A Pol Arnault
La vie si courte, si longue, devient parfois insupportable. Elle se déroule,
toujours pareille, avec la mort au bout. On ne peut ni l'arrêter, ni la changer,
ni la comprendre. Et souvent une révolte indignée vous saisit devant
l'impuissance de notre effort. Quoi que nous fassions, nous mourrons! Quoi que
nous croyions, quoi que nous pensions, quoi que nous tentions, nous mourrons. Et
il semble qu'on va mourir demain sans rien connaître encore, bien que dégoûté de
tout ce qu'on connaît. Alors on se sent écrasé sous le sentiment de "l'éternelle
misère de tout, de l'impuissance humaine et de la monotonie des actions."
On se lève, on marche, on s'accoude à sa fenêtre. Des gens en face
déjeunent, comme ils déjeunaient hier, comme ils déjeuneront demain: le père, la
mère, quatre enfants. Voici trois ans, la grand-mère était encore là. Elle n'y
est plus. Le père a bien changé depuis que nous sommes voisins. Il ne s'en
aperçoit pas; il semble content; il semble heureux. Imbécile!
Ils parlent d'un mariage, puis d'un décès, puis de leur poulet qui est
tendre, puis de leur bonne qui n'est pas honnête. Ils s'inquiètent de mille
choses inutiles et sottes. Imbéciles!
La vue de leur appartement, qu'ils habitent depuis dix-huit ans, m'emplit de
dégoût et d'indignation. C'est cela, la vie! Quatre murs, deux portes, une
fenêtre, un lit, des chaises, une table, voilà! Prison, prison! Tout logis qu'on
habite longtemps devient prison!
Oh! fuir, partir! fuir les lieux connus, les hommes, les mouvements pareils
aux mêmes heures, et les mêmes pensées, surtout!
Quand on est las, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus avoir la
force de se lever pour boire un verre d'eau, las des visages amis vus trop
souvent et devenus irritants, des odieux et placides voisins, des choses
familières et monotones, de sa maison, de sa rue, de sa bonne qui vient dire:
"que désire Monsieur pour son dîner", et qui s'en va en relevant à chaque pas,
d'un ignoble coup de talon, le bord effiloqué de sa jupe sale, las de son chien
trop fidèle, des taches immuables des tentures, de la régularité des repas, du
sommeil dans le même lit, de chaque action répétée chaque jour, las de soi-même,
de sa propre voix, des choses qu'on répète sans cesse, du cercle étroit de ses
idées, las de sa figure vue dans la glace, des mines qu'on fait en se rasant, en
se peignant, il faut partir, entrer dans une vie nouvelle et changeante.
Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité connue pour
pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve.
Une gare! un port! un train qui siffle et crache son premier jet de vapeur!
un grand navire passant dans les jetées, lentement, mais dont le ventre halète
d'impatience et qui va fuir là-bas, à l'horizon, vers des pays nouveaux! Qui
peut voir cela sans frémir d'envie, sans sentir s'éveiller dans son âme le
frissonnant désir des longs voyages?
On rêve toujours d'un pays préféré, l'un de la Suède, l'autre des Indes;
celui-ci de la Grèce et celui-là du Japon. Moi, je me sentais attiré vers
l'Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du Désert ignoré, comme par
le pressentiment d'une passion qui va naître. Je quittai Paris le 6 juillet
1881. Je voulais voir cette terre du soleil et du sable en plein été, sous la
pesante chaleur, dans l'éblouissement furieux de la lumière. Tout le monde
connaît la magnifique pièce de vers du grand poète Leconte de Lisle:
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe, en nappes d'argent, des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
C'est le midi du désert, le midi épandu sur la mer de sable immobile et
illimitée qui m'a fait quitter les bords fleuris de la Seine chantés par
Mme Deshoulières, et les bains frais du matin, et l'ombre verte des bois, pour
traverser les solitudes ardentes.
Une autre cause donnait à ce moment à l'Algérie un attrait particulier.
L'insaisissable Bou-Amama conduisait cette campagne fantastique qui a fait dire,
écrire et commettre tant de sottises. On affirmait aussi que les populations
musulmanes préparaient une insurrection générale, qu'elles allaient tenter un
dernier effort, et qu'aussitôt après le ramadan la guerre éclaterait d'un seul
coup par toute l'Algérie. Il devenait extrêmement curieux de voir l'Arabe à ce
moment, de tenter de comprendre son âme, ce dont ne s'inquiètent guère les
colonisateurs.
Flaubert disait quelquefois: "On peut se figurer le désert, les pyramides,
le Sphinx, avant de les avoir vus; mais ce qu'on ne s'imagine point, c'est la
tête d'un barbier turc accroupi devant sa porte."
Ne serait-il pas encore plus curieux de connaître ce qui se passe dans cette
tête?
Marseille palpite sous le gai soleil d'un jour d'été. Elle semble rire,
avec ses grands cafés pavoisés, ses chevaux coiffés d'un chapeau de paille comme
pour une mascarade, ses gens affairés et bruyants. Elle semble grise avec son
accent qui chante par les rues, son accent que tout le monde fait sonner comme
par défi. Ailleurs un Marseillais amuse, et parait une sorte d'étranger,
écorchant le français; à Marseille, tous les Marseillais réunis donne à l'accent
une exagération qui prend les allures d'une farce. Tout le monde parler comme
ça, c'est trop, troun de l'air! Marseille au soleil transpire, comme une belle
fille qui manquerait de soins, car elle sent l'ail, la gueuse, et mille choses
encore. Elle sent les innombrables nourritures que grignotent les nègres, les
Turcs, les Grecs, les Italiens, les Maltais, les Espagnols, les Anglais, les
Corses, et les Marseillais aussi, pécaïre, couchés, assis, roulés, vautrés sur
les quais. Dans le bassin de la Joliette, les lourds paquebots, le nez tourné
vers l'entrée du port, chauffent, couverts d'hommes qui les emplissent de
paquets et de marchandises. L'un d'eux, l'Abd-el-Kader, se met tout à
coup à pousser des mugissements, car le sifflet n'existe plus; il est remplacé
par une sorte de cri de bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du
monstre.
Le vaste navire quitte son point d'attache, passe doucement au milieu de ses
frères encore immobiles, sort du port, et, brusquement, le capitaine ayant jeté
par son porte-voix qui descend dans les profondeurs du bateau, le commandement:
"En route", il s'élance, pris d'une ardeur, ouvre la mer, laisse derrière lui un
long sillage, pendant que fuient les côtes et que Marseille s'enfonce à
l'horizon.
C'est l'heure du dîner, à bord. Peu de monde. On ne se rend guère en Afrique
en juillet. Au bout de la table, un colonel, un ingénieur, un médecin, deux
bourgeois d'Alger avec leurs femmes.
On parle du pays où l'on va, de l'administration qu'il lui faut.
Le colonel réclame énergiquement un gouvernement militaire, parle tactique
dans le désert et déclare que le télégraphe est inutile et même dangereux pour
les armées. Cet officier supérieur a dû éprouver quelque désagrément de guerre
par la faute du télégraphe.
L'ingénieur voudrait confier la colonie à un inspecteur général des ponts et
chaussées qui ferait des canaux, des barrages, des routes et mille autres
choses.
Le capitaine du bâtiment laisse entendre, avec esprit, qu'un marin ferait
bien mieux l'affaire, l'Algérie n'étant abordable que par mer.
Les deux bourgeois signalent les fautes grossières du gouverneur; et chacun
rit, s'étonnant qu'on puisse être aussi maladroit.
Puis on remonte sur le pont. Rien que la mer, la mer calme, sans un frisson,
et dorée par la lune. Le lourd bateau parait glisser dessus, laissant derrière
lui un long sillage bouillonnant, où l'eau battue semble du feu liquide.
Le ciel s'étale sur nos têtes, d'un noir bleuâtre, ensemencé d'astres que
voile par instants l'énorme panache de fumée vomie par la cheminée; et le petit
fanal en haut du mât a l'air d'une grosse étoile se promenant parmi les autres.
On n'entend rien que le ronflement de l'hélice dans les profondeurs du navire.
Qu'elles sont charmantes, les heures tranquilles du soir sur le pont d'un
bâtiment qui fuit!
Toute la journée du lendemain, on pense étendu sous la tente, avec l'Océan
de tous les côtés. Puis la nuit revient, et le jour reparaît. On a dormi dans
l'étroite cabine, sur la couchette en forme de cercueil. Debout, il est quatre
heures du matin.
Quel réveil! Une longue côte, et là-bas, en face, une tache blanche qui
grandit - Alger!
Féerie inespérée et qui ravit l'esprit! Alger a passé mes attentes.
Qu'elle est jolie, la ville de neige sous l'éblouissante lumière! Une immense
terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes. Au-dessus s'élèvent
de grands hôtels européens et le quartier français, au-dessus encore s'échelonne
la ville arabe, amoncellement de petites maisons blanches, bizarres,
enchevêtrées les unes dans les autres, séparées par des rues qui ressemblent à
des souterrains clairs. L'étage supérieur est supporté par des suites de bâtons
peints en blanc; les toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des
trous habités, des escaliers mystérieux vers des demeures qui semblent des
terriers pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave et
voilée, les chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires des poussières
accumulées sur les sueurs.
De la pointe de la jetée le coup d'oeil sur la ville est merveilleux. On
regarde, extasié, cette cascade éclatante de maisons dégringolant les unes sur
les autres du haut de la montagne jusqu'à la mer. On dirait une écume de
torrent, une écume d'une blancheur folle; et, de place en place, comme un
bouillonnement plus gros, une mosquée éclatante luit sous le soleil.
Partout grouille une population stupéfiante. Des gueux innombrables vêtus
d'une simple chemise, ou de deux tapis cousus en forme de chasuble, ou d'un
vieux sac percé de trous pour la tête et les bras, toujours nu-jambes et
nu-pieds, vont, viennent, s'injurient, se battent, vermineux, loqueteux,
barbouillés d'ordure et puant la bête. Tartarin dirait qu'ils sentent le "Teur"
(Turc) et on sent le Teur partout ici.
