À PROPOS DE WILLIAM SHAKESPEARE VERS 1564-1616
William Shakespeare naquit à
Stratford-sur-Avon, dans une maison sous les tuiles de laquelle était cachée une
profession de foi catholique commençant par ces mots : Moi John Shakespeare.
John était le père de William. La maison, située dans la ruelle Henley Street,
était humble, la chambre où Shakespeare vint au monde était misérable ; des murs
blanchis à la chaux, des solives noires s'entrecoupant en croix, au fond une
assez large fenêtre avec de petites vitres où l'on peut lire aujourd'hui, parmi
d'autres noms, le nom de Walter Scott.
Ce logis pauvre abritait une famille
déchue. Le père de William Shakespeare avait été alderman; son aïeul avait été
bailli. Shake-speare signifie secoue-lance ; la famille en avait
le blason, un bras tenant une lance , armes parlantes confirmées, dit-on,
par la reine Élisabeth en 1595, et visibles, à l'heure où nous écrivons, sur le
tombeau de Shakespeare dans l'église de
Stratford-sur-Avon. On est peu d'accord sur l'orthographe du mot Shake-speare
comme nom de famille, on l'écrit diversement Shakspere, Shakespare,
Shakespeare, Shakspeare ; le dix-huitième siècle l'écrivait
habituellement Shakespear; le traducteur actuel a adopté l'orthographe
Shakespeare, comme la seule exacte, et donne pour cela des raisons sans
réplique.
Cette famille Shakespeare avait quelque
vice originel, probablement son catholicisme, qui la fit tomber. Peu après la
naissance de William, l'alderman Shakespeare n'était plus que le boucher John.
William Shakespeare débuta dans un abattoir. A quinze ans, les manches
retroussées dans la boucherie de son père, il tuait des moutons et des veaux «
avec pompe », dit Aubray. A dix-huit ans il se maria. Entre l'abattoir et le
mariage, il fit un quatrain. Ce quatrain, dirigé contre les villages des
environs, est son début dans la poésie. Il y déclare que Hillbrough est illustre
par ses revenants et Bidford par ses ivrognes. Il fit ce quatrain étant ivre
lui-même, à la belle étoile, sous un pommier resté célèbre dans le pays à cause
de ce Songe d'une nuit d'été. Dans cette nuit et dans ce songe où il y avait des
garçons et des filles, dans cette ivresse et sous ce pommier, il trouva jolie
une paysanne, Anne Hathaway. La noce suivit. Il épousa cette Anne Hathaway, plus
âgée que lui de huit ans, en eut une fille, puis deux jumeaux fille et garçon,
et la quitta ; et cette femme, disparue de toute la vie de Shakespeare, ne
revient plus que dans son testament où il lui lègue le moins bon de ses
deux lits, « ayant probablement, dit un biographe, employé le meilleur avec
d'autres ». Shakespeare, comme La Fontaine, ne fit que traverser le mariage. Sa
femme mise de côté, il fut maître d'école, puis clerc chez un procureur, puis
braconnier. Ce braconnage a été utile plus tard pour faire dire que Shakespeare
a été voleur. Un jour, braconnant, il fut pris dans le parc de sir Thomas Lucy.
On le jeta en prison. On lui fit son procès. Aprement poursuivi, il se sauva à
Londres. Il se mit, pour vivre, à garder les chevaux à la porte des théâtres.
Plaute avait tourné une meule de moulin. Cette industrie de garder les chevaux
aux portes existait encore à Londres au siècle dernier, et cela faisait une
sorte de petite tribu ou de corps de métier qu'on nommait les Shakespeare's
boys .
Le Londres du XVIe siècle était déjà
une ville démesurée. Cheapside était la grande rue. Saint-Paul, qui est un dôme,
était une flèche. La peste était à Londres presque à demeure et chez elle, comme
à Constantinople. Il est vrai qu'il n'y avait pas loin de Henri VIII à un
sultan. L'incendie, encore comme à Constantinopie, était fréquent à Londres, à
cause des quartiers populaires bâtis tout en bois. Il n'y avait dans les rues
qu'un carrosse, le carrosse de Sa Majesté. Les moeurs étaient dures et presque
farouches. Une grande dame était levée à six heures et couchée à neuf. Lady
Geraldine Kildare, chantée par lord Surrey, déjeunait d'une livre de lard et
d'un pot de bière. Les reines, femmes de Henri VIII, se tricotaient des mitaines
volontiers de bonne grosse laine rouge. Dans ce Londres-là, la duchesse de
Suffolk soignait elle-même son poulailler et, troussée à mi-jambe, jetait le
grain aux canards dans sa basse-cour. Dîner à midi, c'était dîner tard. Les
joies du grand monde étaient d'aller jouer à la main chaude chez lord Leicester.
Anne Boleyn y avait joué. Elle s'était agenouillée, les yeux bandés, pour ce
jeu, s'essayant, sans le savoir, à la posture de l'échafaud. Cette même Anne
Boleyn, destinée au trône, d'où elle devait aller plus loin, était éblouie quand
sa mère lui achetait trois chemises de toile, à six pence l'aune, et lui
promettait, pour danser au bal du duc de Norfolk, une paire de souliers neufs
valant cinq schellings.
Sous Élisabeth, en dépit des puritains
très en colère, il y avait à Londres huit troupes de comédiens, ceux de
Hewington Butts, la compagnie du comte de Pembroke, les serviteurs de lord
Strange, la troupe du lord-chambellan, la troupe du lord-amiral, les associés de
Blackfriars, les Enfants de Saint-Paul, et, au premier rang, les Montreurs
d'ours. Lord Southampton allait au spectacle tous les soirs. Presque tous les
théâtres étaient situés sur le bord de la Tamise, ce qui fit augmenter le nombre
des passeurs. Les salles étaient de deux espèces ; les unes, simples cours
d'hôtelleries, ouvertes, un tréteau adossé à un mur, pas de plafond, des rangées
de bancs posés sur le sol, pour loges les croisées de l'auberge, on y jouait en
plein jour et en plein air ; le principal de ces théâtres était le Globe ; les
autres, des sortes de halles fermées, éclairées de lampes, on y jouait le soir ;
la plus hantée était Blackfriars. Le meilleur acteur de lord Pembroke se nommait
Henslowe ; le meilleur acteur de Blackfriars se nommait Burbage. Le Globe était
situé sur le Bank Side. Cela résulte d'une note du Stationer's Hall en date du
26 novembre 1607. His malesty's servants playing usually at the Globe on the
Bank Side . Les décors étaient simples. Deux épées croisées, quelquefois
deux lattes, signifiaient une bataille; la chemise par-dessus l'habit signifiait
un chevalier ; la jupe de la ménagère des comédiens sur un manche à balai
signifiait un palefroi caparaçonné. Un théâtre riche, qui fit faire son
inventaire en 1598, possédait « des membres de maures, un dragon, un grand
cheval avec ses jambes, une cage, un rocher, quatre têtes de turcs et celle du
vieux Méhémet, une roue pour le siège de Londres et une bouche d'enfer ». Un
autre avait « un soleil, une cible, les trois plumes du prince de Galles avec la
devise ICH DIEN, plus six diables, et le pape sur sa mule ». Un acteur
barbouillé de plâtre et immobile signifiait une muraille; s'il écartait les
doigts, c'est que la muraille avait des lézardes. Un homme chargé d'un fagot,
suivi d'un chien et portant une lanterne, signifiait la lune; la lanterne
figurait son clair. On a beaucoup ri de cette mise en scène de clair de
lune, devenue fameuse par le Songe d'une nuit d'été, sans se douter que
c'est une sinistre indication de Dante. Voir l'Enfer , chant XX. Le
vestiaire de ces théâtres, où les comédiens s'habillaient pêle-mêle, était un
recoin séparé de la scène par une loque quelconque tendue sur une corde. Le
vestiaire de Blackfriars était fermé d'une ancienne tapisserie de corps et
métiers représentant l'atelier d'un ferron; par les trous de cette cloison
flottante en lambeaux, le public voyait les acteurs se rougir les joues avec de
la brique pilée ou se faire des moustaches avec un bouchon brûlé à la chandelle.
