Entretien d´un philosophe avec la maréchale de***
J´avais je ne sais quelle affaire à traiter avec le
maréchal de*** ; j´allai à son hôtel, un matin; il était absent : je me fis
annoncer à madame la maréchale. C´est une femme charmante; elle est belle et
dévote comme un ange ; elle a la douceur peinte sur son visage ; et puis, un son
de voix et une naïveté de discours tout à fait avenants à sa physionomie. Elle
était à sa toilette. On m´approche un fauteuil ; je m´assieds, et nous causons.
Sur quelques propos de ma part, qui l´édifièrent et qui la surprirent (car elle
était dans l´opinion que celui qui nie la très sainte Trinité est un homme de
sac et de corde, qui finira par être pendu), elle me dit :
" N´êtes-vous pas monsieur Diderot ?
DIDEROT. -
Oui, madame.
LA MARECHALE.
- C´est donc vous qui ne croyez rien ?
DIDEROT. -
Moi-même.
LA MARECHALE.
- Cependant votre morale est d´un croyant.
DIDEROT. -
Pourquoi non, quand il est honnête homme?
LA MARECHALE.
- Et cette morale-là, vous la pratiquez ?
DIDEROT. - De
mon mieux.
LA MARECHALE.
- Quoi ! vous ne volez point, vous ne tuez point, vous ne pillez point ?
DIDEROT. -
Très rarement.
LA MARECHALE.
- Que gagnez-vous donc à ne pas croire ?
DIDEROT. -
Rien du tout, madame la maréchale. Est-ce qu´on croit, parce qu´il y a quelque
chose à gagner ?
LA MARECHALE.
- Je ne sais ; mais la raison d´intérêt ne gâte rien aux affaires de ce monde ni
de l´autre.
DIDEROT. -
J´en suis un peu fâché pour notre pauvre espèce humaine. Nous ne valons pas
mieux.
LA MARECHALE.
- Mais quoi ! vous ne volez point ?
DIDEROT. -
Non, d´honneur.
LA MARECHALE.
- Si vous n´êtes ni voleur ni assassin, convenez du moins que vous n´êtes pas
conséquent.
DIDEROT. -
Pourquoi donc ?
LA MARECHALE.
- C´est qu´il me semble que si je n´avais rien à espérer ni à craindre, quand je
n´y serai plus, il y a bien de petites douceurs dont je ne me priverais pas, à
présent que j´y suis. J´avoue que je prête à Dieu à la petite semaine.
DIDEROT. -
Vous l´imaginez.
LA MARECHALE.
- Ce n´est point une imagination, c´est un fait.
DIDEROT. - Et
pourrait-on vous demander quelles sont ces choses que vous vous permettriez, si
vous étiez incrédule ?
LA MARECHALE.
- Non pas, s´il vous plaît ; c´est un article de ma confession.
DIDEROT. -
Pour moi, je mets à fonds perdu.
LA MARECHALE.
- C´est la ressource des gueux.
DIDEROT. -
M´aimeriez-vous mieux usurier ?
LA MARECHALE.
- Mais oui ; on peut faire l´usure avec Dieu tant qu´on veut : on ne le ruine
pas. Je sais bien que cela n´est pas délicat, mais qu´importe ? Comme le point
est d´attraper le ciel, d´adresse ou de force, il faut tout porter en ligne de
compte, ne négliger aucun profit. Hélas ! nous aurons beau faire, notre mise
sera toujours bien mesquine en comparaison de la rentrée que nous attendons. Et
vous n´attendez rien, vous ?
DIDEROT. -
Rien.
LA MARECHALE.
- Cela est triste. Convenez donc que vous êtes bien méchant ou bien fou !
DIDEROT. - En
vérité, je ne saurais, madame la maréchale.
LA MARECHALE.
- Quel motif peut avoir un incrédule d´être bon, s´il n´est pas fou ? Je
voudrais bien le savoir.
DIDEROT. - Et
je vais vous le dire.
LA MARECHALE.
- Vous m´obligerez.
DIDEROT. - Ne
pensez-vous pas qu´on peut être si heureusement né, qu´on trouve un grand
plaisir à faire le bien ?
LA MARECHALE.
- Je le pense.
DIDEROT. -
Qu´on peut avoir reçu une excellente éducation, qui fortifie le penchant naturel
à la bienfaisance ?
LA MARECHALE.
- Assurément.
DIDEROT. - Et
que, dans un âge plus avancé, l´expérience nous ait convaincus, qu´à tout
prendre, il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être un honnête homme
qu´un coquin ?
LA MARECHALE.
- Oui-da ; mais comment est-on honnête homme, lorsque de mauvais principes se
joignent aux passions pour entraîner au mal ?
DIDEROT. - On
est inconséquent : et y a-t-il rien de plus commun que d´être inconséquent !
LA MARECHALE.
- Hélas ! malheureusement, non : on croit, et tous les jours on se conduit comme
si l´on ne croyait pas.
DIDEROT. - Et
sans croire, l´on se conduit à peu près comme si l´on croyait.
LA MARECHALE.
- A la bonne heure ; mais quel inconvénient y aurait-il à avoir une raison de
plus ; la religion, pour faire le bien, et une raison de moins, l´incrédulité,
pour mal faire ?
DIDEROT. -
Aucun, si la religion était un motif de faire le bien, et l´incrédulité un motif
de faire le mal.
LA MARECHALE.
- Est-ce qu´il y a quelque doute là-dessus ? Est-ce que l´esprit de religion
n´est pas de contrarier sans cesse cette vilaine nature corrompue , et celui de
l´incrédulité, de l´abandonner à sa malice, en l´affranchissant de la crainte ?
DIDEROT. -
Ceci, madame la maréchale, va nous jeter dans une longue discussion.
LA MARECHALE.
- Qu´est-ce que cela fait ? Le maréchal ne rentrera pas sitôt ; et il vaut mieux
que nous parlions raison, que de médire de notre prochain.
DIDEROT. - Il
faudra que je reprenne les choses d´un peu haut.
LA MARECHALE.
- De si haut que vous voudrez, pourvu que je vous entende.
DIDEROT. - Si
vous ne m´entendiez pas, ce serait bien ma faute.
LA MARECHALE.
- Cela est poli ; mais il faut que vous sachiez que je n´ai jamais lu que mes
heures, et que je ne me suis guère occupée qu´à pratiquer l´Evangile et à faire
des enfants.
DIDEROT. - Ce
sont deux devoirs dont vous vous êtes bien acquittée.
LA MARECHALE.
- Oui, pour les enfants vous en avez trouvé six autour de moi, et dans quelques
jours vous en pourriez voir un de plus sur mes genoux ; mais commencez.
DIDEROT. _
Madame la maréchale, y a-t-il quelque bien, dans ce monde-ci, qui soit sans
inconvénient ?
LA MARECHALE.
- Aucun.
DIDEROT. - Et
quelque mal qui soit sans avantage ?
LA MARECHALE.
- Aucun.
DIDEROT. -
Qu´appelez-vous donc mal ou bien ?
LA MARECHALE.
- Le mal, ce sera ce qui a plus d´inconvénients que d´avantages ; et le bien, au
contraire, ce qui a plus d´avantages que d´inconvénients.
DIDEROT. -
Madame la maréchale aura-t-elle la bonté de se souvenir de sa définition du bien
et du mal ?
LA MARECHALE.
- Je m´en souviendrai. Vous appelez cela une définition ?
DIDEROT. -
Oui.
LA MARECHALE.
- C´est donc de la philosophie ?
DIDEROT. -
Excellente.
LA MARECHALE.
- Et j´ai fait de la philosophie !
DIDEROT. -
Ainsi, vous êtes persuadée que la religion a plus d´avantages que
d´inconvénients ; et c´est pour cela que vous l´appelez un bien ?
LA MARECHALE.
- Oui.
DIDEROT. -
Pour moi, je ne doute point que votre intendant ne vous vole un peu moins la
veille de Pâques que le lendemain des fêtes ; et que de temps en temps la
religion n´empêche nombre de petits maux et ne produise nombre de petits biens.
LA MARECHALE.
- Petit à petit, cela fait somme.
DIDEROT. - Mais croyez-vous que les terribles
ravages qu´elle a causés dans les temps passés, et qu´elle causera dans les
temps à venir, soient suffisamment compensés par ces guenilleux avantages-là ?
Songez qu´elle a créé et qu´elle perpétue la plus violente antipathie entre les
nations. Il n´y a pas un musulman qui n´imaginât faire une action agréable à
Dieu et à son Prophète, en exterminant tous les chrétiens, qui, de leur côté, ne
sont guère plus tolérants. Songez qu´elle a créé et qu´elle perpétue dans une
même contrée, des divisions qui se sont rarement éteintes sans effusion de sang.
Notre histoire ne nous en offre que de trop récents et trop funestes exemples.
Songez qu´elle a créé et qu´elle perpétue dans la société entre les citoyens, et
dans les familles entre les proches, les haines les plus fortes et les plus
constantes. Le Christ a dit qu´il était venu pour séparer l´époux de la femme,
la mère de ses enfants, le frère de sa soeur, l´ami de l´ami ; et sa prédiction
ne s´est que trop fidèlement accomplie.
LA MARECHALE.
- Voilà bien les abus ; mais ce n´est pas la chose.
DIDEROT. - C´est la chose, si les abus en sont
inséparables.
LA MARECHALE.
- Et comment me montrerez-vous que les abus de la religion sont inséparables de
la religion ?
DIDEROT. -
Très aisément : dites-moi, si un misanthrope s´était proposé de faire le malheur
du genre humain, qu´aurait-il pu inventer de mieux que la croyance en un être
incompréhensible, sur lequel les hommes n´auraient jamais pu s´entendre, et
auquel ils auraient attaché plus d´importance qu´à leur vie ? Or est-il possible
de séparer de la notion d´une divinité l´incompréhensibilité la plus profonde et
l´importance la plus grande ?
LA MARECHALE. - Non.
DIDEROT. - Concluez donc.
LA MARECHALE.
- Je conclus que c´est une idée qui n´est pas sans conséquence dans la tête des
fous.
DIDEROT. - Et
ajoutez que les fous ont toujours été et seront toujours le plus grand nombre ;
et que les plus dangereux ce sont ceux que la religion fait, et dont les
perturbateurs de la société savent tirer bon parti dans l´occasion.
LA MARECHALE. - Mais il faut quelque chose qui
effraye les hommes sur les mauvaises actions qui échappent à la sévérité des
lois ; et si vous détruisez la religion, que lui substituerez-vous ?
DIDEROT. - Quand je n´aurais rien à mettre à la
place, ce serait toujours un terrible préjugé de moins ; sans compter que, dans
aucun siècle et chez aucune nation, les opinions religieuses n´ont servi de base
aux moeurs nationales. Les dieux qu´adoraient ces vieux Grecs et ces vieux
Romains, les plus honnêtes gens de la terre, étaient la canaille la plus
dissolue : un Jupiter, à brûler tout vif; une Vénus, à enfermer à l´Hôpital ; un
Mercure, à mettre à Bicêtre.
LA MARECHALE.
- Et vous pensez qu´il est tout à fait indifférent que nous soyons chrétiens ou
païens ; que païens, nous n´en vaudrions pas moins ; et que chrétiens, nous n´en
valons pas mieux ?
DIDEROT. - Ma
foi, j´en suis convaincu, à cela près que nous serions un peu plus gais.
LA MARECHALE.
- Cela ne se peut.
DIDEROT. - Mais, madame la maréchale, est-ce qu´il
y a des chrétiens ? Je n´en ai jamais vu.
LA MARECHALE. - Et c´est à moi que vous dites cela,
à moi ?
DIDEROT. -
Non, madame, ce n´est pas à vous ; c´est à une de mes voisines qui est honnête
et pieuse comme vous l´êtes, et qui se croyait chrétienne de la meilleure foi du
monde, comme vous vous le croyez.
LA MARECHALE. - Et vous lui fîtes voir qu´elle
avait tort ?
DIDEROT. - En
un instant.
LA MARECHALE. - Comment vous y prîtes-vous ?
