Les nouvelles de l'année de 1887

LE VAGABOND

   Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait quitté son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage manquait. Compagnon charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet, vaillant, il était resté pendant deux mois à la charge de sa famille, lui, fils aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras vigoureux, dans le chômage général. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en journée, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne faisait rien parce qu'il n'avait rien à faire, et mangeait la soupe des autres.
    Alors, il s'était informé à la mairie; et le secrétaire avait répondu qu'on trouvait à s'occuper dans le Centre.
    Il était donc parti, muni de papiers et de certificats , avec sept francs dans sa poche et portant sur l'épaule, dans un mouchoir bleu attaché au bout de son bâton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une chemise. Et il avait marché sans repos, pendant les jours et les nuits, par les interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver jamais à ce pays mystérieux où les ouvriers trouvent de l'ouvrage. Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne devait travailler qu'à la charpente, puisqu'il était charpentier. Mais, dans tous les chantiers où il se présenta, on répondit qu'on venait de congédier des hommes, faute de commandes, et il se résolut, se trouvant à bout de ressources, à accomplir toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin.
    Donc, il fut tour à tour terrassier, valet d'écurie, scieur de pierres; il cassa du bois, ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla du mortier, lia des fagots, garda des chèvres sur une montagne, tout cela moyennant quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de travail qu'en se proposant à vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et des paysans.
    Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait plus rien et il mangeait un peu de pain, grâce à la charité des femmes qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes.
    Le soir tombait, Jacques Randel harassé, les jambes brisées, le ventre vide, l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin, car il ménageait sa dernière paire de souliers, l'autre n'existant plus depuis longtemps déjà. C'était un samedi, vers la fin de l'automne. Les nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussées du vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientôt. La campagne était déserte, à cette tombée de jour, la veille d'un dimanche. De place en place, dans les champs, s'élevaient pareilles à des champignons jaunes, monstrueux, des meules de paille égrenées; et les terres semblaient nues, étant ensemencées déjà pour l'autre année.
    Randel avait faim, une faim de bête, une de ces faims qui jettent les loups sur les hommes. Exténué, il allongeait les jambes pour faire moins de pas et, la tête pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la bouche sèche, il serrait son bâton dans sa main avec l'envie vague de frapper à tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant chez lui manger la soupe.
    Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes de terre défoules, restées sur le sol retourné. S'il en avait trouvé quelques-unes, il eût ramassé du bois mort, fait un petit feu dans le fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume chaud et rond, qu'il eût tenu d'abord, brûlant, dans ses mains froides.
    Mais la saison était passée, et il devrait, comme la veille, ronger une betterave crue, arrachée dans un sillon.
    Depuis deux jours , il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de ses idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là, appliquant tout son esprit, toutes ses simples facultés, à sa besogne professionnelle. Mais voilà que la fatigue, cette poursuite acharnée d'un travail introuvable, les refus, les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, le jeûne, le mépris qu'il sentait chez les sédentaires pour le vagabond, cette question posée chaque jour: "Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?", le chagrin de ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des parents demeurés à la maison et qui n'avaient guère de sous, non plus, l'emplissaient peu à peu d'une colère lente, amassée chaque jour, chaque heure, chaque minute, et qui s'échappait de sa bouche, malgré lui, en phrases courtes et grondantes.
    Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il grognait: "Misère... misère... tas de cochons... laisser crever de faim un homme... un charpentier... tas de cochons...pas quatre sous... pas quatre sous... v'là qu'il pleut... tas de cochons!...." Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, à tous les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable, féroce et perfide.
    Il répétait, les dents serrées: "Tas de cochons!" en regardant la mince fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Et, sans réfléchir à cette autre injustice, humaine, celle-là, qui se nomme violence et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les habitants et de se mettre à table, à leur place.
    Il disait: "J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse crever de faim... je ne demande qu'à travailler, pourtant... tas de cochons." Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la souffrance de son coeur lui montaient à la tête comme une ivresse redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, cette idée simple: "J'ai le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est à tout le monde. Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!"
    La pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s'arrêta et murmura: "Misère... encore un mois de route avant de rentrer à la maison..." Il revenait en effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutôt à s'occuper dans sa ville natale, où il était connu, en faisant n'importe quoi, que sur les grands chemins où tout le monde le suspectait.
    Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gâcheur de plâtre, terrassier casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt sous par jour, ce serait toujours de quoi manger.
    Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin d'empêcher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais il sentit bientôt qu'elle traversait déjà la mince toile de ses vêtements et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'être perdu qui ne sait plus où cacher son corps, où reposer sa tête, qui n'a pas un abri par le monde.
    La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il aperçut, au loin, dans un pré, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fossé de la route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.
    Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa grosse tête, et il pensa: "Si seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait."
    Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lançant dans le flanc un grand coup de pied: "Debout!" dit-il.
    La bête se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle; alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il but, longtemps, pressant de ses deux mains le pis chaud, et qui sentait l'étable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source vivante.
    Mais la pluie glacée tombait plus serrée, et toute la plaine était nue sans lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumière qui brillait entre les arbres, à la fenêtre d'une maison.
    La vache s'était recouchée, lourdement. Il s'assit à côté d'elle, en lui flattant la tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le souffle épais et fort de la bête, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit à dire: "Tu n'as pas froid là-dedans, toi."
    Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y trouver de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle de se coucher et de passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc une place, pour être bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était brisé de fatigue, il s'endormit tout à coup.
    Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos ou le ventre glacé, selon qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se retournait pour réchauffer et sécher la partie de son corps qui était restée à l'air de la nuit; et il se rendormait bientôt de son sommeil accablé.
    Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraître; il ne pleuvait plus; le ciel était pur.
    La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit:
    "Adieu, ma belle... à une autre fois... t'es une bonne bête... Adieu..."
    Puis il mit ses souliers, et s'en alla.
    Pendant deux heures, il marcha devant lui suivant toujours la même route; puis une lassitude l'envahit, si grande, qu'il s'assit dans l'herbe.
    Le jour était venu; les cloches des églises sonnaient, des hommes en blouse bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à pied, soit montés en des charrettes, commençaient à passer sur les chemins, allant aux villages voisins fêter le dimanche chez des amis, chez des parents.
    Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets et bêlants qu'un chien rapide maintenait en troupeau.
    Randel se leva, salua: "Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui meurt de faim?" dit-il.
    L'autre répondit en jetant au vagabond un regard méchant:
    "Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes."
    Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fossé.
    Il attendit longtemps; regardant défiler devant lui les campagnards, et cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa prière.
    Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaîne d'or ornait le ventre.
    "Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je n'ai plus un sou dans ma poche."
    Le demi-monsieur répliqua:Vous auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée du pays. - La mendicité est interdite sur le territoire de la commune. - Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite, je vais vous faire ramasser."
    Randel, que la colère gagnait, murmura: "Faites-moi ramasser si vous voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins."
    Et il retourna s'asseoir sur son fossé.
    Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la route. Ils marchaient lentement, côte à côte, bien en vue, brillants au soleil avec leurs chapeaux cirés, leurs buffleteries jaunes et leurs boutons de métal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en fuite de loin, de très loin.
    Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas, saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'être pris par eux, et de se venger, plus tard.
    Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, allant de leur pas militaire, lourd et balancé comme la marche des oies. Puis tout à coup, en passant devant lui, ils eurent l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent à le dévisager d'un oeil menaçant et furieux.
    Et le brigadier s'avança en demandant:
    "Qu'est-ce que vous faites ici?"
    L'homme répliqua tranquillement:"Je me repose."
    - D'où venez-vous?
    - S'il fallait vous dire tous les pays où j'ai passé, j'en aurais pour plus d'une heure.
    - Où allez-vous?
    - A Ville-Avaray.
    - Où c'est-il ça.
    - Dans la Manche.?
    - C'est votre pays?
    - C'est mon pays.
    - Pourquoi en êtes-vous parti?
    Pour chercher du travail."
    Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colère d'un homme que la même supercherie finit par exaspérer:"Ils disent tous ça" ces bougres-là. Mais je la connais, moi."
    Puis il reprit: "Vous avez des papiers?
    - Oui, j'en ai.
    - Donnez-les."
    Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers usés et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat. L'autre les épelait en ânonnant, puis constatant qu'ils étaient en règle, il les rendit avec l'air mécontent d'un homme qu'un plus malin vient de jouer. Après quelques moments de réflexion, il demanda de nouveau:
    "Vous avez de l'argent sur vous?
    - Non.
    - Rien?
    - Rien.
    - Pas un sou seulement?
    - Pas un sou seulement.
    - De quoi vivez-vous, alors?
    - De ce qu'on me donne.
    - Vous mendiez, alors?"
    Randel répondit résolument:"Oui, quand je peux."
    Mais le gendarme déclara:
    "Je vous prends en flagrant délit de vagabondage et de mendicité, sans ressources et sans profession, sur la route, et je vous enjoins de me suivre."
    Le charpentier se leva.
    "Ousque vous voudrez", dit-il.
    Et se plaçant entre les deux militaires avant même d'en recevoir l'ordre, il ajouta:
    "Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tête quand il pleut."
    Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, à travers des arbres dépouillés de feuilles à un quart de lieue de distance. C'était l'heure de la messe, quand ils traversèrent le pays. La place était pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitôt pour voir passer le malfaiteur qu'une troupe d'enfants excités suivait. Paysans et paysannes le regardaient, cet homme arrêté, entre deux gendarmes, avec une haine allumée dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la peau avec les ongles, de l'écraser sous leurs pieds. On se demandait s'il avait volé et s'il avait tué. Le boucher ancien spahi affirma: "C'est un déserteur." Le débitant de tabac crut le reconnaître pour un homme qui lui avait passé une pièce fausse de cinquante centimes, le matin même, et le quincaillier vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve Malet, que la police recherchait depuis six mois.
    Dans la salle du conseil municipal, où ses gardiens le firent entrer, Randel retrouva le maire, assis devant la table des délibérations et flanqué de l'instituteur. "Ah! ah! s'écria le magistrat, vous revoilà, mon gaillard. Je vous avais bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que c'est?"
    Le brigadier répondit: "Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire, sans ressources et sans argent sur lui, à ce qu'il affirme, arrêté en état de mendicité et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien en règle.
    Montrez-moi ces papiers", dit le maire. Il les prit, les lut, les relut, les rendit, puis ordonna: "Fouillez-le." On fouilla Randel; on ne trouva rien.
    Le maire semblait perplexe. Il demanda à l'ouvrier: "Que faisiez-vous ce matin, sur la route?
    - Je cherchais de l'ouvrage.
    - De l'ouvrage? Sur la grand-route?
    Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois?"
    Ils se dévisageaient tous les deux avec une haine de bêtes appartenant à des races ennemies. Le magistrat reprit: "Je vais vous faire mettre en liberté, mais que je ne vous y reprenne pas!"
    Le charpentier répondit: "J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez de courir les chemins." Le maire prit un air sévère:
    "Taisez-vous." Puis il ordonna aux gendarmes:
    "Vous conduirez cet homme à deux cents mètres du village, et vous le laisserez continuer son chemin."
    L'ouvrier dit: "Faites-moi donner à manger, au moins."
    L'autre fut indigné: "Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah! ah! elle est forte celle-là!" Mais Randel reprit avec fermeté: "Si vous me laissez encore crever de faim, vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les gros."
    Le maire s'était levé, et il répéta: "Emmenez-le vite, parce que je finirais par me fâcher."
    Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et l'entraînèrent.
    Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur la route; et les deux hommes l'ayant conduit à deux cents mètres de la borne kilométrique, le brigadier déclara: "Voilà, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien, vous aurez de mes nouvelles."
    Et Randel se mit en route sans rien répondre, et sans savoir où il allait. Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.
    Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenêtre était entrouverte, une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arrêta net, devant ce logis.
    Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure.
    Il dit, tout haut, d'une voix grondante: "Nom de Dieu! faut qu'on m'en donne, cette fois." Et il se mit à heurter la porte à grands coups de son bâton. Personne ne répondit; il frappa plus fort, criant: "Hé! hé! hé! là-dedans, les gens! hé! ouvrez!"
    Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenêtre, il la poussa avec sa main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de senteurs de bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'échappa vers l'air froid du dehors.
    D'un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur une table. Les propriétaires, partis sans doute à la messe, avaient laissé sur le feu leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux légumes.
    Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui semblaient pleines.
    Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que s'il eût étranglé un homme, puis il se mit à le manger voracement, par grandes bouchées vite avalées. Mais l'odeur de la viande, presque aussitôt, l'attira vers la cheminée, et, ayant ôté le couvercle du pot, il y plongea une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf lié d'une ficelle. Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons jusqu'à ce que son assiette fût pleine, et l'ayant posée sur la table, il s'assit devant, coupa le bouilli en quatre parts et dîna comme s'il eût été chez lui. Quand il eut dévoré le morceau presque entier, plus une quantité de légumes, il s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posées sur la cheminée.
    A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant pis, c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait bon, après avoir eu si froid; et il but.
    Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgées. Et, presque aussitôt, il se sentit gai, réjoui par l'alcool comme si un grand bonheur lui avait coulé dans le ventre.
    Il continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant son pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante, le front surtout où le sang battait.
    Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'était la messe qui finissait; et un instinct plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend perspicaces tous les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, qui mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille d'eau-de-vie, et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et regarda la route.
    Elle était encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu de suivre le grand chemin, il fuit à travers champs vers un bois qu'il apercevait.
    Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et tellement souple qu'il sautait les clôtures des champs, à pieds joints, d'un seul bond.
    Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche, et se remit à boire, par grandes lampées, tout en marchant. Alors ses idées se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes élastiques comme des ressorts.
    Il chantait la vieille chanson populaire:
    