De temps en temps, par l'entrebâillement de la tapisserie, on voyait passer une
face grimée en morisque, épiant si le moment d'entrer en scène était venu, ou le
menton glabre d'un comédien jouant les rôles de femme. Glabri histriones
, dit Plaute. Dans ces théâtres abondaient les gentilshommes, les écoliers, les
soldats et les matelots. On représentait là la tragédie de lord Buckhurst,
Gorboduc ou Ferrex et Porrex, la mère Bombic, de Lily, où l'on entendait les
moineaux crier « phip phip », le Libertin , imitation du Convivado de
piedra qui faisait son tour d'Europe, Felix and Philomena , comédie à
la mode, jouée d'abord à Greenwich devant la « Reine Bess », Promos et
Cassandra , comédie dédiée par l'auteur George Whetstone à William Fletwood,
recorder de Londres, le Tamerlan et le Juif de Malte de Christophe
Marlowe, des interludes et des pièces de Robert Greene, de George Peele, de
Thomas Lodge et de Thomas Kid, enfin des comédies gothiques; car, de même que la
France a l'Avocat Pathelin , l'Angleterre a l'Aiguille de ma commère
Gurton . Tandis que les acteurs gesticulaient et déclamaient, les
gentilshommes et les officiers, avec leurs panaches et leurs rabats de dentelle
d'or, debout ou accroupis sur le théâtre, tournant le dos, hautains et à leur
aise au milieu des comédiens gênés, riaient, criaient, tenaient des brelans, se
jetaient les cartes à la tête, ou jouaient au post and pair ; et en bas,
dans l'ombre, sur le pavé, parmi les pots de bière et les pipes, on entrevoyait
« les puants » (le peuple). Ce fut par ce théâtre-là que Shakespeare entra dans
le drame. De gardeur de chevaux il devint pasteur d'hommes.
Tel était le théâtre vers 1580, à Londres, sous « la grande reine » ; il n'était
pas beaucoup moins misérable, un siècle plus tard, à Paris, sous « le grand roi
»; et Molière, à son début, dut, comme Shakespeare, faire ménage avec d'assez
tristes salles. Il y a, dans les archives de la Comédie-Française, un manuscrit
inédit de quatre cents pages, relié en parchemin et noué d'une bande de cuir
blanc. C'est le journal de Lagrange, camarade de Molière. Lagrange décrit ainsi
le théâtre où la troupe de Molière jouait par ordre du sieur de Rataban,
surintendant des bâtiments du roi: « ... Trois poutres, des charpentes pourries
et étayées, et la moitié de la salle découverte et en ruine. » Ailleurs, en date
du dimanche 15 mars 1671, il dit: « La troupe a résolu de faire un grand plafond
qui règne par toute la salle, qui, jusqu'au dit jour 15, n'avait été couverte
que d'une grande toile bleue suspendue avec des cordages. » Quant à l'éclairage
et au chauffage de cette salle, particulièrement à l'occasion des frais
extraordinaires qu'entraîna la Psyché , qui était de Molière et de
Corneille, on lit ceci: « Chandelles, trente livres; concierge, à cause du feu,
trois livres. » C'étaient là les salles que « le grand règne » mettait à la
disposition de Molière. Ces encouragements aux lettres n'appauvrissaient pas
Louis XIV au point de le priver du plaisir de donner, par exemple, en une seule
fois, deux cent mille livres à Lavardin et deux cent mille livres à d'Épernon;
deux cent mille livres, plus le régiment de France, au comte de Médavid; quatre
cent mille livres à l'évêque de Noyon, parce que cet évêque était
Clermont-Tonnerre, qui est une maison qui a deux brevets de comte et pair de
France, un pour Clermont et un pour Tonnerre ; cinq cent mille livres au duc de
Vivonne, et sept cent mille livres au duc de Quintin-Lorges, plus huit cent
mille livres à Mgr Clément de Bavière, prince-évêque de Liège. Ajoutons qu'il
donna mille livres de pension à Molière. On trouve sur le registre de Lagrange,
au mois d'avril 1663, cette mention : « Vers le même temps, M. de Molière reçut
une pension du roi en qualité de bel esprit, et a été couché sur l'état pour la
somme de mille livres. » Plus tard, quand Molière fut mort, et enterré à
Saint-Joseph, « aide de la paroisse Saint-Eustache », le roi poussa la
protection jusqu'à permettre que sa tombe fût « élevée d'un pied hors de terre
».
Shakespeare, on vient de le voir, resta
longtemps sur le seuil du théâtre, dehors, dans la rue. Enfin il entra. Il passa
la porte et arriva à la coulisse. Il réussit à être call-boy , garçon
appeleur, moins élégamment, aboyeur. Vers 1586, Shakespeare aboyait chez Greene,
à Blackfriars. En 1587, il obtint de l'avancement ; dans la pièce intitulée :
le Géant Agrapardo, roi de Nubie, pire que son frère feu Angulafer ,
Shakespeare fut chargé d'apporter son turban au géant. Puis de comparse il
devint comédien, grâce à Burbage auquel, plus tard, dans un interligne de son
testament, il légua trente-six schellings pour avoir un anneau d'or. Il fut
l'ami de Condell et de Hemynge, ses camarades de son vivant, ses éditeurs après
sa mort. Il était beau ; il avait le front haut, la barbe brune, l'air doux, la
bouche aimable, l'oeil profond. Il lisait volontiers Montaigne, traduit par
Florio. Il fréquentait la taverne d'Apollon. Il y voyait et traitait
familièrement deux assidus de son théâtre, Decker, auteur du Guls Hornbook
, où un chapitre spécial est consacré à « la façon dont un homme du bel air doit
se comporter au spectacle », et le Dr Symon Forman qui a laissé un journal
manuscrit contenant des comptes rendus des premières représentations du
Marchand de Venise et du Conte d'hiver . Il rencontrait sir Walter
Raleigh au club de la Sirène. À peu près vers la même époque, Mathurin
Régnier rencontrait Philippe de Béthune à la Pomme de Pin . Les grands
seigneurs et les gentilshommes d'alors attachaient volontiers leurs noms a des
fondations de cabarets. A Paris, le vicomte de Montauban, qui était Créqui,
avait fondé le Tripot des onze mille diables ; à Madrid, le duc de Médina
Sidonia, l'amiral malheureux de l'Invincible Armada, avait fondé el
Puno-en-rostro et, à Londres, sir Walter Raleigh avait fondé la Sirène
. On était là ivrogne et bel esprit.