DIDEROT. - J´ouvris un Nouveau Testament, dont elle
s´était beaucoup servie, car il était fort usé. Je lui lus le Sermon sur la
montagne, et à chaque article je lui demandai : "Faites-vous cela ? et cela donc
? et cela encore ?" J´allai plus loin. Elle est belle, et quoiqu´elle soit très
dévote, elle ne l´ignore pas ; elle a la peau très blanche, et quoiqu´elle
n´attache pas un grand prix à ce frêle avantage, elle n´est pas fâchée qu´on en
fasse l´éloge ; elle a la gorge aussi bien qu´il soit possible de l´avoir, et,
quoiqu´elle soit très modeste, elle trouve bon qu´on s´en aperçoive.
LA MARECHALE. - Pourvu qu´il n´y ait qu´elle et son
mari qui le sachent.
DIDEROT. - Je
crois que son mari le sait mieux qu´un autre ; mais pour une femme qui se pique
de grand christianisme, cela ne suffit pas. Je lui dis : "N´est-il pas écrit
dans l´Evangile que celui qui a convoité la femme de son prochain, a commis
l´adultère dans son coeur ?"
LA MARECHALE. - Elle vous répondit que oui ?
DIDEROT. - Je
lui dis : "Et l´adultère commis dans le coeur ne damne-t-il pas aussi sûrement
qu´un adultère mieux conditionné ?"
LA MARECHALE. - Elle vous répondit encore que oui ?
DIDEROT. - Je lui dis : "Et si l´homme est damné
pour l´adultère qu´il a commis dans le coeur, quel sera le sort de la femme qui
invite tous ceux qui l´approchent à commettre ce crime ?" Cette dernière
question l´embarrassa.
LA MARECHALE. - Je comprends ; c´est qu´elle ne
voilait pas fort exactement cette gorge, qu´elle avait aussi bien qu´il est
possible de l´avoir.
DIDEROT. - Il est vrai. Elle me répondit que
c´était une chose d´usage ; comme si rien n´était plus d´usage que de s´appeler
chrétien, et de ne l´être pas ; qu´il ne fallait pas se vêtir ridiculement,
comme s´il y avait quelque comparaison à faire entre un misérable petit
ridicule, sa damnation éternelle et celle de son prochain ; qu´elle se laissait
habiller par sa couturière, comme s´il ne valait pas mieux changer de couturière
que renoncer à sa religion; que c´était la fantaisie de son mari, comme si un
époux était assez insensé d´exiger de sa femme l´oubli de la décence et de ses
devoirs, et qu´une véritable chrétienne dût pousser l´obéissance pour un époux
extravagant jusqu´au sacrifice de la volonté de son Dieu et au mépris des
menaces de son rédempteur!
LA MARECHALE. - Je savais d´avance toutes ces
puérilités-là ; je vous les aurais peut-être dites comme votre voisine mais elle
et moi nous aurions été toutes deux de mauvaise foi. Mais quel parti prit-elle
d´après votre remontrance ?
DIDEROT. - Le lendemain de cette conversation
(c´était un jour de fête), je remontais chez moi, et ma dévote et belle voisine
descendait de chez elle pour aller à la messe.
LA MARECHALE. - Vêtue comme de coutume ?
DIDEROT. -
Vêtue comme de coutume. Je souris, elle sourit ; et nous passâmes l´un à côté de
l´autre sans nous parler. Madame la maréchale, une honnête femme ! une
chrétienne ! une dévote ! Après cet exemple, et cent mille autres de la même
espèce, quelle influence réelle puis-je accorder à la religion sur les moeurs ?
Presque aucune, et tant mieux.
LA MARECHALE. - Comment, tant mieux ?
DIDEROT. -
Oui, madame : s´il prenait en fantaisie à vingt mille habitants de Paris de
conformer strictement leur conduite au Sermon sur la montagne...
LA MARECHALE. - Eh bien ! il y aurait quelques
belles gorges plus couvertes.
DIDEROT. - Et tant de fous que le lieutenant de
police ne saurait qu´en faire ; car nos Petites-Maisons n´y suffiraient pas. Il
y a dans les livres inspirés deux morales : l´une générale et commune à toutes
les nations, à tous les cultes, et qu´on suit à peu près ; une autre, propre à
chaque nation et à chaque culte, à laquelle on croit, qu´ on prêche dans les
temples, qu´on préconise dans les maisons, et qu´on ne suit point du tout.
LA MARECHALE.
- Et d´où vient cette bizarrerie ?
DIDEROT. - De
ce qu´il est impossible d´assujettir un peuple à une règle qui ne convient qu´à
quelques hommes mélancoliques, qui l´ont calquée sur leur caractère. Il en est
des religions comme des institutions monastiques, qui toutes se relâchent avec
le temps. Ce sont des folies qui ne peuvent tenir contre l´impulsion constante
de la nature, qui nous ramène sous sa loi. Et faites que le bien des
particuliers soit si étroitement lié avec le bien général, qu´un citoyen ne
puisse presque pas nuire à la société sans se nuire à lui-même ; assurez à la
vertu sa récompense, comme vous avez assuré à la méchanceté son châtiment; que
sans aucune distinction de culte, dans quelque condition que le mérite se
trouve, il conduise aux grandes places de l´État ; et ne comptez plus sur
d´autres méchants que sur un petit nombre d´hommes, qu´une nature perverse que
rien ne peut corriger entraîne au vice. Madame la maréchale, la tentation est
trop proche, et l´enfer est trop loin : n´attendez rien qui vaille la peine
qu´un sage législateur s´en occupe, d´un système d´opinions bizarres qui n´en
impose qu´aux enfants ; qui encourage au crime par la commodité des expiations ;
qui envoie le coupable demander pardon à Dieu de l´injure faite à l´homme, et
qui avilit l´ordre des devoirs naturels et moraux, en le subordonnant à un ordre
de devoirs chimériques.
LA MARECHALE. - Je ne vous comprends pas.
DIDEROT. - Je m´explique ; mais il me semble que
voilà le carrosse de M. le maréchal, qui rentre fort à propos pour m´empêcher de
dire une sottise.
LA MARECHALE. - Dites, dites votre sottise, je ne
l´entendrai pas ; je me suis accoutumée à n´entendre que ce qu´il me plaît.
DIDEROT. - Je
m´approchai de son oreille, et je lui dis tout bas : Madame la maréchale,
demandez au vicaire de votre paroisse, de ces deux crimes, pisser dans un vase
sacré, ou noircir la réputation d´une femme honnête, quel est le plus atroce ?
Il frémira d´horreur au premier, criera au sacrilège ; et la loi civile, qui
prend à peine connaissance de la calomnie, tandis qu´elle punit le sacrilège par
le feu, achèvera de brouiller les idées et de corrompre les esprits.
LA MARECHALE.
- Je connais plus d´une femme qui se ferait un scrupule de manger gras un
vendredi, et qui... j´allais dire aussi ma sottise. Continuez.
DIDEROT. - Mais, madame, il faut absolument que je
parle à M. le maréchal.
LA MARECHALE.
- Encore un moment, et puis nous l´irons voir ensemble. Je ne sais trop que vous
répondre, et cependant vous ne me persuadez pas.
DIDEROT. - Je ne me suis pas proposé de vous
persuader. Il en est de la religion comme du mariage. Le mariage, qui fait le
malheur de tant d´autres, a fait votre bonheur et celui de M. le maréchal ; vous
avez très bien fait de vous marier tous deux. La religion, qui a fait, qui fait
et qui fera tant de méchants, vous a rendue meilleure encore ; vous faites bien
de la garder. Il vous est doux d´imaginer à côté de vous, au-dessus de votre
tête, un être grand et puissant, qui vous voit marcher sur la terre, et cette
idée affermit vos pas. Continuez, madame, à jouir de ce garant auguste de vos
pensées, de ce spectateur, de ce modèle sublime de vos actions
LA MARECHALE.
- Vous n´avez pas, à ce que je vois, la manie du prosélytisme. DIDEROT. -
Aucunement.
LA MARECHALE. - Je vous en estime davantage.
DIDEROT. - Je
permets à chacun de penser à sa manière, pourvu qu´on me laisse penser à la
mienne ; et puis, ceux qui sont faits pour se délivrer de ces préjugés n´ont
guère besoin qu´on les catéchise.
LA MARECHALE. - Croyez-vous que l´homme puisse se
passer de la superstition ?
DIDEROT. - Non, tant qu´il restera ignorant et
peureux.
LA MARECHALE. - Eh bien ! superstition pour
superstition, autant la nôtre qu´une autre.
DIDEROT. - Je ne le pense pas.
LA MARECHALE. - Parlez-moi vrai, ne vous
répugne-t-il point à n´être plus rien après votre mort ?
DIDEROT. - J´aimerais mieux exister, bien que je ne
sache pas pourquoi un être, qui a pu me rendre malheureux sans raison, ne s´en
amuserait pas deux fois.
LA MARECHALE. - Si, malgré cet inconvénient,
l´espoir d´une vie à venir vous paraît consolant et doux, pourquoi nous
l´arracher ?
DIDEROT. - Je
n´ai pas cet espoir, parce que le désir ne m´en a point dérobé la vanité ; mais
je ne l´ôte à personne. Si l´on peut croire qu´on verra, quand on n´aura plus
d´yeux ; qu´on entendra, quand on n´aura plus d´oreilles ; qu´on pensera, quand
on n´aura plus de tête ; qu´on aimera, quand on n´aura plus de coeur; qu´on
sentira, quand on n´aura plus de sens ; qu´on existera, quand on ne sera nulle
part; qu´on sera quelque chose, sans étendue et sans lieu, j´y consens.
LA MARECHALE. - Mais ce monde-ci, qui est-ce qui
l´a fait ?
DIDEROT. - Je vous le demande.
LA MARECHALE.
- C´est Dieu.
DIDEROT. - Et
qu´est-ce que Dieu ?
LA MARECHALE.
- Un esprit.
DIDEROT. - Si
un esprit fait de la matière, pourquoi de la matière ne ferait-elle pas un
esprit ?
LA MARECHALE.
- Et pourquoi le ferait-elle ?
DIDEROT. -
C´est que je lui en vois faire tous les jours. Croyez-vous que les bêtes aient
des âmes ?
LA MARECHALE.
- Certainement, je le crois.
DIDEROT. - Et pourriez-vous me dire ce que devient,
par exemple, l´âme du serpent du Pérou, pendant qu´il se dessèche, suspendu dans
une cheminée, et exposé à la fumée un ou deux ans de suite ?
LA MARECHALE. - Qu´elle devienne ce qu´elle voudra,
qu´est-ce que cela me fait ?
DIDEROT. - C´est que madame la maréchale ne sait
pas que ce serpent enfumé, desséché, ressuscite et renaît.
LA MARECHALE.
- Je n´en crois rien.
DIDEROT. - C´est pourtant un habile homme, c´est
Bouguer qui l´assure.
LA MARECHALE.
- Votre habile homme a menti.
DIDEROT. - S´il avait dit vrai ?
LA MARECHALE. - J´en serais quitte pour croire que
les animaux sont des machines.
DIDEROT. - Et
l´homme qui n´est qu´un animal un peu plus parfait qu´un autre... Mais M. le
maréchal...
LA MARECHALE.
- Encore une question, et c´est la dernière. Etes-vous bien tranquille dans
votre incrédulité ?
DIDEROT. - On
ne saurait davantage.
LA MARECHALE.
- Pourtant, si vous vous trompiez ?
DIDEROT. -
Quand je me tromperais ?
LA MARECHALE.
- Tout ce que vous croyez faux serait vrai, et vous seriez damné. Monsieur
Diderot, c´est une terrible chose que d´être damné ; brûler toute une éternité,
c´est bien long.
DIDEROT. - La Fontaine croyait que nous nous y
ferions comme le poisson dans l´eau.
LA MARECHALE.
- Oui, oui; mais votre La Fontaine devint bien sérieux au dernier moment ; et
c´est où je vous attends.
DIDEROT. - Je
ne réponds de rien, quand ma tête n´y sera plus ; mais si je finis par une de
ces maladies qui laissent à l´homme agonisant toute sa raison, je ne serai pas
plus troublé au moment où vous m´attendez qu´au moment où vous me voyez.
LA MARECHALE. - Cette intrépidité me confond.
