Notre Conseil : Copiez Collez le texte sur une page Word ou Autre préalablement ouverte et Modifiez le comme vous le souhaitez.

CLAUDINE S'EN VA

I

 

Il est parti ! Il est parti ! Je le répète, je l'écris, pour savoir que cela est vrai, pour savoir si cela me fera mal. Tant qu'il était là, je ne sentais pas qu'il partirait. Il s'agitait avec précision. Il donnait des ordres nets, il me disait : « Annie, vous n'oublierez pas… » puis, s'interrompant : « Mon Dieu, quelle pauvre figure vous me faites. J'ai plus de chagrin de votre chagrin que de mon départ. » Est-ce que je lui faisais une si pauvre figure ? Je n'avais pas de peine, puisqu'il était encore là.

 

À l'entendre me plaindre ainsi je frissonnais, repliée et craintive, je me demandais : « Est-ce que vraiment je vais avoir autant de chagrin qu'il le dit ? C’est terrible. »

 

À présent, c'est la vérité : il est parti. Je crains de bouger, de respirer, de vivre. Un mari ne devrait pas quitter sa femme, quand c'est ce mari-là, et cette femme-là.

 

Je n'avais pas encore treize ans, qu'il était déjà le maître de ma vie. Un si beau maître ! Un garçon roux, plus blanc qu'un œuf, avec des yeux bleus qui m'éblouissaient. J'attendais ses grandes vacances, chez grand-mère Lajarisse – toute ma famille – et je comptais les jours. Le matin venait enfin où, en entrant dans ma chambre blanche et grise de petite nonne (à cause des cruels étés de là-bas, on blanchit à la chaux, et les murs restent frais et neufs dans l'ombre des persiennes), en entrant, elle disait : « Les fenêtres de la chambre d'Alain sont ouvertes, la cuisinière les a vues en revenant de ville. » Elle m'annonçait cela tranquillement, sans se douter qu'à ces seuls mots je me recroquevillais, menue, sous mes draps, et que je remontais mes genoux jusqu'à mon menton…

 

Cet Alain ! Je l'aimais, à douze ans, comme à présent, d'un amour confus et épouvanté, sans coquetterie et sans ruse. Chaque année, nous vivions côte à côte, pendant tout près de quatre mois (parce qu'on l'élevait en Normandie dans une de ces écoles genre anglo-saxon, où les vacances sont longues). Il arrivait blanc et doré, avec cinq ou six taches de rousseur sous ses yeux bleus et il poussait la porte du jardin comme on plante un drapeau sur une citadelle. Je l'attendais, dans ma petite robe de tous les jours, n'osant pas, de peur qu'il le remarquât, me parer pour lui. Il m'emmenait, nous lisions, nous jouions, il ne me demandait pas mon avis, il se moquait souvent, il décrétait : « Nous allons faire ceci, vous tiendrez le pied de l'échelle : vous tendrez votre tablier pour que je jette les pommes dedans… » ; Il posait ses bras sur mes épaules et regardait autour de lui d'un air méchant, comme pour dire : « Qu'on vienne me la prendre ! » Il avait seize ans, et moi douze.

 

Quelquefois – c'est un geste que j'ai fait encore hier, humblement – je posais sur son poignet blanc ma main hâlée et je soupirais : « Comme je suis noire ! » Il montrait ses dents carrées dans un sourire orgueilleux et répondait : « Sed formosa, chère Annie. »

 

Voici une photographie de ces temps-là. J'y suis brune et sans épaisseur, comme maintenant, avec une petite tête un peu tirée en arrière par les cheveux noirs et lourds, une bouche en moue qui implore « je ne le ferai plus », et, sous des cils très longs plantés en abat-jour, droits comme une grille, des yeux d'un bleu si liquide qu'ils me gênent quand je me mire, des yeux ridiculement clairs, sur cette peau de petite fille kabyle. Mais puisqu'ils ont su plaire à Alain…

 

Nous avons grandi très sages, sans baisers et sans gestes vilains. Oh ! Ce n'est pas ma faute. J'aurais dit « oui », même en me taisant. Souvent, près de lui, au jour finissant, j'ai trouvé trop lourde l'odeur des jasmins, et j'ai respiré péniblement, la poitrine étreinte… Comme les mots me manquaient pour avouer à Alain : « Le jasmin, le soir, le duvet de ma peau que caressent mes lèvres, c'est vous… » ; Alors, je fermais ma bouche, et j'abaissais mes cils sur mes yeux trop clairs, dans une attitude si habituelle qu'il ne s'est jamais douté de rien, jamais… Il est aussi honnête qu'il est beau.

 

À vingt-quatre ans, il a déclaré : « Maintenant, nous allons nous marier », comme il m'aurait dit onze ans auparavant : « À présent, nous allons jouer aux sauvages. »

 

Il a toujours si bien su ce que je devais faire que me voici, sans lui, comme un inutile joujou mécanique dont on a perdu la clef. Comment saurai-je à présent, où est le bien et le mal ?

 

Pauvre, pauvre petite Annie égoïste et faible ! Je me lamente sur moi en pensant à lui. Je l'ai supplié de ne pas partir… en peu de paroles, car son affection, toujours retenue, craint les expansions vives : « Cet héritage, ce n'est peut-être pas grand-chose… nous avons assez d'argent, et c'est chercher bien loin une fortune peu certaine… Alain, si vous chargiez quelqu'un… » L'étonnement de ses sourcils a coupé ma phrase maladroite ; mais j'ai repris courage : « Eh bien, alors, Alain, emmenez-moi. »

 

Son sourire plein de pitié ne m'a pas laissé d'espoir : « Vous emmener, ma pauvre enfant ! Délicate comme vous l'êtes, et… si mauvaise voyageuse, soit dit sans vous blesser. Vous voyez-vous supportant la traversée jusqu'à Buenos Ayres ? Songez à votre santé, songez – c'est un argument qui vous touchera, je le sais – à l'embarras que vous pourriez m'être. »

 

J'ai abaissé mes paupières, ce qui est ma façon de rentrer chez moi, et j'ai maudit silencieusement mon oncle Etchevarray, tête brûlée qui disparut, il y a quinze ans, sans donner de nouvelles. Le déplaisant toqué, qui s'avise de mourir riche dans des pays qu'on ne connaît pas, et de nous laisser quoi ?… des estancias où l'on élève des taureaux, « des taureaux qui se vendent jusqu'à six mille piastres, Annie ». Je ne me rappelle même pas combien cela fait, en francs…

 

La journée de son départ n'est pas encore finie que me voici écrivant en cachette dans ma chambre, sur le beau cahier qu'il m'a donné pour que j'y tinsse mon « Journal de son voyage » et relisant l'Emploi du temps que m'a laissé sa ferme sollicitude.

 

Juin. – Visites chez madame X…, madame Z…, et madame T… (important).

 

Une seule visite à Renaud et Claudine, ménage réellement trop fantaisiste pour une jeune femme dont le mari voyage au loin.

 

Faire payer la facture du tapissier pour les grandes bergères du salon et le lit canné. Ne pas marchander, car le tapissier fournit nos amis G… on pourrait clabauder.

 

Commander les costumes d'été d'Annie. Pas trop de « genre tailleur », des robes claires et simples. Que ma chère Annie ne s'entête pas à croire que le rouge ou l'orange vif lui éclaircissent le teint.

 

Vérifier les livres des domestiques chaque samedi matin. Que Jules n'oublie pas de dépendre la verdure de mon fumoir, et qu'il la roule sous poivre et tabac. C'est un assez bon garçon, mais mou, et il fera son service avec négligence, si Annie n'y veille elle-même.

 

Annie sortira à pied dans les avenues, et ne lira pas trop de fadaises, pas trop de romans naturalistes ou autres.

 

Prévoir à l' « Urbaine » que nous donnons congé le 1er juillet. Prendre la victoria à la journée pendant les cinq jours qui précéderont le départ pour Arriège.

 

Ma chère Annie me fera beaucoup de plaisir en consultant souvent ma sœur Marthe et en sortant souvent avec elle. Marthe a un grand bon sens et même du sens pratique sous des dehors un peu libres.

 

Il a songé à tout ! Et je n'ai pas, même une minute, la honte de mon… de mon incapacité ? Inertie serait peut-être plus juste, ou passivité. La vigilance active d'Alain absorbe tout et m'ôte le moindre souci matériel. J'ai voulu, la première année de notre mariage, secouer ma silencieuse oisiveté de petite pays-chaud. Alain eut tôt fait de rabattre mon beau zèle : « Laissez, laissez, Annie, c'est fait, je m'en suis occupé… » « Mais non, Annie, vous ne savez pas, vous n'avez aucune idée… »

 

Je ne sais rien – qu'obéir. Il m'a appris cela, et je m'en acquitte comme de la seule tâche de mon existence, avec assiduité, avec joie. Mon cou flexible, mes bras pendants, ma taille un peu trop mince et qui plie, jusqu'à mes paupières qui tombent facilement et disent « oui », jusqu'à mon teint de petite esclave me prédestinaient à obéir. Alain me nomme souvent ainsi « petite esclave », il dit cela sans méchanceté, bien sûr, avec seulement un léger mépris pour ma race brune. Il est si blanc !

 

Oui, cher « Emploi du temps », qui me guidez encore en son absence et jusqu'à sa première lettre, oui, je donnerai congé à l' « Urbaine », je surveillerai Jules, je vérifierai les livres des domestiques, je ferai mes visites et je verrai souvent Marthe.

 

Marthe, c'est ma belle-sœur, la sœur d'Alain. Quoiqu'il la blâme d'avoir épousé un romancier, pourtant connu, mon mari lui reconnaît une intelligence vive et désordonnée, une lucidité brouillonne. Il dit volontiers : « Elle est adroite. » Je n'arrive pas à démêler très bien la valeur de ce compliment.