En 1589, pendant que Jacques VI d'Écosse, dans l'espoir du trône d'Angleterre,
rendait ses respects à Élisabeth, laquelle, deux ans auparavant, le 8 février
1587, avait coupé la tête à Marie Stuart, mère de ce Jacques, Shakespeare fit
son premier drame, Périclès . En 1591, pendant que le roi catholique
rêvait, sur le plan du marquis d'Astorga, une seconde Armada, plus heureuse que
la première en ce qu'elle ne fut jamais mise à flot, il fit Heni VI . En
1593, pendant que les jésuites obtenaient du pape la permission expresse de
faire peindre « les tourments et supplices de l'enfer » sur les murs de « la
chambre de méditation » du collège de Clermont, où l'on enfermait souvent un
pauvre adolescent qui devait, l'année d'après, rendre fameux le nom de Jean
Châtel, il fit la Sauvage apprivoisée . En 1594, pendant que, se
regardant de travers et prêts à en venir aux mains, le roi d'Espagne, la reine
d'Angleterre et même le roi de France disaient tous les trois : Ma bonne
ville de Paris , il continua et compléta Henri VI. En 1595, pendant
que Clément VIII, à Rome, frappait solennellement Henri IV de son bâton sur le
dos des cardinaux du Perron et d'Ossat, il fit Timon d'Athènes. En 1596,
l'année où Élisabeth publia un édit contre les longues pointes des rondaches, et
où Philippe Il chassa de sa présence une femme qui avait n en se mouchant, il
fit Macbeth. En 1597, pendant que ce même Philippe Il disait au duc
d'Albe: Vous mériteriez la hache, non parce que le duc d'Albe avait mis à
feu et à sang les Pays-Bas, mais parce qu'il était entré chez le roi sans se
faire annoncer, il fit Cymbeline et Richard III . En 1598, pendant
que le comte d'Essex ravageait l'Irlande ayant à son chapeau un gant de la
vierge-reine Élisabeth, il fit les Deux gentilshommes de Vérone, le Roi Jean,
Peines d'amour perdues, la Comédie d'erreurs, Tout est bien qui finit bien, le
Songe d'une nuit d'été et le Marchand de Venise . En 1599, pendant que le
conseil privé, à la demande de Sa Majesté, délibérait sur la proposition de
mettre à la question le Dr Hayward pour avoir volé des pensées à Tacite, il fit
Roméo et Juliette . En 1600, pendant que l'empereur Rodolphe faisait la
guerre à son frère révolté et ouvrait les quatre veines à son fils, assassin
d'une femme, il fit Comme il vous plaira, Henri IV, Henri V et
Beaucoup de bruit pour rien. En 1601, pendant que Bacon publiait l'éloge du
supplice du comte d'Essex, de même que Leibniz devait, quatre-vingts ans plus
tard, énumérer les bonnes raisons du meurtre de Monaldeschi, avec cette
différence pourtant que Monaldeschi n'était rien à Leibniz et que d'Essex était
le bienfaiteur de Bacon, il fit la Douzième nuit ou Ce que vous voudrez .
En 1602, pendant que, pour obéir au pape, le roi de France, qualifié renard
de Béarn par le cardinal neveu Aldobrandini, récitait son chapelet tous les
jours, les litanies le mercredi et le rosaire de la vierge Marie le samedi,
pendant que quinze cardinaux, assistés des chefs d'ordre, ouvraient à Rome le
débat sur le molinisme, et pendant que le Saint-Siège, à la demande de la
couronne d'Espagne, « sauvait la chrétienté et le monde » par l'institution de
la congrégation de Auxiliis , il fit Othello. En 1603, pendant que
la mort d'Élisabeth faisait dire à Henri IV : Elle était vierge comme le suis
catholique , il fit Hamlet . En 1604, pendant que Philippe III
achevait de perdre les Pays-Bas, il fit Jules César et Mesure pour
mesure . En 1606, dans le temps où Jacques Ier d'Angleterre, l'ancien
Jacques VI d'Écosse, écrivait contre Bellarmin le Tortura torti , et,
infidèle à Carr, commençait à regarder doucement Villiers, qui devait l'honorer
du titre de Votre Cochonnerie , il fit Coriolan . En 1607, pendant
que l'université d'York recevait le petit prince de Galles docteur, comme le
raconte le père de Saint-Romuald, avec toutes les cérémonies et fourrures
accoutumées , il fit le Roi Lear. En 1609, pendant que la
magistrature de France, donnant un blanc-seing pour l'échafaud, condamnait
d'avance et de confiance le prince de Condé « à la peine qu'il plairait à Sa
Majesté d'ordonner », il fit Troïlus et Cressida . En 1610, pendant que
Ravaillac assassinait Henri IV par le poignard et pendant que le parlement de
Paris assassinait Ravaillac par l'écartèlement, il fit Antoine et Cléopâtre
. En 1611, tandis que les Maures, expulsés par Philippe III, se traînaient hors
d'Espagne et agonisaient, il fit le Conte d'hiver, Henri VIII et la
Tempête.
Il écrivait sur des feuilles volantes, comme presque tous les poètes d'ailleurs.
Malherbe et Boileau sont à peu près les seuls qui aient écrit sur des cahiers.
