LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ
Préface de 1832
Il n'y avait en tête des premières éditions de cet ouvrage, publie d'abord sans nom d'auteur, que les quelques lignes qu'on va lire :
"Il y a deux manières de se rendre compte de l'existence de ce livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et
inégaux sur lesquels on a trouve, enregistrées une a une, les dernières
pensées d'un misérable ; ou il s'est rencontre un homme, un rêveur occupe a observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un
poète, que sais-je ? dont cette idée a été la fantaisie, qui l'a prise
ou plutôt s'est laisse prendre par elle, et n'a pu s'en débarrasser qu'en la jetant dans un livre."
"De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra."
Comme on le voit, a l'époque ou ce livre fut publie, l'auteur ne jugea pas a propos de dire des lors toute sa
pensée. Il aima mieux attendre qu'elle fut comprise et voir si elle le serait. Elle l'a
été. L'auteur
aujourd'hui peut démasquer l'idée politique, l'idée sociale, qu'il avait voulu popularise
r sous cette innocente et candide forme
littéraire. Il déclare donc, ou plutôt il avoue hautement que Le
Dernier Jour d'un Condamne n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct ou indirect, comme on voudra, pour l'abolition de la peine de mort. Ce qu'il a eu dessein de faire, ce qu'il voudrait que la
postérité vit
dans son oeuvre, si jamais elle s'occupe de si peu, ce n'est pas la défense
spéciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel ou tel criminel choisi, de tel ou tel accuse d'élection ; c'est la
plaidoirie générale et permanente pour tous les accuses présents et a venir ; c'est le grand point de droit de l'humanité
allègue et plaide a toute voix devant la société, qui est la grande cour de cassation ;
c'est cette suprême fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine, construite a tout jamais en avant de tous les
procès criminels ; c'est la sombre et fatale question qui palpite obscurément au fond de toutes
les causes capitales sous les triples épaisseurs de pathos dont l'enveloppe la
rhétorique sanglante des gens du roi ; c'est la question de vie et de mort, dis-je,
déshabille, dénudée, dépouillée
des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et posée ou il faut qu'on la voie, ou il faut qu'elle soit, ou elle est
réellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au
tribunal, mais a l'échafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau.
Voila ce qu'il a voulu faire. Si l'avenir lui décernait un jour la gloire de l'avoir fait, ce qu'il n'ose
espérer, il ne voudrait pas d'autre couronne.
Il le déclare donc, et il le répète, il occupe, au nom de tous les accuses possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours, tous les
prétoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est
adresse a quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste que la cause, il a du, et c'est pour cela que Le Dernier Jour d'un Condamne est ainsi fait,
élaguer de toutes parts dans son sujet le
contingent, l'accident, le particulier, le spécial, le relatif, le modifiable, l'épisode, l'anecdote, l'événement, le nom propre, et se borner (si c'est la se borner) a plaider la cause d'un condamne
quelconque, exécute un jour quelconque, pour un crime quelconque.
Heureux si, sans autre outil que sa pensée, il a fouille assez avant pour faire saigner un coeur sous l'oeil triplex du magistrat ! heureux s'il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes ! heureux si, a
force de creuser dans le juge, il a réussi quelquefois a y retrouver un homme !
Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginèrent que cela valait la peine d'en contester l'idée a l'auteur. Les uns
supposèrent un livre anglais, les autres un livre américain.
Singulière manie de chercher a mille lieues les origines des choses, et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue !
Hélas ! il n'y a en ceci ni livre anglais, ni livre américain, ni livre chinois. L'auteur a pris l'idée du Dernier Jour d'un Condamne, non dans un livre, il n'a pas l'habitude d'aller chercher ses
idées si
loin, mais la ou vous pouviez tous la prendre, ou vous l'aviez prise peut-être (car qui n'a fait ou
rêve dans son esprit Le Dernier Jour d'un Condamne ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place de
Grève.
C'est la qu'un jour en passant
il a ramasse cette idée fatale, gisante dans une mare de sang sous les rouges
moignons de la guillotine.
Depuis, chaque fois qu'au gré
des funèbres jeudis de la cour de cassation, il arrivait un de ces jours ou le
cri d'un arrêt de mort se fait dans Paris, chaque fois que l'auteur entendait
passer sous ses fenêtres ces hurlements enroues qui ameutent des spectateurs
pour la Grève, chaque fois, la douloureuse idée lui revenait, s'emparait de lui,
lui emplissait la tête de gendarmes, de bourreaux et de foule, lui expliquait
heure par heure les dernières souffrances du misérable agonisant, -- en ce
moment on le confesse, en ce moment on lui coupe les cheveux, en ce moment on
lui lie les mains, -- le sommait, lui pauvre poète, de dire tout cela a la
société, qui fait ses affaires pendant que cette chose monstrueuse s'accomplit,
le pressait, le poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l'esprit, s'il
était en train d'en faire, et les tuait a peine ébauches, barrait tous ses
travaux, se mettait en travers de tout, l'investissait, l'obsédait,
l'assiégeait. C'était un supplice, un supplice qui commençait avec le jour, et
qui durait, comme celui du misérable qu'on torturait au même
moment, jusqu'a quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens caput
expiravit crie par la voix sinistre de l'horloge, l'auteur respirait et
retrouvait quelque liberté d'esprit. Un jour enfin,
c'était, a ce qu'il croit, le lendemain de l'exécution d'Ulbach, il se mit a
écrire ce livre. Depuis lors il a été soulage. Quand un de ces crimes publics,
qu'on nomme exécutions judiciaires, a été commis, sa
conscience lui a dit qu'il n'en était plus solidaire ; et il n'a plus senti a
son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Grève sur la tête de tous les
membres de la communauté sociale.
Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empêcher le sang de
couler serait mieux.
Aussi ne connaîtrait-il pas de but plus élevé, plus saint, plus auguste que celui-la : concourir a l'abolition de la peine de mort. Aussi est-ce du fond du coeur qu'il adhère aux voeux et aux efforts des hommes généreux de toutes les nations qui travaillent depuis plusieurs années a jeter bas l'arbre patibulaire, le seul arbre que les révolutions ne déracinent pas. C'est avec joie qu'il vient a son tour, lui chétif, donner son coup de cognée, et élargir de son mieux l'entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au vieux gibet dresse depuis tant de siècles sur la chrétienté.
Nous venons de dire que l'échafaud est le seul édifice que les révolutions ne démolissent pas. Il est rare, en effet, que les révolutions soient sobres de sang humain, et, venues qu'elles sont pour émonder, pour ébrancher, pour étêter la société, la peine de mort est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisément.
Nous l'avouerons cependant, si jamais révolution nous parut digne et capable d'abolir la peine de mort, c'est la révolution de juillet. Il semble, en effet, qu'il appartenait au mouvement populaire le plus clément des temps modernes de raturer la pénalise barbare de Louis XI, de Richelieu et de Robespierre, et d'inscrire au front de la loi l'inviolabilité de la vie humaine.
1830 méritait de briser le couperet de 93.
Nous l'avons espère un moment. En
août 1830, il y avait tant de générosité dans l'air, un tel esprit de douceur et de civilisation flottait dans les masses, on se sentait le coeur si bien
épanoui par l'approche d'un bel avenir, qu'il nous sembla que la peine de mort
était abolie de droit, d'emblée, d'un consentement tacite et unanime, comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient
gênés. Le peuple venait de faire un feu de joie des guenilles de l'ancien régime.
Celle-la était la guenille sanglante. Nous la crûmes dans le tas. Nous la crûmes
brûlée comme les autres. Et pendant quelques semaines, confiant et crédule, nous
eûmes foi pour l'avenir a l'inviolabilité de la vie, comme a l'inviolabilité de la
liberté.
