L'AUTRE TARTUFFE OU LA MÈRE COUPABLE

 

 

Un mot sur La Mère coupable

Pendant ma longue proscription, quelques amis zélés avaient imprimé cette pièce, uniquement pour prévenir l'abus d'une contrefaçon infidèle, furtive, et prise à la volée pendant les représentations. Mais ces amis eux-mêmes, pour éviter d'être froissés par les agents de la Terreur, s'ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols (car alors tout était péril), se crurent obligés de les défigurer, d'altérer même leur langage, et de mutiler plusieurs scènes.

Honorablement rappelé dans ma patrie après quatre années d'infortune, et la pièce étant désirée par les anciens acteurs du Théâtre français, dont on connaît les grands talents, je la restitue en entier dans son premier état. Cette édition est celle que j'avoue.

Parmi les vues de ces artistes, j'approuve celle de présenter en trois séances consécutives, tout le roman de la famille Almaviva, dont les deux premières époques ne semblent pas, dans leur gaieté légère, offrir de rapport bien sensible avec la profonde et touchante moralité de la dernière; mais elles ont, dans le plan de l'auteur, une connexion intime, propre à verser le plus vif intérêt sur les représentations de La Mère coupable.

J'ai donc pensé, avec les comédiens, que nous pouvions dire au public: Après avoir bien ri, le premier jour, au Barbier de Séville, de la turbulente jeunesse du Comte Almaviva, laquelle est à peu près celle de tous les hommes.

Après avoir, le second jour, gaiement considéré, dans La Folle Journée, les fautes de son âge viril, et qui sont trop souvent les nôtres.

Par le tableau de sa vieillesse, et voyant La Mère coupable, venez vous convaincre avec nous que tout homme qui n'est pas né un épouvantable méchant, finit toujours par être bon quand l'âge des passions s'éloigne, et surtout quand il a goûté le bonheur si doux d'être père! C'est le but moral de la pièce. Elle en renferme plusieurs autres que ces détails feront ressortir.

Et moi, l'auteur, j'ajoute ici: Venez juger La Mère coupable, avec le bon esprit qui l'a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque plaisir à mêler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette femme infortunée; si ses pleurs commandent les vôtres, laissez-les couler doucement. Les larmes qu'on verse au théâtre, sur des maux simulés, qui ne font pas le mal de la réalité cruelle, sont bien douces. On est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon après la compassion!

Auprès de ce tableau touchant, si j'ai mis sous vos yeux le machinateur, l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille, ah! je vous jure que je l'ai vu agir; je n'aurais pas pu l'inventer. Le Tartuffe de Molière était celui de la religion: aussi, de toute la famille d'Orgon, ne trompa-t-il que le chef imbécile! Celui-ci, bien plus dangereux, Tartuffe de la probité, a l'art profond de s'attirer la respectueuse confiance de la famille entière qu'il dépouille. C'est celui-là qu'il fallait démasquer. C'est pour vous garantir des pièges de ces monstres (et il en existe partout), que j'ai traduit sévèrement celui-ci sur la scène française. Pardonnez-le-moi en faveur de sa punition, qui fait la clôture de la pièce. Ce cinquième acte m'a coûté; mais je me serais cru plus méchant que Bégearss, si je l'avais laissé jouir du moindre fruit de ses atrocités, si je ne vous eusse calmés après des alarmes si vives.

Peut-être ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui me consumait la poitrine, et devait être écrit dans la force de l'âge. Il m'a tourmenté bien longtemps! Mes deux comédies espagnoles ne furent faites que pour le préparer. Depuis, en vieillissant, j'hésitais de m'en occuper: je craignais de, manquer de force; et peut-être n'en ai-je plus à l'époque où je l'ai tenté; mais enfin, je l'ai composé dans une intention droite et pure: avec la tête froide d'un homme et le coeur brûlant d'une femme, comme on l'a pensé de Rousseau. J'ai remarqué que cet ensemble, cet hermaphrodisme moral, est moins rare qu'on ne le croit.

Au reste, sans tenir à nul parti, à nulle secte, La Mère coupable est un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles: peines auxquelles malheureusement le divorce, très bon d'ailleurs, ne remédie point. Quoi qu'on fasse, ces plaies secrètes, il les déchire au lieu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du coeur, l'indulgence en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j'ai voulu peindre et graver dans tous les esprits.

Les hommes de lettres qui se sont voués au théâtre, en examinant cette pièce, pourront y démêler une intrigue de comédie, fondue dans le pathétique d'un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques juges prévenus, ne leur paraissait pas de force à comporter ces deux éléments réunis. L'intrigue, disaient-ils, est le propre des sujets gais, c'est le nerf de la comédie; on adapte le pathétique à la marche simple du drame pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes hasardés s'évanouissent à l'application, comme on peut s'en convaincre en s'exerçant dans les deux genres. L'exécution, plus ou moins bonne, assigne à chacun son mérite; et le mélange heureux de ces deux moyens dramatiques, employés avec art, peut produire un très grand effet. Voici comment je l'ai tenté.

Sur des événements antécédents connus (et c'est un fort grand avantage), j'ai fait en sorte qu'un drame intéressant existât aujourd'hui entre le Comte Almaviva, la Comtesse et les deux enfants. Si j'avais reporté la pièce à l'âge inconsistant où les fautes se sont commises, voici ce qui fût arrivé.

D'abord le drame eût dû s'appeler, non La Mère coupable, mais L'Epouse infidèle, ou Les Epoux coupables. Ce n'était déjà plus le même genre d'intérêt; il eût fallu y faire entrer des intrigues d'amour, des jalousies, du désordre, que sais-je? de tout autres événements: et la moralité que je voulais faire sortir d'un manquement si grave aux devoirs de l'épouse honnête, cette moralité, perdue, enveloppée dans les fougues de l'âge, n'aurait pas été aperçue.

Mais c'est vingt ans après que les fautes sont consommées, quand les passions sont usées, que leurs objets n'existent plus, que les conséquences d'un désordre presque oublié viennent peser sur l'établissement et sur le sort de deux enfants malheureux qui les ont toutes ignorées, et qui n'en sont pas moins les victimes. C'est de ces circonstances graves que la moralité tire toute sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées qui, lisant peu dans l'avenir, sont beaucoup plus près du danger de se voir égarées, que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame.

Puis, opposant au scélérat notre pénétrant Figaro, vieux serviteur très attaché, le seul être que le fripon n'a pu tromper dans la maison, l'intrigue qui se noue entre eux s'établit sous cet autre aspect.

Le scélérat inquiet se dit: "En vain j'ai le secret de tout le monde ici, en vain je me vois près de le tourner à mon profit; si je ne parviens pas à faire chasser ce valet, il pourra m'arriver malheur."

D'autre côté, j'entends le Figaro se dire: "Si je ne réussis à dépister ce monstre, à lui faire tomber le masque, la fortune, l'honneur, le bonheur de cette maison, tout est perdu." La Suzanne, jetée entre ces deux lutteurs, n'est ici qu'un souple instrument, dont chacun entend se servir pour hâter la chute de l'autre.

Ainsi, la comédie d'intrigue, soutenant la curiosité, marche tout au travers du drame, dont elle renforce l'action, sans en diviser l'intérêt, qui se porte tout entier sur la mère. Les deux enfants, aux yeux du spectateur, ne courent aucun danger réel. On voit bien qu'ils s'épouseront si le scélérat est chassé, car ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage, c'est qu'ils ne sont parents à nul degré, qu'ils sont étrangers l'un à l'autre: ce que savent fort bien, dans le secret du coeur, le Comte, la Comtesse, le scélérat, Suzanne et Figaro, tous instruits des événements; sans compter le public qui assiste à la pièce, et à qui nous n'avons rien caché.

Tout l'art de l'hypocrite, en déchirant le coeur du père et de la mère, consiste à effrayer les jeunes gens, à les arracher l'un à l'autre, en leur faisant croire à chacun qu'ils sont enfants du même père; c'est là le fond de son intrigue. Ainsi marche le double plan, que l'on peut appeler complexe.

Une telle action dramatique peut s'appliquer à tous les temps, à tous les lieux où les grands traits de la nature, et tous ceux qui caractérisent le coeur de l'homme et ses secrets ne seront pas trop méconnus.

Diderot, comparant les ouvrages de Richardson avec tous ces romans que nous nommons l'histoire, s'écrie, dans son enthousiasme pour cet auteur juste et profond: "Peintre du coeur humain! c'est toi seul qui ne mens jamais!" Quel mot sublime! Et moi aussi j'essaye encore d'être peintre du coeur humain: mais ma palette est desséchée par l'âge et les contradictions. La Mère coupable a dû s'en ressentir!

Que si ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon plan, le principe que j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse. Un tel essai peut inspirer le dessein d'en offrir de plus fortement concertés. Qu'un homme de feu l'entreprenne, y mêlant, d'un crayon hardi, l'intrigue avec le pathétique, qu'il broie et fonde savamment les vives couleurs de chacun, qu'il nous peigne à grands traits l'homme vivant en société, son état, ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la vérité frappante que l'exagération même, qui fait briller les autres genres, ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlement: touchés, intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le drame est un genre décoloré, né de l'impuissance de produire une tragédie ou une comédie. L'art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas.