DIDEROT. - J´en trouve bien davantage au moribond
qui croit en un juge sévère qui pèse jusqu´à nos plus secrètes pensées, et dans
la balance duquel l´homme le plus juste se perdrait par sa vanité, s´il ne
tremblait de se trouver trop léger: si ce moribond avait alors à son choix, ou
d´être anéanti, ou de se présenter à ce tribunal, son intrépidité me confondrait
bien autrement s´il balançait à prendre le premier parti, à moins qu´il ne fût
plus insensé que le compagnon de saint Bruno, ou plus ivre de son mérite que
Bobola.
LA MARECHALE.
- J´ai lu l´histoire de l´associé de saint Bruno ; mais je n’ai jamais entendu
parler de votre Bobola.
DIDEROT. -
C´était un jésuite de Pinsk, en Lituanie, qui laissa en mourant une cassette
pleine d´argent, avec un billet écrit et signé de sa main.
LA MARECHALE. - Et ce billet ?
DIDEROT. - Etait conçu en ces termes : "Je prie mon
cher confrère, dépositaire de cette cassette, de l´ouvrir lorsque j´aurai fait
des miracles. L´argent qu´elle contient servira aux frais du procès de ma
béatification. J´y ai ajouté quelques mémoires authentiques pour la confirmation
de mes vertus, et qui pourront servir utilement à ceux qui entreprendront
d´écrire ma vie."
LA MARECHALE. - Cela est à mourir de rire.
DIDEROT. -
Pour moi, madame la maréchale; mais pour vous, votre Dieu n´entend pas
raillerie.
LA MARECHALE.
- Vous avez raison.
DIDEROT. - Madame la maréchale, il est bien facile
de pécher grièvement contre votre loi.
LA MARECHALE. - J´en conviens.
DIDEROT. - La
justice qui décidera de votre sort est bien rigoureuse.
LA MARECHALE. - Il est vrai.
DIDEROT. - Et si vous en croyez les oracles de
votre religion sur le nombre des élus, il est bien petit.
LA MARECHALE.
- Oh ! c´est que je ne suis pas janséniste ; je ne vois la médaille que par son
revers consolant: le sang de Jésus-Christ couvre un grand espace à mes yeux; et
il me semblerait très singulier que le diable, qui n´a pas livré son fils à la
mort, eût pourtant la meilleure part.
DIDEROT. -
Damnez-vous Socrate, Phocion, Aristide, Caton, Trajan, Marc Aurèle ?
LA MARECHALE. - Fi donc ! il n´y a que des bêtes
féroces qui puissent le penser. Saint Paul dit que chacun sera jugé par la loi
qu´il a connue ; et saint Paul a raison.
DIDEROT. - Et
par quelle loi l´incrédule sera-t-il jugé ?
LA MARECHALE.
- Votre cas est un peu différent. Vous êtes un peu de ces habitants maudits de
Corozaïn et de Betzaïda, qui fermèrent leurs yeux à la lumière qui les
éclairait, et qui étoupèrent leurs oreilles pour ne pas entendre la voix de la
vérité qui leur parlait.
DIDEROT. -
Madame la maréchale, ces Corozaïnois et ces Betzaïdains furent des hommes comme
il n´y en eut jamais que là, s´ils furent maîtres de croire ou de ne pas croire.
LA MARECHALE. - Ils virent des prodiges qui
auraient mis l´enchère aux sacs et à la cendre, s´ils avaient été faits à Tyr et
à Sidon.
DIDEROT. -
C´est que les habitants de Tyr et de Sidon étaient des gens d´esprit, et que
ceux de Corozaïn et de Betzaïda n´étaient que des sots. Mais est-ce que celui
qui fit les sots les punira pour avoir été sots ? Je vous ai fait tout à l´heure
une histoire, et il me prend envie de vous faire un conte. Un jeune Mexicain...
Mais M. le Maréchal ?
LA MARECHALE. - Je vais envoyer savoir s´il est
visible. Eh bien ! votre Mexicain ?
DIDEROT. -
Las de son travail, se promenait un jour au bord de la mer. Il voit une planche
qui trempait d´un bout dans les eaux, et qui de l´autre posait sur le rivage. Il
s´assied sur cette planche, et là, prolongeant ses regard sur la vaste étendue
qui se déployait devant lui, il se disait : "Rien n´est plus vrai que ma
grand-mère radote avec son histoire de je ne sais quels habitants qui, dans je
ne sais quel temps, abordèrent ici de je ne sais où, d´une contrée au-delà de
nos mers. Il n´y a pas le sens commun: ne vois-je pas la mer confiner avec le
ciel ? Et puis-je croire, contre le témoignage de mes sens, une vieille fable
dont on ignore la date, que chacun arrange à sa manière, et qui n´est qu´un
tissu de circonstances absurdes, sur lesquelles ils se mangent le coeur et
s´arrachent le blanc des yeux ?" Tandis qu´il raisonnait ainsi, les eaux agitées
le berçaient sur sa planche, et il s´endormit. Pendant qu´il dort, le vent
s´accroît, le flot soulève la planche sur laquelle il est étendu, et voilà notre
jeune raisonneur embarqué.
LA MARECHALE. - Hélas ! c´est bien là notre image :
nous sommes chacun sur notre planche ; le vent souffle, et le flot nous emporte.
DIDEROT. - Il était déjà loin du continent
lorsqu´il s´éveilla. Qui fut bien surpris de se trouver en pleine mer ? ce fut
notre Mexicain. Qui le fut bien davantage ? ce fut encore lui, lorsque ayant
perdu de vue le rivage sur lequel il se promenait il n´y a qu´un instant, la mer
lui parut confiner avec le ciel de tous côtés. Alors il soupçonna qu´il pourrait
bien s´être trompé ; et que, si le vent restait au même point, peut-être
serait-il porté sur la rive, et parmi ces habitants dont sa grand-mère l´avait
si souvent entretenu.
LA MARECHALE.
- Et de son souci, vous n´en dites mot.
DIDEROT. - Il
n´en eut point. Il se dit : Qu´est-ce que cela me fait, pourvu que j´aborde ?
J´ai raisonné comme un étourdi, soit; mais j´ai été sincère avec moi-même ; et
c´est tout ce qu´on peut exiger de moi. Si ce n´est pas une vertu que d´avoir de
l´esprit, ce n´est pas un crime d´en manquer. Cependant le vent continuait,
l´homme et la planche voguaient, et la rive inconnue commençait à paraître : il
y touche, et l´y voilà.
LA MARECHALE. - Nous nous y reverrons un jour,
monsieur Diderot.
DIDEROT. - Je
le souhaite, madame la maréchale ; en quelque endroit que ce soit, je serai
toujours très flatté de vous faire ma cour. A peine eut-il quitté sa planche, et
mis le pied sur le sable, qu´il aperçut un vieillard vénérable, debout à ses
côtés. Il lui demanda où il était, et à qui il avait l´honneur de parler : "Je
suis le souverain de la contrée", lui répondit le vieillard. A l´instant le
jeune homme se prosterne. "Relevez-vous, lui dit le vieillard. Vous aviez nié
mon existence ? - Il est vrai. - Et celle de mon empire ? - Il est vrai. - Je
vous le pardonne, parce que je suis celui qui voit le fond des coeurs, et que
j´ai lu au fond du vôtre que vous étiez de bonne foi ; mais le reste de vos
pensées et de vos actions n´est pas également innocent." Alors le vieillard, qui
le tenait par l´oreille, lui rappelait toutes les erreurs de sa vie ; et, à
chaque article, le jeune Mexicain s´inclinait, se frappait la poitrine, et
demandait pardon... Là, madame la maréchale, mettez-vous pour un moment à la
place du vieillard, et dites-moi ce que vous auriez fait. Auriez-vous pris ce
jeune insensé par les cheveux, et vous seriez-vous complu à le traîner à toute
éternité sur le rivage ?
LA MARECHALE. - En vérité, non.
DIDEROT. - Si
un de ces six jolis enfants que vous avez, après s´être échappé de la maison
paternelle et avoir fait force sottises, y revenait bien repentant ?
LA MARECHALE. - Moi, je courrais à sa rencontre ;
je le serrerais entre mes bras, et je l´arroserais de mes larmes; mais M. le
maréchal son père ne prendrait pas la chose si doucement.
DIDEROT. - M.
le maréchal n´est pas un tigre.
LA MARECHALE.
- Il s´en faut bien.
DIDEROT. - Il se ferait peut-être un peu tirailler
; mais il pardonnerait.
LA MARECHALE.
- Certainement.
DIDEROT. - Surtout s´il venait à considérer
qu´avant de donner la naissance à cet enfant, il en savait toute la vie, et que
le châtiment de ses fautes serait sans aucune utilité ni pour lui-même, ni pour
le coupable, ni pour ses frères.
LA MARECHALE.
- Le vieillard et M. le maréchal sont deux.
DIDEROT. -
Vous voulez dire que M. le maréchal est meilleur que le vieillard ?
LA MARECHALE. - Dieu m´en garde ! Je veux dire que,
si ma justice n´est pas celle de M. le maréchal, la justice de M. le maréchal
pourrait bien n´être pas celle du vieillard.
DIDEROT. - Ah ! madame ! vous ne sentez pas les
suites de cette réponse. Ou la définition générale de la justice convient
également à vous, à M. le maréchal, à moi, au jeune Mexicain et au vieillard; ou
je ne sais plus ce que c´est, et j´ignore comment on plaît ou l´on déplaît à ce
dernier. "
Nous en étions là lorsqu´on nous avertit que M. le maréchal nous attendait. Je
donnai la main à Mme la maréchale, qui me disait : " C´est à faire tourner la
tête, n´est-ce pas ?
DIDEROT. -
Pourquoi donc, quand on l´a bonne ?
LA MARECHALE. - Après tout, le plus court est de se
conduire comme si le vieillard existait.
DIDEROT. -
Même quand on n´y croit pas.
LA MARECHALE.
- Et quand on y croit, de ne pas trop compter sur sa bonté.
DIDEROT. - Si
ce n´est pas le plus poli, c´est du moins le plus sûr.
LA MARECHALE.
- A propos, si vous aviez à rendre compte de vos principes à nos magistrats, les
avoueriez-vous ?
DIDEROT. - Je
ferais de mon mieux pour leur épargner une action atroce.
LA MARECHALE. - Ah ! le lâche ! Et si vous étiez
sur le point de mourir, vous soumettriez-vous aux cérémonies de l´Eglise ?
DIDEROT. - Je n´y manquerais pas.
LA MARECHALE. - Fi ! le vilain hypocrite . "
Je ne sais en quel sens les philosophes ont supposé que la matière était
indifférente au mouvement et au repos. Ce qu´il y a de bien certain, c´est que
tous les corps gravitent les uns sur les autres, c´est que toutes les
particules des corps gravitent les unes sur les autres, c´est que, dans cet
univers, tout est en translation ou in nisu, ou en translation et in
nisu à la fois.
Cette supposition des philosophes ressemble peut-être à
celle des géomètres qui admettent des points sans aucune dimension, des lignes
sans largeur ni profondeur, des surfaces sans épaisseur; ou peut être
parlent-ils du repos relatif d´une masse à une autre. Tout est dans un repos
relatif en un vaisseau battu par la tempête. Rien n´y est en un repos absolu,
pas même les molécules agrégatives, ni du vaisseau ni des corps qu´il
renferme.
S´ils ne conçoivent pas pus de tendance au repos qu´au
mouvement dans un corps quelconque, c´est qu´apparemment ils regardent la
matière comme homogène ; c´est qu´ils font abstraction de toutes les qualités
qui lui sont essentielles; c´est qu´ils la considèrent comme inaltérable dans
l´instant presque indivisible de leur spéculation, c´est qu´ils raisonnent au
repos relatif d´un agrégat à un autre agrégat ; c´est qu´ils oublient que
tandis qu´ils raisonnent de l´indifférence du corps au mouvement ou au repos,
le bloc de marbre tend à sa dissolution ; c´est qu´ils anéantissent par la
pensée et le mouvement général qui anime tous les corps, et leur action
particulière des uns sur les autres qui les détruit tous; c´est que cette
indifférence, quoique fausse en elle-même, mais momentanée, ne rendra pas les
lois du mouvement erronées.
