, et qui ont tant d'agréments pour vous, dans toute l'étendue des lieux où vous êtes, dans tout ce que vous apercevez ici de simple, de négligé, d'irrégulier même, d'orné ou de non orné, j'y suis, je m'y montre, j'en fais tout le charme, je vous entoure. Sous la figure de ces grâces je suis le Je ne sais quoi qui touche dans les deux sexes: ici le Je ne sais quoi qui plaît en peinture; là, le Je ne sais quoi qui plaît en architecture, en ameublements, en jardins, en tout ce qui peut faire l'objet du goût. Ne me cherchez point sous une forme, j'en ai mille, et pas une de fixe: voilà pourquoi on me voit sans me connaître, sans pouvoir ni me saisir ni me définir: on me perd de vue en me voyant, on me sent et on ne me démêle pas; enfin vous me voyez, et vous me cherchez, et vous ne me trouverez jamais autrement; aussi ne serez-vous jamais las de me voir.

 

Troisième feuille

J'ai près de soixante ans, et il y en a trente-cinq que je n'ai pas passé un jour sans écrire quelques réflexions qui me sont venues sur-le-champ.

Je ne sais pas ce qu'elles deviendront, car je ne les donnerai jamais: je ne les estime pas assez pour cela: mais je ne les méprise point non plus; et si par hasard on les trouve, je suis, d'avance, d'accord avec ceux qui n'en feront point de cas, et je suis aussi de l'avis de ceux qui les croiront bonnes.

Je ne me souviens point qu'en les écrivant j'aie jamais songé qu'elles seraient lues, sinon à présent qu'apparemment j'y songe, puisque je m'avise d'avertir que je n'y ai pas songé.

Cependant pourquoi les ai-je écrites? est-ce pour moi seul? mais écrit-on pour soi? J'ai de la peine à le croire.

Quel est l'homme qui écrirait ses pensées, s'il ne vivait pas avec d'autres hommes?

Vous verrez que, sans m'en être douté, ce sont aussi les autres hommes qui sont cause que j'ai écrit les miennes: je n'ai pas eu dessein de les montrer moi-même; mais je n'ai pas oublié qu'on pouvait les voir.

A propos de pensée, il m'en vient une.

Je crois que ceux qui font des livres les feraient bien meilleurs, s'ils ne voulaient pas les faire si bons; mais, d'un autre côté, le moyen de ne pas vouloir les faire bons? Ainsi, nous ne les aurons jamais meilleurs.

Quand un auteur songe aux lecteurs qu'il aura, assurément il s'efforce de penser de son mieux, pour les satisfaire; et s'il a naturellement beaucoup d'esprit, il me semble que, par là, il va écrire les plus belles choses du monde.

Elles seront belles en effet, mais de quelle beauté? C'est de quoi il s'agit. D'une beauté qui n'est qu'un objet de curiosité pour l'âme, et jamais un profit pour elle: elle ne se méprend point à ces choses-là; elle les regarde, elle les admire même: elle dit: cela est beau, mais beau à voir, et voilà tout; elle ne s'y livre point, elle s'y amuse; ce sont d'adroites singeries, d'industrieuses façons de l'Art, qu'elle loue comme intelligente, c'est tout ce qu'elle en peut faire, et elle ne s'y attache point comme sensible.

Je trouve que la plupart des prédicateurs ne sont que des faiseurs de pensées, que des auteurs.

Lorsqu'ils composent leurs sermons, c'est la vanité qui leur tient la plume, et la vanité a bien de l'esprit! Mais tout son esprit n'est que du babil.

Quand elle rencontre une idée pathétique, elle ne la quitte point qu'elle ne l'ait vidée de sentiment, pour la remplir de spiritualité; et de spiritualité, peu de gens en ont: voilà pourquoi les prédicateurs ne parlent la plupart du temps qu'à des sourds.

Pour du sentiment, tout le monde en a; aussi a-t-il la clef de tous les esprits: il n'y a que lui qui les pénètre et qui les éclaire; il ne trouve point de contradictions: toutes les âmes s'entendent avec lui; on ne lui fait point de chicane; il soumet.

En fait de religion, ne cherchez point à convaincre les hommes; ne raisonnez que pour leur coeur: quand il est pris, tout est fait. Sa persuasion jette dans l'esprit des lumières intérieures, auxquelles il ne résiste point.

Il y a des vérités qui ne sont point faites pour être directement présentées à l'esprit. Elles le révoltent quand elles vont à lui en droite ligne; elles blessent sa petite logique; il n'y comprend rien; elles sont des absurdités pour lui.

Mais faites-les, pour ainsi dire, passer par le coeur, rendez-les intéressantes à ce coeur; faites qu'il les aime: parce qu'il faut qu'il les digère, qu'il les dispose, il faut que le goût qu'il prend pour elles les développe. Imaginez-vous un fruit qui se mûrit, ou bien une fleur qui s'épanouit à l'ardeur du soleil: c'est là l'image de ce que ces vérités deviennent dans le coeur qui s'en échauffe, et qui peut-être alors communique à l'esprit même une chaleur qui l'ouvre, qui l'étend, qui le déploie, et lui ôte une certaine roideur qui lui bornait sa capacité, et empêchait que ces vérités ne le pénétrassent.

On ne saurait expliquer autrement la docilité subite de certaines gens, et la prompte conviction qui les entraîne.

Il faut bien qu'il se passe alors entre l'esprit et le coeur un mouvement dont il n'y a que Dieu qui sache le mystère. Est-ce que la persuasion de l'un serait la source des lumières de l'autre?

En fait de religion, tout est donc ténèbres pour l'homme, en tant que curieux; tout est fermé pour lui, parce que l'orgueilleuse envie de tout savoir fut son premier péché; mais le mal n'est pas sans remède; l'esprit peut encore se réconcilier avec Dieu par le moyen du coeur. C'est en aimant que notre âme rentre dans le droit qu'elle a de connaître. L'amour est humble et c'est cette humilité qui expie l'orgueil du premier homme.

Ceux qui connaissent Dieu, parce qu'ils l'aiment, qui sont pénétrés de ce qu'ils en voient, ne peuvent, dit-on, nous rapporter ce qu'ils en connaissent: il n'y a point de langue qui exprime ces connaissances-là; elles sont la récompense de l'amour, et n'éclairent que celui qui aime; et quand même il pourrait les rapporter, le monde n'y comprendrait rien; elles sont à une hauteur à laquelle l'esprit humain ne saurait atteindre que sur les ailes de l'amour. Cet esprit humain est à terre, et il faut voler pour aller là.

Ceux qui aiment Dieu communiquent pourtant ce qu'ils en savent à ceux qui leur ressemblent; ce sont des oiseaux qui se rencontrent dans les airs.

Quelles étranges choses que tout cela pour le profane!

A bien examiner l'esprit de l'homme, à voir les efforts impuissants de sa curiosité, n'est-ce pas un être enchaîné, qui voudrait rompre ses fers, et dont l'impuissance est plus un effet d'accident que de nature?

Dans le monde, nous n'avons garde de juger du fond d'une affaire que nous savons mal, dont nous ne sommes instruits qu'en partie; nous trouvons qu'il serait contre le bon sens d'en décider, quand même elle ne nous regarderait pas; nous attendons pour en juger que nous en sachions davantage: et voilà ce qu'on appelle se conduire avec raison.

Or notre âme et son avenir sont pour nous une furieuse affaire; ceux qui prennent le parti, non seulement de ne pas s'en embarrasser, mais de décider qu'il n'y a qu'à la laisser là, qu'on ne doit pas s'en inquiéter, qu'elle n'aura que telles et telles suites; qui vous disent qu'ils en sont sûrs, et qui agissent conséquemment à ce qu'ils disent; ces gens-là savent donc le fond de cette grande affaire?

Ne serait-ce pas qu'on croit toujours être assez bien instruit de ce qu'on ne se soucie guère de savoir?

Car pour être au fait de cette affaire, ou du moins pour en connaître l'importance, que de choses faut-il savoir que nous ne savons pas, dont la première est Nous, qui sommes une énigme à nous-mêmes!