O mes concitoyens! vous à qui j'offre cet essai; s'il vous paraît faible ou manqué, critiquez-le, mais sans m'injurier. Lorsque je fis mes autres pièces, on m'outragea longtemps, pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune Figaro, que vous avez aimé depuis. J'étais jeune aussi, j'en riais. En vieillissant, l'esprit s'attriste, le caractère se rembrunit. J'ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à ma personne, à l'occasion de mes ouvrages: on n'est pas maître de cela.

Critiquez la pièce: fort bien. Si l'auteur est trop vieux pour en tirer du fruit, votre leçon peut profiter à d'autres. L'injure ne profite à personne, et même elle n'est pas de bon goût. On peut offrir cette remarque à une nation renommée par son ancienne politesse, qui la faisait servir de modèle en ce point, comme elle est encore aujourd'hui celui de la haute vaillance.

 

Personnages

Le Comte Almaviva, grand seigneur espagnol, d'une fierté noble, et sans orgueil.

La Comtesse Almaviva, très malheureuse, et d'une angélique piété.

Le Chevalier Léon, leur fils, jeune homme épris de la liberté, comme toutes les âmes ardentes et neuves.

Florestine, pupille et filleule du Comte Almaviva, jeune personne d'une grande sensibilité.

M. Bégearss, Irlandais, major d'infanterie espagnole, ancien secrétaire des ambassades du Comte; homme très profond, et grand machinateur d'intrigues, fomentant le trouble avec art.

Figaro, valet de chambre, chirurgien et homme de confiance du Comte; homme formé par l'expérience du monde et des événements.

Suzanne, première camariste de la Comtesse, épouse de Figaro; excellente femme, attachée à sa maîtresse, et revenue des illusions du jeune âge.

M. Fal, notaire du Comte, homme exact et très honnête.

Guillaume, valet allemand de M. Bégearss, homme trop simple pour un tel maître.

La scène est à Paris, dans l'hôtel occupé par la famille du Comte, et se passe à la fin de 1790.

L'autre Tartuffe ou La Mère coupable

 

Acte Premier

Le théâtre représente un salon fort orné.

 Scène I

Suzanne, seule, tenant des fleurs obscures dont elle fait un bouquet.

 

Que madame s'éveille et sonne; mon triste ouvrage est achevé. (Elle s'assied avec abandon.) A peine il est neuf heures, et je me sens déjà d'une fatigue... Son dernier ordre, en la couchant, m'a gâté ma nuit tout entière... Demain, Suzanne, au point du jour, fais apporter beaucoup de fleurs, et garnis-en mes cabinets. - Au portier: Que, de la journée, il n'entre personne pour moi. - Tu me formeras un bouquet de fleurs noires et rouge foncé, un seul oeillet blanc au milieu... Le voilà. - Pauvre maîtresse! Elle pleurait!... Pour qui ce mélange d'apprêts?... Eeeh! si nous étions en Espagne, ce serait aujourd'hui la fête de son fils Léon... (avec mystère) et d'un autre homme qui n'est plus! (Elle regarde les fleurs.) Les couleurs du sang et du deuil! (Elle soupire.) Ce coeur blessé ne guérira jamais! - Attachons-le d'un crêpe noir, puisque c'est là sa triste fantaisie. (Elle attache le bouquet.)

 

Scène II

Suzanne, Figaro, regardant avec mystère.

(Cette scène doit marcher chaudement.)

Suzanne

Entre donc, Figaro! Tu prends l'air d'un amant en bonne fortune chez ta femme!

Figaro

Peut-on vous parler librement?

Suzanne

Oui, si la porte reste ouverte.

Figaro

Et pourquoi cette précaution?

Suzanne

C'est que l'homme dont il s'agit peut entrer d'un moment à l'autre.

Figaro, appuyant.

Honoré Tartuffe Bégearss?

Suzanne

Et c'est un rendez-vous donné. - Ne t'accoutume donc pas à charger son nom d'épithètes; cela peut se redire et nuire à tes projets.

Figaro

Il s'appelle Honoré!

Suzanne

Mais non pas Tartuffe.

Figaro

Morbleu!

Suzanne

Tu as le ton bien soucieux!

Figaro

Furieux. (Elle se lève.) Est-ce là notre convention? M'aidez-vous franchement, Suzanne, à prévenir un grand désordre? Serais-tu dupe encore de ce très méchant homme?

Suzanne

Non; mais je crois qu'il se méfie de moi: il ne me dit plus rien. J'ai peur, en vérité, qu'il ne nous croie raccommodés.

Figaro

Feignons toujours d'être brouillés.

Suzanne

Mais qu'as-tu donc appris qui te donne une telle humeur?

Figaro

Recordons-nous d'abord sur les principes. Depuis que nous sommes à Paris, et que M. Almaviva... (Il faut bien lui donner son nom, puisqu'il ne souffre plus qu'on l'appelle Monseigneur...).

Suzanne, avec humeur.

C'est beau! et madame sort sans livrée! Nous avons l'air de tout le monde!

Figaro

Depuis, dis-je, qu'il a perdu, pour une querelle de jeu, son libertin de fils aîné, tu sais comment tout a changé pour nous! comme l'humeur du Comte est devenue sombre et terrible!

Suzanne

Tu n'es pas mal bourru non plus!

Figaro

Comme son autre fils paraît lui devenir odieux!

Suzanne

Que trop!

Figaro

Comme madame est malheureuse!

Suzanne

C'est un grand crime qu'il commet!

Figaro

Comme il redouble de tendresse pour sa pupille Florestine! comme il fait surtout des efforts pour dénaturer sa fortune!

Suzanne

Sais-tu, mon pauvre Figaro! que tu commences à radoter? Si je sais tout cela, qu'est-il besoin de me le dire?

Figaro

Encore faut-il bien s'expliquer pour s'assurer que l'on s'entend! N'est-il pas avéré pour nous que cet astucieux Irlandais, le fléau de cette famille, après avoir chiffré, comme secrétaire, quelques ambassades auprès du Comte, s'est emparé de leurs secrets à tous? Que ce profond machinateur a su les entraîner de l'indolente Espagne en ce pays, remué de fond en comble, espérant y mieux profiter de la désunion où ils vivent pour séparer le mari de la femme, épouser la pupille, et envahir les biens d'une maison qui se délabre?

Suzanne

Enfin, moi! que puis-je à cela?

Figaro

Ne jamais le perdre de vue; me mettre au cours de ses démarches.

Suzanne

Mais je te rends tout ce qu'il dit.

Figaro

Oh! ce qu'il dit... n'est que ce qu'il veut dire! Mais saisir, en parlant, les mots qui lui échappent, le moindre geste, un mouvement; c'est là qu'est le secret de l'âme! Il se trame ici quelque horreur. Il faut qu'il s'en croie assuré; car je lui trouve un air... plus faux, plus perfide et plus fat; cet air des sots de ce pays, triomphant avant le succès. Ne peux-tu être aussi perfide que lui? l'amadouer, le bercer d'espoir? quoi qu'il demande, ne pas le refuser?

Suzanne

C'est beaucoup!

Figaro

Tout est bien, et tout marche au but, si j'en suis promptement instruit.

Suzanne

... Et si j'en instruis ma maîtresse?

Figaro

Il n'est pas temps encore: ils sont tous subjugués par lui. On ne te croirait pas: tu nous perdrais sans les sauver. Suis-le partout, comme son ombre... et moi, je l'épie au-dehors...

Suzanne

Mon ami, je t'ai dit qu'il se défie de moi; et s'il nous surprenait ensemble... Le voilà qui descend... Ferme! ayons ait de quereller bien fort. (Elle pose le bouquet sur la table.)

Figaro, élevant la voix.

Moi, je ne le veux pas! Que je t'y prenne une autre fois!...

Suzanne, élevant la voix.

Certes! oui, je te crains beaucoup!

Figaro, feignant de lui donner un soufflet.

Ah! tu me crains!... Tiens, insolente!

Suzanne, feignant de l'avoir reçu.

Des coups à moi... chez ma maîtresse!

Scène III

Le Major Bégearss, Figaro, Suzanne.

Bégearss en uniforme, un crêpe noir au bras.

Eh! mais quel bruit! Depuis une heure j'entends disputer de chez moi...

Figaro, à part.

Depuis une heure!

Bégearss

Je sors, je trouve une femme éplorée...

Suzanne, feignant de pleurer.

Le malheureux lève la main sur moi!

Bégearss

Ah! l'horreur, monsieur Figaro! Un galant homme a-t-il jamais frappé une personne de l'autre sexe?

Figaro, brusquement.

Eh morbleu! monsieur, laissez-nous! Je ne suis point un galant homme; et cette femme n'est point une personne de l'autre sexe: elle est ma femme, une insolente qui se mêle dans des intrigues, et qui croit pouvoir me braver, parce qu'elle a ici des gens qui la soutiennent. Ah! j'entends la morigéner...

Bégearss

Est-on brutal à cet excès?