Ah! Qu'il fait donc bon
Qu'il fait donc bon
Cueillir la fraise.


    Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche, et ce tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute, comme un enfant. Il prit son élan, cabriola, se releva, recommença. Et, entre chaque pirouette, il se remettait à chanter:
    

Ah! Qu'il fait donc bon
Qu'il fait donc bon
Cueillir la fraise.


    Tout à coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il aperçut, dans le fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux mains deux seaux de lait, écartés d'elle par un cercle de barrique. .Il la guettait, penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit une caille. Elle le découvrit, leva la tête, se mit à rire et lui cria:
     "C'est-il vous qui chantiez comme ça?
    Il ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut de six pieds au moins.
    Elle dit, le voyant soudain debout devant elle:
    "Cristi, vous m'avez fait peur!"
    Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, il était fou, soulevé par une autre rage plus ,dévorante que la faim, enfiévré par l'alcool, par l'irrésistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous les appétits que la nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles.
    La fille reculait devant lui, effrayée de son visage, de ses yeux, de sa bouche entrouverte, de ses mains tendues.
    Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le chemin. Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent à grand bruit en répandant leur lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans ce désert, et voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas à sa vie, elle céda, sans trop de peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars, mais par trop brutal vraiment.
    Quand elle se fut relevée, l'idée de ses seaux répandus l'emplit tout à coup de fureur, et, ôtant son sabot d'un pied, elle se jeta, à son tour, sur l'homme, pour lui casser la tête s'il ne payait pas son lait. Mais lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu dégrisé, éperdu, épouvanté de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes l'atteignirent dans le dos.
    Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait jamais été. Ses jambes devenaient molles à ne le plus porter,. toutes ses idées étaient brouillées, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus réfléchir à rien.
    Et il s'assit au pied d'un arbre.
    Au bout de cinq minutes il dormait.
    Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperçut deux tricornes de cuir verni penchés sur lui, et les deux gendarmes du matin qui lui tenaient et lui liaient les bras.
    "Je savais bien que je te repincerais", dit le brigadier goguenard.
    Randel se leva sans répondre un mot. Les hommes le secouaient, prêts à le rudoyer, s'il faisait un geste, car il était leur proie à présent, il était devenu du gibier de prison, capturé par ces chasseurs de criminels qui ne le lâcheraient plus.
    "En route!" commanda le gendarme.
    Ils partirent. Le soir venait, étendant sur la terre un crépuscule d'automne, lourd et sinistre.
    Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village.
    Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les événements. Paysans et paysannes soulevés de colère, comme si chacun eût été volé, comme si chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le misérable pour lui jeter des injures.
    Ce fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la mairie, où le maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond.
    Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin: "Ah, mon gaillard! nous y sommes." Et il se frottait les mains, content comme il l'était rarement. Il reprit: "Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la route."
    Puis, avec un redoublement de joie: "Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!"
 

1er janvier 1887

ÉTRENNES

    Jacques de Randal, ayant dîné seul chez lui, dit à son valet de chambre qu'il pouvait sortir et il s'assit devant sa table pour écrire des lettres.
    Il finissait ainsi toutes les années, seul, écrivant et rêvassant. Il faisait pour lui une sorte de revue des choses passées depuis le dernier jour de l'an, des choses finies, des choses mortes,, et à mesure que surgissaient devant ses yeux les visages de ses amis, il leur écrivait quelques lignes, un bonjour cordial du 1er janvier.
    Donc il s'assit, ouvrit un tiroir, prit dedans une photographie de femme, la regarda quelques secondes, et la baisa. Puis, l'ayant posée à côté de sa feuille de papier, il commença :

    "Ma chère Irène, vous avez dû recevoir tantôt le petit souvenir que j'adresse à la femme ; je me suis enfermé ce soir, pour vous dire..."

    La plume resta immobile. Jacques se leva et se mit à marcher.
    Depuis dix mois il avait une maîtresse, non point une maîtresse comme les autres, une femme à aventures, du monde, du théâtre ou de la rue, mais une femme qu'il avait aimée et conquise. Il n'était plus un jeune homme, bien qu'il fût encore un homme jeune, et il regardait la vie sérieusement en esprit positif et pratique.
    Donc il se mit à faire le bilan de sa passion comme il faisait, chaque année, la balance des amitiés disparues ou nouvelles, des faits et des gens entrés dans son existence.
    Sa première ardeur d'amour s'étant calmée, il se demanda, avec une précision de commerçant qui compte, quel était l'état de son coeur pour elle, et il tâcha de deviner ce qu'il serait dans l'avenir.
    Il y trouva une grande et profonde affection, faite de tendresse, de reconnaissance et des mille attaches menues d'où naissent les longues et fortes liaisons.
    Un coup de sonnette le fit sauter. Il hésita. Ouvrirait-il ? Mais il se dit qu'il faut toujours ouvrir, en cette nuit du nouvel an, ouvrir à l'inconnu qui passe et frappe, quel qu'il soit.
    Il prit donc une bougie, traversa l'antichambre, ôta les verrous, tourna la clef, attira la porte à lui et aperçut sa maîtresse debout, pâle comme une morte, les mains appuyées au mur.
    Il balbutia :
    "Qu'avez-vous ?"
    Elle répondit :
    "Tu es seul ?
    - Oui.
    - Sans domestiques ?
    - Oui.
    - Tu n'allais pas sortir ?
    - Non."
    Elle entra, en femme qui connaît la maison. Dès qu'elle fut dans le salon, elle s'affaissa sur le divan, et couvrant son visage de ses mains, se mit à pleurer affreusement.
    Il s'était agenouillé devant elle, s'efforçant d'écarter ses bras, de voir ses yeux et répétant :
    "Irène, Irène, qu'avez-vous ? Je vous en supplie, dites-moi ce que vous avez ?"
    Alors elle murmura, au milieu des sanglots :
    "Je ne puis plus vivre ainsi."
    Il ne comprenait pas.
    "Vivre ainsi ?... Comment ?...
    - Oui. Je ne peux plus vivre ainsi je ne te l'ai jamais dit... C'est affreux... Je ne peux plus... je souffre trop... Il m'a frappée tantôt...
    - Qui... ton mari ?

