LES NOUVELLES DE L'ANNEE 1886

 

MADAME PARISSE

 

PREMIERE PARTIE

    J'étais assis sur le môle du petit port d'Obernon près du hameau de la Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.
    La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites par M. de Vauban, s'avançait en pleine mer, au milieu de l'immense golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied, l'entourant d'une fleur d'écume ; et on voyait, au-dessus des remparts, les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.
    Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel, la petite cité éclatante et debout sur le fond bleuâtre des premières montagnes offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.
    Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc, comme si la neige eût déteint sur lui ; quelques nuages d'argent flottaient tout près des sommets pales ; et de l'autre côté du golfe, Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.
    C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l'oeil éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le coeur.
    Je dis à mon compagnon, M. Martini, un Méridional pur sang :
    - Voilà, certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer.
    "J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des sables au jour levant.
    "J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.
    "J'ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée, épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.
    "Eh bien ! je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les Alpes au soleil couchant.
    "Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent ; des vers d'Homère me reviennent en tête ; c'est une ville du vieil Orient, ceci, c'est une ville de l'Odyssée, c'est Troie ! bien que Troie fût loin de la mer.
    M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut : - Cette ville fut à son origine une colonie fondée par les phocéens de Marseille, vers l'an 340 avant J.-C. Elle reçut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire "contreville", ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.
    "Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville municipale ; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.
    "Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...
    Il continuait. Je l'arrêtai :
    - Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyssée. Côte d'Asie ou côte d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages ; et il n'en est point, sur l'autre bord de la Méditerranée qui éveille en moi, comme celle-ci, le souvenir des temps héroïques.
    Un bruit de pas me fit tourner la tête ; une femme, une grande femme brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.
    M. Martini murmura, en faisant sonner les finales : - C'est Mme Parisse, vous savez !
    Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger troyen me confirma dans mon rêve.
    Je dis cependant :
    - Qui ça, Mme Parisse ?
    Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire. J'affirmai que je ne la savais point ; et je regardais la femme qui s'en allait sans nous voir, rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme marchaient sans doute les dames de l'antiquité. Elle devait avoir trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu grasse. Et M. Martini me conta ceci.


 

SECONDE PARTIE

    Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'était alors une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle était devenue forte et triste. Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à bedaine et à jambes courtes qui trottent menu dans une culotte toujours trop large.
    Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré pendant la campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.
    Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de forêt de pins éventée par toutes les brises du large.
    Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d'été, respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils ? Le sait-on ? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de la belle et franche Méridionale qui montrait ses dents en souriant, restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer ; et l'image du commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or, dont la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court de pattes et ventru, rentrait pour souper.
    A force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être ; et à force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la salua assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout juste ce qu'il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d'être côte à côte. Il lui parla ! De quoi ? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils l'admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut le prétexte banal et persistant d'une causerie de quelques minutes.
    Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets quelconques ; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans la douceur, dans l'émotion du regard, et qui font battre le coeur, car elles confessent l'âme, mieux qu'un aveu.
    Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme devine sans avoir l'air de les entendre.
    Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent prouvé par rien de sensuel ou de brutal.
    Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle, mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus ardemment de se rendre à son violent désir.
    Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.
    Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard :
    - Mon mari vient de partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.
    Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le soir même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un air fâché.
    Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir ; et le lendemain, dès l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école du tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule. Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une enveloppe, ces quatre mots : Ce soir, dix heures. Et il donna cent sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.
    La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner et à se parfumer.
    Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme : "Ma chérie, affaires terminées. Je rentre ce soir train neuf heures. Parisse."
    Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la soupière sur le parquet.
    Que ferait-il ? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte ; et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût - il faire arrêter et emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il demanda du papier, et écrivit :

            "Madame,

    "Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à dix heures où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur mon honneur d'officier.

"Jean de Carmelin."    

