Mystification
Je voudrais bien me rappeler la chose comme elle s´est passée, car
elle vous amuserait. Commençons à tout hasard, sauf à laisser là mon récit, s´il
m´ennuie.
M. le prince de Galitsine s´en va aux eaux d’Aix-la-Chapelle ; il y trouve la
jeune et belle comtesse de Schmettau. En huit jours de temps il en devient
amoureux, il le dit, il est écouté, il est époux.
Il avait été attaché à Paris à une demoiselle Dornet, grande fille,
assez belle, mais d´une mauvaise santé, ne manquant pas tout à fait d´esprit,
mais ignorante comme une danseuse d´Opéra, et toute propre à donner dans un
toquet.
Le prince, après son mariage, regretta deux ou trois portraits qu´il avait
laissés à cette fille, et il me pria de les ravoir, si je pouvais. La chose
n´était pas aisée. Entre plusieurs moyens qui me vinrent en tête, celui auquel
je m´arrêtai, ce fut de tirer parti des inquiétudes qu´elle avait sur sa santé,
et de supposer à ces portraits une influence funeste qui l´effrayât. Voilà qui
est bien ridicule, me direz-vous. D´accord. Mais d´un autre côté il est si
agréable de se bien porter, les portraits d´un infidèle sont si peu de chose ;
il y a un si grand fonds à faire sur l´imagination d´une femme alarmée, et en
général les femmes sont si crédules et si pusillanimes en santé, si
superstitieuses dans la maladie !
Le point important était de trouver un homme leste et capable de bien faire le
rôle que j´avais à lui donner. Il était sous ma main. Je ne dirai rien de son
talent en ce genre, vous en jugerez.
Vous connaissez à présent le sujet de la scène, ce sont Les
Portraits recouvrés. Le lieu, c´est l´appartement de Mme
Therbouche, dans la petite maison de Falconet. Les personnages sont Mme
Therbouche, Mlle Dornet, surnommée la Belle Dame, et un certain brigand,
Bonvalet Desbrosses, soi-disant médecin turc.
C´était au mois de septembre, sur la fin du jour. Mme Therbouche avait quitté sa
palette, et causait avec Desbrosses de ses affaires, auxquelles je crois qu´il
prenait un profond intérêt.
Survient Mlle Dornet. Elle ne salue point, elle se jette sur un canapé. Elle n´a
fait qu´un pas, et elle est excédée de fatigue. C´est qu´elle devient à rien,
c´est que ses forces s´en vont tout à fait. Et puis la voilà embarquée dans
l´éternelle histoire de sa santé passée et de ses infirmités présentes.
Desbrosses, le dos appuyé contre la cheminée, la regardait fixement, sans mot
dire.
MADEMOISELLE DORNET, à
Desbrosses. - A me voir, monsieur,
vous aurez peine à croire un mot de ce que je dis.
DESBROSSES. - D´autant
plus de peine, mademoiselle, que je n´en ai rien entendu.
MADAME THERBOUCHE. -
Vous n´écoutiez pas ? Mais, docteur, cela est fort mal, de ne pas écouter.
DESBROSSES. - C´est mon
usage. Je n´écoute jamais, je regarde.
MADEMOISELLE DORNET. -
Et pourquoi n’écoutez-vous point ?
DESBROSSES. - C´est que
le discours ne m´apprendrait que ce qu´on pense de soi ; au lieu que le visage
m´apprend ce qui en est.
MADEMOISELLE DORNET. -
Eh bien, que mon visage vous a-t-il appris ?
DESBROSSES. - Que vous
êtes réellement malade. Cela est sûr ; mais ce qui l´est davantage, c´est que
les médecins n´ont rien connu de votre maladie.
MADEMOISELLE DORNET. -
Ah ! je suis donc malade ? Dieu soit loué ! Mais vous, monsieur, que pensez-vous
de mon état ?
DESBROSSES. - Rien
encore. Un homme qui se respecte ne prononcera jamais sur un premier coup
d´oeil, sur quelques observations superficielles.
MADEMOISELLE DORNET. -
Nous sommes seuls ici ; je n´ai point de secret pour madame, et vous êtes le
maître d´interroger, de visiter et de voir.
DESBROSSES. - Je
n´interroge point, je vous l´ai déjà dit. Quand les réponses ne signifient rien,
les questions sont inutiles. Mais puisque mademoiselle le permet, voyons. (Desbrosses
s´approche d´elle, lui penche la tête en arrière, regarde ses yeux, qu´elle a un
peu durs, mais fort beaux, écarte le fichu, promène sa main sur la gorge, veut
lui tâter le ventre.)
MADEMOISELLE DORNET. -
Mais, monsieur... (Desbrosses, sans lui répondre, continue de la parcourir, puis
il va s´appuyer sur le dos d´un fauteuil et y reste quelque temps, dans
l´attitude d´un homme qui rêve.)
MADAME THERBOUCHE. - Au
moins, docteur, si vous ne rencontrez pas, ce ne sera pas la faute de
mademoiselle, elle s´est prêtée de bonne grâce à vos observations.
MADEMOISELLE DORNET. -
On veut guérir ou on ne le veut pas.
DESBROSSES,
marmottant tout bas. - L´air, le tour du
visage, les yeux... oui, les yeux d´une femme à talents.
MADAME THERBOUCHE,
éclatant de rire. - Ah ! Ah ! une
femme à talents. C´est bien trouvé.
DESBROSSES. - Que je
revoie. Tout cela tient à si peu de chose. Mademoiselle, ouvrez les yeux,
regardez-moi. Levez-vous, marchez. Déployez vos bras. Penchez votre tête sur
l´épaule droite... Femme à talents, femme à talents, vous dis-je.
MADAME THERBOUCHE. -
Vous vous trompez, vous vous trompez, vous dis-je.
Cependant Mlle Dornet flattée du mot de femme à talents, faisait tout ce qu´il
fallait pour que le docteur n´en démordît pas ; elle ne dansait pas, mais elle
s´en donnait tous les airs. Desbrosses disait : " Cela est plus clair que le
jour " ; et elle ajoutait : " Mais puisque M. le docteur l´a deviné, pourquoi
lui en faire un mystère ? "
DESBROSSES. - Oh,
mesdames, de la bonne foi, s´il vous plaît.
MADEMOISELLE DORNET. -
Monsieur le docteur, laissez dire Mme Therbouche et comptez sur ma franchise.
Et Desbrosses revenant à elle, et lui passant la main sur les joues, lui prenant
la gorge, lui pressant les cuisses, disait : " Comme cela était ferme ! comme
cela était rond ! "
MADEMOISELLE DORNET. -
Hélas ! oui, cela était.
DESBROSSES,
en soupirant. - Vie dissipée, vie délicieuse, vie funeste.
MADEMOISELLE DORNET. -
Vie funeste, c´est bien dit.
DESBROSSES. - Et puis
vie retirée, vie triste, vie ennuyée, vie plus funeste encore.
MADEMOISELLE DORNET. -
Mais où voyez-vous cela ?...
DESBROSSES. - Cela est
écrit là, là, et là encore. La tristesse passe, mais ses traces demeurent. (A
Mme Therbouche) Voyez, madame, vous qui êtes peintre et
par conséquent physionomiste...
(La demoiselle Dornet était si curieuse de faire dire la vérité au docteur, qu´à
mesure qu´il parlait et que Mme Therbouche la regardait, son visage prenait
l´expression de la tristesse.)
DESBROSSES. - Et puis le
malaise.
MADEMOISELLE DORNET. -
Eh oui, le malaise.
DESBROSSES. - Les
vapeurs.
MADEMOISELLE DORNET. -
J´en suis rongée.
DESBROSSES. - Les
angoisses, les peines d´âme et d´esprit.
MADAME THERBOUCHE. -
Peu.
MADEMOISELLE DORNET. -
Pardonnez-moi, madame, j´ai souffert et beaucoup.
DESBROSSES. - L´humeur
et le dépit.
MADEMOISELLE DORNET. -
On en aurait à moins.
DESBROSSES. - La colère
et les emportements.