 

En tout cas, elle joue de son frère avec un doigté infaillible, et je crois bien qu'Alain ne le devine pas. Avec quel art elle sauve le mort risqué qu'elle vient de laisser échapper, avec quelle maîtrise elle escamote un sujet de conversation dangereux ! Quand j'ai fâché mon seigneur et maître, je reste là toute triste, sans même implorer ma grâce ; Marthe, elle, rit à son nez, ou admire à propos une remarque qu'il vient de faire, dénigre à coups de mots drôles un raseur particulièrement odieux – et Alain déplisse ses durs sourcils.

 

Adroite, certes, de l'esprit et des mains. Je la regarde ébahie, lorsque, en bavardant, elle fait éclore sous ses doigts un adorable chapeau, ou un jabot de dentelle, avec le chic d'une « première » de bonne maison. Marthe n'a rien pourtant du trottin. Assez petite, potelée, la taille serrée et très mince, une croupe avenante et mobile, elle porte droite une tête flambante de cheveux roux doré (les cheveux d'Alain) éclairée encore par de terribles yeux gris. Une figure de petite pétroleuse – au sens communard du mot – qu'elle arrange très joliment en minois dix-huitième siècle. De la poudre de riz, du rouge aux lèvres, des robes bruissantes en soies peintes à guirlandes, le corsage à pointe et les talons très hauts. Claudine (l'amusante Claudine qu'il ne faut pas trop voir) l'appelle souvent « marquise pour barricades ».

 

 

Cette Ninon révolutionnaire a su asservir – là encore je reconnais le sang d'Alain – le mari qu'elle a conquis après une courte lutte : Léon c'est un peu l'Annie de Marthe. Quand je pense à lui, je l'appelle « ce pauvre Léon ». Pourtant, il n'a pas l'air malheureux. Il est brun, régulier, joli garçon, la barbe en pointe et l'œil en amande, avec des cheveux doux et plats. Un type parfaitement français et modéré. On lui voudrait plus de saccade dans le profil, plus de carrure dans le menton, de brusquerie dans l'arcade sourcilière, moins de condescendance dans ses yeux noirs. Il est un peu – c'est méchant ce que j'écris là – un peu « premier à la soie », prétend cette peste de Claudine qui l'a nommé un jour : « Et-avec-ça-Madame ? » Et l'étiquette est restée à ce pauvre Léon, que Marthe traite en propriété de rapport.

 

Elle l'enferme régulièrement trois ou quatre heures par jour, moyennant quoi il fournit, m'a-t-elle confié, un bon rendement moyen d'un roman deux tiers par an, « le strict nécessaire », ajoute-t-elle.

 

Qu'il y ait des femmes douées d'assez d'initiative, de volonté quotidienne, – et de cruauté aussi – pour édifier et soutenir un budget, un train de vie, sur le dos penché d'un homme qui écrit, qui écrit et qui n'en meurt pas, cela me dépasse. Je blâme quelquefois Marthe, et puis je l'admire avec un peu d'effroi.

 

Constatant son autorité masculine qui a su exploiter la docilité de Léon, je lui ai dit, un jour de grande hardiesse :

 

– Marthe, toi et ton mari vous êtes un ménage contre nature.

 

Elle m'a regardée stupéfaite, et puis elle a ri à s'en trouver mal :

 

– Non, cette Annie, elle vous a des mots. Tu ne devrais jamais sortir sans un Larousse. Un ménage contre nature ! Heureusement que je suis toute seule pour t'entendre, par les modes qui courent…

 

Mais Alain est parti tout de même ! Je ne peux pas l'oublier longtemps dans mon bavardage intime. Que faire ? Ce fardeau de vivre seule m'accable… Si j'allais à la campagne, à Casamène, dans la vieille maison que nous a laissée grand-mère Lajarisse, pour n'y voir personne, personne jusqu'à son retour ?…

 

Marthe est entrée, balayant de ses jupes raides, des sabots de ses manches, mes beaux projets ridicules. J'ai caché mon cahier, très vite.

 

– Toute seule ? Viens-tu chez le tailleur ? Toute seule dans cette chambre triste ! La veuve inconsolée, quoi !…

 

Sa plaisanterie mal venue, sa ressemblance aussi avec son frère – malgré la poudre, le chapeau Trianon et la haute ombrelle – m'arrachent de nouvelles larmes.

 

– Bon, ça y est ! Annie, tu es la dernière des… épouses. Il reviendra, je te dis ! J'imaginais, moi simple, moi indigne, que son absence te donnerait (les premières semaines du moins) une impression de vacances, d'escapade…

 

– D'escapade, oh! Marthe

 

– Quoi, oh ! Marthe ?… C'est vrai que ça sonne le vide, ici, dit-elle en tournant par la chambre, ma chambre, où le départ d'Alain n'a pourtant rien changé.

 

J'essuie mes yeux, ce qui prend toujours un peu de temps parce que j'ai beaucoup de cils. Marthe dit en riant que j'ai « des cheveux au bout des yeux ».

 

Elle est appuyée des deux coudes à la cheminée, me tournant le dos. Elle porte, un peu tôt pour la saison, je trouve, une robe de voile bis à petites roses démodées, une jupe montée à fronces et un fichu croisé qui sont de madame Vigée-Lebrun, avec des cheveux roux, dégageant la nuque, qui sont d'Helleu. Cela crie un peu, pourtant sans disgrâce. Mais je garderai ces remarques pour moi. D'ailleurs quelles sont les remarques que je ne regarde pas pour moi ?…

 

– Qu'est-ce que tu examines si longtemps, Marthe ?

 

– Je contemple le portrait de monsieur mon frère.

 

– D'Alain ?

 

– C'est toi qui l'as nommé ?

 

– Qu'est-ce que tu lui trouves ?

 

Elle ne répond pas tout de suite. Puis elle éclate de rire et se retournant :

 

– C'est extraordinaire, ce qu'il ressemble à un coq !

 

– À un coq ?

 

– Oui, à un coq. Regarde.

 

Suffoquée d'entendre une telle horreur, je prends machinalement le portrait, une photo tirée en sanguine, qui me plaît fort : dans un jardin d'été, mon mari est campé, nu-tête, ses cheveux roux en brosse, l'œil hautain, le jarret bien tendu… Il se tient ainsi habituellement. Il ressemble… à un beau garçon solide, qui a la tête près du bonnet, l'œil prompt ; il ressemble, aussi à un coq. Marthe a raison. Oui, à un coq roux, vernissé, crêté, ergoté… Désolée comme s'il venait de partir une seconde fois, je refonds en larmes. Ma belle-sœur lève des bras consternés.

 

– Non, vrai, tu sais, si on ne peut même pas parler de lui ! Tu es un cas, ma chère. Ça va être gai d'aller chez le tailleur avec ces yeux-là ! Est-ce que je t'ai fait de la peine ?

 

– Non, non, c'est moi toute seule… Laisse, ça va passer…

 

Je ne peux pourtant pas lui avouer que je suis désespérée qu'Alain ressemble à un coq, et surtout que je m'en sois aperçue… À un coq ! Elle avait bien besoin de me faire remarquer cela…

 

II

 

– Madame n'a pas bien dormi ?

 

– Non, Léonie…

 

– Madame a les yeux battus… Madame devrait prendre un verre de cognac.

 

– Non, merci. J'aime mieux mon cacao.

 

Léonie ne connaît qu'un remède à tous les maux : un verre de cognac. J'imagine qu'elle en expérimente journellement les bons effets. Elle m'intimide un peu parce qu'elle est grande, de gestes décidés, qu'elle ferme les portes avec autorité et qu'en cousant dans la lingerie, elle siffle, comme un cocher qui revient du régiment, des sonneries militaires. C'est d'ailleurs une fille capable de dévouement, qui me sert depuis mon mariage, depuis quatre ans, avec un mépris affectueux.

 

Seule à mon réveil, seule à me dire qu'une journée et une nuit se sont écoulées depuis le départ d'Alain, seule à réunir tout mon courage pour commander les repas, téléphoner à l' « Urbaine », feuilleter les livres de comptes !… Un collégien qui n'a pas fait ses devoirs de vacances ne s'éveille pas plus morne que moi, le matin de la rentrée…

 

Hier, je n'ai pas accompagné ma belle-sœur à l'essayage. Je lui en voulais, à cause du coq… J'ai prétexté une fatigue, la rougeur de mes paupières.

 

Aujourd'hui, je veux secouer ma prostration et – puisque Alain me l'a ordonné – visiter Marthe à son jour, bien que la traversée, sans appui, toute seule, de ce salon immense, sonore de voix féminines, me soit toujours un petit supplice. Si je me faisais, comme dit Claudine, « porter malade » ? Oh ! Non, je ne peux pas désobéir à mon mari.

 

– Quelle robe que Madame a besoin ?

 

Oui, quelle robe ? Alain n'hésiterait pas, lui. D'un coup d'œil, il eût consulté la couleur du temps, celle de mon teint, puis les noms inscrits au « jour », et son choix infaillible eût tout contenté…

 

– Ma robe en crêpe gris, Léonie, et le chapeau aux papillons…

 

Des papillons gris aux ailes de plumes cendrées, tachées de lunules orange et roses, qui m'amusent. Enfin ! Il faut constater que mon grand chagrin ne m'enlaidit pas trop. Le chapeau aux papillons bien droit sur les cheveux lisses et gonflés, la raie à droite et le chignon bas, les yeux bleus gênants et pâles, plus liquides encore à cause des larmes récentes, allons, il y a de quoi faire pester Valentine Chessenet, une fidèle du salon de ma belle-sœur, qui me déteste parce que (je sens cela) elle trouverait volontiers mon mari tout à fait de son goût. Une créature qu'on a plongée, dirait-on, dans un bain décolorant. Les cheveux, la peau, les cils, tout du même blond rosâtre. Elle se maquille en rose, se poisse les cils au mascaro (c'est Marthe qui me l'a dit) sans arriver à tonifier sa fadasse anémie.

