LES NOUVELLES DE L'ANNEE 1886

 

MISERE HUMAINE

    Jean d'Espars s'animait :
    - Fichez-moi la paix avec votre bonheur de taupes, votre bonheur d'imbéciles que satisfait un fagot qui flambe ; un verre de vieux vin ou le frôlement d'une femelle. Je vous dis, moi, que la misère humaine me ravage, que je la vois partout, avec des yeux aigus, que je la trouve où vous n'apercevez rien, vous qui marchez dans la rue avec la pensée de la fête de ce soir et de la fête de demain.

    Tenez, l'autre jour, avenue de l'Opéra, au milieu du public remuant et joyeux que le soleil de mai grisait, j'ai vu passer soudain un être, un être innommable, une vieille courbée en deux, vêtue de loques qui furent des robes, coiffée d'un chapeau de paille noire, tout dépouillé de ses ornements anciens, rubans et fleurs disparus depuis des temps indéfinis. Et elle allait traînant ses pieds si péniblement que je ressentais au coeur, autant qu'elle-même, plus qu'elle-même, la douleur de tous ses pas. Deux cannes la soutenaient. Elle passait sans voir personne, indifférente à tout, au bruit, aux gens, aux voitures, au soleil ! Où allait-elle ? Vers quel taudis ? Elle portait dans un papier, qui pendait au bout d'une ficelle, quelque chose ? Quoi ? du pain ? oui, sans doute. Personne, aucun voisin n'ayant pu ou voulu faire pour elle cette course, elle avait entrepris, elle, ce voyage horrible, de sa mansarde au boulanger. Deux heures de route, au moins, pour aller et venir. Et quelle route douloureuse ! Quel chemin de la croix plus effroyable que celui du Christ !
    Je levai les yeux vers les toits des maisons immenses. Elle allait là-haut ! Quand y serait-elle ? Combien de repos haletants sur les marches, dans le petit escalier noir et tortueux ?
    Tout le monde se retournait pour la regarder ! On murmurait : "Pauvre femme", puis on passait ! Sa jupe, son haillon de jupe, traînait sur le trottoir, à peine attachée sur son débris de corps. Et il y avait une pensée là-dedans ! Une pensée ? Non, mais une souffrance épouvantable, incessante, harcelante ! Oh ! la misère des vieux sans pain, des vieux sans espoirs, sans enfants, sans argent, sans rien autre chose que la mort devant eux, y pensez-vous ? Y pensez-vous aux vieux affamés des mansardes ? Pensez-vous aux larmes de ces yeux ternes qui furent brillants, émus et joyeux, jadis ?

    Il s'était tu quelques secondes ; puis, il reprit :
    Toute ma "joie de vivre", pour me servir du mot d'un des plus puissants et des plus profonds romanciers de notre pays, Émile Zola, qui a vu, compris et raconté comme personne la misère des infimes, toute ma joie de vivre a disparu, s'est envolée soudain, il y a trois ans à l'automne, un jour de chasse, en Normandie.
    Il pleuvait, j'allais seul, par la plaine, par les grands labourés de boue grasse qui fondaient et glissaient sous mon pied. De temps en temps une perdrix surprise, blottie contre une motte de terre, s'envolait lourdement sous l'averse. Mon coup de fusil, éteint par la nappe d'eau qui tombait du ciel, claquait à peine comme un coup de fouet, et la bête grise s'abattait avec du sang sur ses plumes
    Je me sentais triste à pleurer, à pleurer comme les nuages qui pleuraient sur le monde et sur moi, trempé de tristesse jusqu'au coeur, accablé de lassitude à ne plus lever mes jambes engluées d'argile ; et j'allais rentrer quand j'aperçus au milieu des champs le cabriolet du médecin qui suivait un chemin de traverse.
    Elle passait, la voiture noire et basse couverte de sa capote ronde et traînée par son cheval brun, comme un présage de mort errant dans la campagne par ce jour sinistre. Tout à coup elle s'arrêta ; la tête du médecin apparut, et il cria :
    "Eh ! monsieur d'Espars ?"
    J'allai vers lui. Il me dit : "Avez-vous peur des maladies ?
    - Non.
    - Voulez-vous m'aider à soigner une diphtérique ; je suis seul, et il faudrait la tenir pendant que j'enlèverai les fausses membranes de sa gorge.
    - Je viens avec vous", lui dis-je. Et je montai dans sa voiture.
    Il me raconta ceci :
    L'angine, l'affreuse angine qui étrangle les misérables hommes avait pénétré dans la ferme des Martinet, de pauvres gens !
    Le père et le fils étaient morts au commencement de la semaine. La mère et la fille s'en allaient aussi maintenant.
    Une voisine qui les soignait, se sentant soudain indisposée, avait pris la fuite la veille même, laissant ouverte la porte et les deux malades abandonnées sur leurs grabats de paille, sans rien à boire, seules, seules, râlant, suffoquant, agonisant, seules depuis vingt-quatre heures !
    Le médecin venait de nettoyer la gorge de la mère, et l'avait fait boire ; mais l'enfant, affolée par la douleur et par l'angoisse des suffocations, avait enfoncé et caché sa tête dans sa paillasse - sans consentir à se laisser toucher.
    Le médecin, accoutumé à ces misères, répétait d'une voix triste et résignée : "Je ne peux pourtant poins passer mes journées ches mes malades. Cristi ! celles-la serrent le coeur. Quand on pense qu'elles sont restées vingt-quatre heures sans boire. Le vent chassait la pluie jusqu'à leurs couches. Toutes les poules s'étaient mises à l'abri dans la cheminée."
    Nous arrivions à la ferme. Il attacha son cheval à la branche d'un pommier devant la porte ; et nous entrâmes.
    Une odeur forte de maladie et d'humidité, de fièvre et de moisissure, d'hôpital et de cave nous saisit à la gorge. Il faisait froid, un froid de marécage dans cette maison sans feu, sans vie, grise et sinistre. L'horloge était arrêtée ; la pluie tombait par la grande cheminée dont les poules avaient éparpillé la cendre et on entendait dans un coin sombre un bruit de soufflet rauque et rapide. C'était l'enfant qui respirait.
    La mère, étendue dans une sorte de grande caisse de bois, le lit des paysans, et cachée par de vieilles couvertures et de vieilles hardes, semblait tranquille. Elle tourna un peu la tête vers nous.
    Le médecin lui demanda : "Avez-vous une chandelle ?"
    Elle répondit d'une voix basse, accablée : "Dans le buffet." Il prit la lumière et m'emmena au fond de l'appartement vers la couchette de la petite fille.
    Elle haletait, les joues creuses, les yeux luisants, les cheveux mêlés effrayante. Dans son cou maigre et tendu, des creux profonds se formaient à chaque respiration. Allongée sur le dos, elle serrait de ses deux mains les loques qui la couvraient ; et, dès qu'elle nous vit, elle se tourna sur la face pour se cacher dans la paillasse.
    Je la pris par les épaules et le docteur, la forçant à montrer sa gorge en arracha une grande peau blanchâtre, qui me parut sèche comme du cuir.
    Elle respira mieux tout de suite, et but un peu. La mère, soulevée sur un coude, nous regardait. Elle balbutia :
    "C'est-il fait ?
    - Oui, c'est fait.
    - J'allons-t-y rester toute seule ?"
    Une peur, une peur affreuse, faisait frémir sa voix, peur de cet isolement, de cet abandon, des ténèbres et de la mort qu'elle sentait si proche.
    Je répondis : "Non, ma brave femme. J'attendrai que M. Pavillon vous ait envoyé la garde" Et, me tournant vers le docteur :
    "Envoyez-lui la mère Mauduit. Je la payerai
    - Parfait Je vous l'envoie tout de suite."
    Il me serra la main, sortit ; et j'entendis son cabriolet qui s'en allait sur la route humide.
    Je restais seul avec les deux mourantes.