Et d'un autre côté, combien aussi savons-nous de choses là-dessus, qui nous font soupçonner l'importance de celles que nous ne savons pas!

Quand un ministre d'un puissant empire fait quelque grand mouvement, et que nous le voyons prendre de certaines mesures, sur les motifs desquelles il garde le secret, qu'est-ce que cela signifie? disons-nous. A quoi cela aboutira-t-il? Quel est son projet? Car nous concluons sur-le-champ qu'il en a un qui est particulier, et qui aura des suites.

Or, regardez l'homme; et fait comme il est, voyez s'il n'y a pas lieu de demander: Qu'est-ce que Dieu en veut faire? Y eut-il jamais d'ouvrage qui annonçât tant de dessein, qui donnât matière à de si grandes conjectures que son âme?

Voilà comment nous raisonnerions, si nous pouvions nous séparer de nous-mêmes, et nous considérer dans l'homme. Mais nous nous familiarisons tellement avec ce que nous sommes; il nous est si naturel d'être Nous, et d'aller avec notre étonnante façon d'être, que nous ne prenons point garde à ce qu'elle est, ni à ce qu'elle peut signifier.

On a beau nous crier: regardez-vous! L'habitude de nous voir est faite; nous sommes nous-mêmes le prodige dont il est question, nous vivons avec lui. Le moyen que nous le remarquions? nous sommes plus pressés d'aller, de jouir de nous, que de nous voir.

Y a-t-il rien de plus singulier que nous? D'une part, un corps qui occupe si peu de place, qu'on a tant de peine à transporter.

Et de l'autre, un esprit qui va si loin, qui se transporte où il veut, qu'aucun éloignement d'un lieu à un autre n'arrête, qui franchit tous les espaces en un instant, qui mesure les cieux, qui se rend présents l'avenir et le passé. Joignez à cela cette masse d'idées dont il est capable, où entrent celle d'un Dieu, celle de l'Infini, d'Immortalité, d'Eternité et de mille autres choses de ce genre, qui seraient si superflues, si mal assorties à la condition d'une créature destinée à ne faire que passer.

Si les femmes y pensaient bien, elles rougiraient des égards et du respect que nous avons pour elles; mais leur amour-propre en jouit, sans en approfondir les causes.

Une femme en colère dit des injures à un homme du monde, et il ne lui en répond point, parce qu'elle a droit de pouvoir les lui dire impunément; mais il a droit, lui, de les mépriser, et cela est bien humiliant pour elle.

Nous interrompons ici les pensées de l'auteur, pour mettre le lecteur au fait des scènes, ou des dialogues, que nous allons lui donner, et qui sont une suite des papiers que nous trouvons dans la cassette. Ce morceau porte pour titre:

Le chemin de fortune

Il faut qu'on se représente une belle campagne, et dans l'enfoncement un beau palais, auquel on ne peut aborder qu'en sautant un large fossé. On voit sur les bords du fossé de petits mausolées.

Lucidor, arrivant d'un côté, en mauvais habit.

La Verdure, arrivant aussi.

Lucidor, à part, voyant la Verdure. - Me voici, je pense, sur les terres de la déesse Fortune: ne serait-ce pas un homme de ces cantons-ci?

La Verdure, à part. - Si ce gentilhomme-ci ne cherche pas la Fortune, il a plus de tort qu'un autre; car il me paraît en avoir affaire. Sachons ce qu'il veut. (Il salue Lucidor.) Monsieur, je suis votre serviteur; vous êtes étranger, sans doute?

Lucidor. - Oui, très étranger, surtout en ce pays-ci, comme vous le voyez à ma parure.

La Verdure, riant. - C'est ce qui me semblait.

Lucidor. - Et vous, n'êtes-vous pas d'ici?

La Verdure. - Non, j'y arrive.

Lucidor. - A votre habit, je vous aurais pris pour un naturel du pays.

La Verdure. - Pas encore: je tâcherai de m'y faire naturaliser; et vous aussi, sans doute?

Lucidor. - Oui, si je puis. Mais n'est-ce pas là le palais de la Fortune?

La Verdure. - Sans doute; et si ce n'est pas le sien, ce serait du moins celui de quelqu'un de ses parents, ou de ses meilleurs amis: car voilà qui est superbe.

Lucidor. - Mais nous ne remarquons pas une chose; c'est que nous sommes entourés de petits mausolées et qui ont chacun leur épitaphe. Lisons: "Ci-gît la fidélité d'un ami."

La Verdure. - Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que la fidélité de cet ami est morte là, de son vivant à lui?

Lucidor. - Apparemment que c'est dans ce sens-là qu'il faut l'entendre, et que cela marque un ami devenu traître.

La Verdure. - Parbleu! c'est dommage de la défunte! Continuons: "Ci-gît la parole d'un Normand." C'est toujours marque qu'il en avait une.

Lucidor. - Voici qui est plaisant: "Ci-gît la morale d'un philosophe et le désintéressement d'un druide." A ce que je vois, il y a ici une furieuse mortalité sur les vertus.

La Verdure. - Ah! c'est que les vertus ont la vie courte.

Lucidor. - "Ci-gît l'innocence d'une jeune fille."

La Verdure. - Et plus bas: "Ci-gît le soin que sa mère avait de la garder." Plus bas encore: "Ci-gît la peine qu'elles avaient à vivre."

Lucidor. - Il valait mieux être sobre. Ce que nous lisons là ne présage rien de bon pour ceux qui viennent ici.

La Verdure. - Oui, tous ces défunts-là méritent qu'on les regrette: ils étaient d'un assez bon commerce; mais que nous importe? Ce qui est mort est mort. Avançons pour aller au palais de la Fortune.

Lucidor. - Allons.

Autre scène

Lucidor, La Verdure, Le Scrupule

Le Scrupule, sortant d'un petit bois, les arrête. - Halte-là, Messieurs, n'allez pas si vite; prenez garde à ce fossé qui vous ferme le passage.

La Verdure. - Par la sambleu! je ne l'avais pas vu; et si vous ne m'en aviez pas fait peur, je l'aurais peut-être sauté sans réflexion; à présent je n'oserais.

Le Scrupule. - Vous ne pouvez le sauter que malgré moi.

Lucidor. - Et qui êtes-vous?

Le Scrupule. - Je m'appelle le Scrupule.

La Verdure. - Le Scrupule! Eh! comment n'êtes-vous pas gîté avec tous ces Messieurs-ci? Car vous êtes à peu près de la même espèce: gageons que votre emploi est de rendre poltrons tous ceux qui se présentent ici.

Le Scrupule. - Je les dégoûte autant que je puis de l'envie de faire ce saut-là, qui est d'une dangereuse conséquence; mais malheureusement il y en a peu qui me croient.

Lucidor. - Pour moi, je vous en crois, et m'en voilà dégoûté.

La Verdure. - Oh! parbleu, non pas moi; je ne prétends pas que vous m'arrêtiez, et je sauterai: gare! (Il pousse le Scrupule.)

Le Scrupule, l'arrêtant. - Doucement.

La Verdure. - Retirez-vous, vous dis-je.

Le Scrupule. - Je vous en empêcherai.

La Verdure. - Ma foi, Monsieur le Scrupule, je vous sauterai vous-même.

Le Scrupule. - Tant pis pour vous!

La Verdure. - Enseignez-moi donc quelque détour pour aller chez la Fortune.

Le Scrupule. - Tenez, prenez par là, c'est le chemin de l'Honneur.

La Verdure. - Bon, le chemin de l'Honneur! Appelez-vous cela un détour? Le joli voyage qu'il nous conseille! sans compter que par ce chemin-là nous allons tourner le dos à celui de la Fortune.

Le Scrupule. - J'en conviens; mais quelquefois il conduit bien, et on ne risque rien en le prenant.

La Verdure. - Ce vieux rêveur se moque de nous; nous avons affaire à droite, et il veut nous mener à gauche: gare encore une fois que je ne saute! (Il fait des efforts: le Scrupule le retient par un bras, et il ne saurait franchir le fossé.) Il n'y a pas moyen. Depuis que ce personnage-là m'a parlé je n'ai pas le courage de prendre ma secousse: je n'ai jamais été si pesant.