Et en effet deux mois s'étaient a peine
écoules qu'une tentative fut faite pour résoudre en réalité légale l'utopie sublime de
César Bonesana.
Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque hypocrite, et faite dans un autre
intérêt que l'intérêt général.
Au mois d'octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours
après avoir écarte par l'ordre du jour la proposition d'ensevelir Napoléon sous la colonne, la Chambre tout
entière se mit a pleurer et a bramer. La question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire quelques lignes plus bas a quelle occasion ; et alors il sembla que toutes ces entrailles de
législateurs étaient prises d'une subite et merveilleuse miséricorde. Ce fut a qui parlerait, a qui
gémirait, a qui lèverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu ! quelle horreur ! Tel vieux procureur
général, blanchi dans la robe rouge, qui avait mange toute sa vie le pain trempe de sang des
réquisitoires, se composa tout a coup un air piteux et attesta les dieux qu'il
était indigne de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne désemplit pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec choeurs,
exécute par tout cet orchestre d'orateurs qui garnit les premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n'y manqua. La chose fut on ne peut plus
pathétique et pitoyable. La séance de nuit surtout fut tendre, paterne et
déchirante comme un cinquième acte de Lachaussée. Le bon public, qui n'y comprenait rien, avait les larmes aux yeux.
[Note : Nous ne prétendons pas envelopper dans le même dédain tout ce qui a été dit a cette occasion a la Chambre. Il s'est bien prononce ça et la quelques belles et dignes paroles. Nous avons applaudi, comme tout le monde, au discours grave et simple de M. de Lafayette et, dans une autre nuance, a la remarquable improvisation de M. Villemain.]
De quoi s'agissait-il donc ? d'abolir la peine de mort ?
Oui et non.
Voici le fait :
Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes qu'on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui
peut-être on a échange quelques paroles polies ; quatre de ces hommes, dis-je, avaient tente, dans les hautes
régions politiques, un de ces coups hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises.
Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de mort. Et les quatre malheureux
étaient la, prisonniers, captifs de la loi, gardés par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives de Vincennes. Que faire et comment faire ? Vous comprenez qu'il est impossible d'envoyer a la
Grève, dans une charrette, ignoblement liés avec de grosses cordes, dos a dos avec ce fonctionnaire qu'il ne faut pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes du monde ? Encore s'il y avait une guillotine en acajou !
Hé ! il n'y a qu'a abolir la peine de mort !
Et là-dessus, la Chambre se met en besogne.
Remarquez, messieurs, qu'hier encore vous traitiez cette abolition d'utopie, de théorie, de rêve, de folie, de poésie. Remarquez que ce n'est pas la première fois qu'on cherche a appeler votre attention sur la charrette, sur les grosses cordes et sur l'horrible machine écarlate, et qu'il est étrange que ce hideux attirail vous saute ainsi aux yeux tout a coup.
Bah ! c'est bien de cela qu'il s'agit ! Ce n'est pas a cause de vous, peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais a cause de nous, députés qui pouvons être ministres. Nous ne voulons pas que la mécanique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n'avons songe qu'a nous. Ucalegon brûle. Éteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau, biffons le code.
Et c'est ainsi qu'un alliage d'égoïsme
altère et dénature les plus belles combinaisons sociales. C'est la veine noire dans le marbre blanc ; elle circule partout, et
apparaît a tout moment a l'improviste sous le ciseau. Votre statue est a refaire.
Certes, il n'est pas besoin que nous le déclarions ici, nous ne sommes pas de ceux qui
réclamaient les têtes des quatre ministres. Une fois ces infortunés arrêtés, la
colère indignée que nous avait inspirée leur attentat s'est changée, chez nous comme chez tout le monde, en une profonde
pitié. Nous avons songe aux préjuges d'éducation de quelques-uns d'entre eux, au cerveau peu
développe de leur chef, relaps fanatique et obstine des conspirations de 1804, blanchi avant l'age sous l'ombre humide des prisons d'État, aux
nécessités fatales de leur position commune, a l'impossibilité d'enrayer sur cette pente rapide ou la monarchie s'était
lancée elle-même a toute bride le 8 août 1829, a l'influence trop peu calculée par nous jusqu'alors de la personne royale, surtout a la
dignité que l'un d'entre eux répandait comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui leur souhaitaient bien
sincèrement la vie sauve, et qui étaient prêts a se dévouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur
échafaud eut été dressé un jour en Grève, nous ne doutons pas, et si c'est une illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas qu'il n'y eut eu une
émeute pour le renverser, et celui qui écrit ces lignes eut été de cette sainte
émeute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les crises sociales, de tous les
échafauds, l'échafaud politique est le plus abominable, le plus funeste, le plus
vénéneux, le plus nécessaire a extirper. Cette espèce de guillotine-la prend racine dans le pave, et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol.
En temps de révolution, prenez garde a la première tête qui tombe. Elle met le peuple en
appétit.
Nous étions donc personnellement d'accord avec ceux qui voulaient épargner les quatre ministres, et d'accord de toutes
manières, par les raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement, nous eussions mieux aime que la Chambre choisit une autre occasion pour proposer l'abolition de la peine de mort.
Si on l'avait proposée, cette souhaitable abolition, non a propos de quatre ministres tombes des Tuileries a Vincennes, mais a propos du premier voleur de grands chemins venu, a propos d'un de ces misérables que vous regardez a peine quand ils passent près de vous dans la rue, auxquels vous ne parlez pas, dont vous évitez instinctivement le coudoiement poudreux ; malheureux dont l'enfance déguenillée a couru pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant l'hiver au rebord des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. Vefour chez qui vous dînez, déterrant ça et la une croûte de pain dans un tas d'ordures et l'essuyant avant de la manger, grattant tout le jour le ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n'ayant d'autre amusement que le spectacle gratis de la fête du roi et les exécutions en Grève, cet autre spectacle gratis ; pauvres diables, que la faim pousse au vol, et le vol au reste ; enfants déshérités d'une société marâtre, que la maison de force prend a douze ans, le bagne a dix-huit, l'échafaud a quarante ; infortunes qu'avec une école et un atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantôt dans la rouge fourmilière de Toulon, tantôt dans le muet enclos de Clamart, leur retranchant la vie après leur avoir ôté la liberté ; si c'eut été a propos d'un de ces hommes que vous eussiez proposé d'abolir la peine de mort, oh ! alors, votre séance eut été vraiment digne, grande, sainte, majestueuse, vénérable. Depuis les augustes pères de Trente invitant les hérétiques au concile au nom des entrailles de Dieu, perviscera Dei, parce qu'on espère leur conversion, quoniam sancta synodus sperat hoereticorum conversionem, jamais assemblée d'hommes n'aurait présenté au monde spectacle plus sublime, plus illustre et plus miséricordieux. Il a toujours appartenu a ceux qui sont vraiment forts et vraiment grands d'avoir souci du faible et du petit. Un conseil de brahmanes serait beau prenant en main la cause du paria. Et ici, la cause du paria, c'était la cause du peuple. En abolissant la peine de mort, a cause de lui et sans attendre que vous fussiez intéresses dans la question, vous faisiez plus qu'une oeuvre politique, vous faisiez une oeuvre sociale.
Tandis que vous n'avez pas
même fait une oeuvre politique en essayant de l'abolir, non pour l'abolir, mais
pour s
auver
quatre malheureux ministres pris la main dans le sac des coups d'État !
Qu'est-il arrive ? c'est que, comme vous n'étiez pas sincères, on a été défiant. Quand le peuple a vu qu'on voulait lui donner le change, il s'est fâché contre toute la question en masse, et, chose remarquable ! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont il supporte pourtant tout le poids. C'est votre maladresse qui l'a amené la. En abordant la question de biais et sans franchise, vous l'avez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comédie. On l'a sifflée.
Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la
bonté de la prendre au sérieux. Immédiatement après la fameuse séance, ordre avait
été donne aux procureurs généraux, par un garde des sceaux honnête homme, de suspendre
indéfiniment toutes exécutions capitales. C'était en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort
respirèrent. Mais leur illusion fut de courte durée.
Le procès des ministres fut mené à fin. Je ne sais quel arrêt fut rendu. Les quatre vies furent
épargnées. Ham fut choisi comme juste milieu entre la mort et la liberté. Ces divers arrangements une fois faits, toute peur s'évanouit dans l'esprit des hommes d'État dirigeants, et, avec la peur, l'humanité s'en alla. Il ne fut plus question d'abolir le supplice capital ; et une fois qu'on n'eut plus besoin d'elle, l'utopie redevint utopie, la
théorie, théorie, la poésie, poésie !
Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux condamnes vulgaires qui se promenaient dans les
préaux depuis cinq ou six mois, respirant l'air, tranquilles désormais, surs de vivre, prenant leur sursis pour leur
grâce. Mais attendez.
Le bourreau, a vrai dire, avait eu grand'peur. Le jour ou il avait entendu nos faiseurs de lois parler
humanité, philanthropie, progrès, il s'était cru perdu. Il s'était caché, le
misérable, il s'était blotti sous sa guillotine, mal a l'aise au soleil de juillet comme un oiseau de nuit en plein jour, tachant de se faire oublier, se bouchant les oreilles et n'osant souffler. On ne le voyait plus depuis six mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu a peu cependant il s'était rassure dans ses
ténèbres. Il avait écouté du cote des Chambres et n'avait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires
déclamatoires du Traité des Délits et des Peines. On s'occupait de toute autre chose, de quelque grave
intérêt social, d'un chemin vicinal, d'une subvention pour l'Opéra-Comique, ou d'une saignée de cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents millions. Personne ne songeait plus a lui, coupe-tête. Ce que voyant, l'homme se tranquillise, il met sa
tête hors de son trou, et regarde de tous cotes ; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus quelle souris de La Fontaine, puis il se hasarde a sortir tout a fait de dessous son
échafaudage, puis il saute dessus, le raccommode, le restaure, le fourbit, le caresse, le fait jouer, le fait reluire, se remet a suifer la vieille
mécanique rouillée que l'oisiveté détraquait ; tout a coup il se retourne, saisit au hasard par les cheveux dans la
première prison venue un de ces infortunes qui comptaient sur la vie, le tire a lui, le
dépouille, l'attache, le boucle, et voila les exécutions qui recommencent.
Tout cela est affreux, mais c'est de l'histoire.
Oui, il y a eu un sursis de six mois accorde a de malheureux captifs, dont on a gratuitement aggrave la peine de cette façon en les faisant reprendre a la vie ; puis, sans raison, sans nécessité, sans trop savoir pourquoi, pour le plaisir, on a un beau matin révoque le sursis et l'on a remis froidement toutes ces créatures humaines en coupe réglée. Eh ! mon Dieu ! je vous le demande, qu'est-ce que cela nous faisait a tous que ces hommes vécussent ?
Est-ce qu'il n'y a pas en France assez d'air a respirer pour tout le monde ? Pour qu'un jour un misérable commis de la chancellerie, a qui cela était égal, se soit levé de sa chaise en disant :
-- Allons ! personne ne songe plus a l'abolition de la peine de mort. Il est temps de se remettre a guillotiner !
-- il faut qu'il se soit passe dans le coeur de cet homme-la quelque chose de bien monstrueux.
Du reste, disons-le, jamais les exécutions n'ont été accompagnées de circonstances plus atroces que depuis cette révocation du sursis de juillet, jamais l'anecdote de la Grève n'a été plus révoltante et n'a mieux prouvé l'exécration de la peine de mort. Ce redoublement d'horreur est le juste châtiment des hommes qui ont remis le code du sang en vigueur. Qu'ils soient punis par leur oeuvre. C'est bien fait.
Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines exécutions ont eu d'épouvantable et d'impie. Il faut donner mal aux nerfs aux femmes des procureurs du roi. Une femme, c'est quelquefois une conscience.
Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n'avons pas bien présents a l'esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamné, mais nous les retrouverons si l'on conteste le fait, et nous croyons que c'est à Pamiers ; vers la fin de septembre donc, on vient trouver un homme dans sa prison, ou il jouait tranquillement aux cartes : on lui signifie qu'il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait trembler de tous ses membres, car, depuis six mois qu'on l'oubliait, il ne comptait plus sur la mort ; on le rase, on le tond, on le garrotte, on le confesse ; puis on le brouette entre quatre gendarmes, et a travers la foule, au lieu de l'exécution. Jusqu'ici rien que de simple. C'est comme cela que cela se fait. Arrive a l'échafaud, le bourreau le prend au prêtre, l'emporte, le ficelle sur la bascule, l'enfourne, je me sers ici du mot d'argot, puis il lâche le couperet.
Le lourd triangle de fer se
détache avec peine, tombe en cahotant dans ses rainures, et, voici l'horrible qui commence, entaille l'homme sans le tuer. L'homme pousse un cri affreux. Le bourreau,
déconcerté, relève le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la foule aussi. Le bourreau rehisse
encore le couperet, espérant mieux du troisième coup. Point. Le troisième coup
fait jaillir un troisième ruisseau de sang de la nuque du condamne, mais ne fait
pas tomber la tête. Abrégeons. Le couteau remonta et retomba cinq fois, cinq
fois il entama le condamné, cinq fois le condamné hurla sous le coup et secoua
sa tête vivante en criant grâce ! Le peuple indigne prit des pierres et se mit
dans sa justice a lapider le misérable bourreau. Le bourreau s'enfuit sous la
guillotine et s'y tapit derrière les chevaux des gendarmes. Mais vous n'êtes pas
au bout. Le supplicié, se voyant seul sur l'échafaud, s'était redressé sur la
planche, et la, debout, effroyable, ruisselant de sang, soutenant sa tête a demi
coupée qui pendait sur son épaule, il demandait avec de faibles cris qu'on vint
le détacher. La foule, pleine de pitié, était sur le point de forcer les
gendarmes et de venir à l'aide du malheureux qui avait subi cinq fois son arrêt
de mort. C'est en ce moment-la qu'un valet du bourreau, jeune homme de vingt ans
monte sur l'échafaud, dit au patient de se tourner pour qu'il le délie, et,
profitant de la posture du mourant qui se livrait a lui sans défiance, saute sur
son dos et se met a lui couper péniblement ce qui lui restait de cou avec je ne
sais quel couteau de boucher. Cela s'est fait. Cela s'est v
u.
Oui. Aux termes de la loi, un juge a dû assister a cette exécution. D'un signe
il pouvait tout arrêter. Que faisait-il donc au fond de sa voiture, cet homme
pendant qu'on massacrait un homme ? Que faisait ce punisseur d'assassins,
pendant qu'on assassinait en plein jour, sous ses yeux, sous le souffle de ses
chevaux, sous la vitre de sa portière ?
Et le juge n'a pas été mis en jugement ! et le bourreau n'a pas été mis en jugement ! Et aucun tribunal ne s'est enquis de cette monstrueuse extermination de toutes les lois sur la personne sacrée d'une créature de Dieu !
Au dix-septième siècle, a l'époque de barbarie du code criminel, sous Richelieu, sous Christophe Fouquet, quand M. de Chalais fut mis a mort devant le Bouffay de Nantes par un soldat maladroit qui, au lieu d'un coup d'épée, lui donna trente-quatre coups
[Note : La Porte dit vingt-deux, mais Aubery dit trente-quatre. M. de Chalais cria jusqu'au vingtième.]
d'une doloire de tonnelier, du moins cela parut-il irrégulier au parlement de Paris : il y eut enquête et procès, et si Richelieu ne fut pas puni, si Christophe Fouquet ne fut pas puni, le soldat le fut. Injustice sans doute, mais au fond de laquelle il y avait de la justice.