MADEMOISELLE DORNET. -
Ah, monsieur le docteur, si vous saviez, quitter sa maison, courir les champs,
passer le Mordeck ! Encore si j´avais aimé ; mais c´est que je n´aimais pas. On
n´y comprend rien.
DESBROSSES. - Les
insomnies.
MADEMOISELLE DORNET. -
Oh non, je buvais, je mangeais, je dormais.
DESBROSSES. - De
fatigue. Quand une fois les esprits ont pris un certain cours et ces diables de
fibres je ne sais quel pli, cela ne se redresse pas comme on veut. L´odeur
qu´elle a reçue dans sa nouveauté, la cruche la retient. C´est Horace, qui est
un de nos grands médecins, qui l´a dit.
MADEMOISELLE DORNET. -
Monsieur est médecin ?
DESBROSSES. - Oui,
madame.
MADAME THERBOUCHE. - Je
vous connaissais bien des qualités, mais non celle-là.
DESBROSSES. - J´ai fait
mes cours à Tubinge, et je croyais vous l´avoir dit.
MADAME THERBOUCHE. - Je
ne me le rappelle pas.
MADEMOISELLE DORNET. -
Exercez-vous ?
DESBROSSES. - Quand un
ami a besoin de mon secours, lorsque je puis donner un conseil salutaire, même à
un indifférent, je croirais, en m´y refusant, manquer aux premiers devoirs de
l´humanité.
MADEMOISELLE DORNET. -
Vous êtes étranger ?
DESBROSSES. - Il est
vrai.
MADEMOISELLE DORNET. -
Pourrait-on vous demander d´où vous êtes ?
DESBROSSES. - Je suis
turc.
MADEMOISELLE DORNET. -
Vous êtes donc circoncis ?
DESBROSSES. - Très
circoncis.
MADEMOISELLE DORNET,
bas à Mme Therbouche. Cela doit être
singulier, un homme circoncis.
MADAME THERBOUCHE,
bas. - N´allez-vous pas lui parler de
cela ?
MADEMOISELLE DORNET. -
Turc ! mais vous en avez assez la physionomie, et vous devez être fort bien en
turban. On dit que l´état de médecin est très honoré en Turquie.
DESBROSSES. - Et très
difficile.
MADEMOISELLE DORNET. -
Et pourquoi plus difficile qu´ailleurs ?
DESBROSSES. - C´est
qu´il n´est pas permis d´interroger sa malade. L´époux est là debout, à côté de
vous la main posée sur un cimeterre ; il vous observe, il observe sa femme ;
s´il vous échappe un mot, la tête du médecin est à bas.
MADEMOISELLE DORNET. -
Fi, les vilaines gens ! A la place des médecins, je les laisserais tous crever.
DESBROSSES. - On juge la
maladie aux gestes, à la couleur, aux regards, au pouls, à l´état de la peau,
aux urines, aux traits de la main, quand on peut la toucher, aux rêves, quand on
peut les savoir.
MADEMOISELLE DORNET. -
Les miens sont affreux.
DESBROSSES. - J´allais
vous le dire. Notre médecine turque a deux parties essentielles que la vôtre n´a
pas l´onirocritique et la chiromancie ; l´onirocritique ou la connaissance de
la maladie par les songes, la chiromancie ou la connaissance de sa fin par les
traits de la main.
MADEMOISELLE DORNET. -
Vous dites la bonne aventure ?
DESBROSSES. -
Certainement.
MADEMOISELLE DORNET. -
J´avais cru jusqu´à présent qu´un diseur de bonne aventure n´était qu´un fripon.
DESBROSSES. - C´est
assez l´ordinaire ; mais un fripon n´empêche pas qu´il n´y ait d´honnêtes gens,
non plus qu´un charlatan qu´il n´y ait de vrais médecins.
MADAME THERBOUCHE. -
Rien n´est plus juste.
MADEMOISELLE DORNET. -
Regardez donc bien vite ma main ; je me meurs d´envie de savoir ce que vous y
lirez.
(On approche des bougies, et Desbrosses se met à lui
considérer la main avec une loupe.)
MADEMOISELLE DORNET. -
Voyez-vous là bien des choses ?
DESBROSSES. - Beaucoup.
MADEMOISELLE DORNET. -
Bonnes ? mauvaises ?
DESBROSSES. - D´unes et
d´autres.
MADEMOISELLE DORNET. -
Vous me les direz ?
DESBROSSES. - Non,
madame ; il y a des choses qui ne se disent pas.
MADEMOISELLE DORNET. -
Eh bien, écrivez-les.
DESBROSSES. - Très
volontiers.
On apporte une table, de l´encre, des plumes et du papier, et Desbrosses lui
écrit de sa vie passée, de son état présent, de ses moeurs, de son tempérament,
de son esprit, de ses passions, de son coeur, de son caractère, de ses
intrigues, côtoyant la vérité d´assez près pour n´être ni trop clair ni trop
obscur. Il cachette son papier et le lui donne. Elle allait rompre le cachet et
lire, lorsque Desbrosses l´arrêta et lui dit : " Non, madame, pas à présent ; ce
sera pour quand vous serez seule. Cela demande de votre part l´attention la plus
sérieuse. "
MADEMOISELLE DORNET. -
Avec votre permission, monsieur le docteur, il faut que je voie tout à l´heure ;
je ne saurais attendre, cela me soucierait. Et puis il faut que je sache tout de
suite quelle confiance on peut avoir dans un art qui m´a paru toujours suspect.
DESBROSSES. - Ah,
mademoiselle, puisqu´il s´agit de l´honneur de l´art, je ne puis rien refuser à
l´honneur de l´art.
(Elle ouvre le papier, elle lit, et en lisant elle souriait et disait : " Ma
foi, cela est vrai... Cela l´est encore... Mais cela est prodigieux... Comment
est-il possible qu´on ait sa vie écrite dans sa main ? ... ) Monsieur le
docteur, une femme doit trembler à vous confier sa main. "
DESBROSSES. - Et voilà précisément pourquoi les vrais
chiromanciens s´en cachent.
A la suite d´un assez long détail, il lui prescrivait un régime propre à
rétablir une machine usée par la peine et par le plaisir, mais à laquelle il y
avait encore de l´étoffe ; des aliments sains, de la distraction, de l´exercice,
mais surtout la soustraction de tout ce qui pouvait lui rappeler de certaines
idées, comme meubles, lettres, bijoux, portraits. Et la demoiselle Dornet qui,
tout en l´écoutant, relisait ce papier fait avec beaucoup de finesse, s´écriait
" Cela est à confondre. C´est qu´on ne comprend pas du premier coup tout ce
qu´il y a là-dedans. Plus je réfléchis et plus cela ressemble. Y a-t-il
longtemps que vous connaissez madame ? "
DESBROSSES. - Trois ans
ou environ. J´eus l´honneur de la voir pour la première fois à la cour de
Wurtemberg. J´arrive ici ; j´apprends qu´elle y est, et je n´ai rien de plus
pressé que de lui faire ma cour. Voici ma première visite. Je ne me suis pas
même donné le temps de quitter mon habit de voyage, et j´ai espéré qu´elle ne
verrait que mon empressement.
(En effet il était en chapeau rabattu, en petite perruque ronde et sans poudre,
en casaque bleue bordée d´or et en bottines courtes.)
MADEMOISELLE DORNET. - Connaissez-vous M. Diderot ?
DESBROSSES. - Non, madame. J en ai beaucoup entendu
parler en pays étranger, et je me propose bien de le voir avant que de quitter
celui-ci.
MADEMOISELLE DORNET,
à Mme Therbouche. - Je voudrais bien
savoir ce que notre esprit fort en dirait.
MADAME THERBOUCHE. - Il dirait que le docteur est un
scélérat bien sifflé qui nous joue.
DESBROSSES. - Je ne m´en offenserais nullement, parce
que M. Diderot qui ne me connaît pas doit me juger ainsi; mais je lui servirais
d´un autre plat de mon métier qui pourrait ébranler son incrédulité. Nous en
avons retourné d´aussi éclairés et de plus méfiants. Qu´il se donne seulement la
peine de m´honorer d´une visite ; mais il faut que ce soit un quart d´heure
avant mon départ.
