LA THÉBAÏDE OU LES FRÈRES ENNEMIS

 

Adresse

À Monseigneur Le duc de Saint-Aignan

Pair de France. 

MONSEIGNEUR, 

Je vous présente un ouvrage qui n’a peut-être rien de considérable que l’honneur de vous avoir plu. Mais véritablement cet honneur est quelque chose de si grand pour moi que, quand ma pièce ne m’aurait produit que cet avantage, je pourrais dire que son succès aurait passé mes espérances. Et que pouvais-je espérer de plus glorieux que l’approbation d’une personne qui sait donner aux choses un juste prix, et qui est lui-même l’admiration de tout le monde ? Aussi, MONSEIGNEUR, si la Thébaïde a reçu quelques applaudissements, c’est sans doute qu’on n’a pas osé démentir le jugement que vous avez donné en sa faveur ; et il semble que vous lui ayez communiqué ce don de plaire qui accompagne toutes vos actions. J’espère qu’étant dépouillée des ornements du théâtre, vous ne laisserez pas de la regarder encore favorablement. Si cela est, quelques ennemis qu’elle puisse avoir, je n’appréhende rien pour elle, puisqu’elle sera assurée d’un protecteur que le nombre des ennemis n’a pas accoutumé d’ébranler. On sait, MONSEIGNEUR, que si vous avez une parfaite connaissance des belles choses, vous n’entreprenez pas les grandes avec un courage moins élevé, et que vous avez réuni en vous ces deux excellentes qualités qui ont fait séparément tant de grands hommes. Mais je dois craindre que mes louanges ne vous soient aussi importunes que les vôtres m’ont été avantageuses : aussi bien, je ne vous dirais que des choses qui sont connues de tout le monde, et que vous seul voulez ignorer. Il suffit que vous me permettiez de vous dire, avec un profond respect, que je suis, 

MONSEIGNEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur, 

RACINE.

 

Préface 

Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d’indulgence pour cette pièce que pour les autres qui la suivent ; j’étais fort jeune quand je la fis. Quelques vers que j’avais faits alors tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes d’esprit ; elles m’excitèrent à faire une tragédie, et me proposèrent le sujet de la Thébaïde. Ce sujet avait été autrefois traité par Rotrou, sous le nom d’Antigone. Mais il faisait mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte. Le reste était, en quelque sorte, le commencement d’une autre tragédie, où l’on entrait dans des intérêts tout nouveaux ; et il avait réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont l’une sert de matière aux Phéniciennes d’Euripide, et l’autre à l’Antigone de Sophocle. Je compris que cette duplicité d’action avait pu nuire à sa pièce qui, d’ailleurs, était remplie de quantité de beaux endroits. Je dressai à peu près mon plan sur les Phéniciennes d’Euripide. Car pour la Thébaïde qui est dans Sénèque, je suis un peu de l’opinion d’Heinsius, et je tiens, comme lui, que non seulement ce n’est point une tragédie de Sénèque, mais que c’est plutôt l’ouvrage d’un déclamateur qui ne savait ce que c’était que tragédie.

 

La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante. En effet, il n’y paraît presque pas un acteur qui ne meure à la fin. Mais aussi c’est la Thébaïde, c’est-à-dire le sujet le plus tragique de l’antiquité.

 

L’amour, qui a d’ordinaire tant de part dans les tragédies, n’en a presque point ici ; et je doute que je lui en donnasse davantage si c’était à recommencer, car il faudrait, ou que l’un des deux frères fût amoureux, ou tous les deux ensemble. Et quelle apparence de leur donner d’autres intérêts que ceux de cette fameuse haine qui les occupait tout entiers ? Ou bien il faut jeter l’amour sur un des seconds personnages, comme j’ai fait ; et alors cette passion, qui devient comme étrangère au sujet, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides, et toutes les autres horreurs qui composent l’histoire d’Oedipe et de sa malheureuse famille.

 

Acteurs

 

Étéocle, roi de Thèbes.

Polynice, frère d’Étéocle.

Jocaste, mère de ces deux princes et d’Antigone.

Antigone, sœur d’Étéocle et de Polynice.

Créon, oncle des princes et de la princesse.

Hémon, fils de Créon, amant d’Antigone.

Olympe, confidente de Jocaste.

Attale, confident de Créon.

Un soldat de l’armée de Polynice.

Gardes.

