Regrets sur ma vieille robe de chambre ou avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune
Pourquoi ne l'avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j'étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j'étais pittoresque et beau. L'autre, raide, empesée, me mannequine. Il n'y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l'indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s'offrait à l'essuyer. L'encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu'elle m'avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l'écrivain, l'homme qui travaille. A présent, j'ai l'air d'un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.
Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d'un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l'eau. J'étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l'esclave de la nouvelle.
Le dragon qui surveillait la toison d'or ne fut pas plus inquiet que moi. Le souci m'enveloppe.
Le vieillard passionné qui s'est livré, pieds et poings liés, aux caprices, à la merci d'une jeune folle, dit depuis le matin jusqu'au soir: Où est ma bonne, ma vieille gouvernante ? Quel démon m'obsédait le jour que je la chassai pour celle-ci ! Puis il pleure, il soupire.
Je ne pleure pas, je ne soupire pas ; mais à chaque instant je dis : Maudit soit celui qui inventa l'art de donner du prix à l'étoffe commune en la teignant en écarlate! Maudit soit le précieux vêtement que je révère ! Où est mon ancien, mon humble, mon commode lambeau de calemande ?
Mes amis, gardez vos vieux amis. Mes amis, craignez l'atteinte de la richesse. Que mon exemple vous instruise. La pauvreté a ses franchises ; l'opulence à sa gêne.
O Diogène ! si tu voyais ton disciple sous le fastueux manteau d'Aristippe, comme tu rirais ! O Aristippe, ce manteau fastueux fut payé par bien des bassesses. Quelle comparaison de ta vie molle, rampante, efféminée, et de la vie libre et ferme du cynique déguenillé ! J'ai quitté le tonneau où je régnais, pour servir sous un tyran.
Ce n'est pas tout, mon ami. Écoutez les ravages du luxe, les suites d'un luxe conséquent.
Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles qui m'environnaient. Une chaise de paille, une table de bois, une tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques livres, quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie ; entre ces estampes trois ou quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l'indigence la plus harmonieuse.
Tout est désaccordé. Plus d'ensemble, plus d'unité, plus de beauté.
Une nouvelle gouvernante stérile qui succède dans un presbytère, la femme qui entre dans la maison d'un veuf, le ministre qui remplace un ministre disgracié, le prélat moliniste qui s'empare du diocèse d'un prélat janséniste, ne causent pas plus de trouble que l'écarlate intruse en a causé chez moi.
Je puis supporter sans dégoût la vue d'une paysanne. Ce morceau de toile grossière qui couvre sa tête ; cette chevelure qui tombe éparse sur ses joues ; ces haillons troués qui la vêtissent à demi ; ce mauvais cotillon court qui ne va qu'à la moitié de ses jambes ; ces pieds nus et couverts de fange ne peuvent me blesser : c'est l'image d'un état que je respecte ; c'est l'ensemble des disgrâces d'une condition nécessaire et malheureuse que je plains. Mais mon coeur se soulève; et, malgré l'atmosphère parfumée qui la suit, j'éloigne mes pas, je détourne mes regards de cette courtisane dont la coiffure à points d'Angleterre, et les manchettes déchirées, les bas de soie sales et la chaussure usée, me montrent la misère du jour associée à l'opulence de la veille.
Tel eût été mon domicile, si l'impérieuse écarlate n'eût tout mis à son unisson.
J'ai vu la Bergame céder la muraille, à laquelle elle était depuis si longtemps attachée, à la tenture de damas.
Deux estampes qui n'étaient pas sans mérite : la Chute de la manne dans le désert du Poussin, et l'Esther devant Assuérus du même ; l'une honteusement chassée par un vieillard de Rubens, c'est la triste Esther ; la Chute de la manne dissipée par une Tempête de Vernet.
La chaise de paille reléguée dans l'antichambre par le fauteuil de maroquin.
Homère, Virgile, Horace, Cicéron, soulager le faible sapin courbé sous leur masse, et se refermer dans une armoire marquetée, asile plus digne d'eux que de moi.
Une grande glace s'emparer du manteau de ma cheminée.
Ces deux jolis plâtres que je tenais de l'amitié de Falconet, et qu'il avait réparés lui-même, déménagés par une Vénus accroupie. L'argile moderne brisée par le bronze antique.
La table de bois disputait encore le terrain, à l'abri d'une foule de brochures et de papiers entassés pêle-mêle, et qui semblaient devoir la dérober longtemps à l'injure qui la menaçait. Un jour elle subit son sort et, en dépit de ma paresse, les brochures et les papiers allèrent se ranger dans les serres d'un bureau précieux.
Instinct funeste des convenances ! Tact délicat et ruineux, goût sublime qui change, qui déplace, qui édifie, qui renverse ; qui vide les coffres des pères ; qui laisse les filles sans dot, les fils sans éducation ; qui fait tant de belles choses et de si grand maux, toi qui substituas chez moi le fatal et précieux bureau à la table de bois ; c'est toi qui perds les nations ; c'est toi qui, peut-être, un jour, conduira mes effets sur le pont Saint-Michel, où l'on entendra la voix enrouée d'un juré crieur dire : A vingt louis une Vénus accroupie.