MADEMOISELLE DORNET. - Et pourquoi ?
DESBROSSES. - C´est que je ne reste point dans un
endroit quand j´y suis connu.
MADAME THERBOUCHE. - Il faut que vous nous fassiez voir
cela à mademoiselle et à moi.
DESBROSSES. - Non,
mesdames, cela est trop fort pour vous. Vous en jetteriez des cris de frayeur,
on accourrait, et il n´en faudrait pas davantage pour me perdre.
(Cependant la demoiselle Dornet ruminant sur son papier, disait : " Point de
meubles, point de bijoux, point de lettres, point de portraits ! ")
MADEMOISELLE DORNET. -
Monsieur le docteur, mais quel danger y a-t-il à ces choses-là, quand on n´y met
plus d´importance ?
DESBROSSES. - C´est
qu´il est faux qu´on n´y en mette point. On les revoit, on y pense, la digestion
en est plus ou moins dérangée, le sommeil interrompu; on fait des rêves, on a
des palpitations; l´imagination s´échauffe, le sang se brûle, le tempérament se
détruit, on tombe dans un état misérable, et cela sans savoir pourquoi. Témoin
une grande dame d´Allemagne, une dame qui a un nom dans l´Europe; je ne sais
comment je le devinai, car c´était la vertu du pays.
MADAME THERBOUCHE. - Les prêtres disaient que c´était un
sortilège.
(Desbrosses hochait de la tête à Mme Therbouche et lui imposait silence en se
mettant le doigt sur la bouche et Mlle Dornet disait au docteur :)
MADEMOISELLE DORNET. - Quoi, sérieusement il y a des
femmes...
DESBROSSES. - Il y en a
sans nombre.
MADEMOISELLE DORNET. - Par un bijou, des lettres, un
portrait ?
DESBROSSES. - J´étais à Gotha. Je vis là par hasard une
jeune fille belle comme un ange, des yeux, une bouche, un tour de visage tout
comme vous l´avez. La pauvre enfant dépérissait à vue d´oeil. Ses parents qui
l´aimaient à la folie en étaient désolés. Je leur dis : " Changez-la de demeure
et elle guérira. " Ils le firent et elle guérit.
MADAME THERBOUCHE. -
Elle habitait apparemment la maison d´un amant qu´elle avait perdu ?
DESBROSSES. - Bien moins que cela. Sa fenêtre donnait
sur un jardin où ils s´étaient quelquefois promenés... Mais une autre; celle-ci,
madame Therbouche, est une de vos compatriotes.
MADAME THERBOUCHE. - La
femme du chambellan de la princesse de *** ?
DESBROSSES. - Elle ou
une autre. Il suffit que veuve depuis cinq ou six ans d´un mari dont elle
n´avait pas été folle...
MADAME THERBOUCHE. - C´est celle que je pensais; j´en
suis sûre.
DESBROSSES. - Chut. Elle avait gardé, sans conséquence,
à ce qu´elle croyait, un bracelet de ses cheveux. Ce bracelet jeté pêle-mêle
avec d´autres parures de femme, lui tombait de temps en temps sous la main, et à
chaque fois elle se rappelait son mari. Cela commença par des soupirs qui lui
échappaient sans qu´elle s´en aperçût. Peu à peu sa tête s´embarrassa; la
mélancolie survint; l´insomnie suivit la mélancolie; le marasme suivit
l´insomnie comme c´est l´ordinaire ; elle devint sèche comme un morceau de bois.
Nous avons été quelque temps en commerce de lettres. Depuis un an ou deux, je
n´en ai pas entendu parler; il faut qu´elle soit morte. Il ne faut pas laisser
engrener cela.
MADAME THERBOUCHE. -
Cela ne se comprend pas.
MADEMOISELLE DORNET. -
C´est comme tant d´autres choses qu´on ne comprend pas davantage.
DESBROSSES. - On dirait
qu´il s´échappe des choses qui ont appartenu, qui ont touché à un objet aimé,
des écoulements imperceptibles qui se portent là. Cette idée n´est pas nouvelle
; c´est la vieille doctrine d´Épicure. Ces Anciens-là en savaient plus que nous.
Cela tient à la vision, et la vision comment se fait-elle ? Par des simulacres
minces et légers qui se détachent des corps et s´élancent vers nos yeux. Qui
est-ce qui connaît les qualités bien ou malfaisantes de ces simulacres ?
Personne. Mais il est bien démontré par l´expérience qu´ils ne sont pas tous
innocents. Quelle est la tête qui résisterait longtemps à un appartement tendu
de noir ? Cependant une tenture blanche, noire, rouge, verte ou grise n´est
toujours que de l´étoffe. Si les astres, qui sont à des distances infinies,
versent sur nos têtes des influences qui disposent de nous, comment nier l´effet
des êtres qui nous environnent, nous assaillent, nous pressent, nous touchent ? Nature ! Nature ! qui est-ce qui a pénétré tes secrets ! Nous en
connaissons un peu plus que le commun, mais avec cela nous sommes encore bien
ignorants.
MADAME THERBOUCHE. - Et
le chapitre des sympathies et des antipathies ?
DESBROSSES. - Il est infini.
MADAME THERBOUCHE. - Et puis est-il possible qu´il ne
nous reste pas de nos goûts une pente secrète ?
DESBROSSES. - N´en
doutez pas. Nous la suivons d´abord sans le sentir; sa force s´accroît en nous
sourdement, tant et si bien qu´elle finit à la longue par nous entraîner avec
une violence à laquelle on ne résiste plus. La théologie a voulu s´en mêler;
mais affaire d´organisation, effet naturel, affaire de médecine. On devient
triste sans raison, à ce qu´on croit, premier symptôme. L´ennui nous gagne ;
nous cherchons à nous dissiper, nous ne le pouvons, partout il nous manque
quelque chose.
MADEMOISELLE DORNET. - C´est précisément où j´en suis.
DESBROSSES. - Qu´une bague, un portrait, une lettre, un
billet tendre qu´on aura reçu vienne à tomber sous les yeux, et voilà le
simulacre perfide qui s´attache à la rétine.
MADEMOISELLE DORNET. -
Qu´est-ce qu´une rétine ?
DESBROSSES. - C´est une toile d´araignée tissée des fils
nerveux les plus déliés, les plus fins, les plus sensibles du corps, qui tapisse
le fond de l´oeil. Quand l´image s´est attachée à cette toile mobile, quand ses
petits ébranlements ont été transmis à cette substance si délicate, si molle
qu´on appelle le cerveau; quand l´âme a pris les ondulations de cette substance
; quand l´une et l´autre lassées d´osciller, viennent à s´affaisser de fatigue,
de l´ennui on passe à la tristesse, à la mélancolie, à l´attendrissement, aux
larmes, au chagrin, à l´indigestion, à l´insomnie, à la douleur, aux nerfs
agacés, aux vapeurs.
MADEMOISELLE DORNET. - C´est moi, c´est moi, comme si ma
femme de chambre vous l´avait dit.
DESBROSSES. - Des
vapeurs à la maigreur; plus de tétons, plus de cuisses, plus de fesses. Des os,
et puis encore quoi ? Des os.
(Ici Mlle Dornet écartant avec ses deux mains la partie du vêtement qui cachait
sa poitrine, leur découvrit une large plaine, inégale, traversée de profonds
sillons. Cela aurait fait pitié à tout d´autres que de mauvais plaisants. Puis
elle ajoutait : " Monsieur le docteur, ce n´est rien que cela; donnez-moi votre
main. " Le docteur lui donna sa main qu´elle conduisit par les fentes de ses
jupons sur ses hanches.)
MADEMOISELLE DORNET. -
Eh bien ! qu´en dites-vous ?
DESBROSSES. - Je dis que vous n´en êtes pas encore
jusqu´où cela peut aller.
MADEMOISELLE DORNET. - Et que peut-il m´arriver de pis ?