- Oui... mon mari.
    - Ah !"
    Il s'étonnait, n'ayant jamais soupçonné que ce mari pût être brutal. C'était un homme du monde, du meilleur, un homme de cercle, de chevale de coulisses et d'épée ; connu, cité, apprécié partout, ayant des manières fort courtoises, un esprit fort médiocre, l'absence d'instruction et d'intelligence réelle indispensable pour penser comme tous les gens bien élevés, et le respect de tous les préjugés comme il faut.
    Il paraissait s'occuper de sa femme comme on doit le faire entre personnes riches et bien nées. Il s'inquiétait suffisamment de ses désirs ; de sa santé, de ses toilettes, et la laissait parfaitement libre d'ailleurs.
    Randal, devenu l'ami d'Irène, avait droit à la poignée de maille affectueuse que tout mari qui sait vivre doit aux familiers de sa femme.
    Puis quand Jacques, après avoir été quelque temps l'ami, devint l'amant, ses relations avec l'époux furent plus cordiales, comme il convient.
    Jamais il n'avait vu ou deviné des orages dans cette maison, , et il demeurait effaré devant cette révélation inattendue.
    Il demanda :
    "Comment cela est-il arrivé, dis-moi ?"
    Alors elle raconta une longue histoire, toute l'histoire de sa vie, depuis le jour de son mariage. La première désunion née d'un rien, puis s'accentuant de tout l'écart qui grandissait chaque jour entre deux caractères opposés.
    Puis étaient venues des querelles, une séparation complète, non apparente, mais effective, puis son mari s'était montré agressif, ombrageux, violent. Maintenant il était jaloux, jaloux de Jacques, et, ce jour-là même, après une scène, il l'avait frappée.
    Elle ajouta avec fermeté : "Je ne rentrerai plus chez lui. Fais de moi ce que tu voudras."
    Jacques s'étais assis en face d'elle, leurs genoux se touchant. Il lui prit les mains :
    "Ma chère amie, vous allez faire une grosse, une irréparable sottise. Si vous voulez quitter votre mari, mettez les torts de son côté, de telle sorte que votre situation de femme, de femme du monde irréprochable, reste sauve."
    Elle demanda en lui jetant un coup d'oeil inquiet :
    "Alors, que me conseilles-tu ?
    - De rentrer chez vous, et d'y supporter la vie jusqu'au jour où vous pourrez obtenir soit une séparation, soit un divorce, avec les honneurs de la guerre.
    - N'est-ce pas un peu lâche, ce que vous me conseillez là ?
    - Non, c'est sage et raisonnable. Vous avez une haute situation, un nom à sauvegarder, des amis à conserver et des parents à ménager. Il ne faut point l'oublier et perdre tout cela par un coup de tête.",
    Elle se leva, et, avec violence : "Eh bien, non, je ne peux plus, c'est fini, c'est fini, c'est fini !"
    Puis, posant ses deux mains sur les épaules de son amant et le regardant au fond des yeux :
    "M'aimes-tu ?
    - Oui.
    - Bien vrai ?
    - Oui.
    - Alors, garde-moi."
    Il s'écria :
    "Te garder ? Chez moi ? Ici ? Mais tu es folle ! ce serait te perdre à tout jamais ; te perdre sans retour ! Tu es folle !"
    Elle reprit, lentement, avec gravité, en femme qui sent le poids de ses paroles :
    "Ecoutez, Jacques. il m'a défendu de vous revoir et je ne jouerai pas cette comédie de venir chez vous en cachette. Il faut, ou me perdre, ou me prendre.
    - Ma chère Irène, dans ce cas-là, obtenez votre divorce et je vous épouserai.
    - Oui, vous m'épouserez dans... deux ans au plus tôt. Vous avez la tendresse patiente.
    - Voyons, réfléchissez. Si vous demeurez ici, il vous reprendra demain, puisqu'il est votre mari, puisqu'il a pour lui le droit et la loi.
    - Je ne vous demandais pas de me garder chez vous, Jacques, mais de m'emmener n'importe où. Je croyais que vous m'aimiez assez pour cela. Je me suis trompée. Adieu."
    Elle se retourna et partit vers la porte, si vite qu'il la saisit seulement quand elle sortait du salon.
    "Ecoutez, Irène..."
    Elle se débattait, ne voulant plus rien entendre, les yeux pleins de larmes et balbutiant : "Laissez-moi ... Laissez-moi... Laissez-moi..."
    Il la fit asseoir de force et s'agenouilla de nouveau devant elle, puis il tâcha, en accumulant les raisons et les conseils, de lui faire comprendre la folie et l'affreux danger de son projet. Il n'oublia rien de ce qu'il fallait dire pour la convaincre, cherchant, dans sa tendresse même, des motifs de persuasion.
    Comme elle restait muette et glacée, il la pria, la supplia de l'écouter, de le croire, de suivre son avis.
    Lorsqu'il eut fini de parier, elle répondit seulement :
    "Etes-vous disposé à me laisser partir, maintenant ? Lâchez-moi, que je puisse me lever.
    - Voyons, Irène...
    - Voulez-vous me lâcher ?
    - Irène... votre résolution est irrévocable ?
    - Voulez-vous me lâcher !
    - Dites-moi seulement si votre résolution, si votre folle résolution que vous regretterez amèrement est irrévocable ?
    - Oui... Lâchez-moi.
    - Alors, reste. Tu sais bien que tu es chez toi ici. Nous partirons demain matin."
    Elle se leva malgré lui, et, durement :
    "Non. il est trop tard. Je ne veux pas de sacrifice, je ne veux pas de dévouement.
    - Peste. J'ai fait ce que je devais faire, j'ai dit ce que je devais dire. Je ne suis plus responsable envers toi. Ma conscience est tranquille. Exprime tes désirs et j'obéirai."
    Elle se rassit, le regarda longtemps, puis demanda, d'une voix très calme :
    "Alors, explique.
    - Quoi ? Que veux-tu que j'explique ?
    - Tout... Tout ce que tu as pensé pour changer comme ça de résolution. Moi, alors, je verrai ce que je dois faire.
    - Mais je n'ai rien pensé du tout. Je devais te prévenir que tu allais accomplir une folie. Tu persistes, je demande ma part de cette folie, et même je l'exige.
    - Ça n'est pas naturel de changer d'avis si vite.
    - Ecoute, ma chère amie. Il ne s'agit ici ni de sacrifice ni de dévouement. Le jour où j'ai compris que je t'aimais, je me suis dit ceci, que tous les amoureux devraient se dire dans le même cas :
    "L'homme qui aime une femme, qui s'efforce de la conquérir, qui l'obtient et qui la prend, contracte vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis d'elle un engagement sacré. Il s'agit, bien entendu, d'une femme comme vous, et non d'une femme au coeur ouvert, au coeur facile.
    "Le mariage, qui a une grande valeur sociale, une grande valeur légale, ne possède à mes yeux qu'une très légère valeur morale, étant données les conditions où il a lieu généralement.
    "Donc, quand une femme, attachée par ce lien juridique, mais qui n'aime pas son mari, qui ne peut l'aimer, dont le coeur est libre, rencontre un homme qui lui plaît, et se donne à lui, quand un homme sans liaison prend une femme ainsi, je dis qu'ils s'engagent l'un vis-à-vis de l'autre, de par ce mutuel et libre consentement, bien plus que par le "oui" murmuré devant l'écharpe du maire.
    "Je dis que, s'ils sont tous deux gens d'honneur, leur union doit être plus intime, plus forte, plus saine que si tous les sacrements l'avaient consacrée.
    "Cette femme risque tout. Et c'est justement parce qu'elle le sait, parce qu'elle donne tout, son coeur, son corps, son âme, son honneur, sa vie, parce qu'elle a prévu toutes les misères, tous les dangers, toutes les catastrophes, parce qu'elle ose un acte hardi, un acte intrépide, parce qu'elle est préparée, décidée à tout braver, son mari qui peut la tuer et le monde qui peut la rejeter, c'est pour cela qu'elle est respectable dans son infidélité conjugale, c'est pour cela que son amant, en la prenant, croit avoir aussi tout prévu, et la préférer à tout, quoi qu'il arrive. Je n'ai plus rien à dire. J'ai parlé d'abord en homme sage qui devait vous prévenir, il ne reste plus en moi qu'un homme, celui qui vous aime. Ordonnez."
    Radieuse, elle lui ferma la bouche avec ses lèvres, et lui dit tout bas :
    "Ce n'était pas vrai, chéri, il n'y a rien, mon mari ne se doute de rien. Mais je voulais voir, je voulais savoir ce que tu ferais, je voulais des... des étrennes... celles de ton coeur... d'autres étrennes que le collier de tantôt. Tu me les as données. Merci... merci... Dieu que je suis contente !"
 

7 janvier 1887

 

MADAME HERMET

 

    Les fous m'attirent. Ces gens-là vivent dans un pays mystérieux de songes bizarres, dans ce nuage impénétrable de la démence où tout ce qu'ils ont vu sur la terre, tout ce qu'ils ont aimé, tout ce qu'ils ont fait recommence pour eux dans une existence imaginée en dehors de toutes les lois qui gouvernent les choses et régissent la pensée humaine.
    Pour eux l'impossible n'existe plus, l'invraisemblable disparaît, le féerique devient constant et le surnaturel familier. Cette vieille barrière, la logique,. cette vieille muraille, la raison, cette vieille rampe des idées, le bon sens, se brisent, s'abattent, s'écroulent devant leur imagination lâchée en liberté, échappée dans le pays illimité de la fantaisie, et qui va par bonds fabuleux sans que rien l'arrête. Pour eux tout arrive et tout peut arriver. Ils ne font point d'efforts pour vaincre les événements, dompter les résistances, renverser les obstacles. Il suffit d'un caprice de leur volonté illusionnante pour qu'ils soient princes, empereurs ou dieux, pour qu'ils possèdent toutes les richesses du monde, toutes les choses savoureuses de la vie, pour qu'ils jouissent de tous les plaisirs, pour qu'ils soient toujours forts, toujours beaux, toujours jeunes, toujours chéris ! Eux seuls peuvent être heureux sur la terre, car, pour eux, la Réalité n'existe plus. J'aime à me pencher sur leur esprit vagabond, comme on se penche sur un gouffre où bouillonne tout au fond un torrent inconnu, qui vient on ne sait d'où et va on ne sait où.
    Mais à rien ne sert de se pencher sur ces crevasses, car jamais on ne pourra savoir d'où vient cette eau, où va cette eau. Après tout, ce n'est que de l'eau pareille à celle qui coule au grand jour, et la voir ne nous apprendrait pas grand-chose.
    A rien ne sert non plus de se pencher sur l'esprit des fous, car leurs idées les plus bizarres ne sont, en somme, que des idées déjà connues, étranges seulement, parce qu'elles ne sont pas enchaînées par la Raison. Leur source capricieuse nous confond de surprise parce qu'on ne la voit pas jaillir. Il a suffi sans doute d'une petite pierre tombée dans son cours pour produire ces bouillonnements. Pourtant les fous m'attirent toujours, et toujours je reviens vers eux, appelé malgré moi par ce mystère banal de la démence.
    Or, un jour, comme je visitais un de leurs asiles, le médecin qui me conduisait me dit :
    "Tenez, je vais vous montrer un cas intéressant."
    Et il fit ouvrir une cellule où une femme âgée d'environ quarante ans, encore belle, assise dans un grand fauteuil, regardait avec obstination son visage dans une petite glace à main.
    Dès qu'elle nous aperçut, elle se dressa, courut au fond de l'appartement chercher un voile jeté sur une chaise, s'enveloppa la figure avec grand soin, puis revint, en répondant d'un signe de tête à nos saluts.
    "Eh bien ! dit le docteur, comment allez-vous, ce matin ?"
    Elle poussa un profond soupir.
    "Oh ! mal, très mal, Monsieur, les marques augmentent tous les jours."
    Il répondit avec un air convaincu :
    "Mais non, mais non, je vous assure que vous vous trompez."
    Elle se rapprocha de lui pour murmurer :
    "Non. J'en suis certaine. J'ai compté dix trous de plus ce matin, trois sur la joue droite, quatre sur la joue gauche et trois sur le front. C'est affreux, affreux ! Je n'oserai plus me laisser voir à personne, pas même à mon fils, non, pas même à lui ! Je suis perdue, je suis défigurée pour toujours."
    Elle retomba sur son fauteuil et se mit à sangloter.
    Le médecin prit une chaise, s'assit près d'elle, et d'une voix douce, consolante :
    "Voyons, montrez-moi ça, je vous assure que ce n'est rien. Avec une petite cautérisation je ferai tout disparaître."
    Elle répondit "non" de la tête, sans une parole. Il voulut toucher son voile, mais elle le saisit à deux mains si fort que ses doigts entrèrent dedans.
    Il se remit à l'exhorter et à la rassurer.
    "Voyons, vous savez bien que je vous les enlève toutes les fois, ces vilains trous, et qu'on ne les aperçoit plus du tout quand je les ai soignés. Si vous ne me les montrez pas, je ne pourrai point vous guérir."
    Elle murmura :
    "A vous encore je veux bien, mais je ne connais pas ce monsieur qui vous accompagne.
    - C'est aussi un médecin, qui vous soignera encore bien mieux que moi."
    Alors elle se laissa découvrir la figure, mais sa peur, son émotion, honte d'être vue la rendaient rouge jusqu'à la chair du cou qui s'enfonçait dans sa robe. Elle baissait les yeux, tournait son visage, tantôt à droite, tantôt à gauche, pour éviter nos regards, et balbutiait :
    "Oh ! Je souffre affreusement de me laisser voir ainsi ! C'est horrible, n'est-ce pas ? C'est horrible ?"
    Je la contemplais fort surpris, car elle n'avait rien sur la face, pas une marque, pas une tache, pas un signe ni une cicatrice.
    Elle se tourna vers moi, les yeux toujours baissés et me dit :
    "C'est en soignant mon fils que j'ai gagné cette épouvantable maladie, Monsieur. Je l'ai sauvé, mais je suis défigurée. Je lui ai donné ma beauté, à mon pauvre enfant. Enfin, j'ai fait mon devoir, ma conscience est tranquille. Si je souffre, il n'y a que Dieu qui le sait."
    Le docteur avait tiré de sa poche un mince pinceau d'aquarelliste.
    "Laissez faire, dit-il, je vais vous arranger tout cela."
    Elle tendit sa joue droite et il commença à la toucher par coups légers, comme s'il eût posé dessus de petits points de couleur. Il en fit autant sur la joue gauche, puis sur le menton, puis sur le front ; puis il s'écria :
    "Regardez, il n'y a plus rien, plus rien !"
    Elle prit la glace, se contempla longtemps avec une attention profonde, une attention aiguë, avec un effort violent de tout son esprit, pour découvrir quelque chose, puis elle soupira :
    "Non. Ça ne se voit plus beaucoup. Je vous remercie infiniment."
    Le médecin s'était levé. Il la salua, me fit sortir puis me suivit ; et, dès que la porte fut refermée :
    "Voici l'histoire atroce de cette malheureuse", dit-il.