 

Elle sera à son poste chez Marthe, le dos au jour pour masquer ses poches sous les yeux, à bonne distance de la Rose-Chou dont elle redoute l'éclat bête et sain, elle me criera aigrement, par-dessus les têtes, des rosseries auxquelles je ne saurai rien répondre ; mon silence intimidé fera rire d'autres perruches, et on m'appellera encore « la petite oie noire » ! Alain, autoritaire Alain, c'est pour vous que je cours m'exposer à tant de douloureuses piqûres !

 

Dès l'antichambre, à ce bruit de volière, ponctué, comme de coups de bec, par les chocs des petites cuillers, mes mains se refroidissent.

 

Elle est là, cette Chessenet ! Elles sont toutes là, et toutes jacassent, sauf Candeur, poétesse-enfant, dont l'âme silencieuse ne fleurit qu'en beaux vers. Celle-là se tait, tourne avec lenteur des yeux moirés et mord sa lèvre inférieure d'un air voluptueux et coupable, comme si ce fût la lèvre d'une autre…

 

Il y a Miss Flossie, qui dit, pour refuser une tasse de thé, un « Non… », Si prolongé, dans un petit râle guttural semblant accorder toute elle-même. Alain ne veut pas (pourquoi ?) que je la connaisse, cette Américaine plus souple qu'une écharpe, dont l'étincelant visage brille de cheveux d'or, de prunelles bleu de mer, de dents implacables. Elle me sourit sans embarras, ses yeux rivés aux miens, jusqu'à ce qu'un frémissement de son sourcil gauche, singulier, gênant comme un appel, fasse détourner mon regard… Miss Flossie sourit plus nerveusement alors, tandis qu'une enfant rousse et mince, blottie dans son ombre, me couve, inexplicablement, de ses profonds yeux de haine…

 

Maugis – un gros critique musical –, ses yeux saillants avivés d'une lueur courte, considère le couple des Américaines de tout près, avec un insolence à gifler, et grognonne presque indistinctement, en remplissant de whisky un verre à bordeaux :

 

– Quéqu'Sapho, pourvu qu'on rigole !

 

Je ne comprends pas ; j'ose à peine regarder tous ces visages subitement figés dans une immobilité malveillante à cause de ma robe qui est jolie. Que je voudrais m'enfuir ! Je me réfugie près de Marthe qui me réchauffe de sa main solide et petite, de ses yeux d'audace, braves comme elle-même. Comme je l'envie d'être si brave ! Elle a la langue vive et impatiente, elle dépense beaucoup, il n'en faut pas tant pour qu'on potine autour d'elle sans bonté. Elle le sait, court au-devant des allusions, empoigne les amies perfides et les secoue avec l'entrain et la ténacité d'un bon ratier.

 

Aujourd'hui, je l'embrasserais pour sa réponse à madame Chessenet, qui crie à mon entrée :

 

– Ah ! Voici la veuve du Malabar !

 

– Ne la taquinez pas trop, riposte Marthe. Après tout, quand un mari s'en va, ça laisse un vide.

 

Derrière moi une voix pénétrée acquiesce, en roulant des r :

 

– Cerrrtainement, un vide considérrrable… et doulourrreux !

 

Et toutes partent d'un éclat de rire. Je me suis retournée, confuse, et ma gêne augmente en reconnaissant Claudine, la femme de Renaud. « Une seule visite à Renaud et Claudine, ménage trop fantaisiste… » La circonspection que leur témoigne Alain me rend sotte et comme coupable en leur présence. Pourtant, je les trouve enviables et gentils, ce mari et cette femme qui ne se quittent pas, unis comme des amants.

 

Comme j'avouais à Alain, un jour, que je ne blâmais point Claudine et Renaud de se poser en amants mariés, il m'a demandé, assez sec :

 

– Où avez-vous pris, ma chère, que des amants se voient plus et mieux que des époux ?

 

Je lui ai répondu sincèrement :

 

– Je ne sais pas…

 

Depuis ce temps nous n'échangeons plus, avec ce ménage « fantaisiste » que de rares visites de politesse. Cela ne gêne point Claudine, que rien ne gêne, ni Renaud qui ne se soucie guère que de sa femme au monde. Et Alain professe une parfaite horreur des ruptures inutiles.

 

Claudine ne paraît point se douter qu'elle a déchaîné les rires. Elle mange, les yeux baissés, un sandwich au homard, et déclare posément, après, que « c'est le sixième ».

 

– Oui, dit Marthe gaiement, vous êtes une relation ruineuse, l'âme de madame Beulé a passé en vous.

 

– Son estomac seulement, c'est tout ce qu'elle avait de bon à prendre, rectifie Claudine.

 

– Méfiez-vous ! Ma chère, insinue madame Chessenet, vous engraisserez à ce régime-là. Il m'a semblé, l'autre soir, que vos bras prenaient une agréable, mais dangereuse ampleur.

 

– Peuh ! réplique Claudine, la bouche pleine, je vous souhaite seulement d'avoir les cuisses comme j'ai les bras, ça fera plaisir à bien du monde.

 

Madame Chessenet, qui est maigre, et s'en désole, avale cette rebuffade péniblement, le cou si tendu que je crains un petit esclandre. Mais elle toise seulement, avec un mutisme rageur, l'insolente aux cheveux courts, et se lève. J'esquisse un mouvement pour me lever aussi, puis je me rassieds afin de ne pas sortir avec cette vipère décolorée.

 

Claudine attaque vaillamment l'assiette aux petits choux pralinés et m'en offre (si Alain nous voyait !…). J'accepte et je lui chuchote :

 

– Elle va en inventer des horreurs sur vous, cette Chessenet !

 

– Je l'en défie bien. Elle a déjà sorti tout ce qu'elle pouvait imaginer. N'y a plus que l'infanticide qu'elle ne m'a pas attribué, et encore je n'oserais pas en répondre.

 

– Elle ne vous aime pas ? Questionné-je timidement.

 

– Si ; mais elle le cache.

 

– Ça vous est égal ?

 

– Pardi !

 

– Pourquoi ?

 

Les beaux yeux havane de Claudine me dévisagent.

 

– Pourquoi ? Je ne sais pas, moi. Parce que…

 

L'approche de son mari interrompt sa réponse. Souriant, il lui indique la porte d'un signe léger. Elle quitte sa chaise, souple et silencieuse comme une chatte. Je ne saurai pas pourquoi.

 

Pourtant, il me semble que ce regard enveloppant qu'elle lui a jeté était bien une réponse…

 

Je veux partir aussi. Debout au milieu de ce cercle de femmes et d'hommes, je me sens défaillir d'embarras. Claudine voit mon angoisse, revient vers moi ; sa main nerveuse agrippe la mienne et la tient ferme pendant que ma belle-sœur m'interroge.

 

– Pas encore de nouvelles d'Alain ?

 

– Non, pas encore. Je trouverai peut-être un télégramme en rentrant.

 

– C'est la grâce que je te souhaite. Bonsoir, Annie.

 

– Où passez-vous vos vacances ? Me demande tout doucement Claudine.

 

– À Ariège, avec Marthe et Léon.

 

– Si c'est avec Marthe !… Alain peut naviguer tranquille.

 

– Croyez-vous que, même sans Marthe…

 

Je sens que je rougis ; Claudine hausse les épaules et répond, en rejoignant son mari qui l'attend, sans impatience, près de la porte :

 

– Oh ! Dieu non, il vous a trop bien dressée !

 

III

 

Ce message téléphonique de Marthe m'embarrasse beaucoup : « Impossible d'aller te cueillir à domicile pour essayer chez Taylor. Viens me prendre à quatre heures chez Claudine. »

 

Une image outrageante ne m'eût pas plus troublée que ce papier bleu. Chez Claudine ! Marthe en parle à son aise ; l' » Emploi du temps » dit… Que ne dit-il pas ?

 

Le rendez-vous donné par Marthe, dois-je le considérer comme une visite officielle à Renaud-Claudine ? Non… Si… Je m'agite, je cherche à biaiser, craignant de fâcher ma belle-sœur, redoutant Alain et ma conscience ; mais ma conscience débilitée, et si peu au fait du chemin à suivre, cède à l'influence la plus proche, elle cède surtout au plaisir de voir cette Claudine qu'on me défend comme un livre et trop sincère…

 

– Rue de Bassano, Charles.

 

J'ai revêtu une sombre robe modeste, voilé mon visage de tulle uni, ganté mes mains de suède neutre, préoccupée d'enlever à ma « démarche » tout « caractère officiel ». Je vais me servir de ces mots-là, avertie par l'expérience d'Alain qu'une démarche doit ou ne doit point revêtir un caractère officiel. Lorsque je les prononce en pensée, ces mots-là, ils accompagnent, en guise de légende, un dessin, baroque et naïf, de rébus… La Démarche, petit personnage aux membres filiformes, tend ses bras vers les manches offertes d'un habit d'académicien, brodé finement au collet de « caractèrofficielcaractèreofficielcaract… » En guirlande délicate… Que je suis sotte d'écrire tout cela ! Ce n'est qu'une toute petite divagation. Je ne noterai jamais les autres : à les relire, ce cahier me tomberait des mains…

 

Au palier de Claudine, je consulte ma montre : quatre heures dix, Marthe sera sûrement arrivée, assise et croquant des sucreries dans cet étrange salon qu'à mes premières visites je vis à peine, tant la timidité me suffoquait…

 

– Madame Léon Payet est arrivée ?