Le corps, selon quelque philosophe, est par lui-même,
sans action et sans force : c´est une terrible fausseté, bien contraire à
toute bonne physique, à toute bonne chimie : par lui-même, par la nature de
ses qualités essentielles, soit qu´on le considère en molécules, soit qu´on le
considère en masse, il est plein d´action et de force.
Pour vous représenter le mouvement,ajoutent-ils,outre
la matière existante, il vous faut imaginer une force qui agisse sur elle.
Ce n´est pas cela : la molécule, douée d´une qualité propre à sa nature, par
elle-même est une force active. Elle s´exerce sur une autre molécule qui
s´exerce sur elle. Tous ces paralogismes-là tiennent à la fausse supposition
de la matière homogène. Vous qui imaginez si bien la matière au repos,
pouvez-vous imaginer le feu en repos ? Tout dans la nature a son action
diverse, comme cet amas de molécules que vous appelez le feu. Dans cet
amas que vous appelez feu, chaque molécule a sa nature, son action.
Voici la vraie différence du repos et du mouvement : c´est
que le repos absolu est un concept abstrait qui n´existe point en nature, et
que le mouvement est une qualité aussi réelle que la longueur, la largeur et
la profondeur. Que m´importe ce qui se passe dans votre tête ? que vous
regardiez que la matière comme homogène ou comme hétérogène ? Que m´importe
que, faisant abstraction de ses qualités, et ne considérant que son existence,
vous la voyiez en repos ? Que m´importe qu´en conséquence vous cherchiez une
cause qui la meuve ? Vous ferez de la géométrie et de la métaphysique tant
qu´il vous plaira ; mais moi, qui suis physicien et chimiste, qui prends les
corps dans la nature et non dans ma tête, je les vois existants, divers,
revêtus de propriétés et d´actions, et s´agitant dans l´univers comme dans le
laboratoire où une étincelle ne se trouve point à côté de trois molécules
combinées de salpêtres, de charbon et de soufre, sans qu´il s´ensuive une
explosion nécessaire.
La pesanteur n´est point une tendance au repos,
c´est une tendance au mouvement local.
Pour que la matière soit mue, dit-on encore, il
faut une action, une force; oui, ou extérieure à la molécule, et
constituant sa nature de molécule ignée, aqueuse, nitreuse, alcaline,
sulfureuse. Quelle que soit cette nature, il s´ensuit force, action d´elle
hors d´elle, action des autres molécules sur elle.
La force, qui agit sur la molécule, s´épuise; la force
intime de la molécule ne s´épuise point. Elle est immuable, éternelle. Ces
deux forces peuvent produire deux sortes de nisus; la première, un
nisus qui cesse; la seconde, un nisus qui ne cesse jamais. Donc il
est absurde de dire que la matière a une opposition réelle au mouvement.
La quantité de force est constante dans la nature; mais la
somme des nisus et la somme des translations sont variables. Plus la
somme des nisus est grande, plus la somme des translations est petite;
et réciproquement plus la somme des translations est grande, plus la somme des
nisus est petite. L´incendie d´une ville s´accroît tout à coup d´une
quantité prodigieuse la somme des translations.
Un atome remue le monde; rien n´est plus vrai; cela l´est
autant que l´atome remué par le monde : puisque l´atome a sa force propre,
elle ne peut être sans effet.
Il ne faut jamais dire, quand on est physicien, le corps
comme corps; car ce n´est plus faire de la physique; c´est faire des
abstractions qui ne mènent à rien.
Il ne faut pas confondre l´action avec la masse. Il peut y
avoir grande masse et petite action. Il peut y avoir petite masse et grande
action. Une molécule d´air fait éclater un bloc d´acier. Quatre grains de
poudre suffisent pour diviser un rocher.
Oui sans doute, quand on compare un agrégat homogène à un
autre agrégat de même matière homogène; quand on parle de l´action et de la
réaction de ces deux agrégats, leurs énergies relatives sont en raison directe
des masses. Mais quand il s´agit d´agrégats hétérogènes, de molécules
hétérogènes, ce ne sont plus les mêmes lois. Il y a autant de lois diverses
qu´il y a de variétés dans la force propre et intime de chaque molécule
élémentaire et constitutive des corps.
Le corps résiste au mouvement horizontal. Qu´est que
cela signifie? On sait bien qu´il y a une force générale et commune à toutes
les molécules du globe que nous habitons, force qui les presse selon une
certaine direction perpendiculaire, ou à peu près, à la surface du globe; mais
cette force générale et commune est contrariée par cent mille autres. Un tube
de verre échauffé fait voltiger les feuilles de l´or. Un ouragan remplit l´air
de poussière; la chaleur volatilise l´eau, l´eau volatilisée emporte avec elle
des molécules de sel; tandis que cette masse d´airain presse la terre, l´air
agit sur elle, met sa première surface en une chaux métallique, commence la
destruction de ce corps : ce que je dis des masses doit être entendu des
molécules.
Toute molécule doit être considérée comme actuellement
animée de trois sortes d´actions, l´action de pesanteur ou de gravitation,
l´action de sa force intime et propre à sa nature d´eau, de feu, d´air, de
soufre, et l´action de toutes les autres molécules sur elle; et il peut
arriver que ces trois actions soient convergentes ou divergentes.
Convergentes, alors la molécule a l´action la plus forte dont elle puisse être
douée. Pour se faire une idée de cette action la plus grande possible, il
faudrait, pour ainsi dire, faire une foule de suppositions absurdes, placer
une molécule dans une situation tout à fait métaphysique.
En quel sens peut-on dire qu´un corps résiste d´autant plus
au mouvement que sa masse est plus grande ? Ce n´est pas dans le sens que sa
masse est grande, plus la pression contre un obstacle est faible; il n´y a pas
un crocheteur qui ne sache le contraire. C´est seulement relativement à une
direction opposée à sa pression. Dans cette direction, il est certain qu´il
résiste d´autant plus au mouvement que sa masse est plus grande. Dans la
direction de la pesanteur, il n´est pas moins certain que sa pression ou
force, ou tendance au mouvement, s´accroît en raison de sa masse. Qu´est-ce
que tout cela signifie donc? Rien.
Je ne suis point surpris de voir tomber un corps, pas plus
que de voir la flamme s´élever en haut; pas plus que de voir l´eau agir en
tous sens, et peser eu égard à sa hauteur et à sa base, en sorte qu´avec une
médiocre quantité de fluide, je puis faire briser les vases les plus solides;
pas plus que de voir la vapeur en expansion dissoudre les corps les plus durs
dans la machine de Papin, élever les plus pesants dans la machine à feu. Mais
j´arrête mes yeux sur l´amas général des corps; je vois tout en action et en
réaction; tout se détruisant sous une forme, tout se recomposant sous une
autre, des sublimations, des dissolutions, des combinaisons de toutes les
espèces, phénomènes incompatibles avec l´homogénéité de la matière : d´où je
conclus qu´elle est hétérogène; qu´il existe une infinité d´éléments divers
dans la nature; que chacun de ces éléments, par sa diversité, a sa force
particulière, innée, immuable, éternelle, indestructible; et que ces forces
intimes au corps ont leurs actions hors du corps : d´où naît le mouvement ou
plutôt la fermentation générale dans l´univers.
Que font les philosophes dont je réfute ici les erreurs et
les paralogismes? Ils s´attachent à une seule et unique force, peut-être
commune à toutes les molécules de la matière; je dis peut-être, car je ne
serais point surpris qu´il y eût dans la nature telle molécule qui, jointe à
une autre, rendît le mixte résultant plus léger. Tous les jours dans le
laboratoire on volatilise un corps inerte par un corps inerte. Et lorsque ceux
qui, ne considérant pour toute action dans l´univers que celle de la
gravitation, en ont conclut l´indifférence de la matière au repos et au
mouvement, ou plutôt la tendance de la matière au repos, ils croient avoir
résolu la question, tandis qu´ils ne l´ont pas seulement effleurée.
Lorsqu´on regarde le corps comme plus ou moins résistant,
et cela non comme pesant ou tendant au centre des graves, on lui reconnaît
déjà une force, une action propre et intime; mais il y en a bien d´autres,
entre lesquelles les unes exercent en tout sens, et d´autres ont des
directions particulières.
La supposition d´un être quelconque placé hors de l´univers
matériel, est impossible. Il ne faut jamais faire de pareilles suppositions,
parce qu´on n´en peut jamais rien inférer.
Tout ce qu´on dit de l´impossibilité de l´accroissement du
mouvement ou de la vitesse, porte à plomb contre l´hypothèse de la matière
homogène. Mais qu´est-ce que cela fait à ceux qui déduisent le mouvement dans
la matière de son hétérogénéité? La supposition d´une matière homogène est
bien sujette à d´autres absurdités.
Si on ne s´obstine pas à considérer les choses dans sa
tête, mais dans l´univers, on se convaincra par la diversité des phénomènes,
de la diversité des matières élémentaires, de la diversité des forces, de la
diversité des actions et des réactions, de la diversité du mouvement; et
toutes ces vérités admises, on ne dira plus : je vois la matière comme
existante; je la vois d´abord en repos; car on sentira que c´est faire une
abstraction dont on ne peut rien conclure. L´existence n´entraîne ni le repos
ni le mouvement; mais l´existence n´est pas la seule qualité des corps.
Tous les physiciens qui supposent la matière indifférente
au mouvement et au repos, n´ont pas des idées nettes de la résistance. Pour
qu´ils pussent conclure quelque chose de la résistance, il faudrait que cette
qualité s´exerçât indistinctement en tout sens, et que son énergie fût la même
selon toute direction; alors ce serait une force intime, telle que celle de
toute molécule; mais cette résistance varie autant qu´il y a de directions
dans lesquelles le corps peut être poussé; elle est plus grande verticalement
qu´horizontalement.
La différence de la pesanteur et de la force d´inertie,
c´est que la pesanteur ne résiste pas également selon toutes directions; au
lieu que la force d´inertie résiste également selon toutes directions.
Et pourquoi la force d´inertie n´opérerait-elle pas l´effet
de retenir le corps dans son état de repos et dans son état de mouvement, et
cela par la seule notion de résistance proportionnée à la quantité de matière?
La notion de résistance pure s´applique également au repos et au mouvement; au
repos, quand le corps est en mouvement; au mouvement, quand le corps est en
repos. Sans cette résistance, il ne pourrait y avoir de choc avant le
mouvement, ni d´arrêt après le choc; car le corps ne serait rien.
Dans l´expérience de la boule suspendue par un fil, la
pesanteur est détruite. La boule tire autant le fil, que le fil tire la boule.
Donc la résistance du corps vient de la seule force d´inertie.
Si le fil tirait plus la boule que la pesanteur, la boule
monterait. Si la boule était plus tirée par la pesanteur que par le fil, elle
descendrait, etc., etc.
1. Entre les choses qui éblouissent les hommes et qui excitent violemment leur
envie, comptez l´autorité ou le désir de commander.
2. Regardez comme vos ennemis nés tous les ambitieux. Entre les hommes
turbulents, les uns sont las ou dégoûtés de l´état actuel des choses ; les
autres, mécontents du rôle qu´ils font. Les plus dangereux sont des grands,
pauvres et obérés, qui ont tout à gagner et rien à perdre à une révolution.
Sylla inops, unde praecipua audacia ; " Sylla n´avait rien ; et ce fut
surtout son indigence qui le rendit audacieux. " L´injustice apparente ou réelle
des moyens qu´on emploie contre eux est effacée par la raison de la sécurité ;
ce principe passe pour constant dans toutes les sortes d´États, cependant il
n´en est pas moins atroce de perdre un particulier par la seule crainte que l´on
a qu´il ne trouble l´ordre public, iI n´y a point de scélératesse à laquelle
cette politique ne conduisît.
3. Il ne faut jamais manquer de justice dans les petites choses, parce qu´on en
est récompensé par le droit qu´elle accorde de l´enfreindre impunément dans les
grandes ; maxime détestable, parce qu´il faut être juste dans les grandes choses
et dans les petites ; dans ces dernières, parce qu´on en exerce la justice plus
facilement que dans les grandes.
4. L´exercice de la bienfaisance, la bonté, ne réussissent point avec des hommes
ivres de liberté et envieux d´autorité ; on ne fait qu´accroître leur puissance
et leur audace. Cela se peut.