    Elle s'appelle Mme Hermet. Elle fut très belle, très coquette, très aimée et très heureuse de vivre.
    C'était une de ces femmes qui n'ont au monde que leur beauté et leur désir de plaire pour les soutenir, les gouverner ou les consoler dans l'existence. Le souci constant de sa fraîcheur, les soins de son visage,, de ses mains, de ses dents, de toutes les parcelles de son corps qu'elle pouvait montrer prenaient toutes ses heures et toute son attention.
    Elle devint veuve, avec un fils. L'enfant fut élevé comme le sont tous les enfants des femmes du monde très admirées. Elle l'aima pourtant.
    Il grandit ; et elle vieillit. Vit-elle venir la crise fatale, je n'en sais rien. A-t-elle, comme tant d'autres, regardé chaque matin pendant des heures et des heures la peau si fine jadis, si transparente et si claire, qui maintenant se plisse un peu sous les yeux, se fripe de mille traits encore imperceptibles, mais qui se creuseront davantage jour par jour, mois par mois ? A-t-elle vu s'agrandir aussi, sans cesse, d'une façon lente et sûre les longues rides du front, ces minces serpents que rien n'arrête ? A-t-elle subi la torture, l'abominable torture du miroir, du petit miroir à poignée d'argent qu'on ne peut se décider à reposer sur la table, puis qu'on rejette avec rage et qu'on reprend aussitôt, pour revoir, de tout près, de plus près, l'odieux et tranquille ravage de la vieillesse qui s'approche ? S'est-elle enfermée dix fois, vingt fois en un jour, quittant sans raison le salon où causent des amies, pour remonter dans sa chambre et, sous la protection des verrous et des serrures, regarder encore le travail de destruction de la chair mûre qui se fane, pour constater avec désespoir le progrès léger du mal que personne encore ne semble voir, mais qu'elle connaît bien, elle ? Elle sait où sont ses attaques les plus graves, les plus profondes morsures de l'âge. Et le miroir, le petit miroir tout rond dans son cadre d'argent ciselé, lui dit d'abominables choses car il parle, il semble rire, il raille et lui annonce tout ce qui va venir, toutes les misères de son corps, et l'atroce supplice de sa pensée jusqu'au jour de sa mort, qui sera celui de sa délivrance.
    A-t-elle pleuré, éperdue, à genoux, le front par terre, et prié, prié, prié Celui qui tue ainsi les êtres et ne leur donne la jeunesse que pour leur rendre plus dure la vieillesse, et ne leur prête la beauté que pour la reprendre aussitôt ; l'a-t-elle prié, supplié de faire pour elle ce que jamais il n'a fait pour personne, de lui laisser jusqu'à son dernier jour, le charme, la fraîcheur et la grâce ? Puis, comprenant qu'elle implore en vain l'inflexible Inconnu qui pousse les ans, l'un après l'autre, s'est-elle roulée, en se tordant les bras, sur les tapis de sa chambre, a-t-elle heurté son front aux meubles en retenant dans sa gorge des cris affreux de désespoir ?
    Sans doute elle a subi ces tortures. Car voici ce qui arriva :
    Un jour (elle avait alors trente-cinq ans) son fils, âgé de quinze, tomba malade.
    Il prit le lit sans qu'on pût encore déterminer d'où provenait sa souffrance et quelle en était la nature.
    Un abbé, son précepteur, veillait près de lui et ne le quittait guère, tandis que Mme Hermet, matin et soir, venait prendre de ses nouvelles.
    Elle entrait, le matin, en peignoir de nuit, souriante, toute parfumée déjà, et demandait, dès la porte :
    "Eh bien ! Georges, allons-nous mieux ?"
    Le grand enfant, rouge, la figure gonflée, et rongé par la fièvre, répondait :
    "Oui, petite mère, un peu mieux."
    Elle demeurait quelques instants dans la chambre, regardait les bouteilles de drogues en faisant "pouah" du bout des lèvres, puis soudain s'écriait : "Ah ! j'oubliais une chose très urgente" ; et elle se sauvait en courant et laissant derrière elle de fines odeurs de toilette.
    Le soir, elle apparaissait en robe décolletée, plus pressée encore, car elle était toujours en retard ; et elle avait juste le temps de demander :
    "Eh bien, qu'a dit le médecin ?"
    L'abbé répondait :
    "Il n'est pas encore fixé, Madame."
    Or, un soir, l'abbé répondit : "Madame, votre fils est atteint de la petite vérole."
    Elle poussa un grand cri de peur, et se sauva.
    Quand sa femme de chambre entra chez elle le lendemain, elle sentit d'abord dans la pièce une forte odeur de sucre brûlé, et elle trouva sa maîtresse, les yeux grands ouverts, le visage pâli par l'insomnie et grelottant d'angoisse dans son lit.
    Mme Hermet demanda, dès que ses contrevents furent ouverts :
    "Comment va Georges ?
    - Oh ! pas bien du tout aujourd'hui, Madame."
    Elle ne se leva qu'à midi, mangea deux oeufs avec une tasse de thé, comme si elle-même eût été malade, puis elle sortit et s'informa chez un pharmacien des méthodes préservatrices contre la contagion de la petite vérole.
    Elle ne rentra qu'à l'heure du dîner, chargée de fioles, et s'enferma aussitôt dans sa chambre, où elle s'imprégna de désinfectants.
    L'abbé l'attendait dans la salle à manger.
    Dès qu'elle l'aperçut, elle s'écria, d'une voix pleine d'émotion :
    'Eh bien ?
    - Oh ! pas mieux. Le docteur est fort inquiet."
    Elle se mit à pleurer, et ne put rien manger tant elle se sentait tourmentée.
    Le lendemain, dès l'aurore, elle fit prendre des nouvelles, qui ne furent pas meilleures, et elle passa tout le jour dans sa chambre où fumaient de petits brasiers en répandant de fortes odeurs. Sa domestique, en outre, affirma qu'on l'entendit gémir pendant toute la soirée.
    Une semaine entière se passa ainsi sans qu'elle fît autre chose que sortir une heure ou deux pour prendre l'air, vers le milieu de l'après-midi.
    Elle demandait maintenant des nouvelles toutes les heures, et sanglotait quand elles étaient plus mauvaises.
    Le onzième jour au matin, l'abbé, s'étant fait annoncer, entra chez elle, le visage grave et pâle et il dit, sans prendre le siège qu'elle lui offrait.
    "Madame, votre fils est fort mal, et il désire vous voir."
    Elle se jeta sur les genoux en s'écriant :
    "Ah ! mon Dieu ! M ! mon Dieu ! Je n'oserai jamais ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! secourez-moi !"
    Le prêtre reprit :
    "Le médecin garde peu d'espoir, Madame, et Georges vous attend !"
    Puis il sortit.
    Deux heures plus tard, comme le jeune homme, se sentant mourir, demandait sa mère de nouveau, l'abbé rentra chez elle et la trouva toujours à genoux, pleurant toujours et répétant :
    "Je ne veux pas... je ne veux pas... J'ai trop peur... je ne peux pas..."
    Il essaya de la décider, de la fortifier, de l'entraîner. Il ne parvint qu'à lui donner une crise de nerfs qui dura longtemps et la fit hurler.
    Le médecin étant revenu vers le soir, fut informé de cette lâcheté et déclara qu'il l'amènerait, lui, de gré ou de force. Mais après avoir essayé de tous les arguments, comme il la soulevait par la taille pour l'emporter près de son fils, elle saisit la porte et s'y cramponna avec tant de force qu'on ne put l'en arracher. Puis lorsqu'on l'eut lâchée, elle se prosterna aux pieds du médecin, en demandant pardon, en s'excusant d'être une misérable. Et elle criait : "Oh ! il ne va pas mourir, dites-moi qu'il ne va pas mourir, je vous en prie, dites-lui que je l'aime, que je l'adore..."
    Le jeune homme agonisait. Se voyant à ses derniers moments, il supplia qu'on décidât sa mère à lui dire adieu. Avec cette espèce de pressentiment qu'ont parfois les moribonds, il avait tout compris, tout deviné et il disait : "Si elle n'ose pas entrer, priez-la seulement de venir par le balcon jusqu'à ma fenêtre pour que je la voie, au moins, pour que je lui dise adieu d'un regard puisque je ne puis pas l'embrasser."
    Le médecin et l'abbé retournèrent encore vers cette femme : "Vous ne risquerez rien, affirmaient-ils, puisqu'il y aura une vitre entre vous et lui."
    Elle consentit, se couvrit la tête, prit un flacon de sels, fit trois pas sur le balcon, puis soudain, cachant sa figure dans ses mains, elle gémit : "Non... non.. je n'oserai jamais le voir... jamais.. j'ai trop de honte... j'ai trop peur,.. non, je ne peux pas."
    On voulut la traîner, mais elle tenait à pleines mains les barreaux et poussait de telles plaintes que les passants, dans la rue, levaient la tête.
    Et le mourant attendait, les yeux tournés vers cette fenêtre, il attendait, pour mourir, qu'il eût vu une dernière fois la figure douce et bien-aimée, le visage sacré de sa mère.
    Il attendit longtemps, et la nuit vint. Alors il se retourna vers le mur et ne prononça plus une parole.
    Quand le jour parut, il était mort. Le lendemain, elle était folle.
 

18 janvier 1887

 

