BUG-JARGAL
PRÉFACE DE L'ÉDITION ORIGINALE
L'épisode qu'on va lire, et dont le fond est emprunté à la révolte des esclaves
de Saint-Domingue en 1791, a un air de circonstance qui eût suffi pour empêcher
l'auteur de le publier. Cependant une ébauche de cet opuscule ayant été déjà
imprimée et distribuée à un nombre restreint d'exemplaires, en 1820, à une
époque où la politique du jour s'occupait fort peu d'Haïti, il est évident que
si le sujet qu'il traite a pris depuis un nouveau degré d'intérêt, ce n'est pas
la faute de l'auteur. Ce sont les événements qui se sont arrangés pour le livre,
et non le livre pour les événements.
Quoi qu'il en soit, l'auteur ne songeait pas à tirer cet ouvrage de l'espèce de
demi-jour où il était comme enseveli ; mais, averti qu'un libraire de la
capitale se proposait de réimprimer son esquisse anonyme, il a cru devoir
prévenir cette réimpression en mettant lui-même au jour son travail revu et en
quelque sorte refait, précaution qui épargne un ennui à son amour-propre
d'auteur, et au libraire susdit une mauvaise spéculation.
Plusieurs personnes distinguées qui, soit comme colons, soit comme
fonctionnaires, ont été mêlées aux troubles de Saint-Domingue, ayant appris la
prochaine publication de cet épisode. ont bien voulu communiquer spontanément à
l'auteur des matériaux d'autant plus précieux qu'ils sont presque tous inédits,
l'auteur leur en témoigne ici sa vive reconnaissance. Ces documents lui ont été
singulièrement utiles pour rectifier ce que le récit du capitaine d'Auverney
présentait d'incomplet sous le rapport de la couleur locale, et d'incertain
relativement à la vérité historique.
Enfin, il doit encore prévenir les lecteurs que l'histoire de Bug-Jargal n'est
qu'un fragment d'un ouvrage plus étendu, qui devait être composé avec le titre
de Contes sous la tente. L'auteur suppose que, pendant les guerres de la
révolution, plusieurs officiers français conviennent entre eux d'occuper chacun
à leur tour la longueur des nuits du bivouac par le récit de quelqu'une de leurs
aventures. L'épisode que l'on publie ici faisait partie de cette série de
narrations ; il peut en être détaché sans inconvénient ; et d'ailleurs l'ouvrage
dont il devrait faire partie n'est point fini, ne le sera jamais, et ne vaut pas
la peine de l'être.
Janvier 1826.
PREFACE DE 1832
En 1818, l'auteur de ce livre avait seize ans ; il paria qu'il écrirait un
volume en quinze jours. Il fit Bug-Jargal. Seize ans, c'est l'âge où l'on parie
pour tout et où l'on improvise sur tout.
Ce livre a donc été écrit deux ans avant Han d'Islande. Et quoique, sept ans
plus tard, en 1825, l'auteur l'ait remanié et récrit en grande partie, il n'en
est pas moins, et par le fond et par beaucoup de détails, le premier ouvrage de
l'auteur.
Il demande pardon à ses lecteurs de les entretenir de détails si peu importants
; mais il a cru que le petit nombre de personnes qui aiment à classer par rang
de taille et par ordre de naissance les oeuvres d'un poète, si obscur qu'il
soit, ne lui sauraient pas mauvais gré de leur donner l'âge de Bug-Jargal ; et,
quant à lui, comme ces voyageurs qui se retournent au milieu de leur chemin et
cherchent à découvrir encore dans les plis brumeux de l'horizon le lieu d'où ils
sont partis, il a voulu donner ici un souvenir à cette époque de sérénité,
d'audace et de confiance, où il abordait de front un si immense sujet, la
révolte des noirs de Saint-Domingue en 1791, lutte de géants, trois mondes
intéressés dans la question, l'Europe et l'Afrique pour combattants, l'Amérique
pour champ de bataille.
24 mars 1832.
Bug-Jargal
I
Quand vint le tour du capitaine Léopold d'Auverney, il ouvrit de grands yeux et
avoua à ces messieurs qu'il ne connaissait réellement aucun événement de sa vie
qui méritât de fixer leur attention.
Mais. capitaine. lui dit le lieutenant Henri, vous avez pourtant, dit-on, voyagé
et vu le monde. N'avez-vous pas visité les Antilles. l'Afrique et l'Italie,
l'Espagne ? Ah ! capitaine, votre chien boiteux !
D'Auverney tressaillit, laissa tomber son cigare, et se retourna brusquement
vers l'entrée de la tente, au moment ou un chien énorme accourait en boitant
vers lui.
Le chien écrasa en passant le cigare du capitaine ; le capitaine n'y fit nulle
attention.
Le chien lui lécha les pieds, le flatta avec sa queue, jappa, gambada de son
mieux, puis vint se coucher devant lui. Le capitaine, ému, oppressé, le
caressait machinalement de la main gauche, en détachant de l'autre la
mentonnière de son casque, et répétait de temps en temps : - Te voilà. Rask ! te
voilà ! -- Enfin il s'écria : - Mais qui donc t'a ramené?
-- Avec votre permission, mon capitaine...
Depuis quelques minutes, le sergent Thadée avait soulevé le rideau de la tente,
et se tenait debout, le bras droit enveloppé dans sa redingote, les larmes aux
yeux, et contemplant en silence le dénouement de l'odyssée. Il hasarda à la fin
ces paroles : Avec votre permission. mon capitaine... D'Auverney leva les yeux.
-- C'est toi, Thad ; et comment diable as-tu pu ?... Pauvre chien ! je le
croyais dans le camp anglais. Où donc l'as-tu trouvé ?
-- Dieu merci ! vous m'en voyez, mon capitaine, aussi joyeux que monsieur votre
neveu. quand vous lui faisiez décliner cornu, la corne ; cornu, de la corne...
-- Mais dis-moi donc où tu l'as trouvé ?
-- Je ne l'ai pas trouvé, mon capitaine, j'ai bien été le chercher.
Le capitaine se leva, et tendit la main au sergent ; mais la main du sergent
resta enveloppée dans sa redingote. Le capitaine n'y prit point garde.
-- C'est que, voyez-vous, mon capitaine, depuis que ce pauvre Rask s'est perdu,
je me suis bien aperçu, avec votre permission, s'il vous plaît, qu'il vous
manquait quelque chose. Pour tout vous dire, je crois que le soir où il ne vint
pas, comme à l'ordinaire, partager mon pain de munition, peu s'en fallut que le
deux Thad ne se prît à pleurer comme un enfant. Mais non, Dieu merci, je n'ai
pleuré que deux fois dans ma vie : la première, quand... le jour où... - Et le
sergent regardait son maître avec inquiétude. - La seconde, lorsqu'il prit
l'idée à ce drôle de Balthazar, caporal dans la septième demi-brigade, de me
faire éplucher une botte d'oignons.
-- Il me semble, Thadée, s'écria en riant Henri, que vous ne dites pas à quelle
occasion vous pleurâtes pour la première fois.
-- C'est sans doute, mon vieux, quand tu reçus l'accolade de La Tour d'Auvergne,
premier grenadier de France ? demanda avec affection le capitaine, continuant à
caresser le chien.
-- Non, mon capitaine ; si le sergent Thadée a pu pleurer, ce n'a pu être, et
vous en conviendrez, que le jour où il a crié feu sur Bug-Jargal, autrement dit
Pierrot.
Un nuage se répandit sur tous les traits de d'Auverney. Il s'approcha vivement
du sergent, et voulut lui serrer la main ; mais malgré un tel excès d'honneur,
le vieux Thadée la retint sous sa capote.
-- Oui, mon capitaine, continua Thadée, en reculant de quelques pas, tandis que
d'Auverney fixait sur lui des regards plans d'une expression pénible ; oui. j'ai
pleuré cette fois-là ; aussi, vraiment, il le méritait bien ! Il était noir,
cela est vrai mais la poudre à canon est noire aussi, et.., et...
Le bon sergent aurait bien voulu achever honorablement sa bizarre comparaison.
Il y avait peut-être quelque chose dans ce rapprochement qui plaisait à sa
pensée ; mais il essaya inutilement de l'exprimer ; et après avoir plusieurs
fois attaqué, pour ainsi dire, son idée dans tous les sens, comme un général
d'armée qui échoue contre une place forte, il en leva brusquement le siège, et
poursuivit sans prendre garde au sourire des jeunes officiers qui l'écoutaient :
-- Dites, mon capitaine, vous souvient-il de ce pauvre nègre ; quand il arriva
tout essoufflé, à l'instant même où ses dix camarades étaient là ? Vraiment, il
avait bien fallu les lier. - C'était moi qui commandais. Et quand il les détacha
lui- même pour reprendre leur place, quoiqu'ils ne le voulussent pas. Mais il
fut inflexible. Oh ! quel homme ! c'était un vrai Gibraltar. Et puis, dites, mon
capitaine ? quand il se tenait là, droit comme s'il allait entrer en danse, et
son chien, le même Rask qui est ici, qui comprit ce qu'on allait lui faire, et
qui me sauta à la gorge...
-- Ordinairement. Thad, interrompit le capitaine, tu ne laissais point passer
cet endroit de ton récit sans faire quelques caresses à Rask ; vois comme il te
regarde.
-- Vous avez raison, dit Thadée avec embarras ; il me regarde, ce pauvre Rask ;
mais... la vieille Malagrida m'a dit que caresser de la main gauche porte
malheur.
-- Et pourquoi pas la main droite?, demanda d'Auverney avec surprise, et
remarquant pour la première fois la main enveloppée dans la redingote, et la
pâleur répandue sur le visage de Thad.
Le trouble du sergent parut redoubler.
-- Avec votre permission, mon capitaine, c'est que... vous avez déjà un chien
boiteux, je crains que vous ne finissiez par avoir aussi un sergent manchot.
Le capitaine s'élança de son siège.
-- Comment ? quoi ? que dis-tu, mon vieux Thadée ? manchot ! - Voyons ton bras.
Manchot, grand Dieu !
D'Auverney tremblait ; le sergent déroula lentement son manteau, et offrit aux
yeux de son chef son bras enveloppé d'un mouchoir ensanglanté.
-- Hé ! mon Dieu ! murmura le capitaine en soulevant le linge avec précaution.
Mais dis-moi donc, mon ancien ?...
-- Oh ! la chose est toute simple. Je vous ai dit que j'avais remarqué votre
chagrin depuis que ces maudits Anglais nous avaient enlevé votre beau chien, ce
pauvre Rask, le dogue de Bug... Il suffit. Je résolus aujourd'hui de le ramener,
dût-il m'en coûter la vie, afin de souper ce soir de bon appétit. C'est
pourquoi. après avoir recommandé à Mathelet, votre soldat, de bien brosser votre
grand uniforme, parce que c'est demain jour de bataille. Je me suis esquivé tout
doucement du camp, armé seulement de mon sabre ; et j'ai pris à travers les
haies pour être plus tôt au camp des Anglais. Je n'étais pas encore aux premiers
retranchements quand, avec votre permission, mon capitaine, dans un petit bois
sur la gauche, j'ai vu un grand attroupement de soldats rouges. Je me suis
avancé pour flairer ce que c'était, et, comme ils ne prenaient pas garde à moi,
j'ai aperçu au milieu d'eux Rask attaché à un arbre, tandis que deux milords,
nus jusqu'ici comme des païens, ce donnaient sur les os de grands coups de poing
qui faisaient autant de bruit que la grosse caisse d'une demi-brigade. C'étaient
deux particuliers anglais, s'il vous plaît, qui se battaient en duel pour votre
chien. Mais voilà Rask qui me voit, et qui donne un tel coup de collier que la
corde casse, et que le drôle est en un clin d'oeil sur mes trousses. Vous pensez
bien que toute l'autre bande ne reste pas en arrière. Je m'enfonce dans le bois.
Rask me suit. Plusieurs balles sifflent à mes oreilles. Rask aboyait ; mais
heureusement ils ne pouvaient l'entendre à cause de leurs cris de French dog!
French dog! comme si votre chien n'était pas un beau et bon chien de Saint-
Domingue. N'importe, je traverse le hallier, et j'étais près d'en sortir quand
deux rouges se présentent devant moi. Mon sabre me débarrasse de l'un, et
m'aurait sans doute délivré de l'autre. si son pistolet n'eût été chargé à
balle. Vous voyez mon bras droit. - N'importe ! French dog lui a sauté au cou,
comme une ancienne connaissance, et je vous réponds que l'embrassement a été
rude... l'Anglais est tombé étranglé. - Aussi pourquoi ce diable d'homme
s'acharnait- il après moi, comme un pauvre après un séminariste ! Enfin, Thad
est de retour au camp, et Rask aussi. Mon seul regret, c'est que le Bon Dieu
n'ait pas voulu m'envoyer plutôt cela à la bataille de demain. - Voilà !
Les traits du vieux sergent s'étaient rembrunis à l'idée de n'avoir point eu sa
blessure dans une bataille.
-- Thadée !... cria le capitaine d'un ton irrité. Puis il ajouta plus doucement
: - Comment es-tu fou à ce point de t'exposer ainsi. - pour un chien ?
-- Ce n'était pas pour un chien, mon capitaine, c'était pour Rask.
Le visage de d'Auverney se radoucit tout à fait. Le sergent continua :
-- Pour Rask, le dogue de Bug...
-- Assez ! assez ! mon vieux Thad. cria le capitaine en mettant la main sur ses
yeux. - Allons, ajouta-t-il après un court silence, appuie-toi sur moi, et viens
à l'ambulance.
Thadée obéit après une résistance respectueuse. Le chien qui, pendant cette
scène, avait à moitié rongé de joie la belle peau d'ours de son maître, se leva
et les suivit tous deux.
II
Cet épisode avait vivement excité l'attention et la curiosité des joyeux
conteurs. Le capitaine Léopold d'Auverney était un de ces hommes qui, sur
quelque échelon que le hasard de la nature et le mouvement de la société les
aient placés, inspirent toujours un certain respect mêlé d'intérêt Il n'avait
cependant peut-être rien de frappant au premier abord ; ses manières étaient
froides, son regard indifférent. Le soleil des tropiques, en brunissant son
visage, ne lui avait point donné cette vivacité de geste et de parole qui s'unit
chez les créoles à une nonchalance souvent pleine de grâce. D'Auverney parlait
peu, écoutait rarement, et se montrait sans cesse prêt à agir. Toujours le
premier à cheval et le dernier sous la tente, il semblait chercher dans les
fatigues corporelles une distraction à ses pensées. Ces pensées, qui avaient
gravé leur triste sévérité dans les rides précoces de son front, n'étaient pas
de celles dont on se débarrasse en les communiquant, ni de celles qui, dans une
conversation frivole, se mêlent volontiers aux idées d'autrui. Léopold d'Auverney,
dont les travaux de la guerre ne pouvaient rompre le corps, paraissait éprouver
une fatigue insupportable dans ce que nous appelons les luttes d'esprit. Il
fuyait les discussions comme il cherchait les batailles. Si quelquefois il se
laissait entraîner à un débat de paroles, il prononçait trois ou quatre mots
pleins de sens et de haute raison, puis, au moment de convaincre son adversaire,
il s'arrêtait tout court, en disant : A quoi bon ? et sortait pour demander au
commandant ce qu'on pourrait faire en attendant l'heure de la charge ou de
l'assaut.
Ses camarades excusaient ses habitudes froides, réservées et taciturnes, parce
qu'en toute occasion ils le trouvaient brave, bon et bienveillant. Il avait
sauvé la vie de plusieurs d'entre eux au risque de la sienne, et l'on savait que
s'il ouvrait rarement la bouche, sa bourse du moins n'était jamais fermée. On
l'aimait dans l'armée, et on lui pardonnait même de se faire en quelque sorte
vénérer.