Puis il y a tout un monde de mioches à la peau noire, métis de Kabyles,
d'Arabes, de nègres et de Blancs, fourmilière de cireurs de bottes, harcelants
comme des mouches, cabriolants et hardis, vicieux à trois ans, malins comme des
singes, qui vous injurient en arabe et vous poursuivent en français de leur
éternel "Cïé mosieu". Ils vous tutoient et on les tutoie. Tout le monde ici
d'ailleurs se dit "tu". Le cocher qu'on arrête dans la rue vous demande: "Où je
mènerai toi." Je signale cet usage aux cochers parisiens qui sont dépassés en
familiarité.
J'ai vu le jour même de mon arrivée un petit fait sans importance et qui
pourtant résume à peu près l'histoire de l'Algérie et de la colonisation.
Comme j'étais assis devant un café, un jeune moricaud s'empara, de force, de
mes pieds et se mit à les cirer avec une énergie furieuse. Après qu'il eut
frotté pendant un quart d'heure et rendu le cuir de mes bottines plus luisant
qu'une glace, je lui donnai deux sous. Il prononça "méci mosieu", mais ne se
releva pas. Il restait accroupi entre mes jambes, tout à fait immobile, roulant
des yeux comme s'il se fût trouvé malade. Je lui dis:
- Va-t'en donc, arbico.
Il ne répondit point, ne remua pas, puis, tout à coup, saisissant à pleins
bras sa boîte de cirage il s'enfuit de toute sa vitesse. Et j'aperçus un grand
nègre de seize ans qui se détachait d'une porte où il s'était caché et
s'élançait sur mon cireur. En quelques bonds il l'eut rejoint, puis il le gifla,
le fouilla, lui arracha ses deux sous qu'il engloutit dans sa poche et s'en alla
tranquillement en riant, pendant que le misérable volé hurlait d'une
épouvantable façon.
J'étais indigné. Mon voisin de table, un officier d'Afrique, un ami, me dit:
- Laissez donc, c'est la hiérarchie qui s'établit. Tant qu'ils ne sont pas
assez forts pour prendre les sous des autres, ils cirent. Mais dès qu'ils se
sentent en état de rouler les plus petits ils ne font plus rien. Ils guettent
les cireurs et les dévalisent. Puis, mon compagnon ajouta en riant: Presque tout
le monde en fait autant ici.
Le quartier européen d'Alger, joli de loin, a, vu de près, un aspect de
ville neuve poussée sous un climat qui ne lui conviendrait point. En débarquant,
une large enseigne vous tire l'oeil: Skating-Rink algérien; et, dès les
premiers pas, on est saisi, gêné, par la sensation du progrès mal appliqué à ce
pays, de la civilisation brutale, gauche, peu adaptée aux moeurs, au ciel et aux
gens. C'est nous qui avons l'air de barbares au milieu de ces barbares, brutes
il est vrai, mais qui sont chez eux, et à qui les siècles ont appris des
coutumes dont nous semblons n'avoir pas encore compris le sens. Napoléon III a
dit un mot sage (peut-être soufflé par un ministre): "Ce qu'il faut à l'Algérie,
ce ne sont pas des conquérants, mais des initiateurs." Or nous sommes restés des
conquérants brutaux, maladroits, infatués de nos idées toutes faites. Nos moeurs
imposées, nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des
fautes grossières d'art, de sagesse et de compréhension. Tout ce que nous
faisons semble un contresens, un défi à ce pays, non pas tant à ses habitants
premiers qu'à la terre elle-même.
J'ai vu quelques jours après mon arrivée un bal en plein air à Mustapha.
C'était la fête de Neuilly. Des boutiques de pain d'épice, des tirs, des
loteries, le jeu des poupées et des couteaux, des somnambules, des
femmes-silures, et des calicots dansant avec des demoiselles de magasin les
vrais quadrilles de Bullier, tandis que derrière l'enceinte où l'on payait pour
entrer, dans la plaine large et sablonneuse du champ de manoeuvres, des
centaines d'Arabes, couchés, sous la lune, immobiles en leurs loques blanches,
écoutaient gravement les refrains des chahuts sautés par les Français.
Pour aller d'Alger à Oran il faut un jour en chemin de fer. On traverse
d'abord la plaine de la Mitidja, fertile, ombragée, peuplée. Voilà ce qu'on
montre au nouvel arrivé pour lui prouver la fécondité de notre colonie. Certes
la Mitidja et la Kabylie sont deux admirables pays. Or la Kabylie est
actuellement plus habitée que le Pas-de-Calais par kilomètre carré; la Mitidja
le sera bientôt autant. Que veut-on coloniser par là? Mais je reviendrai sur ce
sujet.
Le train roule, avance; les plaines cultivées disparaissent; la terre
devient nue et rouge, la vraie terre d'Afrique. L'horizon s'élargit, un horizon
stérile et brûlant. Nous suivons l'immense vallée du Chelif, enfermée en des
montagnes désolées, grises et brûlées, sans un arbre, sans une herbe. De place
en place la ligne des monts s'abaisse, s'entrouvre comme pour mieux montrer
l'affreuse misère du sol dévoré par le soleil. Un espace démesuré s'étale, tout
plat, borné, là-bas, par la ligne presque invisible des hauteurs perdues dans
une vapeur. Puis sur les crêtes incultes, parfois, de gros points blancs, tout
ronds, apparaissent, comme des oeufs énormes pondus là par des oiseaux géants.
Ce sont des marabouts élevés à la gloire d'Allah.
Dans la plaine jaune, interminable, quelquefois on aperçoit un bouquet
d'arbres, des hommes debout, des Européens hâlés, de grande taille, qui
regardent filer le convoi, et, tout près de là, des petites tentes, pareilles à
de gros champignons, d'où sortent des soldats barbus. C'est un hameau
d'agriculteurs protégé par un détachement de ligne.
Puis, dans l'étendue de terre stérile et poudreuse on distingue, si loin
qu'on la voit à peine, une sorte de fumée, un nuage mince qui monte vers le ciel
et semble courir sur le sol. C'est un cavalier qui soulève, sous les pieds de
son cheval, la poussière fine et brûlante. Et chacune de ces nuées sur la plaine
indique un homme dont on finit par distinguer le burnous clair presque
imperceptible.
De temps en temps, des campements d'indigènes. On les découvre à peine, ces
douars, auprès d'un torrent desséché où des enfants font paître quelques
chèvres, quelques moutons ou quelques vaches (paître semble infiniment
dérisoire). Les huttes de toile brune, entourées de broussailles sèches, se
confondent avec la couleur monotone de la terre. Sur le remblai de la ligne un
homme à la peau noire, à la jambe nue, nerveuse et sans mollets, enveloppé de
haillons blanchâtres, contemple gravement la bête de fer qui roule devant lui.
Plus loin c'est une troupe de nomades en marche. La caravane s'avance dans la
poussière, laissant un nuage derrière elle. Les femmes et les enfants sont
montés sur des ânes ou de petits chevaux; et quelques cavaliers marchent
gravement en tête, d'une allure infiniment noble.
Et c'est ainsi toujours. Aux haltes du train, d'heure en heure, un village
européen se montre: quelques maisons pareilles à celles de Nanterre ou de Rueil,
quelques arbres brûlés alentour dont l'un porte des drapeaux tricolores, pour le
14 juillet, puis un gendarme grave devant la porte de sortie, semblable aussi au
gendarme de Rueil ou de Nanterre.
La chaleur est intolérable. Tout objet de métal devient impossible à
toucher, même dans le wagon. L'eau des gourdes brûle la bouche. Et l'air qui
s'engouffre par la portière semble soufflé par la gueule d'un four. A
Orléansville, le thermomètre de la gare donne, à l'ombre, quarante-neuf degrés
passés!
On arrive à Oran pour dîner.
Oran est une vraie ville d'Europe, commerçante, plus espagnole que
française, et sans grand intérêt. On rencontre par les rues de belles filles aux
yeux noirs, à la peau d'ivoire, aux dents claires. Quand il fait beau, on
aperçoit, parait-il, à l'horizon les côtes de l'Espagne, leur patrie.
Dès qu'on a mis le pied sur cette terre africaine, un besoin singulier vous
envahit, celui d'aller plus loin, au sud.
J'ai donc pris, avec un billet pour Saïda, le petit chemin de fer à voie
étroite qui grimpe sur les hauts plateaux. Autour de cette ville rôde avec ses
cavaliers l'insaisissable Bou-Amama.
Après quelques heures de route on atteint les premières pentes de l'Atlas.
Le train monte, souffle, ne marche plus qu'à peine, serpente sur le flanc des
côtes arides, passe auprès d'un lac immense formé par trois rivières que garde,
amassées dans trois vallées, le fameux barrage de l'Habra. Un mur colossal, long
de cinq cents mètres, contient, suspendus au-dessus d'une plaine démesurée,
quatorze millions de mètres cubes d'eau.
(Ce barrage s'est écroulé l'an suivant, noyant des centaines d'hommes,
ruinant un pays entier. C'était au moment d'une grande souscription nationale
pour des inondés hongrois ou espagnols. Personne ne s'est occupé de ce désastre
français.)
Puis nous passons par des défilés étroits entre deux montagnes, qu'on dirait
incendiées depuis peu, tant elles ont la peau rouge et nue; nous contournons des
pics, nous filons le long des pentes, nous faisons des détours de dix kilomètres
pour éviter les obstacles, puis nous nous précipitons dans une plaine, à toute
vitesse, en zigzaguant toujours un peu, comme par suite de l'habitude prise.
Les wagons sont tout petits, la machine grosse comme celle d'un tramway.
Elle semble parfois exténuée, râle, geint, ou rage, va si doucement qu'on la
suivrait au pas, et, tout à coup elle repart avec furie.
Toute la contrée est aride et désolée. Le roi d'Afrique, le soleil, le grand
et féroce ravageur a mangé la chair de ces vallons, ne laissant que la pierre et
une poussière rouge où rien ne pourrait germer.