DESBROSSES. - C´est que
le peu de graisse qui reste se fonde ; que la peau se noircisse et se colle sur
les os; que le feu prenne au squelette ; que les yeux s´allument comme deux
chandelles, et que la raison se perde. Alors c´est du délire, c´est de la
fureur.
MADEMOISELLE DORNET. - Finissez, monsieur le docteur,
vous me donnez la chair de poule.
DESBROSSES. - C´est le dernier période qui est affreux,
c´est la queue des passions qui est à redouter; cette queue-là n´a point de fin.
Aussi je m´attache d´abord à la vie, aux moeurs, aux goûts, aux passions d´un
malade. J´exige le sacrifice de toutes ces guenilles qui ne signifient plus rien
pour le bonheur et qui peuvent avoir des suites si funestes. Si on me les
refuse, je me retire et j´abandonne une insensée à son mauvais sort. Les
passions, les passions, ce sont comme les volcans qu´on croit éteints parce
qu´ils ne jettent plus. Moi, mesdames, moi qui vous parle, j´ai vu, j´ai connu
un homme qui avait été dix ans, entendez-vous, dix ans sans songer à une
infidèle qu´il avait quittée, lui, sans la chercher, sans la voir, sans en
parler, sans la regretter. Au bout de ces dix ans, le hasard veut qu´il la
rencontre ; ses yeux s´obcurcissent, sa tête s´embarrasse, il tremble de tous
ses membres, ses genoux se dérobent sous lui, il se trouve mal, mais mal à
mourir. Qu´on vienne me dire après cela qu´on connaît l´état de son coeur...
Vous riez, madame Therbouche; vous ne croyez pas à cela ?
MADAME THERBOUCHE. -
Tout au contraire, docteur, c´est que j´ai par-devers moi un exemple tout
pareil.
DESBROSSES. - Un dé à
coudre plein d´une certaine poudre noire. Ce n´est rien. Une étincelle de feu;
c´est moins encore. Cependant...
MADEMOISELLE DORNET. -
Et la passion la plus violente, qu´est-ce dans son premier instant ? Un souris,
un mot, un regard, un geste, un tour de tête, un clin d´oeil, un
je-ne-sais-quoi.
MADAME THERBOUCHE. - Et
ce je-ne-sais-quoi a bouleversé plus d´un empire.
DESBROSSES. - Fort bien,
mesdames, fort bien. Les femmes ! ah ! les femmes ! je l´ai dit cent fois, si
elles voulaient s´en mêler, nous n´aurions qu´à fermer boutique. C´est une
sagacité naturelle dont nous n´approchons pas avec tous nos livres. Tandis que
nous tournons autour de la chose, elles mettent la main dessus.
MADAME THERBOUCHE. -
Trêve de galanterie; nous savons de reste ce que nous valons. Mais que conclure
de toutes les belles choses que vous nous avez débitées ?
DESBROSSES. - Qu´en
conclure ? C´est de ne rien négliger, de se méfier de tout, c´est, mesdames, de
se secourir par tous les moyens possibles.
MADAME THERBOUCHE. -
Doucement, docteur; point de pluriels. Je n´en suis pas.
DESBROSSES. - D´accord,
madame ; mais vous ne savez pas ce qui vous attend.
Ici le docteur se rappela qu´il avait peu dîné et qu´il avait faim. On lui
offrit du pain, du vin, des pêches et du raisin qu´il accepta. Il mangeait d´un
appétit et dissertait d´une profondeur que je désespère de vous rendre. Il
démontrait à ces dames que dans un ordre où tout tient il n´y a point de petites
choses, et que les plus minutieuses sont l´origine des plus importantes ;
là-dessus il en appelait à l´histoire même de leur vie. Il faisait rentrer les
lettres, les bagues, les portraits avec une adresse incroyable, et Mlle Dornet
l´écoutait de toutes ses oreilles. Il disait : " Si le présent est gros de
l´avenir, il faut avouer aussi qu´il en est de cette grossesse du présent comme
d´une autre, et qu´il faut bien peu de chose pour le féconder. - Et que c´est
bien dommage, ajoutait Mlle Dornet, qu´on ne puisse voir clair dans cette
matrice-là. " Le docteur ne répondit rien, mais il fixa ses regards sur elle
d´un air plein d´intérêt et même d´attendrissement; et Mme Therbouche lui disait
à l´oreille : "C´est un diable d´homme auquel je n´entends rien. Il m´a prédit à
Stuttgart des choses inouïes et qui se sont vérifiées à la lettre. "
MADEMOISELLE DORNET. -
Tout de bon ?
MADAME THERBOUCHE. -
D´honneur. Cela m´avait même donné du scrupule, je craignais qu´il n’eût de la
diablerie dans son fait; mais il m´a toujours paru si honnête homme.
DESBROSSES. - Que
chuchotez-vous là, mesdames ? Il ne tiendrait qu´à vous que je profitasse de ce
que vous dites.
MADEMOISELLE DORNET. -
C´est madame qui prétend que vous en savez bien plus encore que vous n´en voulez
montrer.
DESBROSSES. - Madame
Therbouche, vous êtes une indiscrète.
MADEMOISELLE DORNET. -
Monsieur le docteur, ne craignez rien; je ne suis plus un enfant, et je sais un
peu ce qu´il faut dire ou taire. Madame, répondez-lui de moi et priez-le...
MADAME THERBOUCHE. -
Docteur, vous connaissez les femmes ; elles sont curieuses, et madame voudrait
que vous lui disiez quelque chose.
DESBROSSES. - Que
voulez-vous que je lui dise ? Je ne sais rien.
MADAME THERBOUCHE. -
Vous ne vous êtes pas repenti de m´avoir parlé. Je connais madame, et je puis
vous assurer qu´elle mérite votre confiance.
DESBROSSES. - Encore une
fois, madame, je ne sais rien.
MADAME THERBOUCHE. -
Allons, mon petit docteur, mon petit docteur, ne contrastez pas une belle dame
comme celle-là, et dites-lui quelque chose.
Desbrosses ne demandait pas mieux que de s´avouer sorcier pour faire plaisir à
la Belle Dame, mais il était une heure du matin et il avait envie de dormir. Il
prit un air boudeur, se leva et disparut. Mlle Dornet eut beau crier du haut de
l´escalier " Monsieur le docteur, monsieur ", le bruit de la porte lui apprit
qu´il était déjà dans la rue. Elle rentra bien fâchée de ne lui avoir pas offert
son carrosse, du moins elle aurait su sa demeure... Et voilà nos deux femmes
seules.
MADEMOISELLE DORNET. -
Ah çà, madame Therbouche, j´espère que vous ne me refuserez pas un service.
MADAME THERBOUCHE. -
Assurément, s´il est en mon pouvoir.
MADEMOISELLE DORNET. -
C´est un homme bien extraordinaire.
MADAME THERBOUCHE. - Je
vous en réponds. Vous savez ce qui m´est arrivé à Paris. Eh bien ! il me l´avait
annoncé, et vous et le prince Galitsine et Stackes et Mme de Rieben et M.
Diderot et ce pauvre Chabert; il n´y manquait que les noms. D´abord je traitai
cela comme des rêveries, et je crois que vous en auriez fait autant.
MADEMOISELLE DORNET. -
Peut-être.
MADAME THERBOUCHE. -
C´est qu´apparemment vous avez meilleur esprit que moi.
MADEMOISELLE DORNET. -
Pardi, si l´on me dit des choses que je sache toute seule, il est à croire qu´on
les a devinées.
MADAME THERBOUCHE. -
Cela est sans réplique. Mais il est tard ; venons au service que je puis vous
rendre.
MADEMOISELLE DORNET. -
Vous le reverrez ?
MADAME THERBOUCHE. - Je
l´espère.
MADEMOISELLE DORNET. -
Il faudrait l´engager à souper chez moi. Nous ne serions que nous trois, et nous
le tiendrions sur la sellette.
MADAME THERBOUCHE. -
Pour moi, je vous déclare que je ne veux rien savoir.
MADEMOISELLE DORNET. -
Et la raison ?