Figaro

Monsieur, si je prends un arbitre de mes procédés envers elle, ce sera moins vous que tout autre; et vous savez trop bien pourquoi!

Bégearss

Vous me manquez, monsieur; je vais m'en plaindre à votre maître.

Figaro, raillant.

Vous manquer! moi? c'est impossible. (Il sort.)

Scène IV

Bégearss, Suzanne.

Bégearss

Mon enfant, je n'en reviens point. Quel est donc le sujet de son emportement?

Suzanne

Il m'est venu chercher querelle; il m'a dit cent horreurs de vous. Il me défendait de vous voir, de jamais oser vous parler. J'ai pris votre parti; la dispute s'est échauffée; elle a fini par un soufflet... Voilà le premier de sa vie; mais moi, je veux me séparer. Vous l'avez vu...

Bégearss

Laissons cela. - Quelque léger nuage altérait ma confiance en toi; mais ce débat l'a dissipé.

Suzanne

Sont-ce là vos consolations?

Bégearss

Va, c'est moi qui t'en vengerai! il est bien temps que je m'acquitte envers toi, ma pauvre Suzanne! Pour commencer, apprends un grand secret... Mais sommes-nous bien sûrs que la porte est fermée? (Suzanne y va voir. - Il dit à part) Ah! si je puis avoir seulement trois minutes l'écrin au double fond que j'ai fait faire à la Comtesse, où sont ces importantes lettres...

Suzanne, revient.

Eh bien! ce grand secret?

Bégearss

Sers ton ami; ton sort devient superbe. - J'épouse Florestine; c'est un point arrêté; son père le veut absolument.

Suzanne

Qui, son père?

Bégearss, en riant.

Eh, d'où sors-tu donc? Règle certaine, mon enfant: lorsque telle orpheline arrive chez quelqu'un comme pupille ou bien comme filleule, elle est toujours la fille du mari. (D'un ton sérieux.) Bref, je puis l'épouser... si tu me la rends favorable.

Suzanne

Oh! mais Léon en est très amoureux.

Bégearss

Leur fils? (Froidement.) Je l'en détacherai.

Suzanne, étonnée.

Ha!... Elle aussi, elle est fort éprise!

Bégearss

De lui?

Suzanne

Oui.

Bégearss, froidement.

Je l'en guérirai.

Suzanne, plus surprise.

Ha! ha!... Madame, qui le sait, donne les mains à leur union.

Bégearss, froidement.

Nous la ferons changer d'avis.

Suzanne, stupéfaite.

Aussi?... Mais Figaro, si je vois bien, est le confident du jeune homme.

Bégearss

C'est le moindre de mes soucis. Ne serais-tu pas aise d'en être délivrée?

Suzanne

S'il ne lui arrive aucun mal...

Bégearss

Fi donc! la seule idée flétrit l'austère probité. Mieux instruits sur leurs intérêts, ce sont eux-mêmes qui changeront d'avis.

Suzanne, incrédule.

Si vous faites cela, monsieur...

Bégearss, appuyant.

Je le ferai. - Tu sens que l'amour n'est pour rien dans un pareil arrangement. (L'air caressant.) Je n'ai jamais vraiment aimé que toi.

Suzanne, incrédule.

Ah? si madame avait voulu...

Bégearss

Je l'aurais consolée sans doute; mais elle a dédaigné mes voeux!... Suivant le plan que le Comte a formé, la Comtesse va au couvent.

Suzanne, vivement.

Je ne me prête à rien contre elle.

Bégearss

Que diable! il la sert dans ses goûts! je t'entends toujours dire: Ah! C'est un ange sur la terre!

Suzanne, en colère.

Eh bien! faut-il la tourmenter?

Bégearss, riant.

Non; mais du moins la rapprocher de ce ciel, la patrie des anges, dont elle est un moment tombée!... Et puisque, dans ces nouvelles et merveilleuses lois, le divorce s'est établi...

Suzanne, vivement.

Le Comte veut s'en séparer?

Bégearss

S'il peut.

Suzanne, en colère.

Ah! les scélérats d'hommes! quand on les étranglerait tous!...

Bégearss, riant.

J'aime à croire que tu m'en exceptes?

Suzanne

Ma foi!... pas trop.

Bégearss, riant.

J'adore ta franche colère: elle met à jour ton bon coeur! Quant à l'amoureux chevalier, il le destine à voyager... longtemps. - Le Figaro, homme expérimenté,. sera son discret conducteur. (Il lui prend la main.) Et voici ce qui nous concerne. Le Comte, Florestine et moi, habiterons le même hôtel; et la chère Suzanne à nous, chargée de toute la confiance, sera notre surintendant, commandera la domesticité, aura la grande main sur tout. Plus de mari, plus de soufflets, plus de brutal contradicteur; des jours filés d'or et de soie, et la vie la plus fortunée!...

Suzanne

A vos cajoleries, je vois que vous voulez que je vous serve auprès de Florestine?

Bégearss, caressant.

A dire vrai, j'ai compté sur tes soins. Tu fus toujours une excellente femme! J'ai tout le reste dans ma main; ce point seul est entre les tiennes. (Vivement.) Par exemple, aujourd'hui tu peux nous rendre un signalé... (Suzanne l'examine. Bégearss se reprend.) Je dis un signalé, par l'importance qu'il y met. (Froidement.) Car, ma foi! c'est bien peu de chose! Le Comte aurait la fantaisie... de donner à sa fille, en signant le contrat, une parure absolument semblable aux diamants de la Comtesse. Il ne voudrait pas qu'on le sût.

Suzanne, surprise.

Ha! ha!

Bégearss

Ce n'est pas trop mal vu! De beaux diamants terminent bien des choses! Peut-être il va te demander d'apporter l'écrin de sa femme, pour en confronter les dessins avec ceux de son joaillier.

Suzanne

Pourquoi comme ceux de madame? C'est une idée assez bizarre!

Bégearss

Il prétend qu'ils soient aussi beaux... Tu sens, pour moi, combien c'était égal! Tiens, vois-tu? le voici qui vient.

Scène V

Le Comte, Suzanne, Bégearss.

Le Comte

Monsieur Bégearss; je vous cherchais.

Bégearss

Avant d'entrer chez vous, monsieur, je venais prévenir Suzanne que vous avez dessein de lui demander cet écrin...

Suzanne

Au moins, Monseigneur, vous sentez...

Le Comte

Eh! laisse là ton Monseigneur! N'ai-je pas ordonné, en passant dans ce pays-ci?...

Suzanne

Je trouve, Monseigneur, que cela nous amoindrit.

Le Comte

C'est que tu t'entends mieux en vanité qu'en vraie fierté. Quand on veut vivre dans un pays, il n'en faut point heurter les préjugés.

Suzanne

Eh bien! monsieur, du moins vous me donnez votre parole...

Le Comte, fièrement.

Depuis quand suis-je méconnu?

Suzanne

Je vais donc vous l'aller chercher. (A part.) Dame! Figaro m'a dit de ne rien refuser!...

 

Scène VI

Le Comte, Bégearss.

Le Comte

J'ai tranché sur le point qui paraissait l'inquiéter.

Bégearss

Il en est un, monsieur, qui m'inquiète beaucoup plus; je vous trouve un air accablé...

Le Comte

Te le dirai-je, ami! la perte de mon fils me semblait le plus grand malheur: un chagrin plus poignant fait saigner ma blessure, et rend ma vie insupportable.

Bégearss

Si vous ne m'aviez pas interdit de vous contrarier là-dessus, je vous dirais que votre second fils...

Le Comte, vivement.

Mon second fils! je n'en ai point!

Bégearss

Calmez-vous, monsieur;. raisonnons. La perte d'un enfant chéri peut vous rendre injuste envers l'autre, envers votre épouse, envers vous. Est-ce donc sur des conjectures qu'il faut juger de pareils faits?

Le Comte

Des conjectures? Ah! j'en suis trop certain! Mon grand chagrin est de manquer de preuves. Tant que mon pauvre fils vécut, j'y mettais fort eu d'importance. Héritier de mon nom, de mes places, de ma fortune... que me faisait cet autre individu? Mon froid dédain, un nom de terre, une croix de Malte, une pension m'auraient vengé de sa mère et de lui! Mais conçois-tu mon désespoir, en perdant un fils adoré, de voir un étranger succéder à ce rang, à ces titres; et, pour irriter ma douleur, venir tous les jours me donner le nom odieux de son père?

Bégearss

Monsieur, je crains de vous aigrir, en cherchant à vous apaiser; mais la vertu de votre épouse...

Le Comte, avec colère.

Ah! ce n'est qu'un crime de plus. Couvrir d'une vie exemplaire un affront tel que celui-là! Commander vingt ans, par ses moeurs, et la piété la plus sévère, l'estime et le respect du monde, et verser sur moi seul, par cette conduite affectée, tous les torts qu'entraîne après soi ma prétendue bizarrerie!... Ma haine pour eux s'en augmente.

Bégearss

Que vouliez-vous donc qu'elle fît, même en la supposant coupable? Est-il au monde quelque faute qu'un repentir de vingt années ne doive effacer à la fin? Fûtes-vous sans reproche vous-même? Et cette jeune Florestine, que vous nommez votre pupille, et qui vous touche de plus près...