L'intervalle qui restait entre la tablette de ce bureau et la Tempête de Vernet, qui est au-dessus, faisait un vide désagréable à l'oeil. Ce vide fut rempli par une pendule ; et quelle pendule encore ! une pendule à la Geoffrin, une pendule où l'or contraste avec le bronze.
Il y avait un angle vacant à côté de ma fenêtre. Cet angle demandait un secrétaire, qu'il obtint.
Autre vide déplaisant entre la tablette du secrétaire et la belle tête de Rubens, il fut rempli par deux La Grenée.
Içi c'est une Magdeleine du même artiste ; là, c'est une esquisse ou de Vien ou de Machy ; car je donnai aussi dans les esquisses. Et ce fut ainsi que le réduit édifiant du philosophe se transforma dans le cabinet scandaleux du publicain. J'insulte aussi à la misère nationale.
De ma médiocrité première, il n'est resté qu'un tapis de lisières. Ce tapis mesquin ne cadre guère avec mon luxe, je le sens. Mais j'ai juré et je jure, car les pieds de Denis le philosophe ne fouleront jamais un chef-d'oeuvre de la Savonnerie, que je réserverai ce tapis, comme le paysan transféré de sa chaumière dans le palais de son souverain réserva ses sabots. Lorsque le matin, couvert de la somptueuse écarlate, j'entre dans mon cabinet, si je baisse la vue, j'aperçois mon ancien tapis de lisières ; il me rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon coeur.
Non, mon ami, non : je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre toujours au besoin qui s'adresse à moi ; il me trouve la même affabilité. Je l'écoute, je le conseille, je le secours, je le plains. Mon âme ne s'est point endurcie ; ma tête ne s'est point relevée. Mon dos est bon et rond, comme ci-devant. C'est le même ton de franchise ; c'est la même sensibilité. Mon luxe est de fraîche date et le poison n'a point encore agi. Mais avec le temps, qui sait ce qui peut arriver ? Qu'attendre de celui qui a oublié sa femme et sa fille, qui s'est endetté, qui a cessé d'être époux et père, et qui, au lieu de déposer au fond d'un coffre fidèle, une somme utile...
Ah, saint prophète! levez vos mains au ciel, priez pour un ami en péril, dites à Dieu : si tu vois dans tes décrets éternels que la richesse corrompe le coeur de Denis, n'épargne pas les chefs-d'oeuvre qu'il idolâtre ; détruis-les et ramène-le à sa première pauvreté ; et moi, je dirai au ciel de mon côté : O Dieu! je me résigne à la prière du saint prophète et à ta volonté ! Je t'abandonne tout ; reprends tout ; oui, tout, excepté le Vernet. Ah! laisse-moi le Vernet! Ce n'est pas l'artiste, c'est toi qui l'as fait. Respecte l'ouvrage de l'amitié et le tien. Vois ce phare, vois cette tour adjacente qui s'élève à droite ; vois ce vieil arbre que les vents ont déchiré. Que cette masse est belle! Au-dessous de cette masse obscure, vois ces rochers couverts de verdure. C'est ainsi que ta main puissante les a formés ; c'est ainsi que ta main bienfaisante les a tapissés. Vois cette terrasse inégale, qui descend du pied des rochers vers la mer. C'est l'image des dégradations que tu as permis au temps d'exercer sur les choses du monde les plus solides. Ton soleil l'aurait-il autrement éclairée? Dieu! si tu anéantis cet ouvrage de l'art, on dira que tu es un Dieu jaloux. Prends en pitié les malheureux épars sur cette rive. Ne te suffit-il pas de leur avoir montré le fond des abîmes? Ne les as-tu sauvés que pour les perdre? Écoute la prière de celui-ci qui te remercie. Aide les efforts de celui-là qui rassemble les tristes restes de sa fortune. Ferme l'oreille aux imprécations de ce furieux : hélas! il se promettait des retours si avantageux ; il avait médité le repos et la retraite ; il en était à son dernier voyage. Cent fois dans la route, il avait calculé par ses doigts le fond de sa fortune ; il en avait arrangé l'emploi : et voilà toutes ses espérances trompées ; à peine lui reste-t-il de quoi couvrir ses membres nus. Sois touché de la tendresse de ces deux époux. Vois la terreur que tu as inspirée à cette femme. Elle te rend grâce du mal que tu ne lui as pas fait. Cependant, son enfant, trop jeune pour savoir à quel péril tu l'avais exposé, lui, son père et sa mère, s'occupe du fidèle compagnon de son voyage ; il rattache le collier de son chien. Fais grâce à l'innocent. Vois cette mère fraîchement échappée des eaux avec son époux ; ce n'est pas pour elle qu'elle a tremblé, c'est pour son enfant. Vois comme elle le serre contre son sein ; vois comme elle le baise. O Dieu! reconnais les eaux que tu as créées. Reconnais-les, et lorsque ton souffle les agite, et lorsque ta main les apaise. Reconnais les sombres nuages que tu avais rassemblés, et qu'il t'a plu de dissiper. Déjà ils se séparent, ils s'éloignent, déjà la lueur de l'astre du jour renaît sur la face des eaux ; je présage le calme à cet horizon rougeâtre. Qu'il est loin, cet horizon! il ne confine point avec la mer. Le ciel descend au-dessous et semble tourner autour du globe. Achève d'éclaircir ce ciel ; achève de rendre à la mer sa tranquilité. Permets à ces matelots de remettre à flot leur navire échoué ; seconde leur travail ; donne-leur des forces, et laisse-moi mon tableau. Laisse-le-moi, comme la verge dont tu châtieras l'homme vain. Déjà ce n'est plus moi qu'on visite, , qu'on vient entendre : C'est Vernet qu'on vient admirer chez moi. Le peintre a humilié le philosophe.