 

Une vieille bonne hostile me regarde distraitement, attentive surtout à empêcher la fuite d'un grand chat fauve et noir.

 

– Limaçon, le derrière va te cuire, atta l'heure… Madame Léon… quoi ? C'est à l'étage au-dessus, probable.

 

– Non, je voulais dire… Madame Claudine est chez elle ?

 

– Madame Claudine à présent ? Vous n'avez pas l'air ben fixée. Claudine, c'est ici… Mais elle est sortie…

 

– Menteuse des menteuses ! Crie une voix de gamin joyeux. Justement, j'y suis, chez moi. Tu bisques, hein, Mélie ?

 

– Je ne bisque pas du tout, riposte Mélie sans se troubler. Mais une autre fois, t'iras ouvrir toi-même, pour t'apprendre.

 

Et elle s'en va très digne, le chat rayé sur ses talons. J'attends toujours, au seuil de l'antichambre, qu'un être surgi de l'ombre, veuille m'introduire… Est-ce la maison de la sorcière ? « Château-gâteau, ô joli château-gâteau… » Ainsi chantaient Hansel et Gretel devant le palais tentateur…

 

– Entrez, je suis dans le salon, mais je ne peux pas bouger, crie la même voix.

 

Une grande ombre se lève et barre la fenêtre : c'est Renaud qui vient à ma rencontre.

 

– Entrez, chère Madame, la petite est si occupée qu'elle vous dira bonjour seulement dans une minute.

 

La petite ? Mais la voilà accroupie, presque, dans la cheminée où flambe un feu de bois malgré la saison. Je m'avance, intriguée : elle tend à la flamme un objet indistinct – toujours la sorcière des contes où s'extasièrent les terreurs de mon enfance crédule… – Je craindrais, en le souhaitant, voir dans la flamme qui dore la tête bouclée de Claudine se tordre des salamandres, agoniser des animaux dont le sang, mêlé au vin, fait mourir de langueur…

 

Elle se relève, très calme :

 

– Bonjour, Annie.

 

– Bonjour, Mad… Claudine.

 

J'ai articulé son nom avec un peu d'effort. Mais le moyen de dire « Madame » à cette petite femme que tout le monde appelle par son prénom !

 

– … Il allait être cuit à point, je ne pouvais pas le lâcher, vous comprenez ?

 

Elle tient un petit gril carré en fil d'argent où noircit et se boursoufle une tablette de chocolat rôtie ?

 

– … Mais c'est pas encore la perfection, cet outil-là, vous savez, Renaud ! Ils m'ont fait un manche trop court, et j'ai une cloque sur la main, tenez !

 

– Montre vite.

 

Son grand mari se penche, baise tendrement la fine main échaudée, la caresse des doigts et des lèvres, comme un amant… Ils ne s'occupent plus du tout de moi. Si je m'en allais ? Ce spectacle ne me donne pas envie de rire…

 

– C'est guéri, c'est guéri, s'écrie Claudine en battant ses mains. Nous allons manger la grillade nous deux, Annie. Mon grand, mon beau, je vais faire salon. Allez voir dans votre bureau si j'y suis.

 

– Je te gêne donc ? demande, penché encore vers elle ce mari aux cheveux blancs dont les yeux regardent si jeune.

 

Sa femme se hausse sur la pointe des pieds, relève à deux mains les longues moustaches de Renaud, et lui plante sur la bouche un baiser qui chante pointu… Oh ! Je crois bien que je vais me sauver !

 

– Minute, Annie ! Où courez-vous par là ?

 

Une main despotique s'est emparée de mon bras, et le visage ambigu de Claudine, bouche railleuse et paupières mélancoliques, m'interroge sévèrement.

 

Je rougis, comme si je me sentais coupable de ce baiser regardé…

 

– C'est que… puisque Marthe n'est pas arrivée…

 

– Marthe ? Elle doit venir ?

 

– Mais oui ? C'est elle qui m'a donné rendez-vous ici, sans quoi…

 

– Comment « sans quoi », petite impolie ! Renaud, vous saviez que Marthe devait venir ?

 

– Oui, chérie.

 

– Vous ne m'avez pas prévenue !

 

– Pardon, ma petite fille. Je t'ai lu tout ton courrier dans ton lit, comme d'habitude. Mais tu jouais avec Fanchette.

 

– C'est un mensonge éhonté. Dites plutôt que vous vous occupiez, vous-même, à me chatouiller, avec les ongles, tout le long des dernières côtes… Assise, Annie ! Adieu, mon grand…

 

Renaud ferme doucement la porte.

 

Je me pose, un peu raide, tout au bord du divan. Claudine s'y installe en tailleur, les jambes ramenées sous sa jupe de drap orange. Une chemisette de satin souple, blanche, que soulignent des broderies japonaises du même ton que la jupe, éclaire sa figure mate. À quoi songe-t-elle, si sérieuse tout à coup, pensive, dans sa chemisette brodée et sous ses cheveux courts, comme un petit batelier du Bosphore ?

 

– Pas, il est beau ?

 

Sa parole brève, ses gestes, soudains comme son immobilité, me secouent autant que des bourrades.

 

– Qui ?

 

– Renaud, pardi ! C'est bien possible qu'il m'ait lu la lettre de Marthe… Je n'aurai pas fait attention.

 

– Il lit votre courrier ?

 

Elle dit oui d'un signe, affairée : car la tablette de chocolat rôtie colle au petit gril d'argent et menace de s'effriter… Sa distraction m'enhardit :

 

– Il le lit… avant vous ?

 

Les prunelles malicieuses se lèvent :

 

– Oui Mes-Beaux-Yeux. (Vous voulez bien que je vous appelle « Mes-Beaux-Yeux » ?) Qu'est-ce que ça peut vous faire ?

 

– Oh ! Rien. Mais je n'aimerais pas cela.

 

– Rapport à vos flirts ?

 

– Je n'ai pas de flirts, Claudine !

 

J'ai jeté cela avec tant de feu, tant de sincérité révoltée que Claudine se tord de joie :

 

– Elle a coupé ! Elle a coupé ! Ô âme candide ! Eh bien, Annie, j'en ai eu, moi, des flirts… et Renaud me lisait leurs lettres.

 

– Et… qu'est-ce qu'il disait ?

 

– Peuh… rien. Pas grand-chose. Quelquefois il soupirait : « C'est curieux, Claudine, la quantité de gens qu'on rencontre, convaincus qu'ils ne sont pas comme tout le monde et… du besoin de l'écrire… » Voilà.

 

– Voilà…

 

J'ai répété le mot malgré moi, sur le même ton qu'elle…

 

– … Alors, Claudine, ça vous est égal ?

 

– Quoi ? Oui, tout m'est égal, – sauf un seul être… (Elle se ravise) pourtant non ! Il ne m'est pas indifférent que le ciel soit chaud et pur, que les coussins profonds se creusent sous ma paresse, que l'année abonde en abricots sucrés et en châtaignes farineuses, que le toit de ma maison, à Montigny, soit assez solide pour ne pas semer ses ardoises brodées de lichen, un jour d'orage… (Sa voix qui chantait et traînait, se raffermit vite, ironique). Vous voyez, Annie, que je m'intéresse comme vous, comme tous, au monde extérieur et, pour parler aussi simplement que votre romancier mondain de beau-frère, « à ce que charrie le temps dévorateur qui coule d'un flot inégal ».

 

Je secoue le front, mal convaincue ; et j'accepte, pour plaire à Claudine, des bribes de chocolat grillé, qui sent un peu la fumée, beaucoup la praline.

 

– C'est divin, pas ? Vous savez, c'est moi qui ai inventé le gril à chocolat, ce génial petit machin qu'on a fabriqué, nonobstant mes indications, avec un manche trop court. J'ai inventé aussi le peigne à-carder-les-puces, pour Fanchette, la poêle sans trous pour griller les marrons l'hiver, l'ananas à l'absinthe, la tarte aux épinards (Mélie dit que c'est elle, mais c'est pas vrai), et mon salon-cuisine que voici.

 

L'humour de Claudine me mène du rire à l'inquiétude, et du malaise à l'admiration. Ses yeux havane, allongés jusqu'aux tempes, proclament avec la même chaleur, le même regard pur et direct, sa passion pour Renaud ou ses droits d'auteur sur le gril à chocolat…

 

Son salon-cuisine prolonge cette impression d'inquiétude. Je voudrais seulement savoir si j'ai devant moi une démente convaincue ou une mystificatrice experte…

 

Une cuisine ou une salle d'auberge, d'auberge triste et enfumée de Hollande. Mais sur quel mur d'auberge, même hollandaise, sourirait cette délicieuse Vierge du quinzième siècle, enfantine, frêle, charmante dans sa tunique rose et son manteau bleu, qui s'agenouille et prie, craintivement.

 

– C'est beau, hein, fait Claudine. Mais, ce qui me plaît le plus là-dedans, c'est le contraste vicieux – parfaitement, vicieux – de cette robe dans les roses tendres avec cet affreux fond de paysage désolé, aussi désolé que vous l'étiez, Annie, le jour que Monsieur votre Alain s'est embarqué. Vous n'y pensez plus, maintenant, à ce navigateur ?

 

– Comment, je n'y pense plus ?

 

– Enfin, vous y pensez moins. Oh ! Ne rougissez pas pour ça, c'est bien naturel quand il s'agit d'un homme si correct… Tenez, regardez l'expression gentiment contrite de cette Vierge ; elle a l'air de dire, en regardant son petit Jésus : « Vrai, c'est bien la première fois que ça m'arrive ! » Renaud croit qu'il est de Masolino.

 

– Qui ?