Saïda! c'est une petite ville à la française qui ne semble habitée que par
des généraux. Ils sont au moins dix ou douze et paraissent toujours en
conciliabule. On a envie de leur crier: "Où est aujourd'hui Bou-Amama, mon
général?" La population civile n'a pour l'uniforme aucun respect.
L'auberge du lieu laisse tout à désirer. je me couche sur une paillasse dans
une chambre blanchie à la chaux. La chaleur est intolérable. je ferme les yeux
pour dormir. Hélas!
Ma fenêtre est ouverte, donnant sur une petite cour. J'entends aboyer des
chiens. Ils sont loin, très loin, et jappent par saccades comme s'ils se
répondaient.
Mais bientôt ils approchent, ils viennent; ils sont là maintenant contre les
maisons, dans les vignes, dans les rues. Ils sont là, cinq cents, mille
peut-être, affamés, féroces, les chiens qui gardaient sur les hauts plateaux les
campements des Espagnols. Leurs maîtres tués ou partis, les bêtes ont rôdé,
mourant de faim; puis elles ont trouvé la ville, et elles la cernent, comme une
armée. Le jour, elles dorment dans les ravins sous les roches, dans les trous de
la montagne: et, sitôt la nuit tombée, elles gagnent Saïda pour chercher leur
vie.
Les hommes qui rentrent tard chez eux marchent 1e revolver au poing, suivis,
flairés par vingt ou trente chiens jaunes pareils à des renards.
Ils aboient à présent d'une façon continue, effroyable, à rendre fou. Puis
d'autres cris s'éveillent, des glapissernents grêles; ce sont les chacals qui
arrivent; et parfois on n'entend plus qu'une voix plus forte et singulière,
celle de l'hyène, qui imite le chien pour l'attirer et le dévorer.
Jusqu'au jour dure sans repos cet horrible vacarme. Saïda, avant
l'occupation française était protégée par une petite forteresse édifiée par
Abd-el-Kader.
La ville nouvelle est dans un fond, entourée de hauteurs pelées. Une mince
rivière, qu'on peut presque sauter à pieds joints, arrose les champs alentour où
poussent de belles vignes.
Vers le sud, les monts voisins ont l'aspect d'une muraille, ce sont les
derniers gradins conduisant aux hauts plateaux.
Sur la gauche se dresse un rocher d'un rouge ardent, haut d'une cinquantaine
de mètres et qui porte sur un sommet quelques maçonneries en ruines. C'est là
tout ce qui reste de la Saïda d'Abd-el-Kader. Ce rocher, vu de loin, semble
adhérent à la montagne, mais si on l'escalade, on demeure saisi de surprise et
d'admiration. Un ravin profond, creusé entre des murs tout droits, sépare
l'ancienne redoute de l'émir de la côte voisine. Elle est, cette côte, en pierre
de pourpre et entaillée par places par des brèches où tombent les pluies
d'hiver. Dans le ravin coule la rivière au milieu d'un bois de lauriers roses.
D'en haut, on dirait un tapis d'Orient étendu dans un corridor. La nappe de
fleurs parait ininterrompue, tachetée seulement par le feuillage vert qui la
perce par endroits.
On descend en ce vallon par un sentier bon pour des chèvres.
La rivière, fleuve là-bas (I'Oued Saïda), ruisseau pour nous, s'agite dans
les pierres sous les grands arbustes épanouis, saute des roches, écume, ondoie,
et murmure. L'eau est chaude, presque brûlante. D'énormes crabes courent sur les
bords avec une singulière rapidité, les pinces levées en me voyant. De gros
lézards verts disparaissent dans les feuillages. Parfois un reptile glisse entre
les cailloux.
Le ravin se rétrécit comme s'il allait se refermer. Un grand bruit sur ma
tête me fait tressaillir. Un aigle surpris s'envole de son repaire, s'élève vers
le ciel bleu, monte à coups d'aile lents et forts, si large qu'il semble toucher
aux deux murailles.
Au bout d'une heure, on rejoint la route qui va vers Aïn-el-Hadjar en
gravissant le mont poudreux.
Devant moi une femme, une vieille femme en jupe noire, coiffée d'un bonnet
blanc, chemine, courbée, un panier au bras gauche et tenant de l'autre, en
manière d'ombrelle, un immense parapluie rouge. Une femme ici! Une paysanne en
cette morne contrée où l'on ne voit guère que la haute négresse cambrée,
luisante, chamarrée d'étoffes jaunes, rouges ou bleues, et qui laisse sur son
passage un fumet de chair humaine à tourner les coeurs les plus solides.
La vieille, exténuée, s'assit dans la poussière, haletante sous la chaleur
torride. Elle avait une face ridée par d'innombrables petits plis de peau comme
ceux des étoffes qu'on fronce, un air las, accablé, désespéré.
Je lui parlai. C'était une Alsacienne qu'on avait envoyée en ces pays
désolés, avec ses quatre fils, après la guerre. Elle me dit:
- Vous venez de là-bas?
Ce "là-bas" me serra le coeur.
- Oui.
Et elle se mit à pleurer. Puis elle me conta son histoire bien simple.
On leur avait promis des terres. Ils étaient venus, la mère et les enfants.
Maintenant trois de ses fils étaient morts sous ce climat meurtrier. Il en
restait un, malade aussi. Leurs champs ne rapportaient rien, bien que grands,
car ils n'avaient pas une goutte d'eau. Elle répétait, la vieille: "De la
cendre, monsieur, de la cendre brûlée. Il n'y vient pas un chou, pas un chou,
pas un chou!" s'obstinant à cette idée de chou qui devait représenter pour elle
tout le bonheur terrestre.
Je n'ai jamais rien vu de plus navrant que cette bonne femme d'Alsace jetée
sur ce sol de feu où il ne pousse pas un chou. Comme elle devait souvent penser
au pays perdu, au pays vert de sa jeunesse, la pauvre vieille! En me quittant,
elle ajouta:
- Savez-vous si on donnera des terres en Tunisie? On dit que c'est bon par
là. Ça vaudra toujours mieux qu'ici. Et puis je pourrai peut-être y réchapper
mon garçon. Tous nos colons installés au-delà du Tell en pourraient dire à peu
près autant.
Un désir me tenait toujours, celui d'aller plus loin. Mais, tout le pays
étant en guerre, je ne pouvais m'aventurer seul. Une occasion s'offrit, celle
d'un train allant ravitailler les troupes campées le long des chotts.
C'était par un jour de siroco. Dès le matin le vent du sud se leva,
soufflant sur la terre ses haleines lentes, lourdes, dévorantes. A sept heures
le petit convoi se mit en route, emportant deux détachements d'infanterie avec
leurs officiers, trois wagons-citernes pleins d'eau et les ingénieurs de la
compagnie, car depuis trois semaines aucun train n'était allé jusqu'aux extrêmes
limites de la ligne que les Arabes ont pu détruire.
La machine L'Hyène part bruyamment s'avançant vers la montagne
droite, comme si elle voulait pénétrer dedans. Puis soudain elle fait une
courbe, s'enfonce dans un étroit vallon, décrit un crochet, et revient passer à
cinquante mètres au-dessus de l'endroit où elle courait tout à l'heure. Elle
tourne de nouveau, trace des circuits, l'un sur l'autre, monte toujours en
zigzag, déroulant un grand lacet qui gagne le sommet du mont. Voici de vastes
bâtiments, des cheminées de fabriques, une sorte de petite ville abandonnée. Ce
sont les magnifiques usines de la Compagnie franco-algérienne. C'est là qu'on
préparait l'alfa avant le massacre des Espagnols. Ce lieu s'appelle
Aïn-el-Hadjar.
Nous montons encore. La locomotive souffle, râle, ralentit sa marche,
s'arrête. Trois fois elle essaie de repartir, trois fois elle demeure
impuissante. Elle recule pour prendre de l'élan, mais reste encore sans force au
milieu de la pente trop rude.
Alors les officiers font descendre les soldats qui, égrenés le long du
train, se mettent à pousser. Nous repartons lentement au pas d'un homme. On rit,
on plaisante; les lignards blaguent la machine. C'est fini. Nous voici sur les
hauts plateaux.
Le mécanicien, le corps penché en dehors, regarde sans cesse la voie qui
peut être coupée; et nous autres, nous inspectons l'horizon, très attentifs, en
éveil dès qu'un filet de poussière semble indiquer au loin un cavalier encore
invisible. Nous portons des fusils et des revolvers.
Parfois, un chacal s'enfuit devant nous; un énorme vautour s'envole,
abandonnant la carcasse d'un chameau presque entièrement dépecé; des poules de
Carthage, très semblables à des perdrix, gagnent des touffes de palmiers nains.
A la petite halte de Tafraoua, deux compagnies de ligne sont campées. Ici,
on a tué beaucoup d'Espagnols. A Kralfallah, c'est une compagnie de zouaves qui
se fortifient à la hâte, édifiant leurs retranchements avec des rails, des
poutres, des poteaux télégraphiques, des balles d'alfa, tout ce qu'on trouve.
Nous déjeunons là; et les trois officiers, tous trois jeunes et gais, le
capitaine, le lieutenant et le sous-lieutenant nous offrent le café.
Le train repart. Il court interminablement dans une plaine illimitée que les
touffes d'alfa font ressembler à une mer calme. Le siroco devient intolérable,
nous jetant à la face l'air enflammé du désert; et, parfois, à l'horizon, une
forme vague apparaît. On dirait un lac, une île, des rochers dans l'eau: c'est
le mirage. Sur un talus, voici des pierres brûlées et des ossements d'homme: les
restes d'un Espagnol. Puis, d'autres chameaux morts, toujours dépecés par des
vautours.
On traverse une forêt! Quelle forêt! Un océan de sable où des touffes rares
de genévriers ressemblent à des plants de salade dans un potager gigantesque!
Désormais aucune verdure, sauf l'alfa, sorte de jonc d'un vert bleu qui pousse
par touffes rondes et couvre le sol à perte de vue.
Parfois on croit voir un cavalier dans le lointain. Mais il disparaît; on
s'était peut-être trompé.
