RENÉ 2
Le frère
d'Amélie, calmé par ces paroles, reprit ainsi l'histoire de son cœur:
"Hélas! mon père, je ne pourrai t'entretenir de ce grand
siècle dont je n'ai vu que la fin dans mon enfance, et qui n'était plus lorsque
je rentrai dans ma patrie. Jamais un changement plus étonnant et plus soudain ne
s'est opéré chez un peuple. De la hauteur du génie, du respect pour la religion,
de la gravité des mœurs, tout était subitement descendu à la souplesse de
l'esprit, à l'impiété, à la corruption.
C'était donc bien vainement que j'avais espéré retrouver dans mon pays de quoi calmer cette inquiétude, cette ardeur de désir qui me suit partout. L'étude du monde ne m'avait rien appris, et pourtant je n'avais plus la douceur de l'ignorance.
Ma sœur, par une conduite inexplicable, semblait se plaire
à augmenter mon ennui; elle avait quitté Paris quelques jours avant mon arrivée.
Je lui écrivis que je comptais l'aller rejoindre; elle se hâta de me répondre
pour me détourner de ce projet, sous prétexte qu'elle était incertaine du lieu
où l'appelleraient ses affaires. Quelles tristes réflexions ne fis-je point
alors sur l'amitié, que la présence attiédit, que l'absence efface, qui ne
résiste point au malheur, et encore moins à la prospérité!
Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie, que je ne
l'avais été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque temps
dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait pas. Mon âme,
qu'aucune passion n'avait encore usée, cherchait un objet qui pût l'attacher;
mais je m'aperçus que je donnais plus que je ne recevais. Ce n'était ni un
langage élevé, ni un sentiment profond qu'on demandait de moi. Je n'étais occupé
qu'à rapetisser ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout
d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des
choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y
vivre totalement ignoré.
Je trouvai d'abord assez de plaisir dans cette vie obscure et indépendante. Inconnu, je me mêlais à la foule: vaste désert d'hommes!
Souvent assis dans une église peu fréquentée, je passais
des heures entières en méditation. Je voyais de pauvres femmes venir se
prosterner devant le Très-Haut, ou des pécheurs s'agenouiller au tribunal de la
pénitence. Nul ne sortait de ces lieux sans un visage plus serein, et les
sourdes clameurs qu'on entendait au dehors semblaient être les flots des
passions et les orages du monde qui venaient expirer au pied du temple du
Seigneur. Grand Dieu, qui vis en secret couler mes larmes dans ces retraites
sacrées, tu sais combien de fois je me jetai à tes pieds, pour te supplier de me
décharger du poids de l'existence, ou de changer en moi le vieil homme! Ah! qui
n'a senti quelquefois le besoin de se régénérer, de se rajeunir aux eaux du
torrent, de retremper son âme à la fontaine de vie? Qui ne se trouve quelquefois
accablé du fardeau de sa propre corruption, et incapable de rien faire de grand,
de noble, de juste?
Quand le soir était venu, reprenant le chemin de ma
retraite, je m'arrêtais sur les ponts, pour voir se coucher le soleil. L'astre,
enflammant les vapeurs de la cité, semblait osciller lentement dans un fluide
d'or, comme le pendule de l'horloge des siècles. Je me retirais ensuite avec la
nuit, à travers un labyrinthe de rues solitaires. En regardant les lumières qui
brillaient dans les demeures des hommes, je me transportais par la pensée au
milieu des scènes de douleur et de joie qu'elles éclairaient; et je songeais que
sous tant de toits habités, je n'avais pas un ami. Au milieu de mes réflexions,
l'heure venait frapper à coups mesurés dans la tour de la cathédrale gothique;
elle allait se répétant sur tous les tons et à toutes les distances d'église en
église. Hélas! chaque heure dans la société ouvre un tombeau, et fait couler des
larmes.
Cette vie, qui m'avait d'abord enchanté, ne tarda pas à me devenir insupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des mêmes idées. Je me mis à sonder mon cœur, à me demander ce que je désirais. Je ne le savais pas; mais je crus tout à coup que les bois me seraient délicieux. Me voilà soudain résolu d'achever, dans un exil champêtre, une carrière à peine commencée, et dans laquelle j'avais déjà dévoré des siècles.
J'embrassai ce projet avec l'ardeur que je mets à tous mes
desseins; je partis précipitamment pour m'ensevelir dans une chaumière, comme
j'étais parti autrefois pour faire le tour du monde.
On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir
jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se
hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle était accablée de leur
durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre: hélas! je
cherche seulement un bien inconnu, dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute,
si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur?
Cependant je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si
j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude.
La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon coeur comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. II me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.
Toutefois cet état de calme et de trouble, d'indigence et
de richesse, n'était pas sans quelques charmes. Un jour je m'étais amusé à
effeuiller une branche de saule sur un ruisseau, et à attacher une idée à chaque
feuille que le courant entraînait. Un roi qui craint de perdre sa couronne par
une révolution subite, ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes,
à chaque accident qui menaçait les débris de mon rameau. O faiblesse des
mortels! O enfance du cœur humain qui ne vieillit jamais! Voilà donc à quel
degré de puérilité notre superbe raison peut descendre! Et encore est-il vrai
que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur
que mes feuilles de saule.
Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives,
que j'éprouvais dans mes promenades? Les sons que rendent les passions dans le
vide d'un cœur solitaire, ressemblent au murmure que les vents et les eaux font
entendre dans le silence d'un désert: on en jouit, mais on ne peut les peindre.
L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes:
j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être
un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes;
tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à
l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais
ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays, le chant
naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre cœur
est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes
forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
Le jour je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par
des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie: une feuille séchée que le
vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime
dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc
d'un chêne, une roche écartée un étang désert où le jonc flétri murmurait! Le
clocher du hameau, s'élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes
regards; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient
au-dessus de ma tête Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où
ils se rendent; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me
tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur; mais une voix du
ciel semblait me dire: "Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue;
attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces
régions inconnues que ton cœur demande."
Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.
La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les
pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre je voyais la
lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les
vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j'aurais
eu la puissance de créer des mondes. Ah! si j'avais pu faire partager à une
autre les transports que j'éprouvais! O Dieu! si tu m'avais donné une femme
selon mes désirs; si, comme à notre premier père, tu m'eusses amené par la main
une Eve tirée de moi-même... Beauté céleste, je me serais prosterné devant toi;
puis, te prenant dans mes bras, j'aurais prié l'Eternel de te donner le reste de
ma vie.
Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais ressenti dès mon enfance, revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui.
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