    Mon chien Paf s'était couché devant la cheminée noire, et il me fit songer qu'un peu de feu serait utile à nous tous. Je ressortis donc pour chercher du bois et de la paille ; et bientôt une grande flamme éclaira jusqu'au fond de la pièce le lit de la petite qui recommençait à haleter.
    Et je m'assis, tendant mes jambes vers le foyer.
    La pluie battait les vitres ; le vent secouait le toit, j'entendais l'haleine courte, dure, sifflante des deux femmes, et le souffle de mon chien qui soupirait de plaisir, roule devant l'âtre clair.
    La vie ! la vie ! qu'était-ce que cela ? Ces deux misérables qui avaient toujours dormi sur la paille, mangé du pain noir, travaillé comme des bêtes, souffert toutes les misères de la terre, allaient mourir ! Qu'avaient-elles fait ? Le père était mort, le fils était mort. Ces gueux pourtant passaient pour de bonnes gens qu'on aimait et qu'on estimait, de simples et honnêtes gens !
    Je regardais fumer mes bottes et dormir mon chien, et en moi entrait une joie inconnue, profonde et honteuse en comparant mon sort à celui de ces forçats !
    La petite fille se remit à râler, et tout à coup ce souffle rauque me devint intolérable ; il me déchirait comme une lime dont chaque coup mordait mon coeur.
    J'allai vers elle :
    "Veux-tu boire ?" lui dis-je.
    Elle remua la tête pour dire oui, et je lui versai dans la bouche un peu d'eau qui ne passa point.
    La mère, restée plus calme, s'était retournée pour regarder son enfant ; et voilà que soudain une peur me frôla, une peur sinistre qui me glissa sur la peau comme le contact d'un monstre invisible. Où étais-je ? Je ne le savais plus ! Est-ce que je rêvais ? Quel cauchemar m'avait saisi ?
    Était-ce vrai que des choses pareilles arrivaient ? qu'on mourait ainsi ? Et je regardais dans les coins sombres de la chaumière comme si je m'étais attendu à voir, blottie dans un angle obscur, une forme hideuse, innommable, effrayante. Celle qui guette la vie des hommes et les tue, les ronge, les écrase, les étrangle ; qui aime le sang rouge, les yeux allumes par la fièvre, les rides et les flétrissures, les cheveux blancs et les décompositions.
    Le feu s'éteignait. J'y rejetai du bois et je m'y chauffai le dos, tant j'avais froid dans les reins.
    Au moins j'espérais mourir dans une bonne chambre, moi, avec des médecins autour de mon lit, et des remèdes sur les tables !
    Et ces femmes étaient restées seules vingt-quatre heures dans cette cabane sans feu ! n'ayant à boire que de l'eau, et râlant sur de la paille !...
    J'entendis soudain le trot d'un cheval et le roulement d'une voiture ; et la garde entra, tranquille, contente d'avoir trouve de la besogne, sans étonnement devant cette misère.
    Je lui laissai quelque argent et je me sauvai avec mon chien ; je me sauvai comme un malfaiteur, courant sous la pluie, croyant entendre toujours les sifflements des deux gorges, courant vers ma maison chaude où m'attendaient mes domestiques en préparant un bon dîner.
 