5, C´est aux souverains et aux factieux que je m´adresse i lorsque les haines
ont éclaté, toutes les réconciliations sont fausses.
6. Faire une chose et avoir l´air d´en faire une autre, cela peut être dangereux
ou utile : c´est selon la circonstance, la chose et le souverain.
7. Prévoir des demandes et les prévenir par une rupture ; maxime détestable.
8. Donner la gale à son chien : maxime d´ingrat. J´en dis autant de la suivante
: offrir, et savoir se faire refuser.
9. Faire tomber le choix du peuple sur Camille, ou l´ennemi du tribun : maxime
tantôt utile, tantôt nuisible : utile, si le tribun est un factieux, nuisible si
le tribun est un homme de bien.
l0. Ignorer souvent ce qu´on sait, ou paraître savoir ce qu´on ignore, cela est
très fin ; mais je n´aime pas la finesse.
11. Apprendre la langue de Burrhus avec Néron, maerens ac laudans : il se
désolait, mais il louait. Il fallait se désoler, mais il ne fallait pas louer.
C´est ce qu´aurait fait Burrhus, s´il eût plus aimé la vérité que la vie.
12. Apprendre la langue de Tibère avec le peuple, Verba obscura, perplexa,
suspensa, eluctantia, inspeciem recusantis composita. " Mots obscurs,
perplexes, indécis, esquivant toujours entre la grâce et le refus. " Oui, c´est
ainsi qu´il faut en user, lorsqu´on craint et qu´on s´avoue qu´on est haï et
qu´on le mérite.
13. Étouffer en embrassant : perfidie abominable.
14, Froncer le sourcil sans être fâché ; sourire au moment du dépit : pauvre
ruse, dont on n´a que faire quand on est bon, et qu´on dédaigne quand on est
grand,
15. Faire échouer par le choix des moyens ce qu´on ne saurait empêcher.
J´approuve fort cette ruse, pourvu que l´on s´en serve pour empêcher le mal, et
non pas pour empêcher le bien ; car il est certain qu´il y a des circonstances
où l´on est forcé. de suppléer à l´ongle du lion, qui nous manque, par la queue
du renard.
16. Rester l´ami du pape, quand il est abandonné de tous les cardinaux, c´est un
moyen de les servir plus sûrement ; c´est aussi un rôle perfide et vil : il
n´est pas permis d´être un traître ; et de simuler l´attachement au pape quand
même le pape est un brigand.
17. Placer un mouton auprès du souverain, quand on conspire contre lui. Pour
bien sentir, et la méchanceté des conspirateurs, et la bassesse du rôle du
mouton, il ne s´agit que d´expliquer ce que c´est qu´un mouton. On appelle
mouton un valet de prison qu´on enferme avec un malfaiteur, et qui fait à ce
malfaiteur l´aveu de crimes qu´il n´a pas commis, pour obtenir de ce dernier
l´aveu de ceux qu´il a faits. Les cours sont pleines de moutons ; c´est un rôle
qui est fait par des amis, par des connaissances, par des domestiques, et
surtout par les maîtresses. Les femmes ne sont jamais plus dissolues que dans
les temps des troubles civils ; elles se prostituent à tous les chefs et à tous
ceux qui les approchent, sans autre dessein que celui de connaître leurs secrets
et d´un user pour leur intérêt ou celui de leur famille. Sans compter qu´elles
en retirent un air d´importance dont elles sont flattées. Le cardinal de Retz
avait beaucoup d´esprit, mais il était très laid ; ce qui ne l´empêcha point
d´être agacé par les plus jolies femmes de la cour pendant tout le temps de la
Fronde.
18. Savoir faire des coupables, c´est la seule ressource des ministres atroces
pour perdre des gens de bien qui les gênent. Il est donc très important d´être
en garde contre cette espèce de méchanceté.
19. Sévir contre les innocents, quand il en est besoin : il n´y a point
d´honnête homme que ne puisse faire trembler cette maxime qu´on ne manque jamais
de colorer de l´intérêt public.
20. Penser une chose, en dire une autre ; mais avoir plus d´esprit que Pompée.
Pompée n´aurait pas eu besoin d´esprit, s´il avait su faire ce qui, convenait à
son caractère, dire vrai ou se taire, d´autant plus qu´il mentait
maladroitement.
21. Ne pas outrer la dissimulation ; s´attrister de la mort de Germanicus, mais
ne pas la pleurer, Alors les larmes, évidemment fausses, n´en imposent à
personne, et ne sont que ridicules.
22. Parler de son ennemi avec éloge : si c´est pour lui rendre la justice qu´il
mérite, c´est bien fait ; si c´est pour l´entretenir dans une fausse sécurité et
le perdre plus sûrement, c´est une perfidie.
23. Publier .soi-même une disgrâce: souvent c´est un acte de prudence ; cela
empêche les autres de vous en faire rougir et de l´exagérer.
24. Demander la fille d´Antigone pour épouser la soeur d´Alexandre ; mais être
plus fin que Perdiccas. Perdiccas n´eut ni l´une ni l´autre.
25. Donner de belles raisons. Il serait beaucoup mieux de n´en point donner du
tout, ou d´en donner de bonnes.
26. Remercier des comices quinquennales, cela signifie dissimuler un événement
qui nous déplaît, et que nous n´avons pu empêcher, comme fit Tibère. Il avait
tout à craindre des assemblées du peuple ; il aurait fort désiré qu´elles
fussent rares ou qu´elles ne se fissent plus : elles furent réglées à cinq ans ;
et Tibère en remercia et le peuple et le sénat.
27. La fin de l´empire et la fin de la vie, événements du même jour.
28. Ne lever jamais la main sans frapper. Il faut rarement lever la main,
peut-être ne faut-il jamais frapper ; mais il n´en est pas moins vrai qu´il y a
des circonstances où le geste est aussi dangereux que le coup. De là, la vérité
de la maxime suivante.
29. Frapper juste.
30. Proclamer César quand il est dans Rome ; c´est ce que firent Cicéron,
Atticus, et une infinité d´autres. Mais c´est ce que Caton ne fit pas.
31. Être le premier à prêter serment, à moins qu´on n´ait affaire à Catherine de
Russie et qu´on ne soit le comte de Munich : cas rare.
Le comte de Munich resta attaché à Pierre III jusqu´à sa mort ; après la mort de
Pierre III, le comte se présenta devant l´impératrice régnante, et lui dit :
" Je n´ai plus de maître, et je viens vous prêter serment ; je servirai Votre
Majesté avec la même fidélité que,j´ai servi pierre III. "
32. Ne jamais séparer le souverain de sa personne. Quelque familiarité que les
grands nous accordent, quelque permission qu´ils semblent nous donner d´oublier
leur rang, il ne faut jamais les prendre au mot.
33. Appeler ses esclaves des citoyens, c´est fort bien fait ; mais il vaudrait
mieux n´avoir point d´esclaves.
34. Toujours demander l´approbation dont on peut se passer ; c´est un moyen très
sûr de dérober au peuple sa servitude.
35. Toujours mettre le nom du sénat avant le sien. Ex senatus consulto, et ex
autoritate Caesaris. On n´y manque guère, quand le sénat n´est rien.
36. N´attendre jamais le cas de la nécessité ; le prévoir et le prévenir.
Lorsque la majesté n´en impose plus, il est trop tard. Cette maxime, qui est
excellente sur le trône, n´est pas moins bonne dans la famille et dans la
société.
37. Lorsque le peuple crie : " Donnons donc l´empire à César, sans quoi l´armée
reste sans chef ", le peuple ment. C´est un adulateur dangereux qui cède à la
nécessité. Cet homme aujourd´hui si essentiel à son salut, il le tuera demain.
Ce qui fait sentir l´importance de la maxime suivante.
38. Connaître quand le peuple veut ou fait semblant de vouloir : cette maxime
n´est pas moins importante dans le camp. Connaître quand le soldat veut ou fait
semblant de vouloir.
39. Connaître quand le peuple veut par intérêt ou par enthousiasme. La Hollande
n´a voulu un stathouder héréditaire que par enthousiasme.
40. Se faire solliciter de ce qu´on veut faire : secret d´Auguste.
41. Convenir que les lois sont faites pour tous, pour le souverain et pour le
peuple ; mais n´en rien croire. Ils parlent tous comme Servius Tullius, et en
usent tous avec la loi comme Tarquin avec Lucrèce. Mais il faudrait, quand on
oublie la justice, se rappeler de temps en temps le sort de Tarquin.
42. Lorsque Tibère balançait entre ce qu´il devait aux lois et ce qu´il devait à
ses enfants, il s´amusait .
43. J´aime le scrupule de ce pape, qui ne permit point qu´on ordonnât prêtres
ses enfants avant l´âge ; mais qui les fit évêques.
44. Toujours respecter la loi qui ne nous gêne pas et qui gêne les autres. Il
serait mieux de les respecter toutes.
45. Un souverain ne s´accuse jamais qu´à Dieu ; mais c´est qu´il ne pèche jamais
qu´envers lui : cela est clair.
46. Affranchir les esclaves lorsqu´on a besoin de leur témoignage contre un
maître qu´on veut perdre. Donner la robe virile à l´enfant qu´on doit mener au
supplice. Faire violer entre le lacet et le bourreau, la jeune vierge. pour la
rendre femme et punissable de mort, voilà ce qu´on appelle respecter les lois à
la manière des anciens souverains : il est vrai que ceux d´aujourd´hui ne
connaissent pas ces atrocités.
47. Au trait historique qui précède, on peut ajouter par exemple, dépouiller une
femme de la dignité de matrone par l´exil, afin de décerner la mort, non contre
une matrone, ce qui serait illégal, mais bien contre une exilée, ce qui est
juste et permis. Toute cette horrible morale se comprend en deux mots : infliger
une première peine, juste ou injuste, pour avoir le droit d´en infliger une
seconde.
48. Je vous recommande un tel, afin qu´il obtienne par votre suffrage le grade
qu´il poursuit. C´est ainsi qu´on persuade à un corps qui n´est rien, qu´il est
quelque chose. Un maître n´a guère cette condescendance que lorsqu´il est faible
et ne se croit pas en état de déployer toute son autorité sans quelque
conséquence fâcheuse.
49. Faire parler le prêtre dans l´occasion où il est à propos de rendre le ciel
responsable de l´événement ; ce moyen, assez sûr, suppose toujours un peuple
superstitieux ; il vaudrait bien mieux le guérir de sa superstition et ne pas le
tromper.
50. Le glaive et le poignard, gladius et pugio, étaient la marque
de la souveraineté à Rome. Le glaive pour l´ennemi, le poignard pour le tyran.
Le sceptre moderne ne représente, dans la main de celui qui le porte, que le
droit de vie et de mort sans formalité.
51. Ne point commander de crime, sans avoir pourvu à la discrétion, c´est-à-dire
à la mort de celui qui l´exécute : c´est ainsi qu´un forfait en entraîne un
autre. Si les complices des grands y réfléchissaient bien, ils verraient que
leur mort est toujours la récompense de leur bassesse.
52. Susciter beaucoup de petits appuis contre un appui trop fort et dangereux ;
cela me paraît prudent.
53. Quand on a été conduit au trône par une Agrippine, la reconnaissance de
Néron. Il n´y a pas à balancer. Reste à savoir si un trône est d´un assez grand
prix pour devoir être conservé par un parricide. On n´en couronne guère un autre
qu´à la condition de régner soi-même ; et voilà la raison de tant de disgrâces
qui suivent les révolutions. On appelle le souverain ingrat, tandis qu´il
fallait appeler le favori disgracié, homme despote.
54. Quand on ne veut pas être faible, il faut souvent être ingrat ; et le
premier acte de l´autorité souveraine est de cesser d´être précaire.
55. Faire sourdement ce qu´on pourrait faire impunément avec éclat, c´est
préférer le petit rôle du renard à celui du lion.
56. Rugir quelquefois, cela est essentiel ; sans cette précaution le souverain
est souvent exposé à une familiarité injurieuse.
57. Accroître la servitude sous le nom de privilèges ou de dispenses ; c´est,
dans l´un et l´autre cas, dire de la manière la moins offensante pour le
favorisé et la plus injuste pour toute la nation, qu´on est le maître. Toute
dispense est une infraction de la loi ; et tout privilège est une atteinte à la
liberté générale.