O mon ami, le beau Vernet que je possède! Le sujet est la fin d'une tempête sans catastrophe fâcheuse. Les flots sont encore agités ; le ciel couvert de nuages; les matelots s'occupent sur leur navire échoué ; les habitants accourent des montagnes voisines. Que cet artiste a d'esprit! Il ne lui a fallu qu'un petit nombre de figures principales pour rendre toutes les circonstances de l'instant qu'il a choisi. Comme toute cette scène est vraie! comme tout est peint avec légèreté, facilité et vigueur! Je veux garder ce témoignage de son amitié. Je veux que mon gendre le transmette à ses enfants, ses enfants aux leurs, et ceux-ci aux enfants qui naîtront d'eux.
Si vous voyiez le bel ensemble de ce morceau ; comme tout y est harmonieux ; comme les effets s'y enchaînent ; comme tout se fait valoir sans effort et sans apprêt ; comme ces montagnes de la droite sont vaporeuses ; comme ces rochers et les édifices surimposés sont beaux ; comme cet arbre est pittoresque ; comme cette terrasse est éclairée ; comme la lumière s'y dégrade ; comme ces figures sont disposées, vraies, agissantes, naturelles, vivantes ; comme elles intéressent ; la force dont elles sont peintes ; la pureté dont elles sont dessinées ; comme elles se détachent du fond ; l'énorme étendue de cet espace ; la vérité de ces eaux ; ces nuées, ce ciel, cet horizon! Ici le fond est privé de lumière et le devant éclairé, au contraire du technique commun. Venez voir mon Vernet ; mais ne me l'ôtez pas.
Avec le temps, les dettes s'acquitteront ; le remords s'apaisera ; et j'aurai une jouissance pure. Ne craignez pas que la fureur d'entasser des belles choses me prenne. Les amis que j'avais, je les ai ; et le nombre n'en est pas augmenté. J'ai Laïs, mais Laïs ne m'a pas. Heureux entre ses bras, je suis prêt à la céder à celui que j'aimerai et qu'elle rendrait plus heureux que moi. Et pour vous dire mon secret à l'oreille, cette Laïs, qui se vend si cher aux autres, ne m'a rien coûté.
Réponse au dilemme que M. Grimm a fait à l´abbé Raynal, chez Madame de Vermenoux et qu´il m´a répété chez Madame de Vandeul, ma fille.
" Ou vous croyez, lui disait-il, que ceux que vous
attaquez ne pourront se venger de vous, et c´est une lâcheté de les attaquer ;
ou vous croyez qu´ils pourront et voudront se venger ; et c´est une folie que de
s´exposer à leur ressentiment. " Et que répondait à cela l´abbé Raynal ? Rien.
Il fallait donc que ce jour-là le pauvre abbé fût un imbécile.
Premièrement il n´est pas vrai que ce soit une lâcheté que d´attaquer celui qui
ne peut se venger. Il suffit qu´il mérite d´être attaqué.
Ce n´est point une folie que d´attaquer celui qui se vengera. Dans la cause de
la vertu, de l´innocence, de la vérité, le mépris de la vengeance est un acte de
générosité. Tous ceux qui s´exposent à la colère du méchant ne sont pas des
fous.
Le dilemme de M. Grimm ferme la bouche à l´homme éclairé, à l´homme de bien, au
philosophe, sur les lois, les mœurs, les abus de l´autorité, la religion, le
gouvernement, les vices, les erreurs, les préjugés, seuls objets dignes
d´occuper un bon esprit.
Celui qui se nomme au frontispice de son ouvrage est un imprudent, mais n´est
pas un fou ; et l´auteur anonyme n´est pas un lâche.
Comment sommes-nous sortis de la barbarie ? C´est qu´heureusement il s´est
trouvé des hommes qui ont plus aimé la vérité qu´ils n´ont redouté la
persécution. Certes ces hommes-là n´étaient pas des lâches. Les appellerons-nous
des fous ?