Racan disait à Mlle de Gournay: « J'ai vu ce matin M. de Malherbe coudre
lui-même avec du gros fil gris une liasse blanche où il y aura bientôt des
sonnets. » Chaque drame de Shakespeare, composé pour les besoins de sa troupe,
était, selon toute apparence, appris et répété à la hâte par les acteurs sur
l'original même, qu'on ne prenait pas le temps de copier ; de là, pour lui comme
pour Molière, le dépècement et la perte des manuscrits. Peu ou point de
registres dans ces théâtres presque forains; aucune coïncidence entre la
représentation et l'impression des pièces; quelquefois même pas d'imprimeur, le
théâtre pour toute publication. Quand les pièces, par hasard, sont imprimées,
elles portent des titres qui déroutent. La deuxième partie de Henri VI
est intitulée: « La Première partie de la guerre entre York et Lancastre. » La
troisième partie est intitulée: « La Vraie tragédie de Richard, duc d'York. »
Tout ceci fait comprendre pourquoi il est resté tant d'obscurité sur les époques
ou Shakespeare composa ses drames, et pourquoi il est difficile d'en fixer les
dates avec précision. Les dates que nous venons d'indiquer, et qui sont groupées
ici pour la première fois, sont à peu près certaines ; cependant quelque doute
persiste sur les années ou furent non seulement écrits, mais même joués,
Timon d'Athènes, Cymbeline, Jules César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan et
Macbeth. Il y a çà et là des années stériles; d'autres sont d'une
fécondité qui semble excessive. C'est, par exemple, sur une simple note de
Meres, auteur du Trésor de l'esprit , qu'on est forcé d'attribuer à la
seule année 1598 la création de six pièces, les Deux gentilshommes de Vérone,
la Comédie d'erreurs, le Roi Jean, le Songe d'une nuit d'été, le Marchand de
Venise et Tout est bien qui finit bien, que Meres intitule Peines
d'amour gagnées . La date du Henri VI est fixée, pour la première
partie du moins, par une allusion que fait à ce drame Nashe dans Pierce
Pennilesse. L'année 1604 est indiquée pour Mesure pour mesure , en ce que
cette pièce y fut représentée le jour de la Saint-Étienne, dont Hemynge tint
note spéciale, et l'année 1611 pour Henri VIII, en ce que Henri VIII
fut joué lors de l'incendie du Globe. Des incidents de toute sorte, une brouille
avec les comédiens ses camarades, un caprice du lord-chambellan, forçaient
quelquefois Shakespeare à changer de théâtre. La Sauvage apprivoisée fut
jouée pour la première fois en 1593, au théâtre de Henslowe; la Douzième
nuit en 1601, à Middle Temple Hall ; Othello en 1602, au château de
Harefield. Le Roi Lear fut joué à Whitehall, aux fêtes de Noël 1607,
devant Jacques 1er. Burbage créa Lear. Lord Southampton, récemment élargi de la
Tour de Londres, assistait à cette représentation. Ce lord Southampton était
l'ancien habitué de Blackfriars, auquel Shakespeare, en 1589, avait dédié un
poème d'Adonis ; Adonis était alors à la mode; vingt-cinq ans après
Shakespeare, le cavalier Marini faisait un poème d'Adonis_ qu'il dédiait à
Louis XIII.
En 1597, Shakespeare avait perdu son
fils, qui a laissé pour trace unique sur la terre une ligne du registre
mortuaire de la paroisse de Stratford-sur-Avon: 1597. August. 17: Hamnet,
filius Wiliam Shakespeare . Le 6 septembre 1601, John Shakespeare, son père,
était mort. Il était devenu chef de sa troupe de comédiens. Jacques Ier lui
avait donné en 1607 l'exploitation de Blackfriars, puis le privilège du Globe.
En 1613, Madame Élisabeth, fille de Jacques, et l'Électeur palatin, roi de
Bohême, dont on voit la statue dans du lierre à l'angle d'une grosse tour de
Heidelberg, vinrent au Globe voir jouer la Tempête . Ces apparitions
royales ne le sauvaient pas de la censure du lord-chambellan. Un certain
interdit pesait sur ses pièces, dont la représentation était tolérée et
l'impression parfois défendue. Sur le tome second du registre du Stationer's
Hall, on peut lire encore aujourd'hui en marge du titre des trois pièces,
Comme il vous plaira, Henri V, Beaucoup de bruit pour rien, cette mention «
4 août, à suspendre ». Les motifs de ces interdictions échappent. Shakespeare
avait pu, par exemple, sans soulever de réclamation, mettre sur la scène son
ancienne aventure de braconnier et faire de sir Thomas Lucy un grotesque, le
juge Shallow, montrer au public Falstaff tuant le daim et rossant les gens de
Shallow, et pousser le portrait jusqu'à donner à Shallow le blason de sir Thomas
Lucy, audace aristophanesque d'un homme qui ne connaissait pas Aristophane.
Falstaff, sur les manuscrits de Shakespeare, était écrit Falstaffe .
Cependant quelque aisance lui était venue, comme plus tard à Molière. Vers la
fin du siècle, il était assez riche pour que le 8 octobre 1598 un nommé Ryc
Quiney lui demandât un secours dans une lettre dont la suscription porte À
mon aimable ami et compatriote William Shakespeare . Il refusa le secours, à
ce qu'il paraît, et renvoya la lettre, trouvée depuis dans les papiers de
Fletcher, et sur le revers de laquelle ce même Ryc Quiney avait écrit histrio!
mima ! Il aimait Stratford-sur-Avon où il était né, où son père était mort,
où son fils était enterré. Il y acheta ou y fit bâtir une maison qu'il baptisa
New Place. Nous disons acheta ou fit bâtir une maison, car il l'acheta selon
Whiterill, et la fit bâtir selon Forbes, et à ce sujet Forbes querelle Whiterill;
ces chicanes d'érudits sur des riens ne valent pas la peine d'être approfondies,
surtout quand on voit le père Hardouin, par exemple, bouleverser tout un passage
de Pline en remplaçant nos pridem par non pridem .
Shakespeare allait de temps en temps passer quelques jours à New Place. Dans ces
petits voyages il rencontrait à mi-chemin Oxford, et à Oxford l'hôtel de la
Couronne, et dans l'hôtel l'hôtesse, belle et intelligente créature, femme du
digne aubergiste Davenant. En 1606, Mme Davenant accoucha d'un garçon qu'on
nomma William, et en 1644 sir William Davenant, créé chevalier par Charles Ier,
écrivait à lord Rochester : Sachez ceci qui fait honneur à ma mère, je suis
le fils de Shakespeare ; se rattachant à Shakespeare de la même façon que de
nos jours M. Lucas-Montigny s'est rattaché à Mirabeau. Shakespeare avait marié
ses deux filles, Suzanne à un médecin, Judith à un marchand; Suzanne avait de
l'esprit, Judith ne savait ni lire ni écrire et signait d'une croix. En 1613, il
arriva que Shakespeare, étant allé à Stratford-sur-Avon, n'eut plus envie de
retourner à Londres. Peut-être était-il gêné. Il venait d'être contraint
d'emprunter sur sa maison. Le contrat hypothécaire qui constate cet emprunt, en
date du 11 mars 1613, et revêtu de la signature de Shakespeare, existait encore
au siècle dernier chez un procureur qui le donna à Garrick, lequel l'a perdu.