 

– Pas l'enfant, bien sûr, le tableau ! Les com-pé-ten-ces l'attribuent à Filippo-Lippi.

 

– Et vous ?

 

– Moi, je m'en fiche.

 

Je n'insiste pas. Cette critique d'art très particulière me démonte un peu.

 

Une Claudine de marbre, dans un angle, sourit, les paupières baissées, à la manière d'un Saint-Sébastien qui se délecterait de son supplice. Un grand divan d'ours sombre, que caresse ma main dégantée, recule et s'abrite sous une sorte d'alcôve. Mais tout le reste de l'ameublement me stupéfie : cinq ou six tables de cabaret, en chêne luisant et sombre, comme ciré par les coudes immobiles des buveurs de bière, – autant de bancs épais et patauds, une horloge fruste et endormie, des pichets de grès, une cheminée caverneuse en hotte renversée, gardée par les hauts chenets de cuivre. Sur tout cela, un désordre éphémère de livres jetés, de revues effeuillées qui jonchent l'épais tapis d'un rose terreux… Intriguée, j'ai tout examiné. J'y gagne une tristesse… comment dire ? Une tristesse maritime, comme si, par ces petits carreaux verdâtres derrière quoi tombe le jour, j'avais longtemps contemplé une houle grise où mousse un peu d'écume, sous la pluie transparente et légère ainsi qu'une cendre fine…

 

Claudine a suivi ma pensée, et lorsque je reviens à elle, nous nous regardons avec des yeux pareils…

 

– Vous vous plaisez ici, Claudine ?

 

– Oui. J'ai horreur des appartements gais. Ici, je voyage. Voyez, les murs verts ont la sombre couleur du jour regardé à travers une bouteille, et ces bancs de chêne poli ont porté, je le crois, tant de derrières découragés de pauvres gens qui buvaient tristement et se saoulaient… Hé ! Il me semble que Marthe vous pose le petit lapin des familles, Annie ?

 

Comme elle a rompu brusquement, presque méchamment, le fil de son rêve mélancolique ! Je le suivais si bien, séparée, pour cette heure seulement du souci de celui qui est sur la mer… Et puis, la mobilité de Claudine me fatigue, qui mêle l'enfantillage à la sauvagerie, et dont l'esprit de jeune barbare peut bondir de la gourmandise à l'amour immodeste d'un ivrogne désespéré, à cette Marthe bruissante et agressive.

 

– Marthe, oui… elle est bien en retard.

 

– Un peu ! Sans doute que Maugis a, pour la retenir, des arguments sérieux…

 

– Maugis ? Est-ce qu'elle devait le voir aujourd'hui ?

 

Claudine fronce le nez, penche sa tête comme un oiseau curieux, me regarde jusqu'au fond des yeux, puis éclate de rire en sautant sur ses pieds.

 

– Je ne sais rien, je n'ai rien vu, rien entendu, crie-t-elle avec une volubilité de petite fille. J'ai peur seulement de vous ennuyer. Vous connaissez le gril-à-chocolat, le salon-cuisine, Renaud, mon portrait en marbre, tout… Je vais toujours appeler Fanchette, pas ?

 

On n'a jamais le temps de répondre à Claudine. Elle ouvre une porte, se penche et gazouille des appels mystérieux :

 

– Ma bien belle, ma charmante, ma toute blanche, mou-ci-mouci-amour, vrrrou, vrrrain…

 

La bête apparaît, lente, somnambulique comme un petit fauve charmé ; une chatte blanche très belle qui lève sur Claudine des yeux obéissants et verts.

 

– … Ma charbonnière, ma marmitonne, tu as encore fait pipi sur une bottine vernie à Renaud, mais il n'en saura rien, je lui dirai que c'est du cuir de mauvaise qualité. Et il fera semblant de le croire. Viens que je te lise des choses tout plein belles de Lucie Delarue-Mardrus !

 

Claudine empoigne la chatte par la peau du cou, la lève au-dessus de sa tête et s'écrie :

 

– Voyez, Madame, le chat noyé pendu à un crochet (elle ouvre les doigts : Fanchette retombe de haut sur ses pattes molles et précises, sans une inquiétude, et reste là…) Vous savez, Annie, depuis que ma Fille habite Paris, je lui lis des vers, elle sait par cœur les Baudelaire pour les chats et je lui apprends maintenant tous les « Pour le chat » de Lucie Delarue-Mardrus !

 

Je souris, amusée de cette voltigeante gaminerie.

 

– Vous croyez qu'elle comprend ?

 

Claudine m'humilie d'un regard traînant par-dessus l'épaule.

 

– Êtes-vous gourde, Annie ! Pardon, je voulais dire seulement : « J'en suis certaine. » Assise, Fanchette ! Regardez, vous, l'incrédule, et écoutez. C'est inédit. C'est superbe.

 

POUR LE CHAT

 

Chat, monarque furtif, mystérieux et sage,

Sont-ils dignes, nos doigts encombrés d'anneaux lourds,

De votre majesté blanche et noire, au visage

De pierrerie et de velours ?

 

Votre grâce s'enroule ainsi qu'une chenille ;

Vous êtes, au toucher, plus brûlant qu'un oiseau.

Et, seule nudité, votre petit museau

Est une fleur fraîche qui brille.

 

Vous avez, quoique enrubanné comme un sachet,

De la férocité plein vos oreilles noires,

Quand vous daignez crisper vos pattes péremptoires

Sur quelque inattendu hochet.

 

En votre petitesse apaisée ou qui gronde

Râle la royauté des grands tigres sereins ;

Comme un sombre trésor vous cachez dans vos reins

Toute la volupté du monde…

 

Mais, pour ce soir, nos soins vous important si peu

Que rien en votre pose immobile n'abdique :

Dans vos larges yeux d'or cligne un regard bouddhique,

Et vous vous souvenez que vous êtes un Dieu.

 

La chatte dort à demi, vibrante d'un ronron faible et voilé qui accompagne en sourdine la voix singulière de Claudine, tantôt grave, plein d'r caillouteux, tantôt douce et basse à faire frémir… Quand la voix cesse, Fanchette rouvre ses yeux obliques. Toutes deux se regardent un moment aussi sérieuses l'une que l'autre… L'index levé près du nez, Claudine soupire en se tournant vers moi.

 

– « Péremptoire… ! » Il fallait dénicher ce mot-là ! C'est beau, hein, ces strophes qu'écrit Ferveur ? Moi, pour avoir trouvé « péremptoire » je donnerais dix ans de la vie de la Chessenet !

 

Ce nom choque ici comme un bibelot de camelote dans une collection sans tare.

 

– Vous n'aimez pas Ch… madame Chessenet, Claudine ?

 

Claudine, presque étendue, les regards au plafond, lève une main paresseuse.

 

– M'est égal… Betterave jaune sculptée… M'est aussi égal que la Rose-Chou…

 

– Ah ! La Rose-Chou…

 

– Rose ou Chou ? Cette fille dodue, qui a des joues comme des fesses de petits amours ?

 

– Oh !…

 

– Quoi, oh ? « Fesse » n'est pas un vilain mot. D'ailleurs, la Rose-Chou aussi… t'égal.

 

– Et… Marthe ?

 

Une indiscrète curiosité m'anime, comme si, en questionnant Claudine, j'allais surprendre le secret, la « recette » de son bonheur, qui la détache de tout, qui l'éloigne des potins, des mesquines querelles, des convenances même… Mais l'adresse me manque, et Claudine se moque de moi, retournée d'un saut de carpe sur le ventre, le nez dans la fourrure argentée de sa chatte…

 

– Marthe, je pense qu'elle a manqué son rendez-vous… je veux dire qu'elle nous avait donné. Mais… C'est une interview, Annie ?

 

J'ai honte. Une brusque franchise me jette vers elle :

 

– Pardonnez-moi, Claudine. C'est que je louvoyais, j'hésitais à vous demander… ce que vous pensez d'Alain… Depuis qu'il est parti, je ne sais comment vivre, et personne ne me parle de lui, du moins comme je voudrais que l'on m'en parlât… Est-ce l'habitude, à Paris, d'oublier si vite ceux qui partent ?

 

J'ai parlé comme je pensais, surprise moi-même de mon émotion. Le visage mat et triangulaire de Claudine se méfie, appuyé sur deux petits poings, éclairé de nacre par le satin blanc de la chemisette.

 

– Est-ce l'habitude d'oublier ?… Je ne sais pas trop. Cela doit dépendre de ceux qui partent. M. Samzun, « Alain » comme vous dites, m'a produit l'effet d'un mari… impeccable. Il vise à la distinction, il décroche la correction, c'est toujours ça… Il abonde en apophtegmes définitifs et en gestes…

 

– « Péremptoires », lui aussi, dis-je aussi avec un sourire peureux.

 

– Oui ; mais il n'a aucun droit au « péremptoire » lui, puisqu'il n'est pas chat. Ah ! Non, qu'il n'est pas chat ! Il a du snobisme dans le cœur et une tringle dans le fondement… Dieu, que je suis sotte ! Voulez-vous ne pas pleurer ? Comme si ça comptait, ce que je dis ! Vous savez bien, enfant battue, que Claudine a un courant d'air dans la cervelle… Bon, elle veut s'en aller ! Embrassez-moi avant, pour dire que vous ne m'en voulez pas. Avec son catogan, sa robe plate, ses larmes limpides au bout des cils, dirait-on pas une petite fille qu'on marie de force ?

 

Je souris pour lui plaire, pour la remercier de laisser voir, hors de la commune livrée du mensonge, son âme indocile et sincère…

 

– Adieu, Claudine. Je ne suis pas fâchée contre vous.

 

– J'espère bien. Voulez-vous m'embrasser ?

 

– Oh ! Oui.