8 juin 1886

 

AU BOIS

    Le maire allait se mettre à table pour déjeuner quand on le prévint que le garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers. Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en effet son garde champêtre, le père Hochedur, debout et surveillant d'un air sévère un couple de bourgeois mûrs.
    L'homme, un gros père, à nez rouge et à cheveux blancs, semblait accablé; tandis que la femme, une petite mère endimanchée très ronde très grasse, aux joues luisantes, regardait d'un oeil de défi l'agent de l'autorité qui les avait captivés.
    Le maire demanda:
    - Qu'est-ce que c'est, père Hochedur?
    Le garde champêtre fit sa déposition.
    Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournée du côté des bois Champioux jusqu'à la frontière d'Argenteuil. Il n'avait rien remarqué d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que les blés allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne, avait crié:
    - Hé, père Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y trouverez un couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans à eux deux.
    Il était parti dans la direction indiquée; il était entré dans le fourré et il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un flagrant délit de mauvaises moeurs.
    Donc, avançant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un braconnier, il avait appréhendé le couple présent au moment où il s'abandonnait à son instinct.
    Le maire stupéfait considéra les coupables. L'homme comptait bien soixante ans et la femme au moins cinquante-cinq.
    Il se mit à les interroger, en commençant par le mâle, qui répondait d'une voix si faible qu'on l'entendait à peine.
    - Votre nom?
    - Nicolas Beaurain.
    - Votre profession?
    - Mercier, rue des Martyrs, à Paris.
    - Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois?
    Le mercier demeura muet, les yeux baissés sur son gros ventre, les mains à plat sur ses cuisses.
    Le maire reprit:
    - Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorité municipale?
    - Non, monsieur.
    - Alors, vous avouez?
    - Oui, monsieur.
    - Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
    - Rien, monsieur.
    - Où avez-vous rencontré votre complice?
    - C'est ma femme, monsieur.
    - Votre femme?
    - Oui, monsieur.
    - Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris?
    - Pardon, monsieur, nous vivons ensemble!
    - Mais... alors... vous êtes fou, tout à fait fou, mon cher monsieur, de venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, à dix heures du matin.
    Le mercier semblait prêt à pleurer de honte. Il murmura:
    - C'est elle qui a voulu ça! Je lui disais bien que c'était stupide. Mais quand une femme a quelque chose dans la tête... vous savez... elle ne l'a pas ailleurs.
    Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et répliqua:
    - Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait dû avoir lieu. Vous ne seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tête.
    Alors une colère saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme:
    - Vois-tu où tu nous as menés avec ta poésie? Hein, y sommes-nous? Et nous irons devant les tribunaux, maintenant, à notre âge, pour attentat aux moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientèle et changer de quartier! Y sommes-nous?
    Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans embarras, sans vaine pudeur, presque sans hésitation.
    - Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules. Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux comme une pauvre femme; et j'espère que vous voudrez bien nous renvoyer chez nous, et nous épargner la honte des poursuites.
    "Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain dans ce pays-ci, un dimanche. Il était employé dans un magasin de mercerie; moi j'étais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ça comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec une amie, Rose Levêque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il m'annonça, en riant, qu'il amènerait un camarade le lendemain. Je compris bien ce qu'il voulait, mais je répondis que c'était inutile. J'étais sage, monsieur.
    "Le lendemain donc, nous avons trouvé au chemin de fer M. Beaurain. Il était bien de sa personne à cette époque-là. Mais j'étais décidée à ne pas céder, et je ne cédai pas non plus.
    "Nous voici donc arrivés à Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien maintenant qu'autrefois, je deviens bête à pleurer, et quand je suis à la campagne je perds la tête. La verdure, les oiseaux qui chantent, les blés qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe, les coquelicots, les marguerites, tout ça me rend folle! C'est comme le champagne quand on n'en a pas l'habitude!
    "Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ça me faisait quelque chose de les voir. M. Beaurain et moi nous marchions derrière eux, sans guère parler. Quand on ne se connaît pas on ne trouve rien à se dire. Il avait l'air timide, ce garçon, et ça me plaisait de le voir embarrassé. Nous voici arrivés dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que j'avais l'air sévère; vous comprenez bien que je ne pouvais pas être autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent à s'embrasser sans plus se gêner que si nous n'étions pas là; et puis ils se sont parlé tout bas; et puis ils se sont levés et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire. Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garçon que je voyais pour la première fois. Je me sentais tellement confuse de les voir partir ainsi que ça me donna du courage; et je me suis mise à parler. Je lui demandai ce qu'il faisait; il était commis de mercerie, comme je vous l'ai appris tout à l'heure. Nous causâmes donc quelques instants; ça l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautés, mais je le remis à sa place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?"
    M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne répondit pas.
    Elle reprit:
    - Alors il a compris que j'étais sage, ce garçon, et ils s'est mis à me faire la cour gentiment, en honnête homme. Depuis ce jour il est revenu tous les dimanches. Il était très amoureux de moi, monsieur. Et moi aussi je l'aimais beaucoup, mais là, beaucoup! C'était un beau garçon, autrefois.
    "Bref, il m'épousa en septembre et nous prîmes notre commerce rue des Martyrs.
    "Ce fut dur pendant des années, monsieur. Les affaires n'allaient pas; et nous ne pouvions guère nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en avions perdu l'habitude. On a autre chose en tête; on pense à la caisse plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu à peu, sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guère à l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperçoit pas que ça vous manque.
    "Et puis, monsieur, les affaires ont mieux été, nous nous sommes rassurés sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passé en moi, non, vraiment, je ne sais pas!
    "Voilà que je me suis remise à rêver comme une petite pensionnaire. La vue des voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les rues me tirait des larmes. L'odeur des violettes venait me chercher à mon fauteuil, derrière ma caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand on regarde le ciel dans une rue, ça a l'air d'une rivière, d'une longue rivière qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent dedans comme des poissons. C'est bête comme tout, ces choses-là à mon âge! Que voulez-vous, monsieur, quand on a travaillé toute sa vie, il vient un moment où on s'aperçoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans, j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres, comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'être couché sous les feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les nuits! Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à avoir envie de me noyer.
    "Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain dans les premiers temps. Je savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil et mes aiguilles! Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand-chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je ne disais plus rien à personne, moi!
    "Donc, je me décidai et je lui proposai une partie de campagne au pays où nous nous étions connus. Il accepta sans défiance et nous voici arrivés, ce matin, vers les neuf heures.
    "Moi je me sentis toute retournée quand je suis entrée dans les blés. Ça ne vieillit pas le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel qu'il est, mais bien tel qu'il était autrefois! Ça, je vous le jure, monsieur. Vrai de vrai, j'étais grise. Je me mis à l'embrasser; il en fut plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. Il me répétait "Mais tu es folle, Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?... Je ne l'écoutais pas, moi, je n'écoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans le bois... Et voilà!... J'ai dit la vérité, monsieur le maire, toute la vérité.