La scène est à Thèbes, dans une salle du palais royal.

 

Acte I

 

Scène I

 

Jocaste, Olympe

 

Jocaste

Ils sont sortis, Olympe ? Ah ! mortelles douleurs !

Qu’un moment de repos me va coûter de pleurs !

Mes yeux depuis six mois étaient ouverts aux larmes

Et le sommeil les ferme en de telles alarmes ?

Puisse plutôt la mort les fermer pour jamais,

Et m’empêcher de voir le plus noir des forfaits !

Mais en sont-ils aux mains ?

 

Olympe

Du haut de la muraille

Je les ai vus déjà tous rangés en bataille ;

J’ai vu déjà le fer briller de toutes parts ;

Et pour vous avertir j’ai quitté les remparts.

J’ai vu, le fer en main, Étéocle lui-même ;

Il marche des premiers, et d’une ardeur extrême

Il montre aux plus hardis à braver le danger.

 

Jocaste

N’en doutons plus, Olympe, ils se vont égorger.

Que l’on coure avertir et hâter la princesse ;

Je l’attends. Juste ciel, soutenez ma faiblesse !

Il faut courir, Olympe, après ces inhumains ;

Il les faut séparer, ou mourir par leurs mains.

Nous voici donc, hélas ! à ce jour détestable

Dont la seule frayeur me rendait misérable !

Ni prière ni pleurs ne m’ont de rien servi,

Et le courroux du sort voulait être assouvi.

Ô toi, soleil, ô toi qui rends le jour au monde,

Que ne l’as-tu laissé dans une nuit profonde !

À de si noirs forfaits prêtes-tu tes rayons ?

Et peux-tu sans horreur voir ce que nous voyons ?

Mais ces monstres, hélas ! ne t’épouvantent guères :

La race de Laïus les a rendus vulgaires ;

Tu peux voir sans frayeur les crimes de mes fils,

Après ceux que le père et la mère ont commis.

Tu ne t’étonnes pas si mes fils sont perfides,

S’ils sont tous deux méchants, et s’ils sont parricides ;

Tu sais qu’ils sont sortis d’un sang incestueux,

Et tu t’étonnerais s’ils étaient vertueux.

 

Scène II

 

Jocaste, Antigone, Olympe

 

Jocaste

Ma fille, avez-vous su l’excès de nos misères ?

 

Antigone

Oui, Madame : on m’a dit la fureur de mes frères.

 

Jocaste

Allons, chère Antigone, et courons de ce pas

Arrêter, s’il se peut, leurs parricides bras.

Allons leur faire voir ce qu’ils ont de plus tendre ;

Voyons si contre nous ils pourront se défendre,

Ou s’ils oseront bien, dans leur noire fureur,

Répandre notre sang pour attaquer le leur.

 

Antigone

Madame, c’en est fait, voici le roi lui-même.

 

Scène III

 

Jocaste, Étéocle, Antigone, Olympe

 

Jocaste

Olympe, soutiens-moi, ma douleur est extrême.

 

Étéocle

Madame, qu’avez-vous ? et quel trouble…

 

Jocaste

Ah, mon fils !

Quelles traces de sang vois-je sur vos habits ?

Est-ce du sang d’un frère ? ou n’est-ce point du vôtre ?

 

Étéocle

Non, Madame, ce n’est ni de l’un ni de l’autre.

Dans son camp jusqu’ici Polynice arrêté,

Pour combattre à mes yeux ne s’est point présenté.

D’Argiens seulement une troupe hardie

M’a voulu de nos murs disputer la sortie :

J’ai fait mordre la poudre à ces audacieux,

Et leur sang est celui qui paraît à vos yeux.

 

Jocaste

Mais que prétendiez-vous ? et quelle ardeur soudaine

Vous a fait tout à coup descendre dans la plaine ?

 

Étéocle

Madame, il était temps que j’en usasse ainsi,

Et je perdais ma gloire à demeurer ici.

Le peuple, à qui la faim se faisait déjà craindre,

De mon peu de vigueur commençait à se plaindre,

Me reprochant déjà qu’il m’avait couronné,

Et que j’occupais mal le rang qu’il m’a donné.

Il le faut satisfaire ; et quoi qu’il en arrive,

Thèbes dès aujourd’hui ne sera plus captive :

Je veux, en n’y laissant aucun de mes soldats,

Qu’elle soit seulement juge de nos combats.