Ici, rien. La chose a eu lieu
après juillet, dans un temps de douces moeurs et de progrès, un an après la
célèbre lamentation de la Chambre sur la peine de mort. Eh bien ! le fait a passe absolument
inaperçu.
Les journaux de Paris l'ont publié comme une anecdote. Personne n'a été inquiété. On a su seulement que la guillotine avait
été disloquée exprès par quelqu'un qui voulait nuire a l'exécuteur des hautes oeuvres. C'était un valet du bourreau, chasse par son
maître, qui, pour se venger, lui avait fait cette malice.
Ce n'était qu'une espièglerie. Continuons.
A Dijon, il y a trois mois, on a mené au supplice une femme. (Une femme !) Cette fois encore, le couteau du docteur Guillotin a mal fait son service. La tête n'a pas été tout a fait coupée. Alors les valets de l'exécuteur se sont attelés aux pieds de la femme, et a travers les hurlements de la malheureuse, et a force de tiraillements et de soubresauts, ils lui ont sépare la tête du corps par arrachement.
A Paris, nous revenons au temps des
exécutions secrètes. Comme on n'ose plus décapiter en Grève depuis juillet, comme on a peur, comme on est
lâche, voici ce qu'on fait. On a pris dernièrement à Bicêtre un homme, un condamne a mort, un nomme Desandrieux, je crois ; on l'a mis dans une
espèce de panier traîné sur deux roues, clos de toutes parts, cadenasse et verrouille ; puis, un gendarme en
tête, un gendarme en queue, a petit bruit et sans foule, on a été déposer le paquet a la
barrière déserte de Saint-Jacques. Arrivés là, il était huit heures du matin, a peine jour, il y avait une guillotine toute
fraîche dressée et pour public quelque douzaine de petits garçons groupés sur les tas de pierres voisins autour de la machine inattendue ; vite, on a tire l'homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer,
furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamote sa tête. Cela s'appelle un acte public et solennel de haute justice.
Infâme dérision
!
Comment donc les gens du roi comprennent-ils le mot civilisation ? Ou en sommes-nous ? La justice
ravalée aux stratagèmes et aux supercheries ! la loi aux expédients ! monstrueux !
C'est donc une chose bien redoutable qu'un condamne a mort, pour que la société le prenne en
traître de cette façon !
Soyons juste pourtant, l'exécution n'a pas été tout a fait secrète. Le matin on a crie et vendu comme de coutume l'arrêt de mort dans les carrefours de Paris. Il parait qu'il y a des gens qui vivent de cette vente. Vous entendez ? du crime d'un infortune, de son châtiment, de ses tortures, de son agonie, on fait une denrée, un papier qu'on vend un sou. Concevez-vous rien de plus hideux que ce sou, vert de grise dans le sang ? Qui est-ce donc qui le ramasse ?
Voila assez de faits. En voila trop. Est-ce que tout cela n'est pas horrible ?
Qu'avez-vous a alléguer pour la peine de mort ?
Nous faisons cette question sérieusement : nous la faisons pour qu'on y réponde : nous la faisons aux criminalistes, et non aux lettres bavards. Nous savons qu'il y a des gens qui prennent l'excellence de la peine de mort pour texte a paradoxe comme tout autre thème. Il y en a d'autres qui n'aiment la peine de mort que parce qu'ils haïssent tel ou tel qui l'attaque. C'est pour eux une question quasi littéraire, une question de personnes, une question de noms propres. Ceux-la sont les envieux, qui ne font pas plus faute aux bons jurisconsultes qu'aux grands artistes. Les Joseph Grippa ne manquent pas plus aux Filangieri que les Torregiani aux Michel-Ange et les Scudery aux Corneille.
Ce n'est pas a eux que nous nous adressons, mais aux hommes de loi proprement dits, aux dialecticiens, aux raisonneurs, a ceux qui aiment la peine de mort pour la peine de mort, pour sa
beauté, pour sa bonté, pour sa grâce.
Voyons, qu'ils donnent leurs raisons.
Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort nécessaire. D'abord, -- parce qu'il importe de retrancher de la communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui nuire encore. -- S'il ne s'agissait que de cela, la prison perpétuelle suffirait. A quoi bon la mort ? Vous objectez qu'on peut s'échapper d'une prison ? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas a la solidité des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des ménageries ?
Pas de bourreau ou le geôlier suffit.
Mais, reprend-on, -- il faut que la société se venge, que la société punisse. -- Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est de Dieu.


La société est entre deux. Le
châtiment est au-dessus d'elle, la vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied. Elle ne doit pas "punir pour se venger" ; elle doit corriger pour
améliorer. Transformez de cette façon la formule des criminalistes, nous la comprenons et nous y
adhérons.
Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l'exemple. -- Il faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort réservé aux criminels ceux qui seraient tentes de les imiter ! Voila bien a peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d'abord qu'il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l'effet qu'on en attend. Loin d'édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu'il est le plus récent. Au moment ou nous écrivons, il n'a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. A Saint-Pol, immédiatement après l'exécution d'un incendiaire nomme Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l'échafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez.
Que si, malgré l'expérience, vous tenez a votre théorie routinière de l'exemple, alors rendez-nous le seizième siècle, soyez vraiment formidables, rendez-nous la variété des supplices, rendez-nous Farinacci, rendez-nous les tourmenteurs-jurés, rendez-nous le gibet, la roue, le bucher, l'estrapade, l'essorillement, l'écartèlement, la fosse a enfouir vif, la cuve a bouillir vif ; rendez-nous, dans tous les carrefours de Paris, comme une boutique de plus ouverte parmi les autres, le hideux étal du bourreau, sans cesse garni de chair fraîche. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de pierre, ses brutes assises, ses caves a ossements, ses poutres, ses crocs, ses chaînes, ses brochettes de squelettes, son éminence de plâtre tachetée de corbeaux, ses potences succursales, et l'odeur du cadavre que par le vent du nord-est il répand a larges bouffées sur tout le faubourg du Temple. Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce gigantesque appentis du bourreau de Paris. A la bonne heure ! Voila de l'exemple en grand. Voila de la peine de mort bien comprise. Voila un système de supplices qui a quelque proportion. Voila qui est horrible, mais qui est terrible.
Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de commerce, on prend un contrebandier sur la cote de Douvres, on le pend pour l'exemple, pour l'exemple on le laisse accroche au gibet ; mais, comme les intempéries de l'air pourraient détériorer le cadavre, on l'enveloppe soigneusement d'une toile enduite de goudron, afin d'avoir a le renouveler moins souvent. O terre d'économie ! goudronner les pendus !
Cela pourtant a encore quelque logique. C'est la facon la plus humaine de comprendre la
théorie de l'exemple.
Mais vous, est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un exemple quand vous
égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le plus désert des boulevards
extérieurs ? En Grève, en plein jour, passe encore ; mais a la barrière Saint-Jacques ! mais a huit heures du matin ! Qui est-ce qui passe la ? Qui est-ce qui va la ? Qui est-ce qui sait que vous tuez un homme la ? Qui est-ce qui se doute que vous faites un exemple la ? Un exemple pour qui ? Pour les arbres du boulevard,
apparemment.
Ne voyez-vous donc pas que vos
exécutions publiques se font en tapinois ? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? Que vous avez peur et honte de votre oeuvre ? Que vous balbutiez ridiculement votre discite justitiam moniti ? Qu'au fond vous
êtes ébranles, interdits, inquiets, peu certains d'avoir raison, gagnes par le doute
général, coupant des têtes par routine et sans trop savoir ce que vous faites ?