Garrick a perdu de même, c'est Mlle Violetti, sa femme, qui le raconte, le
manuscrit de Forbes, avec ses lettres en latin. A partir de 1613, Shakespeare
resta à sa maison de New Place, occupé de son jardin, oubliant ses drames, tout
à ses fleurs. Il planta dans ce jardin de New Place le premier mûrier qu'on ait
cultivé à Stratford, de même que la reine Élisabeth avait porté en 1561 les
premiers bas de soie qu'on ait vus en Angleterre. Le 25 mars 1616, se sentant
malade, il fit son testament. Son testament, dicté par lui, est écrit sur trois
pages; il signa sur les trois pages ; sa main tremblait ; sur la première page
il signa seulement son prénom WILLIAM, sur la seconde : WILM SHASPR, sur la
troisième: WILLIAM SHASP. Le 23 avril, il mourut. Il avait ce jour-là juste
cinquante-deux ans, étant né le 23 avril 1564. Ce même jour 23 avril 1616,
mourut Cervantes, génie de la même stature. Quand Shakespeare mourut, Milton
avait huit ans, Corneille avait dix ans, Charles Ier et Cromwell étaient deux
adolescents, l'un de seize, l'autre de dix-sept ans.
L'espace, le bleu, comme disent les Allemands, n'est certes pas interdit à
Shakespeare. La terre voit et parcourt le ciel; elle le connaît sous ses deux
aspects, obscurité et azur, doute et espérance. La vie va et vient dans la mort.
Toute la vie est un secret, une sorte de parenthèse énigmatique entre la
naissance et l'agonie, entre l'oeil qui s'ouvre et l'oeil qui se ferme. Ce
secret, Shakespeare en a l'inquiétude. Dans Shakespeare, les oiseaux chantent,
les buissons verdissent, les coeurs aiment, les âmes souffrent, le nuage erre,
il fait chaud, il fait froid, la nuit tombe, le temps passe, les forêts et les
foules parlent, le vaste songe éternel flotte. La sève et le sang, toutes les
formes du fait multiple, les actions et les idées, l'homme et l'humanité, les
vivants et la vie, les solitudes, les villes, les religions, les diamants, les
perles, les fumiers, les charniers, le flux et le reflux des êtres, le pas des
allants et venants, tout cela est sur Shakespeare et dans Shakespeare, et, ce
génie étant la terre, les morts en sortent. Certains côtés sinistres de
Shakespeare sont hantés par les spectres. Shakespeare est frère de Dante. L'un
complète l'autre. Dante incarne tout le surnaturalisme, Shakespeare incarne
toute la nature; et comme ces deux régions, nature et surnaturalisme, qui nous
apparaissent si diverses, sont dans l'absolu la même unité, Dante et
Shakespeare, si dissemblables pourtant, se mêlent par les bords et adhèrent par
le fond; il y a de l'homme dans Alighieri, et du fantôme dans Shakespeare. La
tête de mort passe des mains de Dante dans les mains de Shakespeare; Ugolin la
ronge, Hamlet la questionne. Peut-être même dégage-t-elle un sens plus profond
et un plus haut enseignement dans le second que dans le premier. Shakespeare la
secoue et en fait tomber des étoiles. L'île de Prospero, la forêt des Ardennes,
la bruyère d'Armuyr, la plate-forme d'Elseneur, ne sont pas moins éclairées que
les sept cercles de la spirale dantesque par la sombre réverbération des
hypothèses. Le que sais-je? demi-chimère, demi-vérité, s'ébauche là comme ici.
Shakespeare autant que Dante laisse entrevoir l'horizon crépusculaire de la
conjecture. Dans l'un comme dans l'autre il y a le possible, cette fenêtre du
rêve ouverte sur le réel. Quant au réel, nous y insistons, Shakespeare en
déborde; partout la chair vive; Shakespeare a l'émotion, l'instinct, le cri
vrai, l'accent juste, toute la multitude humaine avec sa rumeur. Sa poésie,
c'est lui, et en même temps, c'est vous. Comme Homère, Shakespeare est élément.
Les génies recommençants, c'est le nom qui leur convient, surgissent à toutes
les crises décisives de l'humanité; ils résument les phases et complètent les
révolutions. Homère marque en civilisation la fin de l'Asie et le commencement
de l'Europe; Shakespeare marque la fin du Moyen Age. Cette clôture du Moyen Âge,
Rabelais et Cervantes la font aussi; mais, étant uniquement railleurs, ils ne
donnent qu'un aspect partiel; l'esprit de Shakespeare est un total. Comme Homère
Shakespeare est un homme cyclique. Ces deux génies, Homère et Shakespeare,
ferment les deux premières portes de la barbarie, la porte antique et la porte
gothique. C'était là leur mission, ils l'ont accomplie: c'était là leur tâche,
ils l'ont faite. La troisième grande crise est la Révolution française; c'est la
troisième porte énorme de la barbarie, la porte monarchique, qui se ferme en ce
moment. Le XIXe siècle l'entend rouler sur ses gonds. De là, pour la poésie, le
drame et l'art, l'ère actuelle aussi indépendante de Shakespeare que d'Homère.
Shakespeare est, avant tout, une
imagination. Or, c'est là une vérité que nous avons indiquée déjà et que les
penseurs savent, l'imagination est profondeur. Aucune faculté de l'esprit ne
s'enfonce et ne creuse plus que l'imagination; c'est la grande plongeuse. La
science, arrivée aux derniers abîmes, la rencontre. Dans les sections coniques,
dans les logarithmes, dans le calcul différentiel et intégral, dans le calcul
des probabilités, dans le calcul infinitésimal, dans le calcul des ondes
sonores, dans l'application de l'algèbre à la géométrie, l'imagination est le
coefficient du calcul, et les mathématiques deviennent poésie. Je crois peu à la
science des savants bêtes...
La comédie éclate dans les larmes, le
sanglot naît du rire, les figures se mêlent et se heurtent, des formes massives,
presque des bêtes, passent lourdement, des larves, femmes peut-être, peut-être
fumée, ondoient; les âmes, libellules de l'ombre, mouches crépusculaires,
frissonnent dans tous ces roseaux noirs que nous appelons passions et
événements. A un pôle lady Macbeth, à l'autre Titama. Une pensée colossale et un
caprice immense.
Qu'est-ce que la Tempête, Troïlus et
Cressida , les Gentilshommes de Vérone, les Commères de Windsor, le Songe
d'été, le Conte d'hiver ? c'est la fantaisie, c'est l'arabesque. L'arabesque
dans l'art est le même phénomène que la végétation dans la nature. L'arabesque
pousse, croît, se noue, s'exfolie, se multiplie, verdit, fleurit, s'embranche à
tous les rêves. L'arabesque est incommensurable; il a une puissance inouïe
d'extension et d'agrandissement; il emplit des horizons et il en ouvre d'autres;
il intercepte les fonds lumineux par d'innombrables entre-croisements, et, si
vous mêlez à ce branchage la figure humaine, l'ensemble est vertigineux; c'est
un saisissement. On distingue à claire-voie, derrière l'arabesque, toute la
philosophie; la végétation vit, l'homme se panthéise, il se fait dans le fini
une combinaison d'infini, et, devant cette oeuvre où il y a de l'impossible et
du vrai, l'âme humaine frissonne d'une émotion obscure et suprême.
Du reste, il ne faut laisser envahir ni l'édifice par la végétation, ni le drame par l'arabesque.