J’ai des forces assez pour tenir la campagne,

Et si quelque bonheur nos armes accompagne,

L’insolent Polynice et ses fiers alliés

Laisseront Thèbes libre, ou mourront à mes pieds.

 

Jocaste

Vous pourriez d’un tel sang, ô ciel ! souiller vos armes ?

La couronne pour vous a-t-elle tant de charmes ?

Si par un parricide il la fallait gagner,

Ah ! mon fils, à ce prix voudriez-vous régner ?

Mais il ne tient qu’à vous, si l’honneur vous anime,

De nous donner la paix sans le secours d’un crime,

Et de votre courroux triomphant aujourd’hui,

Contenter votre frère, et régner avec lui.

 

Étéocle

Appelez-vous régner partager ma couronne,

Et céder lâchement ce que mon droit me donne ?

 

Jocaste

Vous le savez, mon fils, la justice et le sang

Lui donnent, comme à vous, sa part à ce haut rang.

Oedipe, en achevant sa triste destinée,

Ordonna que chacun régnerait son année ;

Et n’ayant qu’un état à mettre sous vos lois,

Voulut que tour à tour vous fussiez tous deux rois.

À ces conditions vous daignâtes souscrire.

Le sort vous appela le premier à l’empire,

Vous montâtes au trône ; il n’en fut point jaloux ;

Et vous ne voulez pas qu’il y monte après vous !

 

Étéocle

Non, Madame, à l’empire il ne doit plus prétendre.

Thèbes à cet arrêt n’a point voulu se rendre ;

Et lorsque sur le trône il s’est voulu placer,

C’est elle, et non pas moi, qui l’en a su chasser.

Thèbes doit-elle moins redouter sa puissance,

Après avoir six mois senti sa violence ?

Voudrait-elle obéir à ce prince inhumain,

Qui vient d’armer contre elle et le fer et la faim ?

Prendrait-elle pour roi l’esclave de Mycène,

Qui pour tous les Thébains n’a plus que de la haine,

Qui s’est au roi d’Argos indignement soumis

Et que l’hymen attache à nos fiers ennemis ?

Lorsque le roi d’Argos l’a choisi pour son gendre,

Il espérait par lui de voir Thèbes en cendre.

L’amour eut peu de part à cet hymen honteux,

Et la seule fureur en alluma les feux.

Thèbes m’a couronné pour éviter ses chaînes,

Elle s’attend par moi de voir finir ses peines.

Il la faut accuser si je manque de foi ;

Et je suis son captif, je ne suis pas son roi.

 

Jocaste

Dites, dites plutôt, cœur ingrat et farouche,

Qu’auprès du diadème il n’est rien qui vous touche.

Mais je me trompe encor : ce rang ne vous plaît pas,

Et le crime tout seul a pour vous des appas.

Eh bien ! puisqu’à ce point vous en êtes avide,

Je vous offre à commettre un double parricide :

Versez le sang d’un frère ; et si c’est peu du sien,

Je vous invite encore à répandre le mien.

Vous n’aurez plus alors d’ennemis à soumettre,

D’obstacle à surmonter, ni de crime à commettre,

Et n’ayant plus au trône un fâcheux concurrent,

De tous les criminels vous serez le plus grand.

 

Étéocle

Eh bien, Madame, eh bien ! il faut vous satisfaire ;

Il faut sortir du trône et couronner mon frère ;

Il faut, pour seconder votre injuste projet,

De son roi que j’étais devenir son sujet,

Et pour vous élever au comble de la joie,

Il faut à sa fureur que je me livre en proie ;

Il faut par mon trépas…

 

Jocaste

Ah ciel ! quelle rigueur !

Que vous pénétrez mal dans le fond de mon cœur !

Je ne demande pas que vous quittiez l’empire :

Régnez toujours, mon fils, c’est ce que je désire.

Mais si tant de malheurs vous touchent de pitié,

Si pour moi votre cœur garde quelque amitié,

Et si vous prenez soin de votre gloire même,

Associez un frère à cet honneur suprême.

Ce n’est qu’un vain éclat qu’il recevra de vous ;

Votre règne en sera plus puissant et plus doux.

Les peuples, admirant cette vertu sublime,

Voudront toujours pour prince un roi si magnanime,

Et cet illustre effort, loin d’affaiblir vos droits,

Vous rendra le plus juste et le plus grand des rois.