58. Attacher le salut de l´État à une personne : préjugé populaire, qui renferme
tous les autres. Attaquer ce préjugé, crime de lèse majesté au premier chef.
59. Tout ce qui n´honore que dans la monarchie n´est qu´une patente d´esclavage.
60. Souffrir le partage de l´autorité, c´est l´avoir perdue : Aut nihil, aut
Caesar~. Aussi le peuple ne choisit ses tribuns que parmi les patriciens.
61. Se presser d´ordonner ce qu´on ferait sans notre consentement ; on masque au
moins sa faiblesse par cette politique. Ainsi, proroger le décemvirat avant qu´Appius
Claudius le demande.
62. Un État chancelle quand on en ménage les mécontents. Il touche à sa ruine
quand on les élève aux premières dignités.
63. Méfiez-vous d´un souverain qui sait par coeur Aristote, Tacite, Machiavel et
Montesquieu.
64. Rappeler de temps en temps leurs devoirs aux grands, non pour qu´ils
s´amendent, mais pour qu´on sache qu´ils ont un maître. Ils s´amenderaient
peut-être, s´ils étaient sûrs d´être châtiés toutes les fois qu´ils manquent à
leurs devoirs.
65. Celui qui n´est pas maître du soldat, n´est maître de rien.
66. Celui qui est maître du soldat, est mitre de la finance.
67. Sous quelque gouvernement que ce fût, le seul moyen d´être libre ce serait
d´être tous soldats ; il faudrait que dans chaque condition le citoyen eût deux
habits, l´habit de son état et l´habit militaire. Aucun souverain n´établira
cette éducation.
68. Il n´y a de bonnes remontrances que celles qui se feraient la baïonnette au
bout du fusil.
69. Exemple rare de la jalousie de la souveraineté : Tibère donna le
commandement des légions à ses deux fils, et il se fâcha que le prêtre eût fait
des prières pour eux. On en ferait peut-être autant aujourd´hui, Il faut prier
pour le succès des armes de Louis XIV, mais non pour le succès des armes de
Turenne.
70. Il me tombe sous les yeux un passage de Salluste, où il me semble que je lis
le plan de l´éducation de la maison des cadets russes. L´historien fait parler
ainsi Marius : " Je n´ai point appris les lettres ; je me soucie peu d´une étude
qui ne donnait aucune énergie à ceux qui s´y livraient ; j´ai appris des choses
d´une tout autre importance pour la République, Frapper l´ennemi, susciter des
secours, ne rien craindre que la mauvaise réputation, souffrir également le
froid et le chaud, reposer sur la terre, supporter en même temps la disette et
le travail, c´est en faisant ces choses que nos ancêtres ont illustré la
République. " Là on ne destine à l´état civil, à la magistrature, aux sciences,
que ceux qui n´y sont entraînés que par leur penchant naturel ; les autres sont
élevés comme Marius, On travaille actuellement à introduire dans cette maison un
plan d´éducation morale, qui balance la vigueur de l´éducation physique. Plus
l´homme est fort, plus il importe qu´il soit juste.
71. Peinture de la conduite du consul Rutilus à Capoue, que les soldats mutinés
avaient projeté secrètement de piller. Il dit aux uns qu´ils ont assez servi,
qu´ils méritent d´être stipendiés j aux autres, que brisés par l´âge et la
fatigue, ils sont hors d´état de servir ; il disperse par petites troupes, ou
seul à seul, ceux qu´il redoute ; différentes fonctions militaires lui servent
de prétexte ; il en occupe à des convois, à des voyages, à des commissions ; il
donne des congés ; il en dépêche à Rome, où son collègue ne manque pas de
raisons pour les détenir~ ; il est secondé par le prêteur, et la conspiration
s´évanouit ; ce qui prouve combien la discipline était faible, et combien la
licence du soldat était redoutable,
72. Éparpiller les soldats partout où ils sont indisciplinés, comme on
éparpillait les armées sous la République romaine ; Longis spatiis discreti
exercitus, quod saluberrimum erat.
73. Il est facile de détourner les hommes nouveaux ~ de leurs projets, si l´on
sait oublier à temps sa majesté, et profiter des circonstances.
74. Ébranler la nation pour raffermir le trône ; savoir susciter une guerre ; ce
fut le conseil d´Alcibiade à Périclès.
75. " C´est l´affaire des dieux, ce n´est pas la nôtre. C´est au ciel à venger
ses injures et à veiller que les autels et les sacrifices ne soient pas
profanés. Nos fonctions se réduisent dans ce moment à souhaiter qu´il n´en
arrive aucun malheur à la République. " Discours d´hypocrites, qui prennent le
peuple par son faible.
76. On lit dans les Politiques d´Aristote (liv. V, chap. 9) que, de son
temps, dans quelques villes, on jurait et l´on dénonçait haine, toute haine au
peuple. Cela se fait partout ; mais on y jure le contraire.
77. Helvétius n´a vu que la moitié de la contradiction. Dans les sociétés les
plus corrompues, on élève la jeunesse pour être honnête ; sous les gouvernements
les plus tyranniques, on l´élève pour être libre Les principes de la
scélératesse sont si hideux, et ceux de l´esclavage si vils, que les pères qui
les pratiquent rougissent de les prêcher à leurs enfants. Il est vrai que, dans
l´un et l´autre cas, l´exemple remédie à tout.
78. Presque pas un empire qui ait les vrais principes qui conviennent à sa
constitution ; c´est un amas de lois, d´usages, de coutumes, incohérents.
Partout vous trouverez le parti de la cour, et le parti de l´opposition.
79. On veut des esclaves pour soi : on veut des hommes libres pour la nation.
80. Dans les émeutes populaires on dirait que chacun est souverain, et s´arroge
le droit de vie et de mort. Si. Les factieux attendent les temps de calamité, de
disette, de guerres malheureuses, de disputes de religion ; ils trouvent alors
le peuple tout prêt.
82, Longtemps avant la déposition et la mort du dernier empereur de Russie, la
nation était imbue qu´il se proposait d´abolir la religion schismatique grecque,
et de lui substituer la religion luthérienne.
83. Un souverain faible pense ce qu´un souverain fort exécute. Par exemple, tout
ce qui suit :
84. Il faut que le peuple vive, mais il faut que sa vie soit pauvre et frugale :
plus il est occupé, moins il est factieux ; et il est d´autant plus occupé,
qu´il a plus de peine à pourvoir à ses besoins.
85. Pour l´appauvrir, il faut créer des gens qui le dépouillent, et dépouiller
ceux-ci ; c´est un moyen d´avoir l´honneur de venger le peuple, et le profit de
la spoliation.
106. Mes idées, suivies par cinq ou six successeurs, conduiraient
infailliblement à la monarchie universelle.
86. Il faut lui permettre la satire et la plainte : la haine renfermée est plus
dangereuse que la haine ouverte.
87. Il faut être loué, cela est facile. On corrompt les gens de lettres à si peu
de frais ; beaucoup d´affabilité et de caresses, et un peu d´argent.
88. Il faut établir la proportion et la dépendance dans tous les états ;
c´est-à-dire une servitude et une misère égales. Il faut surtout exercer la
justice; rien n´attache et ne corrompt le peuple plus sûrement.
89. Il faut que la justice soit prompte ; car moins on leur laisse, moins ils
ont de temps à perdre.
90. Ne pas permettre aux riches de voyager ; encore moins aux étrangers qui se
sont enrichis, de sortir sans les dépouiller.
91. Tout sacrifier à l´état militaire ; il faut du pain aux sujets, il me faut
des troupes et de l´argent.
92. Tous les ordres de l´État se réduisent à deux, des soldats et leurs
pourvoyeurs.
93. Ne former des alliances que pour semer des haines.
94. Allumer et faire durer la guerre entre mes voisins.
95. Toujours promettre des secours, et n´en point envoyer.
96. Profiter des troubles, pour exécuter ses desseins ; stipendier l´ennemi de
son allié.
97. Point de ministres au loin, mais des espions.
98. Point de ministres chez moi, mais des commis.
99. Il n´y a qu´une personne dans l´Empire, c´est moi.
100. Dévaster dans la guerre ; emporter tout ce qu´on peut i briser tout ce
qu´on ne peut emporter.
101. Être le premier soldat de son armée.
102. Je me soucie fort peu qu´il y ait des lumières, des poètes, des orateurs,
des peintres, des philosophes, etc. Je ne veux que de bons généraux ; la science
de la guerre est la seule utile.
103. Je me soucie encore moins des moeurs, mais bien de la discipline militaire.
104. Le seul bon gouvernement ancien est, à mon avis, celui de Lacédémone ; ils
auraient fini par subjuguer la Grèce entière.
105. Mes sujets ne seront que des ilotes sous un nom plus honnête.
106. Mes idées, suivies par cinq ou six successeurs, conduiraient
infailliblement à la monarchie universelle.
107. Tenir constamment pour ennemi celui qu´on ne peut compter pour ami, et ne
compter pour ami que celui qui a intérêt à l´être. .
108. Être neutre, ou profiter de l´embarras des autres pour arranger ses
affaires, c´est la même chose.
109. Demander la neutralité entre soi et les autres ; mais ne la point souffrir
entre les autres et soi.
110. Marier ses soldats, ou les occuper pendant la paix à en faire d´autres.
111. Faire soldat qui l´on veut.
112. Point de justice du soldat à son pourvoyeur, le peuple.
113. Point de discipline du soldat à l´ennemi : la proie.
114. Secourir, ou subsister aux dépens d´autrui, c´est comme je l´entends.
115. Empêcher l´émigration du citoyen par le soldat, et empêcher la désertion du
soldat par le citoyen.
116. Punir le malheureux dans la guerre, c´est prêcher énergiquement la maxime
vaincre ou mourir.
117. L´impunité pendant la paix, la certitude de la proie après la victoire :
voilà le véritable honneur du soldat ; c´est le seul que je lui veuille. Je n´en
veux d´aucune sorte aux autres ordres de l´État.
118. L´habitant indigent doit spolier le voyageur.
119. Mal tenir les postes dans un pays où l´on ne voyage que par nécessité.
120. Le besoin satisfait, le reste appartient au fisc.
121. La discipline militaire, la plus parfaite de toutes, est bonne partout et
possible partout.
122. Entre une société de fer et une société de glace ou de porcelaine, il n´y a
pas à choisir.
123. Faire des crimes. Junius Torquatus a eu des nobles quos ah epistolis, et
libellis, et rationibus appellet, nomiua summae curiae. Pomposianus s´est
fait descendre de la famille impériale ; il a une mappemonde ; il colporte les
harangues que Tite-Live a mises dans la bouche des chefs et des rois ; il a
donné à des esclaves les noms d´Annibal et de Magon . La statue de Marcellus est
située plus haut que celle de César. C´est avec de pareils moyens de perdre que
personne n´est en sûreté.
124. Alexandre dira qu´Antipater a vaincu ; mais à condition qu´Antipater n´en
conviendra pas.
125. Quand on sert les grands, toujours avoir moins d´esprit qu´eux. Témoin la
disgrâce de Pimentel, secrétaire de Philippe II, roi d´Espagne ; au sortir d´un
conseil d´État, il dit à sa femme: " Madame, faites vos malles ; j´ai eu la
maladresse de laisser apercevoir à Philippe que j´en savais plus que lui . "
126. Malheur à celui dont on parlera trop.
127. Malheur à celui qui s´illustrera par ses services.
128, Malheur à celui qui m´aura mis dans l´alternative d´oublier ou la majesté
ou la sécurité.
129. S´ils vainquent, c´est que je leur ai prêté mes dieux et mon destin.
130, Un roi n´est ni père, ni fils, ni frère, ni parent, ni époux, ni ami,
Qu´est-il donc ? Roi, même quand il dort.
131. Le courtisan ne jure que par le roi, et par son éternité.
132. Le soldat est notre défenseur pendant la guerre, notre ennemi dans la paix
; il est toujours dans un camp, il ne fait qu´en changer.
133. La terreur est une sentinelle qui manque un jour à son poste.
134. Puisse Agrippine n´aller jamais à Tibur sans son fils, puisse son fils n´en
revenir jamais sans elle!
135. Renvoyer la garde prétorienne i ce fut là le solécisme de César, et ce
solécisme lui coûta la vie.