Le Comte

Qu'elle assure donc ma vengeance! Je dénaturerai mes biens, et les lui ferai tous passer. Déjà trois millions d'or, arrivés de la Vera-Cruz, vont lui servir de dot; et c'est à toi que je les donne. Aide-moi seulement à jeter sur ce don un voile impénétrable. En acceptant mon portefeuille et te présentant comme époux, suppose un héritage, un legs de quelque parent éloigné.

Bégearss montrant le crêpe de son bras.

Voyez que, pour vous obéir, je me suis déjà mis en deuil.

Le Comte

Quand j'aurai l'agrément du Roi pour l'échange entamé de toutes mes terres d'Espagne contre des biens dans ce pays je trouverai moyen de vous en assurer la possession à tous deux.

Bégearss, vivement.

Et moi, je n'en veux point. Croyez-vous que, sur des soupçons... peut-être encore très peu fondés, j'irai me rendre le complice de la spoliation entière de l'héritier de votre nom, d'un jeune homme plein de mérite? car il faut avouer qu'il en a...

Le Comte, impatienté.

Plus que mon fils, voulez-vous dire? Chacun le pense comme vous; cela m'irrite contre lui!...

Bégearss

Si votre pupille m'accepte, et si, sur vos grands biens, vous prélevez pour la doter ces trois millions d'or du Mexique, je ne supporte point l'idée d'en devenir propriétaire, et ne les recevrai qu'autant que le contrat en contiendra la donation que mon amour sera censé lui faire.

Le Comte le serre dans ses bras.

Loyal et franc ami! Quel époux je donne à ma fille!

 

Scène VII

Suzanne, Le Comte, Bégearss.

Suzanne

Monsieur, voilà le coffre aux diamants. Ne le gardez pas trop longtemps, que je puisse le remettre en place avant qu'il soit jour chez madame.

Le Comte

Suzanne, en t'en allant, défends qu'on entre, à moins que je ne sonne.

Suzanne, à part.

Avertissons Figaro de ceci. (Elle sort.)

 

Scène VIII

Le Comte, Bégearss.

Bégearss

Quel est votre projet sur l'examen de cet écrin?

Le Comte tire de sa poche un bracelet entouré de brillants.

Je ne veux plus te déguiser tous les détails de mon affront; écoute. Un certain Léon d'Astorga, qui fut jadis mon page, et que l'on nommait Chérubin...

Bégearss

Je l'ai connu; nous servions dans le régiment dont je vous dois d'être major. Mais il y a vingt ans qu'il n'est plus.

Le Comte

C'est ce qui fonde mon soupçon. Il eut l'audace de l'aimer. Je la crus éprise de lui, je l'éloignai d'Andalousie, par un emploi dans ma légion. Un an après la naissance du fils... qu'un combat détesté m'enlève (il met la main à ses yeux), lorsque je m'embarquai vice-roi du Mexique, au lieu de rester à Madrid, ou dans mon palais à Séville, ou d'habiter Aguas Frescas, qui est un superbe séjour, quelle retraite, ami, crois-tu que ma femme choisit? Le vilain château d'Astorga, chef-lieu d'une méchante terre que j'avais achetée des parents de ce page. C'est là qu'elle a voulu passer les trois années de mon absence: qu'elle y a mis au monde... (après neuf ou dix mois, que sais-je?) ce misérable enfant, qui porte les traits d'un perfide! jadis, lorsqu'on m'avait peint pour le bracelet de la Comtesse, le peintre, ayant trouvé ce page fort joli, désira d'en faire une étude; c'est un des beaux tableaux de mon cabinet.

Bégearss

Oui... (il baisse les yeux) à telles enseignes que votre épouse...

Le Comte, vivement.

Ne veut jamais le regarder? Eh bien! sur ce portrait j'ai fait faire celui-ci, dans ce bracelet, pareil en tout au sien, fait par le même joaillier qui monta tous ses diamants; je vais le substituer à la place du mien. Si elle en garde le silence, vous sentez que ma preuve est faite. Sous quelque forme qu'elle en parle une explication sévère éclaircit ma honte à l'instant.

Bégearss

Si vous demandez mon avis, monsieur, je blâme un tel projet.

Le Comte

Pourquoi?

Bégearss

L'honneur répugne à de pareils moyens. Si quelque hasard, heureux ou malheureux, vous eût présenté certains faits, je vous excuserais de les approfondir. Mais tendre un piège! des surprises! Eh! quel homme, un peu délicat, voudrait prendre un tel avantage sur son plus mortel ennemi?

Le Comte

Il est trop tard pour reculer: le bracelet est fait, le portrait du page est dedans...

Bégearss prend l'écrin.

Monsieur, au nom du véritable honneur...

Le Comte a enlevé le bracelet de l'écrin.

Ah! mon cher portrait, je te tiens! j'aurai du moins la joie d'en orner le bras de ma fille, cent fois plus digne de le porter! (Il y substitue l'autre.)

Bégearss feint de s'y opposer. Ils tirent chacun l'écrin de leur coté; Bégearss fait ouvrir adroitement le double fond, et dit avec colère:

Ah! voilà la boîte brisée!

Le Comte regarde.

Non; ce n'est qu'un secret que le débat a fait ouvrir. Ce double fond renferme des papiers!

Bégearss, s'y opposant.

Je me flatte, monsieur, que vous n'abuserez point...

Le Comte, impatient.

"Si quelque heureux hasard vous eût présenté certains faits, me disais-tu dans le moment, je vous excuserais de les approfondir..." Le hasard me les offre, et je vais suivre ton conseil. (Il arrache les papiers.)

Bégearss, avec chaleur.

Pour l'espoir de ma vie entière, je ne voudrais pas devenir complice d'un tel attentat! Remettez ces papiers, monsieur, ou souffrez que je me retire. (Il s'éloigne. - Le Comte tient des papiers et lit. - Bégearss le regarde en dessous, et s'applaudit secrètement.)

Le Comte, avec fureur.

Je n'en veux pas apprendre davantage; renferme tous les autres; et moi, je garde celui-ci.

Bégearss

Non; quel qu'il soit, vous avez trop d'honneur pour commettre une...

Le Comte, fièrement.

Une?... Achevez! tranchez le mot; je puis l'entendre.

Bégearss, se courbant.

Pardon, monsieur, mon bienfaiteur! et n'imputez qu'à ma douleur l'indécence de mon reproche.

Le Comte

Loin de t'en savoir mauvais gré, je t'en estime davantage. (Il rejette sur un fauteuil.) Ah! perfide Rosine! car, malgré mes légèretés, elle est la seule pour qui j'aie éprouvé... J'ai subjugué les autres femmes! Ah! je sens à ma rage combien cette indigne passion... Je me déteste de l'aimer!

Bègearss

Au nom de Dieu, monsieur, remettez ce fatal papier!

Scène IX

Figaro, Le Comte, Bégearss.

Le Comte se lève.

Homme importun, que voulez-vous?

Figaro

J'entre, parce qu'on a sonné.

Le Comte, en colère.

J'ai sonné? Valet curieux!...

Figaro

Interrogez le joaillier, qui l'a entendu comme moi.

Le Comte

Mon joaillier? que me veut-il?

Figaro

Il dit qu'il a un rendez-vous pour un bracelet qu'il a fait. (Bégearss, s'apercevant qu'il cherche à voir l'écrin qui est sur la table fait ce qu'il peut pour le masquer.)

Le Comte

Ah!... Qu'il revienne un autre jour.

Figaro, avec malice.

Mais pendant que monsieur a l'écrin de madame ouvert, il serait peut-être à propos...

Le Comte, en colère.

Monsieur l'inquisiteur, partez; et s'il vous échappe un seul mot...

Figaro

Un seul mot? J'aurais trop à dire; je ne veux rien faire à demi. (Il examine l'écrin, le papier que tient le Comte, lance un fier coup d'oeil à Bégearss, et sort.)

 

Scène X

Le Comte, Bégearss.

Le Comte

Refermons ce perfide écrin. J'ai la preuve que je cherchais. Je la tiens, j'en suis désolé: pourquoi l'ai-je trouvée? Ah! Dieu! lisez, lisez, monsieur Bégearss.

Bégearss, repoussant le papier.

Entrer dans de pareils secrets! Dieu préserve qu'on m'en accuse!

Le Comte

Quelle est donc la sèche amitié qui repousse mes confidences? Je vois qu'on n'est compatissant que pour les maux qu'on éprouva soi-même.

Bégearss

Quoi! pour refuser ce papier!... (Vivement.) Serrez-le donc, voici Suzanne. (Il referme vite le secret de l'écrin. - Le Comte met la lettre dans sa veste, sur sa poitrine.)

 

Scène XI

Suzanne, Le Comte, Bégearss. (Le Comte est accablé.)

Suzanne accourt.

L'écrin, l'écrin! Madame sonne.

Bégearss le lui donne.

Suzanne, vous voyez que tout y est en bon état.

Suzanne

Qu'a donc monsieur? il est troublé!