    Le maire était un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: "Allez en paix, madame, et ne péchez plus... sous les feuilles."

22 juin 1886

 

JOUR DE FÊTE

    J'étais parti pour fuir la fête, la fête odieuse et tapageuse, la fête à pétards et drapeaux, qui déchire l'oreille et crève les yeux.
    Etre seul, tout à fait seul, pendant quelques jours est une des meilleures chose que je sache. N'entendre personne répéter les sottises qu'on sait depuis longtemps, ne voir aucun visage connu dont on pressent les pensées, à la simple expression des yeux, dont on devine les paroles, dont on attend l'esprit plaisant, les réflexions et les opinions, est pour l'âme une sorte de bain frais et calmant, un bain de silence, d'isolement et de repos.
    Pourquoi dire où j'allais ? Qu'importe ! je suivais à pied le bord d'une rivière, et j'apercevais au loin les trois clochers d'une église ancienne au-dessus d'une petite ville où j'arriverais tantôt. L'herbe jeune, brillante, l'herbe du printemps poussait sur la berge en pente jusqu'à l'eau, et l'eau coulait vive et claire, dans ce lit vert et luisant, une eau joyeuse qui semblait courir comme une bête en gaieté dans une prairie.
    De temps en temps un bâton mince et long, penché vers la rivière, indiquait un pêcheur à la ligne caché dans un buisson.
    Quels étaient ces hommes que le désir de prendre au bout d'un fil une bête grosse comme un brin de paille tenait des jours entiers, de l'aurore au crépuscule, sous le soleil ou sous la pluie, accroupis au pied d'un saule, le coeur battant, l'âme agitée, l'oeil fixé sur un bouchon ?
    Ces hommes ? Parmi eux des artistes, de grands artistes, des ouvriers, des bourgeois, des écrivains, des peintres, qu'une même passion, dominatrice, irrésistible, attache aux bords des ruisseaux et des fleuves plus solidement que l'amour ne lie un homme aux pas d'une femme.
    Ils oublient tout, tout au monde, leur maison, leur famille, leurs enfants, leurs affaires, leurs soucis pour regarder dans les remous ce petit flotteur qui bouge.
    Jamais l'oeil ardent d'un amoureux n'a cherché le secret caché dans l'oeil de sa bien-aimée avec plus d'angoisse et de ténacité que l'oeil du pêcheur qui cherche à deviner quelle bête a mordillé l'appât dans la profondeur de l'eau.
    Chantez donc la passion, ô poètes ! La voilà ! O mystères des coeurs humains, mystère insondable des attaches, mystère des amours inexplicables, mystère des goûts semés dans l'être par l'incompréhensible nature, qui vous pénétrera jamais ?
    Est-il possible que des hommes d'intelligence reviennent durant toute leur vie passer leurs jours, du matin au soir, à désirer, de toute leur âme, de toute la force de leurs espérances, cueillir au fond de l'eau, avec une pointe d'acier, un tout petit poisson, qu'ils ne prendront peut-être jamais !
    Chantez donc la passion, ô poètes !

    Sur une terrasse qui dominait la rivière, une femme accoudée songeait. Où donc allait son rêve ? Vers l'impossible, vers l'irréalisable espoir, ou vers quelque bonheur vulgaire accompli déjà.
    Quoi de plus charmant qu'une femme qui rêve ? Toute la poésie du monde est là dans l'inconnu de sa pensée ? Je la regardais. Elle ne me voyait pas. Etait-elle heureuse ou triste ? Pensait-elle au passé ou bien à l'avenir ? Les hirondelles sur sa tête faisaient de brusques crochets ou de grandes courbes rapides.
    Etait-elle heureuse ou triste ? Je ne le pus pas deviner.