Il est impossible qu´une page hardie ne blesse et n´irrite quelque particulier
ou quelque corps puissant et vindicatif. Où est la folie, où est la lâcheté à
négliger également et leur pouvoir et leur impuissance ?
Que l´ennemi de la philosophie soit un dangereux ou un insignifiant personnage,
elle ne cessera de le poursuivre que quand il aura cessé d´être vicieux ou
méchant. C´est ainsi qu´ont pensé les philosophes des écoles les plus opposées
sous Tibère, sous Caligula, sous Néron ; et ces philosophes-là n´étaient pas des
fous.
Vous ne savez plus, mon ami, comment les hommes de génie, les hommes courageux,
les hommes vertueux, les contempteurs de ces grandes idoles devant lesquelles
tant de lâches se font honneur de se prosterner, vous avez oublié comment ils
écrivaient leurs ouvrages.
Sans être de la classe, je le sais, moi, et je vais vous le dire. Le projet
d´offenser ou de plaire fut loin de leur pensée. Ils ne coururent point après la
louange ; ils ne redoutèrent point la persécution ; ils voulaient être utiles ;
ils voulaient dire la vérité ; ils voulaient la dire fortement.
Ils s´adressaient aux scélérats couronnés qui faisaient gémir tant d´innocents,
aux imposteurs sacrés qui faisaient éclore tant d´imbéciles ou de furieux ; et
le bonheur ou le malheur qu´ils pouvaient attirer sur eux, la gloire ou le blâme
qui pouvaient leur en revenir, étaient des choses qui, dans le moment du moins,
ne les touchaient nullement et qui ne les auraient pas touchés davantage dans le
moment de l´orage, s´ils avaient réuni le courage de l´âme à la force de
l´esprit.
Si quelqu´un d´entre ces hommes rares sut perdre la fortune, la liberté,
l´honneur, la vie, sans murmurer, l´appellerai-je fou ? S´il regretta sa patrie,
ses amis, ses concitoyens, l´appellerai-je lâche ?
Lorsque l´indignation d´un honnête et brave antagoniste du mensonge et de la
tyrannie s´est soulagée, si cet homme pressent que la hardiesse de son discours
pourrait ajouter une victime à la multitude de celles que l´intolérance et le
fanatisme se sont immolées, cette terreur l´arrêtera-t-elle, doit-elle l´arrêter
? Non, mon ami, non. Le peuple dit : " Vivre d´abord, ensuite philosopher. "
Mais celui qui a pris le manteau de Socrate, et qui aime la vérité et la vertu
plus que la vie, dira, lui : " Philosopher d´abord, et vivre ensuite. " Si l´on
peut...
Vous riez, je crois ?... Ah 1 mon ami, je vois bien, votre âme s´est amenuisée à
Pétersbourg, à Potsdam, à l´Oeil-de-bœuf et dans les antichambres des grands.
Vous me dites que vous avez obtenu la confiance de l´impératrice de Russie ; que
le roi de Prusse a daigné de vous adresser la parole, et que vous approchez de
Vergennes, si vous voulez quelque chose. Si vous aviez la puérile vanité de
prendre pour vous et de vous offenser de la page qui s´adresse aux rois, aux
ministres, aux courtisans au nombre desquels vous vous compteriez, vous ne
seriez guère moins ridicule que si je m´avisais de me placer au rang des sages.
Vous me fîtes grande pitié lorsque vous me dîtes à Pétersbourg : " Savez-vous
bien que si vous voyez l´impératrice tous les après-dîners, moi, je la vois tous
les soirs ? " Mon ami, je ne vous reconnais plus ; vous êtes devenu, sans vous
en douter peut-être, un des plus cachés, mais un des plus dangereux
antiphilosophes. Vous vivez avec nous, mais vous nous haïssez.
Depuis que l´homme que la nature avait destiné à se distinguer dans la carrière
des lettres, s´est réduit à la triste condition de serviteur des grands, son
goût s´est perdu ; il n´a plus que le petit esprit, que l´âme étroite et
rampante de son nouvel état, et il donne le nom de déclamateur aux hommes
éloquents et hardis qui parlent avec quelque fierté à ses protecteurs. Il
déprimera ce qu´autrefois il eût admiré. Il préconisera ce qu´il eût autrefois
méprisé. Il n´est rien, et il ne pense pas que demain peut-être il sera moins
que rien. Quel est celui qui disait : " Principibus placuisse viris, non
ultima tous est " ? Un poète assez vil pour placer Auguste au-dessus de
Scipion.
J´en conviens : l´homme qui parle ou qui écrit selon son cœur, qui est enflammé
d´un véritable enthousiasme, en qui la vertu, la vérité, l´innocence, la liberté
ont trouvé un défenseur ardent, peut facilement se laisser emporter au-delà des
limites de la circonspection, il sera loué des âmes fortes ; il sera blâmé des
âmes pusillanimes ; mais on reconnaîtra généralement qu´il s´est peint lui-même,
et qu´il ne se battait pas les flancs pour avoir de la véhémence ; mais ni ses
contemporains qui auront quelque goût, ni la postérité qui ne réglera pas son
jugement d´après nos petits intérêts, ne l´appelleront déclamateur.