Nous arrivons à l'Oued-Fallette, au milieu d'une étendue toujours morne et
déserte. Alors je m'éloigne à pied avec deux compagnons, vers le sud encore.
Nous gravissons une colline basse sous une écrasante chaleur. Le siroco charrie
du feu; il sèche la sueur sur le visage à mesure qu'elle apparaît, brûle les
lèvres et les yeux, dessèche la gorge. Sous toutes les pierres on trouve des
scorpions.
Autour du convoi arrêté et qui a l'air de loin d'une grosse bête noire
couchée sur la terre sèche, les soldats chargent les voitures envoyées du
campement voisin. Puis ils s'éloignent dans la poussière, lentement, d'un pas
accablé, sous l'écrasant soleil. On les voit longtemps, longtemps, s'en aller
là-bas, sur la gauche; puis on n'aperçoit plus que le nuage gris qu'ils
soulèvent au-dessus d'eux.
Nous restons à six maintenant auprès du train. On ne peut plus toucher à
rien, tout brûle. Les cuivres des wagons semblent rougis au feu. On pousse un
cri si la main rencontre l'acier des armes.
Voici quelques jours, la tribu des Rezaïna, tournant aux rebelles, traversa
ce chott que nous n'avons pu atteindre, car l'heure nous force à revenir. La
chaleur fut telle durant le passage de ce marais desséché que la tribu fugitive
perdit tous ses bourricots de soif, et même seize enfants, morts entre les bras
de leurs mères.
La machine siffle. Nous quittons l'Oued-Fallette. Un remarquable fait de
guerre rendit alors ce lieu célèbre dans la contrée.
Une colonne y était établie, gardée par un détachement du 15e de ligne. Or,
une nuit, deux goumiers se présentent aux avant-postes, après dix heures de
cheval, apportant un ordre pressant du général commandant à Saïda. Selon
l'usage, ils agitent une torche pour se faire reconnaître. La sentinelle, recrue
arrivant de France, ignorant les coutumes et les règles du service en campagne
dans le sud, et nullement prévenue par ses officiers, tire sur les courriers.
Les pauvres diables avancent quand même; le poste saisit les armes; les hommes
prennent position, et une fusillade terrible commence. Après avoir essuyé cent
cinquante coups de fusil, les deux Arabes, enfin, se retirent; l'un d'eux avait
une balle dans l'épaule. Le lendemain, ils rentraient au quartier général,
rapportant leurs dépêches.
Bien malin celui qui dirait, même aujourd'hui, ce qu'était Bou-Amama. Cet
insaisissable farceur, après avoir affolé notre armée d'Afrique, a disparu si
complètement qu'on commence à supposer qu'il n'a jamais existé.
Des officiers dignes de foi, qui croyaient le connaître, me l'ont décrit
d'une certaine façon; mais d'autres personnes non moins honnêtes, sûres de
l'avoir vu, me l'ont dépeint d'une autre manière.
Dans tous les cas, ce rôdeur n'a été que le chef d'une bande peu nombreuse,
poussée sans doute à la révolte par la famine. Ces gens ne se sont battus que
pour vider les silos ou piller des convois. Ils semblent n'avoir agi ni par
haine, ni par fanatisme religieux, mais par faim. Notre système de colonisation
consistant à ruiner l'Arabe, à le dépouiller sans repos, à le poursuivre sans
merci et à le faire crever de misère, nous verrons encore d'autres
insurrections.
Une autre cause peut-être à cette campagne est la présence sur les
hauts-plateaux des alfatiers espagnols. Dans cet océan d'alfa, dans cette morne
étendue verdâtre, immobile sous le ciel incendié, vivait une vraie nation, des
hordes d'hommes à la peau brune, aventuriers que la misère ou d'autres raisons
avaient chassés de leur patrie. Plus sauvages, plus redoutés que les Arabes,
isolés ainsi, loin de toute ville, de toute loi, de toute force, ils ont fait,
dit-on, ce que faisaient leurs ancêtres sur les terres nouvelles; ils ont été
violents, sanguinaires, terribles envers les habitants primitifs. La vengeance
des Arabes fut épouvantable.
Voici, en quelques lignes, l'origine apparente de l'insurrection.
Deux marabouts prêchaient ouvertement la révolte dans une tribu du Sud. Le
lieutenant Weinbrenner fut envoyé avec la mission de s'emparer du caïd de cette
tribu. L'officier français avait une escorte de quatre hommes. Il fut
assassiné.
On chargea le colonel Innocenti de venger cette mort, et on lui envoya comme
renfort l'agha de Saïda.
Or, en route, le goum de l'agha de Saïda rencontra les Trafis qui se
rendaient également auprès du colonel Innocenti. Des querelles s'élevèrent entre
les deux tribus; les Trafis firent défection et allèrent se mettre sous les
ordres de Bou-Amama. C'est ici que se place l'affaire de Chellala qui a été cent
fois racontée. Après le sac de son convoi, le colonel Innocenti, qui semble
avoir été accusé bien légèrement par l'opinion publique, remonta à marches
forcées vers le Kreïder, afin de refaire sa colonne, et laissa la route
entièrement libre à son adversaire. Celui-ci en profita.
Mentionnons un fait curieux. Le même jour, les dépêches officielles
signalaient en même temps Bou-Amama sur deux points distants l'un de l'autre de
cent cinquante kilomètres.
Ce chef, profitant de l'entière liberté qu'on lui donnait, passa à douze
kilomètres de Géryville, tua en route le brigadier Bringeard, envoyé avec
quelques hommes seulement en plein pays révolté pour établir les communications
télégraphiques; puis il remonta au nord.
C'est alors qu'il traversa le territoire des Hassassenas et des Harrars, et
qu'il donna vraisemblablement à ces deux tribus le mot d'ordre pour le massacre
général des Espagnols, qu'elles devaient exécuter peu après.
Enfin, il arriva à Aïn-Kétifa, et deux jours plus tard il campait à
Haci-Tirsine, à vingt-deux kilomètres seulement de Saïda.
L'autorité militaire, inquiète, enfin, prévint le 10 juin au soir, la
Compagnie franco-algérienne de faire rentrer tous ses agents, le pays n'étant
pas sûr. Des trains circulèrent toute la nuit jusqu'à l'extrême limite de la
ligne; mais on ne pouvait, en quelques heures, faire revenir les chantiers
disséminés sur un territoire de cent cinquante kilomètres, et le 11, au point du
jour, les massacres commencèrent.
Ils furent accomplis surtout par les deux tribus des Hassassenas et des
Harrars exaspérés contre les Espagnols qui vivaient sur leurs territoires.
Et cependant, sous prétexte de ne point les pousser à la révolte, on a
laissé tranquilles ensuite ces tribus, qui ont égorgé près de trois cents
personnes, hommes, femmes et enfants. Des cavaliers arabes trouvés chargés de
dépouilles avec des robes de femmes espagnoles sous leurs selles, ont été
relâchés, dit-on, sous prétexte que les preuves manquaient.
Donc, le 10 au soir, Bou-Amama campait à Taci-Tirsine, à vingt-deux
kilomètres de Saida. A la même heure, le général Cérez télégraphiait au
gouverneur que le chef révolté tentait de repasser dans le sud.
Les jours suivants le hardi marabout pilla les villages de Tafraoua et de
Kralfallah, chargeant tous ses chameaux de butin, emportant la valeur de
plusieurs millions en vivres et en marchandises.
Il remonta de nouveau à Haci-Tirsine pour reconstituer sa troupe; puis il
divisa son convoi en deux parties, dont l'une se dirigea vers Aïn-Kétifa. Là,
elle fut arrêtée et pillée par le goum de Sharrouï (colonne Brunetière). L'autre
section, commandée par Bou-Amama lui-méme, se trouvait prise entre la colonne du
général Détrie campée à El-Maya et la colonne Mallaret postée près du Kreïder, à
Ksar-el-Krelifa. Il fallait passer entre les deux, ce qui n'était pas facile.
Bou-Amama envoya alors un parti de cavaliers devant le camp du général Détrie
qui le poursuivit, avec toute sa colonne, jusqu'à Aïn-Sfisifa, bien au-delà du
Chott, persuadé qu'il tenait le marabout devant lui. La ruse avait réussi. La
voie était libre. Le lendemain du départ du général, le chef insurgé occupait
son camp, c'était le 14 juin.
De son côté le colonel Mallaret, au lieu de garder le passage du Kreïder,
s'était campé à Ksar-el-Krelifa, quatre kilomètres plus loin. Bou-Amama envoya
aussitôt un fort détachement de cavaliers défiler devant le colonel qui se
contenta de tirer les six coups de canon légendaires. Et, pendant ce temps, le
convoi de chameaux chargés passait tranquillement le chott au Kreïder, seul
point où la traversée fût facile. De là le marabout dut aller mettre ses
provisions à l'abri chez les Mogar, sa tribu, à quatre cents kilomètres au sud
de Géryville.
D'où viennent, dira-t-on, des faits si précis? De tout le monde. Ils seront
naturellement contestés par l'un sur un point, par l'autre sur un autre point.
je ne puis rien affirmer, n'ayant fait que recueillir les renseignements qui
m'ont paru les plus vraisemblables. Il serait d'ailleurs impossible d'obtenir en
Algérie un détail certain sur ce qui se passe ou s'est passé à trois kilomètres
du point où l'on se trouve. Quant aux nouvelles militaires, elles semblaient,
pendant toute cette campagne, fournies par un mauvais plaisant. Le même jour,
Bou-Amama a été signalé sur six points différents par six chefs de corps qui
croyaient le tenir. Une collection complète des dépêches officielles avec un
petit supplément contenant celles des agences autorisées constituerait un
recueil tout à fait drôle. Certaines dépêches, dont l'invraisemblance était trop
évidente, ont d'ailleurs été arrêtées dans les bureaux, à Alger.
Une caricature spirituelle, faite par un colon, m'a paru expliquer assez
bien la situation. Elle représentait un vieux général, gros, galonné, moustachu,
debout en face du désert. Il considérait d'un oeil perplexe le pays immense, nu
et vallonné, dont les limites ne s'apercevaient point, et il murmurait: "Ils
sont là!... quelque part!" Puis, s'adressant à son officier d'ordonnance,
immobile dans son dos, il prononçait d'une voix ferme: "Télégraphiez au
gouvernement que l'ennemi est devant moi et que je me mets à sa poursuite."