 

J'apercevais la ville et les clochers de l'église qui grandissaient. Je distinguai bientôt des drapeaux. J'allais donc retrouver la fête. Tant pis ! Je ne connaissais au moins personne en cette ville.
    Je couchai dans un hôtel. Des coups de canon me réveillèrent dès l'aurore. Sous prétexte de célébrer la liberté, on trouble le sommeil des gens, quelle que soit leur opinion. Des gamins répondirent à l'artillerie officielle en faisant éclater des pétards dans la rue. Il fallut me lever.
    Je sortis. La ville était en gaieté, déjà. Les bourgeois venaient sur leurs portes et regardaient les drapeaux d'un air heureux. On riait, on s'était levé pour la fête, enfin !
    Le peuple était en fête ! Pourquoi ? Le savait-il ? Non. On lui avait annoncé qu'il serait en fête... il était en fête ce peuple. Il était content, il était joyeux. Jusqu'au soir il demeurerait ainsi en allégresse, par ordre de l'autorité, et demain ce serait fini.
    O Bêtise ! Bêtise ! Bêtise humaine aux innombrables faces, aux innombrables métamorphoses, aux innombrables apparences ! On se réjouissait par toute la France avec de la poudre et des drapeaux ? Pourquoi cette joie nationale ? Pour célébrer la richesse publique au lendemain d'un emprunt nouveau ? Pour célébrer la consécration de la liberté au jour même où apparaît plus menaçante que les tyrannies impériales ou royales, la tyrannie républicaine ?...
    J'errai dans les rues jusqu'à l'heure où la joie publique devint intolérable. Les orphéons mugissaient, les artifices crépitaient, la foule s'agitait, vociférait. Et tous les rires exprimaient la même satisfaction stupide.
    Je me trouvai, par hasard, devant l'église dont j'avais vu de loin, la veille, les deux tours. J'y entrai. Elle était vide, haute, froide, morte. Au fond du chœur obscur, brillait, comme un point d'or, la lampe du tabernacle. Et je m'assis dans ce repos glacé.
    Au dehors j'entendais, si loin qu'ils semblaient venus d'une autre terre, les détonations des fusées et les clameurs de la multitude. Et je me mis à regarder un immense vitrail qui versait dans le temple endormi un jour épais et violet. Il représentait aussi un peuple, le peuple d'un autre siècle célébrant une fête autrefois, celle d'un saint assurément. Les petits hommes de verre, étrangement vêtus, montaient en procession le long de la grande fenêtre antique. Ils portaient des bannières, une châsse, des croix, des cierges, et leurs bouches ouvertes annonçaient des chants. Quelques-uns dansaient, bras et jambes levés. Donc à toutes les étapes du monde, l'éternelle foule accomplit les mêmes actes. Autrefois on fêtait Dieu, aujourd'hui on fête la République ! Voilà les croyances humaines !
    Je songeais à mille choses obscures du fond de la pensée, qui montent à la surface, un jour, on ne sait pourquoi. Et je me disais que les églises ont du bon, les jours où l'on ne chante pas dedans.
    Quelqu'un entrait d'un pas rapide et léger. Je retournai la tête. C'était une femme! Elle alla vite, voilée, le front baissé, jusqu'à la grille du chœur; puis elle tomba sur les genoux, comme tombe un animal blessé. Elle se croyait seule, bien seule, ne m'ayant pas vu derrière un pilier. Elle mit sa face dans ses mains, et je l'entendis pleurer.
    Oh ! elle pleurait les larmes brûlantes des grands douleurs ! Comme elle devait souffrir, la misérable, pour pleurer ainsi ! Etait-ce sur un enfant mourant ? Etait-ce un amour perdu ?
    Les sons d'une fanfare bruyante, éclatant dans une rue voisine, m'arrivaient affaiblis à travers les murs de l'église; mais tout le bruit du peuple en gaieté ne me paraissait plus qu'une insignifiante rumeur à côté du petit sanglot qui passait à travers les doigts fins de cette femme.
    Ah ! pauvre cœur, pauvre cœur, comme je la sentais, sa peine inconnue ! Quoi de plus triste sur la terre que d'entendre pleurer une femme ?
    Je me dis soudain: " C'est celle-là que je voyais rêver, hier, sur sa terrasse. " Je n'en doutais plus, c'était celle-là ! Que s'était-il passé, dans cette âme, depuis hier ? Combien avait-elle souffert; quel flot de douleur l'avait inondée ?
    Hier, elle attendait. Quoi ? Une lettre ? Une lettre qui lui avait dit " adieu " - ou bien elle avait vu dans les yeux d'un homme, penché sur le lit d'un malade, que tout espoir devait disparaître ! Comme elle pleurait ! Ah ! tous les cris joyeux et tous les rires que j'entendrai jusqu'à ma mort n'effaceront jamais dans mon oreille ces soupirs de douleur humaine.
    Et je songeais, prêt à sangloter moi-même, tant est puissante la contagion des larmes: " Si on ferme jamais les églises, où donc iront pleurer les femmes ? "
 

20 juillet 1886

 

UNE FAMILLE

    J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point aperçu depuis quinze ans.
    Autrefois c'était mon meilleur ami, l'ami de ma pensée, celui avec qui on passe les longues soirées tranquilles et gaies, celui à qui on dit les choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, des idées rares, fines, ingénieuses, délicates, nées de la sympathie même qui excite l'esprit et le met à l'aise.
    Pendant bien des années nous ne nous étions guère quittés. Nous avions vécu, voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les mêmes choses d'un même amour, admiré les mêmes livres, compris les mêmes oeuvres, frémi des mêmes sensations, et si souvent ri des mêmes êtres que nous nous comprenions complètement, rien qu'en échangeant un coup d'oeil.
    Puis il s'était marié. Il avait épousé tout à coup une fillette de province venue à Paris pour chercher un fiancé. Comment cette petite blondasse, maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix fraîche et bête, pareille à cent mille poupées à marier, avait-elle cueilli ce garçon intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-là? Il avait sans doute espéré le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras d'une femme bonne, tendre et fidèle; et il avait entrevu tout cela, dans le regard transparent de cette gamine aux cheveux pâles.
    Il n'avait pas songé que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de tout dès qu'il a saisi la stupide réalité, à moins qu'il ne s'abrutisse au point de ne plus rien comprendre.
    Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer en quinze ans!