Un des caractères du génie, c'est le
rapprochement singulier des facultés les plus lointaines. Dessiner un astragale
comme l'Arioste, puis creuser les âmes comme Pascal, c'est cela qui est le
poète. Le for intérieur de l'homme appartient à Shakespeare. Il vous en fait à
chaque instant la surprise. Il tire de la conscience tout l'imprévu qu'elle
contient. Peu de poètes le dépassent dans cette recherche psychique. Plusieurs
des particularités les plus étranges de l'âme humaine sont indiquées par lui. Il
fait savamment sentir la simplicité du fait métaphysique sous la complication du
fait dramatique. Ce qu'on ne s'avoue pas, la chose obscure qu'on commence par
craindre et qu'on finit par désirer, voilà le point de jonction et le surprenant
lieu de rencontre du coeur des vierges et du coeur des meurtriers, de l'âme de
Juliette et de l'âme de Macbeth; l'innocence a peur et appétit de l'amour comme
le scélérat de l'ambition; périlleux baisers donnés à la dérobée au fantôme, ici
radieux, là farouche.
À toutes ces profusions, analyse,
synthèse, création en chair et en os, rêverie, fantaisie, science, métaphysique,
ajoutez l'Histoire, ici l'histoire des historiens, là l'histoire du conte; des
spécimens de tout; du traître, depuis Macbeth, l'assassin de l'hôte, jusqu'à
Coriolan, l'assassin de la patrie; du despote, depuis le tyran cerveau, César,
jusqu'au tyran ventre Henri VIII; du carnassier, depuis le lion jusqu'à
l'usurier. On peut dire à Shylock: Bien mordu, juif! Et, au fond de ce drame
prodigieux, sur la bruyère déserte, au crépuscule, pour promettre aux meurtriers
des couronnes, se dressent trois silhouettes noires, où Hésiode peut-être, à
travers les siècles, reconnaît les Parques. Une force démesurée, un charme
exquis, la férocité épique, la pitié, la faculté créatrice, la gaieté, cette
haute gaieté inintelligible aux entendements étroits, le sarcasme, le puissant
coup de fouet aux méchants, la grandeur sidérale, la ténuité microscopique, une
poésie illimitée qui a un zénith et un nadir, l'ensemble vaste, le détail
profond, rien ne manque à cet esprit. On sent, en abordant l'oeuvre de cet
homme, le vent énorme qui viendrait de l'ouverture d'un monde. Le rayonnement du
génie dans tous les sens, c'est là Shakespeare.
Si jamais un homme a peu mérité la bonne note: Il est sobre , c'est, à
coup sûr, William Shakespeare. Shakespeare est un des plus mauvais sujets que
l'esthétique « sérieuse » ait jamais eu à régenter.
Shakespeare, c'est la fertilité, la
force, l'exubérance, la mamelle gonflée, la coupe écumante, la cuve à plein
bord, la sève par excès, la lave en torrent, les germes en tourbillons, la vaste
pluie de vie, tout par milliers, tout par millions, nulle réticence, nulle
ligature, nulle économie, la prodigalité insensée et tranquille du créateur. A
ceux qui tâtent le fond de leur poche, l'inépuisable semble en démence. A-t-il
bientôt fini? Jamais. Shakespeare est le semeur d'éblouissements. À chaque mot,
l'image; à chaque mot, le contraste; à chaque mot, le jour et la nuit...
Raffinement, excès d'esprit, afféterie,
gongorisme, c'est tout cela qu'on a jeté à la tête de Shakespeare. On déclare
que ce sont les défauts de la petitesse, et l'on se hâte de les reprocher au
colosse.
Mais aussi ce Shakespeare ne respecte
rien, il va devant lui, il essouffle qui veut le suivre, il enjambe les
convenances, il culbute Aristote; il fait des dégâts dans le jésuitisme, dans le
méthodisme, dans le purisme et dans le puritanisme; il met Loyola en désordre et
Wesley sens dessus dessous; il est vaillant, hardi, entreprenant, militant,
direct. Son écritoire fume comme un cratère. Il est toujours en travail, en
fonction, en verve, en train, en marche. Il a la plume au poing, la flamme au
front, le diable au corps. L'étalon abuse; il y a des passants mulets à qui
c'est désagréable. Etre fécond, c'est être agressif. Un poète comme Isaïe, comme
Juvénal, comme Shakespeare, est, en vérité, exorbitant. Que diable! on doit
faire un peu attention aux autres, un seul n'a pas droit à tout, la virilité
toujours, l'inspiration partout, autant de métaphores que la prairie, autant
d'antithèses que le chêne, autant de contrastes et de profondeurs que l'univers,
sans cesse la génération, l'éclosion, l'hymen, l'enfantement, l'ensemble vaste,
le détail exquis et robuste, la communication vivante, la fécondation, la
plénitude, la production, c'est trop; cela viole le droit des neutres.
Voilà trois siècles tout à l'heure que Shakespeare, ce poète en toute effervescence, est regardé par les critiques sobres avec cet air mécontent que de certains spectateurs privés doivent avoir dans le sérail.
Shakespeare n'a point de réserve, de
retenue, de frontière, de lacune. Ce qui lui manque, c'est le manque. Nulle
caisse d'épargne. Il ne fait pas carême. Il déborde, comme la végétation, comme
la germination, comme la lumière, comme la flamme. Ce qui ne l'empêche pas de
s'occuper de vous, spectateur ou lecteur, de vous faire de la morale, de vous
donner des conseils, et d'être votre ami, comme le premier bonhomme La Fontaine
venu, et de vous rendre de petits services. Vous pouvez vous chauffer les mains
à son incendie.
Othello, Roméo, Iago, Macbeth, Shylock,
Richard III, Jules César, Obéron, Puck, Ophélia, Desdemona, Juliette, Titania,
les hommes, les femmes, les sorcières, les fées, les âmes, Shakespeare est tout
grand ouvert, prenez, prenez, en voulez-vous encore? Voici Ariel, Parolles,
Macduff, Prospero, Viola, Miranda, Caliban, en voulez-vous encore? Voici
Jessica, Cordelia, Cressida, Portia, Brabantio, Polonius, Horatio, Mercutio,
Imogène, Pandarus de Troie, Bottom, Thésée. Ecce Deus , c'est le poète,
il s'offre, qui veut de moi? il se donne, il se répand, il se prodigue; il ne se
vide pas. Pourquoi? Il ne peut. L'épuisement lui est impossible, il y a en lui
du sans fond. Il se remplit et se dépense, puis recommence. C'est le panier
percé du génie.
En licence et audace de langage,
Shakespeare égale Rabelais, qu'un cygne dernièrement a traité de porc.