MADAME THERBOUCHE. -
C´est que les choses n´en arrivent pas moins et qu´on en a l´inquiétude
d´avance.
MADEMOISELLE DORNET. -
C´est tout au contraire à mon égard. Les choses me touchent moins quand je m´y
attends, et c´est là peut-être pourquoi je suis si curieuse. Ainsi qu´il vienne
toujours ; si ce n´est pas pour vous, ce sera pour moi.
MADAME THERBOUCHE. - Il
n´y a plus qu´une petite difficulté, c´est qu´il est parfois bizarre et
silencieux.
MADEMOISELLE DORNET. -
Il n´en a pas l´air.
MADAME THERBOUCHE. - Je
vous dis qu´il est des mois entiers sans sortir et des semaines sans desserrer
les dents ; il ne parle à ses gens que par signe. Il ne faut pas croire qu´il
soit toujours comme vous l´avez trouvé aujourd´hui. Il est avec une amie qu´il a
perdue de vue depuis deux ans et qu´il revoit pour la première fois ; il se
rencontre vis-à-vis d´une femme jeune et belle ; il faut que vous l´ayez
singulièrement intéressé pour se lâcher comme il l´a fait.
MADEMOISELLE DORNET. -
Il aime les femmes ?
MADAME THERBOUCHE. Les
belles femmes, à la folie.
MADEMOISELLE DORNET.
Vous me l´amènerez ?
MADAME THERBOUCHE. - J´y
ferai de mon mieux ; je ne réponds que de cela.
MADEMOISELLE DORNET. -
Belle, faites cela pour moi ; je vous en aurai obligation toute ma vie.
MADAME THERBOUCHE. -
Mais s´il vient à vous dire des choses qui vous tracassent ?
MADEMOISELLE DORNET. -
J´ai la tête excellente, et l´on ne me tracasse pas aisément.
MADAME THERBOUCHE. - A
votre place, je ne le consulterais que sur ma santé. A quoi m´ont servi ses
prédictions ? A rien. J´en ai ri la première fois ; je n´en rirais pas la
seconde.
MADEMOISELLE DORNET. - A
tout hasard, je veux savoir, et vous me fâcherez vraiment, si notre partie n´a
pas lieu.
MADAME THERBOUCHE. - Je
ne veux pas vous fâcher, mais je ne veux pas non plus de vos reproches.
MADEMOISELLE DORNET. -
Vous n´en aurez point.
MADAME THERBOUCHE. -
Vous n´oublierez pas que c´est contre mon gré, que c´est vous qui l´avez voulu ?
MADEMOISELLE DORNET. -
Oui, oui, c´est moi qui l´aurai voulu, qui le veux. Voilà qui est convenu,
n’est-ce pas ?
MADAME THERBOUCHE. - A
la bonne heure.
MADEMOISELLE DORNET, en l´embrassant. - Vous êtes
charmante, au vrai.
Je laissai passer quelques jours entre cette scène et ma première visite. Je la
trouvai soucieuse ; je lui en demandai la raison.
MADEMOISELLE DORNET. -
Ce n´est rien.
DIDEROT. - Vous ne dites
pas vrai. Qu´avez-vous ?
MADEMOISELLE DORNET. -
J´ai...
DIDEROT. - Quoi ?
MADEMOISELLE DORNET. -
Puisqu´il faut vous l´avouer, j´ai vu un diable d´homme qui m´a renversé la
tête.
DIDEROT. - Vous êtes
devenue amoureuse ? Où est le mal ? S´il vous convient, vous le garderez; s´il
ne vous convient pas, vous le renverrez.
MADEMOISELLE DORNET. -
Si ce n´était que cela !
DIDEROT. - Ah, je
comprends : vous voulez épouser.
MADEMOISELLE DORNET. -
Épouser ! Je ne serais pas sa femme pour tout l´or du monde ; je craindrais
qu´une belle nuit le diable ne me tordit le cou.
DIDEROT. - Le diable ne
tord plus de cou. Rassurez-vous.
MADEMOISELLE DORNET. -
Avez-vous vu un certain médecin turc ?
DIDEROT. - Non.
MADEMOISELLE DORNET. -
C´est que vous aurez sa visite.
DIDEROT. - A la bonne
heure. Mais qu´est-ce que ce médecin turc a de commun avec votre souci ?
MADEMOISELLE DORNET. -
Vous allez vous moquer de moi, j´en suis sûre ; n´importe. Je l´ai trouvé clans
la petite maison.
DIDEROT. - Chez Mme
Therbouche ?
MADEMOISELLE DORNET. -
Oui. C´est un homme de sa connaissance.
DIDEROT. - Eh bien ! cet
homme de la connaissance de Mme Therbouche ?...
MADEMOISELLE DORNET. -
M´a regardée dans les yeux, dans la main ; m´a tâtée, retâtée, m´a parlé, m´a
écrit, m´a dit tout ce que j´ai pensé, tout ce que j´ai fait, tout ce qui m´est
arrivé depuis que je suis au monde.
DIDEROT. - Je le crois.
J´en aurais fait presque autant.
MADEMOISELLE DORNET. -
Vous me connaissez, vous, mais il ne me connaît pas.
DIDEROT. - Mais il
connaît quelqu´un qui vous connaît, et cela revient au même.
MADEMOISELLE DORNET. -
Je me suis bien doutée que vous me ririez au nez.
DIDEROT. - Ne
voudriez-vous pas que je donnasse, pour vous plaire, dans les sorciers, les
revenants, les astrologues ? Allez, ce prétendu médecin turc est un sot ou un
fripon.
MADEMOISELLE DORNET. -
Pour sot, je vous jure qu´il ne l´est pas ; pour fripon, il n´en a ni l´air, ni
le ton.
DIDEROT. - Il en a bien
le jeu. Et que vous a-t-il donc appris, montré de si incompréhensible et de si
effrayant ?
MADEMOISELLE DORNET. -
Le fond de mon coeur ; mes actions les plus ignorées, mes pensées les plus
secrètes, ce que personne ne sait que mon bonnet et moi.
DIDEROT. - Il aura causé
avec votre bonnet qui n´aura pas été discret.
MADEMOISELLE DORNET. -
Trêve de plaisanterie : il me trouve mal et très mal.
DIDEROT. - Vous n´êtes
pas bien.
MADEMOISELLE DORNET. -
Il exige un régime.
DIDEROT. - Il a raison.
MADEMOISELLE DORNET. -
Des sacrifices.
DIDEROT. - Il en est
qu´on peut faire.
MADEMOISELLE DORNET. -
Il met de l´importance à des bagatelles.
DIDEROT. - Il faudrait
savoir ce que vous appelez de ce nom.
MADEMOISELLE DORNET. -
Mais les lettres, les bijoux, les portraits.
DIDEROT. - Et il prétend
?
MADEMOISELLE DORNET. -
Qu’il s´échappe de là je ne sais quoi de pernicieux, des simulacres... oui, des
simulacres, c´est le mot... qui s´en vont s´attacher... à la tétine... là, dans
l´oeil.
DIDEROT. - Vous voulez
dire à la rétine.
MADEMOISELLE DORNET. -
Oui, oui, à la rétine. Mais il y a donc quelque fondement là-dedans ?
DIDEROT. - Je pense
qu´on n´a rien de mieux à faire que de se détacher de tous les objets qui
réveillent en nous un souvenir fâcheux. C´est le plus sûr.
MADEMOISELLE DORNET. -
Cela me ferait pourtant quelque peine.
DIDEROT. - En ce cas
gardez-les.
MADEMOISELLE DORNET. -
Mais mon médecin turc ne le veut pas.
DIDEROT. - Laissez-le
dire.
MADEMOISELLE DORNET. -
Et si tous les malheurs qu´il m´a prédits allaient fondre sur moi ?
DIDEROT. - Si vous
m´assurez bien que votre homme n´est ni un idiot ni un coquin, il faudra que je
croie que c´est une espèce de fou.
MADEMOISELLE DORNET. -
Sage ou fou, dans le doute, quel inconvénient y aurait-il d´accéder à sa folie ?