Démosthène fut-il un déclamateur dans ses Philippiques? Cicéron fut-il un
déclamateur dans ses Catilinaires ou ses Verrines ? Juvénal
déclame-t-il dans ses Satires ? Cependant s´ils existaient aujourd´hui,
qu´en dirions-nous ? Et de leur temps, doutez-vous qu´il n´y eût dans Rome
quelques exécrables complices de Catilina, quelques misérables clients ou
parasités de Verrés, dans Athènes quelques citoyens corrompus, quelques vils
partisans de Philippe qui balançassent à leur prodiguer les noms odieux que nos
prêtres, nos gens de cour, nos magistrats, nos critiques n´épargnent pas à nos
meilleurs écrivains ?
Les Démosthénes, les Cicérons passent, mais en tout temps il y a des Zoïles, des
Sabatiers, des Palissots, des Linguets et des Frérons.
Pourquoi Jean-Jacques est-il éloquent et Linguet n´est-il qu´un déclamateur ?
C´est que, conséquent à des principes, je sens que le premier est vrai, même
quand il dit faux, et que l´autre, sans principes, est faux, même quand il dit
vrai. Rousseau ne ment qu´à la première ligne ; depuis la première ligne jusqu´à
la dernière, Linguet est un menteur.
Lorsque Montesquieu écrivit ses licencieuses Lettres persanes, lorsqu´il
expia cette erreur de jeunesse par son inimitable ouvrage De l´esprit des
lois, ignorait-il qu´il soulèverait les tyrans, les prêtres, les ministres
et les publicains ? S´il l´ignorait, ce fut un idiot. S´était-il flatté que sa
naissance, son rang, ses amis, la faveur publique rendraient impuissantes les
fureurs de ses ennemis ? S´il s´en était flatté, ce fut un lâche. S´il se
méfiait de la faiblesse de ses appuis, ce fut un fou, et Montesquieu fut ou un
idiot, ou un lâche, ou un fou !
Et de Voltaire, dans un asile d´où il pouvait narguer tous les persécuteurs des
grands hommes, en fut d´autant plus lâche qu´il était plus en sûreté.
Et Socrate, lorsqu´il bravait la tyrannie des Trente, et que par la hardiesse
des leçons qu´il donnait à la jeunesse athénienne, il s´avouait à lui-même que
sa vie était employée tout entière à accélérer l´heure de sa mort, et Socrate
était un fou !
Et lorsque Aristote s´expatriait pour dérober à ses concitoyens l´occasion de
faire une nouvelle injure à la philosophie, il fut un lâche après avoir été un
fou !
Et tant d´autres, parmi les anciens et les modernes, qui, plus jaloux de servir
le monde, ou leur patrie, que de passer des jours tranquilles et obscurs dans
leurs foyers, négligèrent leur fortune, leur vie, leur liberté, et même leur
honneur, à votre avis ont été des sots, s´ils ont méconnu le péril auquel ils
s´exposaient, des lâches, s´ils ont cru n´en courir aucun, ou des fous
lorsqu´ils ont intrépidement attendu leur glorieuse et fatale destinée !
Notre amie Madame de Maux m´écrit, dans ce moment, à propos de l´abbé, qu´" un
moment de tranquillité vaut mieux qu´une éternité de gloire, et que, si ses
petits-enfants étaient menacés d´être de grands hommes, elle les fouetterait
tous les matins au pied des autels de la renommée ". Loin de les dégoûter de la
célébrité, peut-être ne leur apprendrait-elle qu´on ne l´obtient point sans
péril et sans peine ; peut-être aussi sa douloureuse leçon aurait-elle l´effet
heureux qu´elle s´en promet. La conséquence de votre misérable et plat dilemme
et de sa merveilleuse éducation, c´est d´éteindre la race des hommes célèbres ;
c´est d´inspirer le mépris pour ceux de nos concitoyens dont les ennemis
habitèrent de tout temps les temples, les palais, les tribunaux, trois repaires
d´où sont sorties les misères des sociétés. Oh ! l´utile et commode doctrine
pour les oppresseurs1 Au premier moment de gaieté j´adresserai à notre ami un
beau remerciement au nom de toute la canaille du monde.
Si vous êtes vrai, que je vous plains ! Je vous plaindrais bien davantage, si
vous ne l´étiez pas. Je vous aime mieux mauvais logicien qu´hypocrite. Hypocrite
ou mauvais logicien, je vous défie de publier ce dilemme dont vous me parûtes si
fier.
Mais s´il faut consulter la patience, ou le ressentiment de son antagoniste,
quel sera le sujet assez frivole pour qu´on puisse s´en expliquer sans lâcheté
ou sans folie ?