Autre scène

Les personnages susdits, une dame qui paraît.

La Dame. - D'où vient donc le bruit que j'entends?

Le Scrupule, se retirant. - C'est la Cupidité, et je fuis.

La Dame. - Que demandez-vous? Est-ce que vous voulez passer de ce côté-là?

La Verdure. - Oui, Madame, et voici un saut qui m'épouvante, tout la Verdure que je suis.

La Dame. - Vous êtes pourtant de métier à être dispos; mais vous avez sans doute parlé au bonhomme Scrupule: il est toujours aux environs de ces lieux-ci; et cette pesanteur qui vous tient est un fruit de sa conversation.

Lucidor. - Il était avec nous tout à l'heure.

La Dame. - Vraiment! vous n'avez qu'à l'écouter, il vous mènera loin. (A la Verdure.) Donnez-moi la main, je vous aiderai à sauter.

La Verdure lui présente la main timidement, puis la retire à plusieurs fois, et dit en riant. - Eh, eh, eh, je n'oserais, il faut que j'y rêve encore; j'ai des réflexions qui m'engourdissent.

La Dame. - A vous, des réflexions! vous n'y pensez pas, Mons de la Verdure. Vous ne méritez ni le nom ni l'habit que vous portez; vous les déshonorez tous les deux; et votre camarade sera plus raisonnable. Allons, Monsieur, suivez-moi.

Lucidor. - Non, Madame, vous m'en dispenserez, s'il vous plaît.

La Dame. - Quoi, des réflexions aussi dans cet équipage-là!

Lucidor. - Mon équipage n'est point un crime, et cela me console; d'ailleurs le Scrupule nous a dit qu'il y avait un autre chemin, et j'aime mieux le prendre, tout long qu'il est.

La Dame, riant. - Ah, ah, ah! Oui, il est un peu long, et l'on y court pas la poste. N'est-ce pas de jolis gens pour y regarder de si près? Adieu, Messieurs les chercheurs de fortune sur le chemin de l'Honneur; vous y trouverez des gîtes un peu maigres, et vous avez l'air d'être faits à la fatigue.

La Verdure, l'arrêtant. - Eh! Madame, encore un moment par charité, ne vous en allez pas si tôt; tenez, je suis trop fâché d'être si poltron, cela ne durera pas; faites-moi encore un petit mot d'exhortation, donnez-moi du coeur.

La Dame. - Eh! vous devriez déjà être dans l'antichambre de la Fortune.

La Verdure. - Cela est vrai, dans son cabinet peut-être.

Lucidor. - Avant que de vous en aller, Madame, voudriez-vous bien nous dire ce que c'est que toutes ces Vertus enterrées? Que sont devenus les possesseurs de ces Vertus-là? Sont-ils morts avec elles?

La dame. - Non, vraiment; et ils ne s'en portent que mieux de ne les avoir plus. Ce sont elles qui leur rendaient la vie difficile, et qui les empêchaient de sauter ce fossé.

Lucidor. - Cela est bon à savoir.

La Verdure. - Vous verrez que ce sont mes vertus qui m'appesantissent aussi, et qu'il faudra que je me mette à la légère et pourpoint bas.

Lucidor. - Mais sur ce pied-là, concluons, Madame. Il n'est donc passé de l'autre côté qu'un ami perfide; qu'un philosophe lâche et corrompu; qu'un dévot hypocrite; que des femmes effrontées et sans moeurs, comme je l'apprends là; qu'un mari sans coeur, comme je lis ici; qu'une jeune fille sans pudeur avec son indigne mère. Voilà tout ce que vous avez de l'autre côté et cela ne fait pas bonne compagnie. Je ne suis pas tenté d'augmenter le nombre de ces personnages-là.

La Dame. - Ces personnages-là ont meilleur mine que vous, mon petit Monsieur: ils n'ont que faire de vous et ne manqueront pas de camarades. Il y aura plus de presse à être de leurs amis que des vôtres: et quand on est si délicat, ce n'est pas la peine de se présenter ici: la Fortune n'y tient point école de morale, et vous n'avez qu'à porter vos haillons ailleurs.

La Verdure. - Eh, jarni! commençons par devenir riches, pour avoir le moyen d'être honnêtes gens: tout ce que nous voyons là, peut-être que nous l'entendons mal.

La Dame, riant. - Il l'explique à la manière du Scrupule.

La Verdure. - Et le Scrupule est trop scrupuleux.

La Dame. - Ces petits écrits qui nous environnent sont de sa façon et il ne les y met que pour épouvanter les sots.

La Verdure. - Je le crois volontiers.

La Dame. - Sans doute, quand quelqu'un est déterminé à franchir le fossé, et qu'il a de petites vertus incommodes qui ne sauraient le suivre, il les laisse là. Le Scrupule vient et les ramasse et leur dresse malicieusement ce grotesque mausolée que vous voyez et que les gens sensés ne regardent pas. Mais j'entends une symphonie qui nous annonce que la Fortune arrive, pour donner ses audiences à tous les poltrons comme vous qui refusent de sauter; il y a déjà ici plusieurs personnes qui l'attendent; si vous voulez lui parler, que l'un de vous se retire, et que l'autre reste.

Lucidor. - Comme je ne suis pas pressé, je cède le pas à Monsieur la Verdure: il me paraît vouloir être expédié.

La Verdure. - Oui, je crois que je m'épargnerai le détour; je sens que mes scrupules tirent à leur fin, et qu'ils auront bientôt leur petit mausolée.

Ici la Fortune arrive et se place sur un trône. Plusieurs personnes l'abordent, et entre autres une jeune femme nommée Clarice qui s'avance, et à qui une des suivantes de la Fortune dit d'approcher.

La Suivante. - Venez, Madame, approchez, et saluez bien profondément la Déesse; encore plus bas, vos révérences ne sauraient être trop humbles; que demandez-vous?

Clarice. - Quelques faveurs de la Fortune qui ne m'en a jamais accordé.

La Suivante. - Jamais! cela est difficile à croire: vous êtes trop jeune et trop aimable; et la Fortune ne saurait vous avoir négligée autant que vous le dites; mais peut-être n'avez-vous pas profité de tout ce qu'elle a fait pour vous?

Clarice.- J'ai pourtant pris toutes les mesures qui pouvaient m'obtenir ses bontés.

La Suivante. - Voyons, qui êtes-vous?

Clarice. - La veuve d'un des plus honnêtes hommes du monde, qui m'a laissée sans bien et qui a toujours eu du malheur dans tout ce qu'il a entrepris.

La Suivante. - Ah! que voulez-vous? Quand on a le plaisir d'être le plus honnête homme du monde, il ne faut guère s'attendre au plaisir d'être heureux; on ne saurait avoir tant de plaisirs à la fois. Mais à votre âge, faite comme vous êtes, comment vivez-vous?

Clarice. - Oh! d'une manière irréprochable. Je défie la médisance de pouvoir attaquer ma conduite.

La Suivante. - Fort bien: vous êtes donc très retirée?

Clarice. - Autant que la plus rigide vertu l'exige. Je ne vois point d'homme chez moi; et quand il y en a quelqu'un qui m'aborde ailleurs, je lui parle avec une réserve, avec une modestie qui doit certainement m'attirer son estime et même son coeur, s'il est vrai que je sois aimable, comme je l'ai souvent entendu dire.

La Suivante. - A merveille! Et avec tout le soin que vous prenez de fuir les hommes, il ne s'en présente pas un?

Clarice. - Pas un seul.

La Suivante. - Est-il possible?

ClaricE. - Pas un du moins qui parle de mariage.

La Suivante. - Ah! la beauté indigente, dans la plus honnête femme du monde, a encore ce malheur-là; presque personne ne l'épouse.

Clarice. - Vraiment, si je voulais des amants, j'en trouverais de reste.

La Suivante. - Et des amants riches?

Clarice. - Opulents et même généreux; mais qu'est-ce que j'y gagne? Ces amants si riches n'ont que de l'amour pour moi.

La Suivante. - Eh! que voulez-vous donc? qu'ils aient de la haine?

Clarice. - Je veux dire qu'ils ne sont qu'amoureux et point tendres; ils ne pensent point sérieusement, ils ne proposent que d'aimer.