Ou s’il faut que mes vœux vous trouvent inflexible,

Si la paix à ce prix vous paraît impossible,

Et si le diadème a pour vous tant d’attraits,

Au moins consolez-moi de quelque heure de paix.

Accordez cette grâce aux larmes d’une mère,

Et cependant, mon fils, j’irai voir votre frère.

La pitié dans son âme aura peut-être lieu,

Ou du moins pour jamais j’irai lui dire adieu.

Dès ce même moment permettez que je sorte :

J’irai jusqu’à sa tente, et j’irai sans escorte ;

Par mes justes soupirs j’espère l’émouvoir.

 

Étéocle

Madame, sans sortir vous le pouvez revoir ;

Et si cette entrevue a pour vous tant de charmes,

Il ne tiendra qu’à lui de suspendre nos armes.

Vous pouvez dès cette heure accomplir vos souhaits

Et le faire venir jusque dans ce palais,

J’irai plus loin encore ; et pour faire connaître

Qu’il a tort en effet de me nommer un traître,

Et que je ne suis pas un tyran odieux,

Que l’on fasse parler et le peuple et les dieux.

Si le peuple y consent, je lui cède ma place ;

Mais qu’il se rende enfin, si le peuple le chasse.

Je ne force personne, et j’engage ma foi

De laisser aux Thébains à se choisir un roi.

 

Scène IV

 

Jocaste, Étéocle, Antigone, Créon, Olympe

 

Créon

Seigneur, votre sortie a mis tout en alarmes :

Thèbes, qui croit vous perdre, est déjà toute en larmes ;

L’épouvante et l’horreur règnent de toutes parts,

Et le peuple effrayé tremble sur ses remparts.

 

Étéocle

Cette vaine frayeur sera bientôt calmée,

Madame, je m’en vais retrouver mon armée ;

Cependant vous pouvez accomplir vos souhaits,

Faire entrer Polynice et lui parler de paix.

Créon, la reine ici commande en mon absence :

Disposez tout le monde à son obéissance.

Laissez, pour recevoir et pour donner ses lois,

Votre fils Ménécée, et j’en ai fait le choix ;

Comme il a de l’honneur autant que de courage,

Ce choix aux ennemis ôtera tout ombrage,

Et sa vertu suffit pour les rendre assurés.

Commandez-lui, Madame.

(À Créon)

Et vous, vous me suivrez.

 

Créon

Quoi ? Seigneur, …

 

Étéocle

Oui, Créon, la chose est résolue.

 

Créon

Et vous quittez ainsi la puissance absolue ?

 

Étéocle

Que je la quitte ou non, ne vous tourmentez pas ;

Faites ce que j’ordonne, et venez sur mes pas.

 

Scène V

 

Jocaste, Antigone, Créon,

 

Créon

Qu’avez-vous fait, Madame ? et par quelle conduite

Forcez-vous un vainqueur à prendre ainsi la fuite ?

Ce conseil va tout perdre.

 

Jocaste

Il va tout conserver ;

Et par ce seul conseil Thèbes se peut sauver.

 

Créon

Eh quoi, Madame, eh quoi ? dans l’état où nous sommes,

Lorsqu’avec un renfort de plus de six mille hommes

La fortune promet toute chose aux Thébains,

Le roi se laisse ôter la victoire des mains ?

 

Jocaste

La victoire, Créon, n’est pas toujours si belle ;

La honte et les remords vont souvent après elle.

Quand deux frères armés vont s’égorger entre eux,

Ne les pas séparer, c’est les perdre tous deux.

Peut-on faire au vainqueur une injure plus noire,

Que lui laisser gagner une telle victoire ?

 

Créon

Leur courroux est trop grand…

 

Jocaste

Il peut être adouci.

 

Créon

Tous deux veulent régner.

 

Jocaste

Ils règneront aussi.

 

Créon

On ne partage point la grandeur souveraine ;

Et ce n’est pas un bien qu’on quitte et qu’on reprenne.

 

Jocaste

L’intérêt de l’État leur servira de loi.

 

Créon

L’intérêt de l’État est de n’avoir qu’un roi,

Qui d’un ordre constant gouvernant ses provinces,

Accoutume à ses lois et le peuple et les princes.

Ce règne interrompu de deux rois différents,

En lui donnant deux rois lui donne deux tyrans.