Cependant il était jeune. On lui eût donné trente ans, et il était loin encore
de les avoir. Quoiqu'il combattit déjà depuis un certain temps dans les rangs
républicains, on ignorait ses aventures. Le seul être qui, avec Rask, pût lui
arracher quelque vive démonstration d'attachement, le bon vieux sergent Thadée,
qui était entré avec lui au corps, et ne le quittait pas, contait parfois
vaguement quelques circonstances de sa vie. On savait que d'Auverney avait
éprouvé de grands malheurs en Amérique ; que, s'étant marié à Saint-Domingue, il
avait perdu sa femme et toute sa famille au milieu des massacres qui avaient
marqué l'invasion de la révolution dans cette magnifique colonie. A cette époque
de notre histoire, les infortunes de ce genre étaient si communes, qu'il s'était
formé pour elles une espèce de pitié générale dans laquelle chacun prenait et
apportait sa part. On plaignait donc le capitaine d'Auverney, moins pour les
pertes qu'il avait souffertes que pour sa manière de les souffrir. C'est qu'en
effet, à travers son indifférence glaciale, on voyait quelquefois les
tressaillements d'une plaie incurable et intérieure.
Dès qu'une bataille commençait, son front redevenait serein. Il se montrait
intrépide dans l'action comme s'il eût cherché à devenir général, et modeste
après la victoire comme s'il n'eût voulu être que simple soldat. Ses camarades,
en lui voyant ce dédain des honneurs et des grades ne comprenaient pas pourquoi,
avant le combat il paraissait espérer quelque chose, et ne devinaient point que
d'Auverney, de toutes les chances de la guerre, ne désirait que la mort.
Les représentants du peuple en mission à l'armée le nommèrent un jour chef de
brigade sur le champ de bataille ; il refusa, parce qu'en ce séparant de la
compagnie il aurait fallu quitter le sergent Thadée. Quelques jours après, il
s'offrit pour conduire une expédition hasardeuse, et en revint, contre l'attente
générale et contre son espérance. On l'entendit alors regretter le grade qu'il
avait refusé : - Car, disait-il, puisque le canon ennemi m'épargne toujours, la
guillotine, qui frappe tous ceux qui s'élèvent aurait peut-être voulu de moi.
III
Tel était l'homme sur le compte duquel s'engagea la conversation suivante quand
il fut sorti de la tente.
-- Je parierais, s'écria le lieutenant Henri en essuyant sa botte rouge, sur
laquelle le chien avait laissé en passant une large tache de boue, je parierais
que le capitaine ne donnerait pas la patte cassée de son chien pour ces dix
paniers de madère que nous entrevîmes l'autre jour dans le grand fourgon du
général.
-- Chut ! chut ! dit gaiement l'aide de camp Paschal, ce serait un mauvais
marché. Les paniers sont à présent vides, j'en sais quelque chose ; et,
ajouta-t-il d'un air sérieux, trente bouteilles décachetées ne valent
certainement pas, vous en conviendrez, lieutenant, la patte de ce pauvre chien,
patte dont on pourrait, après tout, faire une poignée de sonnette.
L'assemblée se mit à rire du ton grave dont l'aide de camp prononçait ces
dernières paroles. Le jeune officier des hussards basques, Alfred, qui seul
n'avait pas ri, prit un air mécontent.
-- Je ne vois pas, messieurs, ce qui peut prêter à la raillerie dans ce qui
vient de se passer. Ce chien et ce sergent, que j'ai toujours vus auprès de d'Auverney
depuis que je le connais, me semblent plutôt susceptibles de faire naître
quelque intérêt. Enfin, cette scène...
Paschal, piqué et du mécontentement d'Alfred et de la bonne humeur des autres,
l'interrompit.
-- Cette scène est très sentimentale. Comment donc ! un chien retrouvé et un
bras cassé !
-- Capitaine Paschal, vous avez tort, dit Henri en jetant hors de la tente la
bouteille qu'il venait de vider, ce Bug, autrement dit Pierrot. pique
singulièrement ma curiosité.
Paschal, prêt à se fâcher, s'apaisa en remarquant que son verre, qu'il croyait
vide, était plein. D'Auverney rentra ; il alla se rasseoir à sa place sans
prononcer une parole. Son air était pensif, mais son visage était plus calme. Il
paraissait si préoccupé, qu'il n'entendait rien de ce qui se disait autour de
lui. Rask, qui l'avait suivi, se coucha à ses pieds en le regardant d'un air
inquiet.
-- Votre verre, capitaine d'Auverney. Goûtez de celui-ci.
-- Oh! grâce à Dieu, dit le capitaine, croyant répondre à la question de Paschal,
la blessure n'est pas dangereuse, le bras n'est pas cassé.
Le respect involontaire que le capitaine inspirait à tous ses compagnons d'armes
contint seul l'éclat de rire prêt à éclore sur les lèvres de Henri.
-- Puisque vous n'êtes plus aussi inquiet de Thadée, dit-il, et que nous sommes
convenus de raconter chacun une de nos aventures pour abréger cette nuit de
bivouac, j'espère, mon cher ami, que vous voudrez bien remplir votre engagement,
en nous disant l'histoire de votre chien boiteux et de Bug... je ne sais
comment, autrement dit Pierrot, ce vrai Gibraltar !
A cette question, faite d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, d'Auverney
n'aurait rien répondu, si tous n'eussent joint leurs instances à celles du
lieutenant.
Il céda enfin à leurs prières.
-- Je vais vous satisfaire, messieurs ; mais n'attendez que le récit d'une
anecdote toute simple, dans laquelle je ne joue qu'un rôle très secondaire. Si
l'attachement qui existe entre Thadée, Rask et moi vous a fait espérer quelque
chose d'extraordinaire, je vous préviens que vous vous trompez. Je commence.
Alors il se fit un grand silence. Paschal vida d'un trait sa gourde
d'eau-de-vie, et Henri s'enveloppa de la peau d'ours à demi rongée, pour se
garantir du frais de la nuit, tandis qu'Alfred achevait de fredonner l'air
galicien de mata-perros.
D'Auverney resta un moment rêveur, comme pour rappeler à son souvenir des
événements depuis longtemps remplacés par d'autres ; enfin il prit la parole,
lentement, presque à voix basse et avec des pauses fréquentes.
IV
Quoique né en France, j'ai été envoyé de bonne heure à Saint-Domingue, chez un
de mes oncles, colon très riche, dont je devais épouser la fille.
Les habitations de mon oncle étaient voisines du fort Galifet, et ses
plantations occupaient la majeure partie des plaines de l'Acul.
Cette malheureuse position, dont le détail vous semble sans doute offrir peu
d'intérêt, a été l'une des premières causes des désastres et de la ruine totale
de ma famille.
Huit cents nègres cultivaient les immenses domaines de mon oncle. Je vous
avouerai que la triste condition des esclaves était encore aggravée par
l'insensibilité de leur maître. Mon oncle était du nombre, heureusement assez
restreint, de ces planteurs dont une longue habitude de despotisme absolu avait
endurci le coeur. Accoutumé à se voir obéi au premier coup d'oeil, la moindre
hésitation de la part d'un esclave était punie des plus mauvais traitements, et
souvent l'intercession de ses enfants ne servait qu'à accroître sa colère. Nous
étions donc le plus souvent obligés de nous borner à soulager en secret des maux
que nous ne pouvions prévenir.
-- Comment ! mais voilà des phrases ! dit Henri à demi-voix, en se penchant vers
son voisin. Allons, j'espère que le capitaine ne laissera point passer les
malheurs des ci-devant noirs sans quelque petite dissertation sur les devoirs
qu'impose l'humanité, et caetera. On n'en eût pas été quitte à moins au club
Massiac.
[ Nos lecteurs ont sans doute oublié que le club Massiac, dont parle le
lieutenant Henri, était une association de négrophiles. Ce club, formé à Paris
au commencement de la révolution, avait provoqué la plupart des insurrections
qui éclatèrent alors dans les colonies.
On pourra s'étonner aussi de la légèreté un peu hardie avec laquelle le jeune
lieutenant raille des philanthropes qui régnaient encore à cette époque par la
grâce du bourreau. Mais, il faut se rappeler qu'avant, pendant et après la
Terreur, la liberté de penser et de parler s'était réfugiée dans les camps. Ce
noble privilège coûtait de temps en temps la tête à un général ; mais il absout
de tout reproche la gloire si éclatante de ces soldats que les dénonciateurs de
la Convention appelaient « les messieurs de l'armée du Rhin ».]
-- Je vous remercie, Henri, de m'épargner un ridicule, dit froidement d'Auverney,
qui l'avait entendu.
Il poursuivit.
-- Entre tous ces esclaves, un seul avait trouvé grâce devant mon oncle. C'était
un nain espagnol, griffe
[ Une explication précise sera peut-être nécessaire à l'intelligence de ce mot.
M. Moreau de Saint-Méry, en développant le système de Franklin, a classé dans
des espèces génériques les différentes teintes que présentent les mélanges de la
population de couleur.
Il suppose que l'homme forme un tout de cent vingt-huit parties, blanches chez
les blancs, et noires chez les noirs. Partant de ce principe. il établit que
l'on est d'autant plus près ou plus loin de l'une ou de l'autre couleur, qu'on
se rapproche ou qu'on s'éloigne davantage du terme soixante-quatre, qui leur
sert de moyenne proportionnelle.
D'après ce système, tout homme qui n'a point huit parties de blanc est réputé
noir.
Marchant de cette couleur vers le blanc, on distingue neuf souches principales,
qui ont encore entre elles des variétés d'après le plus ou le moins de parties
qu'elles retiennent de l'une ou de l'autre couleur. Ces neuf espèces sont le
sacatra, le griffe, le marabout, le mulâtre, le quarteron, le métis, le mameluco,
le quarteronné, le sang-mêlé.
Le sang-mêlé, en continuant son union avec le blanc, finit en quelque sorte par
se confondre avec cette couleur. On assure pourtant qu'il conserve toujours sur
une certaine partie du corps la trace ineffaçable de son origine.
Le griffe est le résultat de cinq combinaisons, et peut avoir depuis
vingt-quatre jusqu'à trente-deux parties blanches et quatre-vingt-seize ou cent
quatre noires.]
de couleur, qui lui avait été donné comme un sapajou par lord Effingham,
gouverneur de la Jamaïque. Mon oncle, qui, ayant longtemps résidé au Brésil, y
avait contracté les habitudes du faste portugais, aimait à s'environner chez lui
d'un appareil qui répondît à sa richesse. De nombreux esclaves, dressés au
service comme des domestiques européens, donnaient à sa maison un éclat en
quelque sorte seigneurial. Pour que rien n'y manquât, il avait fait de l'esclave
de lord Effingham son fou, à l'imitation de ces anciens princes féodaux qui
avaient des bouffons dans leurs cours. Il faut dire que le choix était
singulièrement heureux, le griffe Habibrah (c'était son nom) était un de ces
êtres
dont la conformation physique est si étrange qu'ils paraîtraient des monstres,
s'ils ne faisaient rire. Ce nain hideux était gros, court, ventru, et se mouvait
avec une rapidité singulière sur deux jambes grêles et fluettes, qui, lorsqu'il
s'asseyait, se repliaient sous lui comme les bras d'une araignée. Sa tête
énorme. lourdement enfoncée entre ses épaules, hérissée d'une laine rousse et
crépue, était accompagnée de deux oreilles si larges, que ses camarades avaient
coutume de dire qu'Habibrah s'en servait pour essuyer ses yeux quand il
pleurait. Son visage était toujours une grimace, et n'était jamais la même ;
bizarre mobilité des traits, qui du moins donnait à sa laideur l'avantage de la
variété. Mon oncle l'aimait à cause de sa difformité rare et de sa gaieté
inaltérable. Habibrah était son favori. Tandis que les autres esclaves étaient
rudement accablés de travail, Habibrah n'avait d'autre soin que de porter
derrière le maître un large éventail de plumes d'oiseaux de paradis, pour
chasser les moustiques et les bigailles. Mon oncle le faisait manger à ses pieds
sur une natte de jonc, et lui donnait toujours sur sa propre assiette quelque
reste de son mets de prédilection. Aussi Habibrah se montrait-il reconnaissant
de tant de bontés ; il n'usait de ses privilèges de bouffon, de son droit de
tout faire et de tout dire, que pour divertir son maître par mille folles
paroles entremêlées de contorsions, et au moindre signe de mon oncle il
accourait avec l'agilité d'un singe et la soumission d'un chien.
Je n'aimais pas cet esclave. Il y avait quelque chose de trop rampant dans sa
servilité ; et si l'esclavage ne déshonore pas, la domesticité avilit.
J'éprouvais un sentiment de pitié bienveillante pour ces malheureux nègres que
je voyais travailler tout le jour sans que presque aucun vêtement cachât leur
chaîne ; mais ce baladin difforme, cet esclave fainéant, avec ses ridicules
habits bariolés de galons et semés de grelots, ne m'inspirait que du mépris.
D'ailleurs le nain n'usait pas en bon frère du crédit que ses bassesses lui
avaient donné sur le patron commun. Jamais il n'avait demandé une grâce à un
maître qui infligeait si souvent des châtiments ; et on l'entendit même un jour,
se croyant seul avec mon oncle, l'exhorter à redoubler de sévérité envers ces
infortunés camarades. Les autres esclaves cependant, qui auraient dû le voir
avec défiance et jalousie, ne paraissaient pas le haïr. Il leur inspirait une
sorte de crainte respectueuse qui ne ressemblait point à de l'amitié ; et quand
ils le voyaient passer au milieu de leurs cases avec son grand bonnet pointu
orné de sonnettes, sur lequel il avait tracé des figures bizarres en encre
rouge, ils se disaient entre eux à voix basse : C'est un obi [un sorcier] !
Ces détails, sur lesquels j'arrête en ce moment votre attention, messieurs,
m'occupaient fort peu alors. Tout entier aux pures émotions d'un amour que rien
ne semblait devoir traverser, d'un amour éprouvé et partagé depuis l'enfance par
la femme qui m'était destinée, je n'accordais que des regards fort distraits à
tout ce qui n'était pas Marie. Accoutumé dès l'âge le plus tendre à considérer
comme ma future épouse celle qui était déjà en quelque sorte ma soeur, il
s'était formé entre nous une tendresse dont on ne comprendrait pas encore la
nature, si je disais que notre amour était un mélange de dévouement fraternel,
d'exaltation passionnée et de confiance conjugale. Peu d'hommes ont coulé plus
heureusement que moi leurs premières années ; peu d'hommes ont senti leur âme
s'épanouir à la vie sous un plus beau ciel, dans un accord plus délicieux de
bonheur pour le présent et d'espérance pour l'avenir. Entouré presque en
naissant de tous les contentements de la richesse, de tous les privilèges du
rang dans un pays où la couleur suffisait pour le donner, passant mes journées
près de l'être qui avait tout mon amour, voyant cet amour favorisé de nos
parents, qui seuls auraient pu l'entraver, et tout cela dans l'âge où le sang
bouillonne, dans une contrée où l'été est éternel, où la nature est admirable ;
en fallait-il plus pour me donner une foi aveugle dans mon heureuse étoile ? En
faut-il plus pour me donner le droit de dire que peu d'hommes ont coulé plus
heureusement que moi leurs premières années ?
Le capitaine s'arrêta un moment, comme si la voix lui eût manqué pour ces
souvenirs de bonheur. Puis il poursuivit avec un accent profondément triste :
-- II est vrai que j'ai maintenant de plus le droit d'ajouter que nul ne coulera
plus déplorablement ses derniers jours.