La Suivante. - Mais la proposition est galante.

Clarice. - Oui, ils veulent bien de moi et non pas de ma main; ils ne soupirent pas dans les règles.

La Suivante. - Ah! oui-da, je vous comprends. Eh bien?

Clarice. - Eh bien, je viens prier la Fortune de me procurer un mari qui me mette à mon aise au lieu de tant d'amants dont les intentions m'offensent.

La Fortune, qui de dessus son trône a entendu tout ce dialogue, se lève et dit. - Ah! quel verbiage! Renvoyez cette femme-là, renvoyez-la: elle tient des discours d'une fadeur, d'une platitude qui me donne des vapeurs.

 

Quatrième feuille

La source la plus ordinaire des crimes qui se commettent dans le monde, ce n'est pas la pauvreté, comme on le croirait; c'est la honte qu'elle fait à ceux qui la souffrent.

Mille gens seraient pauvres avec patience, s'ils n'avaient que la peine de l'être; ou du moins, ils ne feraient point d'efforts criminels pour sortir de leur pauvreté, si elle n'était que fatigante; mais elle est honteuse.

Un homme fait mauvaise chère, il est mal vêtu, mal logé, mal chauffé; il n'y a pas encore là de quoi le tenter d'être coupable, pour cesser d'être malheureux.

Mais on le méprise parce qu'il est pauvre; ou bien on le méprisera si on sait qu'il l'est; et à la fin on le saura, car il n'a pas de quoi empêcher qu'on ne le découvre: il faut du bien pour pouvoir cacher qu'on en manque: de sorte qu'il est méprisé, ou qu'il va l'être; et voilà ce qui le perd.

Son voisin est riche, et il lui pardonnerait de dîner mieux que lui; mais son voisin est glorieux de ce qu'il dîne mieux que lui. Son voisin a des amis qui l'honorent; et lui, tout le monde le laisse là. On dit en parlant de lui: ce pauvre monsieur un tel! Il entre dans une maison, dans une assemblée; il sent qu'on le reçoit comme une figure hétéroclite et moquable, dont on a la pudeur de ne pas rire encore; mais dont il est sûr qu'on rira quand elle n'y sera plus; sa présence fait tomber la conversation: on lui dit: Allez-vous-en, à force de ne lui rien dire. Va-t-il ailleurs? il n'est rien, en quelque endroit qu'il aille, il n'a ni tort ni raison avec personne; il ne vaut la peine ni d'être persuadé ni contredit. Voilà ce que la pauvreté a d'affreux.

Quelle folle, quelle impertinente, quelle funeste inconséquence dans les moeurs des hommes! Ils punissent de mort celui qui est convaincu d'avoir fait un crime pour cesser d'être pauvre, et punissent de mépris celui qui a le courage de rester pauvre.

Quel monstrueux mélange de démence et de raison, de dépravation et de justice!

La plus étonnante chose du monde, c'est qu'il y ait toujours sur la terre une masse de vertu qui résiste aux affronts qu'elle y souffre, et à l'encouragement qu'on y donne à l'iniquité même; car tous les honneurs sont pour l'iniquité, quand elle peut échapper aux lois qui la condamnent.

Et assurément il y a plus de coupables honorés dans le monde qu'il n'y en a de punis.

Combien de fois rachète-t-on son crime par le gain du crime même?

Il faut que les hommes portent dans le fond de leur âme un furieux fond de justice et qu'ils aient originairement une bien forte vocation pour marcher dans l'ordre, puisqu'il se trouve encore d'honnêtes gens parmi eux.

L'iniquité devrait absorber toute la terre, à la manière dont on vit.

La peu du châtiment arrête beaucoup de méchants, dira-t-on. J'en conviens; mais pensez-vous que cette peur-là pût suffire pour la sûreté générale? vous imaginez-vous que ce soit là tout le mystère de la conservation des hommes, et qu'il ne faille que cela pour mettre le monde à l'abri du déluge de crimes qui l'inonderait?

Vous vous trompez. S'il n'y avait que ce ressort-là qui jouât en notre faveur, il manquerait bientôt. Il est pourtant fort; mais c'est parce qu'il est joint à d'autres, car il ne serait rien tout seul.

L'iniquité abolirait bientôt jusqu'à ces châtiments qu'elle s'est donnés pour frein à elle-même.

Ce qui garantirait l'homme inique, ce ne serait donc pas la prudence qu'il aurait de faire des lois contre ceux qui lui ressemblent. Il ne les respecterait pas lui-même, et donnerait l'exemple de ne les pas respecter.

Le nombre des coupables qu'il faudrait punir ouvrirait les yeux aux coupables mêmes.

Ils seraient bientôt absous, puisqu'ils seraient les plus forts.

A quoi bon les lois que nous avons établies pour notre sûreté? diraient-ils; quel serait l'abus de les suivre, puisque le remède qu'elles apportent est aussi cruel que le mal que nous avons prétendu arrêter par elles! Si on voulait les observer, il faudrait leur sacrifier autant d'hommes que notre méchanceté s'en immolerait. Ce n'est donc pas la peine d'avoir égard à ces lois; et tout bien compté, il n'y a qu'à rester comme nous sommes, et nous entre-déchirer comme à l'ordinaire. Que chacun prenne ses précautions; cela sera plus simple, et reviendra au même.

Figurez-vous, par exemple, qu'on tînt le discours suivant:

Nous sommes tous méchants: ainsi nous allons tous nous entre-détruire.

Pour remédier à cela, convenons de mettre à mort ceux qui feront tel et tel désordre.

Et voilà la convention faite. Il ne manque à ce prudent traité, pour sa validité, qu'une petite chose; c'est d'être passé entre des créatures capables de l'observer.

Mais ceux qui ont eu l'esprit de le faire sont des méchants, qui, à la fin, s'indigneront eux-mêmes et de le voir violé par leurs camarades, et de l'impudence que ces camarades auront de prétendre qu'ils l'observent, et de l'abus immanquable qu'on fera de ce traité-là au préjudice des uns, et en faveur des autres; et voilà le désordre et la confusion qui recommencent.

Mais à ces créatures, à qui le besoin de vivre heureux a fait faire ces lois, et à qui le même besoin les fera mépriser, glissez-leur dans le fond de l'âme, comme Dieu a fait, la connaissance de ce Dieu même: frappez-les d'une impression de la crainte de ce Dieu, d'une impression d'amour pour la vertu; mettez en eux une certaine lumière, qui leur rende le crime aussi horrible, aussi condamnable qu'il est funeste; et l'innocence aussi louable qu'elle est utile et nécessaire: donnez-leur enfin des idées de justice.

Et après cela qu'ils fassent des lois, qu'ils jurent de détruire ceux qui oseront les enfreindre.

Je comprends alors que le traité tiendra et que la peur du châtiment, ajoutée à tout ce que je viens de dire, balancera leur iniquité, et leur procurera une certaine médiocrité de paix, telle que nous l'avons en ce monde, et telle que nous ne l'aurions point, si tout ce que j'ai dit manquait à l'homme.

La crainte de ce Dieu que les hommes connaîtront s'affaiblira; ils oublieront Dieu même. N'importe, l'idée en restera parmi eux; elle ne périra jamais, elle fera des vertueux ou des hypocrites: et les hypocrites seront des méchants qui n'oseront l'être autant qu'ils le voudraient bien.

L'hypocrisie, tout affreuse qu'elle est, sert à l'ordre.

Un homme qui aime la vertu en force dix autres qui n'en ont point à faire comme s'ils en avaient.

Il faut en avoir, ou en feindre, ou du moins dire qu'on en a, même avec ceux qui n'en ont point. On ne saurait donner un autre ton au monde, tout corrompu qu'il est.

L'homme est glorieux, et on ne doit pas s'en étonner. Il n'était fait que pour avoir un maître, qui est Dieu; et le péché lui en a donné mille, dont la supériorité lui est toujours étrangère et douloureuse, quelque nécessaire qu'elle lui soit aujourd'hui.

Cette supériorité même, ceux qui l'ont sur les autres n'en sont pas plus heureux; ils n'étaient pas faits pour une place que le péché est cause qu'ils occupent; ils devaient être mieux qu'ils ne sont.