DIDEROT. - En ce cas
défaites-vous-en.
MADEMOISELLE DORNET. -
Cependant il est si doux, surtout quand l´âge avance, de se rappeler ses
conquêtes par les bagatelles qu´on a reçues !
DIDEROT. - Gardez-les
donc.
MADEMOISELLE DORNET. -
Mais il cite des faits qui font frémir.
DIDEROT. - Ne les gardez
pas.
MADEMOISELLE DORNET. -
Savez-vous bien que ces gardez-les, ne les gardez pas sont d´une ironie et d´une
indifférence insupportables ?
DIDEROT. - Si vous
l´aimez mieux, faites l´un et l´autre.
MADEMOISELLE DORNET. -
Et comment cela, s´il vous plaît ?
DIDEROT. -
Confiez-les-moi.
MADEMOISELLE DORNET. -
Nous verrons. En attendant, si j´ai mon médecin turc à dîner, ou si nous allons
souper chez lui, vous en serez, n´est-ce pas ?
DIDEROT. - Volontiers.
MADEMOISELLE DORNET. -
Savez-vous qu´il a projeté votre guérison ?
DIDEROT. - Je ne suis
pas malade.
MADEMOISELLE DORNET. -
Vous êtes l´incrédule le plus déterminé que je connaisse.
DIDEROT. - Je ne m´en
porte que mieux.
MADEMOISELLE DORNET. -
S´il nous tient parole...
DIDEROT. - Il vous
manquera, c´est moi qui vous le dis.
MADEMOISELLE DORNET. -
Et pourquoi ?
DIDEROT. - C´est que ces
gens-là connaissent leur monde.
MADEMOISELLE DORNET. -
C´est nous dire assez nettement, à Mme Therbouche et à moi, que nous sommes deux
imbéciles.
DIDEROT. - Non. Mais...
Voilà Naigeon qui entre, et je crois que si vous êtes un peu jalouse de son
estime, vous ferez sagement de ne pas lui confier vos enfantillages.
MADEMOISELLE DORNET. -
Je m´en garderai bien. Vous êtes tolérant, mais il ne l´est point.
DIDEROT. - Paix.
Naigeon entra, et je ne sortis que lorsque je pus compter par le nouveau tour de
la conversation qu´il ne serait pas question du médecin turc ; aussi ne lui en
parla-t-elle point.
Voilà où nous en sommes. Il y a un souper d´arrangé, non chez la Belle Dame,
mais chez le docteur. Nous verrons ce que cela deviendra.
Cela ne devint rien. J´avais un buste du prince, nous devions en avoir un autre
qui aurait été celui de la princesse. On aurait ajusté des corps d´osier à ces
deux bustes ; nous les aurions habillés à notre fantaisie ; on les aurait placés
au fond d´un petit appartement tendu de noir. Les visages des bustes, enduits de
phosphore, auraient été garantis du contact de l´air, et l´appartement rempli de
la vapeur du camphre. La Belle Dame serait entrée, une petite bougie allumée à
la main; la vapeur du camphre se serait enflammée, elle aurait mis feu au
phosphore ; le phosphore brûlant aurait éclairé les visages du prince et de la
princesse. Elle aurait reconnu le prince, et en un instant les deux fantômes
auraient disparu par le moyen d´une trappe qui se serait enfoncée sous leurs
pieds et refermée sur eux. Mais Desbrosses, quelques jours avant cette singerie,
se cassa la tête de deux coups de pistolet, et la suite bien ou mal projetée
n´eut pas lieu.
L´auteur de l´Essai s´est représenté le monde tel qu´il est, plein de menteurs,
de fripons, d´oppresseurs en tout genre. Des rois despotes et méchants, il y en
a dans ce monde, a-t-il dit qu´il n´y en eût point ? Des ministres violents,
dissipateurs, avides, il y en a dans ce monde, a-t-il dit qu´il n´y en eût point? Des magistrats corrompus, il y en a dans ce monde, a-t-il dit qu´il n´y en eût
point ? Des prêtres fourbes, insensés, fanatiques, il y en a dans ce monde,
a-t-il dit qu´il n´y en eût point ? Des hommes aveuglés par toutes sortes de
passions, des pères durs et négligents, des enfants ingrats, des époux perfides,
il y en a dans ce monde, a-t-il dit qu´il n´y en eût point ? Il n´a donc pas
fait un monde idéal. Mais il a prétendu et prétend encore que l´homme aime la
vérité. En tout genre l´homme aime la vérité, parce que la vérité est une vertu
; l´homme cherche sans cesse la vérité ; c´est le but de toutes ses études, de
tous ses soins, de tous ses travaux ; il déteste l´erreur, parce qu´il sait bien
qu´en quoi que ce soit, il ne saurait se tromper sans se nuire à lui-même ; son
vrai bonheur est fondé sur la vérité. Depuis la plus haute des conditions
jusqu´à la dernière, on s´occupe de la recherche de la vérité absolue ou de la
vérité hypothétique. Les erreurs passent, mais il n´y a que le vrai qui reste.
L´homme est donc fait pour la vérité ; la vérité est donc faite pour l´homme
puisqu´il court sans cesse après elle ; qu´il l´embrasse quand il la trouve ;
qu´il ne veut ni ne peut s´en séparer quand il la trouve. Il ne faut pas juger
les hommes par leurs actions. Tous Peuvent dire comme Médée: video meliora
proboque, deteriora sequor.
Si le monde est plein d´erreurs, c´est qu´il est plein de scélérats prédicateurs
du mensonge ; mais en prêchant le mensonge ils font à leurs dupes l´éloge de la
vérité, mais leurs dupes n´embrassent le mensonge qui leur est prêché que sous
le nom de la vérité ; il y a tant d´ennemis du vrai, du bon et du bien ; tant de
fausses lois ; tant de mauvais gouvernements ; tant de mauvaises mœurs ; tant
d´hommes qui trouvent leur intérêt dans le mal.
Tout mensonge attaqué est détruit et détruit sans ressource : toute vérité
prouvée l´est à jamais.
Si la terre est couverte d´erreurs, c´est moins la faute de l´homme que des
choses. C´est qu´en toute chose la vérité est une et que les erreurs sont
infinies. C´est qu´il y a dix mille moyens de se tromper et qu´il n´y a qu´un
moyen d´être vrai.
Si la vérité n´est pas faite pour l´homme, pourquoi ce critique de l´Essai
sur les préjugés a-t-il écrit ? pourquoi est-il surpris de trouver l´auteur
de l´Essai plein d´erreurs ? pourquoi le traite-t-il avec tant de mépris et de
colère ? pourquoi un homme qui fait si grand cas de son temps, le perd-il à
tracer des lignes qui ne serviront de rien ?
Le plus inconséquent des hommes est celui qui dit que la vérité n´est pas faite
pour l´homme, et qui prend la plume en faveur de la vérité. Le plus absurde des
hommes est celui qui écrit des vérités et qui écrit que l´homme est fait pour
l´erreur.
La vérité se dérobe sans cesse aux recherches les plus pénibles de l´homme. Mais
excepté la longitude et la quadrature, quelle est la vérité que ces recherches
continues ne puissent découvrir ?
La force de la vérité arrache cet aveu à l´auteur ; il est donc sous l´empire
même tyrannique de la vérité ; il est un de ses esclaves.
S´il prend la fatigue et la peine avec laquelle nous obtenons les choses pour
preuve qu´elles ne sont pas faites pour nous, la vertu n´est pas faite pour
nous, le bonheur n´est pas fait pour nous, la probité n´est pas faite pour nous
; car l´œuvre du bonheur ne s´accomplit pas sans peine ; la vertu est presque
toujours un sacrifice pénible de soi ; la probité demande de la force, du
courage, une vue bien claire, bien nette de ses propres intérêts bien entendus,
l´oubli du moment, dont la récompense incertaine n´est que dans l´avenir.
Lorsque cet homme dit que la vérité n´est pas faite pour l´homme, que l´erreur
est son partage, il va bien plus loin qu´il ne croit. C´est un enfant qui
balbutie.