Et comme s'il eût repris de la force dans le sentiment de son malheur, il
continua d'une voix assurée.
V
C'est au milieu de ces illusions et de ces espérances aveugles que j'atteignais
ma vingtième année. Elle devait être accomplie au mois d'août 1791, et mon oncle
avait fixé cette époque pour mon union avec Marie. Vous comprenez aisément que
la pensée d'un honneur si prochain absorbait toutes mes facultés, et combien
doit être vague le souvenir qui me reste des débats politiques dont à cette
époque la colonie était déjà agitée depuis deux ans. Je ne vous entretiendrai
donc ni du comte de Peinier, ni de M. de Blanchelande, ni de ce malheureux
colonel de Mauduit dont la fin fut si tragique.
Je ne vous peindrai point les rivalités de l'assemblée provinciale du nord, et
de cette assemblée coloniale qui prit le titre d'assemblée générale, trouvant
que le mot coloniale sentait l'esclavage. Ces misères, qui ont bouleversé alors
tous les esprits, n'offrent plus maintenant d'intérêt que par les désastres
qu'elles ont produits. Pour moi, dans cette jalousie mutuelle qui divisait le
Cap et le Port-au-Prince, si j'avais une opinion, ce devait être nécessairement
en faveur du Cap, dont nous habitions le territoire, et de l'assemblée
provinciale, dont mon oncle était membre.
Il m'arriva une seule fois de prendre une part un peu vive à un débat sur les
affaires du jour. C'était à l'occasion de ce désastreux décret du 15 mai 1791,
par lequel l'Assemblée nationale de France admettait les hommes de couleur
libres à l'égal partage des droits politiques avec les blancs. Dans un bal donné
à la ville du Cap par le gouverneur, plusieurs jeunes colons parlaient avec
véhémence sur cette loi, qui blessait si cruellement l'amour-propre, peut-être
fondé, des blancs. Je ne m'étais point encore mêlé à la conversation, lorsque je
vis s'approcher du groupe un riche planteur que les blancs admettaient
difficilement parmi eux, et dont la couleur équivoque faisait suspecter
l'origine. Je m'avançai brusquement vers cet homme en lui disant à voix haute :
- Passez outre, monsieur ; il se dit ici des choses désagréables pour vous, qui
avez du sang mêlé dans les veines. - Cette imputation l'irrita au point qu'il
m'appela en duel. Nous fûmes tous deux blessés. J'avais eu tort, je l'avoue, de
le provoquer ; mais il est probable que ce qu'on appelle le préjugé de la
couleur n'eût pas suffi seul pour m'y pousser ; cet homme avait depuis quelque
temps l'audace de lever les yeux jusqu'à ma cousine, et au moment où je
l'humiliai d'une manière si inattendue, il venait de danser avec elle.
Quoi qu'il en fût, je voyais s'avancer avec ivresse le moment où je posséderais
Marie, et je demeurais étranger à l'effervescence toujours croissante qui
faisait bouillonner toutes les têtes autour de moi.
Les yeux fixés sur mon bonheur qui s'approchait, je n'apercevais pas le nuage
effrayant qui déjà couvrait presque tous les points de notre horizon politique,
et qui devait, en éclatant, déraciner toutes les existences. Ce n'est pas que
les esprits même les plus prompts à s'alarmer, s'attendissent sérieusement dès
lors à la révolte des esclaves, on méprisait trop cette classe pour la craindre
; mais il existait seulement entre les blancs et les mulâtres libres assez de
haine pour que ce volcan si longtemps comprimé bouleversât toute la colonie au
moment redouté où il se déchirerait.
Dans les premiers jours de ce mois d'août, si ardemment appelé de tous mes
voeux, un incident étrange vint mêler une inquiétude imprévue à mes tranquilles
espérances.
VI
Mon oncle avait fait construire, sur les bords d'une jolie rivière qui baignait
ses plantations, un petit pavillon de branchages, entouré d'un massif d'arbres
épais, où Marie venait tous les jours respirer la douceur de ces brises de mer
qui, pendant les mois les plus brûlants de l'année, soufflent régulièrement à
Saint-Domingue, depuis le matin jusqu'au soir, et dont la fraîcheur augmente ou
diminue avec la chaleur même du jour.
J'avais soin d'orner moi-même tous les matins cette retraite des plus belles
fleurs que je pouvais cueillir.
Un jour Marie accourt à moi tout effrayée. Elle était entrée comme de coutume
dans son cabinet de verdure, et là elle avait vu, avec une surprise mêlée de
terreur, toutes les fleurs dont je l'avais tapissé le matin arrachées et foulées
aux pieds ; un bouquet de soucis sauvages fraîchement cueillis était déposé à la
place où elle avait coutume de s'asseoir. Elle n'était pas encore revenue de sa
stupeur, qu'elle avait entendu les sons d'une guitare sortir du milieu du
taillis même qui environnait le pavillon ; puis une voix, qui n'était pas la
mienne, avait commencé à chanter doucement une chanson qui lui avait paru
espagnole, et dans laquelle son trouble, et sans doute aussi quelque pudeur de
vierge, l'avaient empêchée de comprendre autre chose que son nom, fréquemment
répété. Alors elle avait eu recours à une fuite précipitée, à laquelle
heureusement il n'avait point été mis d'obstacle.
Ce récit me transporta d'indignation et de jalousie. Mes premières conjectures
s'arrêtèrent sur le sang-mêlé libre avec qui j'avais eu récemment une
altercation ; mais, dans la perplexité où j'étais jeté, je résolus de ne rien
faire légèrement. Je rassurai la pauvre Marie, et je me promis de veiller sans
relâche sur elle, jusqu'au moment prochain où il me serait permis de la protéger
encore de plus près.
Présumant bien que l'audacieux dont l'insolence avait si fort épouvanté Marie ne
se bornerait pas à cette première tentative pour lui faire connaître ce que je
devinais être son amour, je me mis dès le même soir en embuscade autour du corps
de bâtiment où reposait ma fiancée, après que tout le monde fut endormi dans la
plantation. Caché dans l'épaisseur des hautes cannes à sucre, armé de mon
poignard, j'attendais. Je n'attendis pas en vain. Vers le milieu de la nuit, un
prélude mélancolique et grave, s'élevant dans le silence à quelques pas de moi,
éveilla brusquement mon attention. Ce bruit fut pour moi comme une secousse ;
c'était une guitare ; c'était sous la fenêtre même de Marie ! Furieux,
brandissant mon poignard, je m'élançais vers le point d'où ces sons partaient,
brisant sous mes pas les tiges cassantes des cannes à sucre. Tout à coup je me
sentis saisir et renverser avec une force qui me parut prodigieuse ; mon
poignard me fut violemment arraché, et je le vis briller au-dessus de ma tête.
En même temps, deux yeux ardents étincelaient dans l'ombre tout près des miens,
et une double rangée de dents blanches, que j'entrevoyais dans les ténèbres,
s'ouvrait pour laisser passer ces mots, prononcés avec l'accent de la rage : Te
tengo ! te tengo ! [ Je te tiens ! je te tiens ! ]
Plus étonné encore qu'effrayé, je me débattais vainement contre mon formidable
adversaire, et déjà la pointe de l'acier se faisait jour à travers mes
vêtements, lorsque Marie, que la guitare et ce tumulte de pas et de paroles
avaient réveillée, parut subitement à sa fenêtre. Elle reconnut ma voix, vit
briller un poignard, et poussa un cri d'angoisse et de terreur. Ce cri déchirant
paralysa en quelque sorte la main de mon antagoniste victorieux ; il s'arrêta,
comme pétrifié par un enchantement ; promena encore quelques instants avec
indécision le poignard sur ma poitrine, puis le jetant tout à coup : - Non !
dit-il, cette fois en français, non ! elle pleurerait trop ! - En achevant ces
paroles bizarres, il disparut dans les touffes de roseaux ; et avant que je me
fusse relevé, meurtri par cette lutte inégale et singulière, nul bruit, nul
vestige ne restait de sa présence et de son passage.
Il me serait fort difficile de dire ce qui se passa en moi au moment où je
revins de ma première stupeur entre les bras de ma douce Marie, à laquelle
j'étais si étrangement conservé par celui-là même qui paraissait prétendre à me
la disputer. J'étais plus que jamais indigné contre ce rival inattendu, et
honteux de lui devoir la vie. - Au fond, me disait mon amour-propre, c'est à
Marie que je la dois, puisque c'est le son de sa voix qui a fait seul tomber le
poignard. - Cependant je ne pouvais me dissimuler qu'il y avait bien quelque
générosité dans le sentiment qui avait décidé mon rival inconnu à m'épargner.
Mais ce rival, quel était-il donc ? Je me confondais en soupçons, qui tous se
détruisaient les uns les autres. Ce ne pouvait être le planteur sang-mêlé, que
ma jalousie s'était d'abord désigné. Il était loin d'avoir cette force
extraordinaire, et d'ailleurs ce n'était point sa voix. L'individu avec qui
j'avais lutté m'avait paru nu jusqu'à la ceinture. Les esclaves seuls dans la
colonie étaient ainsi à demi vêtus. Mais ce ne pouvait être un esclave ; des
sentiments comme celui qui lui avait fait jeter le poignard ne me semblaient pas
pouvoir appartenir à un esclave ; et d'ailleurs tout en moi se refusait à la
révoltante supposition d'avoir un esclave pour rival. Quel était-il donc? Je
résolus d'attendre et d'épier.
VII
Marie avait éveillé la vieille nourrice qui lui tenait lieu de la mère qu'elle
avait perdue au berceau. Je passai le reste de la nuit auprès d'elle, et, dès
que le jour fut venu, nous informâmes mon oncle de ces inexplicables événements.
Sa surprise en fut extrême ; mais son orgueil, comme le mien, ne s'arrêta pas à
l'idée que l'amoureux inconnu de sa fille pouvait être un esclave. La nourrice
reçut ordre de ne plus quitter Marie ; et comme les séances de l'assemblée
provinciale, les soins que donnait aux principaux colons l'attitude de plus en
plus menaçante des affaires coloniales, et les travaux des plantations, ne
laissaient à mon oncle aucun loisir, il m'autorisa à accompagner sa fille dans
toutes ses promenades jusqu'au jour de mon mariage, qui était fixé au 22 août.
En même temps, présumant que le nouveau soupirant n'avait pu venir que du
dehors, il ordonna que l'enceinte de ses domaines fût désormais gardée nuit et
jour plus sévèrement que jamais.
Ces précautions prises, de concert avec mon oncle, je voulus tenter une épreuve.
J'allai au pavillon de la rivière, et, réparant le désordre de la veille, je lui
rendis la parure de fleurs dont j'avais coutume de l'embellir pour Marie.
Quand l'heure où elle s'y retirait habituellement fut venue. je m'armai de ma
carabine, chargée à balle, et je proposai à ma cousine de l'accompagner à son
pavillon. La vieille nourrice nous suivit.
Marie, à qui je n'avais point dit que j'avais fait disparaître les traces qui
l'avaient effrayée la veille, entra la première dans le cabinet de feuillage.
-- Vois, Léopold, me dit-elle, mon berceau est bien dans le même état de
désordre où je l'ai laissé hier ; voilà bien ton ouvrage gâté, tes fleurs
arrachées, flétries ; ce qui m'étonne, ajouta-t-elle en prenant un bouquet de
soucis sauvages, déposé sur le banc de gazon, ce qui m'étonne, c'est que ce
vilain bouquet ne se soit pas fané depuis hier. Vois, cher ami, il a l'air
d'être tout fraîchement cueilli.
J'étais immobile d'étonnement et de colère. En effet, mon ouvrage du matin même
était déjà détruit, et ces tristes fleurs, dont la fraîcheur étonnait ma pauvre
Marie, avaient repris insolemment la place des roses que j'avais semées.
-- Calme-toi, me dit Marie, qui vit mon agitation, calme-toi ; c'est une chose
passée, cet insolent n'y reviendra sans doute plus ; mettons tout cela sous nos
pieds, comme cet odieux bouquet.
Je me gardai bien de la détromper, de peur de l'alarmer ; et sans lui dire que
celui qui devait, selon elle, n'y plus revenir, était déjà revenu, je la laissai
fouler les soucis aux pieds, pleine d'une innocente indignation. Puis, espérant
que l'heure était venue de connaître mon mystérieux rival, je la fis asseoir en
silence entre sa nourrice et moi.
A peine avions-nous pris place, que Marie mit son doigt sur ma bouche ; quelques
sons. affaiblis par le vent et par le bruissement de l'eau, venaient de frapper
son oreille. J'écoutai ; c'était le même prélude triste et lent qui la nuit
précédente avait éveillé ma fureur. Je voulus m'élancer de mon siège, un geste
de Marie me retint.
-- Léopold, me dit-elle à voix basse, contiens-toi, il va peut-être chanter, et
sans doute ce qu'il dira nous apprendra qui il est.
En effet, une voix dont l'harmonie avait quelque chose de mâle et de plaintif à
la fois sortit un moment après du fond du bois, et mêla aux notes graves de la
guitare une romance espagnole, dont chaque parole retentit assez profondément
dans mon oreille pour que ma mémoire puisse encore aujourd'hui en retrouver
presque toutes les expressions.
« Pourquoi me fuis-tu, Maria ? [ On a jugé inutile de reproduire ici en entier
les paroles du chant espagnol : Porque me huyes, Maria ? etc ] pourquoi me
fuis-tu, jeune fille ? pourquoi cette terreur qui glace ton âme quand tu
m'entends ? Je suis en effet bien formidable ! je ne sais qu'aimer, souffrir et
chanter !
« Lorsque, à travers les tiges élancées des cocotiers de la rivière, je vois
glisser ta forme légère et pure, un éblouissement trouble ma vue, ô Maria ! et
je crois voir passer un esprit !
« Et si j'entends, ô Maria ! les accents enchantés qui s'échappent de ta bouche
comme une mélodie, il me semble que mon coeur vient palpiter dans mon oreille et
mêle un bourdonnement plaintif à ta voix harmonieuse.
« Hélas ! ta voix est plus douce pour moi que le chant même des jeunes oiseaux
qui battent de l'aile dans le ciel, et qui viennent du côté de ma patrie ;
« De ma patrie où j'étais roi, de ma patrie où j'étais libre !
« Libre et toi, jeune fille ! j'oublierais tout cela pour toi ; j'oublierais
tout, royaume, famille, devoirs, vengeance, oui, jusqu'à la vengeance ! quoique
le moment soit bientôt venu de cueillir ce fruit amer et délicieux, qui mûrit si
tard ! »
La voix avait chanté les stances précédentes avec des pauses fréquentes et
douloureuses ; mais en achevant ces derniers mots, elle avait pris un accent
terrible.
« O Maria ! tu ressembles au beau palmier, svelte et doucement balancé sur sa
tige, et tu te mires dans l'oeil de ton jeune amant, comme le palmier dans l'eau
transparente de la fontaine.
« Mais, ne le sais-tu pas ? il y a quelquefois au fond du désert un ouragan
jaloux du bonheur de la fontaine aimée ; il accourt, et l'air et le sable se
mêlent sous le vol de ses lourdes ailes ; il enveloppe l'arbre et la source d'un
tourbillon de feu ; et la fontaine se dessèche, et le palmier sent se crisper
sous l'haleine de mort le cercle vert de ses feuilles qui avait la majesté d'une
couronne et la grâce d'une chevelure.
« Tremble, ô blanche fille d'Hispaniola ! [ Nos lecteurs n'ignorent pas sans
doute que c'est le premier nom donné à Saint-Domingue par Christophe Colomb, à
l'époque de la découverte, en décembre 1492. ] tremble que tout ne soit bientôt
plus autour de toi qu'un ouragan et qu'un désert ! Alors tu regretteras l'amour
qui eût pu te conduire vers moi, comme le joyeux katha, l'oiseau de salut, guide
à travers les sables d'Afrique le voyageur à la citerne.
