LES NOUVELLES DE L'ANNEE 1886
PREMIERE PARTIE
J'étais assis sur le môle du petit
port d'Obernon près du hameau de la Salis, pour regarder Antibes au soleil
couchant. Je n'avais jamais rien vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.
La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites par
M. de Vauban, s'avançait en pleine mer, au milieu de l'immense golfe de Nice. La
haute vague du large venait se briser à son pied, l'entourant d'une fleur
d'écume ; et on voyait, au-dessus des remparts, les maisons grimper les unes sur
les autres jusqu'aux deux tours dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un
casque antique. Et ces deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des
Alpes, sur l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.
Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel,
la petite cité éclatante et debout sur le fond bleuâtre des premières montagnes
offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux,
dont les façades aussi étaient blanches, et si différentes cependant qu'elles
semblaient de toutes les nuances.
Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc,
comme si la neige eût déteint sur lui ; quelques nuages d'argent flottaient tout
près des sommets pales ; et de l'autre côté du golfe, Nice couchée au bord de
l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes
voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots.
Je regardais cela, émerveillé.
C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir
qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit,
on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir
par l'oeil éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance
aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à l'oreille délicate et nerveuse dont
la musique ravage le coeur.
Je dis à mon compagnon, M. Martini, un Méridional pur sang :
- Voilà, certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné
d'admirer.
"J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des
sables au jour levant.
"J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante
kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler vers elle
une nuée blanche pareille à une fumée de lait.
"J'ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du
Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée, épanouie
en pleine mer et dont la tige est un volcan.
"Eh bien ! je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les
Alpes au soleil couchant.
"Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent ; des vers
d'Homère me reviennent en tête ; c'est une ville du vieil Orient, ceci, c'est
une ville de l'Odyssée, c'est Troie ! bien que Troie fût loin de la mer.
M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut : - Cette ville fut à son
origine une colonie fondée par les phocéens de Marseille, vers l'an 340 avant
J.-C. Elle reçut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire "contreville",
ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se trouve opposée à Nice,
autre colonie marseillaise.
"Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville
municipale ; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.
"Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...
Il continuait. Je l'arrêtai :
- Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis que j'ai sous les yeux une ville
de l'Odyssée. Côte d'Asie ou côte d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux
rivages ; et il n'en est point, sur l'autre bord de la Méditerranée qui éveille
en moi, comme celle-ci, le souvenir des temps héroïques.
Un bruit de pas me fit tourner la tête ; une femme, une grande femme brune
passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.
M. Martini murmura, en faisant sonner les finales : - C'est Mme Parisse,
vous savez !
Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger troyen me confirma
dans mon rêve.
Je dis cependant :
- Qui ça, Mme Parisse ?
Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire. J'affirmai que je
ne la savais point ; et je regardais la femme qui s'en allait sans nous voir,
rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme marchaient sans doute les dames
de l'antiquité. Elle devait avoir trente-cinq ans environ, et restait belle,
fort belle, bien qu'un peu grasse. Et M. Martini me conta ceci.
SECONDE PARTIE
Mme Parisse, une demoiselle Combelombe,
avait épousé, un an avant la guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du
gouvernement. C'était alors une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie
qu'elle était devenue forte et triste. Elle avait accepté à regret M. Parisse,
un de ces petits hommes à bedaine et à jambes courtes qui trottent menu dans une
culotte toujours trop large.
Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne commandé
par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré pendant la campagne et qui
venait seulement de recevoir les quatre galons.
Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière
étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le commandant
allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de forêt de pins éventée
par toutes les brises du large.
Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d'été, respirer l'air
frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils ? Le sait-on ? Ils se
rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils
pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la jeune femme aux prunelles
brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de la belle et franche Méridionale qui
montrait ses dents en souriant, restait flottante devant les yeux de l'officier
qui continuait sa promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer ; et
l'image du commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or,
dont la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant les
yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court de pattes et
ventru, rentrait pour souper.
A force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être ; et à
force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la salua
assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout juste ce qu'il
fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze jours elle lui rendait
son salut, de loin, avant même d'être côte à côte. Il lui parla ! De quoi ? Du
coucher du soleil sans aucun doute. Et ils l'admirèrent ensemble, en le
regardant au fond de leurs yeux plus souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs
pendant deux semaines ce fut le prétexte banal et persistant d'une causerie de
quelques minutes.
Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets
quelconques ; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus intimes, de ces
choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans la douceur, dans
l'émotion du regard, et qui font battre le coeur, car elles confessent l'âme,
mieux qu'un aveu.
Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme devine
sans avoir l'air de les entendre.
Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent
prouvé par rien de sensuel ou de brutal.
Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle, mais
il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus ardemment de
se rendre à son violent désir.
Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.
Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard :
- Mon mari vient de partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.
Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le soir
même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un air fâché.
Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir ; et le lendemain, dès
l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école du
tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers et aux
hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule. Mais en rentrant pour
déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une enveloppe, ces quatre mots : Ce
soir, dix heures. Et il donna cent sous, sans aucune raison, au garçon qui le
servait.
La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner et à
se parfumer.
Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre
enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme : "Ma chérie, affaires terminées. Je
rentre ce soir train neuf heures. Parisse."
Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la
soupière sur le parquet.
Que ferait-il ? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte ; et
il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût - il faire arrêter et
emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il demanda du
papier, et écrivit :
"Madame,
"Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à dix heures
où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur mon honneur d'officier.
"Jean de Carmelin."
Et, ayant fait porter cette lettre, il
dîna avec tranquillité. Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois
qui commandait après lui ; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche
froissée de M. Parisse :
"Capitaine, je reçois un télégramme d'une nature singulière et dont il m'est
même impossible de vous donner le contenu. Vous allez faire fermer immédiatement
et garder les portes de la ville, de façon à ce que personne, vous entendez
bien, personne n'entre ni ne sorte avant six heures du matin. Vous ferez aussi
circuler des patrouilles dans les rues et forcerez les habitants à rentrer chez
eux à neuf heures. Quiconque sera trouvé dehors passé cette limite sera
reconduit à son domicile manu militari. Si vos hommes me rencontrent
cette nuit, ils s'éloigneront aussitôt de moi en ayant l'air de ne pas me
reconnaître.
"Vous avez bien entendu ?
- Oui, mon commandant.
- Je vous rends responsable de l'exécution de ces ordres, mon cher
capitaine.
- Oui, mon commandant.
- Voulez-vous un verre de chartreuse ?
- Volontiers, mon commandant.
Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en alla.
Le train de Marseille entra en gare à
neuf heures précises, déposa sur le quai deux voyageurs, et reprit sa course
vers Nice.
L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros et
petit, M. Parisse.
Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main pour gagner
la ville éloignée d'un kilomètre.
Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la
baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner.
Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et
délibérèrent ; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils revinrent
avec précaution afin de parlementer en faisant connaître leurs noms.
Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les menacèrent
de tirer ; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au pas gymnastique, en
abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.
Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de la
route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un poste
menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistèrent pas
davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le tour des
fortifications n'était pas sûr, après le soleil couché.
L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le jour
dans le salon des voyageurs. Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le
canapé de velours vert, trop effrayés pour songer à dormir. La nuit fut longue
pour eux.
Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes et
qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.
Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs
sacs abandonnés.
Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le
commandant de Carmelin, l'oeil sournois et la moustache en l'air, vint lui-même
les reconnaître et les interroger.
Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer une
mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.
Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une surprise
méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement du prince impérial,
d'autres encore croyaient à une conspiration orléaniste. On ne devina que plus
tard la vérité quand on apprit que le bataillon du commandant était envoyé fort
loin, et que M. de Carmelin avait été sévèrement puni.
QUATRIEME PARTIE
M. Martini avait fini de parler. Mme
Parisse revenait, sa promenade terminée. Elle passa gravement près de moi, les
yeux sur les Alpes dont les sommets à présent étaient roses sous les derniers
rayons du soleil.
J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser
toujours à cette nuit d'amour déjà si lointaine, et à l'homme hardi qui avait
osé, pour un baiser d'elle, mettre une ville en état de siège et compromettre
tout son avenir.
Aujourd'hui, il l'avait oubliée sans doute, à moins qu'il ne racontât, après
boire, cette farce audacieuse, comique et tendre.
L'avait-elle revu ? L'aimait-elle encore ? Et je songeais : "Voici bien un
trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant héroïque. L'Homère qui
chanterait cette Hélène, et l'aventure de son Ménélas, devrait avoir l'âme de
Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, téméraire, beau, fort comme Achille,
et plus rusé qu'Ulysse, le héros de cette abandonnée !"
16 mars 1886
Je suivais à pied, voici deux ans au
printemps, le rivage de la Méditerranée. Quoi de plus doux que de songer, en
allant à grands pas sur une route ? On marche dans la lumière, dans le vent qui
caresse, au flanc des montagnes, au bord de la mer ! Et on rêve ! Que
d'illusions, d'amours, d'aventures passent, en deux heures de chemin, dans une
âme qui vagabonde ! Toutes les espérances, confuses et joyeuses, entrent en vous
avec l'air tiède et léger ; en les boit dans la brise, et elles font naître en
notre coeur un appétit de bonheur qui grandit avec la faim, excita par la
marche. Les idées rapides, charmantes, volent et chantent comme des oiseaux.
Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphaël à l'Italie, ou plutôt ce
long décor superbe et changeant qui semble fait pour la représentation de tous
les poèmes d'amour de la terre. Et je songeais que depuis Cannes, où l'on pose,
jusqu'à Monaco, où l'on joue, on ne vient guère dans ce pays que pour faire des
embarras ou tripoter de l'argent, pour étaler, sous le ciel délicieux, dans ce
jardin de roses et d'orangers, toutes les basses vanités, les sottes
prétentions, les viles convoitises, et bien montrer l'esprit humain tel qu'il
est, rampant, ignorant, arrogant et cupide.
Tout à coup, au fond d'une des baies ravissantes qu'on rencontre à chaque
détour de la montagne, j'aperçus quelques villas, quatre ou cinq seulement, en
face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage de sapins qui s'en
allait au loin derrière elles par deux grands vallons sans chemins et sans
issues peut-être. Un de ces chalets m'arrêta net devant sa porte, tant il était
joli : une petite maison blanche avec des boiseries brunes, et couverte de roses
grimpées jusqu'au toit.
Et le jardin : une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes les
tailles, mêlées dans un désordre coquet et cherché. Le gazon en était rempli ;
chaque marche du perron en portait une touffe à ses extrémités, les fenêtres
laissaient pendre sur la façade éclatante des grappes bleues ou jaunes ; et la
terrasse aux balustres de pierre, qui couvrait cette mignonne demeure, était
enguirlandée d'énormes clochettes rouges pareilles à des taches de sang. On
apercevait, par derrière, une longue allée d'orangers fleuris qui s'en allait
jusqu'au pied de la montagne. Sur la porte, en petites lettres d'or, ce nom :
"Villa d'Antan".
Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là, quel solitaire inspiré
avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve, qui semblait poussée dans
un bouquet. Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je
lui demandai le nom du propriétaire de ce bijou. Il répondit :
- C'est Mme Julie Romain.
Julie Romain ! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler
d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel.
Aucune femme n'avait été plus applaudie et plus aimée, plus aimée surtout !
Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures retentissantes !
Quel âge avait-elle à présent, cette séductrice ? Soixante, soixante-dix,
soixante-quinze ans ? Julie Romain ! Ici, dans cette maison ! La femme
qu'avaient adorée le plus grand musicien et le plus rare poète de notre pays !
Je me souvenais encore de l'émotion soulevée dans toute la France (j'avais alors
douze ans) par sa fuite en Sicile avec celui-ci, après sa rupture éclatante avec
celui-là.
Elle était partie un soir, après une première représentation où la salle
l'avait acclamée durant une demi-heure, et rappelée onze fois de suite ; elle
était partie avec le poète, en chaise de poste, comme on faisait alors ; ils
avaient traversé la mer pour aller s'aimer dans l'île antique, fille de la
Grèce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure Palerme et qu'on appelle la
"Conque d'Or".
On avait raconté leur ascension de l'Etna et comment ils s'étaient penchés
sur l'immense cratère, enlacés, la joue contre la joue, comme pour se jeter au
fond du gouffre de feu. Il était mort, lui, l'homme aux vers troublants, si
profonds qu'ils avaient donné le vertige à toute une génération, si subtils, si
mystérieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes.
L'autre aussi était mort, l'abandonné, qui avait trouvé pour elle des
phrases de musique restées dans toutes les mémoires, des phrases de triomphe et
de désespoir, affolantes et déchirantes.
Elle était là, elle, dans cette maison voilée de fleurs. Je n'hésitai point,
je sonnai.
Un petit domestique vint ouvrir, un garçon de dix-huit ans, à l'air gauche,
aux mains niaises. J'écrivis sur ma carte un compliment galant pour la vieille
actrice et une vive prière de me recevoir. Peut-être savait-elle mon nom et
consentirait-elle à m'ouvrir sa porte.
Le jeune valet s'éloigna, puis revint en me demandant de le suivre ; et il
me fit entrer dans un salon propre et correct, de style Louis-Philippe, aux
meubles froids et lourds, dont une petite bonne de seize ans, à la taille mince,
mais peu jolie, enlevait les housses en mon honneur.
Puis, je restai seul.
Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses rôles,
celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à jabot
d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle, blonde, charmante,
mais maniérée à la façon du temps, souriait de sa bouche gracieuse et de son
oeil bleu ; et la peinture était soignée fine, élégante et sèche.
Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité.
Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus.
Une porte s'ouvrit, une petite femme entra ; vieille, très vieille, très
petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une vraie
souris blanche, rapide et furtive.
Elle me tendit la main et dit, d'une voix restée fraîche, sonore, vibrante :
- Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se
souvenir des femmes de jadis. Asseyez-vous.
Et je lui racontai comment sa maison m'avait séduit, comment j'avais voulu
connaître le nom de la propriétaire, et comment, l'ayant connu, je n'avais pu
résister au désir de sonner à sa porte.
Elle répondit :
- Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la première
fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte, avec le mot
gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'eût annoncé un vieil ami
disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi, une vraie morte, dont personne
ne se souvient, à qui personne ne pense, jusqu'au jour où je mourrai pour de
bon ; et alors tous les journaux parleront, pendant trois jours, de Julie
Romain, avec des anecdotes, des détails, des souvenirs et des éloges
emphatiques. puis ce sera fini de moi.
Elle se tut, et reprit, après un silence :
- Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques
jours, de cette petite femme encore vive, il ne restera plus qu'un petit
squelette.
Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à cette
vieille, à cette caricature de lui-même ; puis elle regarda les deux hommes, le
poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient se dire : "Que nous veut
cette ruine ?"
Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m'étreignait le
coeur, la tristesse des existences accomplies qui se débattent encore dans les
souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.
De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et
rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies, riches,
heureuses ; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon regard, comprit
ma pensée et murmura avec un sourire résigné :
- On ne peut pas être et avoir été.
Je lui dis :- Comme la vie a dû être belle pour vous !
Elle poussa un grand soupir :
- Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort.
Je vis qu'elle était disposée à parler d'elle ; et doucement, avec des
précautions délicates, comme lorsqu'on touche à des chairs douloureuses, je me
mis à l'interroger.
Elle parla de ses succès, de ses enivrements, de ses amis, de toute son
existence triomphante. Je lui demandai :
- Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au théâtre que vous les avez
dus ?
Elle répondit vivement :
- Oh ! non.
Je souris ; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard
triste :
- C'est à eux.
Je ne pus me retenir de demander :
- Auquel ?
- A tous les deux. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de vieille,
et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui !
- Alors, madame, ce n'est pas à eux, mais à l'amour lui-même que va votre
reconnaissance. Ils n'ont été que ses interprètes.
- C'est possible. Mais quels interprètes !
- Etes-vous certaine que vous n'avez pas été, que vous n'auriez pas été
aussi bien aimée, mieux aimée par un homme simple, qui n'aurait pas été un grand
homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son coeur, toutes ses pensées,
toutes ses heures, tout son être ; tandis que ceux-ci vous offraient deux
rivales redoutables, la musique et la poésie ?
Elle s'écria avec force, avec cette voix restée jeune qui faisait vibrer
quelque chose dans l'âme :
- Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aimée peut-être, mais il ne
m'aurait pas aimée comme ceux-là. Ah ! C'est qu'ils m'ont chanté la musique de
l'amour, ceux-là, comme personne au monde ne la pourrait chanter ! Comme ils
m'ont grisée ! Est-ce qu'un homme, un homme quelconque, trouverait ce qu'ils
savaient trouver eux, dans les sons et dans les paroles ? Est-ce assez que
d'aimer, si on ne sait pas mettre dans l'amour même toute la poésie et toute la
musique du ciel et de la terre ? Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle
une femme avec des chants et avec des mots ! Oui, il y avait peut-être dans
notre passion plus d'illusion que de réalité ; mais ces illusions-là vous
emportent dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le
soi. Si d'autres m'ont plus aimée, par eux seuls j'ai compris, j'ai senti, j'ai
adoré l'amour !
Et tout à coup, elle se mit à pleurer.
Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées !
J'avais l'air de ne point voir ; et je regardais au loin. Elle reprit, après
quelques minutes :
- Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le coeur vieillit avec
le corps. Chez moi, cela n'est point arrivé. Mon pauvre corps a soixante-neuf
ans, et mon pauvre coeur en a vingt... Et voilà pourquoi je vis toute seule,
dans les fleurs et dans les rêves...
Il y eut entre nous un long silence. Elle s'était calmée et se remit à
parler en souriant :
- Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez comment
je passe mes soirée... quand il fait beau !... Je me fais honte et pitié en même
temps.
J'eus beau la prier ; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait ;
alors je me levai pour partir.
Elle s'écria :
- Déjà !
Et, comme j'annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo, elle demanda, avec
timidité :
- Vous ne voulez pas dîner avec moi ? Cela me ferait beaucoup de plaisir.
J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchantée ; puis, quand elle eut donné
quelques ordres à la petite bonne, elle me fit visiter sa maison.
Une sorte de véranda vitrée, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle à
manger et laissait voir d'un bout à l'autre la longue allée d'orangers
s'étendant jusqu'à la montagne. Un siège bas, caché sous les plantes, indiquait
que la vieille actrice venait souvent s'asseoir là.
Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait
doucement, un de ces soirs calmes et tièdes qui font s'exhaler tous les parfums
de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous mîmes à table. Le
dîner fut bon et long ; et nous devînmes amis intimes, elle et moi, quand elle
eut bien compris quelle sympathie profonde s'éveillait pour elle en mon coeur.
Elle avait bu deux doigts de vin, comme on disait autrefois, et devenait plus
confiante, plus expansive.
- Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi je l'adore, cette bonne lune.
Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. Il me semble que tous mes
souvenirs sont dedans ; et je n'ai qu'à la contempler pour qu'ils me reviennent
aussitôt. Et même... quelquefois, le soir... Je m'offre un joli spectacle...
Joli... Joli... si vous saviez ?... Mais non, vous vous moqueriez trop de moi...
Je ne peux pas... Je n'ose pas... non... non... vraiment non... Je la suppliai :
- Voyons... quoi ? dites-le-moi ; je vous promets de ne pas me moquer... Je
vous le jure.. voyons...
Elle hésitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres, si
froides, et je les baisai l'une après l'autre, plusieurs fois, comme ils
faisaient jadis, eux. Elle fut émue. Elle hésitait.
- Vous me promettez de ne pas rire ?
- Oui, je le jure.
- Eh bien ! venez.
Elle se leva. Et comme le petit domestique, gauche dans sa livrée verte,
éloignait la chaise derrière elle, elle lui dit quelques mots à l'oreille, très
bas, très vite. Il répondit :
- Oui, madame, tout de suite.
Elle prit mon bras et m'emmena sous la véranda.
L'allée d'orangers était vraiment admirable à voir. La lune, déjà levée, la
pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue ligne de
clarté qui tombait sur le sable jaune, entre les têtes rondes et opaques des
arbres sombres.
Comme ils étaient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux
emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des milliers
de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent à des graines d'étoiles.
Je m'écriai :
- Oh ! quel décor pour une scène d'amour !
Elle sourit.
- N'est-ce pas ? n'est-ce pas ? Vous allez voir. Et elle me fit asseoir à
côté d'elle.
Elle murmura :
- Voilà ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez guère à ces
choses-là, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous êtes des boursiers, des
commerçants et des pratiques. Vous ne savez même plus nous parler. Quand je dis
"nous" j'entends les jeunes. Les amours sont devenues des liaisons qui ont
souvent pour début une note de couturière inavouée. Si vous estimez la note plus
cher que la femme, vous disparaissez ; mais si vous estimez la femme plus haut
que la note, vous payez. Jolies moeurs... et jolies tendresses !...
Elle me prit la main.
- Regardez...
Je demeurais stupéfait et ravi... Là-bas, au bout de l'allée, dans le
sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la taille. Ils
s'en venaient, enlacés, charmants, à petits pas, traversant les flaques de
lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans l'ombre aussitôt. Il
était vêtu, lui, d'un habit de satin blanc, comme au siècle passé, et d'un
chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle portait une robe à paniers et la
haute coiffure poudrée des belles dames au temps du régent.
A cent pas de nous, ils s'arrêtèrent et, debout au milieu de l'allée,
s'embrassèrent en faisant des grâces.
Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces gaietés
terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon siège. Je ne riais
pas, cependant. Je résistais, malade, convulsé, comme l'homme à qui on coupe une
jambe résiste au besoin de crier qui lui ouvre la gorge et la mâchoire.
Mais les enfants s'en retournèrent vers le fond de l'allée ; et ils
redevinrent délicieux. Ils s'éloignaient, s'en allaient, disparaissaient, comme
disparaît un rêve. On ne les voyait plus. L'allée vide semblait triste.
Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir ; car je compris que
ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le passé, tout
ce passé d'amour et de décor, le passé factice, trompeur et séduisant,
faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le coeur de la
vieille cabotine et de la vieille amoureuse !
20 mars 1886
M. Panard était un homme prudent qui
avait peur de tout dans la vie. Il avait peur des tuiles, des chutes, des
fiacres, des chemins de fer, de tous les accidents possibles, mais surtout des
maladies.
Il avait compris, avec une extrême prévoyance, combien notre existence est
menacée sans cesse par tout ce qui nous entoure. La vue d'une marche le faisait
penser aux entorses, aux bras et aux jambes cassés, la vue d'une vitre aux
affreuses blessures par le verre, la vue d'un chat, aux yeux crevés ; et il
vivait avec une prudence méticuleuse, une prudence réfléchie, patiente,
complète.
Il disait à sa femme, une brave femme qui se prêtait à ses manies : "Songe,
ma bonne, comme il faut peu de chose pour estropier ou pour détruire un homme.
C'est effrayant d'y penser. On sort bien portant ; on traverse une rue, une
voiture arrive et vous passe dessus ; ou bien on s'arrête cinq minutes sous une
porte cochère à causer avec un ami ; et on ne sent pas un petit courant d'air
qui vous glisse le long du dos et vous flanque une fluxion de poitrine. Et cela
suffit. C'en est fait de vous."
Il s'intéressait d'une façon particulière à l'article Santé publique,
dans les journaux ; connaissait le chiffre normal des morts en temps ordinaire,
suivant les saisons, la marche et les caprices des épidémies, leurs symptômes,
leur durée probable, la manière de les prévenir, de les arrêter, de les soigner.
Il possédait une bibliothèque médicale de tous les ouvrages relatifs aux
traitements mis à la portée du public par les médecins vulgarisateurs et
pratiques.
Il avait cru à Raspail, à l'homéopathie, à la médecine dosimétrique, à la
métallothérapie, à l'électricité, au massage, à tous les systèmes qu'on suppose
infaillibles, pendant six mois, contre tous les maux. Aujourd'hui, il était un
peu revenu de sa confiance, et il pensait avec sagesse que le meilleur moyen
d'éviter les maladies consiste à les fuir.
Or, vers le commencement de l'hiver dernier, M. Panard apprit par son
journal que Paris subissait une légère épidémie de fièvre typhoïde : une
inquiétude aussitôt l'envahit, qui devint, en peu de temps, une obsession. Il
achetait, chaque matin, deux ou trois feuilles pour faire une moyenne avec leurs
renseignements contradictoires ; et il fut bien vite convaincu que son quartier
était particulièrement éprouvé.
Alors il alla voir son médecin pour lui demander conseil. Que devait-il
faire ? rester ou s'en aller ? Sur les réponses évasives du docteur, M. Panard
conclut qu'il y avait danger et il se résolut au départ. Il rentra donc pour
délibérer avec sa femme. Où iraient-ils ?
Il demandait :
"Penses-tu, ma bonne, que Pau soit ce qu'il nous faut ?"
Elle avait envie de voir Nice et répondit :
"0n prétend qu'il y fait assez froid, à cause du voisinage des Pyrénées.
Cannes doit être plus sain, puisque les princes d'Orléans y vont."
Ce raisonnement convainquit son mari. Il hésitait encore un peu, cependant.
"Oui, mais la Méditerranée a le choléra depuis deux ans.
- Ah ! mon ami, il n'y est jamais pendant l'hiver. Songe que le monde entier
se donne rendez-vous sur cette côte.
- Ça, c'est vrai. Dans tous les cas, emporte des désinfectants et prends
soin de faire compléter ma pharmacie de voyage."
Ils partirent un lundi matin. En arrivant à la gare, Mme Panard remit à son
mari sa valise personnelle :
"Tiens, dit-elle, voilà tes affaires de santé bien en ordre.
- Merci, ma bonne."
Et ils montèrent dans le train.
Après avoir lu beaucoup d'ouvrages sur les stations hygiéniques de la
Méditerranée, ouvrages écrits par les médecins de chaque ville du littoral, et
dont chacun exaltait sa plage au détriment des autres, M. Panard, qui avait
passé par les plus grandes perplexités, venait enfin de se décider pour
Saint-Raphaël, par cette seule raison qu'il avait vu, parmi les noms des
principaux propriétaires, ceux de plusieurs professeurs de la Faculté de
médecine de Paris.
S'ils habitaient là, c'était assurément que le pays était sain.
Donc il descendit à Saint-Raphaël et se rendit immédiatement dans un hôtel
dont il avait lu le nom dans le guide Sarty, qui est le Conty des stations
d'hiver de cette côte.
Déjà des préoccupations nouvelles l'assaillaient. Quoi de moins sûr qu'un
hôtel, surtout dans ce pays recherché par les poitrinaires ? Combien de malades,
et quels malades, ont couché sur ces matelas, dans ces couvertures, sur ces
oreillers, laissant aux laines, aux plumes, aux toiles, mille germes
imperceptibles venus de leur peau, de leur haleine, de leurs fièvres ? Comment
oserait-il se coucher dans ces lits suspects, dormir avec le cauchemar d'un
homme agonisant sur la même couche, quelques jours plus tôt ?
Alors une idée l'illumina. Il demanderait une chambre au nord, tout à fait
au nord, sans aucun soleil, sûr qu'aucun malade n'aurait pu habiter là.
On lui ouvrit donc un grand appartement glacial, qu'il jugea, au premier
coup d'oeil, présenter toute sécurité, tant il semblait froid et inhabitable.
Il y fit allumer du feu. Puis on y monta ses colis.