Comme tous les hauts esprits en pleine
orgie d'omnipotence, Shakespeare se verse toute la nature, la boit, et vous la
fait boire. Voltaire lui a reproché son ivrognerie, et a bien fait. Pourquoi
aussi, nous le répétons, pourquoi ce Shakespeare a-t-il un tel tempérament? Il
ne s'arrête pas, il ne se lasse pas, il est sans pitié pour les autres petits
estomacs qui sont candidats à l'académie. Cette gastrite, qu'on appelle « le bon
goût », il ne l'a pas. Il est puissant. Qu'est-ce que cette vaste chanson
immodérée qu'il chante dans les siècles, chanson de guerre, chanson à boire,
chanson d'amour, qui va du roi Lear à la reine Mab, et de Hamlet à Falstaff,
navrante parfois comme un sanglot, grande comme l'Iliade!
Sa poésie a le parfum âcre du miel fait
en vagabondage par l'abeille sans ruche. Ici la prose, là le vers; toutes les
formes, n'étant que des vases quelconques pour l'idée, lui conviennent. Cette
poésie se lamente et raille... Le drame de Shakespeare marche avec une sorte de
rythme éperdu il est si vaste qu'il chancelle; il a et donne le vertige; mais
rien n'est solide comme cette grandeur émue. Shakespeare, frissonnant, a en lui
les vents, les esprits, les philtres, les vibrations, les balancements des
souffles qui passent, l'obscure pénétration des effluves, la grande sève
inconnue. De là son trouble, au fond duquel est le calme. C'est ce trouble qui
manque à Goethe, loué à tort pour son impassibilité, qui est infériorité. Ce
trouble, tous les esprits du premier ordre l'ont. Ce trouble est dans Job, dans
Eschyle, dans Alighieri. Ce trouble, c'est l'humanité. Sur la terre, il faut que
le divin soit humain. il faut qu'il se propose à lui-même sa propre énigme et
qu'il s'en inquiète. L'inspiration étant prodige, une stupeur sacrée s'y mêle.
Une certaine majesté d'esprit ressemble aux solitudes et se complique
d'étonnement. Shakespeare, comme tous les grands poètes et comme toutes les
grandes choses, est plein d'un rêve. Sa propre végétation l'effare; sa propre
tempête l'épouvante.
Au-dessus de Shakespeare il n'y a
personne. Shakespeare a des égaux, mais n'a pas de supérieur. C'est un étrange
honneur pour une terre d'avoir porté cet homme. On peut dire à cette terre
alma parens . La ville natale de Shakespeare est une ville élue; une
éternelle lumière est sur ce berceau : Stratford-sur-Avon a une certitude que
n'ont point Smyrne, Rhodes, Colophon, Salamine, Chio, Argos et Athènes, les sept
villes qui se disputent la naissance d'Homère.
Shakespeare est un esprit humain; c'est
aussi un esprit anglais. Il est très anglais, trop anglais; il est anglais
jusqu'à amortir les rois horribles qu'il met en scène quand ce sont des rois
d'Angleterre, jusqu'à amoindrir Philippe Auguste devant Jean sans Terre, jusqu'à
faire exprès un bouc, Falstaff, pour le charger des méfaits princiers du jeune
Henri V, jusqu'à partager dans une certaine mesure les hypocrisies d'histoire
prétendue nationale. Enfin il est anglais jusqu'à essayer d'atténuer Henri VIII;
il est vrai que l'oeil fixe d'Élisabeth est sur lui. Mais en même temps,
insistons-y, car c'est par là qu'il est grand, oui, ce poète anglais est un
génie humain. L'art, comme la religion, a ses Ecce homo . Shakespeare est
un de ceux dont on peut dire cette grande parole : il est l'Homme.
Avoir enfanté Shakespeare, cela grandit
l'Angleterre.
La place de Shakespeare est parmi les plus sublimes dans cette élite de génies absolus qui, de temps en temps accrue d'un nouveau venu splendide, couronne la civilisation et éclaire de son rayonnement immense le genre humain. Shakespeare est légion. À lui seul il contrebalance notre beau XVIIe siècle français et presque le XVIIIe.
Shakespeare est un des poètes qui se défendent le plus contre le traducteur.
La vieille violence faite à Protée
symbolise l'effort des traducteurs. Saisir le génie, rude besogne. Shakespeare
résiste, il faut l'étreindre; Shakespeare échappe, il faut le poursuivre.
Il échappe par l'idée, il échappe par
l'expression. Rappelez-vous le unsex , cette lugubre déclaration de
neutralité d'un monstre entre le bien et le mal, cet écriteau posé sur une
conscience eunuque. Quelle intrépidité il faut pour reproduire nettement en
français certaines beautés insolentes de ce poète, par exemple le buttock of
the night , où l'on entrevoit les parties honteuses de l'ombre. D'autres
expressions semblent sans équivalents possibles; ainsi green girl , «
fille verte, » n'a aucun sens en français. On pourrait dire de certains mots
qu'ils sont imprenables. Shakespeare a un sunt lacrymoe rerum . Dans le
we have kissed away kingdoms and provinces , aussi bien que dans le
profond soupir de Virgile, l'indicible est dit. Cette gigantesque dépense
d'avenir faite dans un lit, ces provinces s'en allant en baisers, ces royaumes
possibles s'évanouissant sur les bouches jointes d'Antoine et de Cléopâtre, ces
empires dissous en caresses et ajoutant inexprimablement leur grandeur à la
volupté, néant comme eux, toutes ces sublimités sont dans ce mot kissed away
kingdoms .
Shakespeare échappe au traducteur par
le style, il échappe aussi par la langue. L'anglais se dérobe le plus qu'il peut
au français. Les deux idiomes sont composés en sens inverse. Leur pôle n'est pas
le même ; l'anglais est saxon, le français est latin. L'anglais actuel est
presque l'allemand du XVe siècle, à l'orthographe près. L'antipathie immémoriale
des deux idiomes a été telle qu'en 1095 les Normands déposèrent Wolstan, évêque
de Worcester, pour le seul crime d'être une vieille brute d'Anglais ne
sachant pas parler français...
Shakespeare résiste par le style;
Shakespeare résiste par la langue. Est-ce là tout? non. Il résiste par le sens
métaphysique; il résiste par le sens historique; il résiste par le sens
légendaire. Il a beaucoup d'ignorance, ceci est convenu ; mais ce qui est moins
connu, il a beaucoup de science. Parfois tel détail qui surprend, où l'on croit
voir sa grossièreté, atteste précisément sa particularité et sa finesse; très
souvent ce que les critiques négateurs dénoncent dans Shakespeare comme
l'invention ridicule d'un esprit sans culture et sans lettres, prouve, tout au
contraire, sa bonne information. Il est sagace et singulier dans l'histoire. Il
est on ne peut mieux renseigné dans la tradition et dans le conte. Quant à sa
philosophie, elle est étrange; elle tient de Montaigne par le doute, et
d'Ézéchiel par la vision...
Pour pénétrer la question
shakespearienne et, dans la mesure du possible, la résoudre, toute une
bibliothèque est nécessaire. Historiens à consulter, depuis Hérodote jusqu'à
Hume, poètes, depuis Chaucer jusqu'à Coleridge, critiques, éditeurs,
commentateurs, nouvelles, romans, chroniques, drames, comédies, ouvrages en
toutes langues, documents de toutes sortes, pièces justificatives de ce génie.