« Et pourquoi repousserais-tu mon amour, Maria ? Je suis roi, et mon front
s'élève au-dessus de tous les fronts humains. Tu es blanche, et je suis noir ;
mais le jour a besoin de s'unir à la nuit pour enfanter l'aurore et le couchant
qui sont plus beaux que lui ! »
VIII
Un long soupir, prolongé sur les cordes frémissantes de la guitare, accompagna
ces dernières paroles. J'étais hors de moi. « Roi ! noir ! esclave ! » Mille
idées incohérentes, éveillées par l'inexplicable chant que je venais d'entendre,
tourbillonnaient dans mon cerveau. Un violent besoin d'en finir avec l'être
inconnu qui osait ainsi associer le nom de Marie à des chants d'amour et de
menace s'empara de moi. Je saisis convulsivement ma carabine, et me précipitai
hors du pavillon. Marie, effrayée, tendait encore les bras pour me retenir, que
déjà je m'étais enfoncé dans le taillis du côté d'où la voix était venue. Je
fouillai le bois dans tous les sens, je plongeai le canon de mon mousqueton dans
l'épaisseur de toutes les broussailles, je fis le tour de tous les gros arbres,
je remuai toutes les hautes herbes. Rien ! rien, et toujours rien ! Cette
recherche inutile, jointe à d'inutiles réflexions sur la romance que je venais
d'entendre, mêla de la confusion à ma colère. Cet insolent rival échapperait
donc toujours à mon bras comme à mon esprit ! Je ne pourrais donc ni le deviner,
ni le rencontrer !
En ce moment, un bruit de sonnettes vint me distraire de ma rêverie. Je me
retournai. Le nain Habibrah était à côté de moi.
-- Bonjour, maître, me dit-il, et il s'inclina avec respect ; mais son louche
regard, obliquement relevé vers moi, paraissait remarquer avec une expression
indéfinissable de malice et de triomphe l'anxiété peinte sur mon front.
-- Parle ! lui criai-je brusquement, as-tu vu quelqu'un dans ce bois ?
-- Nul autre que vous, señor mio, me répondit-il avec tranquillité.
-- Est-ce que tu n'as pas entendu une voix ? repris-je.
L'esclave resta un moment comme cherchant ce qu'il pouvait me répondre. Je
bouillais.
-- Vite, lui dis-je, réponds vite, malheureux ! as-tu entendu ici une voix ?
Il fixa hardiment sur mes yeux ses deux yeux ronds comme ceux d'un chat-tigre.
-- Que querre decir usted ?[Que voulez-vous dire ? ] par une voix, maître ? Il y
a des voix partout et pour tout ; il y a la voix des oiseaux, il y a la voix de
l'eau, il y a la voix du vent dans les feuilles...
Je l'interrompis en le secouant rudement.
-- Misérable bouffon ! cesse de me prendre pour ton jouet, ou je te fais écouter
de près la voix qui sort d'un canon de carabine. Réponds en quatre mots. As-tu
entendu dans ce bois un homme qui chantait un air espagnol ?
-- Oui, señor, me répliqua-t-il sans paraître ému, et des paroles sur l'air...
Tenez, maître, je vais vous conter la chose. Je me promenais sur la lisière de
ce bosquet, en écoutant ce que les grelots d'argent de ma gorra [ Le petit
griffe espagnol désigne par ce mot son bonnet ] me disaient à l'oreille. Tout à
coup, le vent est venu joindre à ce concert quelque mots d'une langue que vous
appelez l'espagnol, la première que j'aie bégayée, lorsque mon âge se comptait
par mois et non par années, et que ma mère me suspendait sur son dos à des
bandelettes de laine rouge et jaune. J'aime cette langue ; elle me rappelle le
temps où je n'étais que petit et pas encore nain, qu'un enfant et pas encore un
fou ; je me suis rapproché de la voix, et j'ai entendu la fin de la chanson.
-- Eh bien, est-ce là tout ? repris-je impatienté.
-- Oui, maître hermoso, mais, si vous voulez, je vous dirai ce que c'est que
l'homme qui chantait.
Je crus que j'aillais embrasser le pauvre bouffon.
-- Oh ! parle, m'écriai-je, parle, voici ma bourse, Habibrah ! et dix bourses
meilleures sont à toi si tu me dit quel est cet homme.
Il prit la bourse, l'ouvrit, et sourit.
-- Diez bolsas meilleures que celle-ci! mais demonio ! cela ferait une pleine
fanega de bons écus à l'image del rey Luis quince, autant qu'il en aurait fallu
pour ensemencer le champ du magicien grenadin Altornino, lequel savait l'art d'y
faire pousser de buenos doblones ; mais, ne vous fâchez pas, jeune maître, je
viens au fait. Rappelez-vous, señor, les derniers mots de la chanson : « Tu es
blanche, et je suis noir ; mais le jour a besoin de s'unir à la nuit pour
enfanter l'aurore et le couchant, qui sont plus beaux que lui. » Or, si cette
chanson dit vrai, le griffe Habibrah, votre humble esclave, né d'une négresse et
d'un blanc, est plus beau que vous, si señorito de amor, je suis le produit de
l'union du jour et de la nuit, je suis l'aurore ou le couchant dont parle la
chanson espagnole, et vous n'êtes que le jour. Donc je suis plus beau que vous,
si usted quiere, plus beau qu'un blanc.
Le nain entremêlait cette divagation bizarre de longs éclats de rire. Je
l'interrompis encore.
-- Où donc en veux-tu venir avec tes extravagances ? Tout cela me dira-t-il ce
que c'est que l'homme qui chantait dans ce bois ?
-- Précisément, maître, repartit le bouffon avec un regard malicieux. Il est
évident que el hombre qui a pu chanter de telles extravagances, comme vous les
appelez, ne peut être et n'est qu'un fou pareil à moi ! J'ai gagné las diez
bolsas !
Ma main se levait pour châtier l'insolente plaisanterie de l'esclave émancipé,
lorsqu'un cri affreux retentit tout à coup dans le bosquet, du côté du pavillon
de la rivière. C'était la voix de Marie. - Je m'élance, je cours, je vole,
m'interrogeant d'avance avec terreur sur le nouveau malheur que je pouvais avoir
à redouter. J'arrive haletant au cabinet de verdure. Un spectacle effrayant m'y
attendait. Un crocodile monstrueux, dont le corps était à demi caché sous les
roseaux et les mangles de la rivière, avait passé sa tête énorme à travers l'une
des arcades de verdure qui soutenaient le toit du pavillon. Sa gueule
entrouverte et hideuse menaçait un jeune noir, d'une stature colossale, qui d'un
bras soutenait la jeune fille épouvantée, de l'autre plongeait hardiment le fer
d'une bisaiguë entre les mâchoires acérées du monstre. Le crocodile luttait
furieusement contre cette main audacieuse et puissante qui le tenait en respect.
Au moment où je me présentai devant le seuil du cabinet, Marie poussa un cri de
joie, s'arracha des bras du nègre, et vint tomber dans les miens en s'écriant :
-- Je suis sauvée !
A ce mouvement, à cette parole de Marie, le nègre se retourne brusquement,
croise ses bras sur sa poitrine gonflée, et, attachant sur ma fiancée un regard
douloureux, demeure immobile, sans paraître s'apercevoir que le crocodile est
là, près de lui, qu'il s'est débarrassé de la bisaiguë, et qu'il va le dévorer.
C'en était fait du courageux noir, si, déposant rapidement Marie sur les genoux
de sa nourrice, toujours assise sur un banc et plus morte que vive, je ne me
fusse approché du monstre, et je n'eusse déchargé à bout portant dans sa gueule
la charge de ma carabine. L'animal, foudroyé, ouvrit et ferma encore deux ou
trois fois sa gueule sanglante et ses yeux éteints, mais ce n'était plus qu'un
mouvement convulsif, et tout à coup il se renversa à grand bruit sur le dos en
roidissant ses deux pattes larges et écaillées. Il était mort.
Le nègre que je venais de sauver si heureusement détourna la tête, et vit les
derniers tressaillements du monstre ; alors il fixa ses yeux sur la terre, et
les relevant lentement vers Marie, qui était revenue achever de se rassurer sur
mon coeur, il me dit, et l'accent de sa voix exprimait plus que le désespoir, il
me dit :
-- Porque le has matado ? [Pourquoi l'as-tu tué ? ]
Puis il s'éloigna à grands pas sans attendre ma réponse, et rentra dans le
bosquet, où il disparut.
IX
Cette scène terrible, ce dénouement singulier, les émotions de tout genre qui
avaient précédé, accompagné et suivi mes vaines recherches dans le bois,
jetèrent un chaos dans ma tête. Marie était encore toute pensive de sa terreur,
et il s'écoula un temps assez long avant que nous puissions nous communiquer nos
pensées incohérentes autrement que par des regards et des serrements de main.
Enfin je rompis le silence.
-- Viens, dis-je à Marie, sortons d'ici ! ce lieu a quelque chose de funeste !
Elle se leva avec empressement, comme si elle n'eût attendu que ma permission,
appuya son bras sur le mien, et nous sortîmes.
Je lui demandai alors comment lui était advenu le secours miraculeux de ce noir
au moment du danger horrible qu'elle venait de courir, et si elle savait qui
était cet esclave, car le grossier caleçon qui voilait à peine sa nudité
montrait assez qu'il appartenait à la dernière classe des habitants de l'île.
- Cet homme, me dit Marie, est sans doute un des nègres de mon père, qui était à
travailler aux environs de la rivière à l'instant où l'apparition du crocodile
m'a fait pousser le cri qui t'a averti de mon péril. Tout ce que je puis te
dire, c'est qu'au moment même il s'est élancé hors du bois pour voler à mon
secours.
-- De quel côté est-il venu ? lui demandai-je.
-- Du côté opposé à celui d'où partait la voix l'instant d'auparavant, et par
lequel tu venais de pénétrer dans le bosquet.
Cet incident dérangea le rapprochement que mon esprit n'avait pu s'empêcher de
faire entre les mots espagnols que m'avait adressés le nègre en se retirant, et
la romance qu'avait chantée dans la même langue mon rival inconnu. D'autres
rapports d'ailleurs s'étaient déjà présentés à moi. Ce nègre, d'une taille
presque gigantesque, d'une force prodigieuse, pouvait bien être le rude
adversaire contre lequel j'avais lutté la nuit précédente. La circonstance de la
nudité devenait d'ailleurs un indice frappant. Le chanteur du bosquet avait dit
: - Je suis noir. - Similitude de plus. Il s'était déclaré roi, et celui-ci
n'était qu'un esclave, mais je me rappelais, non sans étonnement, l'air de
rudesse et de majesté empreint sur son visage au milieu des signes
caractéristiques de la race africaine, l'éclat de ses yeux, la blancheur de ses
dents sur le noir éclatant de sa peau, la largeur de son front, surprenante
surtout chez un nègre, le gonflement dédaigneux qui donnait à l'épaisseur de ses
lèvres et de ses narines quelque chose de si fier et de si puissant, la noblesse
de son port, la beauté de ses formes, qui, quoique maigries et dégradées par la
fatigue d'un travail journalier, avaient encore un développement pour ainsi dire
herculéen ; je me représentais dans son ensemble l'aspect imposant de cet
esclave, et je me disais qu'il aurait bien pu convenir à un roi. Alors,
calculant une foule d'autres incidents, mes conjectures s'arrêtaient avec un
frémissement de colère sur ce nègre insolent ; je voulais le faire rechercher et
châtier... Et puis toutes mes indécisions me revenaient. En réalité, où était le
fondement de tant de soupçons ? L'île de Saint-Domingue étant en grande partie
possédée par l'Espagne, il résultait de là que beaucoup de nègres, soit qu'ils
eussent primitivement appartenu à des colons de Santo-Domingo, soit qu'ils y
fussent nés, mêlaient la langue espagnole à leur jargon. Et parce que cet
esclave m'avait adressé quelques mots en espagnol, était-ce une raison pour le
supposer auteur d'une romance en cette langue, qui annonçait nécessairement un
degré de culture d'esprit selon mes idées tout à fait inconnu aux nègres ? Quant
à ce reproche singulier qu'il m'avait adressé d'avoir tué le crocodile, il
annonçait chez l'esclave un dégoût de la vie que sa position expliquait
d'elle-même, sans qu'il fût besoin, certes, d'avoir recours à l'hypothèse d'un
amour impossible pour la fille de son maître. Sa présence dans le bosquet du
pavillon pouvait bien n'être que fortuite ; sa force et sa taille étaient loin
de suffire pour constater son identité avec mon antagoniste nocturne. Etait-ce
sur d'aussi frêles indices que je pouvais charger d'une accusation terrible
devant mon oncle et livrer à la vengeance implacable de son orgueil un pauvre
esclave qui avait montré tant de courage pour secourir Marie ?
Au moment où ces idées se soulevaient contre ma colère, Marie la dissipa
entièrement en me disant avec sa douce voix :
-- Mon Léopold, nous devons de la reconnaissance à ce brave nègre ; sans lui,
j'étais perdue ! Tu serais arrivé trop tard.
Ce peu de mots eut un effet décisif. Il ne changea pas mon intention de faire
rechercher l'esclave qui avait sauvé Marie, mais il changea le but de cette
recherche. C'était pour une punition ; ce fut pour une récompense.
Mon oncle apprit de moi qu'il devait la vie de sa fille à l'un de ses esclaves,
et me promit sa liberté ; si je pouvais le retrouver dans la foule de ces
infortunés.
X
Jusqu'à ce jour, la disposition naturelle de mon esprit m'avait tenu éloigné des
plantations où les noirs travaillaient. Il m'était trop pénible de voir souffrir
des êtres que je ne pouvais soulager. Mais, dès le lendemain, mon oncle m'ayant
proposé de l'accompagner dans sa ronde de surveillance, j'acceptai avec
empressement, espérant rencontrer parmi les travailleurs le sauveur de ma
bien-aimée Marie.
J'eus lieu de voir dans cette promenade combien le regard d'un maître est
puissant sur des esclaves, mais en même temps combien cette puissance s'achète
cher. Les nègres, tremblants en présence de mon oncle, redoublaient, sur son
passage, d'efforts et d'activité ; mais qu'il y avait de haine dans cette
terreur ! Irascible par habitude, mon oncle était prêt à se fâcher de n'en avoir
pas sujet, quand son bouffon Habibrah, qui le suivait toujours, lui fit
remarquer tout à coup un noir qui, accablé de lassitude, s'était endormi sous un
bosquet de dattiers. Mon oncle court à ce malheureux, le réveille rudement, et
lui ordonne de se remettre à l'ouvrage. Le nègre, effrayé, se lève, et découvre
en se levant un jeune rosier du Bengale sur lequel il s'était couché par
mégarde, et que mon oncle se plaisait à élever. L'arbuste était perdu. Le
maître, déjà irrité de ce qu'il appelait la paresse de l'esclave, devient
furieux a cette vue. Hors de lui, il détache de sa ceinture le fouet armé de
lanières ferrées qu'il portait dans ses promenades, et lève le bras pour en
frapper le nègre tombé à genoux. Le fouet ne retomba pas. Je n'oublierai jamais
ce moment. Une main puissante arrêta subitement la main du colon. Un noir
(c'était celui-là même que je cherchais !) lui cria en français :
-- Punis-moi, car je viens de t'offenser ; mais ne fais rien à mon frère, qui
n'a touché qu'à ton rosier !