Il se promenait à pas rapides, de long en large, un peu inquiet à l'idée
d'un rhume possible, et il disait à sa femme :
"Vois-tu, ma bonne, le danger de ces pays-ci c'est d'habiter des pièces
fraîches, rarement occupées. On y peut prendre des douleurs. Tu serais bien
gentille de défaire nos malles."
Elle commençait, en effet, à vider les malles et à emplir les armoires et la
commode quand M. Panard s'arrêta net dans sa promenade et se mit à renifler avec
force comme un chien qui évente un gibier.
Il reprit, troublé soudain :
"Mais on sent... on sent le malade ici... on sent la drogue... je suis sûr
qu'on sent la drogue... certes, il y a eu un... un... un poitrinaire dans cette
chambre. Tu ne sens pas, dis, ma bonne ?"
Mme Panard flairait à son tour. Elle répondit :
"Oui, ça sent un peu le... le... je ne reconnais pas bien l'odeur, enfin ça
sent le remède."
Il s'élança sur le timbre, sonna ; et quand le garçon parut :
"Faites venir tout de suite le patron, s'il vous plaît."
Le patron vint presque aussitôt, saluant, le sourire aux lèvres.
M. Panard, le regardant au fond des yeux, lui demanda brusquement :
"Quel est le dernier voyageur qui a couché ici ?"
Le maître d'hôtel, surpris d'abord, cherchait à comprendre l'intention, la
pensée, ou le soupçon de son client, puis, comme il fallait répondre, et comme
personne n'avait couché dans cette chambre depuis plusieurs mois, il dit :
"C'est M. le comte de la Roche - Limonière.
- Ah ! un Français ?
- Non, Monsieur, un .. un... un Belge.
- Ah ! et il se portait bien ?
- Oui, c'est-à-dire non, il souffrait beaucoup en arrivant ici ; mais il est
parti tout à fait guéri.
- Ah ! Et de quoi souffrait-il ?
- De douleurs.
- Quelles douleurs ?
- De douleurs... de douleurs de foie.
- Très bien, Monsieur, je vous remercie. Je comptais rester quelque temps
ici ; mais je viens de changer d'avis. Je partirai tout à l'heure, avec Mme
Panard.
- Mais... Monsieur...
- C'est inutile, Monsieur, nous partirons. Envoyez la note, omnibus, chambre
et service."
Le patron, effaré, se retira, tandis que M. Panard disait à sa femme :
"Hein, ma bonne, l'ai-je dépisté ? As-tu vu comme il hésitait... douleurs...
douleurs... douleurs de foie... je t'en fiche des douleurs de foie !"
M. et Mme Panard arrivèrent à Cannes à la nuit, soupèrent et se couchèrent
aussitôt.
Mais à peine furent-ils au lit, que M. Panard s'écria :
"Hein, l'odeur, la sens-tu, cette fois ? Mais... mais c'est de l'acide
phénique, ma bonne... ; on a désinfecté cet appartement."
Il s'élança de sa couche, se rhabilla avec promptitude, et, comme il était
trop tard pour appeler personne, il se décida aussitôt à passer la nuit sur un
fauteuil. Mme Panard, malgré les sollicitations de son mari, refusa de l'imiter
et demeura dans ses draps où elle dormit avec bonheur, tandis qu'il murmurait
les reins cassés :
"Quel pays ! quel affreux pays ! Il n'y a que des malades dans tous ces
hôtels."
Dès l'aurore, le patron fut mandé.
"Quel est le dernier voyageur qui a habité cet appartement ?
- Le grand-duc de Bade et Magdebourg, Monsieur, un cousin de l'empereur
de... de... Russie.
- Ah ! et il se portait bien ?
- Très bien, Monsieur.
- Tout à fait bien ?
- Tout à fait bien.
- Cela suffit, Monsieur l'hôtelier ; Madame et moi nous partons pour Nice à
midi.
- Comme il vous plaira, Monsieur."
Et le patron, furieux, se retira, tandis que M. Panard disait à Mme Panard :
"Hein ! quel farceur ! Il ne veut pas même avouer que son voyageur était
malade ! malade ! Ah, oui ! malade ! Je te réponds bien qu'il y est mort,
celui-là ! Dis, sens-tu l'acide phénique, le sens-tu ?
- Oui, mon ami !
- Quels gredins, ces maîtres d'hôtel ! Pas même malade, son macchabée !
Quels gredins !"
Ils prirent le train d'une heure trente. L'odeur les suivit dans le wagon.
Très inquiet, M. Panard murmurait : "On sent toujours. ça doit être une
mesure d'hygiène générale dans le pays. Il est probable qu'on arrose les rues,
les parquets et les wagons avec de l'eau phénique par ordre des médecins et des
municipalités."
Mais quand ils furent dans l'hôtel de Nice, l'odeur devint intolérable.
Panard, atterré, errait par sa chambre, ouvrant les tiroirs, visitant les
coins obscurs, cherchant au fond des meubles. Il découvrit dans l'armoire à
glace un vieux journal, y jeta les yeux au hasard, et lut : "Les bruits
malveillants qu'on avait fait courir sur l'état sanitaire de notre ville sont
dénués de fondement. Aucun cas de choléra n'a été signalé à Nice ou aux
environs..."
Il fit un bond et s'écria :
"Madame Panard... Madame Panard.. . c'est le choléra... le choléra... le
choléra... j'en étais sûr... Ne défaites pas nos malles... nous retournons à
Paris tout de suite... tout de suite."
Une heure plus tard, ils reprenaient le rapide, enveloppés dans une odeur
asphyxiante de phénol.
Aussitôt rentré chez lui, Panard jugea bon de prendre quelques gouttes d'un
anticholérique énergique et il ouvrit la valise qui contenait ses médicaments.
Une vapeur suffocante s'en échappa. Sa fiole d'acide phénique s'était brisée et
le liquide répandu avait brûlé tout le dedans du sac.
Alors sa femme, saisie d'un fou rire, s'écria : "Ah !... ah !... ah !... mon
ami... le voilà... le voilà, ton choléra !..."
18 avril 1886
La petite marquise de Rennedon dormait
encore, dans sa chambre close et parfumée, dans son grand lit doux et bas, dans
ses draps de batiste légère, fine comme une dentelle, caressants comme un baiser
elle dormait seule, tranquille, de l'heureux et profond sommeil des' divorcées.
Des voix la réveillèrent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu.
Elle reconnut son amie chère, la petite baronne de Grangerie, se disputant pour
entrer avec la femme de chambre qui défendait la porte de sa maîtresse.
Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure,
souleva la portière et montra sa tête, rien que sa tête blonde, cachée sous un
nuage de cheveux:
- Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir si tôt? Il n'est pas encore neuf
heures.
La petite baronne, très pâle, nerveuse, fiévreuse, répondit:
- Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible.
- Entre, ma chérie.
Elle entra, elles s'embrassèrent; et la petite marquise se recoucha pendant
que la femme de chambre ouvrait les fenêtres, donnait de l'air et du jour. Puis,
quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: "Allons, raconte."
Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant ces jolies larmes claires qui
rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les yeux
pour ne point les rougir: "Oh! ma chère, c'est abominable, abominable, ce qui
m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une minute; tu entends, pas une
minute. Tiens, tâte mon coeur, comme il bat."
Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette
ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes et
les empêche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet.
Elle continua:
- Ça m'est arrivé hier dans la journée... vers quatre heures... ou quatre
heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement, tu
sais que mon petit salon, celui où je me tiens toujours, donne sur la rue
Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre à la fenêtre pour
regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la gare, si remuant, si
vivant... Enfin, j'aime ça! Donc hier, j'étais assise sur la chaise basse que je
me suis fait installer dans l'embrasure de ma fenêtre; elle était ouverte, cette
fenêtre, et je ne pensais à rien; je respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme
il faisait beau, hier!
Tout à coup je remarque que, de l'autre côté de la rue, il y a aussi une
femme à la fenêtre, une femme en rouge; moi j'étais en mauve, tu sais, ma jolie
toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle locataire,
installée depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je ne l'avais point
vue encore. Mais je m'aperçus tout de suite que c'était une vilaine fille.
D'abord je fus très dégoûtée et très choquée qu'elle fût à la fenêtre comme moi;
et puis, peu à peu, ça m'amusa de l'examiner. Elle était accoudée, et elle
guettait les hommes, et les hommes aussi la regardaient, tous ou presque tous.
On aurait dit qu'ils étaient prévenus par quelque chose en approchant de la
maison, qu'ils la flairaient comme les chiens flairent le gibier, car ils
levaient soudain la tête et échangeaient bien vite un regard avec elle, un
regard de franc-maçon. Le sien disait: "Voulez-vous?"
Le leur répondait: "Pas le temps", ou bien: "Une autre fois", ou bien: "Pas
le sou", ou bien: "Veux-tu te cacher, misérable!" C'étaient les yeux des pères
de famille qui disaient cette dernière phrase.
Tu ne te figures pas comme c'était drôle de la voir faire son manège ou
plutôt son métier.
Quelquefois elle fermait brusquement la fenêtre et je voyais un monsieur
tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là, comme un pêcheur à la ligne
prend un goujon. Alors je commençais à regarder ma montre. Ils restaient de
douze à vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me passionnait, à la fin,
cette araignée. Et puis elle n'était pas laide, cette fille.
Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si
vite, complètement. Ajoute-t-elle à son regard un signe de tête ou un mouvement
de main?
Et je pris ma lunette de théâtre pour me rendre compte de son procédé. Oh!
il était bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout
petit geste de tête qui voulait dire: "Montez-vous?" Mais si léger, si vague, si
discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le réussir comme elle.
Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit
coup de bas en haut, hardi et gentil; car il était très gentil, son geste.
Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chère, je le faisais mieux qu'elle,
beaucoup mieux! J'étais enchantée; et je revins me mettre à la fenêtre.
Elle ne prenait plus personne, à présent, la pauvre fille, plus personne.
Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ça doit être terrible tout de même de
gagner son pain de cette façon-là, terrible et amusant quelquefois, car enfin il
y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans la rue.
Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le sien.
Le soleil avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière les autres, des jeunes,
des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs.
J'en voyais de très gentils, mais très gentils, ma chère, bien mieux que mon
mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcée. Maintenant tu
peux choisir.
Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me comprendraient,
moi, moi qui suis une honnête femme? Et voilà que je suis prise d'une envie
folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une envie de femme
grosse... d'une envie épouvantable, tu sais, de ces envies... auxquelles on ne
peut pas résister! J'en ai quelquefois comme ça, moi. Est-ce bête, dis, ces
choses-là! Je crois que nous avons des âmes de singes, nous autres femmes. On
m'a affirmé du reste (c'est un médecin qui m'a dit ça) que le cerveau du singe
ressemblait beaucoup. au nôtre. Il faut toujours que nous imitions quelqu'un.
Nous imitons nos maris, quand nous les aimons, dans le premier mois des noces,
et puis nos amants ensuite, nos amies, nos confesseurs, quand ils sont bien.
Nous prenons leurs manières de penser, leurs manières de dire, leurs mots, leurs
gestes, tout. C'est stupide.
Enfin, moi quand je suis trop tentée de faire une chose, je la fais
toujours.
Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir.
Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous échangerons un sourire, et voilà tout,
et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaîtra pas; et s'il
me reconnaît je nierai parbleu.
Je commence donc à choisir. J'en voulais un qui fût bien, très bien. Tout à
coup je vois venir un grand blond, très joli garçon. J'aime les blonds, tu sais.
Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh à
peine, à peine, il répond "oui" de la tête et le voilà qui entre, ma chérie! Il
entre par la grande porte de la maison.
Tu ne te figures pas ce qui s'est passé en moi à ce moment-là! J'ai cru que
j'allais devenir folle! Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux
domestiques! A Joseph qui est tout dévoué à mon mari! Joseph aurait cru
certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps.
Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner tout à l'heure, dans une
seconde. Que faire, dis? J'ai pensé que le mieux était de courir à sa rencontre,
de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il aurait pitié
d'une femme, d'une pauvre femme! Je me précipite donc à la porte et je l'ouvre
juste au moment où il posait la main sur le timbre.
Je balbutiai, tout à fait folle: "Allez-vous-en, monsieur, allez-vous en,
vous vous trompez, je suis une honnête femme, une femme mariée. C'est une
erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous
ressemblez beaucoup. Ayez pitié de moi, monsieur "
Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et il répond: "Bonjour, ma chatte.
Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée, c'est deux louis au lieu
d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route."
Et il pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, épouvantée, en
face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer dans le
salon qui était resté ouvert.
Et puis, il se met à regarder tout comme un commissaire-priseur, et il
reprend: "Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très chic. Faut que tu sois
rudement dans la dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre!"
Alors, moi, je recommence à le supplier: "Oh! monsieur, allez-vous-en!
allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est son
heure! Je vous jure que vous vous trompez!"
Et il me répond tranquillement: "Allons, ma belle, assez de manières comme
ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre quelque
chose en face."
Comme il aperçoit sur la cheminée la photographie de Raoul, il me demande:
- C'est ça, ton... ton mari
- Oui, c'est lui.
- Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, qu'est-ce que c'est? Une de tes amies
C'était ta photographie, ma chère, tu sais celle en toilette de bal. Je ne
savais plus ce que je disais, je balbutiai:
- Oui, c'est une de mes amies.
- Elle est très gentille. Tu me la feras connaître.
Et voilà la pendule qui se met à sonner cinq heures; et Raoul rentre tous
les jours à cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fût parti,
songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tête... tout à fait... j'ai pensé...
j'ai pensé... que... que le mieux... était de... de... de... me débarrasser de
cet homme le... le plus vite possible... Plus tôt ce serait fini... tu
comprends... et... et voilà... voilà... puisqu'il le fallait... et il le
fallait, ma chère... il ne serait pas parti sans ça... Donc j'ai... j'ai... j'ai
mis le verrou à la porte du salon... Voilà.
La petite marquise de Rennedon s'était mise à rire, mais à rire follement,
la tête dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.
Quand elle se fut un peu calmée, elle demanda:
- Et... et... il était joli garçon.
- Mais oui.
- Et tu te plains?
- Mais... mais... vois-tu, ma chère, c'est que... il a dit... qu'il
reviendrait demain... à la même heure.. et j'ai... j'ai une peur atroce... Tu
n'as pas idée comme il est tenace... et volontaire... Que faire... dis... que
faire?
La petite marquise s'assit dans son lit pour réfléchir; puis elle déclara
brusquement:
- Fais-le arrêter.
La petite baronne fut stupéfaite. Elle balbutia:
- Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arrêter? Sous quel prétexte?
- Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras
qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter chez
toi hier; qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour demain, et que tu
demandes protection à la loi. On te donnera deux agents qui l'arrêteront.
- Mais, ma chère, s'il raconte...
- Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrangé ton
histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde
irréprochable.
- Oh! je n'oserai jamais.
- Il faut oser, ma chère, ou bien tu es perdue,
- Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrêtera.
- Eh bien, tu auras des témoins et tu le feras condamner.
- Condamner à quoi?
- A des dommages. Dans ce cas, il faut être impitoyable!
- Ah! à propos de dommages.... il y a une chose qui me gêne beaucoup....
mais beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... sur la cheminée.
- Deux louis?
- Oui.
- Pas plus?
- Non.
- C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. Eh bien?
- Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent?
La petite marquise hésita quelques secondes, puis répondit d'une voix
sérieuse:
- Ma chère... Il faut faire... Il faut faire... un petit cadeau à ton
mari... ça n'est que justice.
27 avril 1886
PREMIERE PARTIE
Le ciel humide et gris semblait peser
sur la vaste plaine brune.
L'odeur de l'automne, odeur triste des terres nues et mouillées, des
feuilles tombées, de l'herbe morte, rendait plus épais et plus lourd l'air
stagnant du soir. Les paysans travaillaient encore, épars dans les champs, en
attendant l'heure de l'Angélus qui les rappellerait aux fermes dont on
apercevait, çà et là, les toits de chaume à travers les branches des arbres
dépouillés qui garantissaient contre le vent les clos de pommiers.
Au bord d'un chemin, sur un tas de hardes, un tout petit enfant, assis les
jambes ouvertes, jouait avec une pomme de terre qu'il laissait parfois tomber
dans sa robe, tandis que cinq femmes, courbées et la croupe en l'air, piquaient
des brins de colza dans la plaine voisine. D'un mouvement leste et continu, tout
le long du grand bourrelet de terre que la charrue venait de retourner, elles
enfonçaient une pointe de bois, puis jetaient aussitôt dans ce trou la plante un
peu flétrie déjà qui s'affaissait sur le côté ; puis elles recouvraient la
racine et continuaient leur travail. Un homme qui passait, un fouet à la main et
les pieds nus dans des sabots, s'arrêta près de l'enfant, le prit et l'embrasse.
Alors une des femmes se redressa et vint à lui. C'était une grande fille rouge,
large du flanc, de la taille et des épaules, une haute femelle normande, aux
cheveux jaunes, au teint de sang.
Elle dit, d'une voix résolue :
- Te v'là, Césaire, eh ben ?
L'homme, un garçon maigre à l'air triste, murmura :
- Eh ben, rien de rien, toujou d'même !
- I ne veut pas ?
- I ne veut pas.
- Qué que tu vas faire ?
- J'sais-ti ?
- Va-t'en vé l'curé.
- J'veux ben.
- Vas-y à c't'heure.
- J'veux ben.
Et ils se regardèrent. Il tenait toujours l'enfant dans ses bras. Il
l'embrassa de nouveau et le remit sur les hardes des femmes.
A l'horizon, entre deux fermes, on apercevait une charrue que traînait un
cheval et que poussait un homme. Ils passaient tout doucement, la bête,
l'instrument et le laboureur, sur le ciel terne du soir.
La femme reprit :
- Alors, qué qu'i dit, ton pé ?
- I dit qu'i n' veut point.
- Pourquoi ça qu'i ne veut point ?
Le garçon montra d'un geste l'enfant qu'il venait de remettre à terre, puis,
d'un regard il indiqua l'homme qui poussait la charrue, là-bas.
Et il prononça :
- Parce que c'est à li, ton éfant.