Petit prophète de Bœhmischbroda, lorsque vous disiez de Chassé qu´" il faisait
des bras et qu´il se gargarisait indécemment en public ", ou vous n´aviez rien à
redouter de lui, et vous fûtes bien ingrat, bien cruel, bien lâche d´attaquer
dans son état, de couvrir de ridicule et de ,bannir de la scène un homme qui
avait fait nos plaisirs et obtenu nos applaudissements pendant de longues
années, et à qui la vieillesse, en lui ôtant la voix, avait laissé le rare
talent de grand acteur ; ou il pouvait arriver que cet homme, qui avait conservé
sur les planches quelque dignité, vînt un matin, comme je sais de lui-même et
comme .vous n´ignorez pas qu´il en eut le projet, vous prier de lui donner de
votre main, ou d´agréer de la sienne un bon coup d´épée à travers la poitrine ;
et vous fûtes bien fou de provoquer un assassinat pour une plaisanterie.
Et les Épîtres dédicatoires à Mme de La Marck et à Mme de Robecq, est-ce
de lâcheté ou de folie qu´elles vous accusent ? Et remarquez qu´il n´en est pas
du plaisant comme du moraliste : le projet de l´un est d´offenser et de nuire ;
l´autre se propose d´être utile et de corriger. Le premier doit compter sur un
ennemi ; le second doit y compter aussi sûrement peut-être, mais il écrit sans y
penser.
Mon ami, soyez le favori des grands ; servez-les, j´y consens, quoique votre
talent et vos années pussent être plus dignement employés ; mais ne soyez leur
apologiste ni de bouche, ni d´esprit, ni de cœur. Ou, jugé au tribunal du Dieu
devant lequel vous avez cité ceux qui ont disposé de mon temps, tombez dans la
chaudière où grilleront à toute éternité et les protecteurs et toute la race
maudite des protégés. Vous me répondrez qu´il vaut mieux être grillé dans
l´autre monde que dans celui-ci : à la bonne heure !
J´ai lu l´apostrophe à Louis XVI ; elle est simple, pathétique respectueuse et
noble. Tout ce qu´il importait d´apprendre à un jeune souverain s´y trouve ; il
n´y a rien de trop ni de trop peu. Celui qui en parlera autrement, s´en
appliquera à lui-même les dernières lignes. Mon jugement est celui de deux
littérateurs qui se connaissent en éloquence, et qui jugeaient l´abbé sine
ira, sine studio.
Mais, dites-vous, la plupart des idées en sont communes. Cela se peut, mais
elles n´en sont pas moins vraies, et l´on ne saurait trop les répéter aux
souverains, si ce sont précisément celles qu´on leur cache et que, pour leur
gloire et le bonheur de leurs sujets, il leur importerait le plus de savoir.
Mais l´homme utile n´est pas toujours celui qui dit une chose nouvelle, et
l´homme éloquent est presque toujours celui qui a le talent d´entraîner par la
force de son discours à la pratique des vertus et à l´amour de la vérité qui
sont aussi vieilles que ce monde. Et qu´est-ce qu´on peut imaginer de neuf sur
les devoirs des rois ? En tout nous en sommes réduits, et il y a longtemps, au
talent de bien dire, et ce talent n´est pas trop commun, S´il a écrit de celui
d´entre les souverains devant lequel vous fléchissez principalement les genoux,
que c´est un grand homme, mais un méchant homme, mais un tyran, mais un
dangereux voisin, mais un monarque détestable, qu´a-t-il avancé que toute
l´Europe ne sût ?
Mais dans quelque auteur que ce soit, trouvez-moi une page plus belle que la
sienne. Si j´avais quelque reproche à lui faire, c´est d´avoir un peu surfait le
mérite d´une action dont l´éclat était obscurci par l´intérêt personnel .
En parcourant son ouvrage, l´avenir ne dira pas : " Dans ce temps là, il y avait
des fous ou des lâches ", mais : " Il y avait des hommes fiers, éloquents et
grands penseurs. " Quelle autre nation a son Raynal ? Aucune, pas même
l´Angleterre; mon ami, il faut se taire ou savoir juger comme la postérité. .
Et lorsqu´on coupa la tête à Cicéron et que sa langue était piquée par la femme
d´Antoine, sa tête et ses mains exposées sur la tribune aux harangues, il était
bien incertain si on ne l´accusait pas de lâcheté ou de folie : de folie, s´il
prévoyait le sort qui l´attendait ; de sottise ou de lâcheté, s´il ne le
prévoyait pas. Qu´en pensons-nous aujourd´hui ? Ce qu´on pensera de Raynal dans
deux cents ans d´ici. Si nos magistrats, fauteurs de la haine d´un vieux
courtisan imbécile ~, versent sur lui l´ignominie, les siècles la reverseront
sur eux.
S´il y a dans les paragraphes de l´abbé des vérités communes, n´y en a-t-il pas
de grandes, de nouvelles, de hardies et rendues d´une manière frappante et
nerveuse ? Une vérité surannée prend dans la tête d´un homme de génie, sous la
plume d´un grand écrivain, une force nouvelle, un charme inexprimable. Si vous y
réfléchissez, le beau n´est jamais que le sens commun bien habillé. Mais quelque
élégant, quelque riche que soit le vêtement, si le sens commun n´est pas
dessous, je n´entends plus qu´un sophiste ou qu´un faux bel esprit.