LES ROIS

    Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre!
    J'étais alors maréchal des logis de hussards, et depuis quinze jours rôdant en éclaireur, en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions sabré quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.
    Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, où l'on s'était battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout ni douze habitants dans ce guêpier.
    Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures, en pleine nuit, nous atteignîmes les premiers murs de Porterin. Je fis halte et j'ordonnai à Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas qui a épousé depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des nouvelles.
    Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ça fait plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas était dégourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il savait éventer des Prussiens ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver des vivres là où nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des renseignements de tout le monde, des renseignements toujours sûrs, avec une adresse inimaginable.
    Il revint au bout de dix minutes:
    - Ça va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passé par ici depuis trois jours. Il est sinistre, ce village. J'ai causé avec une bonne soeur qui garde quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné.
    J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pénétrâmes dans la rue principale. On apercevait vaguement à droite, à gauche, des murs sans toit, à peine visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumière brillait derrière une vitre: une famille était restée pour garder sa demeure à peu près debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commençait à tomber, une pluie menue, glacée, qui nous gelait avant de nous avoir mouillés, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trébuchaient sur des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, à pied, devant nous, et traînant sa bête par la bride.
    - Où nous mènes-tu? lui demandai-je. Il répondit:
    - J'ai un gîte, un bon.
    Et il s'arrêta bientôt devant une petite maison bourgeoise demeurée entière, bien close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière.
    Au moyen d'un gros caillou ramassé près de la grille, Marchas fit sauter la serrure, puis il gravit le perron, défonça la porte d'entrée à coups de pied et à coups d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en poche, et nous précéda dans un bon et confortable logis de particulier riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme s'il avait vécu dans cette maison qu'il voyait pour la première fois.
    Deux hommes restés dehors gardaient nos chevaux.
    Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait:
    - Les écuries doivent être à gauche; j'ai vu ça en entrant; va donc y loger les bêtes, dont nous n'avons pas besoin.
    Puis, se tournant vers moi:
    - Donne des ordres, sacrebleu!
    Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je répondis en riant:
    - Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici.
    Il demanda:
    - Combien prends-tu d'hommes?
    - Cinq. Les autres les relèveront à dix heures du soir.
    - Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin.
    Et je m'en allai reconnaître les rues désertes jusqu'à la sortie sur la plaine, pour y placer mes factionnaires.
    Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. Je trouvai Marchas étendu dans un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la housse, par amour du luxe, disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent dont le parfum emplissait la pièce. Il était seul, les coudes sur les bras du siège, la tête entre les épaules, les joues roses, l'oeil brillant, l'air enchanté.
    Dans la pièce voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en souriant d'une façon béate:
    - Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les marches du perron, l'eau-de-vie - cinquante bouteilles de vraie fine - dans le potager, sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne m'a pas semblé droit. Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent.
    Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le nez et les joues.
    - Où as-tu trouvé ce bois-là? demandai-je.
    Il murmura:
    - Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C'est la peinture qui donne cette flambée, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison!
    Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. Il reprit:
    - Dire que c'est jour des Rois! J'ai fait mettre une fève dans l'oie; mais pas de reine; c'est embêtant, ça!
    Je répétai, comme un écho:
    - C'est embêtant, mais que veux-tu que j'y fasse, moi?
    - Que tu en trouves, parbleu
    - De quoi?
    - Des femmes.
    - Des femmes?... Tu es fou?
    - J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore. - Tandis que, pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux.
    Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus s'il plaisantait.
    Je répondis:
    - Voyons, Marchas, tu blagues?
    - Je ne blague jamais dans le service.
    - Mais où diable veux-tu que j'en trouve, des femmes?
    - Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Déniche et apporte.
    Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit:
    - Veux-tu une idée?
    - Oui.
    - Va trouver le curé.
    - Le curé? Pour quoi faire?
    - Invite-le à souper et prie-le d'amener une femme.
    - Le curé! Une femme! Ah! ah! ah!
    Marchas reprit avec une extraordinaire gravité:
    - Je ne ris pas. Va trouver le curé, raconte-lui notre situation. Il doit s'embêter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous des hommes du monde. Il doit connaître ses paroissiennes sur le bout du doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te l'indiquera.
    - Voyons, Marchas? à quoi penses-tu?
    - Mon cher Garens, tu peux faire ça très bien. Ce serait même très drôle. Nous savons vivre, parbleu, et nous serons d'une distinction parfaite, d'un chic extrême. Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, séduis-le et décide-le.
    - Non, c'est impossible.
    Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes côtés faibles, le gredin reprit:
    - Songe donc comme ce serait crâne à faire et amusant à raconter. On en parlerait dans toute l'armée. Ça te ferait une rude réputation.
    J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista:
    - Allons, mon petit Garens. Tu es chef de détachement, toi seul peux aller trouver le chef de l'église en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai la chose en vers, dans la Revue des Deux Mondes, après la guerre, je te le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis un mois.
    Je me levai en demandant:
    - Où est le presbytère?
    - Tu prends la seconde rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et, an bout de l'avenue, l'église. Le presbytère est à côté.
    Je sortais; il me cria:
    - Dis-lui le menu pour lui donner faim!
    Je découvris sans peine la petite maison de l'ecclésiastique, à côté d'une grande vilaine église de briques. Je frappai à coups de poing dans la porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de l'intérieur:
    - Qui va là?
    Je répondis:
    - Maréchal des logis de hussards.
    J'entendis un bruit de verrous et de clef tournée, et je me trouvai en face d'un grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains formidables sortant de manches retroussées, un teint rouge et un air brave homme.
    Je fis le salut militaire.
    - Bonjour, monsieur le curé.
    Il avait craint une surprise, une embûche de rôdeurs, et il sourit en répondant:
    - Bonjour, mon ami; entrez.
    Je le suivis dans une petite chambre à pavés rouges, où brûlait un maigre feu, bien différent du brasier de Marchas.
    Il me montra une chaise, et puis me dit:
    - Qu'y a-t-il pour votre service?
    - Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord de me présenter.
    Et je lui tendis ma carte.
    Il la reçut et lut à mi-voix:
    "Le comte de Garens."
    Je repris:
    - Nous sommes ici onze, monsieur l'abbé, cinq en grand-garde et six installés chez un habitant inconnu. Ces six-là se nomment Garens, ici présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune music:ien. Je viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le curé, et nous voudrions le rendre un peu gai.
    Le prêtre souriait. Il murmura:
    - Il me semble que ce n'est guère l'occasion de s'amuser.
    Je répondis:
    - Nous nous battons tous les jours, monsieur. Quatorze de nos camarades sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore. C'est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n'avons-nous pas le droit de la jouer gaiement? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l'échafaud! Ce soir, nous voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut et non pas en soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort?
    Il répondit vivement:
    - Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre invitation.
    Il cria:
    - Hermance!
    Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda:
    - Qué qui a?
    - Je ne dîne pas ici, ma fille.
    - Où que vous dînez donc?
    - Avec MM. les hussards.
    J'eus envie de dire: "Amenez votre bonne", pour voir la tête de Marchas, mais je n'osai point.
    Je repris:
    - Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou quelqu'une que je puisse inviter aussi?
    Il hésita, chercha et déclara:
    - Non, personne!
    J'insistai:
    - Personne!... Voyons, monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant d'avoir des dames. Je m'entends, des ménages! Est-ce que je sais, moi? Le boulanger avec sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... le... le cordonnier..., le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un bon repas, du vin, et serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens d'ici.
    Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution:
    - Non, personne.
    Je me mis à rire:
    - Sacristi! monsieur le curé, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marié, un adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié?...
    - Non, toutes les dames sont parties.
    - Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes?
    Mais tout à coup le curé se mit à rire, d'un rire violent qui le secouait tout entier, et il criait:
    - Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jésus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah! ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Où gîtez-vous?
    J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit:
    - Très bien. C'est la propriété de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une demi-heure avec quatre dames!!! Ah! ah! ah! quatre dames!!!...
    Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en répétant:
    - Ça va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.
    Je rentrai vite, très étonné, très intrigué.
    - Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant.
    - Onze. Nous sommes six hussards plus M. le curé et quatre dames.
    Il fut stupéfait. Je triomphais.
    Il répétait:
    - Quatre dames! Tu dis: quatre dames?
    - Je dis: quatre dames.
    - De vraies femmes?
    - De vraies femmes.
    - Bigre! Mes compliments!
    - Je les accepte. Je les mérite.
    Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'aperçus une belle nappe blanche jetée sur une longue table autour de laquelle trois hussards en tablier bleu disposaient des assiettes et des verres.
    - Il y aura des femmes! cria Marchas.
    Et les trois hommes se mirent à danser en applaudissant de toute leur force.
    Tout était prêt. Nous attendions. Nous attendîmes près d'une heure. Une odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison.
    Un coup frappé contre le volet nous souleva tous en même temps. Le gros Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute à peine, une petite bonne Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle était maigre, ridée, timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effarés qui la regardaient entrer. Derrière elle, un bruit de bâtons martelait le pavé du vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans le salon, j'aperçus, l'une suivant l'autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui s'en venaient en se balançant avec des mouvements différents, l'une chavirant à droite, tandis que l'autre chavirait à gauche. Et, trois bonnes femmes se présentèrent, boitant, traînant la jambe, estropiées par les maladies et déformées par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois seules pensionnaires capables de marcher encore de l'établissement hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoît.
    Elle s'était retournée vers ses invalides, pleine de sollicitude pour elles puis, voyant mes galons de maréchal des logis, elle me dit:
    - Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en même temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites.
    J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son coeur. A mon tour, je me mis à rire, en regardant surtout la tête de Marchas. Puis montrant des sièges à la religieuse:
    - Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes très fiers et très heureux que vous ayez accepté notre modeste invitation.
    Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y conduisit ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs cannes et leurs châles qu'elle alla déposer dans un coin; puis, désignant la première, une maigre à ventre énorme, une hydropique assurément:
    - Celle-là est la mère Paumelle, dont le mari s'est tué en tombant d'un toit et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.
    Puis elle désigna la seconde, une grande dont la tête tremblait sans cesse:
    - Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée de soixante-sept ans. Elle n'y voit plus guère, ayant eu la figure flambée dans un incendie et la jambe droite brûlée à moitié.
    Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des yeux saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides.
    - C'est la Putois, une innocente. Elle est âgée de quarante-quatre ans seulement.
    J'avais salué les trois femmes comme si on m'eût présenté à des Altesses Royales, et, me tournant vers le curé:
    - Vous êtes, monsieur l'abbé, un homme précieux, à qui nous devrons tous ici de la reconnaissance.
    Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux.
    - Notre Soeur Saint-Benoît est servie! cria tout à coup Karl Massouligny.
    Je la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère Paumelle, dont je pris le bras et que je traînai dans la pièce voisine, non sans peine, car son ventre ballonné semblait plus pesant que du fer.
    Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, qui gémissait pour avoir sa béquille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la salle à manger, pleine d'odeur de viandes.
    Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans ses mains, et les femmes firent, avec la précision de soldats qui présentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le prêtre prononça, lentement, les paroles latines du Benedicite.
    On s'assit, et les deux poules parurent, apportées par Marchas, qui voulait servir pour ne point assister en convive à ce repas ridicule.
    Mais je criai: "Vite le champagne!" Un bouchon sauta avec un bruit de pistolet qu'on décharge, et, malgré la résistance du curé, et de la bonne Soeur, les trois hussards assis à côté des trois infirmes leur versèrent de force dans la bouche leurs trois verres pleins.
    Massouligny, qui avait la faculté d'être chez lui partout et à l'aise avec tout le monde, faisait la cour à la mère Paumelle de la façon la plus drôle. L'hydropique, dont l'humeur était restée gaie, malgré ses malheurs, lui répondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre semblait prêt à monter et à rouler sur la table. Le petit Herbon avait entrepris sérieusement de griser l'idiote, et le baron d'Etreillis, qui n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les habitudes et le règlement de l'hospice.
    La religieuse, effarée, criait à Massouligny:
    - Oh! oh! vous allez la rendre malade, ne la faites pas rire comme ça, je vous en prie, monsieur. Oh! monsieur...
    Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un verre plein qu'il vidait prestement, entre les lèvres de la Putois.
    Et le curé riait à se tordre, répétait à la Soeur:
    - Laissez donc, pour une fois, ça ne leur fait pas de mal. Laissez donc.
    Après les deux poules, on avait mangé le canard, flanqué des trois pigeons et du merle; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant une odeur chaude de viande rissolée et grasse.
    La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de répondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des grognements de joie, moitié cris et moitié soupirs, comme font les petits enfants à qui on montre des bonbons.
    - Permettez-vous, dit le curé, que je me charge de cet animal. Je m'entends comme personne à ces opérations-là.
    - Mais certainement, monsieur l'abbé.
    - Et la soeur dit:
    - Si on ouvrait un peu la fenêtre? Elles ont trop chaud. Je suis sûre qu'elles seront malades.
    Je me tournai vers Marchas:
    - Ouvre la fenêtre une minute.
    Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des bougies et tournoyer la fumée de l'oie, dont le prêtre, une serviette au cou, soulevait les ailes avec science.
    Nous le regardions faire, sans parler maintenant, intéressés par le travail alléchant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appétit à la vue de cette grosse bête dorée, dont les membres tombaient l'un après l'autre dans la sauce brune, au fond du plat.
    Et tout à coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tentait attentifs, entra, par la fenêtre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu.
    Je fus debout si vite, que ma chaise roula derrière moi; et je criai:
    - Tout le monde à cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes.
    Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient au galop dans la nuit, je me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la villa, tandis que le curé, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient aux fenêtres leurs têtes effarées.
    On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La pluie avait cessé; il faisait froid, très froid. Et bientôt, je distinguai de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.
    C'était Marchas. Je lui criai:
    - Eh bien?
    Il répondit:
    - Rien du tout, François a blessé un vieux paysan, qui refusait de répondre au: "Qui vive?" et qui continuait d'avancer, malgré l'ordre de passer au large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.
    J'ordonnai de remettre les chevaux à l'écurie et j'envoyai mes deux soldats au-devant des autres, puis je rentrai dans la maison.
    Alors le curé, Marchas et moi, nous descendîmes un matelas dans le salon pour y déposer le blessé; la Soeur, déchirant une serviette, mit à faire de la charpie, tandis que les trois femmes éperdues restaient assises dans un coin.
    Bientôt, je distinguai un bruit de sabres traînés sur la route; je pris une bougie pour éclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent, portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps humain quand la vie ne le soutient plus.
    On déposa le blessé sur le matelas préparé pour lui; et je vis du premier coup d'oeil que c'était un moribond.
    Il râlait et crachait du sang qui coulait des coins de ses lèvres, chassé de sa bouche à chacun de ses hoquets. L'homme en était couvert! Ses joues, sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient en avoir été frottés, avoir été baignés dans une cuve rouge. Et ce sang s'était figé sur lui, était devenu terne, mêlé de boue, horrible à voir.
    Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger, entrouvrait par moments ses yeux, mornes, éteints, sans pensée, qui paraissaient stupides d'étonnement, comme ceux des bêtes que le chasseur tue et qui le regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, abruties par la surprise et par l'épouvante.
    Le curé s'écria:
    - Ah! c'est le père Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tué ce malheureux!
    La Soeur avait écarté la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus.
    - Il n'y a rien à faire, dit-elle.
    Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses poumons, un gargouillement sinistre et continu.
    Le curé, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, décrivit le signe de la croix et prononça, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines qui lavent les âmes.
    Avant qu'il les eût achevées, le vieillard fut agité d'une courte secousse, comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il était mort.
    M'étant retourné, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce misérable: les trois vieilles debout, serrées l'une contre l'autre, hideuses, grimaçaient d'angoisse et d'horreur.
    Je m'approchai d'elles, et elles se mirent à pousser des cris aigus, en essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.
    La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne portait plus, tomba tout de son long par terre.
    La Soeur Saint-Benoît, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs châles, leur donna leurs béquilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut avec elles dans la nuit profonde, si noire.
    Je compris que je ne pouvais même les faire accompagner par un hussard, car le seul bruit du sabre les eût affolées.
    Le curé regardait toujours le mort. S'étant enfin retourné vers moi:
    - Ah! quelle vilaine chose, dit-il.
 