 

Elle se penche, longue et flexible, les mains sur mes épaules :

 

– Donnez bouche ! Qu'est-ce que je dis donc ? L'habitude… Donnez votre joue. Là. À bientôt, à Arriège ? Par ici l'antichambre. Bonjour à cette coureuse de Marthe. Non, vos yeux ne sont pas rouges. Adieu, adieu… chrysalide !

 

Je descends pas à pas, troublée, flottante. Elle a dit : « Une tringle dans le… » Mon Dieu, je crois que c'est la métaphore, l'image de cette tringle qui m'a choquée, plutôt que le jugement même de Claudine. Elle a blasphémé, et je l'ai laissée blasphémer, interdite un moment devant cette enfant sans entraves.

 

* * *

 

Mon cher Alain, je vous ai promis de montrer du courage. Je ne vous montrerai donc que mon courage, pardonnez-moi de cacher le reste – que vous devinez bien.

 

Je fais tout mon possible pour que notre maison, que vous aimez nette et bien servie, ne s'aperçoive pas trop de votre départ ; les livres des gens sont vus au jour dit, et Léonie est très bien pour moi, en intention au moins.

 

Votre sœur est charmante, comme toujours ; je voudrais gagner à son contact un peu de sa vaillance, de sa volonté toujours éveillée, mais je ne me dissimule pas que c'est une grande ambition – d'ailleurs vous n'y tenez guère, et votre fermeté intelligente suffit aisément pour nous deux.

 

Je ne sais où cette lettre vous atteindra et l'incertitude où j'en suis augmente ma gaucherie à vous écrire. Une correspondance entre nous deux est une chose si nouvelle pour moi, une habitude si perdue ! J'aurais voulu je jamais la reprendre. Et pourtant je sens bien que dans mes heures de défaillance, elle me deviendra le suprême secours. Je vous dirai en peu de mots, et mal sans doute, et moins que je ne le pense, que je vous suis de tout mon cœur dévouée, et que je demeure

 

Votre petite, esclave,

 

ANNIE.

 

J'ai écrit cette lettre, toute contrainte, sans jeter mon cœur et ma tristesse vers lui. Est-ce manque de confiance en moi-même, comme toujours, ou en lui, pour la première fois ?

 

Qui préférerait-il ? L'Annie plus silencieuse et plus douce qu'une plume, celle qu'il connaît, celle qu'il a habituée à se taire, à voiler sa pensée sous les mots, ainsi que ses yeux sous ses cils, ou l'Annie inquiète et désemparée qu'il laisse ici, l'Annie sans défense contre une folle imagination, celle qu'il ne connaît pas…

 

Qu'il ne connaît pas…

 

Je songe comme une coupable. Cacher, c'est presque mentir. Je n'ai pas le droit de cacher en moi deux Annies. Mais si la seconde n'était que la moitié de l'autre ? Que cela me fatigue !

 

Lui, on le connaît tout quand on l'a vu une heure. Son âme est régulière comme son visage. Il déteste l'illogique et craint l'incorrect. M'eût-il épousée, si, un soir lointain de nos fiançailles, je lui avais jeté au cou mes bras en lui disant : « Alain, je ne puis supporter cette heure-ci sans vos caresses… »

 

Mon Dieu ! Son absence seule cause tant de déraison. Que de tourments à ne pas lui avouer, à son retour ! Ceci ne sera point, comme il avait trouvé, le « Journal de son voyage » mais celui d'une pauvre créature troublée…

 

– Madame, une dépêche !

 

Avec ses façons de soldat brusque, cette Léonie m'a fait peur. À présent, mes doigts tremblent d'appréhension…

 

Excellent voyage. Embarquons aujourd'hui. Lettre suivra. Souvenirs affectueux.

 

SAMZUN.

 

C'est tout ? Une dépêche n'est pas une lettre, et celle-ci devrait me rassurer de tout point. Mais elle m'arrive dans un tel moment de déséquilibre moral… « Souvenirs affectueux. » Je ne sais pas, j'aurais voulu autre chose. Et puis, je n'aime pas qu'il signe « Samzun ». Est-ce que je signe « Lajarisse » ? Ma pauvre Annie, quelle mauvaise bête t'a piquée aujourd'hui ? Et quelle rage te prend de t'aller comparer à un homme – à un homme comme Alain ?

 

Je vais chez Marthe, pour me fuir.

 

C'est Léon que j'y trouve. Comme tous les jours à cette heure-ci, il est attablé dans son cabinet de travail, que Marthe nomme la « chambre des supplices ». Des bibliothèques à grillages dorés, une belle table Louis XVI sur laquelle cet écrivain modèle n'a jamais laissé choir un pâté, car il travaille soigneusement, la paume sur un sous-main – c'est une geôle très supportable.

 

À mon entrée, il se lève en se tamponnant les tempes.

 

– Quelle chaleur, Annie ! Je ne peux accoucher de rien de bon. Et puis, je ne sais pas, mais c'est un jour mou et triste, malgré le soleil. Un mauvais jour sans moralité.

 

– N'est-ce pas ?

 

Je l'ai interrompu vivement, presque avec gratitude. Il me regarde de ses beaux yeux de bête douce, sans comprendre…

 

– Oui, j'aurai du mal à tirer me soixante lignes, aujourd'hui.

 

– Vous serez grondé, Léon.

 

Il hausse les épaules, habitué et las.

 

– Il marche, votre roman ?

 

En tirant sa barbe pointue, il répond avec une vanité discrète, comme son talent gris.

 

– Pas mal…, comme les autres.

 

– Parlez-moi de votre dénouement.

 

Léon apprécie en moi une auditrice complaisante facilement intéressée, et qui, elle du moins, prend goût, si peu que ce soit, au récit de ces adultères du grand monde, de ces nobles suicides, de ces faillites princières…

 

– Il ne se présente pas très bien, soupire mon pauvre beau-frère. Le mari a repris sa femme, mais elle a tâté de la liberté, et piétine, et flaire le vent. Si elle reste, ça sera plus littéraire ; mais, comme dit Marthe, ça sera plus de vente, si elle refiche le camp…

 

Léon a gardé, du journaliste d'autrefois, quelques vilains mots qui me choquent.

 

– Enfin, résumé-je, elle voudrait s'en aller ?

 

– Dame !…

 

– Eh bien, il faut qu'elle parte…

 

– Pourquoi ?

 

– Puisqu'elle a « tâté de la liberté »…

 

Léon rit mollement, tout en comptant ses pages…

 

– C'est drôle de vous entendre dire ça, à vous… Marthe vous attend au Fritz, ajoute-t-il en reprenant sa plume. Vous ne m'en voudrez pas de vous renvoyer, ma petite ? Je dois livrer ça en octobre, alors…

 

Son geste montre le tas, encore mince, des feuillets noircis.

 

– Travaillez, mon pauvre Léon.

 

* * *

 

– Place Vendôme, Charles !

 

Marthe s'est acoquinée à ces thés de cinq heures du Fritz. Comme je préfère mon petit Afternoon Tea de la rue d'Indy, la salle basse qui fleure le cake et le gingembre, son public de vieilles Anglaises à rangs de perles fausses, mêlé de demi-mondaines en rendez-vous discret…

 

Mais Marthe chérit, au Fritz, la longue galerie blanche qu'elle traverse avec un air myope de chercher quelqu'un, comme si ses menaçants yeux gris n'avaient pas, dès le seuil, compté et jaugé l'assistance, les têtes qu'elle retrouve et qu'elle surveille, les chapeaux qu'elle copiera à la maison, d'une main infaillible…

 

Quelle vilaine humeur est la mienne ! Voici que je pense presque mal de ma belle-sœur, en la compagnie de qui pourtant je me réchauffe et me distrais, depuis le départ d'Alain… La vérité, c'est que je tremble chaque fois qu'il me faut traverser seule cette redoutable galerie du Fritz, sous les regards de ces luncheurs, ardents surtout à dévorer leur prochain.

 

Cette fois encore, je me jette en avant, avec le courage des timides, je longe à grands pas le hall rectangulaire, en songeant, affolée : « Je vais me prendre le pied dans ma robe, ma cheville va tourner… ma fermeture bâille peut-être, j'ai une mèche dans le cou… », si bien que je passe droit devant Marthe sans la voir.

 

Elle me rattrape par la béquille de son ombrelle, et rit si haut que je pense mourir de confusion :

 

– Après qui cours-tu, Annie ? Tu as l'air d'une femme à son premier rendez-vous. Là, assieds-toi, donne ton ombrelle, ôte tes gants… Ouf ! Te voilà sauvée encore une fois ! Pas trop mal pour une suppliciée, cette petite figure-là ; l'épouvante te sied. Qui fuyais-tu ?

 

– Tout le monde.

 

Elle me considère avec un dédain apitoyé et soupire :

 

– J'ai bien peur de ne jamais rien faire de toi. Aimes-tu mon chapeau ?

 

– Oui.

 

J'ai répondu « oui », de confiance.

 

Toute à me remettre, je n'avais pas regardé Marthe. Son chapeau, c'est peut-être un chapeau en effet, cette Charlotte Corday de mousseline tombant en plissés autour de la figure ? En tout cas, c'est réussi. La robe en linon, l'inévitable fichu qui dégage le cou laiteux, complètent un joli travestissement 1793. C'est toujours Marie-Antoinette, mais déjà au Temple. Jamais je n'oserais sortir ainsi déguisée !

 

À l'aise dans son succès, elle darde autour d'elle ses yeux insoutenables que peu d'hommes affrontent ; elle croque allégrement ses rôties, regarde, parle, me rassure et m'étourdit.

 

– Tu viens de la maison ?

 

– Oui.

 

– Mais quoi ?

 

– Tu as vu Léon ?

 

– Oui.