136. Caligula se fit garder par des Bataves, et Antonin par des Germains.
137. Rien à demi. Pompée avait eu la tête coupée;j César était poignardé ; il
fallait assassiner Antoine et Lépide. Octave était trop éloigné et trop plat
pour oser quelque chose.
138. La position de Tibère après la révolte de l´Illyrie, fort semblable à celle
de tout souverain après une révolution ; Periculosa severitas ; flagitiosa
largitio.
139. Lorsque le prêtre favorise une innovation, elle est mauvaise ; lorsqu´il
s´y oppose, elle est bonne. J´en appelle à l´histoire. C´est le contraire du
peuple.
140. Sous Auguste, l´Empire était borné par l´Euphrate, à l´orient ; par les
cataractes du Nil et les déserts d´Afrique, au midi ; par le mont Atlas, à
l´occident ; et par le Danube et le Rhin, au septentrion. Cet empereur se
proposait d´en restreindre les limites. Plus un empire est étendu, plus il est
difficile à gouverner, et plus il importe que la capitale soit au centre. On
peut en restreindre le gouvernement, en le divisant, multiplier les gouverneurs
des provinces et les changer souvent.
141. Avis aux factieux : Auguste fit périr les assassins de César au bout de
trois ans. Septime Sévère traita de même ceux qui tuèrent Pertinax ; Domitien,
l´affranchi qui prêta sa main à Néron ~ ; Vitellius, les meurtriers de Galba. On
profite du crime ; et l´on s´honore encore par le châtiment du criminel.
142. Après la mort du tyran Maximin, Arcadius et Honorius publièrent une loi
contre le tyrannicide. L´esprit de cette loi est clair.
143. On a dit que le prince mourait, et que le sénat était immortel. On nous a
bien prouvé que c´était tout le contraire.
144. Les ordres de la souveraineté qui s´exécutent la nuit, marquent injustice
ou faiblesse : n´importe. Que les peuples n´apprennent la chose que lorsqu´elle
est faite.
145. " Tandis qu´ils élèvent la mer et qu´ils abaissent les montagnes, nous
manquons d´asile. " Qui est-ce qui parle ainsi ? Catilina ! A qui ? A des hommes
ruinés et perdus comme lui.
146. Que le peuple ne voie jamais couler le sang royal pour quelque cause que ce
soit. Le supplice public d´un roi change l´esprit d´une nation pour,jamais.
147. Qu´est-ce que le roi ? Si le prêtre osait répondre, il dirait : C´est mon
licteur.
148. Une guerre interminable, c´est celle du peuple qui veut être libre, et du
roi qui veut commander. Le prêtre est, selon son intérêt, ou pour le roi contre
le peuple, ou pour le peuple contre le roi. Lorsqu´il s´en tient à prier les
dieux, c´est qu´il se soucie fort peu de la chose.
149. Créer une cognée à la disposition du peuple ; créer une cognée à la
disposition du sénat : voilà toute l´histoire du tribunat et de la dictature.
150. Savoir dire non, pour un souverain ; pouvoir dire non, pour
un particulier.
151. A la création d´un dictateur, de républicain, l´État devenait monarchique ;
à la création d´un tribun, il devenait démocratique.
152. Le mélange des sangs ruine l´aristocratie, et fortifie la monarchie. L´état
où ce mélange est indifférent est voisin de l´état sauvage.
153. Les femmes ne sont, nulle part, aussi avilies que dans une nation où le
souverain peut faire asseoir sur le trône, à côté de lui, la femme qui lui plaît
le plus ; là, elles ne sont rien qu´un sexe dont ona besoin.
154. Dans les aristocraties, relever plutôt les grandes familles indigentes aux
dépens du fisc, que d´en souffrir la diminution ou la mésalliance.
155. César par la loi Cassia, Auguste par la loi Senia, relevèrent
le sénat épuisé de familles patriciennes ; Claude introduisit dans ce corps tous
les vieux citoyens, tous ceux dont les pères s´étaient illustrés. Il restait peu
de ces familles que Romulus avait appelées majorum gentium, et Lucius
Brutus, minorum.
156. On refit la barrière contre le peuple ; car les patriciens de la loi
Cassia et ceux de la loi Senia avaient passé. Et ce sont des tyrans
qui la refont.
157. Rien ne montre tant la grandeur de Rome que la force de ce mot, même chez
les barbares dans les contrées les plus éloignées : Je suis citoyen romain.
On y connaissait la loi Porcia ; on s´y soumettait. On n´osait attenter à
la vie d´un Romain.
158. La loi qui défendait de mettre à mort un citoyen fut renouvelée plusieurs
fois. Cicéron fut exilé pour l´avoir enfreinte contre les ennemis de la patrie ;
et sous Galba, un citoyen la réclamant, toute la distinction qu´on lui accorda,
ce fut une croix plus élevée et peinte en blanc.
159. La création d´un dictateur suspendait toutes les fonctions de la
magistrature, excepté celles du tribun. Il fallait, pour se mettre dans une
position aussi critique, que le cas fût bien important : toute l´autorité se
partageait alors entre deux puissances opposées.
160. Véturius fut mis à mort pour avoir disputé le pas au tribun.
161. L´empereur créé disait : " Je vous rends grâce du nom de César, du grand
pontificat, et de la puissance tribunitienne. "
162. Il fut statué que les huit mille captifs faits à la bataille de Cannes ne
seraient point rachetés. Si vous voulez connaître un beau modèle d´éloquence,
vous le trouverez dans une des odes d´Horace, où ce poète fait parler Régulus
contre l´échange des prisonniers carthaginois et des prisonniers romains.
163. Je ne connais pas un trait de lâcheté mieux caractérisé que la réponse du
soldat à Auguste, qui lui demandait pourquoi il détournait les regards de sa
personne : C´est que je ne puis soutenir l´éclair de tes yeux. Le soldat
qui n´est pas en état de soutenir l´éclair des yeux de son général, ne
soutiendra pas aisément l´éclat des armes de l´ennemi.
164. Galba disait à Pison : Pense à ce que tu exigerais de ton souverain, si
tu étais sujet. Ce conseil était très sage ; mais il est bien rare qu´il
soit suivi.
165. Lorsqu´il s´agit du salut du souverain, il n´y a plus de lois.
L´inquiétude, même innocente, qu´on lui cause, est un crime digne de mort.
Lorsqu´il s´agit du bien public, relativement au bien particulier la justice se
tait ; lorsqu´il s´agit de l´avantage de l´Empire, c´est la force qui parle. Il
faut dormir tranquillement chez soi. Tous les auteurs ont dit : " Cette
subtilité scrupuleuse que nous portons dans les affaires particulières ne peut
avoir lieu dans les affaires publiques. "
166. Le droit de la nature est restreint par le droit civil ; le droit civil,
par le droit des gens, qui cesse au moment de la guerre, dont tout le code est
renfermé dans un mot : Sois le plus fort.
167. " Othon ne voulut pas conserver l´empire dans un si grand péril des hommes
et des choses. " L´histoire s´écrie : Oh ! l´héroisme ! J´aimerais mieux
que cette exclamation fût d´un souverain.
168. " Il convient qu´un seul meure pour le peuple, et tous pour le souverain. "
169. " Le discours de Galba était avantageux pour la République, périlleux pour
lui. " J´ai bien peur que ce discours de Galba ne fût qu´un compliment sans
conséquence.
170. Caton le censeur1 qu´on me le ressuscite, et j´en ferai un excellent prieur
ou gardien de couvent. Ce n´est pas là un chef de grande république ; la
sévérité déplacée est pire qu´un vice. Il divisa l´État en deux factions, et
pensa le renverser. Il eût été la machine d´un profond hypocrite. Il eût allumé
la guerre civile à son péril, et au profit de son rival.
171. Un des grands malheurs du vice, lorsqu´il est général, c´est de se rendre
plus utile que la vertu. Galba, l´honnête Galba, fut de son temps ce qu´un homme
de probité est toujours à la cour ; ce qu´un souverain équitable serait de nos
jours en Europe. " Le reste n´est point ajusté à cette forme. " Je ne sais si
j´aurais été Saint Louis ; mais, aujourd´hui, il serait à peu près ce que je
suis.
172. Machiavel dit : Le secret de l´empire. Tacite, beaucoup plus sage,
et nommant les choses par leur vrai nom, dit : Le forfait de l´empire.
173. Le véritable athéisme, l´athéisme pratique, n´est guère que sur le trône ;
il n´y a rien de sacré ; il n´y a ni lois divines, ni lois humaines pour la
plupart des souverains ; presque tous pensent que celui qui craindrait Dieu ne
serait pas longtemps craint de ses sujets, et que celui qui respecterait la
justice serait bientôt méprisé de ses voisins. Voilà un de ces cas où le
scélérat Machiavel dit : Dominationis arcana, secrets de domination, et
où l´honnête Tacite dit : Dominationis flagitia, forfaits de domination.
174. Dans un État, il n´y a qu´un asile pour les malfaiteurs, le palais de
César.
175. Il ne faut de la morale et de la vertu qu´à ceux qui obéissent.
Hélas1 je sais bien qu´ils n´en pourraient manquer impunément ; et que c´est le
malheureux privilège de ceux qui commandent.
176. Quelle redoutable nation que celle où un souverain scélérat commanderait à
des sujets vertueux ! Mais j´y ai beaucoup pensé ; cela ne se peut. Le Vieux de
la Montagne ne commanda qu´à des fanatiques. Le sultan ne commande qu´à des
fanatiques ; et si son empire se police, le fanatisme cessera. Si la barbarie de
l´Empire ottoman pouvait cesser et le fanatisme rester, l´Europe ne serait plus
en sûreté.
177. Celui qui introduirait la science de la guerre dans l´Asie serait l´ennemi
commun de tous. Heureusement il a manqué un chapitre, peut-être un verset au
Coran, et le voici : " Apprends de l´infidèle à te défendre contre lui, et n´en
apprends que cela ; le reste est mauvais, laisse-le-lui. "
178. Parler aux hommes, non au nom de la raison, mais au nom du ciel, c´est bien
fait, si ce sont des sauvages ou des enfants.
179. Ne jamais livrer le transfuge. Ce n´est pas une loi républicaine ; c´en est
une de tous les États.
180. Sous Tibère on mit à mort un maître pour avoir châtié un de ses esclaves
qui tenait dans sa main une drachme d´argent frappée à l´effigie de l´empereur.
Il y a dans ce fait, s´il est vrai, moins encore d´atrocité que d´imbécillité.
Il y avait tant d´autres moyens de perdre un honnête homme! Je suis sûr que
Tibère en sourit de pitié.
181. Romulus eut un grand art, si le même jour qu´il subjugua un ennemi, il sut
en faire un citoyen, sans lui conserver de privilège. Avec ce moyen, ce n´est
rien.
182. Sentir toute la force du lien qui attache l´homme à la glèbe, sans quoi on
risque de faire plus ou moins qu´on ne peut.
183. L´ennemi le plus dangereux d´un souverain, c´est sa femme, si elle sait
faire autre chose que des enfants.
184. Persuader à ses sujets que le mal qu´on leur fait est pour leur bien.
185. Persuader aux citoyens que le mal qu´on fait à ses voisins, c´est pour le
bien de ses sujets. Toujours enlever des Sabines.
186. Tout le temps que les autres perdent à penser ce que l´empire deviendra
quand ils ne seront plus, je l´ai employé à le rendre ce que je voulais qu´il
fût de mon vivant.
187. Le seul éloge digne d´être envié d´un souverain, c´est la terreur de ses
voisins.
188. Ne rien faire qui rende odieux sans une grande utilité. Par exemple
l´inceste, il tache les enfants aux yeux des peuples. C´est une cause de
révolution pour le moment ; et c´en est un prétexte après des siècles.
189. La médecine préservative, si dangereuse dans tout autre cas, est excellente
pour les souverains. Ne noceri possit.
190. Une autre raison, que j´ai oubliée, de ne pas mettre les lois sous la
sanction de la religion, c´est qu´il y a toujours du péril à s´en affranchir ;
le prince est alors sous la volonté de Dieu, comme le dernier de ses sujets.
198. Le machiavéliste, c´est-à-dire l´homme qui calcule tout d´après son
intérêt, met souvent l´amour de la justice à la place de la haine.