Les gens pieux, ceux qui servent Dieu, sont, de tous les hommes, les plus fiers et les plus superbes; car ils n'ont que Dieu pour maître, ils n'obéissent qu'à lui-même, en obéissant aux hommes. C'est toujours Dieu qu'ils voient dans chaque homme à qui Dieu veut qu'ils soient soumis; c'est toujours lui qu'ils servent: aussi n'y a-t-il point de serviteurs ni plus fidèles ni plus sûrs.

Les rois de la terre, (il doit être permis de le leur dire), n'ont point de meilleurs sujets que ceux qui ne sont soumis qu'au Maître des rois même.

Voici la suite des scènes que nous avons trouvées, et qui roulent sur le projet dont nous avons déjà donné quelque chose dans la dernière feuille, et qui porte pour titre:

Le chemin de la fortune

La suivante de la fortune, qu'on a ci-devant nommée la dame, la verdure, la fortune sur son trône.

La Suivante. - Déesse, fera-t-on approcher tous les étrangers qui sont venus vous demander du secours?

La Fortune. - Qu'ils paraissent.

La Verdure (C'était apparemment lui qui parlait le premier à la Fortune, mais nous n'avons trouvé sa scène que la seconde. Il salue et dit). - Madame.

La Suivante. - Taisez-vous, vous manquez de respect à la Déesse; il est trop familier de s'adresser directement à elle. Je vous interrogerai, vous me répondrez, et la Déesse décidera: c'est ainsi que cela se pratique; apprenez la cérémonie.

La Verdure, saluant. - Je supplie Sa Majesté sublime de pardonner à l'ignorance de son très humble sujet.

La Suivante. - Vous n'êtes pas non plus dans une posture assez soumise: on ne paraît qu'en esclave devant elle. A genoux, la Verdure, à genoux!

La Verdure. - M'y voilà.

La Fortune, de dessus son trône. - Interrogez-le avec bonté; je suis volontiers favorable aux mortels de son espèce; j'ai du faible pour eux. Je trouve celui-ci un joli garçon; il a je ne sais quoi d'ardent et de hardi dans la physionomie, qui me plaît. Son ajustement même est de mon goût; cet habit-là me gagne.

La Verdure, dans sa joie, relevant un genou. - Ah! Madame, mon habit, ma physionomie et moi, nous sommes tous trois bien honorés de vous plaire, et Votre Hautesse me traite d'une manière...

La Suivante. - Paix, vous dis-je, et à genoux!

La Verdure. - Excusez mon transport.

La Fortune. - Passez-lui quelque chose; je ne me pique pas d'être si fière avec lui.

La Verdure, charmé. - Ah! ah!

La Fortune. - Demandez-lui ce qu'il veut. Pourquoi ne l'ai-je pas déjà trouvé chez moi? Le saut qu'il fallait faire l'aurait-il arrêté? Comment le désir de venir à moi ne lui a-t-il pas fermé les yeux? Vite, qu'il nous dise ce qui l'a arrêté. Mais que notre ami réponde à son aise, et qu'il prenne une posture moins gênante; je lui épargne cet abaissement-là.

La Suivante. - Levez-vous.

La Verdure. - J'obéis.

La Suivante. - Qui êtes-vous?

La Verdure. - Chevalier de l'arc-en-ciel.

La Suivante. - Je le vois bien, et je vous demande ce qu'étaient vos parents.

La Verdure. - Je n'en sais rien, je ne les ai jamais connus.

La Suivante. - Vous les avez donc perdu au berceau?

La Verdure. - Non, ce sont eux qui m'ont perdu, et je fus retrouvé par un commissaire.

La Fortune, descendant de son trône. - Ah! je n'y saurais tenir: venez, mon fils, venez, digne objet de ma complaisance, que je vous embrasse. Combien de qualités n'apportez-vous pas pour me plaire! Je ne m'étonne plus du penchant que j'avais pour vous.

La Suivante, à part. - La Fortune deviendra folle de ce garçon-là. (Haut.) Pourquoi n'avez-vous pas sauté? Où est l'intrépidité que doit vous inspirer une aussi heureuse naissance? Chez qui êtes-vous aujourd'hui?

La Fortune se remet sur son trône.

La Verdure. - Chez un homme que la Déesse a comblé de ses grâces, dans le temps qu'elle logeait rue Quincampoix; t il ne tient pas à lui que je ne change d'état; il y aurait longtemps que je disposerais moi-même de la couleur de mon habit, si je voulais l'en croire.

La Suivante. - Eh! que vous dit ce seigneur moderne?

La Verdure. - Qu'il me donnera des emplois; qu'il me fera riche, si je veux épouser Lisette, ci-devant une petite femme de chambre extrêmement jolie, tout à fait mignonne vraiment, et parfaitement nippée. Ce serait, ma foi, un bon petit ménage tout dressé, et qui n'attend que moi pour devenir honnête; mais néant.

La Suivante. - Eh! qu'est-ce qui vous arrête?

La Verdure. - C'est que je ne l'épouserais qu'en secondes noces. Mon maître m'est un peu suspect; je n'aime pas les veuves dont le mari vit encore.

La Fortune. - Ah! le benêt! ah! le sot! J'en allais faire mon enfant gâté. Allons, qu'il se retire: je ne veux plus le voir.

La Verdure. - Mais, ma Déesse...

La Suivante. - Allez-vous-en, vous reviendrez une autre fois; mais ne reparaissez que bien déterminé.

Autre scène

En ce moment paraît M. Rondelet, qui passe en chantant, et qui dit. - Ta, la, ra, ra, ra... Bonjour, Mesdemoiselles; ou bien, bonjour Mesdames: car vous autres, filles ou femmes, vous vous ressemblez toutes, n'est-ce pas?

La Suivante. - Vous avez l'abord familier.

M. Rondelet. - C'est que je suis sans façon: je n'ai point le talent des compliments; aussi je n'en fais guère.

La Suivante. - Ce n'est pas de cette manière qu'on se présente ici.

M. Rondelet. - Eh! comment donc s'y prendre? On ne saurait se présenter qu'en se montrant: eh bien! je me montre, me voilà. À qui en avez-vous? Qui est-ce qui vous fâche?

La Suivante. - A peine avez-vous fait la révérence! M. Rondelet. - J'en ai fait plus de trois; mais c'est que je les tire un peu courtes: c'est ce qui fait qu'elles ne paraissent rien. Tenez, en voilà encore une, et puis deux, et puis des compliments. Bonjour, mes beaux enfants, serviteur très humble. Comment vous portez-vous? dites-moi que vous vous portez bien, je dirai que j'en suis bien aise et puis voilà qui est fini.

La Fortune rit de son siège. - Ah, ah, ah, ah! Il me divertit beaucoup.

M. Rondelet. - Tout de bon? Ah, ah, ah, folichonne.

La Suivante. - Ah, ah, ah! il est en effet très plaisant.

M. Rondelet. - Elles sont, ma foi, charmantes!

La Suivante. - Que cherchez-vous ici?

M. Rondelet. - Rien: je passe.

La Fortune, riant. - Rien! dit-il; il ne cherche rien:

ah! qu'il est original! il n'a pas seulement l'esprit de me chercher.

M. Rondelet. - J'ai pourtant l'esprit de te trouver, comme tu vois, mon petit coeur

La Suivante. - En voici bien d'une autre! Déesse, il vous tutoie.

M. Rondelet. - Voilà comme Monsieur Rondelet en use avec ceux qu'il aime.

La Fortune. - Rondelet! il s'appelle Rondelet? son nom même est comique.

La Suivante. - Connaissez-vous la Fortune?

M. Rondelet. - Non.

La Suivante. - Avez-vous envie de la voir, et d'être de ses amis?

M. Rondelet. - Oui-da, il n'y a qu'à dire; il n'y aura point de mal à cela: qui est-ce qui en empêche?

La Suivante, à la Fortune. - Admirez-vous comme il traite cette matière-là? Saluez la Déesse, Monsieur Rondelet; voilà la Fortune elle-même à qui vous parlez.