On l'a fort accusé; il importe d'examiner son dossier. Au British Museum, un
compartiment est exclusivement réservé aux ouvrages qui ont un rapport
quelconque avec Shakespeare. Ces ouvrages veulent être, les uns vérifiés, les
autres approfondis. Labeur âpre et sérieux, et plein de complications. Sans
compter les registres du Stationer's Hall, sans compter les registres de
Stratford, sans compter les archives de Bridgewater House, sans compter le
Journal de Symon Forman. Il n'est pas inutile de confronter les dires de tous
ceux qui ont essayé d'analyser Shakespeare, à commencer par Addison dans le
Spectateur , et à finir par Jaucourt dans l'Encyclopédie .
Shakespeare a été, en France, en Allemagne, en Angleterre, très souvent jugé,
très souvent condamné, très souvent exécuté; il faut savoir par qui et comment.
Où il s'inspire, ne le cherchez pas, c'est en lui-même; mais où il puise, tâchez
de le découvrir. Le vrai traducteur doit faire effort pour lire tout ce que
Shakespeare a lu. Il y a là pour le songeur des sources, et pour le piocheur des
trouvailles. Les lectures de Shakespeare étaient variées et profondes. Cet
inspiré était un étudiant.
Arriver à comprendre Shakespeare, telle
est la tâche. Toute cette érudition a ce but parvenir à un poète. C'est le
chemin de pierres de ce paradis.
Forgez-vous une clef de science pour ouvrir cette poésie.
Et de la sorte, vous saurez de qui est
contemporain le Thésée du Songe d'une nuit d'été ; vous saurez comment
les prodiges de la mort de César se répercutent dans Macbeth ; vous
saurez quelle quantité d'Oreste il y a dans Hamlet. Vous connaîtrez le vrai
Timon d'Athènes, le vrai Shylock, le vrai Falstaff.
Shakespeare était un puissant assimilateur. Il s'amalgamait le passé. Il
cherchait, puis trouvait; il trouvait, puis inventait; il inventait, puis
créait. Une insufflation sortait pour lui du lourd tas des chroniques. De ces
in-folio il dégageait des fantômes.
Fantômes éternels. Les uns terribles,
les autres adorables. Richard III, Gloucester, Jean sans Terre. Marguerite, lady
Macbeth, Regane et Goneril, Claudius, Lear, Roméo et Juliette, Jessica, Perdita,
Miranda, Pauline, Constance, Ophélia, Cordelia, tous ces monstres, toutes ces
fées. Les deux pôles du coeur humain et les deux extrémités de l'art représentés
par des figures à jamais vivantes d'une vie mystérieuse, impalpables comme le
nuage, immortelles comme le souffle. La difformité intérieure, Iago : la
difformité extérieure, Caliban : et près d'Iago le charme, Desdemona, et en
regard de Caliban la grâce, Titania.
Quand on a lu les innombrables livres
lus par Shakespeare, quand on a bu aux mêmes sources, quand on s'est imprégné de
tout ce dont il était pénétré, quand on s'est fait en soi un fac-similé du passé
tel qu'il le voyait, quand on a appris tout ce qu'il savait, moyen d'en venir à
rêver tout ce qu'il rêvait, quand on a digéré tous ces faits, toute cette
histoire, toutes ces fables, toute cette philosophie, quand on a gravi cet
escalier de volumes, on a pour récompense cette nuée d'ombres divines au-dessus
de sa tête.
Un jeune homme s'est dévoué à ce vaste
travail. À côté de cette première tâche, reproduire Shakespeare, il y en avait
une deuxième, le commenter. L'une, on vient de le voir, exige un poète, l'autre
un bénédictin. Ce traducteur a accepté l'une et l'autre. Parallèlement à la
traduction de chaque drame, il a placé, sous le titre d'introduction ,
une étude spéciale, où toutes les questions relatives au drame traduit sont
discutées et débattues, et où, pièce en mains, le pour et le contre est plaidé.
Ces trente-six introductions aux trente-six drames de Shakespeare, divisés en
quinze livres portant chacun un titre spécial, sont dans leur ensemble une
oeuvre considérable. Oeuvre de critique, oeuvre de philologie, oeuvre de
philosophie, oeuvre d'histoire, qui côtoie et corrobore la traduction; quant à
la traduction en elle-même, elle est fidèle, sincère, opiniâtre dans la
résolution d'obéir au texte; elle est modeste et fière; elle ne tâche pas d'être
supérieure à Shakespeare.
Le commentaire couche Shakespeare sur la table d'autopsie, la traduction le remet debout; et après l'avoir vu disséqué, nous le retrouvons en vie.
Pour ceux qui, dans Shakespeare,
veulent tout Shakespeare, cette traduction manquait. On l'a maintenant.
Désormais il n'y a plus de bibliothèque bien faite sans Shakespeare. Une
bibliothèque est aussi incomplète sans Shakespeare que sans Molière.
L'ouvrage a paru volume par volume et a
eu d'un bout à l'autre ce grand collaborateur, le succès.
Le peu que vaut notre approbation, nous
le donnons sans réserve à cette ouvrage, traduction au point de vue
philologique, création au point de vue critique et historique. C'est une oeuvre
de solitude. Ces oeuvres-là sont consciencieuses et saines. La vie sévère
conseille le travail austère. Le traducteur actuel sera, nous le croyons et
toute la haute critique de France, d'Angleterre et d'Allemagne l'a proclamé
déjà, le traducteur définitif. Première raison, il est exact; deuxième raison,
il est complet. Les difficultés que nous venons d'indiquer, et une foule
d'autres, il les a franchement abordées, et, selon nous, résolues. Faisant cette
tentative, il s'y est dépensé tout entier. Il a senti, en accomplissant cette
tâche, la religion de construire un monument. il y a consacré douze des plus
belles années de la vie. Nous trouvons bon qu'un jeune homme ait eu cette
gravité. La besogne était malaisée, presque effrayante ; recherches,
confrontations de textes, peines, labeurs sans relâche. Il a eu pendant douze
années la fièvre de cette grande audace et de cette grande responsabilité. Cela
est bien à lui d'avoir voulu cette oeuvre et de l'avoir terminée. Il a de cette
façon marqué sa reconnaissance envers deux nations, envers celle dont il est
l'hôte et envers celle dont il est le fils. Cette traduction de Shakespeare,
c'est, en quelque sorte, le portrait de l'Angleterre envoyé à la France. A une
époque où l'on sent approcher l'heure auguste de l'embrassement des peuples,
c'est presque un acte, et c'est plus qu'un fait littéraire, il y a quelque chose
de pieux et de touchant dans ce don qu'un Français offre à la patrie, d'où nous
sommes absents, lui et moi, par notre volonté et avec douleur.
HAUTEVILLE HOUSE, AVRIL 1865.