    Le train s'arrêta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un gros, très gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'élança vers moi, les bras ouverts, en criant: "Georges." Je l'embrassai, mais je ne l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupéfait: "Cristi, tu n'as pas maigri." Il répondit en riant: "Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table! les bonnes nuits! Manger et dormir, voilà mon existence!"
    Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimés. L'oeil seul n'avait point changé; mais je ne retrouvais plus le regard et je me disais: "S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensée, la pensée de cette tête-là n'est plus celle d'autrefois, celle que je connaissais si bien."
    L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitié; mais il n'avait plus cette clarté intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un esprit.
    Tout à coup, Simon me dit:
    "Tiens, voici mes deux aînés."
    Une fillette de quatorze ans,, presque femme, et un garçon de treize ans, vêtu en collégien, s'avancèrent d'un air timide et gauche.
    Je murmurai: "C'est à toi?"
    Il répondit en riant:
    "Mais, oui.
    - Combien en as-tu donc?
    - Cinq. Encore trois restés à la maison!"
    Il avait répondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je me sentais saisi d'une pitié profonde, mêlée d'un vague mépris, pour ce reproducteur orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à faire des enfants entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une cage.
    Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-même et nous voici partis à travers la ville, triste ville, somnolente et terne où rien ne remuait par les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps, un boutiquier, sur sa porte, ôtait son chapeau; Simon rendait le salut et nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les habitants par leur nom. La pensée me vint qu'il songeait à la députation, ce rêve de tous les enterrés de province.
    On eut vite traversé la cité, et la voiture entra dans un jardin qui avait des prétentions de parc, puis s'arrêta devant une maison à tourelles qui cherchait à passer pour château.
    "Voilà mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment."
    Je répondis:
    "C'est délicieux."
    Sur le perron, une dame apparut, parée pour la visite, coiffée pouf la visite, avec des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était plus la fillette blonde et fade que j'avais vue à l'église quinze ans plus tôt, mais une grosse dame à falbalas et à frisons, une de ces dames sans âge, sans caractère, sans élégance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une femme. C'était une mère, enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, la poulinière humaine, la machine de chair qui procrée sans autre préoccupation dans l'âme que ses enfants et son livre de cuisine.
    Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule où trois mioches alignés par rang de taille semblaient placés là pour une revue comme des pompiers devant un maire.
    Je dis:
    "Ah! ah! voici les autres?"
    Simon, radieux, les nomma: "Jean, Sophie et Gontran."
    La porte du salon était ouverte. J'y pénétrai et j'aperçus au fond d'un fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralysé.
    Mme Radevin s'avança:
    "C'est mon grand-père, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans."
    Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trépidant: "C'est un ami de Simon, papa." L'ancêtre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit: "Oua, oua, oua" en agitant sa main. Je répondis: "Vous êtes trop aimable, monsieur", et je tombai sur un siège.
    Simon venait d'entrer; il riait:
    "Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, à se faire mourir à tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux plats sucrés comme si c'étaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien rencontré de plus drôle, tu verras tout à l'heure."
    Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure du dîner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand piétinement et je me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derrière leur père, sans doute pour me faire honneur.
    Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un océan d'herbes, de blés et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison.
    Une cloche sonna. C'était pour le dîner. Je descendis.
    Mme Radevin prit mon bras d'un air cérémonieux et on passa dans la salle à manger.
    Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, à peine placé devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tête branlante.
    Alors Simon se frotta les mains: "Tu vas t'amuser", me dit-il. Et tous les enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa gourmand, se mirent à rire en même temps, tandis que leur mère souriait seulement en haussant les épaules.
    Radevin se mit à hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses nains:
    "Nous avons ce soir de la crème au riz sucré."
    La face ridée de l'aïeul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas, pour indiquer qu'il avait compris et qu'il était content.
    Et on commença à dîner.
    "Regarde", murmura Simon. Le grand-père n'aimait pas la soupe et refusait d'en manger. On l'y forçait, pour sa santé; et le domestique lui enfonçait de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec énergie, pour ne pas avaler le bouillon rejeté ainsi en jet d'eau sur la table et sur ses voisins.
    Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur père, très content,
    répétait: "Est-il drôle, ce vieux?"
    Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il dévorait du regard les plats posés sur la table; et de sa main follement agitée essayait de les saisir et de les attirer à lui. On les posait presque à portée pour voir ses efforts éperdus, son élan tremblotant vers eux, l'appel désolé de tout son être, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticulés. Et toute la famille se réjouissait de ce supplice odieux et grotesque.
    Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait avec une gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus vite autre chose.
    Quand arriva le riz sucré, il eut presque une convulsion. Il gémissait de désir.
    Gontran lui cria: "Vous avez trop mangé, vous n'en aurez pas." Et on fit semblant de ne lui en point donner.
    Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que tous les enfants riaient.
    On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant la première bouchée de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton, et un mouvement du cou pareil à celui des canards qui avalent un morceau trop gros.
    Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner pour en obtenir encore.
    Pris de pitié devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule, j'implorai pour lui: "Voyons, donne-lui encore un peu de riz?"
    Simon répétait: "Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, à son âge, ça pourrait lui faire mal."
    Je me tus, rêvant sur cette parole. 0 morale, ô logique, ô sagesse! A son âge! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore goûter, par souci de sa santé! Sa santé! qu'en ferait-il, ce débris inerte et tremblotant? On ménageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver plus longtemps à la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante?
    Il n'avait plus rien à faire en cette vie, plus rien. Un seul désir lui restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entièrement cette joie dernière, la lui donner jusqu'à ce qu'il en mourût.
    Puis, après une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me coucher: j'étais triste, triste, triste!
    Et je me mis à ma fenêtre. On n'entendait rien au-dehors qu'un très léger, très doux, très joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part. Cet oiseau devait chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, pour bercer sa femelle endormie sur ses oeufs.
    Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler maintenant aux côtés de sa vilaine femme.
 