Bégearss

Ce n'est rien qu'un peu de colère contre votre indiscret mari qui est entré malgré ses ordres.

Suzanne, finement.

Je l'avais dit pourtant de manière à être entendue. (Elle sort.)

 

Scène XII

Léon, Le Comte, Bégearss.

Le Comte veut sortir, il voit entrer Léon.

Voici l'autre!

Léon, timidement, veut embrasser le Comte.

Mon père, agréez mon respect. Avez-vous bien passé la nuit?

Le Comte, sèchement le repousse.

Où fûtes-vous, monsieur, hier au soir?

Léon

Mon père, on me mena dans une assemblée estimable...

Le Comte

Où vous fîtes une lecture?

Léon

On m'invita d'y lire un essai que j'ai fait sur l'abus des voeux monastiques et le droit de s'en relever.

Le Comte, amèrement.

Les voeux des chevaliers en sont?

Bégearss

Qui fut, dit-on, très applaudi?

Léon

Monsieur, on a montré quelque indulgence pour mon âge.

Le Comte

Donc, au lieu de vous préparer à partir pour vos caravanes, à bien mériter de votre ordre, vous vous faites des ennemis? vous allez composant, écrivant sur le ton du jour!... Bientôt on ne distinguera plus un gentilhomme savant!

Léon, timidement.

Mon père, on en distinguera mieux un ignorant d'un homme instruit, et l'homme libre de l'esclave.

Le Comte

Discours d'enthousiaste! On voit où vous en voulez venir. (Il veut sortir.)

Léon

Mon père!...

Le Comte, dédaigneux.

Laissez à l'artisan des villes ces locutions triviales. Les gens de notre état ont un langage plus élevé. Qui est-ce qui dit mon père, à la Cour, monsieur? Appelez-moi monsieur! Vous sentez l'homme du commun! Son père!... (Il sort; Léon le suit en regardant Bégearss qui lui fait un geste de compassion.) Allons, monsieur Bégearss, allons!

Acte deuxième

 

Le théâtre représente la bibliothèque du Comte.

Scène I

Le Comte.

Puisqu'enfin je suis seul, lisons cet étonnant écrit, qu'un hasard presque inconcevable a fait tomber entre mes mains (Il tire de son sein la lettre de l'écrin, et la lit en pesant sur tous les mots.) "Malheureux insensé! notre sort est rempli. La surprise nocturne que vous avez osé me faire, dans un château où vous fûtes élevé, dont vous connaissiez les détours; la violence 'qui s'en est suivie, enfin votre crime, - le mien... (il s'arrête) le mien reçoit sa juste punition. Aujourd'hui, jour de saint Léon, patron de ce lieu et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir. Grâce à de tristes précautions, l'honneur est sauf; mais la vertu n'est plus. - Condamnée désormais à des larmes intarissables, je sens qu'elles n'effaceront point un crime... dont l'effet reste subsistant. Ne me voyez jamais; c'est l'ordre irrévocable de la misérable Rosine... qui n'ose plus signer un autre nom." (Il porte ses mains avec la lettre à son front et se promène.)... Qui n'ose plus signer un autre nom!... Ah! Rosine! où est le temps?... Mais tu t'es avilie!... (Il s'agite.) Ce n'est point là l'écrit d'une méchante femme! Un misérable corrupteur... Mais voyons la réponse écrite sur la même lettre. (Il lit.) "Puisque je ne dois plus vous voir, la vie m'est odieuse et je vais la perdre avec joie dans la vive attaque d'un fort où je ne suis point commandé.

"Je vous renvoie tous vos reproches, le portrait que j'ai fait de vous, et la boucle de cheveux que je vous dérobai. L'ami qui vous rendra ceci quand je ne serai plus est sûr. Il a vu tout mon désespoir. Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié, parmi les noms qu'on va donner à l'héritier... d'un autre plus heureux!... puis-je espérer que le nom de Léon vous rappellera quelquefois le souvenir du malheureux... qui expire en vous adorant, et signe pour la dernière fois, Chérubin-Léon d'Astorga..." Puis, en caractères sanglants!... "Blessé à mort, je rouvre cette lettre, et vous écris avec mon sang ce douloureux, cet éternel adieu. Souvenez-vous..."

Le reste est effacé par des larmes... (Il s'agite.) Ce n'est point là non plus l'écrit d'un méchant homme! Un malheureux égarement... (Il s'assied et reste absorbé.) Je me sens déchiré!

 

Scène II

Bégearss, Le Comte. (Bégearss, en entrant, s'arrête, le regarde, et se mord le doigt avec mystère.)

Le Comte

Ah! mon cher ami, venez donc!... Vous me voyez dans un accablement...

Bégearss

Très effrayant, monsieur, je n'osais avancer.

Le Comte

Je viens de lire cet écrit. Non, ce n'étaient point là des ingrats ni des monstres, mais de malheureux insensés, comme ils se le disent eux-mêmes...

Bégearss

Je l'ai présumé comme vous.

Le Comte se lève et se promène.

Les misérables femmes, en se laissant séduire, ne savent guère les maux qu'elles apprêtent! Elles vont, elles vont... les affronts s'accumulent... et le monde injuste et léger accuse un père qui se tait, qui dévore en secret ses peines! On le taxe de dureté pour les sentiments qu'il refuse au fruit d'un coupable adultère!... Nos désordres, à nous, ne leur enlèvent presque rien; ne peuvent, du moins, leur ravir la certitude d'être mères, ce bien inestimable de la maternité! tandis que leur moindre caprice, un goût, une étourderie légère, détruit dans l'homme le bonheur... le bonheur de toute sa vie, la sécurité d'être père. - Ah! ce n'est point légèrement qu'on a donné tant d'importance à la fidélité des femmes! Le bien, le mal de la société, sont attachés à leur conduite; le paradis ou l'enfer des familles dépend à tout jamais de l'opinion qu'elles ont donnée d'elles.

Bégearss

Calmez-vous; voici votre fille.

 

 

Scène III

Florestine, Le Comte, Bégearss.

Florestine, un bouquet au côté.

On vous disait, monsieur, si occupé, que je n'ai pas osé vous fatiguer de mon respect.

Le Comte

Occupé de toi, mon enfant! ma fille! Ah! je me plais à te donner ce nom; car j'ai pris soin de ton enfance. Le mari de ta mère était fort dérangé; en mourant il ne laissa rien. Elle-même, en quittant la vie, t'a recommandée à mes soins. Je lui engageai ma parole; je la tiendrai, ma fille, en te donnant un noble époux. Je te parle avec liberté devant cet ami qui nous aime. Regarde autour de toi; choisis! Ne trouves-tu personne ici digne de posséder ton coeur?

Florestine, lui baisant la main.

Vous l'avez tout entier, monsieur; et si je me vois consultée, je répondrai que mon bonheur est de ne point changer d'état. - Monsieur votre fils en se mariant... (car, sans doute, il ne restera plus dans l'ordre de Malte aujourd'hui), monsieur votre fils, en se mariant, peut se séparer de son père. Ah! permettez que ce soit moi qui prenne soin de vos vieux jours! C'est un devoir, monsieur, que je remplirai avec joie.

Le Comte

Laisse, laisse monsieur, réservé pour l'indifférence; on ne sera point étonné qu'une enfant si reconnaissante me donne un nom plus doux! Appelle-moi ton père.

Bégearss

Elle est digne, en honneur, de votre confidence entière... Mademoiselle, embrassez ce bon, ce tendre protecteur. Vous lui devez plus que vous ne pensez. Sa tutelle n'est qu'un devoir. Il fut l'ami... l'ami secret de votre mère... et, pour tout dire en un seul mot...

 

Scène IV

Figaro, La Comtesse, Le Comte, Florestine, Bégearss. (La Comtesse est en robe à peigner.)

Figaro, annonçant.

Madame la Comtesse.

Bégearss jette un regard furieux sur Figaro. (A part.)

Au diable le faquin

La Comtesse, au Comte.

Figaro m'avait dit que vous vous trouviez mal; effrayée, j'accours, et je vois...

Le Comte

... Que cet homme officieux vous a fait encore un mensonge.

Figaro

Monsieur, quand vous êtes passé, vous aviez un air si défait... Heureusement il n'en est rien. (Bégearss l'examine.)

La Comtesse

Bonjour, monsieur Bégearss... Te voilà, Florestine; je te trouve radieuse... Mais voyez donc comme elle est fraîche et belle! Si le ciel m'eût donné une fille, je l'aurais voulue comme toi de figure et de caractère... Il faudra bien que tu m'en tiennes lieu. Le veux-tu, Florestine?

Florestine, lui baisant la main.

Ah! madame!

La Comtesse

Qui t'a donc fleurie si matin?

Florestine, avec joie.

Madame, on ne m'a point fleurie; c'est moi qui ai fait des bouquets. N'est-ce pas aujourd'hui saint Léon?

La Comtesse

Charmante enfant, qui n'oublie rien! (Elle la baise au front. - Le Comte fait an geste terrible; Bégearss le retient.)

La Comtesse, à Figaro.