La fille haussa les épaules, et d'un ton colère :
- Pardi, tout l'monde le sait ben, qu'c'est à Victor. Et pi après ? j'ai
fauté ! j'suis-ti la seule ? Ma mé aussi avait fauté, avant mé, et pi la tienne
itou, avant d'épouser ton pé ! Qui ça qui n'a point fauté dans l'pays ? J'ai
fauté avec Victor, vu qu'i m'a prise dans la grange comme j'dormais, ça, c'est
vrai ; et pi j'ai r'fauté que je n'dormais point. J'l'aurais épousé pour sûr,
n'eût-il point été un serviteur. J'suis-ti moins vaillante pour ça ?
L'homme dit simplement :
- Mé, j' te veux ben telle que t'es, avec ou sans l'éfant. N'y a que mon pé
qui m'oppose. J'verrons tout d'même à régler ça.
Elle reprit :
- Va t'en vé l'curé à c't'heure.
- J'y vas.
Et il se mit en route de son pas lourd de paysan ; tandis que la fille, les
mains sur les hanches, retournait piquer son colza.
En effet l'homme qui s'en allait ainsi, Césaire Houlbrèque, le fils du vieux
sourd Amable Houlbrèque, voulait épouser, malgré son père, Céleste Lévesque qui
avait eu un enfant de Victor Lecoq, simple valet employé alors dans la ferme de
ses parents et mis dehors pour ce fait. Aux champs, d'ailleurs, les hiérarchies
de caste n'existent point, et si le valet est économe, il devient, en prenant
une ferme à son tour, l'égal de son ancien maître. Césaire Houlbrèque s'en
allait donc, un fouet sous le bras, ruminant ses idées, et soulevant l'un après
l'autre ses lourds sabots englués de terre. Certes il voulait épouser Céleste
Lévesque, il la voulait avec son enfant, parce que c'était la femme qu'il lui
fallait. Il n'aurait pas su dire pourquoi ; mais il le savait, il en était sûr.
Il n'avait qu'à la regarder pour en être convaincu, pour se sentir tout drôle,
tout remué, comme abêti de contentement. Ça lui faisait même plaisir d'embrasser
le petit, le petit de Victor, parce qu'il était sorti d'elle.
Et il regardait, sans haine, le profil lointain de l'homme qui poussait sa
charrue sur le bord de l'horizon.
Mais le père Amable ne voulait pas de ce mariage. Il s'y opposait avec un
entêtement de sourd, avec un entêtement furieux.
Césaire avait beau lui crier dans l'oreille, dans celle qui entendait encore
quelques sons :
- J'vous soignerons ben, mon pé. J'vous dis que c'est une bonne fille et pi
vaillante, et pi d'épargne.
Le vieux répétait :
- Tant que j' vivrai, j' verrai point ça.
Et rien ne pouvait le vaincre, rien ne pouvait fléchir sa rigueur. Un seul
espoir restait à Césaire. Le père Amable avait peur du curé par appréhension de
la mort qu'il sentait approcher. Il ne redoutait pas beaucoup le bon Dieu, ni le
diable, ni l'enfer, ni le purgatoire, dont il n'avait aucune idée, mais il
redoutait le prêtre, qui lui représentait l'enterrement, comme on pourrait
redouter les médecins par horreur des maladies. Depuis huit jours, Céleste, qui
connaissait cette faiblesse du vieux, poussait Césaire à aller trouver le curé ;
mais Césaire hésitait toujours, parce qu'il n'aimait point beaucoup non plus les
robes noires qui lui représentaient, à lui, des mains toujours tendues pour des
quêtes ou pour le pain bénit.
Il venait pourtant de se décider et il s'en allait vers le presbytère, en
songeant à la façon dont il allait conter son affaire.
L'abbé Raffin, un petit prêtre vif, maigre et jamais rasé, attendait l'heure
de son dîner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine.
Dès qu'il vit entrer le paysan, il demanda, en tournant seulement la tête :
- Eh bien ! Césaire, qu'est-ce que tu veux ?
- J'voudrais vous causer, m'sieu lcuré.
L'homme restait debout, intimidé, tenant sa casquette d'une main et son
fouet de l'autre.
- Eh bien ! cause.
Césaire regardait la bonne, une vieille qui traînait ses pieds en mettant le
couvert de son maître sur un coin de table, devant la fenêtre. Il balbutia :
- C'est que, c'est quasiment une confession.
Alors l'abbé Raffin considéra avec soin son paysan ; il vit sa mine confuse,
son air gêné, ses yeux errants, et il ordonna :
- Maria, va-t'en cinq minutes à ta chambre, que je cause avec Césaire.
La servante jeta sur l'homme un regard colère, et s'en alla en grognant.
L'ecclésiastique reprit :
- Allons, maintenant, défile ton chapelet.
Le gars hésitait toujours, regardait ses sabots, remuait sa casquette ;
puis, tout à coup, il se décida :
- V'là : j'voudrais épouser Céleste Lévesque.
- Eh bien ! mon garçon, qui est-ce qui t'en empêche ?
- C'est l' pé qui n' veut point.
- Ton père ?
- Oui, mon pé.
- Qu'est-ce qu'il dit, ton père ?
- I dit qu'alle a eu un éfant.
- Elle n'est pas la première à qui ça arrive, depuis notre mère Eve.
- Un éfant avec Victor, Victor Lecoq, le domestique à Anthime Loisel.
- Ah ! ah !... Alors, il ne veut pas ?
- I ne veut point.
- Mais là, pas du tout ?
- Pas pu qu'une bourrique qui r'fuse d'aller, sauf vot' respect.
- Qu'est-ce que tu lui dis, toi, pour le décider ?
- J'li dis qu' c'est une bonne fille, et pi vaillante, et pi d'épargne.
- Et ça ne le décide pas. Alors tu veux que je lui parle.
- Tout juste. Vous l' dites !
- Et qu'est-ce que je lui raconterai, moi, à ton père ?
- Mais... c'que vous racontez au sermon pour faire donner des sous.
Dans l'esprit du paysan tout l'effort de la religion consistait à desserrer
les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le coffre du ciel.
C'était une sorte d'immense maison de commerce dont les curés étaient les
commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme personne, qui faisaient les
affaires du bon Dieu au détriment des campagnards.
Il savait fort bien que les prêtres rendaient des services, de grands
services aux plus pauvres, aux malades, aux mourants, assistaient, consolaient,
conseillaient, soutenaient, mais tout cela moyennant finances, en échange de
pièces blanches, de bel argent luisant dont on payait les sacrements et les
messes, les conseils et la protection, le pardon des péchés et les indulgences,
le purgatoire et le paradis, suivant les rentes et la générosité du pécheur.
L'abbé Raffin, qui connaissait son homme et qui ne se fâchait jamais, se mit
à rire.
- Eh bien ! oui, je lui raconterai ma petite histoire, à ton père, mais toi,
mon garçon, tu y viendras, au sermon. Houlbrèque tendit la main pour jurer :
- Foi d'pauvre homme, si vous faites ça pour mé, j' le promets.
- Allons, c'est bien. Quand veux-tu que j'aille le trouver, ton père ?
- Mais l' pu tôt s'ra le mieux, anuit si vous le pouvez.
- Dans une demi-heure alors, après souper.
- Dans une demi-heure.
- C'est entendu. A bientôt, mon garçon.
- A la revoyure, m'sieu l'curé ; merci ben.
- De rien, mon garçon.
Et Césaire Houlbrèque rentra chez lui, le coeur allégé d'un grand poids.
Il tenait à bail une petite ferme, toute petite, car ils n'étaient pas
riches, son père et lui. Seuls avec une servante, une enfant de quinze ans qui
leur faisait la soupe, soignait les poules, allait traire les vaches et battait
le beurre, ils vivaient péniblement, bien que Césaire fût un bon cultivateur.
Mais ils ne possédaient ni assez de terres, ni assez de bétail pour gagner plus
que l'indispensable.
Le vieux ne travaillait plus. Triste comme tous les sourds, perclus de
douleurs, courbé, tordu, il s'en allait par les champs, appuyé sur son bâton, en
regardant les bêtes et les hommes d'un oeil dur et méfiant. Quelquefois il
s'asseyait sur le bord d'un fossé et demeurait là, sans remuer, pendant des
heures, pensant vaguement aux choses qui l'avaient préoccupé toute sa vie, au
prix des oeufs et des grains, au soleil et à la pluie qui gâtent ou font pousser
les récoltes. Et, travaillés par les rhumatismes, ses vieux membres buvaient
encore l'humidité du sol, comme ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur
des murs de sa chaumière basse, coiffée aussi de paille humide.
Il rentrait à la tombée du jour, prenait sa place au bout de la table, dans
la cuisine, et, quand on avait posé devant lui le pot de terre brûlé qui
contenait sa soupe, il l'enfermait dans ses doigts crochus qui semblaient avoir
gardé la forme ronde du vase, et il se chauffait les mains hiver comme été,
avant de se mettre à manger, pour ne rien perdre, ni une parcelle de chaleur qui
vient du feu, lequel coûte cher, ni une goutte de soupe où on a mis de la
graisse et du sel, ni une miette de pain qui vient du blé.
Puis il grimpait, par une échelle, dans un grenier où il avait sa paillasse,
tandis que le fils couchait en bas, au fond d'une sorte de niche près de la
cheminée, et que la servante s'enfermait dans une espèce de cave, un trou noir
qui servait autrefois à emmagasiner les pommes de terre.