Cette intervention inattendue de l'homme à qui je devais le salut de Marie, son
geste, son regard, l'accent impérieux de sa voix, me frappèrent de stupeur. Mais
sa généreuse imprudence, loin de faire rougir mon oncle, n'avait fait que
redoubler la rage du maître et la détourner du patient à son défenseur. Mon
oncle, exaspéré, se dégagea des bras du grand nègre, en l'accablant de menaces,
et leva de nouveau son fouet pour l'en frapper à son tour. Cette fois le fouet
lui fut arraché de la main. Le noir en brisa le manche garni de clous comme on
brise une paille, et foula sous ses pieds ce honteux instrument de vengeance.
J'étais immobile de surprise, mon oncle de fureur ; c'était une chose inouïe
pour lui que de voir son autorité ainsi outragée. Ses yeux s'agitaient comme
prêts à sortir de leur orbite ; ses lèvres bleues tremblaient. L'esclave le
considéra un instant d'un air calme ; puis tout à coup, lui présentant avec
dignité une cognée qu'il tenait à la main :
-- Blanc, dit-il, si tu veux me frapper, prends au moins cette hache.
Mon oncle, qui ne se connaissait plus, aurait certainement exaucé son voeu, et
se précipitait sur la hache, quand j'intervins à mon tour. Je m'emparai
lestement de la cognée et je la jetai dans le puits d'une noria, qui était
voisine.
-- Que fais-tu ? me dit mon oncle avec emportement.
-- Je vous sauve, lui répondis-je, du malheur de frapper le défenseur de votre
fille. C'est à cet esclave que vous devez Marie ; c'est le nègre dont vous
m'avez promis la liberté.
Le moment était mal choisi pour invoquer cette promesse. Mes paroles
effleurèrent à peine l'esprit ulcéré du colon.
-- Sa liberté ! me répliqua-t-il d'un air sombre. Oui, il a mérité la fin de son
esclavage. Sa liberté ! nous verrons de quelle nature sera celle que lui
donneront les juges de la cour martiale.
Ces paroles sinistres me glacèrent. Marie et moi le suppliâmes inutilement. Le
nègre dont la négligence avait causé cette scène fut puni de la bastonnade, et
l'on plongea son défenseur dans les cachots du fort Galifet, comme coupable
d'avoir porté la main sur un blanc. De l'esclave au maître, c'était un crime
capital.
XI
Vous jugez, messieurs, à quel point toutes ces circonstances avaient dû éveiller
mon intérêt et ma curiosité. Je pris des renseignements sur le compte du
prisonnier. On me révéla des particularités singulières. On m'apprit que ses
compagnons semblaient avoir le plus profond respect pour ce jeune nègre. Esclave
comme eux, il lui suffisait d'un signe pour s'en faire obéir. Il n'était point
né dans les cases ; on ne lui connaissait ni père ni mère ; il y avait même peu
d'années, disait-on, qu'un vaisseau négrier l'avait jeté à Saint-Domingue. Cette
circonstance rendait plus remarquable encore l'empire qu'il exerçait sur tous
ses compagnons, sans même en excepter les noirs créoles, qui, vous ne l'ignorez
sans doute pas, messieurs, professaient ordinairement le plus profond mépris
pour les nègres congos ; expression impropre, et trop générale, par laquelle on
désignait dans la colonie tous les esclaves amenés d'Afrique.
Quoiqu'il parut absorbé dans une noire mélancolie, sa force extraordinaire,
jointe à une adresse merveilleuse, en faisait on sujet du plus grand prix pour
la culture des plantations. Il tournait plus vite et plus longtemps que ne
l'aurait fait le meilleur cheval les roues des norias. Il lui arrivait souvent
de faire en un jour l'ouvrage de dix de ses camarades pour les soustraire aux
châtiments réservés à la négligence ou à la fatigue. Aussi était-il adoré des
esclaves ; mais la vénération qu'ils lui portaient, toute différente de la
terreur superstitieuse dont ils environnaient le fou Habibrah, semblait avoir
aussi quelque cause cachée ; c'était une espèce de culte.
Ce qu'il y avait d'étrange, reprenait-on, c'était de le voir aussi doux, aussi
simple avec ses égaux, qui se faisaient gloire de lui obéir, que fier et hautain
vis-à-vis de nos commandeurs. Il est juste de dire que ces esclaves privilégiés,
anneaux intermédiaires qui liaient en quelque sorte la chaîne de la servitude à
celle du despotisme, joignant à la bassesse de leur condition l'insolence de
leur autorité, trouvaient un malin plaisir à l'accabler de travail et de
vexations.
Il parait néanmoins qu'ils ne pouvaient s'empêcher de respecter le sentiment de
fierté qui l'avait porté à outrager mon oncle. Aucun d'eux n'avait jamais osé
lui infliger de punitions humiliantes. S'il leur arrivait de l'y condamner,
vingt nègres se levaient pour les subir à sa place ; et lui, immobile, assistait
gravement à leur exécution, comme s'ils n'eussent fait que remplir un devoir.
Cet homme bizarre était connu dans les cases sous le nom de Pierrot.
XII
Tous ces détails exaltèrent ma jeune imagination. Marie, pleine de
reconnaissance et de compassion, applaudit à mon enthousiasme, et Pierrot
s'empara si vivement de notre intérêt, que je résolus de le voir et de le
servir. Je rêvais aux moyens de lui parler.
Quoique fort jeune, comme neveu de l'un des plus riches colons du Cap, j'étais
capitaine des milices de la paroisse de l'Acul. Le fort Galifet était confié à
leur garde, et à un détachement des dragons jaunes, dont le chef, qui était pour
l'ordinaire un sous-officier de cette compagnie, avait le commandement du fort.
Il se trouvait justement à cette époque que ce commandant était le frère d'un
pauvre colon auquel j'avais eu le bonheur de rendre de très grands services, et
qui m'était entièrement dévoué...
Ici tout l'auditoire interrompit d'Auverney en nommant Thadée.
-- Vous l'avez deviné, messieurs, reprit le capitaine. Vous comprenez sans peine
qu'il ne me fut pas difficile d'obtenir de lui l'entrée du cachot du nègre.
J'avais le droit de visiter le fort, comme capitaine des milices. Cependant,
pour ne pas inspirer de soupçons à mon oncle, dont la colère était encore toute
flagrante, j'eus soin de ne m'y rendre qu'à l'heure où il faisait sa méridienne.
Tous les soldats, excepté ceux de garde, étaient endormis. Guidé par Thadée,
j'arrivai à la porte du cachot ; Thadée l'ouvrit et se retira. J'entrai.
Le noir était assis, car il ne pouvait se tenir debout à cause de sa haute
taille. Il n'était pas seul ; un dogue énorme se leva en grondant et s'avança
vers moi. - Rask ! cria le noir. Le jeune dogue se tut, et revint se coucher aux
pieds de son maître, où il acheva de dévorer quelques misérables aliments.
J'étais en uniforme ; la lumière que répandait le soupirail dans cet étroit
cachot était si faible que Pierrot ne pouvait distinguer qui j'étais.
-- Je suis prêt, me dit-il d'un ton calme.
En achevant ces paroles, il se leva à demi.
-- Je suis prêt, répéta-t-il encore.
-- Je croyais, lui dis-je, surpris de la liberté de ses mouvements, je croyais
que vous aviez des fers.
L'émotion faisait trembler ma voix. Le prisonnier ne parut pas la reconnaître.
Il poussa du pied quelques débris qui retentirent.
-- Des fers ! je les ai brisés.
Il y avait dans l'accent dont il prononça ces dernières paroles quelque chose
qui semblait dire : Je ne suis pas fait pour porter des fers. Je repris :
-- L'on ne m'avait pas dit qu'on vous eût laissé un chien.
-- C'est moi qui l'ai fait entrer.
J'étais de plus en plus étonné. La porte du cachot était fermée en dehors d'un
triple verrou. Le soupirail avait à peine six pouces de largeur, et était garni
de deux barreaux de fer. Il paraît qu'il comprit le sens de mes réflexions ; il
se leva autant que la voûte trop basse le lui permettait, détacha sans effort
une pierre énorme placée au-dessous du soupirail, enleva les deux barreaux
scellés en dehors de cette pierre, et pratiqua ainsi une ouverture où deux
hommes auraient pu facilement passer. Cette ouverture donnait de plain-pied sur
le bois de bananiers et de cocotiers qui couvre le morne auquel le fort était
adossé.
Le chien, voyant l'issue ouverte, crut que son maître voulait qu'il sortit. Il
se dressa prêt à partir ; un geste du noir le renvoya à sa place.
La surprise me rendait muet ; tout à coup un rayon du jour éclaira vivement mon
visage. Le prisonnier se redressa comme s'il eût mis par mégarde le pied sur un
serpent, et son front heurta les pierres de la voûte. Un mélange indéfinissable
de mille sentiments opposés, une étrange expression de haine, de bienveillance
et d'étonnement douloureux, passa rapidement dans ses yeux. Mais, reprenant un
subit empire sur ses pensées, sa physionomie en moins d'un instant redevint
calme et froide ; et il fixa avec indifférence son regard sur le mien. Il me
regardait en face comme un inconnu.
-- Je puis encore vivre deux jours sans manger, dit-il.
Je fis un geste d'horreur ; je remarquai alors la maigreur de l'infortuné.
Il ajouta :
-- Mon chien ne peut manger que de ma main ; si je n'avais pu élargir le
soupirail, le pauvre Rask serait mort de faim. Il vaut mieux que ce soit moi que
lui, puisqu'il faut toujours que je meure.
-- Non, m'écriai-je, non, vous ne mourrez pas de faim !
Il ne me comprit pas.
-- Sans doute, reprit-il en souriant amèrement, j'aurais pu vivre encore deux
jours sans manger ; mais je suis prêt, monsieur l'officier ; aujourd'hui vaut
encore mieux que demain ; ne faites pas de mal à Rask.
Je sentis alors ce que voulait dire son je suis prêt. Accusé d'un crime qui
était puni de mort, il croyait que je venais pour le mener au supplice ; et cet
homme doué de forces colossales, quand tous les moyens de fuir lui étaient
ouverts, doux et tranquille, répétait à un enfant : Je suis prêt !
-- Ne faites pas de mal à Rask, répéta-t-il encore.
Je ne pus me contenir.
-- Quoi ! lui dis-je, non seulement vous me prenez pour votre bourreau, mais
encore vous doutez de mon humanité envers ce pauvre chien qui ne m'a rien fait !
Il s'attendrit, sa voix s'altéra.
-- Blanc, dit-il en me tendant la main, blanc, pardonne, j'aime mon chien ; et,
ajouta-t-il après un court silence, les tiens m'ont fait bien du mal.
Je l'embrassai, je lui serrai la main, je le détrompai.
-- Ne me connaissiez-vous pas ? lui dis-je.
-- Je savais que tu étais un blanc, et pour les blancs, quelque bons qu'ils
soient, un noir est si peu de chose ! D'ailleurs, j'ai aussi à me plaindre de
toi.
-- Et de quoi ? repris-je étonné.
-- Ne m'as-tu pas conservé deux fois la vie ?
Cette inculpation étrange me fit sourire. Il s'en aperçut, et poursuivit avec
amertume :
-- Oui, je devrais t'en vouloir. Tu m'as sauvé d'un crocodile et d'un colon ;
et, ce qui est pis encore, tu m'as enlevé le droit de te haïr. Je suis bien
malheureux !
La singularité de son langage et de ses idées ne me surprenait presque plus.
Elle était en harmonie avec lui-même.
-- Je vous dois bien plus que vous ne me devez, lui dis-je. Je vous dois la vie
de ma fiancée, de Marie.
Il éprouva comme une commotion électrique.
-- Maria! dit-il d'une voix étouffée ; et sa tête tomba sur ses mains, qui se
crispaient violemment, tandis que de pénibles soupirs soulevaient les larges
parois de sa poitrine.
J'avoue que mes soupçons assoupis se réveillèrent, mais sans colère et sans
jalousie. J'étais trop près du bonheur, et lui trop près de la mort, pour qu'un
pareil rival, s'il l'était en effet, pût exciter en moi d'autres sentiments que
la bienveillance et la pitié.
Il releva enfin sa tête.
-- Va ! me dit-il, ne me remercie pas !
Il ajouta, après une pause :
-- Je ne suis pourtant pas d'un rang inférieur au tien !
Cette parole paraissait révéler un ordre d'idées qui piquait vivement ma
curiosité ; je le pressai de me dire qui il était et ce qu'il avait souffert. Il
garda un sombre silence.
Ma démarche l'avait touché ; mes offres de service, mes prières parurent vaincre
son dégoût de la vie. Il sortit, et rapporta quelques bananes et une énorme noix
de coco. Puis il referma l'ouverture et se mit à manger. En causant avec lui, je
remarquai qu'il parlait avec facilité le français et l'espagnol, et que son
esprit ne paraissait pas dénué de culture ; il savait des romances espagnoles
qu'il chantait avec expression. Cet homme était si inexplicable, sous tant
d'autres rapports, que jusqu'alors la pureté de son langage ne m'avait pas
frappé. J'essayai de nouveau d'en savoir la cause ; il se tut. Enfin je le
quittai, ordonnant à mon fidèle Thadée d'avoir pour lui tous les égards et tous
les soins possibles.
XIII
Je le voyais tous les jours à la même heure. Son affaire m'inquiétait ; malgré
mes prières, mon oncle s'obstinait à le poursuivre. Je ne cachais pas mes
craintes à Pierrot ; il m'écoutait avec indifférence.
Souvent Rask arrivait tandis que nous étions ensemble, portant une large feuille
de palmier autour de son cou. Le noir la détachait, lisait des caractères
inconnus qui y étaient tracés, puis la déchirait. J'étais habitué à ne pas lui
faire de questions.
Un jour j'entrai sans qu'il parût prendre garde à moi. Il tournait le dos à la
porte de son cachot, et chantait d'un ton mélancolique l'air espagnol : Yo que
soy contrabandista [ Moi qui suis contrebandier. ]. Quand il eut fini, il se
tourna brusquement vers moi, et me cria :
-- Frère, promets, si jamais tu doutes de moi, d'écarter tous tes soupçons quand
tu m'entendras chanter cet air.
Son regard était imposant ; je lui promis ce qu'il désirait, sans trop savoir ce
qu'il entendait par ces mots : Si jamais tu doutes de moi... Il prit l'écorce
profonde de la noix qu'il avait cueillie le jour de ma première visite, et
conservée depuis, la remplit de vin de palmier, m'engagea à y porter les lèvres,
et la vida d'un trait. A compter de ce jour, il ne m'appela plus que son frère.
Cependant je commençais à concevoir quelque espérance. Mon oncle n'était plus
aussi irrité. Les réjouissances de mon prochain mariage avec sa fille avaient
tourné son esprit vers de plus douces idées. Marie suppliait avec moi. Je lui
représentais chaque jour que Pierrot n'avait point voulu l'offenser, mais
seulement l'empêcher de commettre un acte de sévérité peut-être excessive ; que
ce noir avait, par son audacieuse lutte avec le crocodile, préservé Marie d'une
mort certaine ; que nous lui devions, lui sa fille, moi ma fiancée ; que,
d'ailleurs, Pierrot était le plus vigoureux de ses esclaves (car je ne songeais
plus à obtenir sa liberté, il ne s'agissait que de sa vie) ; qu'il faisait à lui
seul l'ouvrage de dix autres, et qu'il suffisait de son bras pour mettre en
mouvement les cylindres d'un moulin à sucre. Il m'écoutait, et me faisait
entendre qu'il ne donnerait peut-être pas suite à l'accusation. Je ne disais
rien au noir du changement de mon oncle, voulant jouir du plaisir de lui
annoncer sa liberté tout entière, si je l'obtenais. Ce qui m'étonnait, c'était
de voir que, se croyant voué à la mort, il ne profitait d'aucun des moyens de
fuir qui étaient en son pouvoir. Je lui en parlai.