Par un ordre, souvent l’un à l’autre contraire,

Un frère détruirait ce qu’aurait fait un frère ;

Vous les verriez toujours former quelque attentat,

Et changer tous les ans la face de l’État.

Ce terme limité que l’on veut leur prescrire

Accroît leur violence en bornant leur empire.

Tous deux feront gémir les peuples tour à tour,

Pareils à ces torrents qui ne durent qu’un jour :

Plus leur cours est borné, plus ils font de ravage,

Et d’horribles dégâts signalent leur passage.

 

Jocaste

On les verrait plutôt, par de nobles projets,

Se disputer tous deux l’amour de leurs sujets.

Mais avouez, Créon, que toute votre peine

C’est de voir que la paix rend votre attente vaine,

Qu’elle assure à mes fils le trône où vous tendez,

Et va rompre le piège où vous les attendez.

Comme, après leur trépas, le droit de la naissance

Fait tomber en vos mains la suprême puissance,

Le sang qui vous unit aux deux princes mes fils

Vous fait trouver en eux vos plus grands ennemis ;

Et votre ambition, qui tend à leur fortune,

Vous donne pour tous deux une haine commune.

Vous inspirez au roi vos conseils dangereux,

Et vous en servez un pour les perdre tous deux.

 

Créon

Je ne me repais point de pareilles chimères.

Mes respects pour le roi sont ardents et sincères,

Et mon ambition est de le maintenir

Au trône où vous croyez que je veux parvenir.

Le soin de sa grandeur est le seul qui m’anime ;

Je hais ses ennemis, et c’est là tout mon crime :

Je ne m’en cache point. Mais à ce que je voi,

Chacun n’est pas ici criminel comme moi.

 

Jocaste

Je suis mère, Créon, et si j’aime son frère,

La personne du roi ne m’en est pas moins chère.

De lâches courtisans peuvent bien le haïr,

Mais une mère enfin ne peut pas se trahir.

 

Antigone

Vos intérêts ici sont conformes aux nôtres,

Les ennemis du roi ne sont pas tous les vôtres ;

Créon, vous êtes père, et dans ces ennemis,

Peut-être songez-vous que vous avez un fils.

On sait de quelle ardeur Hémon sert Polynice.

 

Créon

Oui, je le sais, Madame, et je lui fais justice ;

Je le dois, en effet, distinguer du commun,

Mais c’est pour le haïr encor plus que pas un.

Et je souhaiterais, dans ma juste colère,

Que chacun le haït comme le hait son père.

 

Antigone

Après tout ce qu’a fait la valeur de son bras,

Tout le monde en ce point ne vous ressemble pas.

 

Créon

Je le vois bien, Madame, et c’est ce qui m’afflige ;

Mais je sais bien à quoi sa révolte m’oblige ;

Et tous ces beaux exploits qui le font admirer,

C’est ce qui me le fait justement abhorrer.

La honte suit toujours le parti des rebelles ;

Leurs grandes actions sont les plus criminelles,

Ils signalent leur crime en signalant leur bras,

Et la gloire n’est point où les rois ne sont pas.

 

Antigone

Écoutez un peu mieux la voix de la nature.

 

Créon

Plus l’offenseur m’est cher, plus je ressens l’injure.

 

Antigone

Mais un père à ce point doit-il être emporté ?

Vous avez trop de haine.

 

Créon

Et vous trop de bonté.

C’est trop parler, Madame, en faveur d’un rebelle.

 

Antigone

L’innocence vaut bien que l’on parle pour elle.

 

Créon

Je sais ce qui le rend innocent à vos yeux.

 

Antigone

Et je sais quel sujet vous le rend odieux.

 

Créon

L’amour a d’autres yeux que le commun des hommes.

 

Jocaste

Vous abusez, Créon, de l’état où nous sommes ;

Tout vous semble permis ; mais craignez mon courroux :

Vos libertés enfin retomberaient sur vous.

 

Antigone

L’intérêt du public agit peu sur son âme,

Et l’amour du pays nous cache une autre flamme.

Je la sais ; mais, Créon, j’en abhorre le cours,

Et vous ferez bien mieux de la cacher toujours.

 

Créon

Je le ferai, Madame, et je veux par avance

Vous épargner encor jusques à ma présence.

Aussi bien mes respects redoublent vos mépris,

Et je vais faire place à ce bienheureux fils.