Dans votre dilemme par exemple, il y a de l´esprit ; mais il n´y a pas le sens
commun ; c´est que le sens commun n´est pas trop commun.
Le grand mal de la persécution, c´est de rendre pour quelque temps une nation
injuste et pusillanime ; et ce n´est pas d´un jour à l´autre que l´homme reprend
sa fierté naturelle, ce caractère divin que les tyrans et les bourreaux
n´effaceront jamais, et qui l´a porté et le portera à jamais aux actions
honnêtes et périlleuses, au milieu des infâmes dont il est entouré et qui
l´accuseront de lâcheté et de folie.
Il faut plus que le talent de Thomas, plus que l´impudence de Séguier pour
dédaigner un ouvrage où je vois percer à chaque mot, à chaque ligne,. à chaque
page, la raison, les lumières, la force, la délicatesse, l´amour illimité des
hommes ; un ouvrage dont ni .vous ni moi, ni d´autres qui s´estiment et qui
valent mieux que nous, ne feraient pas un paragraphe.
Si l´on m´assurait que dix hommes ont passé cinquante ans de leur vie à
recueillir les détails immenses qui remplissent ces volumes effrayants, j´en
serais encore étonné.
Lisez la page des monuments que les nations aussi lâches qu´insensées élèvent à
leurs oppresseurs, et dites-moi si, sur un sujet aussi rebattu, il n´y a point
d´idées nouvelles. Lisez la page des asiles, et trouvez-la commune, si vous
l´osez.
Lisez l´oraison funèbre d´Eliza Draper, et tâchez de faire mieux.
Pour moi, j´y reconnais la simplicité des anciens et la délicatesse des
modernes. Il y a cinquante morceaux comme ceux-là.
" Mais, ajoutez-vous, il n´a pas le ton modéré de l´histoire. " Et que m´importe
le ton sur lequel il s´est monté; pourvu que ce soit celui de son siècle qui en
vaut bien un autre, qu´il m´instruise, qu´il m´émeuve, qu´il m´étonne ?
Thucydide n´a pas écrit l´histoire comme Xénophon, ni Xénophon comme Tite-Live,
ni Tite-Live comme Salluste, ni Salluste comme Tacite, ni Tacite comme Suétone,
De Voltaire n´a point écrit l´histoire comme l´abbé de Vertot, ni l´abbé de
Vertot comme Rollin, ni Rollin comme Hume, ni Hume comme Robertson. Est-ce que
le philosophe traite l´histoire comme l´érudit, l´érudit comme le moraliste, le
froid moraliste comme l´homme éloquent ? Eh bien ! Raynal est un historien comme
il n´y en a point encore eu, et tant mieux pour lui, et tant pis pour
l´histoire, Si l´histoire avait, dès les premiers temps, saisi et traîné par les
cheveux les tyrans civils et les tyrans religieux, je ne crois pas qu´ils en
fussent devenus meilleurs, mais ils en auraient été plus détestés, et leurs
malheureux sujets en seraient peut-être devenus moins patients. Eh bien1 effacez
du frontispice de son livre le mot d´" histoire ", et taisez-vous. Le livre que
j´aime et que les rois et leurs courtisans détestent, c´est le livre qui fait
naître des Brutus. Qu´on lui donne le nom qu´on voudra.
Et pourquoi donc l´abbé n´a-t-il pas le ton moderne de l´historien ? Parce que,
entre trois à quatre mille pages, il s´en rencontre peut-être une cinquantaine
que l´enthousiasme de la vertu, ou l´horreur du vice aura dictées. Pour moi, je
n´en estimerai que davantage l´auteur qui se sera abandonné sans réserve aux
mouvements violents de son cœur, et je détesterai les indignes satrapes qui
cacheront sous le voile d´un goût sévère le motif honteux de leur critique. Il
ne me déplaît nullement que l´historien de la découverte d´un monde nouveau,
ayant à parler d´un phénomène inouï, ait un ton qui ne soit qu´à lui. Du moins
il ne sera pas compté dans le troupeau servile des imitateurs.
Vous croyez que, quand on apostrophe les rois, c´est par audace ou par vanité
qu´on les tutoie ? Quelle vision ! C´est que cette forme de discours empruntée
de la langue des Grecs et des Romains, montre plus de goût, plus de noblesse,
plus de fermeté, plus de véracité, peut-être même plus de respect. C´est
qu´alors ce n´est pas un sujet, c´est un député de la nation qui parle ; c´est
qu´il est l´organe de la vertu, de la raison, de l´équité, de l´humanité, de la
justice, de la clémence, de la loi, ou de quelque autre de ces sublimes
quakeresses devant lesquelles les mortels sont tous égaux.