 

– Il travaillait ?

 

– Oui.

 

– Y a pas, faut qu'il livre en octobre, j'ai des factures sérieuses… Des nouvelles d'Alain ?

 

– Un télégramme… il m'annonce une lettre.

 

– Tu sais que nous partons dans cinq jours ?

 

– Comme tu voudras, Marthe.

 

– « Comme tu voudras ! » Dieu, que tu es fatigante, ma pauvre amie ! Regarde vite, voilà Rose-Chou. Son chapeau est raté !

 

Le chapitre des chapeaux tient une place considérable dans l'existence de ma belle-sœur. D'ailleurs, c'est vrai, le chapeau de la Rose-Chou (une belle et fraîche créature, un peu trop épanouie, qui n'a pas, comme dit Claudine, inventé le volant en forme), le chapeau de la Rose-Chou est raté.

 

Marthe frétille de joie.

 

– Et elle veut nous faire croire qu'elle se ruine en Reboux ! La Chessenet, sa meilleure amie, m'a raconté que la Rose-Chou découd tous les fonds de chapeaux chic de sa belle-mère, pour les coller dans les siens.

 

– Tu le crois ?

 

– Il faut d'abord admettre le mal, d'emblée, on a toujours le temps de s'informer, après… Quelle chance ! Voilà Renaud-Claudine, on va les appeler ici. Maugis est avec eux.

 

– Mais, Marthe…

 

– Mais quoi ?

 

– Alain n'aime pas que nous fréquentions trop les Renaud-Claudine…

 

– Je sais bien.

 

– Alors, je ne dois pas…

 

– Puisqu'il n'est pas là, ton mari, laisse donc… c'est moi qui t'invite, ta responsabilité est à couvert.

 

Après tout, puisque c'est Marthe qui m'invite… Ô mon Emploi-du-Temps ! Je saurai me faire pardonner.

 

Claudine nous a vues. À trois pas, elle lance, pour Marthe, un vibrant « Salut, Casque-d'Or ! » qui fait retourner les têtes.

 

Renaud la suite, indulgent à toutes ses folies, et Maugis ferme la marche. Je n'aime pas beaucoup ce Maugis, mais je supporte, parfois amusée, son effronterie d'alcoolique souriant. Je n'en dirai rien à Alain qui professe pour ce gros débraillé coiffé d'un haut-de-forme à bords plats un dégoût d'homme sobre et correct.

 

Marthe s'agite comme une poule blanche.

 

– Claudine, vous prenez du thé ?

 

– Bouac, pas de thé ! Ça me rebute.

 

– Du chocolat ?

 

– Non… je voudrais du vin à douze sous le litre.

 

– Du… quoi ? Demandé-je ébahie.

 

– Chut, Claudine ! Gronde doucement Renaud, qui sourit sous sa moustache blanchissante, tu vas scandaliser madame Samzun.

 

– Pourquoi ? S’étonne Claudine. C'est pas sale, du vin à douze sous le…

 

– Pas ici, ma petite fille, nous irons en boire tous les deux, tous les deux seuls, accoudés sur le zinc du troquet, filou mais cordial, de l'avenue Trudaine. Es-tu contente (il laisse tomber sa voix), mon oiseau chéri ?

 

– Oui, oui ! Oh ! Que j'ai du goût ! Crie l'incorrigible.

 

Elle contemple son mari avec tant de puéril enthousiasme, tant d'admiration enamourée, qu'une étouffante envie de pleurer me suffoque soudain. Si j'avais demandé à Alain du vin à douze sous le litre, il m'aurait donné… la permission de me mettre au lit et de prendre du bromure !

 

Maugis penche vers moi sa moustache oxydée par les alcools cosmopolites :

 

– Vous semblez, Madame, en proie à quelques remords de ce thé tiède, de ces éclairs vomitivement chocolateux… Ce n'est point au Fritz que vous dégoterez le cordial nécessaire. Les liquides, ici, indisposeraient la clientèle du plus infime cantinier de fantabosses… Le claret à soixante centimes préconisé par madame Claudine ne m'excite, lui non plus, qu'à sourire… une jolie verte, v'là ce qu'il vous faudrait.

 

– Une jolie quoi ?

 

– Disons une bleue, si ça vous chante davantage. Un pernod d'enfant. Je préside un syndicat féministe : « Le Droit à l'absinthe ». Ce que les adhérentes rappliquent, c'est rien de le dire.

 

– Je n'ai jamais bu de ça, dis-je avec un peu de dégoût.

 

– Oh ! s'écrie Claudine, il y a tant de choses, sage Annie, auxquelles vous n'avez jamais goûté !…

 

L'intention qu'elle glisse sous cette phrase me rend sotte et embarrassée. Elle rit et regarde Marthe, qui répond à son coup d'œil goguenard :

 

– Nous comptons beaucoup, pour la former, sur « la vie facile et relâchée des villes d'eaux », ainsi que l'on s'exprime dans le dernier roman de Léon.

 

– Dans Un Drame du cœur ? S’empresse Maugis, une œuvre puissante, Madame, et qui restera. Les affres d'un amour maudit mais aristocratique y sont peintes en traits de feu, d'une plume trempée dans le fiel !…

 

Comment, Marthe pouffe ! Ils sont là tous quatre, à railler le malheureux qui, là-bas, lime ses soixante lignes quotidiennes… Je suis gênée, effarouchée, amusée à mon corps défendant ; j'étudie le fond de ma tasse, puis je lève furtivement les yeux sur Claudine, qui, justement, me regardait, et qui murmure à son mari, tout bas, comme pour elle-même :

 

– Cette Annie, quels yeux merveilleux elle a, n'est-ce pas, mon cher grand ? Des fleurs de chicorée sauvage, écloses sur un sable brun…

 

– Oui, complète Renaud…, quand elle lève ses paupières, on dirait qu'elle se déshabille.

 

Tous quatre me dévisagent, avec une expression lointaine… Je souffre à crier, je souffre d'un plaisir affreux, comme si ma robe fût tout d'un coup tombée.

 

La première, Marthe se secoue, change la conversation :

 

– Quand venez-vous là-bas, Renaud-Claudine ?

 

– Où, ma chère ?

 

– À Arriège, ça va sans dire. Maintenant, hélas, tout bon Parisien a dans la peau un arthritique qui sommeille…

 

– Le mien a des insomnies, fait Maugis, doctoral. Je le douche au whisky. Mais vous, dame Marthe, c'est du chichi, vos cures, histoire de suivre la mode.

 

– Pas du tout, insolent que vous êtes ! Je vais à Arriège très sérieusement, et ces vingt-huit jours de traitement me permettent, l'hiver, de manger des truffes, de boire du bourgogne, et de me coucher à trois heures du matin… À propos, c'est bien mardi prochain qu'on pèlerine tous à la soirée Lalcade ? Ça sera plus gai qu'Arriège.

 

– Oui, répond Claudine. Ça sera plein de ducs, avec des princes « entre-mi ». Vous iriez sur les mains, pas, Marthe ?

 

– Je le pourrais, réplique Marthe un peu pincée, mes dessous sont assez soignés pour ça…

 

– Et puis, ronchonne Maugis, dans sa moustache, elle porte des pantalons fermés.

 

J'ai entendu. Nous avons tous entendu !

 

Un petit froid.

 

– Et vous, la pensive ? Questionne Claudine, arriégez-vous ?

 

C'est moi la pensive… Je sursaute… J'étais déjà loin.

 

– Moi, je suivrai Marthe et Léon.

 

– Et moi, je suivrai Renaud, pour qu'il ne suive pas d'autres jupons (c'est pour rire, mon beau !). On va se retrouver là-bas, veine ! Je vous regarderai boire de l'eau qui sent le vieux œuf, et je pourrai connaître, vos grimaces comparées, les respectifs stoïcismes de vos âmes. Vous en ferez une tête à la buvette, vous, vieux bidon de Maugis !

 

Ils rient, et moi je songe, angoissée, à la figure d'Alain, s'il entrait tout à coup, et m'apercevait en si incorrecte compagnie. Car enfin, la présence de Marthe ne sauve pas tout, et l'intimité n'est vraiment pas possible avec cette toquée de Claudine qui traite les gens de « vieux bidon ».

 

* * *

 

– Je n'irai pas chez madame Lalcade, Alain.

 

– Vous irez, Annie.

 

– Je serai si seule, si triste de votre départ…

 

– Si triste… ma modestie ne veut pas discuter. Mais non pas seule. Marthe et Léon vous accompagneront.

 

– Ce sera comme vous voudrez.

 

– Comprenez donc un peu les choses, ma chère enfant, et ne regardez pas comme une corvée tout ce que je vous conseille d'utile. Cette soirée de madame Lalcade comptera comme une… une manifestation d'art et votre absence réjouirait de méchantes gens… Ne négligez pas cette maison aimable, la seule peut-être où les gens du monde frôlent sans risque tout un lot d'artistes intéressants… Si vous saviez un peu plus vous mettre en avant, vous pourriez peut-être vous faire présenter à la comtesse Greffulhe…

 

– Ah ?

 

– Mais je ne compte guère que, surtout sans moi, vous vous fassiez valoir… Enfin !…

 

– Comment faudra-t-il être habillée ?

 

– Votre robe blanche, à ceinture de fronces serrées, me semble indiquée. Une grande simplicité, ce soir-là, Annie. Vous verrez chez madame Lalcade un petit excès de coiffures Gismonda, de robes Laparcerie… Que rien, dans votre parure, n'autorise une confusion… Restez telle que vous voici, réservée, le geste simple ; il ne faut rien ajouter, rien changer. N'est-ce pas un beau compliment que je vous fais ?

 

Un très beau, à coup sûr, et j'en ai senti tout le prix.