Le roi m’appelle ailleurs, il faut que j’obéisse.

Adieu. Faites venir Hémon et Polynice.

 

Jocaste

N’en doute pas, méchant, ils vont venir tous deux ;

Tous deux ils préviendront tes desseins malheureux.

 

Scène VI

 

Jocaste, Antigone, Olympe

 

Antigone

Le perfide ! À quel point son insolence monte !

 

Jocaste

Ses superbes discours tourneront à sa honte.

Bientôt, si nos désirs sont exaucés des cieux,

La paix nous vengera de cet ambitieux.

Mais il faut se hâter, chaque heure nous est chère :

Appelons promptement Hémon et votre frère ;

Je suis pour ce dessein prête à leur accorder

Toutes les sûretés qu’ils pourront demander.

Et toi, si mes malheurs ont lassé ta justice,

Ciel, dispose à la paix le cœur de Polynice,

Seconde mes soupirs, donne force à mes pleurs,

Et comme il faut enfin fais parler mes douleurs.

 

Antigone, demeurant un peu après sa mère.

Et si tu prends pitié d’une flamme innocente,

Ô ciel, en ramenant Hémon à son amante,

Ramène-le fidèle, et permets en ce jour

Qu’en retrouvant l’amant je retrouve l’amour.

 



Acte II

 

Scène I

 

Antigone, Hémon

 

Hémon

Quoi, vous me refusez votre aimable présence,

Après un an entier de supplice et d’absence ?

Ne m’avez-vous, Madame, appelé près de vous,

Que pour m’ôter sitôt un bien qui m’est si doux ?

 

Antigone

Et voulez-vous sitôt que j’abandonne un frère ?

Ne dois-je pas au temple accompagner ma mère ?

Et dois-je préférer, au gré de vos souhaits,

Le soin de votre amour à celui de la paix ?

 

Hémon

Madame, à mon bonheur c’est chercher trop d’obstacles ;

Ils iront bien sans nous consulter les oracles.

Permettez que mon cœur, en voyant vos beaux yeux,

De l’état de son sort interroge ses dieux.

Puis-je leur demander, sans être téméraire,

S’ils ont toujours pour moi leur douceur ordinaire ?

Souffrent-ils sans courroux mon ardente amitié ?

Et du mal qu’ils ont fait ont-ils quelque pitié ?

Durant le triste cours d’une absence cruelle,

Avez-vous souhaité que je fusse fidèle ?

Songiez-vous que la mort menaçait loin de vous

Un amant qui ne doit mourir qu’à vos genoux ?

Ah ! d’un si bel objet quand une âme est blessée,

Quand un cœur jusqu’à vous élève sa pensée,

Qu’il est doux d’adorer tant de divins appas !

Mais aussi que l’on souffre en ne les voyant pas !

Un moment loin de vous me durait une année ;

J’aurais fini cent fois ma triste destinée,

Si je n’eusse songé jusques à mon retour

Que mon éloignement vous prouvait mon amour,

Et que le souvenir de mon obéissance

Pourrait en ma faveur parler en mon absence ;

Et que pensant à moi vous penseriez aussi

Qu’il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi.

 

Antigone

Oui, je l’avais bien cru qu’une âme si fidèle

Trouverait dans l’absence une peine cruelle ;

Et si mes sentiments se doivent découvrir,

Je souhaitais, Hémon, qu’elle vous fît souffrir,

Et qu’étant loin de moi, quelque ombre d’amertume

Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume.

Mais ne vous plaignez pas : mon cœur chargé d’ennui

Ne vous souhaitait rien qu’il n’éprouvât en lui ;

Surtout depuis le temps que dure cette guerre,

Et que de gens armés vous couvrez cette terre.

Ô dieux ! à quels tourments mon cœur s’est vu soumis,

Voyant des deux côtés ses plus tendres amis !

Mille objets de douleur déchiraient mes entrailles ;

J’en voyais et dehors et dedans nos murailles ;

Chaque assaut à mon cœur livrait mille combats,

Et mille fois le jour je souffrais le trépas.

 

Hémon

Mais enfin qu’ai-je fait, en ce malheur extrême,

Que ne m’ait ordonné ma princesse elle-même ?

J’ai suivi Polynice, et vous l’avez voulu :

Vous me l’avez prescrit par un ordre absolu.