    Et, ayant fait porter cette lettre, il dîna avec tranquillité. Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait après lui ; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche froissée de M. Parisse :
    "Capitaine, je reçois un télégramme d'une nature singulière et dont il m'est même impossible de vous donner le contenu. Vous allez faire fermer immédiatement et garder les portes de la ville, de façon à ce que personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures. Quiconque sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile manu militari. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils s'éloigneront aussitôt de moi en ayant l'air de ne pas me reconnaître.
    "Vous avez bien entendu ?
    - Oui, mon commandant.
    - Je vous rends responsable de l'exécution de ces ordres, mon cher capitaine.
    - Oui, mon commandant.
    - Voulez-vous un verre de chartreuse ?
    - Volontiers, mon commandant.
    Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en alla.


 

TROISIEME PARTIE

    Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.
    L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros et petit, M. Parisse.
    Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main pour gagner la ville éloignée d'un kilomètre.
    Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner.
    Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et délibérèrent ; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître leurs noms.
    Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les menacèrent de tirer ; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.
    Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistèrent pas davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le tour des fortifications n'était pas sûr, après le soleil couché.
    L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le jour dans le salon des voyageurs. Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours vert, trop effrayés pour songer à dormir. La nuit fut longue pour eux.
    Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes et qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.
    Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs sacs abandonnés.
    Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le commandant de Carmelin, l'oeil sournois et la moustache en l'air, vint lui-même les reconnaître et les interroger.
    Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.
    Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une surprise méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement du prince impérial, d'autres encore croyaient à une conspiration orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin avait été sévèrement puni.


 

QUATRIEME PARTIE

    M. Martini avait fini de parler. Mme Parisse revenait, sa promenade terminée. Elle passa gravement près de moi, les yeux sur les Alpes dont les sommets à présent étaient roses sous les derniers rayons du soleil.
    J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser toujours à cette nuit d'amour déjà si lointaine, et à l'homme hardi qui avait osé, pour un baiser d'elle, mettre une ville en état de siège et compromettre tout son avenir.
    Aujourd'hui, il l'avait oubliée sans doute, à moins qu'il ne racontât, après boire, cette farce audacieuse, comique et tendre.
    L'avait-elle revu ? L'aimait-elle encore ? Et je songeais : "Voici bien un trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant héroïque. L'Homère qui chanterait cette Hélène, et l'aventure de son Ménélas, devrait avoir l'âme de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, téméraire, beau, fort comme Achille, et plus rusé qu'Ulysse, le héros de cette abandonnée !"

16 mars 1886

 