Puisque nous voilà rassemblés, avertissez mon fils que nous prendrons ici le chocolat.

Florestine

Pendant qu'ils vont le préparer, mon parrain, faites-nous donc voir ce beau buste de Washington, que vous avez, dit-on, chez vous.

Le Comte

J'ignore qui me l'envoie: je ne l'ai demandé à personne; et, sans doute, il est pour Léon. Il est beau; je l'ai là dans mon cabinet: venez tous. (Bégearss, en sortant le dernier, se retourne deux fois pour examiner Figaro qui le regarde de même. Ils ont l'air de se menacer sans parier.)

 

Scène V

Figaro, seul, rangeant la table et les tasses pour le déjeuner.

Serpent ou basilic! tu peux me mesurer, me lancer des regards affreux! Ce sont les miens qui te tueront!... Mais où reçoit-il ses paquets? Il ne vient rien pour lui de la poste à l'hôtel! Est-il monté seul de l'enfer?... Quelque autre diable correspond!... Et moi, je ne puis découvrir...

Scène VI

Figaro, Suzanne.

Suzanne, accourt, regarde, et dit très vivement à l'oreille de Figaro.

C'est lui que la pupille épouse. - Il a la promesse du Comte. Il guérira Léon de son amour. - Il détachera Florestine. - Il fera consentir madame. - Il te chasse de la maison. - Il cloître ma maîtresse en attendant que l'on divorce. - Fait déshériter le jeune homme, et me rend maîtresse de tout. Voilà les nouvelles du jour. (Elle s'enfuit.)

 

Scène VII

Figaro, seul.

Non, s'il vous plaît, monsieur le Major! nous compterons ensemble auparavant. Vous apprendrez de moi qu'il n'y a que les sots qui triomphent. Grâce à l'Ariane Suzon, je tiens le fil du labyrinthe, et le minotaure est cerné... Je t'envelopperai dans tes pièges et te démasquerai si bien!... Mais quel intérêt assez pressant lui fait faire une telle école, desserre les dents d'un tel homme? S'en croirait-il assez sûr pour?... La sottise et la vanité sont compagnes inséparables! Mon politique babille et se confie! il a perdu le coup. Y a faute.

Scène VIII

Guillaume, Figaro.

Guillaume, avec une lettre.

Meissieïr Bégearss! Ché vois qu'il est pas pour ici?

Figaro, rangeant le déjeuner.

Tu peux l'attendre, il va rentrer.

Guillaume, reculant.

Meingoth! ch'attendrai pas meissieïr en gombagnie té vous! Mon maître il voudrait point, jé chure.

Figaro

Il te le défend? Eh bien! donne la lettre; je vais la lui remettre en rentrant.

Guillaume, reculant.

Pas plis à vous té lettres! O tiaple! il voudra pientôt me jasser.

Figaro, à part.

Il faut pomper le sot. - (Haut.) Tu... viens de la poste, je crois?

Guillaume

Tiable! non, ché viens pas.

Figaro

C'est sans doute quelque missive du gentleman... du parent irlandais dont il vient d'hériter? Tu sais cela, toi, bon Guillaume?

Guillaume, riant niaisement.

Lettre d'un qu'il est mort, meissieïr! Non, ché vous prie! Celui-là, ché crois pas, partié! Ce sera pien plitôt d'un autre. Peut-être il viendrait d'un qu'ils sont là... pas contents, dehors.

Figaro

D'un de nos mécontents, dis-tu?

Guillaume

Oui, mais ch'assure pas...

Figaro, à part.

Cela se peut; il est fourré dans tout. (A Guillaume.) On pourrait voir au timbre, et s'assurer...

Guillaume

Ch'assure pas; pourquoi? Les lettres il vient chez M. O'Connor; et puis, je sais pas quoi c'est timpré, moi.

Figaro, vivement.

O'Connor! banquier irlandais?

Guillaume

Mon foi!

Figaro, revient à lui, froidement.

Ici près, derrière l'hôtel?

Guillaume

Ein fort choli maison, partié! tes chens très... beaucoup gracieux, si j'osse dire. (Il se retire à l'écart.)

Figaro, à lui-même.

O fortune! ô bonheur!

Guillaume, revenant.

Parle pas, fous, de s'té banquier, pour personne, entende-fous? ch'aurais pas dû... Tertaïfle! (Il frappe du pied.)

Figaro

Va, je n'ai garde; ne crains rien.

Guillaume

Mon maître, il dit, meissieïr... vous âfre tout l'esprit, et moi pas... Alors c'est chuste... Mais peut-être ché suis mécontent d'avoir dit à fous.

Figaro

Et pourquoi?

Guillaume

Ché sais pas. - La valet trahir, voye-fous... L'être un péché qu'il est parpare, vil, et même... puéril.

Figaro

Il est vrai; mais tu n'as rien dit.

Guillaume, désolé.

Mon Thié! mon Thié! ché sais pas, là... quoi tire... ou non... (Il se retire en soupirant.) Ah! (Il regarde niaisement les livres de la bibliothèque.)

Figaro, à part.

Quelle découverte! Hasard! je te salue. (Il cherche ses tablettes.) Il faut pourtant que je démêle comment un homme si caverneux s'arrange d'un tel imbécile... De même que les brigands redoutent les réverbères... Oui, mais un sot est un falot; la lumière passe à travers. (Il dit en écrivant sur ses tablettes:) O'Connor, banquier irlandais. C'est là qu'il faut que j'établisse mon noir comité de recherches. Ce moyen-là n'est pas trop constitutionnel; ma! Perdio! l'utilité! Et puis, j'ai mes exemples! (Il écrit.) Quatre ou cinq louis d'or au valet chargé du détail de la poste, pour ouvrir dans un cabaret chaque lettre de l'écriture d'Honoré-Tartuffe Bégearss... Monsieur le tartuffe honoré! vous cesserez enfin de l'être! Un dieu m'a mis sur votre piste. (Il serre ses tablettes.) Hasard! dieu méconnu! les anciens t'appelaient Destin! nos gens te donnent un autre nom.

 

Scène IX

La Comtesse, Le Comte, Florestine, Bégearss, Figaro, Guillaume.

Bégearss aperçoit Guillaume, et dit avec humeur, en lui prenant la lettre:

Ne peux-tu pas me les garder chez moi?

Guillaume

Ché crois celui-ci, c'est tout comme... (Il sort.)

La Comtesse, au Comte.

Monsieur, ce buste est un très beau morceau: votre fils l'a-t-il vu?

Bégearss, la lettre ouverte.

Ah! lettre de Madrid! du secrétaire du ministre! il y a un mot qui vous regarde. (Il lit.) "Dites au Comte Almaviva que le courrier qui part demain lui porte l'agrément du Roi pour l'échange de toutes ses terres." (Figaro écoute, et se fait, sans parler, un signe d'intelligence.)

La Comtesse

Figaro, dis donc à mon fils que nous déjeunons tous ici.

Figaro

Madame, je vais l'avertir. (Il sort.)

 

Scène X

La Comtesse, Le Comte, Florestine, Bégearss.

Le Comte, à Bégearss.

J'en veux donner avis sur-le-champ à mon acquéreur. Envoyez-moi du thé dans mon arrière-cabinet.

Florestine

Bon papa, c'est moi qui vous le porterai.

Le Comte, bas à Florestine.

Pense beaucoup au peu que je t'ai dit. (Il la baise au front et sort.)

 

 

Scène XI

Léon, La Comtesse, Florestine, Bégearss.

Léon, avec chagrin.

Mon père s'en va quand j'arrive! il m'a traité avec une rigueur...

La Comtesse, sévèrement.

Mon fils, quels discours tenez-vous? Dois-je me voir toujours froissée par l'injustice de chacun? Votre père a besoin d'écrire à la personne qui échange ses terres

Florestine, gaiement.

Vous regrettez votre papa? nous aussi nous le regrettons. Cependant, comme il sait que c'est aujourd'hui votre fête, il m'a chargée, monsieur, de vous présenter ce bouquet.

(Elle lui fait une grande révérence.)

Léon, pendant qu'elle l'ajuste à sa boutonnière.

Il n'en pouvait tuer quelqu'un qui me rendît ses bontés aussi chères... (Il l'embrasse.)

Florestine, se débattant.

Voyez, madame, si jamais on peut badiner avec lui, sans qu'il abuse au même instant...

La Comtesse, souriant.

Mon enfant, le jour de sa fête, on peut lui passer quelque chose.

Florestine, baissant les yeux.

Pour l'en punir, madame, faites-lui lire le discours qui fut, dit-on, tant applaudi hier à l'assemblée.

Léon

Si maman juge que j'ai tort, j'irai chercher ma pénitence.

Florestine

Ah! madame, ordonnez-le-lui.

La Comtesse

Apportez-nous, mon fils, votre discours: moi je vais prendre quelque ouvrage, pour l'écouter avec plus d'attention.

Florestine, gaiement.

Obstiné! c'est bien fait; et je l'entendrai malgré vous.

Léon, tendrement.

Malgré moi, quand vous l'ordonnez? Ah! Florestine, j'en défie! (La Comtesse et Léon sortent chacun de leur côté.)