M. Rondelet. - La Fortune! Eh! pardi, tant mieux, m'amour; je suis bien aise que nous ayons fait connaissance: embrassons-nous. Qu'elle est gentille! Où demeures-tu, mignonne? je veux t'aller voir.

La Suivante, riant. - Et le tout sans cérémonie!

La Fortune, lui tendant les bras. - Viens, mon gros benêt; lourdaud mon ami, viens: je veux que tu ailles chez moi. Tu sauteras bien le fossé, toi; rien ne t'arrêtera: tu n'y entends point de finesse, et je te tiendrai la main moi-même. Saute, je vais t'aller joindre.

M. Rondelet, sautant. - Grand merci; je t'attends, au moins.

Autre scène

La Suivante, la Fortune, Hermidas

La Suivante. - Voici un nouveau client, reprenez votre gravité ordinaire.

La Fortune. - Je n'ai garde de faire autrement, je ne badine pas avec tout le monde.

Monsieur Hermidas s'avance.

Hermidas, à La Suivante. - Me tromperais-je, Madame? N'est-ce pas ici la Fortune? et ce prodige de beauté, dont l'aspect enchante, ne m'annonce-t-il pas que c'est la Fortune elle-même qui paraît à mes yeux?

La Suivante, imitant son ton. - Pouvez-vous en douter à la prodigieuse éloquence qu'elle vous inspire? (A part.) Quel original!

Hermidas. - Puis-je avoir l'honneur de la haranguer?

La Suivante. - Non, J'opine à la suppression de la harangue. La Déesse n'a point de goût pour la période.

Hermidas. - Je me flatte que ma harangue lui plairait.

La Suivante. - Celles de Cicéron l'étourdissent.

Hermidas. - A l'air sérieux que vous prenez aurais-je le malheur d'être importun?

La Suivante. - C'est un accident qui vous menace.

Hermidas. - Fasse le Ciel qu'il ne m'arrive pas!

La Suivante. - Vous l'éviterez en abrégeant; expédions: quel homme êtes-vous?

Hermidas. - Un amateur des belles-lettres.

La Suivante. - Quoi! des lettres de l'alphabet?

Hermidas. - Non. Je suis ce qu'on appelle communément un bel esprit.

La Fortune, s'écriant de son trône, d'un air ennuyé. - Un bel esprit!

La Suivante, en bâillant. - Un bel esprit! c'est fort bien fait à vous.

La Fortune bâille. - Ah!

Hermidas. - Que dit la Déesse?

La Suivante. - Elle bâille.

Hermidas. - Aurait-elle la bonté d'accepter un livre que je lui dédie?

La Suivante, nonchalamment. - Eh! comme il vous plaira: mais la Déesse ne lit guère, et je vous dis qu'elle bâille.

La Fortune. - Dites-lui que je le remercie. Bonsoir. Qu'on tire mon rideau.

Hermidas. - Est-ce que la Déesse va s'endormir?

La Suivante. - Oui, c'est votre livre et sa dédicace qui opèrent: tout ce qui est bel esprit l'invite assez au sommeil; et moi qui vous parle, je lui ressemble un peu là-dessus. Bonsoir.

Hermidas. - Comment! bonsoir? J'allais vous lire quelque chose de mon livre.

La Suivante. - Oh! cela n'empêche pas que vous lisiez, surtout la préface: nous n'en dormirons que mieux.

Hermidas. - Est-ce là l'accueil qu'on fait ici aux gens comme moi? il me prend envie de vous réveiller avec une chanson.

La Suivante. - Ah! oui-da: c'est une autre affaire. Voyons.

La Fortune, se réveillant. - Il me semble que j'entends parler de chanson. Est-elle jolie?

Hermidas. - Oui, Madame, c'est une chanson de guinguette.

La Fortune. - Ah! c'est encore ce bel esprit. Que me veut-il? Est-ce un laurier qu'il demande? Je n'en ai point qui lui convienne. Cet homme-là se méprend: qu'il s'adresse à Apollon; qu'il lui porte ses belles-lettres, je ne connais que des lettres de change; rendez-lui son portefeuille; qu'Apollon y fasse honneur; ce n'est point à moi à payer ses dettes.

Elle se rendort.

Hermidas. - Je vous demande pardon de vous avoir cru sensibles à de belles choses.

La Suivante. - Monsieur le bel esprit, vous faites quelquefois des vers sans doute?

Hermidas, s'en allant. - Vous en saurez des nouvelles.

La Suivante. - N'y manquez pas, voilà de quoi faire contre nous une belle et bonne épigramme qui nous apprenne à vivre; car cela est honteux.

Hermidas. - Vous ne la sentiriez pas.

La Suivante. - Attendez: nous ne vous donnons rien; mais du moins emportez un conseil. Au lieu de faire de si belles choses, et de les dédier à la Fortune, qui n'y entend rien, dédiez vos ouvrages à la Malice humaine; elle est riche, elle vous paiera bien; la bonne dame n'est pas délicate sur tout ce qui l'amuse. Avec elle, il vous en coûtera la moitié moins de peine, pour avoir de l'esprit: vous brillerez avec une commodité infinie; et ce sera le Pérou pour vous.

Hermidas sort, en levant les épaules.

Autre scène

La Fortune, La Suivante

La Fortune, ouvrant les yeux et comme se réveillant. - Ce harangueur est-il parti?

La Suivante. - Oh! il emporte son congé en bonne forme.

La Fortune. - Je me sauve de peur qu'il ne revienne; qu'on m'attelle mon char pour l'Opéra-Comique.

La Suivante. - Voici encore un client. (C'est Lucidor qui paraît.) Mais il ne vous arrêtera pas, ce n'est qu'un honnête homme.

La Fortune. - Eh bien! cet honnête homme, qu'il saute, ou que le Ciel l'assiste.

La Fortune s'en va avec toute sa suite.

La Suivante, à Lucidor. - Vous avez entendu ce qu'a dit la Fortune: "Eh bien! qu'il saute." Et moi je vous répète après elle: Eh bien! sautez donc!

Lucidor. - Mes petites vertus me sont chères, et je voudrais bien ne point les donner à ramasser au Scrupule; j'aimerais mieux qu'on fît mon épitaphe que la leur.

La Suivante. - En ce cas-là, que le Ciel vous assiste, comme dit la Déesse; mais tenez, voici le Grand-Prêtre de la Déesse: remettez-vous entre ses mains. Il va vous débarrasser de vos scrupules par la plus petite opération du monde.

 

Cinquième feuille

Réflexions sur les Coquettes.

Les coquettes ne s'aiment pas, et ne sont pourtant bien que lorsqu'elles sont ensemble. Savez-vous ce qu'elles cherchent en se prenant pour compagnes? le plaisir de l'emporter l'une sur l'autre: elles vont pourvoir à la nourriture de leur vanité, et faire assaut de charmes; ce sont des visages, des tailles, des mines et de bons airs qui vont lutter ensemble.

Assurément je suis ou plus belle, ou plus jolie, ou plus aimable que Doris, dit Julie en son particulier; mais à la certitude que j'en ai, et que mon miroir m'en donne, il serait délicieux d'y ajouter une autre preuve; et c'est la preuve de fait.

Julie ne me vaut pas, dit de son côté Doris: je l'efface; j'ai bien d'autres grâces qu'elle, et je n'ai pas besoin d'en être plus sûre que je le suis; mais quelques certitudes de plus ne gâteront rien; allons les multiplier, pour les rendre plus vives: mon amour-propre se chicane quelquefois là-dessus; allons le rassasier d'évidence.

Et voilà Doris et Julie qui vont se trouver. Elles s'embrassent en s'examinant sourdement d'un oeil critique. Doris croit étonner Julie par ses grâces, et Julie s'imagine que les siennes inquiètent Doris, et lui font peur.

Il est cinq ou six heures du soir; où ira-t-on? Au spectacle, ou aux Tuileries? et là, de quelque manière que les choses tournent, que leur vanité ait lieu de s'y applaudir, ou non, ne craignez pas qu'il y ait aucune de nos deux femmes qui rabatte de sa confiance.