JULIE ROMAIN

    Je suivais à pied, voici deux ans au printemps, le rivage de la Méditerranée. Quoi de plus doux que de songer, en allant à grands pas sur une route ? On marche dans la lumière, dans le vent qui caresse, au flanc des montagnes, au bord de la mer ! Et on rêve ! Que d'illusions, d'amours, d'aventures passent, en deux heures de chemin, dans une âme qui vagabonde ! Toutes les espérances, confuses et joyeuses, entrent en vous avec l'air tiède et léger ; en les boit dans la brise, et elles font naître en notre coeur un appétit de bonheur qui grandit avec la faim, excita par la marche. Les idées rapides, charmantes, volent et chantent comme des oiseaux.
    Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphaël à l'Italie, ou plutôt ce long décor superbe et changeant qui semble fait pour la représentation de tous les poèmes d'amour de la terre. Et je songeais que depuis Cannes, où l'on pose, jusqu'à Monaco, où l'on joue, on ne vient guère dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de l'argent, pour étaler, sous le ciel délicieux, dans ce jardin de roses et d'orangers, toutes les basses vanités, les sottes prétentions, les viles convoitises, et bien montrer l'esprit humain tel qu'il est, rampant, ignorant, arrogant et cupide.
    Tout à coup, au fond d'une des baies ravissantes qu'on rencontre à chaque détour de la montagne, j'aperçus quelques villas, quatre ou cinq seulement, en face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage de sapins qui s'en allait au loin derrière elles par deux grands vallons sans chemins et sans issues peut-être. Un de ces chalets m'arrêta net devant sa porte, tant il était joli : une petite maison blanche avec des boiseries brunes, et couverte de roses grimpées jusqu'au toit.
    Et le jardin : une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes les tailles, mêlées dans un désordre coquet et cherché. Le gazon en était rempli ; chaque marche du perron en portait une touffe à ses extrémités, les fenêtres laissaient pendre sur la façade éclatante des grappes bleues ou jaunes ; et la terrasse aux balustres de pierre, qui couvrait cette mignonne demeure, était enguirlandée d'énormes clochettes rouges pareilles à des taches de sang. On apercevait, par derrière, une longue allée d'orangers fleuris qui s'en allait jusqu'au pied de la montagne. Sur la porte, en petites lettres d'or, ce nom : "Villa d'Antan".
    Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là, quel solitaire inspiré avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve, qui semblait poussée dans un bouquet. Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui demandai le nom du propriétaire de ce bijou. Il répondit :
    - C'est Mme Julie Romain.
    Julie Romain ! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel.
    Aucune femme n'avait été plus applaudie et plus aimée, plus aimée surtout ! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures retentissantes ! Quel âge avait-elle à présent, cette séductrice ? Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans ? Julie Romain ! Ici, dans cette maison ! La femme qu'avaient adorée le plus grand musicien et le plus rare poète de notre pays ! Je me souvenais encore de l'émotion soulevée dans toute la France (j'avais alors douze ans) par sa fuite en Sicile avec celui-ci, après sa rupture éclatante avec celui-là.
    Elle était partie un soir, après une première représentation où la salle l'avait acclamée durant une demi-heure, et rappelée onze fois de suite ; elle était partie avec le poète, en chaise de poste, comme on faisait alors ; ils avaient traversé la mer pour aller s'aimer dans l'île antique, fille de la Grèce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure Palerme et qu'on appelle la "Conque d'Or".
    On avait raconté leur ascension de l'Etna et comment ils s'étaient penchés sur l'immense cratère, enlacés, la joue contre la joue, comme pour se jeter au fond du gouffre de feu. Il était mort, lui, l'homme aux vers troublants, si profonds qu'ils avaient donné le vertige à toute une génération, si subtils, si mystérieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes.
    L'autre aussi était mort, l'abandonné, qui avait trouvé pour elle des phrases de musique restées dans toutes les mémoires, des phrases de triomphe et de désespoir, affolantes et déchirantes.
    Elle était là, elle, dans cette maison voilée de fleurs. Je n'hésitai point, je sonnai.
    Un petit domestique vint ouvrir, un garçon de dix-huit ans, à l'air gauche, aux mains niaises. J'écrivis sur ma carte un compliment galant pour la vieille actrice et une vive prière de me recevoir. Peut-être savait-elle mon nom et consentirait-elle à m'ouvrir sa porte.
    Le jeune valet s'éloigna, puis revint en me demandant de le suivre ; et il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de seize ans, à la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en mon honneur.
    Puis, je restai seul.
    Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses rôles, celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à jabot d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle, blonde, charmante, mais maniérée à la façon du temps, souriait de sa bouche gracieuse et de son oeil bleu ; et la peinture était soignée fine, élégante et sèche.
    Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité.
    Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus.
    Une porte s'ouvrit, une petite femme entra ; vieille, très vieille, très petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une vraie souris blanche, rapide et furtive.
    Elle me tendit la main et dit, d'une voix restée fraîche, sonore, vibrante :
    - Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se souvenir des femmes de jadis. Asseyez-vous.
    Et je lui racontai comment sa maison m'avait séduit, comment j'avais voulu connaître le nom de la propriétaire, et comment, l'ayant connu, je n'avais pu résister au désir de sonner à sa porte.
    Elle répondit :
    - Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la première fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte, avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'eût annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi, une vraie morte, dont personne ne se souvient, à qui personne ne pense, jusqu'au jour où je mourrai pour de bon ; et alors tous les journaux parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des détails, des souvenirs et des éloges emphatiques. puis ce sera fini de moi.

    Elle se tut, et reprit, après un silence :
    - Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques jours, de cette petite femme encore vive, il ne restera plus qu'un petit squelette.
    Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à cette vieille, à cette caricature de lui-même ; puis elle regarda les deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient se dire : "Que nous veut cette ruine ?"

    Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m'étreignait le coeur, la tristesse des existences accomplies qui se débattent encore dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.
    De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies, riches, heureuses ; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon regard, comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné :
    - On ne peut pas être et avoir été.
    Je lui dis :- Comme la vie a dû être belle pour vous !
    Elle poussa un grand soupir :
    - Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort.
    Je vis qu'elle était disposée à parler d'elle ; et doucement, avec des précautions délicates, comme lorsqu'on touche à des chairs douloureuses, je me mis à l'interroger.
    Elle parla de ses succès, de ses enivrements, de ses amis, de toute son existence triomphante. Je lui demandai :
    - Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au théâtre que vous les avez dus ?
    Elle répondit vivement :
    - Oh ! non.
    Je souris ; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard triste :
    - C'est à eux.
    Je ne pus me retenir de demander :
    - Auquel ?
    - A tous les deux. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de vieille, et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui !
    - Alors, madame, ce n'est pas à eux, mais à l'amour lui-même que va votre reconnaissance. Ils n'ont été que ses interprètes.
    - C'est possible. Mais quels interprètes !
    - Etes-vous certaine que vous n'avez pas été, que vous n'auriez pas été aussi bien aimée, mieux aimée par un homme simple, qui n'aurait pas été un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son coeur, toutes ses pensées, toutes ses heures, tout son être ; tandis que ceux-ci vous offraient deux rivales redoutables, la musique et la poésie ?
    Elle s'écria avec force, avec cette voix restée jeune qui faisait vibrer quelque chose dans l'âme :
    - Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aimée peut-être, mais il ne m'aurait pas aimée comme ceux-là. Ah ! C'est qu'ils m'ont chanté la musique de l'amour, ceux-là, comme personne au monde ne la pourrait chanter ! Comme ils m'ont grisée ! Est-ce qu'un homme, un homme quelconque, trouverait ce qu'ils savaient trouver eux, dans les sons et dans les paroles ? Est-ce assez que d'aimer, si on ne sait pas mettre dans l'amour même toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre ? Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle une femme avec des chants et avec des mots ! Oui, il y avait peut-être dans notre passion plus d'illusion que de réalité ; mais ces illusions-là vous emportent dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le soi. Si d'autres m'ont plus aimée, par eux seuls j'ai compris, j'ai senti, j'ai adoré l'amour !
    Et tout à coup, elle se mit à pleurer.
    Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées !
    J'avais l'air de ne point voir ; et je regardais au loin. Elle reprit, après quelques minutes :
    - Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le coeur vieillit avec le corps. Chez moi, cela n'est point arrivé. Mon pauvre corps a soixante-neuf ans, et mon pauvre coeur en a vingt... Et voilà pourquoi je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rêves...
    Il y eut entre nous un long silence. Elle s'était calmée et se remit à parler en souriant :
    - Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez comment je passe mes soirée... quand il fait beau !... Je me fais honte et pitié en même temps.
    J'eus beau la prier ; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait ; alors je me levai pour partir.
    Elle s'écria :
    - Déjà !
    Et, comme j'annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo, elle demanda, avec timidité :
    - Vous ne voulez pas dîner avec moi ? Cela me ferait beaucoup de plaisir.
    J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchantée ; puis, quand elle eut donné quelques ordres à la petite bonne, elle me fit visiter sa maison.
    Une sorte de véranda vitrée, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle à manger et laissait voir d'un bout à l'autre la longue allée d'orangers s'étendant jusqu'à la montagne. Un siège bas, caché sous les plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s'asseoir là.
    Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait doucement, un de ces soirs calmes et tièdes qui font s'exhaler tous les parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous mîmes à table. Le dîner fut bon et long ; et nous devînmes amis intimes, elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde s'éveillait pour elle en mon coeur. Elle avait bu deux doigts de vin, comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive.
    - Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi je l'adore, cette bonne lune. Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. Il me semble que tous mes souvenirs sont dedans ; et je n'ai qu'à la contempler pour qu'ils me reviennent aussitôt. Et même... quelquefois, le soir... Je m'offre un joli spectacle... Joli... Joli... si vous saviez ?... Mais non, vous vous moqueriez trop de moi... Je ne peux pas... Je n'ose pas... non... non... vraiment non... Je la suppliai :
    - Voyons... quoi ? dites-le-moi ; je vous promets de ne pas me moquer... Je vous le jure.. voyons...
    Elle hésitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres, si froides, et je les baisai l'une après l'autre, plusieurs fois, comme ils faisaient jadis, eux. Elle fut émue. Elle hésitait.
    - Vous me promettez de ne pas rire ?
    - Oui, je le jure.
    - Eh bien ! venez.
    Elle se leva. Et comme le petit domestique, gauche dans sa livrée verte, éloignait la chaise derrière elle, elle lui dit quelques mots à l'oreille, très bas, très vite. Il répondit :
    - Oui, madame, tout de suite.
    Elle prit mon bras et m'emmena sous la véranda.
    L'allée d'orangers était vraiment admirable à voir. La lune, déjà levée, la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue ligne de clarté qui tombait sur le sable jaune, entre les têtes rondes et opaques des arbres sombres.
    Comme ils étaient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent à des graines d'étoiles.
    Je m'écriai :
    - Oh ! quel décor pour une scène d'amour !
    Elle sourit.
    - N'est-ce pas ? n'est-ce pas ? Vous allez voir. Et elle me fit asseoir à côté d'elle.
    Elle murmura :
    - Voilà ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez guère à ces choses-là, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous êtes des boursiers, des commerçants et des pratiques. Vous ne savez même plus nous parler. Quand je dis "nous" j'entends les jeunes. Les amours sont devenues des liaisons qui ont souvent pour début une note de couturière inavouée. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous disparaissez ; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous payez. Jolies moeurs... et jolies tendresses !...
    Elle me prit la main.
    - Regardez...
    Je demeurais stupéfait et ravi... Là-bas, au bout de l'allée, dans le sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la taille. Ils s'en venaient, enlacés, charmants, à petits pas, traversant les flaques de lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans l'ombre aussitôt. Il était vêtu, lui, d'un habit de satin blanc, comme au siècle passé, et d'un chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle portait une robe à paniers et la haute coiffure poudrée des belles dames au temps du régent.
    A cent pas de nous, ils s'arrêtèrent et, debout au milieu de l'allée, s'embrassèrent en faisant des grâces.
    Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces gaietés terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon siège. Je ne riais pas, cependant. Je résistais, malade, convulsé, comme l'homme à qui on coupe une jambe résiste au besoin de crier qui lui ouvre la gorge et la mâchoire.
    Mais les enfants s'en retournèrent vers le fond de l'allée ; et ils redevinrent délicieux. Ils s'éloignaient, s'en allaient, disparaissaient, comme disparaît un rêve. On ne les voyait plus. L'allée vide semblait triste.
    Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir ; car je compris que ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le passé, tout ce passé d'amour et de décor, le passé factice, trompeur et séduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le coeur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse !
 