23 janvier 1887

 

UNE SOIRÉE

    Le maréchal des logis Varajou avait obtenu huit jours de permission pour les passer chez sa soeur, Mme Padoie. Varajou, qui tenait garnison à Rennes et y menait joyeuse vie, se trouvant à sec et mal avec sa famille, avait écrit à sa soeur qu'il pourrait lui consacrer une semaine de liberté. Ce n'est point qu'il aimât beaucoup Mme Padoie, une petite femme moralisante, dévote, et toujours irritée ; mais il avait besoin d'argent, grand besoin, et il se rappelait que, de tous ses parents, les Padoie étaient les seuls qu'il n'eût jamais rançonnés.
    Le père Varajou, ancien horticulteur à Angers, retiré maintenant des affaires, avait fermé sa bourse à son garnement de fils et ne le voyait guère depuis deux ans. Sa fille avait épousé Padoie, ancien employé des finances, qui venait d'être nommé receveur des contributions à Vannes.
    Donc Varajou, en descendant du chemin de fer, se fit conduire à la maison de son beau-frère. Il le trouva dans son bureau, en train de discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur sa chaise, tendit la main par-dessus sa table chargée de papiers, murmura : "Prenez un siège, je suis à vous dans un instant", se rassit et recommença sa discussion.
    Les paysans ne comprenaient point ses explications, le receveur ne comprenait pas leurs raisonnements ; il parlait français, les autres parlaient breton, et le commis qui servait d'interprète ne semblait comprendre personne.
    Ce fut long, très long, Varajou considérait son beau-frère en songeant : "Quel crétin !" Padoie devait avoir près de cinquante ans ; il était grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui faisaient sur ses yeux deux voûtes de poils. Coiffé d'un bonnet de velours orné d'un feston d'or, il regardait avec mollesse, comme il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se répétait : "Quel crétin !"
    Il était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n'a pas de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de ces deux pôles de l'existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l'univers entier du haut de son ignorance. Quand il avait dit : "Nom d'un chien, quelle fête !" il avait certes exprimé le plus haut degré d'admiration dont fût capable son esprit.
    Padoie, ayant enfin éloigné ses paysans, demanda :
    - Vous allez bien ?
    - Pas mal, comme vous voyez. Et vous ?
    - Assez bien, merci. C'est très aimable d'avoir pensé à nous venir voir.
    - Oh ! j'y songeais depuis longtemps ; mais vous savez, dans le métier militaire, on n'a pas grande liberté.
    - Oh ! je sais, je sais ; n'importe, c'est très aimable.
    - Et Joséphine va bien ?
    - Oui, oui, merci, vous la verrez tout à l'heure.
    - Où est-elle donc ?
    - Elle fait quelques visites ; nous avons beaucoup de relations ici ; c'est une ville très comme il faut.
    - Je m'en doute.
    Mais la porte s'ouvrit. Mme Padoie apparut. Elle alla vers son frère sans empressement, lui tendit la joue et demanda :
    - Il y a longtemps que tu es ici ?
    - Non, à peine une demi-heure.
    - Ah ! je croyais que le train aurait du retard. Si tu veux venir dans le salon.
    Ils passèrent dans la pièce voisine, laissant Padoie à ses chiffres et à ses contribuables.
    Dès qu'ils furent seuls :
    - J'en ai appris de belles sur ton compte, dit-elle.
    - Quoi donc ?
    - Il paraît que tu te conduis comme un polisson, que tu te grises, que tu fais des dettes.
    Il eut l'air très étonné.
    - Moi ! Jamais de la vie.
    - Oh ! ne nie pas, je le sais.
    Il essaya encore de se défendre, mais elle lui ferma la bouche par une semonce si violente qu'il dut se taire.
    Puis elle reprit :
    - Nous dînons à six heures, tu es libre jusqu'au dîner. Je ne puis te tenir compagnie parce que j'ai pas mal de choses à faire.
    Resté seul, il hésita entre dormir ou se promener. Il regardait tour à tour la porte conduisant à sa chambre et celle conduisant à la rue. Il se décida pour la rue.
    Donc il sortit et se mit à rôder, d'un pas lent, le sabre sur les mollets, par la triste ville bretonne, si endormie, si calme, si morte au bord de sa mer intérieure, qu'on appelle "le Morbihan". Il regardait les petites maisons grises, les rares passants, les boutiques vides, et il murmurait : "Pas gai, pas folichon, Vannes. Triste idée de venir ici !"
    Il gagna le port, si morne, revint par un boulevard solitaire et désolé, et rentra avant cinq heures. Alors il se jeta sur son lit pour sommeiller jusqu'au dîner.
    La bonne le réveilla en frappant à sa porte.
    - C'est servi, monsieur.
    Il descendit.
    Dans la salle humide, dont le papier se décollait près du sol, une soupière attendait sur une table ronde sans nappe, qui portait aussi trois assiettes mélancoliques.
    M. et Mme Padoie entrèrent en même temps que Varajou.
    On s'assit, puis la femme et le mari dessinèrent un petit signe de croix sur le creux de leur estomac, après quoi Padoie servit la soupe, de la soupe grasse. C'était jour de pot-au-feu.
    Après la soupe vint le boeuf, du boeuf trop cuit, fondu, graisseux, qui tombait en bouillie. Le sous-officier le mâchait avec lenteur, avec dégoût, avec fatigue, avec rage.
    Mme Padoie disait à son mari :
    - Tu vas ce soir chez M. le premier président ?
    - Oui, ma chère.
    - Ne reste pas tard. Tu te fatigues toutes les fois que tu sors. Tu n'es pas fait pour le monde avec ta mauvaise santé.
    Alors elle parla de la société de Vannes, de l'excellente société où les Padoie étaient reçus avec considération, grâce à leurs sentiments religieux.
    Puis on servit des pommes de terre en purée, avec un plat de charcuterie, en l'honneur du nouveau venu.
    Puis du fromage. C'était fini. Pas de café.
    Quand Varajou comprit qu'il devrait passer la soirée en tête-à-tête avec sa soeur, subir ses reproches, écouter ses sermons, sans avoir même un petit verre à laisser couler dans sa gorge pour faire glisser les remontrances, il sentit bien qu'il ne pourrait pas supporter ce supplice, et il déclara qu'il devait aller à la gendarmerie pour faire régulariser quelque chose sur sa permission.
    Et il se sauva, dès sept heures.
    A peine dans la rue, il commença par se secouer comme un chien qui sort de l'eau. Il murmurait : "Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, quelle corvée !"
    Et il se mit à la recherche d'un café, du meilleur café de la ville. Il le trouva sur une place, derrière deux becs de gaz. Dans l'intérieur, cinq ou six hommes, des demi-messieurs peu bruyants, buvaient et causaient doucement, accoudés sur de petites tables, tandis que deux joueurs de billard marchaient autour du tapis vert où roulaient les billes en se heurtant.
    On entendait leur voix compter : "Dix-huit, - dix-neuf. - Pas de chance. - Oh ! joli coup ! bien joué ! - Onze. - Il fallait prendre par la rouge. - Vingt. - Bille en tête, bille en tête. - Douze. Hein ! j'avais raison ?"
    Varajou commanda : "Une demi-tasse et un carafon de fine, de la meilleure."
    Puis il s'assit, attendant sa consommation.
    Il était accoutumé à passer ses soirs de liberté avec ses camarades, dans le tapage et la fumée des pipes. Ce silence, ce calme l'exaspéraient. Il se mit à boire, du café d'abord, puis son carafon d'eau-de-vie, puis un second qu'il demanda. Il avait envie de rire maintenant, de crier, de chanter, de battre quelqu'un.
    Il se dit : "Cristi, me voilà remonté. Il faut que je fasse la fête." Et l'idée lui vint aussitôt de trouver des filles pour s'amuser.
    Il appela le garçon.
    - Hé, l'employé !
    - Voilà, m'sieu.
    - Dites, l'employé, ousqu'on rigole ici !
    L'homme resta stupide à cette question.
    - Je n' sais pas, m'sieu. Mais ici !
    - Comment ici ? Qu'est-ce que tu appelles rigoler, alors, toi !
    - Mais je n'sais pas, m'sieu, boire de la bonne bière ou du bon vin.
    - Va donc, moule, et les demoiselles, qu'est-ce que t'en fais ?
    - Les demoiselles ! ah ! ah !
    - Oui, les demoiselles, ousqu'on en trouve ici ?
    - Des demoiselles ?
    - Mais oui, des demoiselles !
    Le garçon se rapprocha, baissa la voix :
    - Vous demandez ousqu'est la maison ?
    - Mais oui, parbleu !
    - Vous prenez la deuxième rue à gauche et puis la première à droite. - C'est au 15.
    - Merci, ma vieille. V'là pour toi.
    - Merci, m'sieu.
    Et Varajou sortit en répétant : "Deuxième à gauche, - oui. - Mais en sortant du café, fallait-il prendre à droite ou à gauche ? Bah ! tant pis, nous verrons bien."
    Et il marcha, tourna dans la seconde rue à gauche, puis dans la première à droite, et chercha le numéro 15. C'était une maison d'assez belle apparence, dont on voyait, derrière les volets clos, les fenêtres éclairées au premier étage. La porte d'entrée demeurait entr'ouverte, et une lampe brûlait dans le vestibule. Le sous-officier pensa :
    - C'est bien ici :
    Il entra donc et, comme personne ne venait, il appela :
    - Ohé ! ohé !
    Une petite bonne apparut et demeura stupéfaite en apercevant un soldat. Il lui dit : "Bonjour, mon enfant. Ces dames sont en haut ?
    - Oui, monsieur.
    - Au salon ?
    - Oui, monsieur.
    - Je n'ai qu'à monter ?
    - Oui, monsieur.
    - La porte en face ?
    - Oui, monsieur.
    Il monta, ouvrit une porte et aperçut, dans une pièce bien éclairée par deux lampes, un lustre et deux candélabres à bougies, quatre dames décolletées qui semblaient attendre quelqu'un.
    Trois d'entre elles, les plus jeunes, demeuraient assises d'un air un peu guindé, sur des sièges de velours grenat, tandis que la quatrième, âgée de quarante-cinq ans environ, arrangeait des fleurs dans un vase ; elle était très grosse, vêtue d'une robe de soie verte qui laissait passer, pareille à l'enveloppe d'une fleur monstrueuse, ses bras énormes et son énorme gorge, d'un rose rouge poudrederizé.
    Le sous-officier salua :
    - Bonjour, mesdames.
    La vieille se retourna, parut surprise, mais s'inclina.
    - Bonjour, monsieur.
    Il s'assit.
    Mais, voyant qu'on ne semblait pas l'accueillir avec empressement, il songea que les officiers seuls étaient sans doute admis dans ce lieu ; et cette pensée le troubla. Puis il se dit : " Bah ! s'il en vient un, nous verrons bien." Et il demanda :
    - Alors, ça va bien ?
    La dame, la grosse, la maîtresse du logis sans doute, répondit :
    - Très bien ! merci.
    Puis il ne trouva plus rien, et tout le monde se tut.
    Cependant il eut honte, à la fin, de sa timidité, et riant d'un rire gêné :
    - Eh bien, on ne rigole donc pas. Je paye une bouteille de vin...
    Il n'avait point fini sa phrase que la porte s'ouvrit de nouveau, et Padoie, en habit noir, apparut.
    Alors Varajou poussa un hurlement d'allégresse, et, se dressant, il sauta sur son beau-frère, le saisit dans ses bras et le fit danser tout autour du salon en hurlant : "Vlà Padoie... V'là Padoie... V'là Padoie..."
    Puis, lâchant le percepteur éperdu de surprise, il lui cria dans la figure.
    - Ah ! ah ! ah ! farceur ! farceur !... Tu fais donc la fête, toi... Ah ! farceur... Et ma soeur !... Tu la lâches, dis !...
    Et songeant à tous les bénéfices de cette situation inespérée, à l'emprunt forcé, au chantage inévitable, il se jeta tout au long sur le canapé et se mit à rire si fort que tout le meuble en craquait.
    Les trois jeunes dames, se levant d'un seul mouvement, se sauvèrent, tandis que la vieille reculait vers la porte, paraissait prête à défaillir.
    Et deux messieurs apparurent, décorés, tous deux en habit. Padoie se précipita vers eux :
    - Oh ! monsieur le président... il est fou... il est fou... On nous l'avait envoyé en convalescence... vous voyez bien qu'il est fou...
    Varajou s'était assis, ne comprenant plus, devinant tout à coup qu'il avait fait quelque monstrueuse sottise. Puis il se leva, et se tournant vers son beau-frère :
    - Où donc sommes-nous ici ? demanda-t-il.
    Mais Padoie, saisi soudain d'une colère folle, balbutia :
    - Où... où... où nous sommes... Malheureux... misérable... infâme... Où nous sommes... Chez monsieur le premier président !... chez monsieur le premier président de Mortemain... de Mortemain... de... de... de... de Mortemain... Ah !... ah !... canaille !... canaille !... canaille !... canaille !...
 