-- Je dois rester, me répondit-il froidement ; on penserait que j'ai eu peur.
XIV
Un matin, Marie vint à moi. Elle était rayonnante, et il y avait sur sa douce
figure quelque chose de plus angélique encore que la joie d'un pur amour.
C'était la pensée d'une bonne action.
-- Ecoute, me dit-elle, c'est dans trois jours le 22 août, et notre noce. Nous
allons bientôt...
Je l'interrompis.
-- Marie, ne dis pas bientôt, puisqu'il y a encore trois jours !
Elle sourit et rougit.
-- Ne me trouble pas, Léopold, reprit-elle ; il m'est venu une idée qui te
rendra content. Tu sais que je suis allée hier à la ville avec mon père pour
acheter les parures de notre mariage. Ce n'est pas que je tienne à ces bijoux, à
ces diamants, qui ne me rendront pas plus belle à tes yeux. Je donnerais toutes
les perles du monde pour l'une de ces fleurs que m'a fanées le vilain homme au
bouquet de soucis ; mais n'importe. Mon père veut me combler de toutes ces
choses-là, et j'ai l'air d'en avoir envie pour lui faire plaisir. Il y avait
hier une basquina de satin chinois à grandes fleurs, qui était enfermée dans un
coffre de bois de senteur, et que j'ai beaucoup regardée. Cela est bien cher,
mais cela est bien singulier. Mon père a remarqué que cette robe frappait mon
attention. En rentrant, je l'ai prié de me promettre l'octroi d'un don à la
manière des anciens chevaliers ; tu sais qu'il aime qu'on le compare aux anciens
chevaliers. Il m'a juré sur son honneur qu'il m'accorderait la chose que je lui
demanderais quelle qu'elle fût. Il croit que c'est la basquina de satin chinois
; point du tout, c'est la vie de Pierrot. Ce sera mon cadeau de noces.
Je ne pus m'empêcher de serrer cet ange dans mes bras. La parole de mon oncle
était sacrée ; et tandis que Marie allait près de lui en réclamer l'exécution,
je courus au fort Galifet annoncer a Pierrot son salut, désormais certain.
-- Frère ! lui criai-je en entrant, frère ! réjouis toi ! ta vie est sauvée,
Marie l'a demandée à son père pour son présent de noces !
L'esclave tressaillit. .
-- Marie ! noces ! ma vie ! Comment tout cela peut-il aller ensemble ?
-- Cela est tout simple, repris-je. Marie, à qui tu as sauvé la vie, se marie.
-- Avec qui ? s'écria l'esclave ; et son regard était égaré et terrible.
-- Ne le sais-tu pas? répondis-je doucement ; avec moi.
Son visage formidable redevint bienveillant et résigné.
-- Ah ! c'est vrai, me dit-il, c'est avec toi ! Et quel est le jour ?
-- C'est le 22 août.
-- Le 22 août ! es-tu fou? reprit-il avec une expression d'angoisse et d'effroi.
Il s'arrêta. Je le regardais, étonné. Après un silence, il me serra vivement la
main.
-- Frère, je te dois tant qu'il faut que ma bouche te donne un avis. Crois-moi,
va au Cap, et marie-toi avant le 22 août.
Je voulus en vain connaître le sens de ces paroles énigmatiques.
-- Adieu, me dit-il avec solennité. J'en ai peut-être déjà trop dit ; mais je
hais encore plus l'ingratitude que le parjure.
Je le quittai, plein d'indécisions et d'inquiétudes qui s'effacèrent cependant
bientôt dans mes pensées de bonheur.
Mon oncle retira sa plainte le jour même. Je retournai au fort pour en faire
sortir Pierrot. Thadée, le sachant libre, entra avec moi dans la prison. Il n'y
était plus. Rask, qui s'y trouvait seul, vint à moi d'un air caressant ; à son
cou était attachée une feuille de palmier ; je la pris et j'y lus ces mots :
Merci, tu m'as sauvé la vie une troisième fois. Frère, n'oublie pas ta promesse.
Au-dessous étaient écrits, comme signature, les mots : Yo que soy contrabandista.
Thadée était encore plus étonné que moi ; il ignorait le secret du soupirail, et
s'imaginait que le nègre s'était changé en chien. Je lui laissai croire ce qu'il
voulut, me contentant d'exiger de lui le silence sur ce qu'il avait vu.
Je voulus emmener Rask. En sortant du fort, il s'enfonça dans des haies voisines
et disparut.
XV
Mon oncle fut outré de l'évasion de l'esclave. Il ordonna des recherches, et
écrivit au gouverneur pour mettre Pierrot à son entière disposition si on le
retrouvait.
Le 22 août arriva. Mon union avec Marie fut célébrée avec pompe à la paroisse de
l'Acul. Qu'elle fut heureuse cette journée de laquelle allaient dater tous mes
malheurs ! J'étais enivré d'une joie qu'on ne saurait faire comprendre à qui ne
l'a point éprouvée. J'avais complètement oublié Pierrot et ses sinistres avis.
Le soir, bien impatiemment attendu, vint enfin. Ma jeune épouse se retira dans
la chambre nuptiale, où je ne pus la suivre aussi vite que je l'aurais voulu. Un
devoir fastidieux, mais indispensable, me réclamait auparavant. Mon office de
capitaine des milices exigeait de moi ce soir-là une ronde aux postes de l'Acul
; cette précaution était alors impérieusement commandée par les troubles de la
colonie, par les révoltes partielles de noirs, qui. bien que promptement
étouffées, avaient eu lieu aux mois précédents de juin et de juillet, même aux
premiers jours d'août, dans les habitations Thibaud et Lagoscette, et surtout
par les mauvaises dispositions des mulâtres libres, que le supplice récent du
rebelle Ogé n'avait fait qu'aigrir. Mon oncle fut le premier à me rappeler mon
devoir ; il fallut me résigner, j'endossai mon uniforme, et je partis. Je
visitai les premières stations sans rencontrer de sujet d'inquiétude ; mais.
vers minuit, je me promenais en rêvant près des batteries de la baie, quand
j'aperçus à l'horizon une lueur rougeâtre s'élever et s'étendre du côté de
Limonade et de Saint-Louis du Morin. Les soldats et moi l'attribuâmes d'abord à
quelque incendie accidentel ; mais, un moment après, les flammes devinrent si
apparentes, la fumée, poussée par le vent, grossit et s'épaissit à un tel point,
que je repris promptement le chemin du fort pour donner l'alarme et envoyer des
secours. En passant près des cases de nos noirs, je fus surpris de l'agitation
extraordinaire qui y régnait. La plupart étaient encore éveillés et parlaient
avec la plus grande vivacité. Un nom bizarre, Bug-Jargal, prononcé avec respect,
revenait souvent au milieu de leur jargon inintelligible. Je saisis pourtant
quelques paroles, dont le sens me parut être que les noirs de la plaine du nord
étaient en pleine révolte, et livraient aux flammes les habitations et les
plantations situées de l'autre côté du Cap. En traversant un fond marécageux, je
heurtai du pied un amas de haches et de pioches cachées dans les joncs et les
mangliers. Justement inquiet, je fis sur-le-champ mettre sous les armes les
milices de l'Acul, et j'ordonnai de surveiller les esclaves ; tout rentra dans
le calme.
Cependant les ravages semblaient croître à chaque instant et s'approcher du
Limbé. On croyait même distinguer le bruit lointain de l'artillerie et des
fusillades. Vers les deux heures du matin, mon oncle, que j'avais éveillé, ne
pouvant contenir son inquiétude, m'ordonna de laisser dans l'Acul une partie des
milices sous les ordres du lieutenant ; et, pendant que ma pauvre Marie dormait
ou m'attendait, obéissant à mon oncle, qui était, comme je l'ai déjà dit, membre
de l'assemblée provinciale, je pris avec le reste des soldats le chemin du Cap.
Je n'oublierai jamais l'aspect de cette ville, quand j'en approchai. Les
flammes, qui dévoraient les plantations autour d'elle, y répandaient une sombre
lumière, obscurcie par les torrents de fumée que le vent chassait dans les rues.
Des tourbillons d'étincelles, formés par les menus débris embrasés des cannes à
sucre, et emportés avec violence comme une neige abondante sur les toits des
maisons et sur les agrès des vaisseaux mouillés dans la rade, menaçaient à
chaque instant la ville du Cap d'un incendie non moins déplorable que celui dont
ses environs étaient la proie. C'était un spectacle affreux et imposant que de
voir d'un côté les pâles habitants exposant encore leur vie pour disputer au
fléau terrible l'unique toit qui allait leur rester de tant de richesses ;
tandis que, de l'autre, les navires, redoutant le même sort, et favorisés du
moins par ce vent si funeste aux malheureux colons, s'éloignaient à pleines
voiles sur une mer teinte des feux sanglants de l'incendie.
XVI
Étourdi par le canon des forts, les clameurs des fuyards et le fracas lointain
des écroulements, je ne savais de quel côté diriger mes soldats, quand je
rencontrai sur la place d'armes le capitaine des dragons jaunes, qui nous servit
de guide. Je ne m'arrêterai pas, messieurs, à vous décrire le tableau que nous
offrit la plaine incendiée. Assez d'autres ont dépeint ces premiers désastres du
Cap, et j'ai besoin de passer vite sur ces souvenirs où il y a du sang et du
feu. Je me bornerai à vous dire que les esclaves rebelles étaient, disait-on,
déjà maîtres du Dondon, du Terrier-Rouge, du bourg d'Ouanaminte, et même des
malheureuses plantations du Limbé, ce qui me remplissait d'inquiétudes à cause
du voisinage de l'Acul.
Je me rendis en hâte à l'hôtel du gouverneur, M. de Blanchelande. Tout y était
dans la confusion, jusqu'à la tête du maître. Je lui demandai des ordres, en le
priant de songer le plus vite possible à la sûreté de l'Acul, que l'on croyait
déjà menacée. Il avait auprès de lui M. de Rouvray, maréchal de camp et l'un des
principaux propriétaires de l'île, M. de Touzard, lieutenant-colonel du régiment
du Cap, quelques membres des assemblées coloniale et provinciale, et plusieurs
des colons les plus notables. Au moment où je me présentai, cette espèce de
conseil délibérait tumultueusement.
-- Monsieur le gouverneur, disait un membre de l'assemblée provinciale, cela
n'est que trop vrai ; ce sont les esclaves, et non les sang-mêlés libres ; il y
a longtemps que nous l'avions annoncé et prédit.
-- Vous le disiez sans y croire, répartit aigrement un membre de l'assemblée
coloniale appelée générale. Vous le disiez pour vous donner crédit à nos dépens
; et vous étiez si loin de vous attendre à une rébellion réelle des esclaves,
que ce sont les intrigues de votre assemblée qui ont stimulé, dès 1789, cette
fameuse et ridicule révolte des trois mille noirs sur le morne du Cap ; révolte
où il n'y a eu qu'un volontaire national de tué, encore l'a-t-il été par ses
propres camarades !
-- Je vous répète, reprit le provincial, que nous voyons plus clair que vous.
Cela est simple. Nous restions ici pour observer les affaires de la colonie,
tandis que votre assemblée en masse allait en France se faire décerner cette
ovation risible, qui s'est terminée par les réprimandes de la représentation
nationale : ridiculus mus !
Le membre de l'assemblée coloniale répondit avec un dédain amer :
-- Nos concitoyens nous ont réélus à l'unanimité !
-- C'est vous, répliqua l'autre, ce sont vos exagérations qui ont fait promener
la tête de ce malheureux qui s'était montré sans cocarde tricolore dans un café,
et qui ont fait pendre le mulâtre Lacombe pour une pétition qui commençait par
ces mots inusités : - Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit !
-- Cela est faux, s'écria le membre de l'assemblée générale. C'est la lutte des
principes et celle des privilèges, des bossus et des crochus !
-- Je l'ai toujours pensé, monsieur, vous êtes un indépendant !
A ce reproche du membre de l'assemblée provinciale, son adversaire répondit d'un
air de triomphe :
-- C'est confesser que vous êtes un pompon blanc ! Je vous laisse sous le poids
d'un pareil aveu !
La querelle eût peut-être été poussée plus loin, si le gouverneur ne fût
intervenu.
-- Eh, messieurs! en quoi cela a-t-il trait au danger imminent qui nous menace ?
Conseillez-moi, et ne vous injuriez pas. Voici les rapports qui me sont
parvenus. La révolte a commencé cette nuit à dix heures du soir parmi les nègres
de l'habitation Turpin. Les esclaves commandés par un nègre anglais nommé
Boukmann, ont entraîné les ateliers des habitations Clément, Trémès, Flaville et
Noé. Ils ont incendié toutes les plantations et massacré les colons avec des
cruautés inouïes. Je vous en ferai comprendre toute l'horreur par un seul
détail. Leur étendard est le corps d'un enfant porté au bout d'une pique.
Un frémissement interrompit M. de Blanchelande.
-- Voilà ce qui se passe au-dehors, poursuivit-il. Au-dedans, tout est
bouleversé. Plusieurs habitants du Cap ont tué leurs esclaves ; la peur les a
rendus cruels. Les plus doux ou les plus braves se sont bornés à les enfermer
sous bonne clef. Les petits blancs [ Blancs non propriétaires exerçant dans la
colonie une industrie quelconque. ] accusent de ces désastres les sang-mêlés
libres. Plusieurs mulâtres ont failli être victimes de la fureur populaire. Je
leur ai fait donner pour asile une église gardée par un bataillon. Maintenant,
pour prouver qu'ils ne sont point d'intelligence avec les noirs révoltés, les
sang-mêlés me font demander un poste à défendre et des armes.
-- N'en faites rien ! cria une voix que je reconnus : c'était celle du planteur
soupçonné d'être sang-mêlé, avec qui j'avais eu un duel. N'en faites rien,
monsieur le gouverneur, ne donnez point d'armes aux mulâtres.
-- Vous ne voulez donc point vous battre? dit brusquement un colon.
L'autre ne parut point entendre, et continua :
-- Les sang-mêlés sont nos pires ennemis. Eux seuls sont à craindre pour nous.
Je conviens qu'on ne pouvait s'attendre qu'à une révolte de leur part et non de
celle des esclaves. Est-ce que les esclaves sont quelque chose ?
Le pauvre homme espérait par ces invectives contre les mulâtres s'en séparer
tout à fait, et détruire dans l'esprit des blancs qui l'écoutaient l'opinion qui
le rejetait dans cette caste méprisée. Il y avait trop de lâcheté dans cette
combinaison pour qu'elle réussît. Un murmure de désapprobation le lui fit
sentir.
-- Oui. monsieur, dit le vieux maréchal de camp de Rouvray, oui, les esclaves
sont quelque chose ; ils sont quarante contre trois ; et nous serions à plaindre
si nous n'avions à opposer aux nègres et aux mulâtres que des blancs comme vous.
Le colon se mordit les lèvres.
-- Monsieur le général, reprit le gouverneur, que pensez-vous donc de la
pétition des mulâtres ?
-- Donnez-leur des armes, monsieur le gouverneur ! répondit M. de Rouvray ;
faisons voile de toute étoffe ! Et, se tournant vers le colon suspect : -
Entendez-vous, monsieur ? allez vous armer.
Le colon humilié sortit avec tous les signes d'une rage concentrée.
Cependant la clameur d'angoisse qui éclatait dans toute la ville se faisait
entendre de moments en moments jusque chez le gouverneur, et rappelait aux
membres de cette conférence le sujet qui les rassemblait. M. de Blanchelande
remit à un aide de camp un ordre au crayon écrit à la hâte, et rompit le silence
sombre avec lequel l'assemblée écoutait cette effrayante rumeur.