Il s´épuise en lieux communs sur la multitude des erreurs qui entraînent le
monde ; et il ne voit pas le tableau des vérités qu´on lui pourrait opposer.
Si un prédicateur montait en chaire et qu´il débutât par ces mots: " Hommes,
vous n´êtes pas faits pour la vérité, la vérité n´est pas faite pour vous ", ne
faudrait-il pas lui tourner le dos et le laisser prêcher tout seul ? Si
quelqu´un de son auditoire se levait et lui disait : " Que fais-tu donc là,
effréné bavard ? ce que tu vas dire est vrai ou faux : s´il est faux, tais-toi ;
il y a déjà assez de faussetés sans les tiennes : s´il est vrai, cela n´est fait
ni pour toi ni pour nous. " Si la vérité nous est antipathique, inaccessible,
inutile, pourquoi ne sommes-nous pas aussi barbares que nos premiers aïeux ?
Pourquoi les efforts successifs de l´esprit humain ont-ils eu quelques succès ?
Pourquoi l´esprit humain a-t-il fait des efforts ? Quelle est la vérité utile à
l´homme qui ne soit pas découverte un jour ? Si cette vérité se trouve jamais
dans la tête d´un roi sage, que ne produira-t-elle point ?
Hé bien, sublime raisonneur, la société ne peut donc subsister sans la vertu ?
et la vertu, qui n´est que le vrai dans les mœurs, peut-elle être sans la vérité
? la société ne peut donc être sans la vérité. Ces vérités sont communes sans
doute. Mais quelle espèce d´homme est celui qui les traite comme telles et qui
les ignore ? Quand on se met sur la ligne des réfutateurs, il faut commencer par
avoir de la bonne foi. L´auteur a prétendu sans doute qu´il était inutile de
dire à un homme qu´on avait trouvé sa femme, qu´il croit sage, entre les bras de
son ami, qu´il croit honnête ; que fait cette vérité au bonheur de l´espèce humaine
? or il est évident que l´auteur ne parle que de ces dernières, et il est
convaincu qu´il est d´un philosophe, d´un homme de bien, d´un ami de ses
semblables, de les annoncer sans ménagement ; et les raisons qu´il en donne ou
qu´il en peut donner, c´est que le mensonge ne peut avoir que des suites
fâcheuses en corrompant le jugement et la conduite ; c´est que le mensonge est à
l´origine de toutes nos calamités ; c´est que le bien qu´il produit est passager
et faible et que les suites en sont longues et toujours funestes ; c´est qu´il
n´y a aucun exemple que la vérité ait été nuisible ni pour le présent ni pour
l´avenir. Ses progrès sont trop lents, et le bien est toujours à l´extrémité de
ses conséquences. Cet homme-ci ne sait pas encore assez bien notre langue, il
fera peut-être des vers médiocres, mais la philosophie demande plus de
précision. Le paradoxe n´est point une opinion contraire à une vérité
d´expérience, car le paradoxe serait toujours faux : or il arrive assez souvent
que c´est une vérité. Le paradoxe n´est donc qu´une proposition contraire à
l´opinion commune ; or l´opinion commune pouvant être fausse, le paradoxe peut
être vrai. Quand on est pointilleux, il faut au moins montrer de la justesse.
C´est un avis que l´auteur nous permettra de donner à ceux qui ont l´humilité de
s´abaisser au métier de critiques.
Je ne sais si l´auteur a dit bien positivement que son projet était de renverser
la superstition dominante de son pays ; mais voici un fait très positif, c´est
que grâce à ses efforts et aux efforts de ses semblables, l´empire du fanatisme
est très affaibli, et que le fougueux Aubri n´ameuterait pas aujourd´hui quatre
bonnes femmes contre son Souverain, C´est qu´un roi de France peut laisser à son
clergé la prérogative royale de haranguer le peuple, concio ad populum. C´est
qu´il peut sans trembler, se dire le dimanche malin, entre dix et onze: " Il y a
à l´heure qu´il est, cinquante mille fripons qui disent ce qu´il leut plaî à
dix-huit millions d´imbéciles ; mais grâce à ma petite poignée de philosophes,
la plupart de ces imbéciles-là ou ne croiront pas ce qu´on leur dira, ou s´ils
le croieni ce sera sans le moindre péril pour moi. "
L´intolérant est un homme odieux. Il s´agit bien d´amener les hommes à une
manière uniforme de penser en matière de religion ; il s´agit de séparer l´idée
de probité de l´idée de l´existence de Dieu ; il s´agit de persuader que quel
que soit le culte que l´on rende à Dieu, il est compatible avec la vertu morale
; que comme il y a nombre de fripons qui vont à la messe, il y a nombre
d´honnêtes gens qui n´y vont pas. Et que les hommes pensent de Dieu ce qu´ils
voudront, pourvu qu´ils laissent en paix ceux qui en pensent autrement qu´eux.
D´après l´aversion que le critique montre pour celui qui prend la liberté de
donner quelque leçon au ministère, il m´a bien l´air de n´être pas du nombre de
ceux qui souffrent de l´abus de l´autorité. S´il y faisait un peu d´attention,
et c´est une condition qu´on petit exiger de tout homme qui prétend au métier de
penseur, il sentirait que c´est presque inutile nient qu´on éclaire les
conditions subalternes, si le bandeau reste sur les yeux de ces dix ou douze
individus privilégiés qui disposent du bonheur de la terre. Voilà ceux surtout
qu´il importe de convertir. Tant que ces individus seront aveugles et méchants,
il n´y aura point de vertus solides ni de mœurs. Les moeurs bonnes ou mauvaises
consistent dans l´observation des lois ; les bonnes mœurs dans l´observation des
bonnes lois; les mauvaises mœurs dans l´observation des mauvaises lois. Partout
il y a trois sortes de lois : la loi de nature, la loi civile et la loi
religieuse. Si ces trois lois se contredisent, l´homme les foulera au pieds
selon les circonstances ; et n´étant constamment ni homme. ni citoyen, ni pieux,
il ne sera rien. Or, à qui appartient-il de concilier ces trois règles de notre
conduite, si ce n´est au chef de la société? à qui donc le philosophe
s´adressera-t-il fortement, si ce n´est au souverain ?
Il y a assurément des choses que le critique sait mieux que l´auteur qu´il
réfute, par exemple il sais mieux que lui... mais nous nous arrêtons ici dans la
crainte de nous engager dans une énumération capable d´embarrasser la modestie
du critique et de faire quelque chose qui pourrait ressembler à la saillie d´un
écolier étourdi. Mais nous pouvons l´assurer, quelque haute opinion que nous
ayons de ses connaissances, qu´il pourrait être longtemps encore à l´école de
l´auteur de l´Essai, et que peut-être il en aurait quelque besoin,
surtout s´il avait un jour la fantaisie de faire le bien et de mériter une
gloire qui soutînt le creuset de l´avenir. Mais quel est donc le lieu sauvage de
la terre qu´habite le critique, pour nous conseiller de rabâcher encore sur les
indulgences, les absolutions et les moines ? Nous regorgeons d´ouvrages sur ce
point. La seule conversion qui reste à faire est celle du ministère. La plupart
de nos ecclésiastiques éclairés sont sans préjugés. Nos moines rougissent de
leurs habits ; et nous n´aurions non plus de bénédictins que de jésuites si l´on
avait fait droit sur la requête des premiers, qui disaient de leur robe qu´elle
était déshonorée, et qui demandaient à mains jointes de la jeter loin d´eux,
quoique ces cénobites-ci soient les plus considérés par leurs lumières et leurs
mœurs. Mon cher critique, vous vivez chez les Ulubres, tâchez de vivre chez les
Ulubres et de ne pas vous mêler de ce que la philosophie aurait à faire parmi
nous, ou venez faire un tour dans la rue Saint-Honoré.
Qu´appelez-vous respecter la forme du gouvernement sous lequel il vit ?