Ne sentez-vous pas au fond du coeur que vous avez tout au moins perdu le sentiment moral et social de la mission de sang que vos
prédécesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une conscience si tranquille ? La nuit, ne retournez-vous pas plus souvent qu'eux la
tête sur votre oreiller ? D'autres avant vous ont ordonne des exécutions capitales, mais ils s'estimaient dans le droit, dans le juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge ;
Élie de Thorrette se croyait un juge ; Laubardemont, La Reynie et Laffemas
eux-mêmes se croyaient des juges ; vous, dans votre for intérieur, vous n'êtes pas bien surs de ne pas
être des assassins !
Vous quittez la Grève pour la
barrière Saint-Jacques, la foule pour la solitude, le jour pour le crépuscule. Vous ne faites plus fermement ce que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je !
Toutes les raisons pour la peine de mort, les voila donc démolies. Voila tous les syllogismes de parquets mis a
néant. Tous ces copeaux de réquisitoires, les voila balayes et réduits en cendres. Le moindre attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements.
Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des têtes, a nous jures, a nous hommes, en nous adjurant d'une voix caressante au nom de la société a protéger, de la vindicte publique a assurer, des exemples a faire. Rhétorique, ampoule, et néant que tout cela ! un coup d'épingle dans ces hyperboles, et vous les désenflez. Au fond de ce doucereux verbiage, vous ne trouvez que dureté de coeur, cruauté, barbarie, envie de prouver son zèle, nécessité de gagner ses honoraires. Taisez-vous, mandarins ! Sous la patte de velours du juge on sent les ongles du bourreau.
Il est difficile de songer de sang-froid a ce que c'est qu'un procureur royal criminel. C'est un homme qui gagne sa vie a envoyer les autres a l'échafaud. C'est le pourvoyeur titulaire des places de
Grève. Du reste, c'est un monsieur qui a des prétentions au style et aux lettres, qui est beau parleur ou croit l'être, qui
récite au besoin un vers latin ou deux avant de conclure a la mort, qui cherche a faire de l'effet, qui
intéresse son amour-propre, o misère ! la ou d'autres ont leur vie engagée, qui a ses
modèles a lui, ses types désespérants a atteindre, ses classiques, son Bellart, son Marchangy, comme tel
poète a Racine et tel autre Boileau. Dans le débat, il tire du cote de la guillotine, c'est son
rôle, c'est son état. Son réquisitoire, c'est son oeuvre littéraire, il le fleurit de
métaphores, il le parfume de citations, il faut que cela soit beau a l'audience, que cela plaise aux dames. Il a son bagage de lieux communs encore
très neufs pour la province, ses élégances d'élocution,
ses recherches, ses raffinements d'écrivain. Il hait le mot propre presque autant que nos
poètes tragiques de l'école de Delille. N'ayez pas peur qu'il appelle les choses par leur nom. Fi donc ! Il a pour toute
idée dont la nudité vous révolterait des déguisements complets d'épithètes et d'adjectifs. Il rend M. Samson
présentable. Il gaze le couperet. Il estompe la bascule. Il entortille le panier rouge dans une
périphrase. On ne sait plus ce que c'est. C'est douceâtre et décent. Vous le
représentez-vous, la nuit, dans son cabinet, élaborant a loisir et de son mieux cette harangue qui fera dresser un
échafaud dans six semaines ? Le voyez-vous suant sang et eau pour emboîter la
tête d'un accuse dans le plus fatal article du code ? Le voyez-vous scier avec une loi mal faite le cou d'un
misérable ? Remarquez-vous comme il fait infuser dans un gâchis de tropes et de
synecdoques deux ou trois textes vénéneux pour en exprimer et en extraire a grand-peine la mort d'un homme ? N'est-il pas vrai que, tandis qu'il
écrit, sous sa table, dans l'ombre, il a probablement le bourreau accroupi a ses pieds, et qu'il
arrête de temps en temps sa plume pour lui dire, comme le maître a son chien : -- Paix la ! paix la ! tu vas avoir ton os !
Du reste, dans la vie privée, cet homme du roi peut
être un honnête homme, bon père, bon fils, bon mari, bon ami, comme disent toutes les
épitaphes du Père-Lachaise.
Espérons que le jour est prochain ou la loi abolira ces fonctions funèbres. L'air seul de notre civilisation doit dans un temps donne user la peine de mort.
On est parfois tente de croire que les défenseurs de la peine de mort n'ont pas bien
réfléchi a ce que c'est. Mais pesez donc un peu a la balance de quelque crime que ce soit ce droit exorbitant que la
société s'arroge d'ôter ce qu'elle n'a pas donne, cette peine, la plus
irréparable des peines irréparables !
De deux choses l'une :
Ou l'homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans adhérents dans ce monde. Et dans ce cas, il n'a
reçu ni éducation, ni instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son coeur ; et alors de quel droit tuez-vous ce
misérable orphelin ? Vous le punissez de ce que son enfance a rampe sur le sol sans tige et sans tuteur !
Vous lui imputez a forfait l'isolement ou vous l'avez laisse ! De son malheur vous faites son crime ! Personne ne lui a appris a savoir ce qu'il faisait. Cet homme ignore. Sa faute est a sa
destinée, non a lui. Vous frappez un innocent.
Ou cet homme a une famille ; et alors croyez-vous que le coup dont vous l'égorgez ne blesse que lui seul ? que son
père, que sa mère, que ses enfants, n'en saigneront pas ? Non. En le tuant, vous
décapitez toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents.
Gauche et aveugle pénalité, qui, de quelque cote qu'elle se tourne, frappe l'innocent !
Cet homme, ce coupable qui a une famille, séquestrez-le. Dans sa prison, il pourra travailler encore pour les siens. Mais comment les fera-t-il vivre du fond de son tombeau ? Et songez-vous sans frissonner a ce que deviendront ces petits
garçons, ces petites filles, auxquelles vous ôtez leur père, c'est-à-dire leur pain?
Est-ce que vous comptez sur cette famille pour approvisionner dans quinze ans, eux le bagne, elles le musico ? Oh ! les pauvres innocents !
Aux colonies, quand un arrêt de mort tue un esclave, il y a mille francs d'indemnité pour le
propriétaire de l'homme. Quoi ! vous dédommagez le maître, et vous n'indemnisez pas la famille ! Ici aussi
ne prenez-vous pas un homme a ceux qui le possèdent ? N'est-il pas, a un titre bien autrement sacre que l'esclave
vis-à-vis du maître, la propriété de son père, le bien de sa femme, la chose de ses enfants ?
Nous avons déjà convaincu votre loi d'assassinat. La voici convaincue de vol.
Autre chose encore. L'âme de cet homme, y songez-vous ? Savez-vous dans quel
état elle se trouve ? Osez-vous bien l'expédier si lestement ? Autrefois du moins, quelque foi circulait dans le peuple ;
au moment suprême, le souffle religieux qui était dans l'air pouvait amollir le plus endurci ; un patient
était en même temps un pénitent ; la religion lui ouvrait un monde au moment ou la
société lui en fermait un autre ; toute âme avait conscience de Dieu ; l'échafaud n'était qu'une
frontière du ciel. Mais quelle espérance mettez-vous sur l'échafaud maintenant que la grosse foule ne croit plus ?
maintenant que toutes les religions sont attaquées du dry-rot, comme ces vieux vaisseaux qui pourrissent dans nos ports, et qui jadis
peut-être ont découvert des mondes ? maintenant que les petits enfants se moquent de Dieu ? De quel droit lancez-vous dans quelque chose dont vous doutez
vous-mêmes les âmes obscures de vos condamnes, ces âmes telles que Voltaire et M. Pigault-Lebrun les ont faites ? Vous les livrez a votre
aumônier de prison, excellent vieillard sans doute ; mais croit-il et fait-il croire ? Ne grossoie-t-il pas comme une
corvée son oeuvre sublime ? Est-ce que vous le prenez pour un prêtre, ce bonhomme qui coudoie le bourreau dans la charrette ? Un
écrivain plein d'âme et de talent l'a dit avant nous : C'est une horrible chose de conserver le bourreau
après avoir ôté le confesseur !