Établir entre les rois et soi une si prodigieuse distance, c´est penser trop
grandement d´un homme et trop petitement de l´homme. C´est par notre choix qu´il
est le premier d´entre nous. Voilà ce qu´on apprenait dans l´école de Démétrius
ou d´Attale, qui n´étaient ni des sots, ni des lâches, ni des insolents, ni des
fous.
J´ai fini la lecture du premier volume de l´abbé, et, dans plus de sept cents
pages, je ne lui ai pas vu une seule fois, pour me servir de votre expression,
" l´image de la postérité collée sur le nez ", image imposante qu´à vous parler
vrai, j´aimerais mieux trop fréquente dans les écrits d´un auteur qu´entièrement
absente de sa pensée.
Vous m´avez recommandé de me taire sur l´abbé Raynal. Mais votre dessein est-il
que je suive votre conseil ? En ce cas, ayez l´attention d´en parler plus
décemment que vous n´avez fait chez ma fille. N´est-ce donc pas assez que des
Visigoths le proscrivent, faut-il encore qu´il soit attaqué par ses amis ? Il y
a dans la société tant d´impertinents perroquets qui parlent, qui parlent et qui
parlent sans savoir ce qu´ils disent ; on a tant de plaisir à répandre le mal,
que le médisant ou le calomniateur se fait en un jour mille complices.
Je vous ai parfaitement compris ; et vous m´avez fait très injustement et très
inutilement beaucoup de mal. Voici mon apologie que je vous permets de montrer à
l´abbé, si vous le revoyez jamais. J´ai dit à l´abbé Raynal : " Mais, mon ami,
qui est-ce qui sera assez osé pour publier et pour avouer cela ? " Il m´a
répondu avec fierté : " Moi, moi. - Vous vous perdrez. - Je me perdrai. Ah! je
vois que vous me croyez bien moins de courage que je n´en ai. " Las de
travailler, et cherchant un prétexte qui abrégeât la longueur et la fatigue de
ma tâche, j´ai écrit à l´abbé : " Mais, cher abbé, ne craignez-vous pas que tous
ces écarts, quelque éloquents que vous les supposiez, ne gâtent un peu votre
ouvrage ? - Non, non, me répondit-il ; faites toujours ce que je vous demande. -
Ils diront que c´est de la rhétorique. - Ils diront ? qui ? - Les valets des
grands. - Je m´y attends. Tenez, mon philosophe, je connais un peu mieux que
vous le goût du public ; ce sont vos lignes qui sauveront l´ennui de mes calculs
éternels. Savez-vous par qui l´on est lu ? Par la canaille qui nous déchire.
Malheur à l´auteur dont on ne dit point du mal ; on n´en dira pas longtemps du
bien . " Mon ami, vous avez la gangrène ; peut-être n´a-t-elle pas fait assez de
progrès pour être incurable. Vous auriez besoin, je crois, d´un peu de
soliloque. Ce n´est pas ce que j´ai le courage de vous dire, c´est ce que vous
vous direz à vous-même qui vous guérira.
Je cesserai plutôt de vivre que de vous aimer, mais je ne serais jamais devenu
votre ami, si vous eussiez parlé chez Jean-Jacques, où je vous rencontrai pour
la première fois, comme vous parlâtes hier chez l´inoculateur Brador. Quoi donc
? Serait-ce une façon de renier l´abbé, inspirée par la crainte que votre
intimité connue avec ce proscrit ne vous desservît auprès des grands ? Votre
tendresse persévérante pour moi me rassure.
Ma fille est tout à fait reconnaissante de la soirée que vous lui avez
sacrifiée. Votre sophisme m´a paru lui en imposer ; je lui croyais plus de
courage et de logique. Quant à son père, lorsque vous lui direz la vérité, j´ai
quelque soupçon que vous ne feriez pas mal d´y mettre un peu de ménagement. Il
est douillet à sa manière : un coup de poignard ne le ferait pas crier, mais la
piqûre d´une épingle, reçue de la main d´un ami, suffirait pour lui causer une
longue douleur. Quel avantage trouvez-vous à rendre la vérité cruelle ? Avec une
dose un peu plus forte de vanité ou de prétention, ses amis auraient depuis
quelque temps réussi à faire du meilleur homme du monde une créature assez
malheureuse ; il semble qu´ils aient conçu le projet de l´abrutir.
Cette lettre que je viens de vous écrire à la hâte, vous l´enverrai-je ? Oui.
Mais quand ? Quand je vous estimerai assez pour croire que vous la lirez sans
humeur. Adieu.
Ce 25 mars 1781.
Post-criptum du 25 mai 1781.
J´entends crier sous ma fenêtre la condamnation de l´abbé. Je la lis. Je l´ai lue. Tombent sur la tête de ces infâmes et du vieil imbécile qu´ils ont servi l´ignominie et les exécrations qui tombèrent autrefois sur la tête des Athéniens qui firent boire la ciguë à Socrate. Mon ami, on est incapable des actions héroïques, quand on les blâme ; et on ne les blâme que parce qu´on en est incapable.