3 août 1886

 

LE DIABLE

     Le paysan restait debout en face du médecin, devant le lit de la mourante. La vieille, calme, résignée, lucide, regardait les deux hommes et les écoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se révoltait pas, son temps était fini, elle avait quatre-vingt-douze ans.
     Par la fenêtre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait à flots, jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par les sabots de quatre générations de rustres. Les odeurs des champs venaient aussi, poussées par la brise cuisante, odeurs des herbes, des blés, des feuilles, brûlés sous la chaleur de midi. Les sauterelles s'égosillaient, emplissaient la campagne d'un crépitement clair, pareil au bruit des criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires.
     Le médecin, élevant la voix, disait:
     - Honoré, vous ne pouvez pas laisser votre mère toute seule dans cet état-là. Elle passera d'un moment à l'autre
     Et le paysan, désolé, répétait:
     - Faut pourtant que j'rentre mon blé; v'là trop longtemps qu'il est à terre. L'temps est bon, justement. Qué qu't'en dis, ma mé?
     Et la vieille mourante, tenaillée encore par l'avarice normande, faisait "oui" de l'oeil et du front, engageait son fils à rentrer son blé et à la laisser mourir toute seule.
     Mais le médecin se fâcha et, tapant du pied:
     - Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de faire ça, entendez-vous! Et, si vous êtes forcé de rentrer votre blé aujourd'hui même, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder votre mère. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obéissez pas, je vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade à votre tour, entendez-vous?
     Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torturé par l'indécision, par la peur du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, hésitait, calculait, balbutiait:
     - Comben qu'é prend, la Rapet, pour une garde?
     Le médecin criait:
     - Est-ce que je sais, moi? Ça dépend du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous avec elle; morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une heure, entendez-vous?
     L'homme se décida:
     - J'y vas, j'y vas; vous fâchez point, m'sieu l'médecin.
     Et le docteur s'en alla, en appelant:
     - Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me fâche, moi!
     Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mère, et, d'une voix résignée:
     - J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, c't'homme. T'éluge point tant qu'je r'vienne.
     Et il sortit à son tour.
     La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la commune et des environs. Puis, dès qu'elle avait cousu ses clients dans le drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont elle frottait le linge des vivants. Ridée comme une pomme de l'autre année, méchante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phénomène, courbée en deux comme si elle eût été cassée aux reins par l'éternel mouvement du fer promené sur les toiles, on eût dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle avait vus mourir, de toutes les variétés de trépas auxquelles elle avait assisté; et elle les racontait avec une grande minutie de détails toujours pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil.
     Quand Honoré Bontemps entra chez elle, il la trouva préparant de l'eau bleue pour les collerettes des villageoises.
     Il dit:
     - Allons, bonsoir; ça va-t-il comme vous voulez, la mé Rapet?
     Elle tourna vers lui la tête:
     - Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part?
     - Oh! d'ma part, ça va-t-à volonté, mais c'est ma mé qui n'va point.
     - Vot' mé?
     - Oui, ma mé!
     - Qué qu'alle a votre mé?
     - All'a qu'a va tourner d'l'oeil!
     La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans le baquet.
     Elle demanda, avec une sympathie subite:
     - All' est si bas qu'ça?
     - L'médecin dit qu'all' n'passera point la r'levée.
     - Pour sûr qu'alle est bas alors!
     Honoré hésita. Il lui fallait quelques préambules pour la proposition qu'il préparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se décida tout d'un coup:
     - Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vô savez que j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer eune servante. C'est ben ça qui l'a mise là, ma pauv' mé, trop d'élugement, trop d'fatigue! A travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu de c'te graine-là!...
     La Rapet répliqua gravement:
     - Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vô m'donnerez vingt et quarante.
     Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait bien, sa mère. Il savait comme elle était tenace, vigoureuse, résistante. Ça pouvait durer huit jours, malgré l'avis du médecin.
     Il dit résolument:
     - Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un prix, là, un prix pour jusqu'au bout. J'courrons la chance d'part et d'autre. L'médecin dit qu'alle passera tantôt. Si ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all' tient jusqu'à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour vous!
     La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traité un trépas à forfait. Elle hésitait, tentée par l'idée d'une chance à courir. Puis elle soupçonna qu'on voulait la jouer.
     - J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' mé, répondit-elle.
     - V'nez-y, la vé.
     Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt.
     En route, ils ne parlèrent point. Elle allait d'un pied pressé, tandis qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, à chaque pas, traverser un ruisseau.
     Les vaches couchées dans les champs, accablées par la chaleur, levaient lourdement la tête et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraîche.
     En approchant de sa maison, Honoré Bontemps murmura:
     - Si c'était fini, tout d'même?
     Et le désir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix.
     Mais la vieille n'était point morte. Elle demeurait sur le dos, en son grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains affreusement maigres, nouées, pareilles à des bêtes étranges, à des crabes, et fermées par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque séculaires qu'elles avaient accomplies.
     La Rapet s'approcha du lit et considéra la mourante. Elle lui tâta le pouls, lui palpa la poitrine, l'écouta respirer, la questionna pour l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplée, elle sortit suivie d'Honoré. Son opinion était assise. La vieille n'irait pas à la nuit. Il demanda:
     - Hé ben.
     La garde répondit:
     - Hé ben, ça durera deux jours, p'têt' trois. Vous me donnerez six francs, tout compris.
     Il s'écria:
     - Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Mé, je vous dis qu'elle en a pour cinq ou six heures, pas plus!