Je lui vouai dès lors une amitié sincère ;

Je quittai mon pays, j’abandonnai mon père ;

Sur moi par ce départ j’attirai son courroux ;

Et pour tout dire enfin, je m’éloignai de vous.

 

Antigone

Je m’en souviens, Hémon, et je vous fais justice :

C’est moi que vous serviez en servant Polynice ;

Il m’était cher alors comme il l’est aujourd’hui,

Et je prenais pour moi ce qu’on faisait pour lui.

Nous nous aimions tous deux dès la plus tendre enfance,

Et j’avais sur son cœur une entière puissance ;

Je trouvais à lui plaire une extrême douceur,

Et les chagrins du frère étaient ceux de la sœur.

Ah ! si j’avais encor sur lui le même empire,

Il aimerait la paix, pour qui mon cœur soupire.

Notre commun malheur en serait adouci :

Je le verrais, Hémon ; vous me verriez aussi !

 

Hémon

De cette affreuse guerre il abhorre l’image.

Je l’ai vu soupirer de douleur et de rage,

Lorsque, pour remonter au trône paternel,

On le força de prendre un chemin si cruel.

Espérons que le ciel, touché de nos misères,

Achèvera bientôt de réunir les frères.

Puisse-t-il rétablir l’amitié dans leur cœur,

Et conserver l’amour dans celui de la sœur !

 

Antigone

Hélas ! ne doutez point que ce dernier ouvrage

Ne lui soit plus aisé que de calmer leur rage.

Je les connais tous deux, et je répondrais bien

Que leur cœur, cher Hémon, est plus dur que le mien.

Mais les dieux quelquefois font de plus grands miracles.

 

Scène II

 

Antigone, Hémon, Olympe

 

Antigone

Eh bien ! apprendrons-nous ce qu’ont dit les oracles ?

Que faut-il faire ?

 

Olympe

Hélas !

 

Antigone

Quoi ? qu’en a-t-on appris ?

Est-ce la guerre, Olympe ?

 

Olympe

Ah ! c’est encore pis !

 

Hémon

Quel est donc ce grand mal que leur courroux annonce ?

 

Olympe

Prince, pour en juger, écoutez leur réponse :

Thébains, pour n’avoir plus de guerres,

Il faut, par un ordre fatal,

Que le dernier du sang royal

Par son trépas ensanglante vos terres.

 

Antigone

Ô dieux, que vous a fait ce sang infortuné ?

Et pourquoi tout entier l’avez-vous condamné ?

N’êtes-vous pas contents de la mort de mon père ?

Tout notre sang doit-il sentir votre colère ?

 

Hémon

Madame, cet arrêt ne vous regarde pas ;

Votre vertu vous met à couvert du trépas :

Les dieux savent trop bien connaître l’innocence.

 

Antigone

Et ce n’est pas pour moi que je crains leur vengeance :

Mon innocence, Hémon, serait un faible appui ;

Fille d’Oedipe, il faut que je meure pour lui.

Je l’attends, cette mort, et je l’attends sans plainte ;

Et s’il faut avouer le sujet de ma crainte,

C’est pour vous que je crains : oui, cher Hémon, pour vous,

De ce sang malheureux vous sortez comme nous ;

Et je ne vois que trop que le courroux céleste

Vous rendra, comme à nous, cet honneur bien funeste,

Et fera regretter aux princes des Thébains

De n’être pas sortis du dernier des humains.

 

Hémon

Peut-on se repentir d’un si grand avantage ?

Un si noble trépas flatte trop mon courage,

Et du sang de ses rois il est beau d’être issu,

Dût-on rendre ce sang sitôt qu’on l’a reçu.

 

Antigone

Eh quoi ! si parmi nous on a fait quelque offense,

Le ciel doit-il sur vous en prendre la vengeance ?

Et n’est-ce pas assez du père et des enfants,

Sans qu’il aille plus loin chercher des innocents ?

C’est à nous à payer pour les crimes des nôtres :

Punissez-nous, grands dieux ; mais épargnez les autres.

Mon père, cher Hémon, vous va perdre aujourd’hui,

Et je vous perds peut-être encore plus que lui.

Le ciel punit sur vous et sur votre famille

Et les crimes du père et l’amour de la fille ;

Et ce funeste amour vous nuit encore plus

Que les crimes d’Oedipe et le sang de Laïus.