20 mars 1886

 

VOYAGE DE SANTE

    M. Panard était un homme prudent qui avait peur de tout dans la vie. Il avait peur des tuiles, des chutes, des fiacres, des chemins de fer, de tous les accidents possibles, mais surtout des maladies.
    Il avait compris, avec une extrême prévoyance, combien notre existence est menacée sans cesse par tout ce qui nous entoure. La vue d'une marche le faisait penser aux entorses, aux bras et aux jambes cassés, la vue d'une vitre aux affreuses blessures par le verre, la vue d'un chat, aux yeux crevés ; et il vivait avec une prudence méticuleuse, une prudence réfléchie, patiente, complète.
    Il disait à sa femme, une brave femme qui se prêtait à ses manies : "Songe, ma bonne, comme il faut peu de chose pour estropier ou pour détruire un homme. C'est effrayant d'y penser. On sort bien portant ; on traverse une rue, une voiture arrive et vous passe dessus ; ou bien on s'arrête cinq minutes sous une porte cochère à causer avec un ami ; et on ne sent pas un petit courant d'air qui vous glisse le long du dos et vous flanque une fluxion de poitrine. Et cela suffit. C'en est fait de vous."
    Il s'intéressait d'une façon particulière à l'article Santé publique, dans les journaux ; connaissait le chiffre normal des morts en temps ordinaire, suivant les saisons, la marche et les caprices des épidémies, leurs symptômes, leur durée probable, la manière de les prévenir, de les arrêter, de les soigner. Il possédait une bibliothèque médicale de tous les ouvrages relatifs aux traitements mis à la portée du public par les médecins vulgarisateurs et pratiques.
    Il avait cru à Raspail, à l'homéopathie, à la médecine dosimétrique, à la métallothérapie, à l'électricité, au massage, à tous les systèmes qu'on suppose infaillibles, pendant six mois, contre tous les maux. Aujourd'hui, il était un peu revenu de sa confiance, et il pensait avec sagesse que le meilleur moyen d'éviter les maladies consiste à les fuir.
    Or, vers le commencement de l'hiver dernier, M. Panard apprit par son journal que Paris subissait une légère épidémie de fièvre typhoïde : une inquiétude aussitôt l'envahit, qui devint, en peu de temps, une obsession. Il achetait, chaque matin, deux ou trois feuilles pour faire une moyenne avec leurs renseignements contradictoires ; et il fut bien vite convaincu que son quartier était particulièrement éprouvé.
    Alors il alla voir son médecin pour lui demander conseil. Que devait-il faire ? rester ou s'en aller ? Sur les réponses évasives du docteur, M. Panard conclut qu'il y avait danger et il se résolut au départ. Il rentra donc pour délibérer avec sa femme. Où iraient-ils ?
    Il demandait :
    "Penses-tu, ma bonne, que Pau soit ce qu'il nous faut ?"
    Elle avait envie de voir Nice et répondit :
    "0n prétend qu'il y fait assez froid, à cause du voisinage des Pyrénées. Cannes doit être plus sain, puisque les princes d'Orléans y vont."
    Ce raisonnement convainquit son mari. Il hésitait encore un peu, cependant.
    "Oui, mais la Méditerranée a le choléra depuis deux ans.
    - Ah ! mon ami, il n'y est jamais pendant l'hiver. Songe que le monde entier se donne rendez-vous sur cette côte.
    - Ça, c'est vrai. Dans tous les cas, emporte des désinfectants et prends soin de faire compléter ma pharmacie de voyage."
    Ils partirent un lundi matin. En arrivant à la gare, Mme Panard remit à son mari sa valise personnelle :
    "Tiens, dit-elle, voilà tes affaires de santé bien en ordre.
    - Merci, ma bonne."
    Et ils montèrent dans le train.
    Après avoir lu beaucoup d'ouvrages sur les stations hygiéniques de la Méditerranée, ouvrages écrits par les médecins de chaque ville du littoral, et dont chacun exaltait sa plage au détriment des autres, M. Panard, qui avait passé par les plus grandes perplexités, venait enfin de se décider pour Saint-Raphaël, par cette seule raison qu'il avait vu, parmi les noms des principaux propriétaires, ceux de plusieurs professeurs de la Faculté de médecine de Paris.
    S'ils habitaient là, c'était assurément que le pays était sain.
    Donc il descendit à Saint-Raphaël et se rendit immédiatement dans un hôtel dont il avait lu le nom dans le guide Sarty, qui est le Conty des stations d'hiver de cette côte.