     Et ils discutèrent longtemps, acharnés tous deux. Comme la garde allait se retirer, comme le temps passait, comme son blé ne se rentrerait pas tout seul, à la fin, il consentit:
     - Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'à la l'vée du corps.
     - C'est dit, six francs.
     Et il s'en alla, à longs pas, vers son blé couché sur le sol, sous le lourd soleil qui mûrit les moissons.
     La garde rentra dans la maison.
     Elle avait apporté de l'ouvrage, car auprès des mourants et des morts elle travaillait sans relâche, tantôt pour elle, tantôt pour la famille qui l'employait à cette double besogne moyennant un supplément de salaire.
     Tout à coup, elle demanda:
     - Vous a-t-on administrée au moins, la mé Bontemps?
     La paysanne fit "non" de la tête; et la Rapet, qui était dévote, se leva avec vivacité.
     - Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas quérir m'sieur l'curé.
     Et elle se précipita vers le presbytère, si vite, que les gamins, sur la place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrivé.
     Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, précédé de l'enfant de choeur qui sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne brûlante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, ôtaient leurs grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vêtement eût disparu derrière une ferme, les femmes qui ramassaient les gerbes se redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayées, fuyaient le long des fossés en se balançant sur leurs pattes jusqu'au trou, bien connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement; un poulain, attaché dans un pré, prit peur à la vue du surplis et se mit à tourner en rond, au bout de sa corde, en lançant des ruades. L'enfant de choeur, en jupe rouge, allait vite; et le prêtre, la tête inclinée sur une épaule et coiffé de sa barrette carrée, le suivait en murmurant des prières; et la Rapet venait derrière, toute penchée, pliée en deux, comme pour se prosterner en marchant, et les mains jointes, comme à l'église.
     Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda.
     - Ousqu'i va, not' curé?
     Son valet, plus subtil, répondit:
     - I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi!
     Le paysan ne s'étonna pas:
     - Ça s'peut ben, tout d'même!
     Et il se remit au travail.
     La mère Bontemps se confessa, reçut l'absolution, communia; et le prêtre s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumière étouffante.
     Alors la Rapet commença à considérer la mourante, en se demandant si cela durerait longtemps.
     Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait voltiger contre le mur une image d'Epinal tenue par deux épingles; les petits rideaux de la fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir partir, comme l'âme de la vieille.
     Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifférence la mort si proche qui tardait à venir. Son haleine, courte, sifflait un peu dans sa gorge serrée. Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y aurait sur la terre une femme de moins, que personne ne regretterait.
     A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant approché du lit, il vit que sa mère vivait encore, et il demanda:
     - Ça va-t-il?
     Comme il faisait autrefois quand elle était indisposée.
     Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant:
     - D'main, cinq heures, sans faute.
     Elle répondit:
     - D'main, cinq heures.
     Elle arriva, en effet, au jour levant.
     Honoré, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite lui-même.
     La garde demanda:
     - Eh ben, vot' mé a-t-all' passé?
     Il répondit, avec un pli malin au coin des yeux.
     - All'va plutôt mieux.
     Et il s'en alla.
     La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait dans le même état, oppressée et impassible, l'oeil ouvert et les mains crispées sur sa couverture.
     Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit jours ainsi; et une épouvante étreignit son coeur d'avare, tandis qu'une colère furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée et contre cette femme qui ne mourait pas.
     Elle se mit au travail néanmoins et attendit, le regard fixé sur la face ridée de la mère Bontemps.
     Honoré revint pour déjeuner; il semblait content, presque goguenard; puis il repartit. Il rentrait son blé, décidément, dans des conditions excellentes.
     La Rapet s'exaspérait; chaque minute écoulée lui semblait, maintenant, du temps volé, de l'argent volé. Elle avait envie, une envie folle de prendre par le cou cette vieille bourrique, cette vieille têtue, cette vieille obstinée, et d'arrêter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui volait son temps et son argent.
     Puis elle réfléchit au danger; et, d'autres idées lui passant par la tête, elle se rapprocha du lit.
     Elle demanda:
     - Vos avez-t-il déjà vu le diable?
     La mère Bontemps murmura:
     - Non.
     Alors la garde se mit à causer, à lui conter des histoires pour terroriser son âme débile de mourante.
     Quelques minutes avant qu'on expirât, le Diable apparaissait, disait-elle, à tous les agonisants. Il avait un balai à la main, une marmite sur la tête, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'était fini, on n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle énumérait tous ceux à qui le Diable était apparu devant elle, cette année-là: Joséphin Loisel, Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Séraphine Grospied.
     La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de tourner la tête pour regarder au fond de la chambre.
     Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds courts et courbés se dressaient ainsi, que trois cornes elle saisit un balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc, qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombât avec bruit.
     Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable; alors, grimpée sur une chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle apparut, gesticulant, poussant des clameurs aiguës au fond du pot de fer qui lui cachait la face, et menaçant de son balai, comme un diable de guignol, la vieille paysanne à bout de vie.
     Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se soulever et s'enfuir; elle sortit même de sa couche ses épaules et sa poitrine, puis elle retomba avec un grand soupir. C'était fini.
     Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels, elle ferma les yeux énormes de la morte, posa sur le lit une assiette, versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le buis cloué sur la commode et, s'agenouillant, se mit à réciter avec ferveur les prières des trépassés qu'elle savait par coeur, par métier.
     Et quand Honoré rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait passé que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au lieu de six qu'il lui devait.
 

5 août 1886

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