Entendez-vous qu´il faut se soumettre aux lois de la société dont on est membre
? il n´y a pas de difficulté à cela ; prétendez-vous que si ces lois sont
mauvaises il faille garder le silence ? ce sera peut-être votre avis, mais
comment le législateur reconnaîtra-t-il le vice de son administration, le défaut
de ses lois, si personne n´ose élever la voix ?
Et si par hasard une des détestables lois de cette société décernait la peine de
mort contre celui qui osera attaquer les lois, faudrait-il se courber sous le
joug de cette loi ? Hé, laissez-nous barbouiller du papier, barbouillez-en
vous-même tant qu´il vous plaira ; et soyez sûr que nos lignes ne prennent
quelque importance que quand le maître s´en mêle. S´il nous est échappé une
vérité , tant mieux pour nous et pour la société ; si votre ouvrage n´est qu´un
tissu d´erreurs, il tombe clans le mépris et l´oubli ; et il n´y a que ce
ressentiment violent auquel vous avez l´humanité d´inviter le souverain, qui
puisse faire surnager un moment l´auteur.
Vous accusez l´auteur de l´Essai d´en vouloir à son maître. Vous le connaissez
donc cet auteur ? Vous Ie croyez donc français ? et s´il n´y avait pas un mot de
vrai dans vos conjectures? quand il s´agit de solliciter une récompense pour un
homme qu´on croit avoir bien mérité de son pays, on peut n´y pas regarder de
fort près. Mais en est-il de même lorsqu´on le dévoue à la vindicte publique ?
Très sérieusement vous croyez que le rit de France ferait bien de déterrer
l´auteur de l´Essai, de l´arracher de son trou et de l´étrangler ? Et
pourquoi cela ? parce que, à votre avis, il a écrit un livre impertinent dont
il n´est ou ne sera bientôt plus question ; parce qu´il a débité ou des erreurs
qui sont faites pour l´homme, ou des vérités qui ne sont faites pour personne.
Vous faites bien de n´être pas souverain, car vous seriez un mauvais souverain,
vous emploieriez votre autorité à donner de l´importance à des milites,
Croyez-moi, le roi de Prusse en savait là-dessus plus que vous lorsqu´il disait
d´un auteur de son pays qui le déchirait sans ménagement ; " Cet homme voudrait
bien que je fisse de lui un martyr ; mais il n´en sera rien. "
L´auteur de la critique est un grand seigneur, du moins il plaide la cause des
aïeux comme s´il en avait. Quoi qu´il en soit, nous continuerons à croire qu´il
y a bien moins d´inconvénient dans l´illustration qui remonte, que dans
l´illustration qui descend ; et je n´en souffrirai pas plus patiemment un faquin
titré qui m´insulte parce qu´il est le dernier de sa race, moi qui suis
peut-être le premier de la mienne. Je vois tant d´illustres fainéants se
déshonorer sur les lauriers de leurs ancêtres, que je fais un peu plus de cas du
bourgeois ou du roturier ignoré qui ne se gonfle petit du mérite d´autrui.
Je crois connaître l´auteur de l´Essai, et pouvoir dire à son critique
qu´il n´ambitionne rien, qu´il n´a aucune grâce à solliciter, qu´il n´a jamais
approché les grands que par la considération qu´il en a obtenue sans la mendier
; qu´on lui a quelquefois offert des honneurs auxquels il s´est refusé ; que sa
fortune est au-delà de ses souhaits ; et que lorsqu´il a fait des vœux pour le
mérite repoussé, c´est qu´il en avait plusieurs exemples sous ses yeux et qu´il
en gémissait. Il a tout le bonheur qu´il ambitionne, l´estime des gens de bien
et quelquefois la haine des méchants. Au reste il est bien aise de dire au
critique qu´il fait infiniment plus de cas de l´indigence dans son galetas
lorsqu´elle est associée à la vertu et aux lumières, que de la tyrannie, de
l´avarice, de l´ambition, de la fausseté sur le trône.
C´est le peuple superstitieux qui enchaîne le monarque sur le trône ; c´est le
prêtre qui entretient la superstition du peuple ; donc il faut respecter,
soutenir le prêtre. Ce raisonneur-ci n´est assurément ni souverain ni
philosophe. En qualité de souverain il n´aurait pas prêché le respect pour ses
chaînes ; en qualité de philosophe il aurait dit : " C´est la superstition qui
aiguise le couteau qui frappe le souverain ; le prêtre a été, est et sera à
jamais le fauteur de la superstition ; il importe donc à ma sûreté, à la
tranquillité de mes États, à moi, à mes sujets, que le prêtre et la
superstition soient détruits. "
Et qui est-ce qui vous dit que le monarque doive le matin décerner un édit qui
ordonne le renversement des églises, dans la même journée ? il doit abandonner
ces dangereux sujets et leurs absurdes systèmes à la merci des philosophes et
mettre la main à l´œuvre quand il en sera temps. Quelque violence qu´il y ait
dans l´Essai sur les préjugés, le souverain doit s´en réjouir, sinon ouvertement
du moins au-dedans de lui-même. Que les théologiens en jettent feu et flamme,
cela est dans l´ordre ; que le souverain fasse semblant de joindre sa voix à la
leur, cela est encore dans l´ordre ; mais s´en fâcher sérieusement, nous le
pouvons dire sans manquer à aucun d´eux, cela serait d´un sot.
Et puis après avoir blasphémé la vérité, préconisé l´erreur, calomnié la nature
humaine, défendu l´arrogance des gens à écusson, fait l´apologie des prêtres et
de la superstition, voici notre critique tout affairé de l´éloge des guerriers.
Nous ne ferons sur toute sa tirade qu´une petite observation : c´est qu´on ne se
bat pas seul ; c´est qu´il y a quelquefois deux, trois, quatre maîtres bouchers
impliqués dans ces effroyables tueries qui coûtent la vie à des millions
d´hommes ; et que l´un ne peut être un homme de bien que les autres ne soient
des scélérats, et. que nous ne serions pas embarrassés de lui citer des exemples
de guerres où la justice n´était d´aucuns côtés ; malheur alors aux hommes de
génie qui ont eu le malheur de consacrer leurs sublimes talents aux âmes
infernales et sanguinaires qui leur confiaient des armées à conduire. S´ils
avaient une étincelle d´humanité, ils ont gémi de leur obéissance nécessitée ;
ils ont détesté et la cause inique ou frivole, et les monstres qui les armaient
; ils ont versé des larmes sur leurs trophées ; ils ont été bien courageux,
s´ils croyaient à un juge au-delà de la tombe, et qu´ils soient morts sans
frémir. Je ne voudrais pas avoir été la bête féroce qui ordonna le ravage du
Palatinat, ni l´esclave honoré qui l´exécuta . Ô l´indigne mortel qui ose tenter
l´apologie de ceux qui dévastent la terre, qui oublient qu´un guerrier juste
suppose au moins un adversaire injuste, et qui préconise les âmes basses qui se
sont prêtées à des expéditions iniques. Que fait après cela le critique ?
l´histoire de la vénalité des charges que nous savons tout aussi bien que lui ;
comme si le malheur qui mit à prix le droit de tenir l´urne qui renferme la vie,
la fortune, l´honneur et la liberté des citoyens, excusait l´inconvénient ;
comme si depuis, ce terrible inconvénient n´avait pu se réparer.
Il ne lui restait plus qu´à tenter l´apologie des financiers, et il n´y manque
pas.
Mais ce qu´il y a de plus plaisant, c´est qu´avec le ton le plus amer, c´est
qu´avec l´indécence du tutoiement, les apostrophes les plus méprisantes, les
injures les plus dures, cet homme-ci prêche la douceur, la modération, la
modestie, Cela n´est que ridicule, Qu´ai-je donc appris dans ce livret ? Qu´il
ne faut nul talent pour relever les fautes d´un auteur ; que l´homme n´est pas
fait pour la vérité ni la vérité pour l´homme ; que nous sommes condamnés à
l´erreur ; que la superstition a son bon côté ; que les guerres sont une belle
chose, etc., etc., et que Dieu nous préserve d´un souverain qui ressemble à
cette sorte de philosophe-ci.