Les seuls renseignements un peu certains qu'on se procurait venaient des
prisonniers espagnols échappés à Bou-Amama. J'ai pu causer, au moyen d'un
interprète, avec un de ces hommes, et voici ce qu'il m'a raconté. Il s'appelait
Blas Rojo Pélisaire. Il conduisait avec des camarades, le 10 juin au soir, un
convoi de sept charrettes, quand ils trouvèrent sur la route d'autres charrettes
brisées, et, entre les roues, les charretiers massacrés. Un d'eux vivait encore.
Ils se mirent à le soigner; mais une troupe d'Arabes se jeta sur eux. Les
Espagnols n'avaient qu'un fusil; ils se rendirent; ils furent néanmoins
massacrés, à l'exception de Blas Rojo, épargné sans doute à cause de sa jeunesse
et de sa bonne mine. On sait que les Arabes ne sont point indifférents à la
beauté des hommes. On le conduisit au camp où il trouva d'autres prisonniers. A
minuit on tua l'un d'eux, sans raison. C'était un homme de mécanique (un
de ceux chargés de serrer les freins des charrettes) nommé Domingo.
Le lendemain 11, Blas apprit que d'autres prisonniers avaient été tués dans
la nuit. C'était le jour des grands massacres. On resta au même endroit; puis,
le soir, les cavaliers amenèrent deux femmes et un enfant.
Le 12, on leva le camp et on marcha tout le jour.
Le 13 au soir on campait à Dayat-Kereb.
Le 14, on marchait dans la direction de Ksar-Krelifa. C'est le jour de
l'affaire Mallaret. Le prisonnier n'a pas entendu le canon. Ce qui laisse
supposer que Bou-Amama a fait défiler un parti de cavaliers seulement devant le
corps expéditionnaire français, tandis que le convoi de butin où se trouvait
Blas passait le chott quelques kilomètres plus loin, bien à l'abri.
Pendant huit jours, on marcha en zigzag. Une fois arrivés à Tis-Moulins, les
goums dissidents se séparèrent, emmenant chacun ses prisonniers.
Bou-Amama se montra bienveillant pour les prisonniers, surtout pour les
femmes, qu'il faisait coucher dans une tente spéciale et garder.
Une d'elles, une belle fille de dix-huit ans, s'unit en route avec un chef
trafi, qui la menaçait de mort si elle résistait. Mais le marabout refusa de
consacrer leur union.
Blas Rojo fut attaché au service de Bou-Amama, qu'il ne vit pas cependant.
Il ne vit que son fils, qui dirigeait les opérations militaires. Il semblait âgé
de trente ans environ. C'était un grand garçon maigre, brun, pâle, aux yeux
larges et qui portait une petite barbe. Il possédait deux chevaux alezans, dont
un français qui semble avoir appartenu au commandant jacquet. Le prisonnier n'a
pas eu connaissance de l'affaire du Kreïder.
Blas Rojo se sauva dans les environs de Bas-Yala mais, ne connaissant pas
bien le pays, il fut forcé de suivre les rivières à sec, et, après trois jours
et trois nuits de marche, il arriva à Marhoum. Bou-Amama avait avec lui cinq
cents cavaliers et trois cents fantassins, plus un convoi de chameaux destinés à
porter le butin.
Pendant quinze jours après les massacres, des trains ont circulé jour et
nuit sur la petite ligne du chemin de fer des chotts. On recueillait à tout
moment de misérables espagnols mutilés, de grandes et belles filles nues,
violées et ensanglantés. L'autorité militaire aurait pu, disent tous les
habitants de la contrée, éviter cette boucherie avec un peu de prévoyance. Elle
n'a pu, dans tous les cas, venir à bout d'une poignée de révoltés. Quelles sont
les causes de cette impuissance de nos armes perfectionnées contre les matraques
et les mousquets des Arabes? A d'autres de les pénétrer et de les indiquer.
Les Arabes, dans tous les cas, ont sur nous un avantage contre lequel nous
nous efforçons en vain de lutter. Ils sont les fils du pays. Vivant avec
quelques figues et quelques grains de farine, infatigables sous ce climat qui
épuise les hommes du Nord, montés sur des chevaux sobres comme eux et comme eux
insensibles à la chaleur, ils font, en un jour, cent ou cent trente kilomètres.
N'ayant ni bagages, ni convois, ni provisions à traîner derrière eux, ils se
déplacent avec une rapidité surprenante, passent entre deux colonnes campées
pour aller attaquer et piller un village qui se croit en sûreté, disparaissent
sans laisser de traces, puis reviennent brusquement alors qu'on les suppose bien
loin.
Dans la guerre d'Europe, quelle que soit la promptitude de marche d'une
armée, elle ne se déplace pas sans qu'on puisse en être informé. La masse des
bagages ralentit fatalement les mouvements et indique toujours la route suivie.
Un parti arabe, au contraire, ne laisse pas plus de marques de son passage qu'un
vol d'oiseaux. Ces cavaliers errants vont et viennent autour de nous avec une
célérité et des crochets d'hirondelles.
Quand ils attaquent, on les peut vaincre, et presque toujours on les bat
malgré leur courage. Mais on ne peut guère les poursuivre; on ne peut jamais les
atteindre quand ils fuient. Aussi évitent-ils avec soin les rencontres, et se
contentent-ils en général de harceler nos troupes. Ils chargent avec
impétuosité, au galop furieux de leurs maigres chevaux, arrivant comme une
tempête de linge flottant et de poussière.
Ils déchargent, tout en galopant, leurs longs fusils damasquinés, puis,
soudain, décrivant une courbe brusque, S'éloignent ainsi qu'ils étaient venus,
ventre à terre, laissant sur le sol derrière eux, de place en place, un paquet
blanc qui s'agite, tombé là comme un oiseau blessé qui aurait du sang sur ses
plumes.
Les Algériens, les vrais habitants d'Alger ne connaissent guère de leur
pays que la plaine de la Mitidja. Ils vivent tranquilles dans une des plus
adorables villes du monde en déclarant que l'Arabe est un peuple ingouvernable,
bon à tuer ou à rejeter dans le désert.
Ils n'ont vu d'ailleurs, en fait d'Arabes, que la crapulerie du sud qui
grouille dans les rues. Dans les cafés, on parle de Laghouat, de Bou-Saada, de
Saïda comme si ces pays étaient au bout du monde. Il est même assez rare qu'un
officier connaisse les trois provinces. Il demeure presque toujours dans le même
cercle jusqu'au moment où il revient en France.
Il est juste d'ajouter qu'il devient fort difficile de voyager dès qu'on
s'aventure en dehors des routes connues dans le sud. On ne le peut faire qu'avec
l'appui et les complaisances de l'autorité militaire. Les commandants des
cercles avancés se considèrent comme de véritables monarques omnipotents; et
aucun inconnu ne pourrait se hasarder à pénétrer sur leurs terres sans risquer
gros... de la part des Arabes. Tout homme isolé serait immédiatement arrêté par
les caïds, conduit sous escorte à l'officier le plus voisin, et ramené entre
deux spahis sur le territoire civil.
Mais, dès qu'on peut présenter la moindre recommandation, on rencontre, de
la part des officiers des bureaux arabes, toute la bonne grâce imaginable.
Vivant seuls, si loin de tout voisinage, ils accueillent le voyageur de la façon
la plus charmante; vivant seuls, ils ont lu beaucoup, ils sont instruits,
lettrés et causent avec bonheur; vivant seuls dans ce large pays désolé, aux
horizons infinis, ils savent penser comme les travailleurs solitaires. Parti
avec les préventions qu'on a généralement en France contre ces bureaux, je suis
revenu avec les idées les plus contraires.
C'est grâce à plusieurs de ces officiers que j'ai pu faire une longue
excursion en dehors des routes connues, allant de tribu en tribu.
Le ramadan venait de commencer. On était inquiet dans la colonie, car on
craignait une insurrection générale dès que serait fini ce carême mahométan.
Le ramadan dure trente jours. Pendant cette période, aucun serviteur de
Mahomet ne doit boire, manger ou fumer depuis l'heure matinale où le soleil
apparaît jusqu'à l'heure où l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil
rouge. Cette dure prescription n'est pas absolument prise à la lettre, et on
voit briller plus d'une cigarette dès que l'astre de feu s'est caché derrière
l'horizon, et avant que l'oeil ait cessé de distinguer la couleur d'un fil rouge
ou noir.
En dehors de cette prescription, aucun Arabe ne transgresse la loi sévère du
jeûne, de l'abstinence absolue.
Les hommes, les femmes, les garçons à partir de quinze ans, les filles dès
qu'elles sont nubiles, cest-à-dire entre onze et treize ans environ, demeurent
le jour entier sans manger ni boire. Ne pas manger n'est rien; mais s'abstenir
de boire est horrible par ces effrayantes chaleurs. Dans ce carême, il n'est
point de dispense. Personne, d'ailleurs, n'oserait en demander; et les filles
publiques elles-mêmes, les Oulad-Naïl, qui fourmillent dans tous les centres
arabes et dans les grandes oasis, jeûnent comme les marabouts, peut-être plus
que les marabouts. Et ceux-là des Arabes qu'on croyait civilisés, qui se
montrent en temps ordinaire disposés à accepter nos moeurs, à partager nos
idées, à seconder notre action, redeviennent tout à coup, dès que le ramadan
commence, sauvagement fanatiques et stupidement fervents.
Il est facile de comprendre quelle furieuse exaltation résulte, pour ces
cerveaux bornés et obstinés, de cette dure pratique religieuse. Tout le jour,
ces malheureux méditent, l'estomac tiraillé, regardant passer les roumis
conquérants, qui mangent, boivent et fument devant eux. Et ils se répètent que,
s'ils tuent un de ces roumis pendant le ramadan, ils vont droit au ciel, que
l'époque de notre domination touche à sa fin, car leurs marabouts leur
promettent sans cesse qu'ils vont nous jeter tous à la mer à coups de matraque.