-- Les sang-mêlés vont être armés, messieurs, mais il reste bien d'autres
mesures à prendre.
-- Il faut convoquer l'assemblée provinciale, dit le membre de cette assemblée
qui avait parlé au moment ou j'étais entré.
-- L'assemblée provinciale ! reprit son antagoniste de l'assemblée coloniale.
Qu'est-ce que c'est que l'assemblée provinciale ?
-- Parce que vous êtes membre de l'assemblée coloniale ! répliqua le pompon
blanc.
L'indépendant l'interrompit.
-- Je ne connais pas plus la coloniale que la provinciale. Il n'y a que
l'assemblée générale, entendez-vous, monsieur ?
-- Eh bien, repartit le pompon blanc, je vous dirai, moi, qu'il n'y a que
l'assemblée nationale de Paris.
-- Convoquer l'assemblée provinciale ! répétait l'indépendant en riant ; comme
si elle n'était pas dissoute au moment où la générale a décidé qu'elle tiendrait
ses séances ici.
Une réclamation universelle éclatait dans l'auditoire, ennuyé de cette
discussion oiseuse.
-- Messieurs nos députés, criait un entrepreneur de cultures, pendant que vous
vous occupez de ces balivernes, que deviennent mes cotonniers et ma cochenille ?
-- Et mes quatre cent mille plants d'indigo au Limbé ! ajoutait un planteur.
-- Et mes nègres, payés trente dollars par tête l'un dans l'autre ! disait un
capitaine de négriers.
-- Chaque minute que vous perdez, poursuivait un autre colon, me coûte, montre
et tarif en main, dix quintaux de sucre, ce qui, à dix-sept piastres fortes le
quintal, fait cent soixante-dix piastres, ou neuf cent trente livres dix sous,
monnaie de France !
-- La coloniale, que vous appelez générale, usurpe ! reprenait l'autre
disputeur, dominant le tumulte à force de voix ; qu'elle reste au Port-au-Prince
à fabriquer des décrets pour deux lieues de terrain et deux jours de durée, mais
qu'elle nous laisse tranquilles ici. Le Cap appartient au congrès provincial du
nord, à lui seul !
-- Je prétends, reprenait l'indépendant, que son excellence monsieur le
gouverneur n'a pas droit de convoquer une autre assemblée que l'assemblée
générale des représentants de la colonie, présidée par M. de Cadusch !
-- Mais où est-il, votre président M. de Cadusch ? demanda le pompon blanc ; où
est votre assemblée ? il n'y en a pas encore quatre membres d'arrivés, tandis
que la provinciale est toute ici. Est-ce que vous voudriez par hasard
représenter à vous seul une assemblée, toute une colonie ?
Cette rivalité des deux députés, fidèles échos de leurs assemblées respectives,
exigea encore une fois l'intervention du gouverneur.
-- Messieurs, où voulez-vous donc enfin en venir avec vos éternelles assemblées
provinciale, générale, coloniale, nationale ? Aiderez-vous aux décisions de
cette assemblée en lui en faisant invoquer trois ou quatre autres ?
-- Morbleu ! criait d'une voix de tonnerre le général de Rouvray en frappant
violemment sur la table du conseil, quels maudits bavards ! J'aimerais mieux
lutter de poumons avec une pièce de vingt-quatre. Que nous font ces deux
assemblées, qui se disputent le pas comme deux compagnies de grenadiers qui vont
monter à l'assaut ! Eh bien ! convoquez-les toutes deux, monsieur le gouverneur,
j'en ferai deux régiments pour marcher contre les noirs ; et nous verrons si
leurs fusils feront autant de bruit que leurs langues.
Après cette vigoureuse sortie, il se pencha vers son voisin (c'était moi), et
dit à demi-voix : - Que voulez-vous que fasse entre les deux assemblées de
Saint-Domingue, qui se prétendent souveraines, un gouverneur de par le roi de
France ? Ce sont les beaux parleurs et les avocats qui gâtent tout, ici comme
dans la métropole. Si j'avais l'honneur d'être monsieur le lieutenant-général
pour le roi, je jetterais toute cette canaille à la porte. Je dirais : Le roi
règne, et moi je gouverne. J'enverrais la responsabilité par-devant les
soi-disant représentants à tous les diables ; et avec douze croix de
Saint-Louis, promises au nom de sa majesté, je balaierais tous les rebelles dans
l'île de la Tortue, qui a été habitée autrefois par des brigands comme eux, les
boucaniers. Souvenez-vous de ce que je vous dis, jeune homme. Les philosophes
ont enfanté les philanthropes, qui ont procréé les négrophiles, qui produisent
les mangeurs de blancs, ainsi nommés en attendant qu'on leur trouve un nom grec
ou latin. Ces prétendues idées libérales dont on s'enivre en France sont un
poison sous les tropiques. Il fallait traiter les nègres avec douceur, non les
appeler à un affranchissement subit. Toutes les horreurs que vous voyez
aujourd'hui à Saint-Domingue sont nées au club Massiac, et l'insurrection des
esclaves n'est qu'un contrecoup de la chute de la Bastille.
Pendant que le vieux soldat m'exposait ainsi sa politique étroite, mais pleine
de franchise et de conviction, l'orageuse discussion continuait. Un colon, du
petit nombre de ceux qui partageaient la frénésie révolutionnaire, qui se
faisait appeler le citoyen-général C***, pour avoir présidé à quelques
sanglantes exécutions, s'était écrié :
-- Il faut plutôt des supplices que des combats. Les nations veulent des
exemples terribles : épouvantons les noirs ! C'est moi qui ai apaisé les
révoltes de juin et de juillet, en faisant planter cinquante têtes d'esclaves
des deux côtés de l'avenue de mon habitation, en guise de palmiers. Que chacun
se cotise pour la proposition que je vais faire. Défendons les approches du Cap
avec les nègres qui nous restent encore.
-- Comment ! quelle imprudence ! répondit-on de toutes parts.
-- Vous ne me comprenez pas, messieurs, reprit le citoyen-général. Faisons un
cordon de têtes de nègres qui entoure la ville, du fort Picolet à la pointe de
Caracol ; leurs camarades insurgés n'oseront approcher. Il faut se sacrifier
pour la cause commune dans un semblable moment. Je me dévoue le premier. J'ai
cinq cents esclaves non révoltés ; je les offre.
Un mouvement d'horreur accueillit cette exécrable proposition.
-- C'est abominable ! c'est horrible ! s'écrièrent toutes les voix.
-- Ce sont des mesures de ce genre qui ont tout perdu, dit un colon. Si on ne
s'était pas tant pressé d'exécuter les derniers révoltés de juin, de juillet et
d'août, on aurait pu saisir le fil de leur conspiration, que la hache du
bourreau a coupé.
Le citoyen C*** garda un moment le silence du dépit, puis il murmura entre ses
dents :
-- Je croyais pourtant ne pas être suspect. Je suis lié avec des négrophiles ;
je corresponds avec Brissot et Pruneau de Pomme-Gouge, en France ; Hans-Sloane,
en Angleterre ; Magaw, en Amérique ; Pezll, en Allemagne ; Olivarius, en
Danemark ; Wadstrohm, en Suède ; Peter Paulus, en Hollande ; Avendano, en
Espagne ; et l'abbé Pierre Tamburini, en ltalie !
Sa voix s'élevait à mesure qu'il avançait dans sa nomenclature de négrophiles.
Il termina enfin, en disant :
-- Mais il n'y a point ici de philosophes !
M. de Blanchelande, pour la troisième fois, demanda à recueillir les conseils de
chacun.
-- Monsieur le gouverneur, dit une voix, voici mon avis. Embarquons-nous tous
sur le Léopard, qui est mouillé dans la rade.
-- Mettons à prix la tête de Boukmann, dit un autre.
-- Informons de tout ceci le gouverneur de la Jamaïque, dit un troisième.
-- Oui, pour qu'il nous envoie encore une fois le secours dérisoire de cinq
cents fusils, reprit un député de l'assemblée provinciale. Monsieur le
gouverneur, envoyez un aviso en France, et attendons !
-- Attendre ! attendre ! interrompit M. de Rouvray avec force. Et les noirs
attendront-ils ? Et la flamme qui circonscrit déjà cette ville attendra-t-elle ?
Monsieur de Touzard, faites battre la générale, prenez du canon, et allez
trouver le gros des rebelles avec vos grenadiers et vos chasseurs. Monsieur le
gouverneur, faites faire des camps dans les paroisses de l'est ; établissez des
postes au Trou et à Vallières ; je me charge, moi, des plaines du fort Dauphin.
J'y dirigerai les travaux ; mon grand-père, qui était mestre-de-camp du régiment
de Normandie, a servi sous M. le maréchal de Vauban ; j'ai étudié Folard et
Bezout, et j'ai quelque pratique de la défense d'un pays. D'ailleurs les plaines
du fort Dauphin, presque enveloppées par la mer et les frontières espagnoles,
ont la forme d'une presqu'île, et se protégeront en quelque sorte d'elles-mêmes
; la presqu'île du Mole offre un semblable avantage. Usons de tout cela, et
agissons !
Le langage énergique et positif du vétéran fit taire subitement toutes les
discordances de voix et d'opinions. Le général était dans le vrai. Cette
conscience que chacun a de son intérêt véritable rallia tous les avis à celui de
M. de Rouvray ; et tandis que le gouverneur, par un serrement de main
reconnaissant, témoignait au brave officier général qu'il sentait la valeur de
ses conseils, bien qu'ils fussent énoncés comme des ordres, et l'importance de
son secours, tous les colons réclamaient la prompte exécution des mesures
indiquées.
Les deux députés des assemblées rivales, seuls, semblaient se séparer de
l'adhésion générale, et murmuraient dans leur coin les mots d'empiétement du
pouvoir exécutif, de décision hâtive et de responsabilité.
Je saisis ce moment pour obtenir de M. de Blanchelande les ordres que je
sollicitais impatiemment ; et je sortis afin de rallier ma troupe et de
reprendre sur-le-champ le chemin de l'Acul, malgré la fatigue que tous
sentaient, excepté moi.
XVII
Le jour commençait à poindre. J'étais sur la place d'armes, réveillant les
miliciens couchés sur leurs manteaux, pêle- mêle avec les dragons jaunes et
rouges, les fuyards de la plaine, les bestiaux bêlant et mugissant, et les
bagages de tout genre apportés dans la ville par les planteurs des environs.
Je commençais à retrouver ma petite troupe dans ce désordre, quand je vis un
dragon jaune, couvert de sueur et de poussière, accourir vers moi à toute bride.
J'allais à sa rencontre, et, au peu de paroles entrecoupées qui lui échappèrent,
j'appris avec consternation que mes craintes s'étaient réalisées ; que la
révolte avait gagné les plaines de l'Acul, et que les noirs assiégeaient le fort
Galifet, où s'étaient enfermés les milices et les colons. Il faut vous dire que
ce fort Galifet était fort peu de chose ; on appelait fort à Saint-Domingue tout
ouvrage en terre.
Il n'y avait donc pas un moment à perdre. Je fis prendre des chevaux à ceux de
mes soldats pour qui je pus en trouver ; et, guidé par le dragon, j'arrivai sur
les domaines de mon oncle vers dix heures du matin.
Je donnai à peine un regard à ces immenses plantations qui n'étaient plus qu'une
mer de flammes, bondissant sur la plaine avec de grosses vagues de fumée, à
travers lesquelles le vent emportait de temps en temps, comme des étincelles, de
grands troncs d'arbres hérissés de feux. Un pétillement effrayant, mêlé de
craquements et de murmures, semblait répondre aux hurlements lointains des
noirs, que nous entendions déjà sans les voir encore. Moi, je n'avais qu'une
pensée, et l'évanouissement de tant de richesses qui m'étaient réservées ne
pouvait m'en distraire, c'était le salut de Marie. Marie sauvée, que m'importait
le reste ! Je la savais renfermée dans le fort, et je ne demandais à Dieu que
d'arriver à temps. Cette espérance seule me soutenait dans mes angoisses et me
donnait un courage et des forces de lion.
Enfin un tournant de la route nous laissa voir le fort Galifet. Le drapeau
tricolore flottait encore sur la plate-forme, et un feu bien nourri couronnait
le contour de ses murs. Je poussai un cri de joie. - Au galop, piquez des deux !
lâchez les brides ! criai-je à mes camarades. Et, redoublant de vitesse, nous
nous dirigeâmes vers le fort, au bas duquel on apercevait la maison de mon
oncle, portes et fenêtres brisées, mais debout encore, et rouge des reflets de
l'embrasement, qui ne l'avait pas atteinte, parce que le vent soufflait de la
mer et qu'elle est isolée des plantations.
Une multitude de nègres, embusqués dans cette maison, se montraient à la fois à
toutes les croisées et jusque sur le toit ; et les torches, les piques, les
haches, brillaient au milieu de coups de fusil qu'ils ne cessaient de tirer
contre le fort, tandis qu'une autre foule de leurs camarades montait, tombait,
et remontait sans cesse autour des murs assiégés qu'ils avaient chargés
d'échelles. Ce flot de noirs, toujours repoussé et toujours renaissant sur ces
murailles grises, ressemblait de loin à un essaim de fourmis essayant de gravir
l'écaille d'une grande tortue, et dont le lent animal se débarrassait par une
secousse d'intervalle en intervalle.
Nous touchions enfin aux premières circonvallations du fort. Les regards fixés
sur le drapeau qui le dominait, j'encourageai mes soldats au nom de leurs
familles renfermées comme la mienne dans ces murs que nous allions secourir. Une
acclamation générale me répondit, et, formant mon petit escadron en colonne, je
me préparai à donner le signal de charger le troupeau assiégeant.
En ce moment un grand cri s'éleva de l'enceinte du fort, un tourbillon de fumée
enveloppa l'édifice tout entier, roula quelque temps ses plis autour des murs,
d'où s'échappait une rumeur pareille au bruit d'une fournaise, et, en
s'éclaircissant, nous laissa voir le fort Galifet surmonté d'un drapeau rouge. -
Tout était fini !
XVIII
Je ne vous dirai pas ce qui se passa en moi à cet horrible spectacle. Le fort
pris, ses défenseurs égorgés, vingt familles massacrées, tout ce désastre
général, je l'avouerai à ma honte, ne m'occupa pas un instant. Marie perdue pour
moi ! perdue pour moi peu d'heures après celle qui me l'avait donnée pour jamais
! perdue pour moi par ma faute, puisque, si je ne l'avais pas quittée la nuit
précédente pour courir au Cap sur l'ordre de mon oncle, j'aurais pu du moins la
défendre ou mourir près d'elle et avec elle, ce qui n'eût, en quelque sorte, pas
été la perdre ! Ces pensées de désolation égarèrent ma douleur jusqu'à la folie.
Mon désespoir était du remords.
Cependant mes compagnons, exaspérés, avaient crié : vengeance ! nous nous étions
précipités le sabre aux dents, les pistolets aux deux poings, au milieu des
insurgés vainqueurs. Quoique bien supérieurs en nombre, les noirs fuyaient à
notre approche, mais nous les voyions distinctement à droite et à gauche, devant
et derrière nous, massacrant les blancs et se hâtant d'incendier le fort.
Notre fureur s'accroissait de leur lâcheté.
A une poterne du fort, Thadée, couvert de blessures, se présenta devant moi.
-- Mon capitaine, me dit-il, votre Pierrot est un sorcier, un obi, comme disent
ces damnés nègres, ou au moins un diable. Nous tenions bon ; vous arriviez, et
tout était sauvé, quand il a pénétré dans le fort, je ne sais par où, et voyez !