Ce ne sont la, sans doute, que des "raisons sentimentales", comme disent quelques
dédaigneux qui ne prennent leur logique que dans leur tête. A nos yeux, ce sont les meilleures. Nous
préférons souvent les raisons du sentiment aux raisons de la raison. D'ailleurs les deux
séries se tiennent toujours, ne l'oublions pas. Le Traite des Délits est greffe sur l'Esprit des Lois. Montesquieu a engendre Beccaria.
La raison est pour nous, le sentiment est pour nous, l'expérience est aussi pour nous. Dans les
états modèles, ou la peine de mort est abolie, la masse des crimes capitaux suit d'année en
année une baisse progressive. Pesez ceci.
Nous ne demandons cependant pas pour le moment une brusque et
complète abolition de la peine de mort, comme celle ou s'était si étourdiment engagée la Chambre des
députés. Nous désirons, au contraire, tous les essais, toutes les précautions, tous les
tâtonnements de la prudence.
D'ailleurs, nous ne voulons pas seulement l'abolition de la peine de mort, nous voulons un remaniement complet de la
pénalité sous toutes ses formes, du haut en bas, depuis le verrou jusqu'au couperet, et le temps est un des
ingrédients qui doivent entrer dans une pareille oeuvre pour qu'elle soit bien faite. Nous comptons
développer ailleurs, sur cette matière, le système d'idées que nous croyons applicable. Mais,
indépendamment des abolitions partielles pour le cas de fausse monnaie, d'incendie, de vols qualifies, etc., nous demandons que des a
présent, dans toutes les affaires capitales, le président soit tenu de poser au jury cette question : L'accuse a-t-il agi par passion ou par
intérêt ? et que, dans le cas ou le jury répondrait :
L'accuse a agi par passion, il n'y ait pas condamnation a mort. Ceci nous
épargnerait du moins quelques exécutions révoltantes. Ulbach et Debacker seraient sauves. On ne guillotinerait plus Othello.
Au reste, qu'on ne s'y trompe pas, cette question de la peine de mort mûrit tous les jours. Avant peu, la
société entière la résoudra comme nous.
Que les criminalistes les plus
entêtes y fassent attention, depuis un siècle la peine de mort va s'amoindrissant. Elle se fait presque douce. Signe de
décrépitude. Signe de faiblesse. Signe de mort prochaine. La torture a disparu. La roue a disparu. La potence a disparu. Chose
étrange ! la guillotine elle-même est un progrès.
M. Guillotin était un philanthrope.
Oui, l'horrible Thémis dentue et vorace de Farinace et de Vouglans, de Delancre et d'Isaac Loisel, de d'Oppede et de Machault,
dépérit. Elle maigrit. Elle se meurt.
Voila déjà la Grève qui n'en veut plus. La
Grève se réhabilite. La vieille buveuse de sang s'est bien conduite en juillet. Elle veut mener
désormais meilleure vie et rester digne de sa dernière belle action. Elle qui s'était
prostituée depuis trois siècles a tous les échafauds, la pudeur la prend. Elle a honte de son ancien
métier. Elle veut perdre son vilain nom. Elle répudie le bourreau. Elle lave son pavé.
A l'heure qu'il est, la peine de mort est déjà hors de Paris. Or, disons-le bien ici, sortir de Paris c'est sortir de la civilisation.
Tous les symptômes sont pour nous. Il semble aussi qu'elle se rebute et qu'elle rechigne, cette hideuse machine, ou
plutôt ce monstre fait de bois et de fer qui est a Guillotin ce que Galatée est a Pygmalion.
Vues d'un certain cote, les effroyables exécutions que nous avons détaillés plus haut sont d'excellents signes. La guillotine
hésite. Elle en est a manquer son coup. Tout le vieil échafaudage de la peine de mort se
détraque.
L'infâme machine partira de France, nous y comptons, et, s'il plait a Dieu, elle partira en boitant, car nous tacherons de lui porter de rudes coups. Qu'elle aille demander l'hospitalité ailleurs, a quelque peuple barbare, non a la Turquie, qui se civilise, non aux sauvages, qui ne voudraient pas d'elle [Le "parlement" de Tahiti vient d'abolir la peine de mort.] ; mais qu'elle descende quelques échelons encore de l'échelle de la civilisation, qu'elle aille en Espagne ou en Russie.
L'édifice social du passe reposait sur trois colonnes, le
prêtre, le roi, le bourreau. Il y a déjà longtemps qu'une voix a dit : Les dieux s'en vont !
Dernièrement une autre voix s'est élevée et a crie : Les rois s'en vont ! Il est temps maintenant qu'une
troisième voix s'élève et dise : Le bourreau s'en va !
Ainsi l'ancienne société sera tombée pierre a pierre ; ainsi la providence aura
complète l'écroulement du passe. A ceux qui ont regrette les dieux, on a pu dire: Dieu reste. A ceux qui regrettent les rois, on peut dire : la patrie reste. A ceux qui regretteraient le bourreau, on n'a rien a dire.
Et l'ordre ne disparaîtra pas avec le bourreau ; ne le croyez point. La voûte de la
société future ne croulera pas pour n'avoir point cette clef hideuse. La civilisation n'est autre chose qu'une
série de transformations successives. A quoi donc allez-vous assister ? a la transformation de la
pénalité. La douce loi du Christ pénétrera enfin le code et rayonnera a travers. On regardera le crime comme une maladie, et cette maladie aura ses
médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La
liberté et la santé se ressembleront. On versera le baume et l'huile ou l'on appliquait le fer et le feu. On traitera par la
charité ce mal qu'on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La croix
substituée au gibet. Voila tout.
15 mars 1832
UNE COMÉDIE A PROPOS D'UNE TRAGÉDIE
[Note : Nous avons cru devoir réimprimer ici l'espèce de préface en dialogue qu'on va lire, et qui accompagnait la
quatrième édition du Dernier Jour d'un condamne. Il faut se rappeler, en la lisant, au milieu de quelles objections politiques, morales et
littéraires les premières éditions de ce livre furent publiées. Édition de 1832).]
PERSONNAGES :
MADAME DE BLINVAL.
LE CHEVALIER.
ERGASTE.
UN POETE ELEGIAQUE.
UN PHILOSOPHE.
UN GROS MONSIEUR.
UN MONSIEUR MAIGRE.
DES FEMMES.
UN LAQUAIS.
Un salon.
UN POÈTE ÉLÉGIAQUE, lisant.
[...]
Le lendemain, des pas traversaient la foret,
Un chien le long du fleuve en aboyant errait ;
Et quand la bachelette en larmes,
Revint s'asseoir, le coeur rempli d'alarmes,
Sur la tant vieille tour de l'antique châtel,
Elle entendit les flots gémir, la triste Isaure,
Mais plus n'entendit la mandore Du gentil ménestrel !
TOUT L'AUDITOIRE.
Bravo ! charmant ! ravissant !
On bat des mains.
MADAME DE BLINVAL.
Il y a dans cette fin un mystère indéfinissable qui tire les larmes
des yeux.
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE, modestement.
La catastrophe est voilée.
LE CHEVALIER, hochant la tête.
Mandore, ménestrel, c'est du romantique, ça !
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Oui, monsieur, mais du romantique raisonnable, du vrai romantique. Que
voulez-vous ? Il faut bien faire quelques concessions.
LE CHEVALIER.