C'est pendant le ramadan que fonctionnent spécialement les Aïssaouas,
mangeurs de scorpions, avaleurs de serpents, saltimbanques religieux, les seuls,
peut-être avec quelques mécréants et quelques nobles, qui n'aient point une foi
violente.
Ces exceptions sont infiniment rares; je n'en pourrais citer qu'une seule.
Au moment de partir pour une marche de vingt jours dans le sud, un officier
du cercle de Boghar demanda aux trois spahis qui l'accompagnaient de ne point
faire le ramadan, estimant qu'il ne pourrait rien obtenir de ces hommes exténués
par le jeûne. Deux des soldats ont refusé, le troisième répondit:
- Mon lieutenant, je ne fais pas le ramadan. Je ne suis pas un marabout,
moi, je suis un noble.
Il était, en effet, de grande tente, fils d'une des plus anciennes et
des plus illustres familles du désert.
Une coutume singulière persiste, qui date de l'occupation, et qui parait
profondément grotesque quand on songe aux résultats terribles que le ramadan
peut avoir pour nous. Comme on voulait, au début, se concilier les vaincus, et
comme flatter leur religion est le meilleur moyen de les prendre, on a décidé
que le canon français donnerait le signal de l'abstinence pendant l'époque
consacrée. Donc, au matin, dès les premières rougeurs de l'aurore, un coup de
canon commande le jeune; et, chaque soir, vingt minutes environ après le coucher
du soleil, de toutes les villes, de tous les forts, de toutes les Places
militaires, un autre coup de canon part qui fait allumer des milliers de
cigarettes, boire à des milliers de gargoulettes et préparer par toute l'Algérie
d'innombrables plats de kous-kous.
J'ai pu assister, dans la grande mosquée d'Alger, à la cérémonie religieuse
qui ouvre le ramadan.
L'édifice est tout simple, avec ses murs blanchis à la chaux et son sol
couvert de tapis épais. Les Arabes entrent vivement, nu-pieds, avec leurs
chaussures à la main. Ils vont se placer par grandes files régulières, largement
éloignées l'une de l'autre et plus droites que des rangs de soldats à
l'exercice. Ils posent leurs souliers devant eux, par terre, avec les menus
objets qu'ils pouvaient avoir aux mains; et ils restent immobiles comme des
statues, le visage tourné vers une petite chapelle qui indique la direction de
La Mecque.
Dans cette chapelle, le mufti officie. Sa voix vieille, douce, bêlante et
très monotone, vagit une espèce de chant triste qu'on n'oublie jamais quand une
fois seulement on a pu l'entendre. L'intonation souvent change, et alors tous
les assistants, d'un seul mouvement rythmique, silencieux et précipité, tombent
le front par terre, restent prosternés quelques secondes et se relèvent sans
qu'aucun bruit soit entendu, sans que rien ait voilé une seconde le petit chant
tremblotant du mufti. Et sans cesse toute l'assistance ainsi s'abat et se
redresse avec une promptitude, un silence et une régularité fantastiques. On
n'entend point là-dedans le fracas des chaises, les toux et les chuchotements
des églises catholiques. On sent qu'une foi sauvage plane, emplit ces gens, les
courbe et les relève comme des pantins; c'est une foi muette et tyrannique
envahissant les corps, immobilisant les faces, tordant les coeurs. Un
indéfinissable sentiment de respect, mêlé de pitié, vous prend devant ces
fanatiques maigres, qui n'ont point de ventre pour gêner leurs souples
prosternations, et qui font de la religion avec le mécanisme et la rectitude des
soldats prussiens faisant la manoeuvre.
Les murs sont blancs, les tapis, par terre, sont rouges; les hommes sont
blancs, ou rouges ou bleus avec d'autres couleurs encore, suivant la fantaisie
de leurs vêtements d'apparat, mais tous sont largement drapés, d'allure fière;
et ils reçoivent sur la tête et les épaules la lumière douce tombant des
lustres.
Une famille de marabouts occupe une estrade et chante les répons avec la
même intonation de tête donnée par le mufti. Et cela continue indéfiniment.
C'est pendant les soirs du ramadan qu'il faut visiter la Casbah. Sous cette
dénomination de Casbah, qui signifie citadelle, on a fini par désigner la ville
arabe tout entière. Puisqu'on jeûne et qu'on dort le jour, en mange et on vit la
nuit. Alors, ces petites rues rapides comme des sentiers de montagne,
raboteuses, étroites comme des galeries creusées par des bêtes, tournant sans
cesse, se croisant et se mêlant, et si profondément mystérieuses que, malgré
soi, on y parle à voix basse, sont parcourues par une population des Mille et
Une Nuits. C'est l'impression exacte qu'on y ressent. On fait un voyage en
ce pays que nous a conté la sultane Schéhérazade. Voici les portes basses,
épaisses comme des murs de prison, avec d'admirables ferrures; voici les femmes
voilées; voilà, dans la profondeur des cours entrouvertes, les visages un moment
aperçus, et voilà encore tous les bruits vagues dans le fond de ces maisons
closes comme des coffrets à secret. Sur les seuils, souvent des hommes allongés
mangent et boivent. ]Parfois leurs groupes vautrés occupent tout l'étroit
passage. Il faut enjamber des mollets nus, frôler des mains, chercher la place
où poser le pied au milieu d'un paquet de linge blanc étendu et d'où sortent des
têtes et des membres.
Les juifs laissent ouvertes les tanières qui leur servent de boutiques; et
les maisons de plaisir clandestines, pleines de rumeurs, sont si nombreuses
qu'on ne marche guère cinq minutes sans en rencontrer deux ou trois. Dans les
cafés arabes, des files d'hommes tassés uns contre les autres, accroupis sur la
banquette collée au mur, ou simplement restés par terre, boivent du café en des
vases microscopiques. Ils sont là immobiles et muets, gardant à la main leur
tasse qu'ils portent parfois à leur bouche, par un mouvement très lent, et ils
peuvent tenir à vingt, tant ils sont pressés, en un espace où nous serions gênés
à dix.
Et des fanatiques à l'air calme vont et viennent au milieu de ces
tranquilles buveurs, préchant la révolte, annonçant la fin de la servitude.
C'est, dit-on, au ksar (village arabe) de Boukhari que se produisent
toujours les premiers symptômes des grandes insurrections. Ce village se trouve
sur la route de Laghouat. Allons-y.
Quand on regarde l'Atlas, de l'immense plaine de la Mitidja, on aperçoit une
coupure gigantesque qui fend la montagne dans la direction du sud. C'est comme
si un coup de hache l'eût ouverte. Cette trouée s'appelle la gorge de la Chiffa.
C'est par là que passe la route de Médéah, de Boukhrari et de Laghouat.
On entre dans la coupure du mont; on suit la mince rivière, la Chiffa; on
s'enfonce dans la gorge étroite, sauvage et boisée.
Partout des sources. Les arbres gravissent les parois à pic, s'accrochent
partout, semblent monter à l'escalade. Le passage se rétrécit encore. Les
rochers droits vous menacent; le ciel apparaît comme une bande bleue entre les
sommets; puis soudain, dans un brusque détour, une petite auberge se montre à la
naissance d'un ravin couvert d'arbres. C'est l'Auberge du Ruisseau-des-Singes.
Devant la porte, l'eau chante dans les réservoirs; elle s'élance, retombe,
emplit ce coin de fraîcheur, fait songer aux calmes vallons suisses. On se
repose, on s'assoupit à l'ombre; mais soudain, sur votre tète, une branche
remue; on se lève - alors dans toute l'épaisseur du feuillage c'est une fuite
précipitée de singes, des bondissements, des dégringolades, des sauts et des
cris.
Il y en a d'énormes et de tout petits, des centaines, des milliers
peut-être. Le bois en est rempli, peuplé, fourmillant. Quelques-uns, captivés
par les maîtres de l'auberge, sont caressants et tranquilles. Un tout jeune,
pris l'autre semaine, reste un peu sauvage encore. Sitôt que l'on demeure
immobile, ils approchent, vous guettent, vous observent. On dirait que le
voyageur est la grande distraction des habitants de ce vallon. Dans certains
jours, pourtant, on n'en aperçoit pas un seul. Après l'Auberge du
Ruisseau-des-Singes, une allée s'étrangle encore; et soudain, à gauche, deux
grandes cascades s'élancent presque du sommet du mont; deux cascades claires,
deux rubans d'argent. Si vous saviez comme c'est doux à voir des cascades, sur
cette terre d'Afrique! On monte, longtemps, longtemps. La gorge est moins
profonde, moins boisée. On monte encore, la montagne se dénude peu à peu. Ce
sont des champs à Présent; et, quand on parvient au faite, on rencontre des
chênes, des saules, des ormeaux, les arbres de nos pays. On couche à Médéah,
blanche petite ville toute pareille à une sous-préfecture de France.
C'est après Médéah que recommencent le, féroces ravages du soleil. On
franchit une forêt pourtant, mais une forêt maigre, pelée, montrant partout la
peau brûlante de la terre bientôt vaincue. Puis plus rien de vivant autour de
nous.
Sur ma gauche un vallon s'ouvre, aride et rouge, sans une herbe; il s'étend
au loin, pareil à une cave de sable. Mais soudain une grande ombre, lentement,
le traverse, Elle passe d'un bout à l'autre,, tache fuyante qui glisse sur le
sol nu. Elle est, cette ombre, la vraie, la seule habitante de ce lieu morne et
mort. Elle semble y régner, comme un génie mystérieux et funeste. je lève les
yeux et je l'aperçois qui s'en va, les ailes étendues, immobiles, le grand
dépeceur de charognes, le vautour maigre qui plane sur son domaine, au-dessous
de cet autre maître du vaste pays qu'il tue, le soleil, le dur soleil.