L'amour-propre des femmes veut bien avoir le régal de se convaincre qu'il ne s'en fait pas trop accroire: mais s'il arrive quelque chose qui ne lui soit pas favorable, il saura bien y remédier; tout ce qui prouvera contre lui ne prouvera rien.

Menons nos deux coquettes aux Tuileries: vous les voyez qui s'y promènent; elles se tiennent sous le bras. Ah! les bonnes amies! Que croyez-vous qu'elles pensent, et que chacune d'elles dise intérieurement à l'autre?

Venez, madame, venez, coquette que vous êtes; venez orner mon triomphe, et voir confondre la vanité que vous avez sans doute de croire que vous êtes aussi aimable que moi; avancez, que je vous montre le contraire: nous voici en bon lieu pour vider notre différend.

Et là-dessus, elles marchent à grands pas; vous les entendez éclater de rire en parlant.

Eh! de quoi parlent-elles? elles ne le savent pas elles-mêmes; ce sont des mots qu'elles prononcent, afin d'ouvrir la bouche avec grâce.

De quoi rient-elles? de rien. Ce n'est là qu'une coquetterie; ce n'est que pour faire du bruit, pour en paraître plus vives, plus bruyantes, plus dissipées; pour en tenir plus de place; pour attirer l'attention de ces hommes qui se promènent aussi, qui viennent à elles, et qui en passant vont juger nos coquettes.

Quatre hommes sont passés. Il y en a trois qui n'ont regardé que moi, dit Doris en elle-même, et j'aurais eu le quatrième, s'il n'avait pas regardé ailleurs en passant, ou si par hasard ses yeux ne s'étaient pas d'abord trouvés sur Julie.

Ainsi je pense qu'il est clair que je vaux mieux qu'elle: il n'y a pas à en douter; c'est une affaire de calcul: j'ai trois contre un; et cet un, je l'aurai au retour.

Que répond à cela Julie? convient-elle qu'elle a perdu? oh! que non. Elle a fort bien vu ces trois hommes n'honorer effectivement que sa compagne de leurs regards; elle n'a eu que le quatrième, elle le sait: c'est un fait qu'elle ne peut contester.

Mais qu'est-ce que cela conclut? Rien. C'est que Doris a fixé les trois autres par un fracas de coquetterie supérieure à la sienne, par un éclat de rire, par un ton de voix d'une hauteur indécente, par des regards effrontés qui ne manquent jamais d'arrêter les hommes, qui les débauchent, qui subornent leur jugement. Doris n'a pas les yeux plus beaux qu'elle, pas même si beaux: mais elle les a plus hardis; elle les jette à la tête, et c'est parce qu'ils ont moins de modestie, moins de pudeur, qu'on s'y est arrêté préférablement aux siens, qui, à modestie égale, n'auraient pas souffert de concurrence.

Que Doris plaise à ce prix-là, ajoute Julie, je ne lui envie pas la misérable vanité qu'elle en tire; et si elle appelle cela être plus aimable qu'une autre, à la bonne heure: mais si on voulait étaler sa gorge, comme elle, avoir les épaules aussi découvertes, l'air aussi déhanché, et une figure aussi cavalière, elle n'aurait pas beau jeu.

Pendant que Julie tient ce petit dialogue en elle-même, et se console ainsi du désagrément de cette première aventure, une autre troupe d'hommes passe; et Julie, dont la gorge (quoi qu'elle en dise) n'est pas mieux vêtue que celle de Doris, ne s'y prend pas plus honnêtement ni plus loyalement que sa rivale, pour triompher cette fois-ci. Elle imagine à son tour quelque vivacité, quelque folie; par exemple, un cri pour un faux pas, et qui fait que ces hommes la regardent la première.

Il est vrai qu'ensuite pour retenir leurs yeux sur elle, il en coûte aux siens autant de hardiesse et de corruption qu'elle en a reproché à ceux de sa compagne; mais tout cela lui échappe; elle ne s'en aperçoit pas: sa rivale n'a d'abord gagné qu'en trichant; pour elle, elle a gagné de bon jeu, comme qui dirait par la force des cartes.

Mais, mesdames, leur dirais-je, est-ce là vaincre? Etes-vous venues disputer d'effronterie ou de beauté? Car aucune de vous, ce me semble, ne peut se flatter de l'emporter ici comme belle.

Et en ceci pourtant je crois que je me trompe moi-même.

Entre deux femmes qui en pareil cas se ménagent aussi peu l'une que l'autre, c'est, sans difficulté, l'immodestie de la plus jolie qui pique le plus.

Ainsi, il y a toujours combat de beauté entre elles.

La coquette ne sait que plaire, et ne sait pas aimer; et voilà aussi pourquoi on l'aime tant.

Quand une femme nous aime autant qu'elle nous plaît, pour l'ordinaire elle ne nous plaît pas longtemps: son amour nous a bientôt fait raison du pouvoir de ses charmes.

La femme vertueuse, avérée pour telle, et par conséquent inaccessible à la fleurette, quelque aimable qu'elle soit, n'a plus de sexe aux yeux d'une infinité de gens; ce n'est plus une femme pour eux, elle ne leur est bonne à rien. Dites-leur: elle est belle femme; ils vous répondront: fort belle. Mais c'est un mot qu'ils disent, et non pas une réflexion qu'ils font avec vous.

Les vraies coquettes n'ont l'âme ni tendre ni amoureuse; elles n'ont ni tempérament ni coeur. Je crois qu'il ne leur en coûterait rien d'être sages, s'il ne fallait pas quelquefois manquer de sagesse pour garder leurs amants; leurs bontés, toujours rares, ne sont pas des faiblesses, ce sont des prudences. Elles n'ont pas besoin d'être faibles; mais vous avez besoin qu'elles le soient un peu.

Un homme serait bien honteux de tous les transports qu'il a auprès d'une coquette qu'il adore, s'il pouvait savoir tout ce qui se passe dans son esprit, et le personnage qu'il fait auprès d'elle; car elle n'a point de transports, elle est de sang-froid, elle joue toutes les tendresses qu'elle lui montre, et ne sent rien que le plaisir de voir un fou, un homme troublé, dont la démence, l'ivresse et la dégradation font honneur à ses charmes. Voyons, dit-elle, jusqu'où ira sa folie; contemplons ce que je vaux dans les égarements où je le jette. Que de soupirs! Que de serments! Que de discours emportés et sans suite! Comme il m'adore! Comme il m'idolâtre! Comme il se tait! Comme il me regarde! Comme il ne sait ce qu'il dit! Allons, ma vanité doit être bien contente: il faut que je sois prodigieusement aimable; car il est prodigieusement fou.

Quelquefois aussi se trompe-t-elle. Cet homme, qu'elle appelle fou; peut n'être de son côté qu'un fripon, qui croit avoir attendri la friponne, et qui s'écrie en lui-même: Ah! que je suis aimable, et qu'elle est folle!

On parle des coquettes, on en parle devant des coquettes même. On leur dit qu'il est honteux de l'être. Elles le disent aussi de la meilleure foi du monde. Elles ne s'avisent pas de penser qu'on parle d'elles; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'on n'en parle point non plus. Elles plaisent à tout ce qu'il y a d'hommes là; et on ne trouve point coquette une femme qui plaît, on ne la trouve qu'aimable.

Je n'aime pas les coquettes, vous dit un homme qui fait le délicat en fait de femmes; et de toutes les femmes, la plus coquette, c'est celle qu'il aime et qu'il adore.

Que veulent dire la plupart des romans? Ils nous font des amants si fidèles, qu'ils ont le courage de faire les cruels avec les plus belles femmes du monde qui se jettent à leur tête. Ils ne sont pas seulement tentés de jeter un regard sur elles: le tout parce qu'ils ont une maîtresse. Cela ne vaut rien, et n'est ni vrai ni vraisemblable.

Il serait pourtant beau qu'un homme en pareil cas résistât; encore serait-ce du beau qui choquerait la vue. On le souffrirait dans un chrétien, on ne l'aimerait pas dans un galant homme.

 

Des Femmes mariées.

Les hommes disent que les femmes ont la faiblesse en partage; cela peut être vrai en soi. Mais avons-nous droit de le dire, ou même de le croire? Examinons, par exemple, la distribution des devoirs que nous avons faite dans le mariage entre des créatures si faibles, et nous qui sommes si forts; et nous verrons si la balance est égale.