 

Hémon

Quoi ? mon amour, Madame ? Et qu’a-t-il de funeste ?

Est-ce un crime qu’aimer une beauté céleste ?

Et puisque sans colère il est reçu de vous,

En quoi peut-il du ciel mériter le courroux ?

Vous seule en mes soupirs êtes intéressée :

C’est à vous à juger s’ils vous ont offensée ;

Tels que seront pour eux vos arrêts tout-puissants,

Ils seront criminels, ou seront innocents.

Que le ciel à son gré de ma perte dispose,

J’en chérirai toujours et l’une et l’autre cause,

Glorieux de mourir pour le sang de mes rois,

Et plus heureux encor de mourir sous vos lois.

Aussi bien que ferais-je en ce commun naufrage ?

Pourrais-je me résoudre à vivre davantage ?

En vain les dieux voudraient différer mon trépas,

Mon désespoir ferait ce qu’ils ne feraient pas.

Mais peut-être, après tout, notre frayeur est vaine ;

Attendons… Mais voici Polynice et la reine.

 

Scène III

 

Jocaste, Polynice, Antigone, Hémon

 

Polynice

Madame, au nom des dieux, cessez de m’arrêter :

Je vois bien que la paix ne peut s’exécuter.

J’espérais que du ciel la justice infinie

Voudrait se déclarer contre la tyrannie,

Et que lassé de voir répandre tant de sang,

Il rendrait à chacun son légitime rang.

Mais puisque ouvertement il tient pour l’injustice,

Et que des criminels il se rend le complice,

Dois-je encore espérer qu’un peuple révolté,

Quand le ciel est injuste, écoute l’équité ?

Dois-je prendre pour juge une troupe insolente,

D’un fier usurpateur ministre violente,

Qui sert mon ennemi par un lâche intérêt,

Et qu’il anime encor, tout éloigné qu’il est ?

La raison n’agit point sur une populace.

De ce peuple déjà j’ai ressenti l’audace,

Et loin de me reprendre après m’avoir chassé,

Il croit voir un tyran dans un prince offensé.

Comme sur lui l’honneur n’eut jamais de puissance,

Il croit que tout le monde aspire à la vengeance ;

De ses inimitiés rien n’arrête le cours :

Quand il hait une fois, il veut haïr toujours.

 

Jocaste

Mais s’il est vrai, mon fils, que ce peuple vous craigne,

Et que tous les Thébains redoutent votre règne,

Pourquoi par tant de sang cherchez-vous à régner

Sur ce peuple endurci que rien ne peut gagner ?

 

Polynice

Est-ce au peuple, Madame, à se choisir un maître ?

Sitôt qu’il hait un roi, doit-on cesser de l’être ?

Sa haine ou son amour, sont-ce les premiers droits

Qui font monter au trône ou descendre les rois ?

Que le peuple à son gré nous craigne ou nous chérisse,

Le sang nous met au trône, et non pas son caprice.

Ce que le sang lui donne, il le doit accepter,

Et s’il n’aime son prince, il le doit respecter.

 

Jocaste

Vous serez un tyran haï de vos provinces.

 

Polynice

Ce nom ne convient pas aux légitimes princes ;

De ce titre odieux mes droits me sont garants ;

La haine des sujets ne fait pas les tyrans.

Appelez de ce nom Étéocle lui-même.

 

Jocaste

Il est aimé de tous.

 

Polynice

C’est un tyran qu’on aime,

Qui par cent lâchetés tâche à se maintenir

Au rang où par la force il a su parvenir ;

Et son orgueil le rend, par un effet contraire,

Esclave de son peuple et tyran de son frère.

Pour commander tout seul il veut bien obéir,

Et se fait mépriser pour me faire haïr.

Ce n’est pas sans sujet qu’on me préfère un traître :

Le peuple aime un esclave et craint d’avoir un maître.

Mais je croirais trahir la majesté des rois,

Si je faisais le peuple arbitre de mes droits.

 

Jocaste

Ainsi donc la discorde a pour vous tant de charmes ?

Vous lassez-vous déjà d’avoir posé les armes ?

Ne cesserons-nous point, après tant de malheurs,

Vous, de verser du sang, moi, de verser des pleurs ?

N’accorderez-vous rien aux larmes d’une mère ?

Ma fille, s’il se peut, retenez votre frère :

Le cruel pour vous seule avait de l’amitié.

 

Antigone