Quand on descend vers Boukhrari, on découvre, à perte de vue, l'interminable
vallée du Chélif. C'est, dans toute sa hideur, la misère, la jaune misère de la
terre. Elle apparaît loqueteuse comme un vieux pauvre arabe, cette vallée que
parcourt l'ornière sale du fleuve sans eau, bu jusqu'à sa boue par le feu du
ciel. Cette fois il a tout vaincu, tout dévoré, tout pulvérisé, tout calciné, ce
feu qui remplace l'air, emplit l'horizon.
Quelque chose vous passe sur le front: ailleurs ce serait du vent, ici c'est
du feu. Quelque chose flotte là-bas sur les crêtes pierreuses: ailleurs ce
serait une brume, ici c'est du feu, ou plutôt de la chaleur visible. Si le sol
n'était point déjà calciné jusqu'aux os, cette étrange buée rappellerait la
petite fumée qui s'élève des chairs vives brûlées au fer rouge. Et tout cela a
une couleur étrange, aveuglante et pourtant veloutée, la couleur du sable chaud
auquel semble se mêler une nuance un peu violacée, tombée du ciel en fusion.
Point d'insectes dans cette poussière de terre. Quelques grosses fourmis
seulement. Les mille petits êtres qu'on voit chez nous ne pourraient vivre dans
cette fournaise. En certains jours torrides, les mouches elles-mêmes meurent,
comme au retour des froids dans le Nord. C'est à peine si on peut élever des
poules. On les voit, les pauvres bêtes, qui marchent, le bec ouvert et les ailes
soulevées, d'une façon lamentable et comique.
Depuis trois ans, les dernières sources tarissent. Et le tout-puissant
soleil semble glorieux de son immense
victoire.
Cependant, voici quelques arbres, quelques pauvres arbres. C'est Boghar, à
droite, au sommet d'un mont poudreux.
A gauche dans un repli rocheux, couronnant un monticule et à peine distinct
du sol, tant il en a pris la coloration monotone, un grand village se dresse sur
le ciel, c'est le ksar de Boukhrari.
Au pied du cône de poussière qui porte ce vaste village arabe, quelques
maisons sont cachées dans le mouvement de la colline; elles forment la commune
mixte. Le ksar de Boukhrari est un des plus considérables villages arabes de
l'Algérie. Il se trouve juste sur la frontière du Sud, un peu au-delà du Tell,
dans la zone de transition entre les pays européanisés et le grand désert. Sa
situation lui donne une singulière importance politique, car elle en fait une
sorte de trait d'union entre les Arabes du littoral et les Arabes du Sahara.
Aussi a-t-il toujours été le pouls des insurrections. C'est là qu'arrive le mot
d'ordre, c'est de là qu'il repart. Les tribus les plus éloignées envoient leurs
gens pour savoir ce qui se passe à Boukhrari. On a l'oeil sur ce point de toutes
les parties de l'Algérie.
L'administration française seule, ne s'occupe point de ce qui se trame à
Boukhrari. Elle en a fait une commune de plein exercice, sur le modèle
des communes de France, administrée par un maire, vieux paysan à l'oeil endormi,
flanqué d'un garde champêtre. Entre et sort qui veut. Les Arabes venus de
n'importe où peuvent circuler, causer, intriguer à leur guise sans être gênés en
rien. Au pied du ksar, à deux ou trois cents mètres, la commune mixte est
gouvernée par l'administrateur civil qui dispose des pouvoirs les plus étendus
sur un territoire nu, qu'il est presque inutile de surveiller. Il ne peut
empiéter sur les attributions du maire, son voisin.
En face, sur la montagne, est Boghar, où habite le commandant supérieur du
cercle militaire. Il a entre les mains les moyens d'action les plus actifs, mais
il ne peut rien dans le ksar, commune de plein exercice. Or, le ksar n'est
habité que par les Arabes. C'est le point dangereux qu'on respecte, tandis qu'on
surveille avec soin les environs. On soigne le mal dans ses effets et non dans
sa cause.
Qu'arrive-t-il? Le commandant et l'administrateur, quand ils s'entendent,
organisent une sorte de police secrète à l'insu du maire, et tachent d'être
informés mystérieusement.
N'est-il point surprenant de voir ce centre arabe, reconnu dangereux par
tout le monde, plus libre qu'une ville en France, tandis qu'il serait impossible
à un Français quelconque, s'il n'était protégé par quelque personnage influent,
de pénétrer et de circuler sur le territoire militaire des cercles avancés du
Sud.
Dans la commune mixte on trouve une auberge. J'y passai la nuit, une nuit
d'étuve. L'air semblait brûlé par la flamme du dernier jour. Il ne remuait plus,
comme s'il eût été figé par la chaleur.
Aux premières lueurs de l'aurore, je me levai. Le soleil parut, acharné dans
sa besogne d'incendiaire. Devant ma fenêtre ouverte sur l'horizon déjà torride
et silencieux une petite diligence dételée attendait. On lisait sur le panneau
jaune: "Courrier du Sud!"
Courrier du Sud! On allait donc encore plus au sud en ce terrible mois
d'août. Le Sud! quel mot rapide, brûlant! Le Sud! Le feu! Là-bas, au Nord, on
dit, en parlant des pays tièdes: " le Midi ". Ici, c'est le "Sud". je regardais
cette syllabe si courte qui me paraissait surprenante comme si je ne l'avais
jamais lue. J'en découvrais, me semblait-il, le sens mystérieux. Car les mots
les plus connus comme les visages souvent regardés ont des significations
secrètes, dont on s'aperçoit tout d'un coup, un jour, on ne sait pourquoi.
Le Sud! Le désert, les nomades, les terres inexplorées et puis les nègres,
tout un monde nouveau, quelque chose comme le commencement d'un univers! Le Sud
comme cela devient énergique sur la frontière du Sahara. Dans l'après-midi,
j'allai visiter le Ksar.
Boukhrari est le premier village où l'on rencontre des Oulad-Naïl. On est
saisi de stupéfaction à l'aspect de ces courtisanes du désert.
Les rues populeuses sont pleines d'Arabes couchés en travers des portes, en
travers de la route, accroupis, causant à voix basse ou dormant. Partout leurs
vêtements flottants et blancs semblent augmenter la blancheur unie des maisons.
Point de taches, tout est blanc; et soudain une femme apparaît, debout sur une
porte, avec une large coiffure qui semble d'origine assyrienne surmontée d'un
énorme diadème d'or.
Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles sont
cerclés de bracelets étincelants; et sa figure aux lignes droites est tatouée
d'étoiles bleues.
Puis en voici d'autres, beaucoup d'autres, avec la même coiffure
monumentale: une montagne carrée qui laisse pendre de chaque côté une grosse
tresse tombant jusqu'au bas de l'oreille, puis relevée en arrière pour se perdre
de nouveau dans la masse opaque des cheveux. Elles portent toujours des diadèmes
dont quelques-uns sont fort riches. La poitrine est noyée sous les colliers, les
médailles, les lourds bijoux; et deux fortes chaînettes d'argent font tomber
jusqu'au bas-ventre une grosse serrure de même métal, curieusement ciselée à
jour et dont la clef pend au bout d'une autre chaîne. Quelques-unes de ces
filles n'ont encore que de minces bracelets. Elles débutent. Les autres, les
anciennes, montrent sur elles quelquefois pour dix ou quinze mille francs de
bijoux. J'en ai vu une dont le collier était formé de huit rangées de pièces de
vingt francs. Elles gardent ainsi leur fortune, leurs économies laborieusement
gagnées. Les anneaux de leurs chevilles sont en argent massif et d'un poids
surprenant. En effet, dès qu'elles possèdent en pièces d'argent la valeur de
deux ou trois cents francs, elles les donnent à fondre aux bijoutiers mozabites,
qui leur rendent alors ces anneaux ciselés ou ces serrures symboliques, ou ces
chaînes, ou ces larges bracelets. Les diadèmes qui les couronnent sont obtenus
de la même façon.
Leur coiffure monumentale, emmêlement savant et compliqué de tresses
entortillées, demande presque un jour de travail et une incroyable quantité
d'huile. Aussi ne se font-elles guère recoiffer que tous les mois, et
prennent-elles un soin extrême à ne point compromettre, dans leurs amours, ce
haut et difficile édifice de cheveux qui répand, en peu de temps, une
intolérable odeur. C'est le soir qu'il faut les voir, quand elles dansent au
café maure.
Le village est silencieux. Des formes blanches gisent étendues le long des
maisons. La nuit brûlante est criblée d'étoiles; et ces étoiles d'Afrique
brillent d'une clarté que je ne leur connaissais pas, une clarté de diamants de
feu, palpitante, vivante, aiguë.
Tout à coup, au détour d'une rue, un bruit vous frappe, une musique sauvage
et précipitée, un grondement saccadé de tambours de basque que domine la clameur
aigre, continue, abrutissante, assourdissante et féroce d'une flûte qu'emplit de
son souffle infatigable un grand diable à la peau d'ébène, le maître de
l'établissement. Devant la porte, un monceau de burnous, un paquet d'Arabes qui
regardent sans entrer et qui forment une grande lueur mouvante sous la clarté
venue de l'intérieur.
Au-dedans, des files d'êtres immobiles et blancs assis sur des planches, le
long des murs blancs, sous un toit très bas. Et par terre, accroupies, avec
leurs oripaux flamboyants, leurs éclatants bijoux, leurs faces tatouées, leurs
hautes coiffures à diadème qui rappellent les bas-reliefs égyptiens, les
Oulad-Naïl attendent.
Nous entrons. Personne ne bouge. Alors, pour nous asseoir, et selon l'usage,
on saisit les Arabes, on les bouscule, on les rejette de leur banc et ils s'en
vont, impassibles. D'autres se tassent pour leur faire place. Sur une estrade,
au fond, les quatre tambourineurs, avec des poses extatiques, battent
frénétiquement la peau tendue des instruments; et le maître, le grand nègre, se
promène d'un pas majestueux, en soufflant furieusement dans sa flûte enragée,
sans un repos, sans une défaillance d'une seconde.