Marions une fille à un brutal: il n'y a que trop de ces messieurs-là; de quel ton quelquefois ne parle-t-il pas à sa femme? Taisez-vous, madame; je le veux; laissez-moi en repos; vous ne savez ce que vus dites; je le veux.

Que ce superbe je le veux est humiliant! Le dernier des esclaves s'y accoutume-t-il? Y a-t-il d'âme pour qui il ne soit pas sanglant? il écrase l'amour-propre; et j'ai pitié d'une femme dont on outrage jusque-là la dignité de compagne, dont on anéantit la volonté jusqu'à cet excès.

L'infortunée se plaint-elle? (vous diraient les femmes) c'est encore pis; le brutal s'en offense. Se révolte-t-elle à force de récidive? Elle est perdue; les lois l'attendent pour la condamner, pour la punir de n'avoir pas la force de mourir dans le silence.

Que faut-il donc qu'elle fasse? - Hélas! lui dira-t-on, cela est bien fâcheux; tâchez de prendre patience; vous n'avez de ressource que dans vos vertus. Et c'est comme si on lui disait: Souffre, pleure, gémis, soupire, pratique des vertus impraticables, et tâche de te traîner ainsi jusqu'à la mort, d'attraper le mieux que tu pourras la fin de ta vie; voilà tous les remèdes qu'on sache à ta peine: la patience et la mort.

Qu'on nous cite un seul article où nous ne soyons pas maltraitées (ajouteront les femmes, car c'est toujours elles que je fais parler).

Une femme se comporte mal; elle a des amants; elle trahit la fidélité conjugale. Point de quartier pour elle: on l'enferme, on la séquestre, on la réduit à une vie dure et frugale, on la déshonore, et elle le mérite.

Mais que fait-on à un mari qui est infidèle, qui a des maîtresses, qui vit avec elles, qui se ruine pour elles, lui, sa femme et ses enfants? Que lui fait-on? Le voilà dans le cas où l'on enferme sa femme.

Et remarquez que cette femme a caché son libertinage autant qu'elle a pu; elle était même hypocrite, de peur d'être scandaleuse. Son vice était timide, il se sauvait dans les ténèbres, à peine en a-t-elle joui.

Jetez les yeux sur un mari infidèle. Y a-t-il rien de plus effronté que son libertinage? Prend-il quelques mesures pour le cacher à sa femme? Eh! qu'importe qu'elle le sache? Il en sera quitte pour la voir pleurer. Le cachera-t-il à ses amis? Ils n'en feront que rire. Aux indifférents? Que lui diraient-ils? N'est-il pas le maître de ses actions? Ne lui est-il pas permis de corrompre les moeurs, et de donner des exemples de vice? Bagatelle que tout cela.

Mais sa femme est punie, encore une fois. Eh! que lui fait-on, à lui? Nous le demandons. Que lui en arrive-t-il?

Où sont les maris qu'on enferme, qu'on séquestre? Sont-ils seulement déshonorés dans le monde? Point du tout.

Monsieur un tel est un homme qui se dérange, dira-t-on. Sa femme est aimable, sa maîtresse ne la vaut pas.

Qu'est-ce que cela signifie: Sa femme est aimable? Est-ce là tout ce qu'il y a à dire?

Et quand lui-même n'est qu'un magot, qu'il est laid de visage et d'esprit, vous ne pardonnez pas à cette aimable femme de le trahir, pendant que vous lui pardonnez, à lui, de la trahir avec éclat, tout aimable qu'elle est; cette injustice-là passe l'imagination.

Nous disons qu'on lui pardonne, à ce mari; vraiment, qu'on ne s'en tient point là!

Comment donc! Son libertinage, ou plutôt sa galanterie, le rend illustre; elle en fait un héros qu'on est curieux de voir; on se le montre au spectacle; on épie le moment qu'il vous salue. Où est-il? se dit-on; il vient de paraître; tenez, le voilà: c'est lui, c'est là ce fameux violateur de l'ordre.

Aussi faut-il voir combien il se tient droit, les airs qu'il se donne, et avec quelle superbe confiance il produit son visage.

Eh! pour qui donc nous prend-on? (continueront les femmes). Que les hommes s'expliquent: nous abandonnent-ils l'exercice de la vertu comme une chose aisée, et qui ne passe pas nos forces? Ou bien cette vertu est-elle si pénible, qu'elle ne puisse appartenir qu'à nous? Nous seules, à cause de l'excellence de notre sexe, méritons-nous d'en avoir, de la suivre, et d'être punies quand nous en manquons?

Les hommes au contraire ne sont-ils pas dignes d'être vertueux? Leur indignité est-elle sans conséquence? Si cela est, qu'ils se déclarent, et nous ne dirons mot, nous serons les premières à trouver justes ces punitions dont on nous accable quand nous nous égarons, et qui seront alors des titres de grandeur.

Mais que les hommes aient l'audace de nous mépriser comme faibles, pendant qu'ils prennent pour eux toute la commodité des vices, et qu'ils nous laissent toute la difficulté des vertus, en vérité cela n'est-il pas absurde?

Nous accusons les femmes d'être coquettes, d'être fourbes et méchantes. Laissons-les parler là-dessus.

Si notre coquetterie est un défaut, tyrans que vous êtes (nous diraient-elles), qui devons-nous en accuser que les hommes?

Nous avez-vous laissé d'autres ressources que le misérable emploi de vous plaire?

Nous sommes méchantes, dites-vous? Osez-vous nous le reprocher? Dans la triste privation de toute autorité où vous nous tenez, de tout exercice qui nous occupe, de tout moyen de nous faire craindre comme on vous craint, n'a-t-il pas fallu qu'à force d'esprit et d'industrie, nous nous dédommageassions des torts que nous fait votre tyrannie? Ne sommes-nous pas vos prisonnières; et n'êtes-vous pas nos geôliers? Dans cet état, que nous reste-t-il, que la ruse? Que nous reste-t-il, qu'un courage impuissant, que vous réduisez à la honteuse nécessité de devenir finesse? Notre malice n'est que le fruit de la dépendance où nous sommes. Notre coquetterie fait tout notre bien. Nous n'avons point d'autre fortune que de trouver grâce devant vos yeux. Nos propres parents ne se défont de nous qu'à ce prix-là; il faut vous plaire, ou vieillir ignorées dans leurs maisons: nous n'échappons à votre oubli, à vos mépris, que par ce moyen; nous ne sortons du néant, nous ne saurions vous tenir en respect, faire figure, être quelque chose, qu'en nous faisant l'affront de substituer une industrie humiliante, et quelquefois des vices, à la place des qualités, des vertus que nous avons, dont vous ne faites rien, et que vous tenez captives.

Un amant est une espèce de créancier qui a donné son coeur à une femme, et qui vient lui demander d'en être payé en même valeur.

Donnez-moi le vôtre, lui dit-il d'abord; elle le renvoie, et ne veut point entendre parler de cette dette-là.

Là-dessus, grand procès entre eux: il l'assiège de galanteries, de respects, d'assiduités, de mille tendres soins. C'est la manière de plaider de l'Amour.

Elle y répond par des froideurs, par des refus redoublés, par des fiertés, par des fuites, par des assurances qu'il prend des peines inutiles; et enfin, ne sachant plus que dire, par des incrédulités sur le besoin insupportable qu'il a, dit-il, d'être payé:

Laissez-moi, vous me fatiguez; vous êtes importun; et puis, vous me parlez d'une chimère, je ne vous dois rien. Elle a beau dire, point de trêve de la part de l'amant: c'est un plaideur obstiné qui redouble de chicanes, c'est-à-dire d'empressements, d'ardeur, de plaintes, de désespoir et d'écritures en billets doux.

Que fera-t-elle? Il faut bien en venir à un accommodement.

Mais est-il bien vrai que je vous doive? La dette est-elle constante? Je ne saurais me le persuader.

Ne tient-il qu'à cela? L'amant en jure, et en est cru sur son serment.

Eh! bien, nous verrons, ne me pressez point. Soit, dit