Des concessions ! des concessions ! c'est comme cela qu'on perd le goût. Je donnerais tous les vers romantiques seulement pour ce
quatrain :
De par le Pinde et par Cythere,
Gentil-Bernard est averti
Que l'Art d'Aimer doit samedi
Venir souper chez l'Art de Plaire.
Voila la vraie poésie ! L'Art d'Aimer qui soupe samedi chez l'Art de
Plaire ! a la bonne heure ! Mais aujourd'hui c'est la mandore, le
ménestrel. On ne fait plus de poésies fugitives. Si j'étais poète, je
ferais des poésies fugitives : mais je ne suis pas poète, moi.
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Cependant, les élégies...
LE CHEVALIER.
Poésies fugitives, monsieur. (Bas a Mme de Blinval) Et puis, châtel
n'est pas français ; on dit castel.
QUELQU'UN, au poète élégiaque.
Une observation, monsieur. Vous dites l'antique châtel, pourquoi pas
le gothique !
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Gothique ne se dit pas en vers.
LE QUELQU'UN.
Ah ! c'est différent.
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE, poursuivant.
Voyez-vous bien, monsieur, il faut se borner. Je ne suis pas de ceux
qui veulent désorganiser le vers français, et nous ramener a l'époque
des Ronsard et des Brebeuf. Je suis romantique, mais modère. C'est
comme pour les émotions. Je les veux douces, rêveuses, mélancoliques,
mais jamais de sang, jamais d'horreurs. Voiler les catastrophes. Je
sais qu'il y a des gens, des fous, des imaginations en délire
qui... Tenez, mesdames, avez-vous lu le nouveau roman ?
LES DAMES.
Quel roman ?
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Le Dernier Jour...
UN GROS MONSIEUR.
Assez, monsieur ! je sais ce que vous voulez dire. Le titre seul me
fait mal aux nerfs.
MADAME DE BLINVAL.
Et a moi aussi. C'est un livre affreux. Je l'ai la.
LES DAMES.
Voyons, voyons.
On se passe le livre de main en main.
QUELQU'UN, lisant.
Le Dernier jour d'un...
LE GROS MONSIEUR.
Grâce, madame !
MADAME DE BLINVAL.
En effet, c'est un livre abominable, un livre qui donne le cauchemar,
un livre qui rend malade.
UNE FEMME, bas.
Il faudra que je lise cela.
LE GROS MONSIEUR.
Il faut convenir que les moeurs vont se dépravant de jour en jour. Mon
Dieu, l'horrible idée ! développer, creuser, analyser, l'une après
l'autre et sans en passer une seule, toutes les souffrances
physiques, toutes les tortures morales que doit éprouver un homme
condamne a mort, le jour de l'exécution ! Cela n'est-il pas atroce ?
Comprenez-vous, mesdames, qu'il se soit trouve un écrivain pour cette
idée, et un public pour cet écrivain ?
LE CHEVALIER.
Voila en effet qui est souverainement impertinent.
MADAME DE BLINVAL.
Qu'est-ce que c'est que l'auteur ?
LE GROS MONSIEUR.
Il n'y avait pas de nom a la première édition.
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
C'est le même qui a déjà fait deux autres romans... ma foi, j'ai
oublie les titres. Le premier commence a la Morgue et finit a la
Grève. A chaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant.
LE GROS MONSIEUR.
Vous avez lu cela, monsieur ?
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Oui, monsieur : la scène se passe en Islande.
LE GROS MONSIEUR.
En Islande, c'est épouvantable !
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Il a fait en outre des odes, des ballades, je ne sais quoi, ou il y a
des monstres qui ont des corps bleus.
LE CHEVALIER, riant.
Corbleu ! cela doit faire un furieux vers.
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Il a publie aussi un drame, -- on appelle cela un drame, -- ou l'on
trouve ce beau vers :
Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept.
QUELQU'UN
Ah, ce vers !
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Cela peut s'écrire en chiffres, voyez-vous, mesdames :
Demain, 25 juin 1657.
Il rit. On rit.
LE CHEVALIER.
C'est une chose particulière que la poésie d'a présent.
LE GROS MONSIEUR.
Ah ça ! il ne sait pas versifier, cet homme-la ! Comment donc
s'appelle-t-il déjà ?
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Il a un nom aussi difficile a retenir qu'a prononcer. Il y a du goth,
du wisigoth, de l'ostrogoth dedans.
Il rit.
MADAME DE BLINVAL.
C'est un vilain homme.
LE GROS MONSIEUR.
Un abominable homme.
UNE JEUNE FEMME.
Quelqu'un qui le connaît m'a dit...
LE GROS MONSIEUR.
Vous connaissez quelqu'un qui le connaît ?
LA JEUNE FEMME.
Oui, et qui dit que c'est un homme doux, simple, qui vit dans la
retraite et passe ses journées a jouer avec ses petits enfants.
LE POÈTE.
Et ses nuits a rêver des oeuvres de ténèbres.
-- C'est singulier ;
voila un vers que j'ai fait tout naturellement. Mais c'est qu'il y
est, le vers :
Et ses nuits a rêver des oeuvres de ténèbres.
Avec une bonne césure. Il n'y a plus que l'autre rime a
trouver. Pardieu ! funèbres.
MADAME DE BLINVAL.
Quidquid tentabat dicere, versus erat.
LE GROS MONSIEUR.
Vous disiez donc que l'auteur en question a des petits enfants.
Impossible, madame. Quand on a fait cet ouvrage-la ! un roman atroce !
QUELQU'UN.
Mais, ce roman, dans quel but l'a-t-il fait ?
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Est-ce que je sais, moi ?
UN PHILOSOPHE.
A ce qu'il parait, dans le but de concourir a l'abolition de la peine
de mort.
LE GROS MONSIEUR.
Une horreur, vous dis-je !
LE CHEVALIER.
Ah ça ! c'est donc un duel avec le bourreau ?
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Il en veut terriblement a la guillotine.
UN MONSIEUR MAIGRE.
Je vois cela d'ici. Des déclamations.
LE GROS MONSIEUR.
Point. Il y a a peine deux pages sur ce texte de la peine de
mort. Tout le reste, ce sont des sensations.
LE PHILOSOPHE.
Voila le tort. Le sujet méritait le raisonnement. Un drame, un roman
ne prouve rien. Et puis, j'ai lu le livre, et il est mauvais.
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Détestable ! Est-ce que c'est la de l'art ? C'est passer les bornes,
c'est casser les vitres. Encore, ce criminel, si je le connaissais ?
mais point. Qu'a-t-il fait ? on n'en sait rien. C'est peut-être un fort
mauvais drôle. On n'a pas le droit de m'intéresser a quelqu'un que je
ne connais pas.
LE GROS MONSIEUR.
On n'a pas le droit de faire éprouver a son lecteur des souffrances
physiques. Quand je vois des tragédies, on se tue, eh bien ! cela ne
me fait rien. Mais ce roman, il vous fait dresser les cheveux sur la
tête, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne de mauvais
rêves. J'ai été deux jours au lit pour l'avoir lu.
LE PHILOSOPHE.
Ajoutez a cela que c'est un livre froid et compasse.
LE POÈTE.
Un livre !... un livre !...
LE PHILOSOPHE.
Oui. -- Et comme vous disiez tout a l'heure, monsieur, ce n'est point
la de véritable esthétique. Je ne m'intéresse pas a une abstraction, a
une entité pure. Je ne vois point la une personnalité qui s'adéquate
avec la mienne. Et puis le style n'est ni simple ni clair. Il sent
l'archaïsme. C'est bien la ce que vous disiez, n'est-ce pas ?
LE POÈTE.
Sans doute, sans doute. Il ne faut pas de personnalités.
LE PHILOSOPHE.
Le condamne n'est pas intéressant.
LE POÈTE.