Alors, deux Oulad-Naïl se lèvent, vont se placer aux extrémités de l'espace
laissé libre entre les bancs et elles se mettent à danser. Leur danse est une
marche douce que rythme un coup de talon faisant sonner les anneaux des pieds. A
chacun de ces coups, le corps entier fléchit dans une sorte de boiterie
méthodique; et leurs mains, élevées et tendues à la hauteur de l'oeil, se
retournent doucement à chaque retour du sautillement, avec une vive trépidation,
une secousse rapide des doigts. La face un peu tournée, rigide, impassible,
figée, demeure étonnamment immobile, une face de sphinx, tandis que le regard
oblique reste tendu sur les ondulations de la main, comme fasciné par ce
mouvement doux, que coupe sans cesse la brusque convulsion des doigts.
Elles vont ainsi, l'une vers l'autre. Quand elles se rencontrent, leurs
mains se touchent; elles semblent frémir; leurs tailles se renversent, laissant
traîner un grand voile de dentelle qui va de la coiffure aux pieds. Elles se
frôlent, cambrées en arrière, comme pâmées dans un joli mouvement de colombes
amoureuses. Le grand voile bat comme une aile. Puis, redressées soudain,
redevenues impassibles, elles se séparent; et chacune continue jusqu'à la ligne
des spectateurs son glissement lent et boitillant.
Toutes ne sont point jolies; mais toutes sont singulièrement étranges. Et
rien ne peut donner l'idée de ces Arabes accroupis au milieu desquels passent,
de leur allure calme et scandée, ces filles couvertes d'or et d'étoffes
flamboyantes.
Quelquefois, elles varient un peu les gestes de leur danse.
Ces prostituées venaient jadis d'une seule tribu, les Oulad-Naïl. Elles
amassaient ainsi leur dot et retournaient ensuite se marier chez elles, après
fortune faite. On ne les en estimait pas moins dans leur tribu; c'était l'usage.
Aujourd'hui, bien qu'il soit toujours admis que les filles des Oulad-Naïl
aillent faire fortune au loin par ce moyen, toutes les tribus fournissent des
courtisanes aux centres arabes.
Le propriétaire du café où elles se montrent et s'offrent est toujours un
nègre! Dès qu'il voit entrer des étrangers, cet industriel s'applique sur le
front une pièce de cinq francs en argent, qui tient collée à la peau par on ne
sait quel procédé. Et il marche à travers son établissement en jouant férocement
de sa flûte sauvage, montrant avec obstination la monnaie dont il s'est tatoué
pour inviter le visiteur à lui en offrir autant.
Celles des Oulad-Naïl qui sont de grande tente apportent dans leurs
relations avec leurs visiteurs toute la générosité et la délicatesse que
comporte leur origine. Il suffit d'admirer une seconde l'épais tapis qui sert de
lit pour que le serviteur de la noble prostituée apporte à son amant d'une
minute, dès qu'il a regagné sa demeure, l'objet qui l'avait frappé.
Elles ont, comme les filles de France, des protecteurs qui vivent de leurs
fatigues. On trouve parfois au matin une d'elles au fond d'un ravin, la gorge
ouverte d'un coup de couteau, dépouillée de tous ses bijoux. Un homme qu'elle
aimait a disparu; et on ne le revoit jamais.
Le logement où elles reçoivent est une étroite chambre aux murs de terre.
Dans les oasis, le plafond est fait simplement de roseaux tassés les uns sur les
autres et où vivent des armées de scorpions. La couche se compose de tapis
superposés.
Les gens riches, arabes ou français, qui veulent passer une nuit de luxueuse
orgie, louent jusqu'à l'aurore le bain maure avec les serviteurs du lieu. Ils
boivent et mangent dans l'étuve, et modifient l'usage des divans de repos.
Cette question de moeurs m'amène à un sujet bien difficile.
Nos idées, nos coutumes, nos instincts diffèrent si absolument de ceux qu'on
rencontre en ces pays, qu'on ose à peine parler chez nous d'un vice si fréquent
là-bas que les Européens ne s'en scandalisent même plus. On arrive à en rire au
lieu de s'indigner. C'est là une matière fort délicate, mais qu'on ne peut
passer sous silence quand on veut essayer de raconter la vie arabe, de faire
comprendre le caractère particulier de ce peuple.
On rencontre ici à chaque pas ces amours anti-naturelles entre êtres du même
sexe que recommandait Socrate, l'ami d'Alcibiade.
Souvent, dans l'histoire, on trouve des exemples de cette étrange et
malpropre passion à laquelle s'abandonnait César, que les Romains et les Grecs
pratiquèrent constamment, que Henri III mit à la mode en France et dont on
suspecta bien des grands hommes. Mais ces exemples ne sont cependant que des
exceptions d'autant plus remarquées qu'elles sont assez rares. En Afrique, cet
amour anormal est entré si profondément dans les moeurs que les Arabes semblent
le considérer comme aussi naturel que l'autre.
D'où vient cette déviation de l'instinct? De plusieurs causes sans doute. La
plus apparente est la rareté des femmes, séquestrées par les riches qui
possèdent quatre épouses légitimes et autant de concubines qu'ils en peuvent
nourrir. Peut-être aussi l'ardeur du climat, qui exaspère les désirs sensuels,
a-t-elle émoussé chez ces hommes de tempérament violent la délicatesse, la
finesse, la propreté intellectuelle qui nous préservent des habitudes et des
contacts répugnants.
Peut-être encore trouve-t-on là une sorte de tradition des moeurs de Sodome,
une hérédité vicieuse chez ce peuple nomade, inculte, presque incapable de
civilisation, demeuré aujourd'hui tel qu'il était aux temps bibliques.
Oserai-je citer quelques exemples récents et bien caractéristiques de la
puissance de cette passion chez l'Arabe? Le hammam eut, dans ses débuts, parmi
les garçons des bains, un petit nègre d'Algérie. Après un séjour de quelque
temps à Paris, ce jeune homme revint en Afrique. Or, un matin, on trouva dans
une caserne deux soldats assassinés; et l'enquête démontra bien vite que le
meurtrier n'était autre que l'ancien employé du hammam, qui, du même coup, avait
tué ses deux amants. Des relations intimes s'étant établies entre ces hommes qui
s'étaient connus par lui, il avait découvert leur liaison, et, jaloux de tous
les deux, les avait égorgés.
De pareils faits sont très fréquents.
Voici maintenant un autre drame.
Un jeune Arabe de grande tente (?) était connu dans
toute la contrée pour ses habitudes amoureuses qui faisaient aux Oulad-Naïl
une déloyale concurrence. Ses frères lui reprochèrent plusieurs fois, non pas
ses moeurs, mais sa vénalité. Comme il ne changeait en rien ses habitudes, ils
lui donnèrent huit jours pour renoncer à son commerce. Il ne tint pas compte de
cet avertissement.
Le neuvième jour, au matin, on le trouva mort, étranglé, le corps nu et la
tête voilée, au milieu du cimetière arabe. Quand on découvrit la figure, on
aperçut une pièce de monnaie violemment incrustée, d'un coup de talon, dans la
chair du front, et, sur cette pièce, une petite pierre noire.
A côté du drame, une comédie.
Un officier de spahis cherchait en vain une ordonnance. Tous les soldats
qu'il employait étaient mal habillés, peu soigneux, impossibles à garder. Un
matin, un jeune cavalier arabe se présente, fort beau, intelligent, d'allure
fine. Le lieutenant le prit à l'essai. C'était une trouvaille, un garçon actif,
propre, silencieux, plein d'attention et d'adresse. Tout alla bien pendant huit
jours. Le neuvième jour au matin, comme le lieutenant rentrait de sa promenade
quotidienne, il aperçut devant sa porte un vieux spahi en train de cirer ses
bottes. Il passa dans le vestibule; un autre spahi balayait. Dans la chambre, un
troisième faisait le lit. Un quatrième, au loin, chantait dans l'écurie, tandis
que le véritable ordonnance, le jeune Mohammed, fumait des cigarettes, couché
sur un tapis.
Stupéfait, le lieutenant appela un de ces remplaçants inattendus, et, lui
montrant ses camarades:
- Qu'est-ce que vous f...ichez ici, vous autres?
L'Arabe immédiatement s'expliqua:
- Mon lieutenant, c'est le lieutenant indigène qui nous a envoyés. (Chaque
lieutenant français, en effet, est doublé d'un officier indigène qui lui est
subordonné.)
- Ah! c'est le lieutenant indigène. Et pourquoi ça?
Le soldat reprit:
- Mon lieutenant, il nous a dit: "Allez-vous-en chez le lieutenant et
faites-moi tout l'ouvrage de Mohammed. Mohammed il doit rien faire, parce que
c'est la femme du lieutenant."
Cette attention délicate coûta d'ailleurs à l'officier deux mois d'arrêts.
Ce qui prouve combien ce vice est entré dans les moeurs des Arabes, c'est
que tout prisonnier qui leur tombe dans les mains est aussitôt utilisé pour
leurs plaisirs. Sils sont nombreux, l'infortuné peut mourir à la suite de ce
supplice de volupté.
Quand la justice est appelée à constater un assassinat, elle constate aussi
fort souvent que le cadavre a été violé, après la mort, par le meurtrier.
Il est encore d'autres faits fort communs et tellement ignobles que je ne
les puis rapporter ici.
En redescendant, un soir, de Boukhrari, vers le coucher du soleil, j'aperçus
trois Oulad-Naïl, deux en rouge et une en bleu, debout au milieu d'une foule
d'hommes assis à l'orientale ou couchés. Elles avaient l'air de divinités
sauvages dominant un peuple prosterné.
Tous avaient les yeux fixés sur le fort de Boghar, là-bas, sur la grande
côte en face, sur l'autre versant de la vallée poudreuse. Tous étaient
immobiles, attentifs comme s'ils eussent attendu quelque événement surprenant.
Tous tenaient à la main une cigarette vierge encore et qu'ils venaient de
rouler.
Soudain une petite fumée blanche jaillit au sommet de la forteresse, et
aussitôt, dans toutes les bouches pénétrèrent toutes les cigarettes, tandis
qu'un bruit sourd et lointain faisait un peu frémir le sol. C'était le canon
français annonçant aux vaincus le terme de l'abstinence quotidienne.