Césaire et son père ne causaient presque jamais. De temps en temps
seulement, quand il s'agissait de vendre une récolte ou d'acheter un veau, le
jeune homme prenait l'avis du vieux, et, formant un porte-voix de ses deux
mains, il lui criait ses raisons dans la tête ; et le père Amable les approuvait
ou les combattait d'une voix lente et creuse venue du fond de son ventre.
Un soir donc Césaire, s'approchant de lui comme s'il s'agissait de
l'acquisition d'un cheval ou d'une génisse, lui avait communiqué, à pleins
poumons, dans l'oreille, son intention d'épouser Céleste Lévesque.
Alors le père s'était fâché. Pourquoi ? Par moralité ? Non sans doute. La
vertu d'une fille n'a guère d'importance aux champs. Mais son avarice, son
instinct profond, féroce, d'épargne, s'était révolté à l'idée que son fils
élèverait un enfant qu'il n'avait pas fait lui-même. Il avait pensé tout à coup,
en une seconde, à toutes les soupes qu'avalerait le petit avant de pouvoir être
utile dans la ferme ; il avait calculé toutes les livres de pain, tous les
litres de cidre que mangerait et que boirait ce galopin jusqu'à son âge de
quatorze ans ; et une colère folle s'était déchaînée en lui contre Césaire qui
ne pensait pas à tout ça.
Et il avait répondu, avec une force de voix inusitée :
- C'est-il que t'as perdu le sens ?
Alors Césaire s'était mis à énumérer ses raisons, à dire les qualités de
Céleste, à prouver qu'elle gagnerait cent fois ce que coûterait l'enfant. Mais
le vieux doutait de ces mérites, tandis qu'il ne pouvait douter de l'existence
du petit ; et il répondait, coup sur coup, sans s'expliquer davantage :
- J' veux point ! J' veux point ! Tant que j' vivrai ça n' se f'ra point !
Et depuis trois mois ils en restaient là, sans en démordre l'un et l'autre,
reprenant, une fois par semaine au moins, la même discussion, avec les mêmes
arguments, les mêmes mots, les mêmes gestes, et la même inutilité.
C'est alors que Céleste avait conseillé à Césaire d'aller demander l'aide de
leur curé.
En rentrant chez lui le paysan trouva son père attablé déjà, car il s'était
mis en retard par sa visite au presbytère. Ils dînèrent en silence, face à face,
mangèrent un peu de beurre sur leur pain, après la soupe en buvant un verre de
cidre ; puis ils demeurèrent immobiles sur leurs chaises, à peine éclairés par
la chandelle que la petite servante avait emportée pour laver les cuillers,
essuyer les verres, et tailler à l'avance les croûtes pour le déjeuner de
l'aurore.
Un coup retentit contre la porte qui s'ouvrit aussitôt ; et le prêtre parut.
Le vieux leva sur lui ses yeux inquiets, pleins de soupçons, et, prévoyant un
danger, il se disposait à grimper son échelle, quand l'abbé Raffin lui mit la
main sur l'épaule et lui hurla contre la tempe :
- J'ai à vous causer, père Amable.
Césaire avait disparu, profitant de la porte restée ouverte. Il ne voulait
pas entendre, tant il avait peur ; il ne voulait pas que son espoir s'émiettât à
chaque refus obstiné de son père ; il aimait mieux apprendre d'un seul coup la
vérité, bonne ou mauvaise, plus tard ; et il s'en alla dans la nuit. C'était un
soir sans lune, un soir sans étoiles, un de ces soirs brumeux où l'air semble
gras d'humidité. Une odeur vague de pommes flottait auprès des cours, car
c'était l'époque où on ramassait les plus précoces, les pommes "euribles" comme
on dit au pays du cidre. Les étables, quand Césaire longeait leurs murs,
soufflaient par leurs étroites fenêtres leur odeur chaude de bêtes vivantes
endormies sur le fumier ; et il entendait au pied des écuries le piétinement des
chevaux restés debout, et le bruit de leurs mâchoires tirant et broyant le foin
des râteliers.
Il allait devant lui en pensant à Céleste. Dans cet esprit simple, chez qui
les idées n'étaient guère encore que des images nées directement des objets, les
pensées d'amour ne se formulaient que par l'évocation d'une grande fille rouge,
debout dans un chemin creux, et riant, les mains sur les hanches.
C'est ainsi qu'il l'avait aperçue le jour où commença son désir pour elle.
Il la connaissait cependant depuis l'enfance, mais jamais, comme ce matin-là, il
n'avait pris garde à elle. Ils avaient causé quelques minutes ; puis il était
parti ; et tout en marchant il répétait : - Cristi, c'est une belle fille tout
de même. C'est dommage qu'elle ait fauté avec Victor.
Jusqu'au soir il y songea ; et le lendemain aussi.
Quand il la revit, il sentit quelque chose qui lui chatouillait le fond de
la gorge, comme si on lui eût enfoncé une plume de coq par la bouche dans la
poitrine ; et depuis lors, toutes les fois qu'il se trouvait près d'elle, il
s'étonnait de ce chatouillement nerveux qui recommençait toujours.
En trois semaines il se décida à l'épouser, tant elle lui plaisait. Il
n'aurait pu dire d'où venait cette puissance sur lui, mais il l'exprimait par
ces mots : "J'en sieus possédé", comme s'il eût porté en lui l'envie de cette
fille aussi dominatrice qu'un pouvoir d'enfer. Il ne s'inquiétait guère de sa
faute. Tant pis après tout ; cela ne la gâtait point ; et il n'en voulait pas à
Victor Lecoq.
Mais si le curé allait ne pas réussir, que ferait-il ? Il n'osait y penser
tant cette inquiétude le torturait.
Il avait gagné le presbytère, et il s'était assis auprès de la petite
barrière de bois pour attendre la rentrée du prêtre. Il était là depuis une
heure peut-être quand il entendit des pas sur le chemin, et il distingua
bientôt, quoique la nuit fût très sombre, l'ombre plus noire encore de la
soutane.
Il se dressa, les jambes cassées, n'osant plus parler, n'osant point savoir.
L'ecclésiastique l'aperçut et dit gaiement :
- Eh bien ! mon garçon, ça y est.
Césaire balbutia :
- Ça y est... Pas possible !
- Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que ton
père !
Le paysan répétait :
- Pas possible !
- Mais oui. Viens-t'en me trouver demain, midi, pour décider la publication
des bans.
L'homme avait saisi la main de son curé. Il la serrait, la secouait, la
broyait en bégayant : - Vrai... Vrai... Vrai... m'sieu l'curé... Foi d'honnête
homme.. vous m'verrez dimanche... à vot' sermon.
Céleste le soignait avec une activité
inquiète, lui faisait boire les remèdes, lui appliquait les vésicatoires, allait
et venait par la maison ; tandis que le père Amable restait au bord de son
grenier, guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. Il n'en
approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux.
Six jours encore passèrent ; puis un matin, comme Céleste, qui dormait
maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites, allait voir si son
homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide sortir de sa
couche profonde. Effrayée elle demanda :
- Eh ben Césaire, qué que tu dis anuit ?
Il ne répondit pas.
Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son
visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme épouvantée. Il était
mort.
A ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son échelle ; et comme il vit
Céleste s'élancer dehors pour chercher du secours, il descendit vivement, tâta à
son tour la figure de son fils et, comprenant soudain, alla fermer la porte en
dedans pour empêcher la femme de rentrer et reprendre possession de sa demeure,
puisque son fils n'était plus vivant. Puis il s'assit sur une chaise à côté du
mort.
Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas. Un
d'eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. D'autres le
suivirent ; la porte de nouveau fut ouverte ; et Céleste reparut, pleurant
toutes ses larmes, les joues enflée et les yeux rouges. Alors le père Amable,
vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier.
L'enterrement eut lieu le lendemain ; puis, après la cérémonie, le beau-père
et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme, avec l'enfant.
C'était l'heure ordinaire du dîner. Elle alluma le feu, tailla la soupe,
posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une chaise,
attendait, sans paraître la regarder.
Quand le repas fut prêt, elle lui cria dans l'oreille :
- Allons, mon pé, faut manger.
Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, mâcha son pain
verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla.
C'était un de ces jours tièdes, un de ces jours bienfaisants où la vie
fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol.
Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il regardait
les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son éfant était sous
terre à présent, son pauvre éfant. Il s'en allait de son pas usé, traînant la
jambe et boitillant. Et comme il était tout seul dans la plaine, tout seul sous
le ciel bleu, au milieu des récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes
qu'il voyait planer sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à
pleurer en marchant.
Puis il s'assit auprès d'une mare et resta là jusqu'au soir à regarder les
petits oiseaux qui venaient boire ; puis, comme la nuit tombait, il rentra,
soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.
Et sa vie continua comme par le passé. Rien n'était changé sauf que son fils
Césaire dormait au cimetière.
Qu'aurait-il fait, le vieux ? Il ne pouvait plus travailler, il n'était bon
maintenant qu'à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il les
mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un oeil furieux le petit qui
mangeait aussi, en face de lui, de l'autre côté de la table. Puis il sortait,
rôdait par le pays à la façon d'un vagabond, allait se cacher derrière les
granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il eût redouté d'être vu, puis il
rentrait à l'approche du soir.
Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l'esprit de Céleste.
Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveillât et les travaillât. Il
fallait que quelqu'un fût là, toujours, par les champs, non pas un simple
salarié, mais un vrai cultivateur, un maître, qui connût le métier et eût le
souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait gouverner la culture, suivre le
prix des grains, diriger la vente et l'achat du bétail. Alors les idées
entrèrent dans sa tête, des idées simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes
les nuits. Elle ne pouvait se remarier avant un an et il fallait, tout de suite,
sauver des intérêts pressants, des intérêts immédiats.
Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le père de son
enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre ; il aurait fait, avec
un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le savait, l'ayant
connu à l'oeuvre chez ses parents.
Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier,
elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aperçut, il arrêta ses chevaux et
elle lui dit, comme si elle l'avait rencontré la veille :
- Bonjour Victor, ça va toujours ?
Il répondit :
- Ça va toujours et d' vot' part ?
- Oh mé, ça irait n'était que j'sieus seule à la maison, c'qui m'donne du
tracas vu les terres.
Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde voiture.
L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et réfléchissait, tandis
qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur, disait ses raisons, ses
combinaisons, ses projets d'avenir ; à la fin il murmura :
- Oui, ça se peut.
Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda :
- C'est dit ?
Il serra cette main tendue.
- C'est dit.
- Ça va pour dimanche alors ?
- Ça va pour dimanche.
- Allons, bonjour Victor.
- Bonjour, madame Houlbrèque.
TROISIEME PARTIE
Ce dimanche-là, c'était la fête du
village, la fête annuelle et patronale qu'on nomme assemblée, en Normandie.
Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses
grises ou rougeâtres, les voitures foraines où jettent les familles ambulantes
des coureurs de foire, directeurs de loterie, de tirs, de jeux divers, ou
montreurs de curiosités que les paysans appellent "Faiseux vé de quoi".
Les carrioles sales, aux rideaux flottants, accompagne d'un chien triste,
allant, tête basse, entre les roues, s'étaient arrêtées l'une après l'autre sur
la place de la mairie. Puis une tente s'était dressée devant chaque demeure
voyageuse, et dans cette tente on apercevait par les trous de la toile des
choses luisantes qui surexcitaient l'envie et la curiosité des gamins.
Dès le matin de la fête, toutes les baraques s'étaient ouvertes, étalant
leurs splendeurs de verre et de porcelaine ; et les paysans, en allant à la
messe, regardaient déjà d'un oeil candide et satisfait ces boutiques modestes
qu'ils revoyaient pourtant chaque année.
Dès le commencement de l'après-midi, il y eut foule sur la place. De tous
les villages voisins les fermiers arrivaient, secoués avec leurs femmes et leurs
enfants dans les chars à bancs à deux roues qui sonnaient la ferraille en
oscillant comme des bascules. On avait dételé chez des amis ; et les cours des
fermes étaient pleines d'étranges guimbardes grises, hautes, maigres, crochues,
pareilles aux animaux à longues pattes du fond des mers.
Et chaque famille, les mioches devant, les grands derrière, s'en venait à
l'assemblée à pas tranquilles, la mine souriante, et les mains ouvertes, de
grosses mains rouges, osseuses, accoutumées au travail et qui semblaient gênées
de leur repos.
Un faiseur de tours jouait du clairon ; l'orgue de barbarie des chevaux de
bois égrenait dans l'air ses notes pleurardes et sautillantes ; la roue des
loteries grinçait comme des étoffes qu'on déchire ; les coups de carabine
claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait mollement devant les
baraques à la façon d'une pâte qui coule, avec des remous de troupeau, des
maladresses de bêtes pesantes, sorties par hasard.
Les filles, se tenant par le bras par rangs de six ou huit, piaillaient des
chansons ; les gars les suivaient en rigolant, la casquette sur l'oreille et la
blouse raidie par l'empois, gonflée comme un ballon bleu.
Tout le pays était là, maîtres, valets et servantes.
Le père Amable lui-même, vêtu de sa redingue antique et verdâtre, avait
voulu voir l'assemblée ; car il n'y manquait jamais.
Il regardait les loteries, s'arrêtait devant les tirs pour juger les coups,
s'intéressait surtout à un jeu très simple qui consistait à jeter une grosse
boule de bois dans la bouche ouverte d'un bonhomme peint sur une planche. On lui
tapa soudain sur l'épaule. C'était le père Malivoire qui cria :
- Eh ! mon pé, j'vous invite à bé une fine.
Et ils s'assirent devant la table d'une guinguette installée en plein air.
Ils burent une fine, puis deux fines, puis trois fines ; et le père Amable
recommença à errer dans l'assemblée. Ses idées devenaient un peu troubles, il
souriait sans savoir de quoi, il souriait devant les loteries, devant les
chevaux de bois, et surtout devant le jeu de massacre. Il y demeura longtemps,
ravi quand un amateur abattait le gendarme ou le curé, deux autorités qu'il
redoutait d'instinct. Puis il retourna s'asseoir à la guinguette et but un verre
de cidre pour se rafraîchir. Il était tard, la nuit venait. Un voisin le
prévint :
- Vous allez rentrer après le fricot, mon pé.
Alors il se mit en route vers la ferme. Une ombre douce, l'ombre tiède des
soirs de printemps, s'abattait lentement sur la terre.
Quand il fut devant sa porte, il crut voir par la fenêtre éclairée deux
personnes dans la maison. Il s'arrêta, fort surpris, puis il entra et il aperçut
Victor Lecoq assis devant la table, en face d'une assiette pleine de pommes de
terre et qui soupait juste à la place de son fils.
Et soudain il se retourna comme s'il voulait s'en aller. La nuit était
noire, à présent. Céleste s'était levée et lui criait :
- Vnez vite, mon pé, y a du bon ragoût pour fêter l'assemblée.
Alors il obéit par inertie et s'assit, regardant tour à tour l'homme, la
femme, l'enfant. Puis il se mit à manger doucement, comme tous les jours.
Victor Lecoq semblait chez lui, causait de temps en temps avec Céleste,
prenait l'enfant sur ses genoux et l'embrassait. Et Céleste lui redonnait de la
nourriture, lui versait à boire, paraissait contente en lui parlant. Le père
Amable les suivait d'un regard fixe sans entendre ce qu'ils disaient. Quand il
eut fini de souper (et il n'avait guère mangé tant il se sentait le coeur
retourné), il se leva, et au lieu de monter à son grenier comme tous les soirs,
il ouvrit la porte de la cour et sortit dans la campagne. Lorsqu'il fut parti,
Céleste, un peu inquiète, demanda :
- Qué qui fait ?
Victor, indifférent, répondit :
- T'en éluge point. I rentrera ben quand i's'ra las.
Alors elle fit le ménage, lava les assiettes, essuya la table, tandis que
l'homme se déshabillait avec tranquillité. Puis il se glissa dans la couche
obscure et profonde où elle avait dormi avec Césaire.
La porte de la cour se rouvrit. Le père Amable reparut. Dès qu'il fut entré,
il regarda de tous les côtés avec des allures de vieux chien qui flaire. Il
cherchait Victor Lecoq. Comme il ne le voyait point, il prit la chandelle sur la
table et s'approcha de la niche sombre où son fils était mort. Dans le fond il
aperçut l'homme allongé sous les draps et qui sommeillait déjà. Alors le sourd
se retourna doucement, reposa la chandelle, et ressortit encore une fois dans la
cour.
Céleste avait fini de travailler, elle avait couché son fils, mis tout en
place, et elle attendait, pour s'étendre à son tour aux côtés de Victor, que son
beau-père fût revenu. Elle demeurait assise sur une chaise, les mains inertes,
le regard vague.
Comme il ne rentrait point, elle murmura avec ennui, avec humeur :
- I nous f'ra brûler pour quatre sous de chandelle, ce vieux fainéant.
Victor répondit au fond de son lit :
- V'là plus d'une heure qu'il est dehors, faudrait voir s'il n'dort point
sur l'banc d'vant la porte.
Elle annonça :
- J'y vas, se leva, prit la lumière et sortit en faisant un abat-jour de sa
main pour distinguer dans la nuit.
Elle ne vit rien devant la porte, rien sur le banc, rien sur le fumier, où
le père avait coutume de s'asseoir au chaud quelquefois.
Mais, comme elle allait rentrer, elle leva par hasard les yeux vers le grand
pommier qui abritait l'entrée de la ferme, et elle aperçut tout à coup deux
pieds, deux pieds d'homme qui pendaient à la hauteur de son visage.
Elle poussa des cris terribles :
- Victor ! Victor ! Victor !
Il accourut en chemise. Elle ne pouvait plus parler, et, tournant la tête
pour ne pas voir, elle indiquait l'arbre de son bras tendu.
Ne comprenant point, il prit la chandelle afin de distinguer, et il aperçut,
au milieu des feuillages éclairés en dessous, le père Amable, pendu très haut
par le cou au moyen d'un licol d'écurie.
Une échelle restait appuyée contre le tronc du pommier.
Victor courut chercher une serpe, grimpa dans l'arbre et coupa la corde.
Mais le vieux était déjà froid, et il tirait la langue horriblement, avec une
affreuse grimace.
30 avril - 4 mai 1886