 

Il y a presque deux semaines de cela, et j'entends encore toutes les paroles d’Alain, sa voix qui n'hésite jamais.

 

Je mettrai, ce soir, ma robe blanche, j'écouterai chez madame Lalcade la triste et frivole musique de Fauré, que vont mimer des travestis… Je songe à la joie de Marthe qui remplace, presque au pied levé, une jolie marquise enrhumée… En quarante-huit heures, ma belle-sœur a chiffonné des soies changeantes, essayé un « corps » baleiné, consulté des estampes et des coiffeurs, répété un rigaudon…

 

– Que de monde, Léon !

 

– Oui. J'ai reconnu l'équipage des Voronsoff, des Gourkau, des… Ayez l'obligeance, Annie, de me boutonner mon gant…

 

– Qu'ils sont étroits, vos gants !

 

– C'est une erreur, Annie. Ils sont neufs seulement. La gantière me dit toujours : « Monsieur a une main qui fond… »

 

Je ne souris même pas de sa puérilité. Coquet de sa main et de son pied, mon pauvre beau-frère endure mille petits supplices, mais ne cède pas un quart de pointure à ses doigts meurtris…

 

Un tel flot de manteaux clairs déborde, par la porte de la serre-vestiaire, jusque dans le jardin, que la crainte et l'espoir de n'y pouvoir pénétrer m'agitent une minute… D'un coude insinuant, Léon me fraie un lent passage. Évidemment, j'entrerai, mais ma robe périra… Un coin de miroir, de grâce, car il me semble bien que mon lourd catogan se délie… Entre deux somptueux paquets, je mire un morceau de moi-même : mince, brune comme une fille de couleur, c'est Annie, et la douceur, soumise jusqu'à sembler traîtresse, de ses yeux aussi bleus que la flamme du gaz en veilleuse.

 

– Ça va bien, ça va bien. Très en forme, ce soir, l'enfant battue !

 

Le miroir reflète à présent, tout près de la mienne, la silhouette nerveuse de Claudine, le décolletage en pointe aiguë de sa robe jaune qui ondule comme une flamme…

 

Je me retourne pour lui demander, assez sottement :

 

– Je viens de perdre Léon… Vous ne l'avez pas vu ?

 

La diablesse jaune éclate de rire :

 

– Je ne l'ai pas sur moi, ma pure vérité ! Vous y teniez vraiment ?

 

– À quoi ?

 

– À votre beau-frère ?

 

– C'est que… Marthe figure ce soir, et je n'ai que lui.

 

– Il est peut-être mort, dit Claudine avec un sérieux macabre. Ça n'a aucune importance. Je vous chaperonnerai aussi bien. On s'assoira, on regarda les épaules huileuses des vieilles dames, on cognera dessus si elles parlent pendant la musique, et je mangerai toutes les fraises du buffet !

 

L'alléchant programme (ou l'autorité irrésistible de Claudine ?) me décide. Je fais, tête basse, mon premier pas dans l'atelier où peint et reçoit madame Lalcade. Il ruisselle de fleurs…

 

– Elle a invité tous ses modèles, chuchote ma compagne.

 

… Il étincelle de femmes, si serrées que leurs têtes seules virent et penchent, à chaque entrée sensationnelle, comme un champ de lourds pavots sous le vent…

 

– Jamais nous ne nous assoirons là-dedans, Claudine !

 

– Pardi, vous allez voir ça !

 

Le souriant sans-gêne de Claudine ne connaît point l'insuccès. Elle conquiert une demi-chaise, y frétille des reins jusqu'à invasion complète, et m'installe, Dieu sait comment, à côté d'elle.

 

– Là ! Aga le joli rideau de scène à guirlandes ! Oh ! Que j'aime tout ce qu'on ne voit pas derrière ! Aga aussi Valentine Chessenet en rouge, et ses yeux de lapin, en rouge également… Vrai, Marthe a un rôle ? Aga encore, Annie, madame Lalcade qui nous dit bonjour par-dessus cinquante-trois dames. Bonjour, Madame ! Bonjour, Madame ! Oui, oui, nous sommes très bien. Les trois quarts de nos séants ont de quoi reposer leur tête.

 

– On va vous entendre, Claudine !

 

– Qu'on m'entende ! réplique la redoutable petite créature. Je ne dis rien de vilain, mon cœur est pur et je me lave tous les jours. Ainsi ! Bonjour, grosse panse de Maugis ! Il vient pour voir Marthe décolletée jusqu'à l'âme, et peut-être aussi pour la musique… Oh ! Que la Rose-Chou est belle, ce soir ! Je vous défie, Annie, de distinguer à trois pas la fin de sa peau et le commencement de sa robe rose. Et quelle viande saine et abondante ! À quatre sous la livre, il y en a au moins pour cent mille francs ! Non, ne cherchez pas combien ça fait de kilos… Voilà Renaud, là-bas, dans la porte.

 

Sans qu'elle s'en doute, tout de suite, sa voix s'est adoucie.

 

– Je ne vois rien.

 

– Moi non plus, qu'une pointe de moustache, mais je sais que c'est la sienne.

 

Oui, elle sait que c'est lui. Petit animal aimant et fougueux, elle le flaire à travers tant de parfums, tant de chaleurs, tant d'haleines… Ah ! Que leur amour me rend triste, chaque fois !

 

L'électricité meurt brusquement, et l'enragé papotage aussi après ce ah ! De surprise vulgaire qui jaillit de la foule, à la première fusée du Quatorze Juillet… Sur la scène, toujours close, pleuvent déjà les gouttes des harpes, nasillent les mandolines égratignées : « Oh ! Les filles. Venez, les filles… » Et le rideau s'ouvre lentement…

 

– Oh ! Que j'ai du goût, murmure Claudine ravie.

 

Sur la grisaille d'un fond de parc, Aminte, Tircis et Clitandre, et Cydalise, et l'Abbé, et l'Ingénue, et le Roué, gisent et s'alanguissent, comme revenus de Cythère. L'escarpolette balance à peine, sous le poids léger d’une bergère en panier, vers qui tendent les vœux du berger zinzolin. Une belle feuillette l'album de musique et se penche trop pour suivre la molle chanson qu'esquissent les doigts énervés de l'amant… Rêveurs désabusés, musique incrédule et souriante, tout cet enchantement fuit, trop tôt, devant les allègres accords qui annoncent le Rigaudon.

 

– Quel dommage ! Soupire Claudine.

 

Des couples graves, en habits changeants, paradent, pirouettent et saluent. La dernière marquise, tout en argent glacé, au bras d'un marquis bleu céleste, c'est Marthe, éclatante, qu'un murmure admirant salue et que je reconnais à peine.

 

La volonté d'être belle la transfigure. Le roux de ses cheveux brille çà et là, feu mal éteint sous cette cendre de poudre. Les yeux ardents pâlis par le maquillage, la gorge en pommes découverte jusqu'à l'impossible, elle pivote, sérieuse, sur de périlleux talons pointus, plonge en révérences, lève sa petite main fardée et darde sur le public, l'instant d'une pirouette, son plus terrible regard de Ninon anarchiste… Sans beauté réelle, sans grâce profonde, Marthe éclipse toutes les jolies créatures qui dansent à ses côtés.

 

Elle a _voulu_ être la plus belle… Que je veuille une pareille chose, moi… Pauvre Annie ! La musique pompeuse et triste te raille, t'amollit, t'étreint jusqu'aux larmes ; et tu gâtes ton émotion en te retenant de pleurer, en songeant à l'invasion proche et cruelle de la lumière, aux regards avisés de Claudine…

 

* * *

 

Ma très chère Annie,

 

Votre lettre m'arrive bien juste avant l'embarquement, et vous n'accuserez, de la brièveté de celle-ci, que la hâte du départ. J'ai plaisir à vous savoir si brave, si attachée à tout ce qui fait la vie d'une femme simple et de bon monde : votre mari, votre famille, votre joli logis net et bien ordonné.

 

Car il me semble que je puis, que je dois, de loin, vous faire les compliments que je retiens auprès de vous. Ne m'en remerciez pas, Annie, c'est un peu mon œuvre que j'admire : une aimable enfant, façonnée peu à peu et sans grande peine, en jeune femme irréprochable, en ménagère accomplie.

 

Le temps est magnifique ; nous pouvons compter sur une traversée parfaite. Vous pouvez donc espérer que les choses iront normalement, jusqu'à Buenos Ayres. Vous savez que j'ai une belle santé et que le soleil ne me fait pas peur. Ainsi, ne vous énervez pas si les courriers sont rares et irréguliers. Je me contraindrai moi-même à ne point trop attendre vos lettres, qui me seront pourtant bien précieuses.

 

Je vous embrasse, ma très chère Annie, de toute mon affection inébranlable. Je sais que vous ne sourirez pas de ma formule un peu solennelle, le sentiment qui m'attache à vous n'a rien de frivole.

 

Votre

 

Alain SAMZUN.

 

L'index sur une tempe qui bat, j'ai lu sa lettre péniblement. Car me voici en proie, une fois de plus, à cette migraine terrassante, qui, presque périodiquement, me désespère. Les mâchoires contractées, l'œil gauche clos, j'écoute dans ma pauvre cervelle un marteau incessant. À chaque heurt mes paupières tressaillent. Le jour me blesse, l'obscurité m'étouffe.

 

Autrefois, chez grand-mère, je respirais de l'éther jusqu'à l'insensibilité, mais, aux premiers mois de notre mariage, Alain m'a trouvée un jour à demi pâmé sur mon lit, un flacon serré dans ma main, et il m'a interdit de recommencer. Il m'a parlé très sérieusement, très clairement, des dangers de l'éther, de l'horreur qu'il professe pour ces « remèdes d'hystérique », de