29 mars 1887

 

LA PORTE

    Ah ! s'écria Karl Massouligny, en voici une question difficile, celle des maris complaisants ! Certes, j'en ai vu de toutes sortes ; eh bien, je ne saurais avoir une opinion sur un seul. J'ai souvent essayé de déterminer s'ils sont en vérité aveugles, clairvoyants ou faibles. Il en est, je crois, de ces trois catégories.
    Passons vite sur les aveugles. Ce ne sont point des complaisants d'ailleurs, ceux-là, puisqu'ils ne savent pas, mais de bonnes bêtes qui ne voient jamais plus loin que leur nez. C'est, d'ailleurs, une chose curieuse et intéressante à noter que la facilité des hommes, de tous les hommes, et même des femmes, de toutes les femmes à se laisser tromper. Nous sommes pris aux moindres ruses de tous ceux qui nous entourent, de nos enfants, de nos amis, de nos domestiques, de nos fournisseurs. L'humanité est crédule ; et nous ne déployons point pour soupçonner, deviner et déjouer les adresses des autres, le dixième de la finesse que nous employons quand nous voulons, à notre tour, tromper quelqu'un.
    Les maris clairvoyants appartiennent à trois races. Ceux qui ont intérêt, un intérêt d'argent, d'ambition, ou autre, à ce que leur femme ait un amant, ou des amants. Ceux-ci demandent seulement de sauvegarder, à peu près, les apparences, et sont satisfaits de la chose.
    Ceux qui ragent. Il y aurait un beau roman à faire sur eux.
    Enfin les faibles ! ceux qui ont peur du scandale.
    Il y a aussi les impuissants, ou plutôt les fatigués, qui fuient le lit conjugal par crainte de l'ataxie ou de l'apoplexie et qui se résignent à voir un ami courir ces dangers.
    Quant à moi, j'ai connu un mari d'une espèce assez rare et qui s'est défendu de l'accident commun d'une façon spirituelle et bizarre.
    J'avais fait à Paris la connaissance d'un ménage élégant, mondain, très lancé. La femme, une agitée, grande, mince, fort entourée, passait pour avoir eu des aventures. Elle me plut par son esprit et je crois que je lui plus aussi. Je lui fis la cour, une cour d'essai à laquelle elle répondit par des provocations évidentes. Nous en fûmes bientôt aux regards tendres, aux mains pressées, à toutes les petites galanteries qui précèdent la grande attaque.
    J'hésitais cependant. J'estime en somme que la plupart des liaisons mondaines, même très courtes, ne valent pas le mal qu'elles nous donnent ni tous les ennuis qui peuvent en résulter. Je comparais donc mentalement les agréments et les inconvénients que je pouvais espérer et redouter quand je crus m'apercevoir que le mari me suspectait et me surveillait.
    Un soir, dans un bal, comme je disais des douceurs à la jeune femme, dans un petit salon attenant aux grands où l'on dansait, j'aperçus soudain dans une glace le reflet d'un visage qui nous épiait. C'était lui. Nos regards se croisèrent, puis je le vis, toujours dans le miroir, tourner la tête et s'en aller.
    Je murmurai :
    - Votre mari nous espionne.
    Elle sembla stupéfaite.
    - Mon mari.
    - Oui, voici plusieurs fois qu'il nous guette.
    - Allons donc ! Vous êtes sûr ?
    - Très sûr.
    - Comme c'est bizarre. Il se montre au contraire ordinairement on ne peut plus aimable avec mes amis.
    - C'est qu'il a peut-être deviné que je vous aime ?
    - Allons donc ! Et puis vous n'êtes pas le premier qui me fasse la cour. Toute femme un peu en vue traîne un troupeau de soupireurs.
    - Oui. Mais moi, je vous aime profondément.
    - En admettant que ce soit vrai, est-ce qu'un mari devine jamais ces choses-là ?
    - Alors, il n'est pas jaloux.
    - Non... non...
    Elle réfléchit quelques instants, puis reprit :
    - Non... Je ne me suis jamais aperçue qu'il fût jaloux.
    - Il ne vous a jamais... jamais surveillée.
    - Non... Comme je vous le disais, il est très aimable avec mes amis.

    A partir de ce jour, je fis une cour plus régulière. La femme ne me plaisait pas davantage, mais la jalousie probable du mari me tentait beaucoup.
    Quand à elle, je la jugeais avec froideur et lucidité. Elle avait un certain charme mondain provenant d'un esprit alerte, gai, aimable et superficiel, mais aucune séduction réelle et profonde. C'était, comme je vous l'ai dit déjà, une agitée, toute en dehors, d'une élégance un peu tapageuse. Comment vous bien l'expliquer ? C'était... c'était... un décor... pas un logis.
    Or, voilà qu'un jour, comme j'avais dîné chez elle, son mari, au moment où je me retirais, me dit :
    - Mon cher ami (il me traitait d'ami depuis quelque temps), nous allons partir bientôt pour la campagne. Or c'est, pour ma femme et pour moi, un grand plaisir d'y recevoir les gens que nous aimons. Voulez-vous accepter de venir passer un mois chez nous. Ce serait très gracieux de votre part.
    Je fus stupéfait, mais j'acceptai.
    Donc, un mois plus tard j'arrivais chez eux dans leur domaine de Vertcresson, en Touraine.
    On m'attendait à la gare, à cinq kilomètres du château. Ils étaient trois, elle, le mari et un monsieur inconnu, le comte de Morterade à qui je fus présenté. Il eut l'air ravi de faire ma connaissance ; et les idées les plus bizarres me passèrent dans l'esprit pendant que nous suivions au grand trot un joli chemin profond, entre deux haies de verdure. Je me disais : "Voyons, qu'est-ce que cela veut dire ? Voilà un mari qui ne peut douter que sa femme et moi soyons en galanterie, et il m'invite chez lui, me reçoit comme un intime, à l'air de me dire : "Allez, allez, mon cher, la voie est libre !"
    Puis on me présente un monsieur, fort bien, ma foi, installé déjà dans la maison, et... et qui cherche peut-être à en sortir et qui a l'air aussi content que le mari lui-même de mon arrivée.
    Est-ce un ancien qui veut sa retraite ? On le croirait. - Mais alors ? Les deux hommes seraient donc d'accord, tacitement, par une de ces jolies petites pactisations infâmes si communes dans la société ? Et on me propose sans rien me dire, d'entrer dans l'association, en prenant la suite. On me tend les mains, et on me tend les bras. On m'ouvre toutes les portes et tous les coeurs.
    Elle ? une énigme. Elle ne doit, elle ne peut rien ignorer. Pourtant ?... pourtant ?... voilà... Je n'y comprends rien !