199. Ou consoler par de grandes récompenses, ou proscrire les enfants des pères
factieux. L´un est plus sûr ; l´autre plus humain. Où est l´enfant à qui une
récompense fit oublier la mort de son père ?
200. Un souverain qui aurait quelque confiance dans ces pactes si solennellement
jurés, ne serait ni plus ni moins imbécile que celui qui, étranger à nos usages,
mettrait quelque valeur à ces très humbles protestations qui terminent nos
lettres.
191. Tibère sut penser profondément, et dire avec finesse : " Penses-tu, Séjan,
que Livie, femme de Caïus César, femme de Drusus, pourrait se résoudre à
vieillir à côté d´un chevalier romain ? "
192. " Le Romain se rendit maître de l´univers, toujours en secourant ses
alliés. " C´est Cicéron qui le dit : Cicéron est bien naïf!
193. " Nous avons combattu en apparence pour les Sidiciniens, mais en effet pour
nous. " Autre naïveté des envoyés de la Campanie au sénat. Heureusement on ne
lit guère ces livres-là.
194. " Plautus, songez à vous ; faites cesser les rumeurs ; vous avez des
ennemis qui se servent de l´apparition de la comète pour vous diffamer ; vous
ferez bien de vous soustraire à leur calomnie : vos aïeux vous ont laissé des
terres en Asie j sérieusement, je crois que vous feriez bien de vous y retirer,
vous y jouiriez d´une jeunesse heureuse dans le repos et dans la sécurité, "
Croirait-on que ce discours fût de Néron ? Il en est pourtant. Il fallait que ce
Rubellius Plautus fût bien de ses amis ~. Cela ferait presque l´apologie de
Linguet et des autres scélératesses de Néron.
195. Titus fit assassiner Caecina qu´il avait invité à manger ; Alexandre,
Parménion ; Henri III, le Guise. " Quand il s´agit de la couronne, on ne s´en
fie qu´à ceux qui sont morts. " Si cela est vrai du souverain, cela l´est bien
davantage du factieux.
196. Il n´y a nul inconvénient à voir le péril toujours urgent.
197. César fit couper les mains à ceux qui avaient porté les armes contre lui,
et les laissa vivre. Ils promenaient la terreur.
201. Si aucun souverain de l´Europe n´oserait tremper ses mains dans le sang
d´un ennemi insidieusement attiré, ou dans une conférence, ou dans un repas,
exemple dont les histoires sont remplies jusqu´à nos temps, c´est que les moeurs
sont changées. Nous sommes moins barbares assurément ; en sommes-nous moins
perfides ? J´en doute.
202. Aucune nation de l´Europe ne garde plus fidèlement le pacte qu´elle a juré
que le Turc, capable toutefois de renouveler de nos jours les anciennes
atrocités.
203. " Je n´ignore pas les bruits qui courent ; mais je ne veux pas que Silanus
soit jugé sur des bruits. Je vous conjure de négliger l´intérêt que je prends à
la chose, et la peine que cette affaire me cause, et de ne pas confondre des
imputations avec des faits ´. " C´est ainsi qu´on parlerait de nos jours à une
commission ; espèce de justice et d´humanité perfide. Plus le souverain affecte
de pitié, plus la perte est certaine.
204. Le même discours a des sens bien différents dans la bouche de Tibère et
dans celle de Titus. Quand Titus dira qu´il ne faut pas user d´autorité,
lorsqu´on peut recourir aux lois, il parlera comme un homme de bien ; Tibère, au
contraire, parlera comme un hypocrite qui se joue des lois dont il dispose ; il
ne veut pas que son ennemi lui échappe ; mais il veut se soustraire à l´odieux
de sa condamnation en la rendant légale. Il envoie le centurion au forfait
notoire, et l´innocence au sénat, C´est un modèle à étudier toute la vie.
205. Tiridate disait : " Le plus équitable dans la haute fortune est toujours le
plus utile. Conserver son bien, s´emparer du bien d´autrui : l´un est l´éloge
d´un père, l´autre, l´éloge d´un roi. " Il se trouve de temps en temps des
scélérats indiscrets, comme ce Tiridate, qui révèlent, très mal à propos, la
doctrine des rois.
206. Les Romains se jettent sur la Chypre. Ptolomée, leur allié, est proscrit.
Alors le fisc était épuisé. La proscription de Ptolomée n´eut pas d´autre motif
que la richesse de ce prince, et la pauvreté du fisc romain. Ptolomée
s´empoisonne, la Chypre devient tributaire. On la spolie. L´honnête Caton en
transporte à Rome les riches dépouilles comme des guenilles, cela est tout à
fait à la moderne, excepté le poison, On n´empoisonne pas, on ne s´empoisonne
plus.
207. Jeter des haines entre ses ennemis, acharner deux puissances l´une contre
l´autre, afin de les affaiblir et de les perdre toutes deux, c´est ce que Drusus
fit dans la Germanie, et ce que Tacite approuve. Et l´on blâmera ce pape, qui
fomentait la querelle des Colonnes et des Ursins ; tantôt favorable, tantôt
contraire à l´un et l´autre parti ; leur fournissant secrètement de l´argent et
des armes jusqu´à ce que, réduits à la dernière nécessité par des succès et des
défaites alternatives, il les étouffa sans résistance de leur part et sans
fatigue de la sienne!
208. Celui qui préfère une belle ligne dans l´histoire à l´invasion d´une
province, pourrait bien n´avoir ni la belle ligne ni la province.
209. La raison pour laquelle on crie contre les fermiers généraux en France, est
précisément celle pour laquelle on les institue ailleurs. Je ne veux que deux
états, des soldats et des pourvoyeurs. Je veux que mes soldats soient bien et je
ne me soucie pas que mes pourvoyeurs soient riches. J´emploie des fermiers à les
dépouiller et je dépouille les fermiers. Je renouvelle tacitement le
gouvernement de Sparte. Si mes sujets pourvoyeurs se croient autre chose que des
sujets ilotes, ils ont tort. Je fais ou je projette en grand ce que Lycurgue
exécuta en petit ; mais à moi il me faut de l´argent, je dis à moi, non à mes
sujets. Privatus illis census erat brevis, commune tutum.
210. Disgracier ceux à qui l´on aurait des pensions à faire ; cela est toujours
facile.
211. Tout voir par ses yeux, tenir de la clarté dans ses affaires, et rendre la
colonne de la recette la plus longue, et celle de la dépense la plus petite
possible ; il n´y a point de commerce ni d´empire qui ne prospèrent par ces
moyens.
112. Plus un souverain recommande l´exercice des lois, plus il est à présumer
que les magistrats sont lâches. Tibère avait continuellement dans la bouche
qu´il fallait exécuter les lois.
213. Le crime de lèse-majesté est le complément de toutes les accusations.
Ce mot de Tacite peint et l´empereur et le sénat et le peuple.
214. Les victoires en imposent autant au-dedans qu´au-dehors ; on se soumet plus
volontiers à un héros qu´à un homme ordinaire ; peut être aussi s´y mêle-t-il un
peu de reconnaissance et de vanité. On est fier d´appartenir à une nation
victorieuse ; on est reconnaissant envers un prince à qui l´on doit cette
illustration, compagne de la sécurité.
215. Je voudrais bien savoir ce qui se passait au fond de l´âme de Tibère,
écoutant gravement en silence les sénateurs disputant si le préteur avait droit
de verge sur les histrions : cela devait lui paraître plaisant.
216. Une autre fois, il garda le même silence, tandis qu´on agitait si le sénat
pouvait délibérer d´affaires publiques dans l´absence de César ; et quoique la
question fût plus importante, le doute ne lui en parut pas moins plaisant. En
effet, de quoi s´agissait-il entre ces graves personnages ? de savoir s´ils
étaient quelque chose ou rien.
217. La liberté d´écrire et de parler impunément, marque ou l´extrême bonté du
prince, ou le profond esclavage du peuple ; on ne permet de dire qu´à celui qui
ne peut rien.
218. Un peuple fier comme le peuple romain, lorsqu´il dégénère, est pire
qu´aucun autre ; car toute la force qu´il avait dans la vertu, il la porte dans
le vice : c´est alors un mélange de bassesse, d´orgueil, d´atrocité, de folie ;
on ne sait comment le gouverner ; l´indulgence le rend insolent, la dureté le
révolte.
219. Appeler le soldat camarade un jour de bataille, c´est accepter sa part du
danger commun ; c´est descendre au rang de soldat ; c´est élever le soldat au
rang de chef. Ce ne peut être que le mot d´un homme brave. Un lâche n´oserait
pas le dire, ou le dirait mal. C´est le mot de Catilina : Vel me duce, vel
milite, utimini.
220. Après la bataille de Pharsale, Labiénus fit courir le bruit que César était
gravement blessé. Aux portes de Mantes, le Mayenne en fit autant. " Mes amis,
dit-il, ouvrez-moi, nous avons perdu la bataille ; le Béarnais est mort. "
221. Salluste a fait l´histoire de toutes les nations dans le peu de lignes qui
suivent : " J´ai beaucoup lu, j´ai beaucoup entendu, j´ai beaucoup médité sur ce
que la république avait achevé de grand dans la paix et dans la guerre ; je me
suis interrogé moi-même sur les moyens qui avaient conduit à une heureuse fin
tant d´entreprises étonnantes, et il m´a été démontré que cette énorme besogne
n´avait été l´ouvrage que d´un très petit nombre de grands hommes. "
222. Dans les grandes affaires, ne prendre conseil que de la chose et du
moment.,
223. Les plus mauvais politiques sont communément les jurisconsultes, parce
qu´ils sont toujours tentés de rapporter les affaires publiques à la routine des
affaires privées.
224. Employer les hommes à quoi ils sont propres : chose importante, qu´aucune
nation, qu´aucun gouvernement ancien ou moderne n´a si bien su que la petite
société de Jésus : aussi, dans un assez court intervalle de temps est-elle
parvenue à un degré de puissance et de considération dont quelques-uns de ses
membres même étaient étonnés.
225. On ne peut pas dire qu´à ma cour Pars miseriarum sit videre et aspici,
qu´il y ait des gens qui vultum, gemitus, occultum etiam murmur excipiant.
Si l´on voyait au fond de mon coeur, on n´y remarquerait point ces laniatus
et ictus des tyrans. Mais je ne sais pourquoi cela me déplaît à lire. Il
faut avouer que j´ai des moments fâcheux. Qu´on m´apporte ma flûte... Monsieur
***, pourriez-vous m´expliquer ce passage d´Aristote : "Aei
gar zhtousi to ison to dicaion oi httouz, oi de xratountez ouden jrontizousi"
- cela veut dire, Sire, en latin : Semper imbecilliores
aequum et justum quaerere, sed qui plus possint talia parvi faciunt. - Ne
pourriez-vous pas me dire cela en français ? - Le peuple n´est rien, le
souverain en fait ce qu´il veut. Il se plaint d´abord, on ne l´écoute pas ; il
se tait, il s´accoutume si bien au malheur même qu´il ne le sent plus. Il est
dans l´empire comme les enfants des pauvres qui naissent dans la misère et qui
jouent et rient sous le toit d´une chaumière. Moins il tient à son mitre, plus
il faut que la milice soit forte.
226. Faire des soldats de ceux qui sont mauvais pourvoyeurs ; renvoyer parmi les
pourvoyeurs ceux qui sont mauvais soldats. Cette dernière opération ne peut
avoir lieu qu´avec le temps. L´égalité et la faiblesse des sujets font la sûreté
du souverain ; la force du souverain, ou l´argent et les soldats, font la sûreté
de l´empire.
227. Je ne crains aucun blâme ni du présent ni de l´avenir, et il n´y a qu´un
seul éloge qui me touche, et c´est apparemment celui que je mérite le moins.
228. Et que mes sujets ne se plaignent pas de manquer d´une aisance qui ne fait
rien à leur bonheur et que j'emploie à leur sécurité, et de la privation d'une
liberté dont les autres peuples n'ont que l'ombre frivole.
229. Dans les choses hasardeuses, on attribue le succès à un génie particulier,
protecteur de l´empire et du souverain. On opposait aux victoires du roi de
Prusse le miracle de la maison d´Autriche.