Comment intéresserait-il ? il a un crime et pas de remords. J'eusse
fait tout le contraire. J'eusse conte l'histoire de mon condamne. Ne
de parents honnêtes. Une bonne éducation. De l'amour. De la
jalousie. Un crime qui n'en soit pas un. Et puis des remords, des
remords, beaucoup de remords. Mais les lois humaines sont
implacables : il faut qu'il meure. Et la j'aurais traite ma question
de la peine de mort. A la bonne heure !
MADAME DE BLINVAL.
Ah ! Ah !
LE PHILOSOPHE.
Pardon. Le livre, comme l'entend monsieur, ne prouverait rien. La
particularité ne régit pas la généralité.
LE POÈTE.
Eh bien ! mieux encore ; pourquoi n'avoir pas choisi pour héros, par
exemple... Malesherbes, le vertueux Malesherbes ? son dernier jour,
son supplice ? Oh ! alors, beau et noble spectacle ! J'eusse pleure,
j'eusse frémi, j'eusse voulu monter sur l'échafaud avec lui.
LE PHILOSOPHE.
Pas moi.
LE CHEVALIER.
Ni moi. C'était un révolutionnaire, au fond, que votre M. de Malesherbes.
LE PHILOSOPHE.
L'échafaud de Malesherbes ne prouve rien contre la peine de mort en
général.
LE GROS MONSIEUR.
La peine de mort ! a quoi bon s'occuper de cela ? Qu'est-ce que cela
vous fait, la peine de mort ? Il faut que cet auteur soit bien mal ne
de venir nous donner le cauchemar a ce sujet avec son livre !
MADAME DE BLINVAL.
Ah ! oui, un bien mauvais coeur !
LE GROS MONSIEUR.
Il nous force a regarder dans les prisons, dans les bagnes, dans
Bicêtre. C'est fort désagréable. On sait bien que ce sont des
cloaques. Mais qu'importe a la société ?
MADAME DE BLINVAL.
Ceux qui ont fait les lois n'étaient pas des enfants.
LE PHILOSOPHE.
Ah ! cependant ! en présentant les choses avec vérité...
LE MONSIEUR MAIGRE.
Eh ! c'est justement ce qui manque, la vérité. Que voulez-vous qu'un
poète sache sur de pareilles matières ? Il faudrait être au moins
procureur du roi. Tenez : j'ai lu dans une citation qu'un journal fait
de ce livre, que le condamne ne dit rien quand on lui lit son arrêt de
mort ; eh bien, moi, j'ai vu un condamne qui, dans ce moment-la, a
pousse un grand cri.
-- Vous voyez.
LE PHILOSOPHE.
Permettez...
LE MONSIEUR MAIGRE.
Tenez, messieurs, la guillotine, la Grève, c'est de mauvais goût. Et
la preuve, c'est qu'il parait que c'est un livre qui corrompt le goût,
et vous rend incapable d'émotions pures, fraîches, naïves. Quand donc
se lèveront les défenseurs de la saine littérature ? Je voudrais être,
et mes réquisitoires m'en donneraient peut-être le droit, membre de
l'académie française...
-- Voila justement monsieur Ergaste, qui en
est. Que pense-t-il du Dernier Jour d'un Condamne ?
ERGASTE.
Ma foi, monsieur, je ne l'ai lu ni ne le lirai. Je dînais hier chez
Mme de Senange, et la marquise de Morival en a parle au duc de
Melcour. On dit qu'il y a des personnalités contre la magistrature,
et surtout contre le président d'Alimont. L'abbé de Floricour aussi
était indigne. Il parait qu'il y a un chapitre contre la religion, et
un chapitre contre la monarchie. Si j'étais procureur du roi !...
LE CHEVALIER.
Ah bien oui, procureur du roi ! et la charte ! et la liberté de la
presse ! Cependant, un poète qui veut supprimer la peine de mort, vous
conviendrez que c'est odieux. Ah ! ah ! dans l'ancien régime,
quelqu'un qui se serait permis de publier un roman contre la
torture !... Mais depuis la prise de la Bastille, on peut tout
écrire. Les livres font un mal affreux.
LE GROS MONSIEUR.
Affreux. On était tranquille, on ne pensait a rien. Il se coupait
bien de temps en temps en France une tête par-ci par-la, deux tout au
plus par semaine. Tout cela sans bruit, sans scandale. Ils ne
disaient rien. Personne n'y songeait. Pas du tout, voila un livre...
-- un livre qui vous donne un mal de tête horrible !
LE MONSIEUR MAIGRE.
Le moyen qu'un jure condamne après l'avoir lu !
ERGASTE.
Cela trouble les consciences.
MADAME DE BLINVAL.
Ah ! les livres ! les livres ! Qui eut dit cela d'un roman ?
LE POETE.
Il est certain que les livres sont bien souvent un poison subversif de
l'ordre social.
LE MONSIEUR MAIGRE.
Sans compter la langue, que messieurs les romantiques révolutionnent
aussi.
LE POETE.
Distinguons, monsieur ; il y a romantiques et romantiques.
LE MONSIEUR MAIGRE.
Le mauvais goût, le mauvais goût.
ERGASTE.
Vous avez raison. Le mauvais goût.
LE MONSIEUR MAIGRE.
Il n'y a rien a répondre a cela.
LE PHILOSOPHE, appuyé au fauteuil d'une dame.
Ils disent la des choses qu'on ne dit même plus rue Mouffetard.
ERGASTE.
Ah ! l'abominable livre !
MADAME DE BLINVAL.
Hé ! ne le jetez pas au feu. Il est a la loueuse.
LE CHEVALIER.
Parlez-moi de notre temps. Comme tout s'est dépravé depuis, le goût et
les moeurs ! Vous souvient-il de notre temps, madame de Blinval ?
MADAME DE BLINVAL.
Non, monsieur, il ne m'en souvient pas.
LE CHEVALIER.
Nous étions le peuple le plus doux, le plus gai, le plus spirituel.
Toujours de belles fêtes, de jolis vers. C'était charmant. Y a-t-il
rien de plus galant que le madrigal de M. de La Harpe sur le grand bal
que Mme la maréchale de Mailly donna en mil sept cent... l'année de
l'exécution de Damiens ?
LE GROS MONSIEUR, soupirant.
Heureux temps ! Maintenant les moeurs sont horribles, et les livres
aussi. C'est le beau vers de Boileau :
Et la chute des arts suit la décadence des moeurs.
LE PHILOSOPHE, bas au poète.
Soupe-t-on dans cette maison ?
LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
Oui, tout a l'heure.
LE MONSIEUR MAIGRE.
Maintenant on veut abolir la peine de mort, et pour cela on fait des
romans cruels, immoraux et de mauvais goût, Le Dernier jour d'un
Condamne, que sais-je ?
LE GROS MONSIEUR.
Tenez, mon cher, ne parlons plus de ce livre atroce ; et, puisque je
vous rencontre, dites-moi, que faites-vous de cet homme dont nous
avons rejeté le pourvoi depuis trois semaines ?
LE MONSIEUR MAIGRE.
Ah ! un peu de patience ! je suis en conge ici. Laissez-moi respirer.
A mon retour. Si cela tarde trop pourtant, j'écrirai a mon
substitut...
UN LAQUAIS, entrant.
Madame est servie.
Préface de 1829
Il y a deux manières de se rendre compte de l'existence de ce livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et
inégaux sur lesquels on a trouve, enregistrées une a une, les
dernières pensées d'un misérable ; ou il s'est rencontre un homme, un rêveur occupe a observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un
poète, que sais-je ? dont cette idée a été la fantaisie, qui l'a prise ou plutôt s'est laisse prendre par elle, et n'a pu s'en
débarrasser qu'en la jetant dans un livre. De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra.
Avant-propos de la première édition de 1829 parue sans nom d'auteur, et datée de 18..