Scène XII

Florestine, Bégearss.

Bégearss, bas.

Eh bien! mademoiselle, avez-vous deviné l'époux qu'on vous destine?

Florestine, avec joie.

Mon cher monsieur Bégearss, vous êtes à tel point notre ami, que je me permettrai de penser tout haut avec vous. Sur qui puis-je porter les yeux? Mon parrain m'a bien dit: Regarde autour de toi, choisis. Je vois l'excès de sa bonté: ce ne peut être que Léon. Mais moi, sans biens, dois-je abuser?...

Bégearss, d'un ton terrible.

Qui? Leon! son fils? votre frère?

Florestine, avec un cri douloureux.

Ah! monsieur!...

Bégearss

Ne vous a-t-il pas dit: Appelle-moi ton père? Réveillez-vous, ma chère enfant! écartez un songe trompeur, qui pouvait devenir funeste.

Florestine

Ah! oui; funeste pour tous deux!

Bégearss

Vous sentez qu'un pareil secret doit rester caché dans votre âme. (Il sort en la regardant.)

 

Scène XIII

Florestine, seule en pleurant.

O ciel! il est mon frère et j'ose avoir pour lui... Quel coup d'une lumière affreuse! et dans un tel sommeil, qu'il est cruel de s'éveiller! (Elle tombe accablée sur un siège.)

Scène XIV

Léon, un papier à la main, Florestine.

Léon, joyeux, à part.

Maman n'est pas rentrée, et monsieur Bégearss est sorti profitons d'un moment heureux. - Florestine, vous êtes ce matin, et toujours, d'une beauté parfaite; mais vous avez un air de joie, un ton aimable de gaieté qui ranime mes espérances.

Florestine, au désespoir.

Ah! Léon! (Elle retombe.)

Léon

Ciel! vos yeux noyés de larmes et votre visage défait m'annoncent quelque grand malheur!

Florestine

Des malheurs! Ah! Léon, il n'y en a plus que pour moi.

Léon

Floresta, ne m'aimez-vous plus? lorsque mes sentiments pour vous...

Florestine, d'un ton absolu.

Vos sentiments? ne m'en parlez jamais.

Léon

Quoi? l'amour le plus pur...

Florestine, au désespoir.

Finissez ces cruels discours, ou je vais vous fuir à l'instant.

Léon

Grand Dieu! qu'est-il donc arrivé? Monsieur Bégearss vous a parlé, mademoiselle. Je veux savoir ce que vous a dit ce Bégearss.

 

Scène XV

La Comtesse, Florestine, Léon.

Léon, continue.

Maman, venez à mon secours! Vous me voyez au désespoir: Florestine ne m'aime plus!

Florestine, pleurant.

Moi, madame, ne plus l'aimer! Mon parrain, vous et lui, c'est le cri de ma vie entière.

La Comtesse

Mon enfant, je n'en doute pas. Ton coeur excellent m'en répond. Mais de quoi donc s'afflige-t-il?

Léon

Maman, vous approuvez l'ardent amour que j'ai pour elle?

Florestine, se jetant dans les bras de la Comtesse.

Ordonnez-lui donc de se taire! (En pleurant.) Il me fait mourir de douleur!

La Comtesse

Mon enfant, je ne t'entends point. Ma surprise égale la sienne... Elle frissonne entre mes bras! Qu'a-t-il donc fait qui puisse te déplaire?

Florestine, se renversant sur elle.

Madame, il ne me déplaît point. Je l'aime et le respecte à l'égal de mon frère; mais qu'il n'exige rien de plus.

Léon

Vous l'entendez, maman! Cruelle fille, expliquez-vous.

Florestine

Laissez-moi! laissez-moi! ou vous me causerez la mort.

 

Scène XVI

La Comtesse, Florestine, Léon, Figaro arrivant avec l'équipage du thé; Suzanne, de l'autre côté, avec un métier de tapisserie.

La Comtesse

Remporte tout, Suzanne, il n'est pas plus question de déjeuner que de lecture. Vous, Figaro, servez du thé à votre maître; il écrit dans son cabinet. Et toi, ma Florestine, viens dans le mien rassurer ton amie. Mes chers enfants, je vous porte en mon coeur! - Pourquoi l'affligez-vous l'un après l'autre sans pitié? Il y a ici des choses qu'il m'est important d'éclaircir. (Elles sortent.)

Scène XVII

Suzanne, Figaro, Léon.

Suzanne, à Figaro.

Je ne sais pas de quoi il est question; mais je parierais bien que c'est là du Bégearss tout pur. Je veux absolument prémunir ma maîtresse.

Figaro

Attends que je sois plus instruit: nous nous concerterons ce soir. Oh! j'ai fait une découverte...

Suzanne

Et tu me la diras? (Elle sort.)

Scène XVIII

Figaro, Léon.

Léon, désolé.

Ah! dieux!

Figaro

De quoi s'agit-il donc, monsieur?

Léon

Hélas! je l'ignore moi-même. Jamais je n'avais vu Floresta de si belle humeur, et je savais qu'elle avait eu un entretien avec mon père. Je la laisse un instant avec monsieur Bégearss; je la trouve seule, en rentrant, les yeux remplis de larmes, et m'ordonnant de la fuir pour toujours. Que peut-il donc lui avoir dit?

Figaro

Si je ne craignais pas votre vivacité, je vous instruirais sur des points qu'il vous importe de savoir. Mais lorsque nous avons besoin d'une grande prudence, il ne faudrait qu'un mot de vous, trop vif, pour me faire perdre le fruit de dix années d'observations.

Léon

Ah! s'il ne faut qu'être prudent... Que crois-tu donc qu'il lui ait dit?

Figaro

Qu'elle doit accepter Honoré Bégearss pour époux; que c'est une affaire arrangée entre monsieur votre père et lui.

Léon

Entre mon père et lui! Le traître aura ma vie.

Figaro

Avec ces façons-là, monsieur, le traître n'aura pas votre vie; mais il aura votre maîtresse, et votre fortune avec elle.

Léon

Eh bien! ami, pardon; apprends-moi ce que je dois faire.

Figaro

Deviner l'énigme du sphinx, ou bien en être dévoré. En d'autres termes, il faut vous modérer, le laisser dire, et dissimuler avec lui.

Léon, avec fureur.

Me modérer!... Oui, je me modérerai. Mais j'ai la rage dans le coeur! - M'enlever Florestine! Ah! le voici qui vient: je vais m'expliquer... froidement.

Figaro

Tout est perdu si vous vous échappez.

 

Scène XIX

Bégearss, Figaro, Léon.

Léon, se contenant mal.

Monsieur, monsieur, un mot. Il importe à votre repos que vous répondiez sans détour. - Florestine est au désespoir: qu'avez-vous dit à Florestine?

Bégearss, d'un ton glacé.

Et qui vous dit que je lui aie parlé? Ne peut-elle avoir des chagrins, sans que j'y sois pour quelque chose?

Léon, vivement.

Point d'évasions, monsieur. Elle était d'une humeur charmante: en sortant d'avec vous, on la voit fondre en larmes. De quelque part qu'elle en reçoive, mon coeur partage ses chagrins. Vous m'en direz la cause, ou bien vous m'en ferez raison.

Bégearss

Avec un ton moins absolu, on peut tout obtenir de moi; je ne sais point céder à des menaces.

Léon, furieux.

Eh bien! perfide, défends-toi. J'aurai ta vie, ou tu auras la mienne! (Il met la main à son épée.)

Figaro les arrête.

Monsieur Bégearss! au fils de votre ami! dans sa maison où vous logez!

Bégearss, se contenant.

Je sais trop ce que je me dois... Je vais m'expliquer avec lui; mais je n'y veux point de témoins. Sortez, et laissez-nous ensemble.

Léon

Va, mon cher Figaro: tu vois qu'il ne peut m'échapper. Ne lui laissons aucune excuse.

Figaro

Moi, je cours avertir son père. (Il sort.)

 

 

Scène XX

Léon, Bégearss.

Léon, lui barrant la porte.

Il vous convient peut-être mieux de vous battre que de parler. Vous êtes le maître du choix; mais je n'admettrai rien d'étranger à ces deux moyens.

Bégearss, froidement.

Léon! un homme d'honneur n'égorge pas le fils de son ami... Devais-je m'expliquer devant un malheureux valet, insolent d'être parvenu à presque gouverner son maître?

Léon, s'asseyant.

Au fait, monsieur, je vous attends...

Bégearss

Oh! que vous allez regretter une fureur déraisonnable!

Léon

C'est ce que nous verrons bientôt.

Bégearss, affectant une dignité froide.