- Quant à monsieur votre oncle, à sa famille, à madame...
-- Marie ! interrompis- je, où est Marie ?
En ce moment un grand noir sortit de derrière une palissade enflammée, emportant
une jeune femme qui criait et se débattait dans ses bras. La jeune femme était
Marie ; le noir était Pierrot.
-- Perfide! lui criai- je.
Je dirigeai un pistolet vers lui ; un des esclaves révoltés se jeta au-devant de
la balle, et tomba mort. Pierrot se retourna, et parut m'adresser quelques
paroles ; puis il s'enfonça avec sa proie au milieu des touffes de cannes
embrasées. Un instant après, un chien énorme passa à sa suite, tenant dans sa
gueule un berceau, dans lequel était le dernier enfant de mon oncle. Je reconnus
aussi le chien ; c'était Rask. Transporté de rage, je déchargeai sur lui mon
second pistolet ; mais je le manquai.
Je me mis à courir comme un insensé sur sa trace ; mais ma double course
nocturne, tant d'heures passées sans prendre de repos et de nourriture, mes
craintes pour Marie, le passage subit du comble du bonheur au dernier terme du
malheur, toutes ces violentes émotions de l'âme m'avaient épuisé plus encore que
les fatigues du corps. Après quelques pas je chancelai ; un nuage se répandit
sur mes yeux, et je tombai évanoui.
XIX
Quand je me réveillai, j'étais dans la maison dévastée de mon oncle et dans les
bras de Thadée. Cet excellent Thadée fixait sur moi des yeux pleins d'anxiété.
-- Victoire! cria-t-il dès qu'il sentit mon pouls se ranimer sous sa main,
victoire ! les nègres sont en déroute, et le capitaine est ressuscité !
J'interrompis son cri de joie par mon éternelle question :
-- Où est Marie ?
Je n'avais point encore rallié mes idées ; il ne me restait que le sentiment et
non le souvenir de mon malheur. Thadée baissa la tête. Alors toute ma mémoire me
revint ; je me retraçai mon horrible nuit de noces, et le grand nègre emportant
Marie dans ses bras à travers les flammes s'offrit à moi comme une infernale
vision. L'affreuse lumière qui venait d'éclater dans la colonie, et de montrer à
tous les blancs des ennemis dans leurs esclaves, me fit voir dans ce Pierrot, si
bon, si généreux, si dévoué, qui me devait trois fois la vie, un ingrat, un
monstre, un rival ! L'enlèvement de ma femme, la nuit même de notre union, me
prouvait ce que j'avais d'abord soupçonné, et je reconnus enfin clairement que
le chanteur du pavillon n'était autre que l'exécrable ravisseur de Marie. Pour
si peu d'heures, que de changements ! Thadée me dit qu'il avait vainement
poursuivi Pierrot et son chien ; que les nègres s'étaient retirés, quoique leur
nombre eût pu facilement écraser ma faible troupe, et que l'incendie des
propriétés de ma famille continuait sans qu'il fût possible de l'arrêter.
Je lui demandai si l'on savait ce qu'était devenu mon oncle, dans la chambre
duquel on m'avait apporté. Il me prit la main en silence, et, me conduisant vers
l'alcôve, il en tira les rideaux.
Mon malheureux oncle était là, gisant sur son lit ensanglanté, un poignard
profondément enfoncé dans le coeur. Au calme de sa figure, on voyait qu'il avait
été frappé dans le sommeil. La couche du nain Habibrah, qui dormait
habituellement à ses pieds, était aussi tachée de sang, et les mêmes souillures
se faisaient remarquer sur la veste chamarrée du pauvre fou, jetée à terre à
quelques pas du lit.
Je ne doutai pas que le bouffon ne fût mort victime de son attachement connu
pour mon oncle, et n'eût été massacré par ses camarades, peut-être en défendant
son maître. Je me reprochai amèrement ces préventions qui m'avaient fait porter
de si faux jugements sur Habibrah et sur Pierrot ; je mêlai aux larmes que
m'arracha la fin prématurée de mon oncle quelques regrets pour son fou. D'après
mes ordres, on rechercha son corps, mais en vain. Je supposai que les nègres
avaient emporté et jeté le nain dans les flammes ; et j'ordonnai que, dans le
service funèbre de mon beau-père, des prières fussent dites pour le repos de
l'âme du fidèle Habibrah.
XX
Le fort Galifet était détruit, nos habitations avaient disparu ; un plus long
séjour sur ces ruines était inutile et impossible. Dès le soir même, nous
retournâmes au Cap.
Là, une fièvre ardente me saisit. L'effort que j'avais fait sur moi-même pour
dompter mon désespoir était trop violent. Le ressort, trop tendu, se brisa. Je
tombai dans le délire. Toutes mes espérances trompées, mon amour profané, mon
amitié trahie, mon avenir perdu, et par-dessus tout l'implacable jalousie,
égarèrent ma raison. Il me semblait que des flammes ruisselaient dans mes veines
; ma tête se rompait ; j'avais des furies dans le coeur. Je me représentais
Marie au pouvoir d'un autre amant, au pouvoir d'un maître, d'un esclave, de
Pierrot ! On m'a dit qu'alors je m'élançais de mon lit, et qu'il fallait six
hommes pour m'empêcher de me fracasser le crâne sur l'angle des murs.
Que ne suis-je mort alors ! Cette crise passa. Les médecins, les soins de Thadée,
et je ne sais quelle force de la vie dans la jeunesse, vainquirent le mal, ce
mal qui aurait pu être un si grand bien. Je guéris au bout de dix jours, et je
ne m'en affligeai pas. Je fus content de pouvoir vivre encore quelque temps,
pour la vengeance.
A peine convalescent, j'allai chez M. de Blanchelande demander du service. Il
voulait me donner un poste à défendre ; je le conjurai de m'incorporer comme
volontaire dans l'une des colonnes mobiles que l'on envoyait de temps en temps
contre les noirs pour balayer le pays.
On avait fortifié le Cap à la hâte. L'insurrection faisait des progrès
effrayants. Les nègres de Port-au-Prince commençaient à s'agiter ; Biassou
commandait ceux du Limbé, du Dondon et de l'Acul ; Jean-François s'était fait
proclamer généralissime des révoltés de la plaine de Maribarou ; Boukmann,
célèbre depuis par sa fin tragique, parcourait avec ses brigands les bords de la
Limonade ; et enfin les bandes du Morne-Rouge avaient reconnu pour chef un nègre
nommé Bug-Jargal.
Le caractère de ce dernier, si l'on en croyait les relations, contrastait d'une
manière singulière avec la férocité des autres. Tandis que Boukmann et Biassou
inventaient mille genres de mort pour les prisonniers qui tombaient entre leurs
mains, Bug-Jargal s'empressait de leur fournir les moyens de quitter l'île. Les
premiers contractaient des marchés avec les lanches espagnoles qui croisaient
autour des côtes, et leur vendaient d'avance les dépouilles des malheureux
qu'ils forçaient à fuir ; Bug-Jargal coula à fond plusieurs de ces corsaires. M.
Colas de Maigné et huit autres colons distingués furent détachés par ses ordres
de la roue où Boukmann les avait fait lier. On citait de lui mille autres traits
de générosité qu'il serait trop long de vous rapporter.
Mon espoir de vengeance ne paraissait pas près de s'accomplir. Je n'entendais
plus parler de Pierrot. Les rebelles commandés par Biassou continuaient
d'inquiéter le Cap, ils avaient même une fois osé aborder le morne qui domine la
ville, et le canon de la citadelle avait eu de la peine à les repousser. Le
gouverneur résolut de les refouler dans l'intérieur de l'île. Les milices de
l'Acul, du Limbé, d'Ouanaminte et de Maribarou, réunies au régiment du Cap et
aux redoutables compagnies jaune et rouge, constituaient notre armée active. Les
milices du Dondon et du Quartier- Dauphin, renforcées d'un corps de volontaires,
sous les ordres du négociant Poncignon, formaient la garnison de la ville.
Le gouverneur voulut d'abord se délivrer de Bug-Jargal, dont la diversion
l'alarmait. Il envoya contre lui les milices d'Ouanaminte et un bataillon du
Cap. Ce corps rentra deux jours après complètement battu. Le gouverneur
s'obstina à vouloir vaincre Bug-Jargal ; il fit repartir le même corps avec un
renfort de cinquante dragons jaunes et de quatre cents miliciens de Maribarou.
Cette seconde armée fut encore plus maltraitée que la première.
Thadée, qui était de cette expédition, en conçut un violent dépit, et me jura à
son retour qu'il s'en vengerait sur Bug- Jargal.
Une larme roula dans les yeux de d'Auverney ; il croisa les bras sur sa
poitrine, et parut quelques minutes plongé dans une rêverie douloureuse ; enfin
il reprit.
XXI
-- La nouvelle arriva que Bug-Jargal avait quitté le Morne-Rouge, et dirigeait
sa troupe par les montagnes pour se joindre à Biassou. Le gouverneur sauta de
joie : - Nous les tenons, dit-il en se frottant les mains. Le lendemain l'armée
coloniale était à une lieue en avant du Cap, Les insurgés, à notre approche,
abandonnèrent précipitamment Port- Margot et le fort Galifet, où ils avaient
établi un poste défendu par de grosses pièces d'artillerie de siège, enlevées à
des batteries de la côte ; toutes les bandes se replièrent vers les montagnes.
Le gouverneur était triomphant. Nous poursuivîmes notre marche. Chacun de nous,
en passant dans ces plaines arides et désolées, cherchait à saluer encore d'un
triste regard le lieu où étaient ses champs, ses habitations, ses richesses ;
souvent il n'en pouvait reconnaître la place.
Quelquefois notre marche était arrêtée par des embrasements qui des champs
cultivés s'étaient communiqués aux forêts et aux savanes. Dans ces climats, où
la terre est encore vierge, où la végétation est surabondante, l'incendie d'une
forêt est accompagné de phénomènes singuliers. On l'entend de loin, souvent même
avant de le voir, sourdre et bruire avec le fracas d'une cataracte diluviale.
Les troncs d'arbres qui éclatent, les branches qui pétillent, les racines qui
craquent dans le sol, les grandes herbes qui frémissent, le bouillonnement des
lacs et des marais enfermés dans la forêt, le sifflement de la flamme qui dévore
l'air, jettent une rumeur qui tantôt s'apaise, tantôt redouble avec les progrès
de l'embrasement. Parfois on voit une verte lisière d'arbres encore intacts
entourer longtemps le foyer flamboyant. Tout à coup une langue de feu débouche
par l'une des extrémités de cette fraîche ceinture, un serpent de flamme
bleuâtre court rapidement le long des tiges, et en un clin d'oeil le front de la
forêt disparaît sous un voile d'or mouvant ; tout brûle à la fois. Alors un dais
de fumée s'abaisse de temps à autre sous le souffle du vent, et enveloppe les
flammes. Il se roule et se déroule, s'élève et s'affaisse, se dissipe et
s'épaissit, devient tout à coup noir ; puis une sorte de frange de feu en
découpe vivement tous les bords, un grand bruit se fait entendre, la frange
s'efface, la fumée remonte, et verse en s'envolant un flot de cendre rouge, qui
pleut longtemps sur la terre.
XXII
Le soir du troisième jour, nous entrâmes dans les gorges de la Grande-Rivière.
On estimait que les noirs étaient à vingt lieues dans la montagne.
Nous assîmes notre camp sur un mornet qui paraissait leur avoir servi au même
usage, à la manière dont il était dépouillé. Cette position n'était pas heureuse
; il est vrai que nous étions tranquilles. Le mornet était dominé de tous côtés
par des rochers à pic, couverts d'épaisses forêts. L'aspérité de ces
escarpements avait fait donner à ce lieu le nom de Dompte-Mulâtre. La
Grande-Rivière coulait derrière le camp ; resserrée entre deux côtes, elle était
dans cet endroit étroite et profonde. Ses bords, brusquement inclinés, se
hérissaient de touffes de buissons impénétrables à la vue. Souvent même ses eaux
étaient cachées par des guirlandes de lianes, qui, s'accrochant aux branches des
érables à fleurs rouges semés parmi les buissons, mariaient leurs jets d'une
rive à l'autre, et, se croisant de mille manières, formaient sur le fleuve de
larges tentes de verdure, l'oeil qui les contemplait du haut des roches voisines
croyait voir des prairies humides encore de rosée. Un bruit sourd, ou
quelquefois une sarcelle sauvage, perçant tout à coup ce rideau fleuri,
décelaient seuls le cours de la rivière.
Le soleil cessa bientôt de dorer la cime aiguë des monts lointains du Dondon ;
peu à peu l'ombre s'étendit sur le camp, et le silence ne fut plus troublé que
par les cris de la grue et les pas mesurés des sentinelles.
Tout à coup les redoutables chants d'Oua-Nassé et du Camp du Grand Pré se firent
entendre sur nos têtes ; les palmiers, les acomas et les cèdres qui couronnaient
les rocs s'embrasèrent, et les clartés livides de l'incendie nous montrèrent sur
les sommets voisins de nombreuses bandes de nègres et de mulâtres dont le teint
cuivré paraissait rouge à la lueur des flammes. C'étaient ceux de Biassou.
Le danger était imminent. Les chefs s'éveillant en sursaut coururent rassembler
leurs soldats ; le tambour battit la générale ; la trompette sonna l'alarme ;
nos lignes se formèrent en tumulte, et les révoltés, au lieu de profiter du
désordre où nous étions, immobiles, nous regardaient en chantant Oua-Nassé.
Un noir gigantesque parut seul sur le plus élevé des pics secondaires qui
encaissent la Grande-Rivière ; une plume couleur de feu flottait sur son front ;
une hache était dans sa main droite, un drapeau rouge dans sa main gauche ; je
reconnus Pierrot ! Si une carabine se fût trouvée à ma portée, la rage m'aurait
peut-être fait commettre une lâcheté. Le noir répéta le refrain d'Oua-Nassé,
planta son drapeau sur le pic, lança sa hache au milieu de nous, et s'engloutit
dans les flots du fleuve. Un regret s'éleva en moi, car je crus qu'il ne
mourrait plus de ma main.
Alors les noirs commencèrent à rouler sur nos colonnes d'énormes quartiers de
rochers ; une grêle de balles et de flèches tomba sur le mornet. Nos soldats,
furieux de ne pouvoir atteindre les assaillants, expiraient en désespérés,
écrasés par les rochers, criblés de balles ou percés de flèches. Une horrible
confusion régnait dans l'armée. Soudain un bruit affreux parut sortir du milieu
de la Grande-Rivière. Une scène extraordinaire s'y passait, les dragons jaunes,
extrêmement maltraités par les masses que les rebelles poussaient du haut des
montagnes, avaient conçu l'idée de se réfugier, pour y échapper, sous les voûtes
flexibles de lianes dont le fleuve était couvert. Thadée avait le premier mis en
avant ce moyen, d'ailleurs ingénieux...
Ici le narrateur fut soudainement interrompu.
XXIII
Il y avait plus d'un quart d'heure que le sergent Thadée, le bras droit en
écharpe, s'était glissé, sans être vu de personne, dans un coin de la tente, où
ses gestes avaient seuls exprimé la part qu'il prenait aux récits de son
capitaine, jusqu'à ce moment où, ne croyant pas que le respect lui permit de
laisser passer un éloge aussi direct sans en remercier d'Auverney, il se prit à
balbutier d'un ton confus :
-- Vous êtes bien bon, mon capitaine.
Un éclat de rire général s'éleva. D'Auverney se retourna, et lui cria d'un ton
sévère :
-- Comment : vous ici, Thadée ! et votre bras ?
A ce langage, si nouveau pour lui, les traits du vieux soldat se rembrunirent ;
il chancela