    Le dîner fut très gai et très cordial. En sortant de table, le mari et son ami se mirent à jouer aux cartes tandis que j'allai contempler le clair de lune, sur le perron, avec Madame. Elle semblait très émue par la nature ; et je jugeai que le moment de mon bonheur était proche. Ce soir-là vraiment je la trouvai charmante. La campagne l'avait attendrie, ou plutôt alanguie. Sa longue taille mince était jolie sur le perron de pierre, à côté du grand vase qui portait une plante. J'avais envie de l'entraîner sous les arbres et de me jeter à ses genoux en lui disant des paroles d'amour.
    La voix de son mari cria :
    - Louise ?
    - Oui, mon ami.
    - Tu oublies le thé.
    - J'y vais, mon ami.
    Nous rentrâmes ; et elle nous servit le thé. Les deux hommes, leur partie de cartes terminée, avaient visiblement sommeil. Il fallut monter dans nos chambres. Je dormis très tard et très mal.
    Le lendemain une excursion fut décidée dans l'après-midi ; et nous partîmes en landau découvert pour aller visiter des ruines quelconques. Nous étions, elle et moi, dans le fond de la voiture, et eux en face de nous, à reculons.
    On causait avec entrain, avec sympathie, avec abandon. Je suis orphelin, et il me semblait que je venais de retrouver ma famille tant je me sentais chez moi, auprès d'eux.
    Tout à coup, comme elle avait allongé son pied entre les jambes de son mari, il murmura avec un air de reproche : "Louise, je vous en prie, n'usez pas vous-même vos vieilles chaussures. Il n'y a pas de raison pour se soigner davantage à Paris qu'à la campagne."
    Je baissai les yeux. Elle portait en effet de vieilles bottines tournées et je m'aperçus que son bas n'était point tendu.
    Elle avait rougi en retirant son pied sous sa robe. L'ami regardait au loin d'un air indifférent et dégagé des choses.
    Le mari m'offrit un cigare que j'acceptai. Pendant plusieurs jours, il me fut impossible de rester seul avec elle deux minutes, tant il nous suivait partout. Il était délicieux pour moi d'ailleurs.
    Or, un matin, comme il m'était venu chercher pour faire une promenade à pied, avant déjeuner, nous en vînmes à parler du mariage. Je dis quelques phrases sur la solitude et quelques autres sur la vie commune rendue charmante par la tendresse d'une femme. Il m'interrompit tout à coup : "Mon cher, ne parlez pas de ce que vous ne connaissez point. Une femme qui n'a plus d'intérêt à vous aimer, ne vous aime pas longtemps. Toutes les coquetteries qui les font exquises, quand elles ne nous appartiennent pas définitivement, cessent dès qu'elles sont à nous. Et puis d'ailleurs... les femmes honnêtes... c'est-à-dire nos femmes... sont... ne sont pas... manquent de... enfin ne connaissent pas assez leur métier de femme. Voilà... je m'entends."
    Il n'en dit pas davantage et je ne pus deviner au juste sa pensée.
    Deux jours après cette conversation il m'appela dans sa chambre, de très bonne heure, pour me montrer une collection de gravures.
    Je m'assis dans un fauteuil, en face de la grande porte qui séparait son appartement de celui de sa femme, et derrière cette porte j'entendais marcher, remuer, et je ne songeais guère aux gravures, tout en m'écriant :
    "Oh ! délicieux ! exquis ! exquis !"
    Il dit soudain :
    - Oh ! mais, j'ai une merveille, à côté. Je vais vous la chercher.
    Et il se précipita sur la porte, dont les deux battants s'ouvrirent comme pour un effet de théâtre.
    Dans une grande pièce en désordre, au milieu de jupes, de cols, de corsages semés par terre, un grand être sec, dépeigné, le bas du corps couvert d'une vieille jupe de soie fripée qui collait sur sa croupe maigre, brossait devant une glace des cheveux blonds, courts et rares.
    Ses bras formaient deux angles pointus ; et comme elle se retournait effarée, je vis sous une chemise de toile commune un cimetière de côtes qu'une fausse gorge de coton dissimulait en public.
    Le mari poussa un cri fort naturel, rentra en refermant les portes, et d'un air navré : "Oh ! mon Dieu ! suis-je stupide ! Oh ! vraiment, suis-je bête ! Voilà une bévue que ma femme ne me pardonnera jamais !"
    Moi j'avais envie, déjà, de le remercier.
    Je partis trois jours plus tard, après avoir vivement serré les mains des deux hommes et baisé celle de la femme, qui me dit adieu froidement.
    Karl Massouligny se tut.
    Quelqu'un demanda :
    - Mais l'ami, qu'était-ce ?
    - Je ne sais pas... Cependant... cependant il avait l'air désolé de me voir partir si vite...
 

3 mai 1887

 

LA BARONNE

    Tu pourras voir là des bibelots intéressants, me dit mon ami Boisrené, viens avec moi.
    Il m'emmena donc au premier étage d'une belle maison, dans une grande rue de Paris. Nous fûmes reçus par un homme fort bien, de manières parfaites, qui nous promena de pièce en pièce en nous montrant des objets rares dont il disait le prix avec négligence. Les grosses sommes, dix, vingt, trente, cinquante mille francs, sortaient de ses lèvres avec tant de grâce et de facilité qu'on ne pouvait douter que des millions ne fussent enfermés dans le coffre-fort de ce marchand homme du monde.
    Je le connaissais de renom depuis longtemps. Fort adroit, fort souple, fort intelligent, il servait d'intermédiaire pour toutes sortes de transactions. En relations avec tous les amateurs les plus riches de Paris, et même de l'Europe et de l'Amérique, sachant leurs goûts, leurs préférences du moment, il les prévenait par un mot ou par une dépêche, s'ils habitaient une ville lointaine, dès qu'il connaissait un objet à vendre pouvant leur convenir.
    Des hommes de la meilleure société avaient eu recours à lui aux heures d'embarras, soit pour trouver de l'argent de jeu, soit pour payer une dette, soit pour vendre un tableau, un bijou de famille, une tapisserie, voire même un cheval ou une propriété dans les jours de crise aiguë.
    On prétendait qu'il ne refusait jamais ses services quand il prévoyait un espoir de gain.
    Boisrené semblait intime avec ce curieux marchand. Ils avaient dû traiter ensemble plus d'une affaire. Moi je regardais l'homme avec beaucoup d'intérêt.
    Il était grand, mince, chauve, fort élégant. Sa voix douce, insinuante, avait un charme particulier, un charme tentateur qui donnait aux choses une valeur spéciale. Quand il tenait un bibelot en ses doigts, il le tournait, le retournait, le regardait avec tant d'adresse, de souplesse, d'élégance et de sympathie que l'objet paraissait aussitôt embelli, transformé par son toucher et par son regard. Et on l'estimait immédiatement beaucoup plus cher qu'avant d'avoir passé de la vitrine entre ses mains.
    - Et votre Christ, dit Boisrené, ce beau Christ de la Renaissance que vous m'avez montré l'an dernier ?
    L'homme sourit et répondit :
    - Il est vendu, et d'une façon fort bizarre. En voici une histoire parisienne, par exemple. Voulez-vous que je vous la dise ?
    - Mais oui.
    - Vous connaissez la baronne Samoris ?
    - Oui et non. Je l'ai vue une fois, mais je sais ce que c'est !
    - Vous le savez... tout à fait ?
    - Oui.
    - Voulez-vous me le dire, afin que je voie si vous ne vous trompez point ?
    - Très volontiers. Mme Samoris est une femme du monde qui a une fille sans qu'on ait jamais connu son mari. En tout cas, si elle n'a pas eu de mari, elle a des amants d'une façon discrète, car on la reçoit dans une certaine société tolérante ou aveugle.
    Elle fréquente l'église, reçoit les sacrements avec recueillement, de façon à ce qu'on le sache, et ne se compromet jamais. Elle espère que sa fille fera un beau mariage. Est-ce cela ?
    - Oui, mais je complète vos renseignements : c'est une femme entretenue qui se fait respecter de ses amants plus que si elle ne couchait pas avec eux. C'est là un rare mérite ; car, de cette façon, on obtient ce qu'on veut d'un homme. Celui qu'elle a choisi, sans qu'il s'en doute, lui fait la cour longtemps, la désire avec crainte, la sollicite avec pudeur, l'obtient avec étonnement et la possède avec considération. Il ne s'aperçoit point qu'il la paye, tant elle s'y prend avec tact ; et elle maintient leurs relations sur un tel ton de réserve, de dignité, de comme il faut, qu'en sortant de son lit il souffletterait l'homme capable de suspecter la vertu de sa maîtresse. Et cela de la meilleure foi du monde.
    J'ai rendu à cette femme, à plusieurs reprises, quelques services. Et elle n'a point de secrets pour moi.
    Or, dans les premiers jours de janvier, elle est venue me trouver pour m'emprunter trente mille francs. Je ne les lui ai point prêtés, bien entendu ; mais comme je désirais l'obliger, je l'ai priée de m'exposer très complètement sa situation afin de voir ce que je pourrais faire pour elle.
    Elle me dit les choses avec de telles précautions de langage qu'elle ne m'aurait pas conté plus délicatement la première communion de sa fillette. Je compris enfin que les temps étaient durs et qu'elle se trouvait sans un sou.
    La crise commerciale, les inquiétudes politiques que le gouvernement actuel semble entretenir à plaisir, les bruits de guerre, la gêne générale avaient rendu l'argent hésitant, même entre les mains des amoureux. Et puis elle ne pouvait, cette honnête femme, se donner au premier venu.
    Il lui fallait un homme du monde, du meilleur monde, qui consolidât sa réputation tout en fournissant aux besoins quotidiens. Un viveur, même très riche, l'eût compromise à tout jamais et rendu problématique le mariage de sa fille. Elle ne pouvait non plus songer aux agences galantes, aux intermédiaires déshonorants qui auraient pu, pour quelque temps, la tirer d'embarras.
    Or elle devait soutenir son train de maison, continuer à recevoir à portes ouvertes pour ne point perdre l'espérance de trouver, dans le nombre des visiteurs, l'ami discret et distingué qu'elle attendait, qu'elle choisirait.
    Moi je lui fis observer que mes trente mille francs avaient peu de chance de me revenir ; car, lorsqu'elle les aurait mangés, il faudrait qu'elle en obtînt, d'un seul coup, au moins soixante mille pour m'en rendre la moitié.
    Elle semblait désolée en m'écoutant. Et je ne savais qu'inventer quand une idée, une idée vraiment géniale, me traversa l'esprit.
    Je venais d'acheter ce Christ de la Renaissance que je vous ai montré, une admirable pièce, la plus belle, dans ce style, que j'aie jamais vue.
    - Ma chère amie, lui dis-je, je vais faire porter chez vous cet ivoire-là. Vous inventerez une histoire ingénieuse, touchante, poétique, ce que vous voudrez, pour expliquer votre désir de vous en défaire. C'est, bien entendu, un souvenir de famille hérité de votre père.
    Moi, je vous enverrai des amateurs, et je vous en amènerai moi-même. Le reste vous regarde. Je vous ferai connaître leur situation par un mot la veille. Ce Christ-là vaut cinquante mille francs ; mais je le laisserais à trente mille. La différence sera pour vous.
    Elle réfléchit quelques instants d'un air profond et répondit : "Oui, c'est peut-être une bonne idée. Je vous remercie beaucoup."
    Le lendemain, j'avais fait porter mon Christ chez elle, et le soir même je lui envoyais le baron de Saint-Hospital.
    Pendant trois mois je lui adressai des clients, tout ce que j'ai de mieux, de plus posé dans mes relations d'affaires. Mais je n'entendais plus parler d'elle.
    Or, ayant reçu la visite d'un étranger qui parlait fort mal le français, je me décidai à le présenter moi-même chez la Samoris, pour voir.
    Un valet de pied tout en noir nous reçut et nous fit entrer dans un joli salon, sombre, meublé avec goût, où nous attendîmes quelques minutes. Elle apparut, charmante, me tendit la main, nous fit asseoir ; et quand je lui eus expliqué le motif de ma visite, elle sonna.
    Le valet de pied reparut.
    - Voyez, dit-elle, si Mlle Isabelle peut laisser entrer dans sa chapelle.
    La jeune fille apporta elle-même la réponse. Elle avait quinze ans, un air modeste et bon, toute la fraîcheur de sa jeunesse.
    Elle voulait nous guider elle-même dans sa chapelle.
    C'était une sorte de boudoir pieux où brûlait une lampe d'argent devant le Christ, mon Christ, couché sur un lit de velours noir. La mise en scène était charmante et fort habile.
    L'enfant fit le signe de la croix, puis nous dit : "Regardez, messieurs, est-il beau ?"
    Je pris l'objet, je l'examinai et je le déclarai remarquable. L'étranger aussi le considéra, mais il semblait beaucoup plus occupé par les deux femmes que par le Christ.
    On sentait bon dans leur logis, on sentait l'encens, les fleurs et les parfums. On s'y trouvait bien. C'était là vraiment une demeure confortable qui invitait à rester.
    Quand nous fûmes rentrés dans le salon, j'abordai, avec réserve et délicatesse, la question de prix. Mme Samoris demanda, en baissant les yeux, cinquante mille francs.
    Puis elle ajouta : "Si vous désiriez le revoir, monsieur, je ne sors guère avant trois heures ; et on me trouve tous les jours."
    Dans la rue, l'étranger me demanda des détails sur la baronne qu'il avait trouvée exquise. Mais je n'entendis plus parler de lui ni d'elle.
    Trois mois se passèrent.
    Un matin, voici quinze jours à peine, elle arriva chez moi à l'heure du déjeuner, et posant un portefeuille entre mes mains : "Mon cher, vous êtes un ange. Voici cinquante mille francs ; c'est moi qui achète votre Christ, et je le paye vingt mille francs de plus que le prix convenu, à la condition que vous m'enverrez toujours... toujours des clients... car il est encore à vendre... mon Christ...
 

17 mai

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