Léon! vous aimez Florestine; il y a longtemps que je le vois... Tant que votre frère a vécu, je n'ai pas cru devoir servir un amour malheureux qui ne vous conduisait à rien. Mais depuis qu'un funeste duel, disposant de sa vie, vous a mis en sa place, j'ai eu l'orgueil de croire mon influence capable de disposer monsieur votre père à vous unir à celle que vous aimez. Je l'attaquais de toutes les manières, une résistance invincible a repoussé tous mes efforts. Désolé de le voir rejeter un projet qui me paraissait fait pour le bonheur de tous... Pardon, mon jeune ami, je vais vous affliger; mais il le faut en ce moment, pour vous sauver d'un malheur éternel. Rappelez bien votre raison, vous allez en avoir besoin. - J'ai forcé votre père à rompre le silence, à me confier son secret. O mon ami! m'a dit enfin le Comte, je connais l'amour de mon fils; mais puis-je lui donner Florestine pour femme? Celle que l'on croit ma pupille... elle est ma fille, elle est sa soeur.

Léon, reculant vivement.

Florestine?... Ma soeur?...

Bégearss

Voilà le mot qu'un sévère devoir... Ah! je vous le dois à tous deux: mon silence pouvait vous perdre. Eh bien! Léon, voulez-vous vous battre avec moi?

Léon

Mon généreux ami! Je ne suis qu'un ingrat, un monstre! oubliez ma rage insensée...

Bégearss, bien tartuffe.

Mais c'est à condition que ce fatal secret ne sortira jamais. Dévoiler la honte d'un père, ce serait un crime...

Léon, se jetant dans ses bras.

Ah! jamais.

 

Scène XXI

Le Comte, Figaro, Léon, Bégearss.

Figaro, accourant.

Les voilà, les voilà!

Le Comte

Dans les bras l'un de l'autre! Eh! vous perdez l'esprit?

Figaro, stupéfait.

Ma foi, monsieur... on le perdrait à moins.

Le Comte, à Figaro.

M'expliquerez-vous cette énigme?

Léon, tremblant.

Ah! c'est à moi, mon père, à l'expliquer. Pardon! je dois mourir de honte! Sur un sujet assez frivole, je m'étais... beaucoup oublié. Son caractère généreux, non seulement me rend à la raison, mais il a la bonté d'excuser ma folie en me la pardonnant. Je lui en rendais grâce lorsque vous nous avez surpris.

Le Comte

Ce n'est pas la centième fois que vous lui devez de la reconnaissance. Au fait, nous lui en devons tous. (Figaro sans parler se donne un coup de poing au front, Bégearss l'examine et sourit.)

Le Comte, à son fils.

Retirez-vous, monsieur. Votre aveu seul enchaîne ma colère.

Bégearss

Ah! monsieur, tout est oublié.

Le Comte, à Léon.

Allez vous repentir d'avoir manqué à mon ami, au vôtre, à l'homme le plus vertueux...

Léon, s'en allant.

Je suis au désespoir!

Figaro, à part, avec colère.

C'est une légion de diables enfermés dans un seul pourpoint.

Scène XXII

Le Comte, Bégearss, Figaro.

Le Comte, à Bégearss, à part.

Mon ami, finissons ce que nous avons commencé. (A Figaro.) Vous, monsieur l'étourdi, avec vos belles conjectures, donnez-moi les trois millions d'or que vous m'avez vous-même apportés de Cadix, en soixante effets au porteur. Je vous avais chargé de les numéroter.

Figaro

Je l'ai fait.

Le Comte

Remettez-m'en le portefeuille.

Figaro

De quoi? de ces trois millions d'or?

Le Comte

Sans doute. Eh bien! qui vous arrête?

Figaro, humblement.

Moi, monsieur?... Je ne les ai plus.

Bégearss

Comment, vous ne les avez plus?

Figaro, fièrement.

Non, monsieur.

Bégearss, vivement.

Qu'en avez-vous fait?

Figaro

Lorsque mon maître m'interroge, je lui dois compte de mes actions: mais à vous, je ne vous dois rien.

Le Comte, en colère.

Insolent! qu'en avez-vous fait?

Figaro, froidement.

Je les ai portés en dépôt chez monsieur Fal, votre notaire.

Bégearss

Mais de l'avis de qui?

Figaro, fièrement.

Du mien; et j'avoue que j'en suis toujours.

Bégearss

Je vais gager qu'il n'en est rien.

Figaro

Comme j'ai sa reconnaissance, vous courez risque de perdre la gageure.

Bégearss

Ou s'il les a reçus, c'est pour agioter. Ces gens-là partagent ensemble.

Figaro

Vous pourriez un peu mieux parler d'un homme qui vous a obligé.

Bégearss

Je ne lui dois rien.

Figaro

Je le crois; quand on a hérité de quarante mille doublons de huit...

Le Comte, se fâchant.

Avez-vous donc quelque remarque à nous faire aussi là-dessus?

Figaro

Qui? moi, monsieur? J'en doute d'autant moins, que j'ai beaucoup connu le parent dont monsieur hérite. Un jeune homme assez libertin, joueur, prodigue et querelleur, sans frein, sans moeurs, sans caractère, et n'ayant rien à lui, pas même les vices qui l'ont tué; qu'un combat des plus malheureux... (Le Comte frappe du pied.)

Bégearss, en colère.

Enfin, nous direz-vous pourquoi vous avez déposé cet or?

Figaro

Ma foi, monsieur, c'est pour n'en être plus chargé. Ne pouvait-on pas le voler? Que sait-on? Il s'introduit souvent de grands fripons dans les maisons...

Bégearss, en colère.

Pourtant monsieur veut qu'on le rende.

Figaro

Monsieur peut l'envoyer chercher.

Bégearss

Mais ce notaire s'en dessaisira-t-il, s'il ne voit son récépissé?

Figaro

Je vais le remettre à monsieur; et quand j'aurai fait mon devoir, s'il en arrive quelque mal, il ne pourra s'en prendre à moi.

Le Comte

Je l'attends dans mon cabinet.

Figaro, au Comte.

Je vous préviens que monsieur Fal ne les rendra que sur votre reçu; je le lui ai recommandé. (Il sort.)

 

Scène XXIII

Le Comte, Bégearss.

Bégearss, en colère.

Comblez cette canaille, et voyez ce qu'elle devient! En vérité, monsieur, mon amitié me force à vous le dire: vous devenez trop confiant; il a deviné nos secrets. De valet, barbier, chirurgien, vous l'avez établi trésorier, secrétaire; une espèce de factotum. Il est notoire que ce monsieur fait bien ses affaires avec vous.

Le Comte

Sur la fidélité, je n'ai rien à lui reprocher, mais il est vrai qu'il est d'une arrogance...

Bégearss

Vous avez un moyen de vous en délivrer en le récompensant.

Le Comte

Je le voudrais souvent.

Bégearss, confidentiellement.

En envoyant le chevalier à Malte, sans doute vous voulez qu'un homme affidé le surveille? Celui-ci, trop flatté d'un aussi honorable emploi, ne peut manquer de l'accepter: vous en voilà défait pour bien du temps.

Le Comte

Vous avez raison, mon ami. Aussi bien m'a-t-on dit qu'il vit très mal avec sa femme. (Il sort.)

 

Scène XXIV

Bégearss, seul.

Encore un pas de fait!... Ah! noble espion, la fleur des drôles, qui faites ici le bon valet et voulez nous souffler la dot, en nous donnant des noms de comédie! Grâce aux soins d'Honoré Tartuffe, vous irez partager le malaise des caravanes, et finirez vos inspections sur nous.

 

Acte troisième

 

Le théâtre représente le cabinet de la Comtesse, orné de fleurs de toutes parts.

Scène I

La Comtesse, Suzanne.

La Comtesse

Je n'ai pu rien tirer de cette enfant. - Ce sont des pleurs, des étouffements!... Elle se croit des torts envers moi, m'a demandé cent fois pardon; elle veut aller au couvent. Si je rapproche tout ceci de sa conduite envers mon fils, je présume qu'elle se reproche d'avoir écouté son amour, entretenu ses espérances, ne se croyant pas un parti assez considérable pour lui. - Charmante délicatesse! excès d'une aimable vertu! Monsieur Bégearss apparemment lui en a touché quelques mots qui l'auront amenée à s'affliger sur elle! car c'est un homme si scrupuleux et si délicat sur l'honneur, qu'il s'exagère quelquefois, et se fait des fantômes où les autres ne voient rien.

Suzanne

J'ignore d'où provient le mal; mais il se passe ici des choses bien étranges! Quelque démon y souffle un feu secret. Notre maître est sombre à périr; il nous éloigne tous de lui. Vous êtes sans cesse à pleurer. Mademoiselle est suffoquée; monsieur votre fils, désolé!... Monsieur Bégearss lui seul, imperturbable comme un dieu, semble n'être affecté de rien, voit tous vos chagrins d'un oeil sec...

La Comtesse

Mon enfant, son coeur les partage. Hélas! sans ce consolateur, qui verse un baume sur nos plaies, dont la sagesse nous soutient, adoucit toutes les aigreurs, calme mon irascible époux, nous serions bien plus malheureux!

Suzanne

Je souhaite, madame, que vous ne vous abusiez pas.

La Comtesse

Je t'ai vue autrefois lui rendre plus de justice! (Suzanne baisse les yeux.) Au reste, il peut seul me tirer du trouble où cette enfant m'a mise. Fais-le prier de descendre chez moi.

Suzanne

Le voici qui vient à propos; vous vous ferez coiffer plus tard. (Elle sort.)