    Déjà des préoccupations nouvelles l'assaillaient. Quoi de moins sûr qu'un hôtel, surtout dans ce pays recherché par les poitrinaires ? Combien de malades, et quels malades, ont couché sur ces matelas, dans ces couvertures, sur ces oreillers, laissant aux laines, aux plumes, aux toiles, mille germes imperceptibles venus de leur peau, de leur haleine, de leurs fièvres ? Comment oserait-il se coucher dans ces lits suspects, dormir avec le cauchemar d'un homme agonisant sur la même couche, quelques jours plus tôt ?
    Alors une idée l'illumina. Il demanderait une chambre au nord, tout à fait au nord, sans aucun soleil, sûr qu'aucun malade n'aurait pu habiter là.
    On lui ouvrit donc un grand appartement glacial, qu'il jugea, au premier coup d'oeil, présenter toute sécurité, tant il semblait froid et inhabitable.
    Il y fit allumer du feu. Puis on y monta ses colis.
    Il se promenait à pas rapides, de long en large, un peu inquiet à l'idée d'un rhume possible, et il disait à sa femme :
    "Vois-tu, ma bonne, le danger de ces pays-ci c'est d'habiter des pièces fraîches, rarement occupées. On y peut prendre des douleurs. Tu serais bien gentille de défaire nos malles."
    Elle commençait, en effet, à vider les malles et à emplir les armoires et la commode quand M. Panard s'arrêta net dans sa promenade et se mit à renifler avec force comme un chien qui évente un gibier.
    Il reprit, troublé soudain :
    "Mais on sent... on sent le malade ici... on sent la drogue... je suis sûr qu'on sent la drogue... certes, il y a eu un... un... un poitrinaire dans cette chambre. Tu ne sens pas, dis, ma bonne ?"
    Mme Panard flairait à son tour. Elle répondit :
    "Oui, ça sent un peu le... le... je ne reconnais pas bien l'odeur, enfin ça sent le remède."
    Il s'élança sur le timbre, sonna ; et quand le garçon parut :
    "Faites venir tout de suite le patron, s'il vous plaît."
    Le patron vint presque aussitôt, saluant, le sourire aux lèvres.
    M. Panard, le regardant au fond des yeux, lui demanda brusquement :
    "Quel est le dernier voyageur qui a couché ici ?"
    Le maître d'hôtel, surpris d'abord, cherchait à comprendre l'intention, la pensée, ou le soupçon de son client, puis, comme il fallait répondre, et comme personne n'avait couché dans cette chambre depuis plusieurs mois, il dit :
    "C'est M. le comte de la Roche - Limonière.
    - Ah ! un Français ?
    - Non, Monsieur, un .. un... un Belge.
    - Ah ! et il se portait bien ?
    - Oui, c'est-à-dire non, il souffrait beaucoup en arrivant ici ; mais il est parti tout à fait guéri.
    - Ah ! Et de quoi souffrait-il ?
    - De douleurs.
    - Quelles douleurs ?
    - De douleurs... de douleurs de foie.
    - Très bien, Monsieur, je vous remercie. Je comptais rester quelque temps ici ; mais je viens de changer d'avis. Je partirai tout à l'heure, avec Mme Panard.
    - Mais... Monsieur...
    - C'est inutile, Monsieur, nous partirons. Envoyez la note, omnibus, chambre et service."
    Le patron, effaré, se retira, tandis que M. Panard disait à sa femme :
    "Hein, ma bonne, l'ai-je dépisté ? As-tu vu comme il hésitait... douleurs... douleurs... douleurs de foie... je t'en fiche des douleurs de foie !"

    M. et Mme Panard arrivèrent à Cannes à la nuit, soupèrent et se couchèrent aussitôt.
    Mais à peine furent-ils au lit, que M. Panard s'écria :
    "Hein, l'odeur, la sens-tu, cette fois ? Mais... mais c'est de l'acide phénique, ma bonne... ; on a désinfecté cet appartement."
    Il s'élança de sa couche, se rhabilla avec promptitude, et, comme il était trop tard pour appeler personne, il se décida aussitôt à passer la nuit sur un fauteuil. Mme Panard, malgré les sollicitations de son mari, refusa de l'imiter et demeura dans ses draps où elle dormit avec bonheur, tandis qu'il murmurait les reins cassés :
    "Quel pays ! quel affreux pays ! Il n'y a que des malades dans tous ces hôtels."
    Dès l'aurore, le patron fut mandé.
    "Quel est le dernier voyageur qui a habité cet appartement ?
    - Le grand-duc de Bade et Magdebourg, Monsieur, un cousin de l'empereur de... de... Russie.
    - Ah ! et il se portait bien ?
    - Très bien, Monsieur.
    - Tout à fait bien ?
    - Tout à fait bien.
    - Cela suffit, Monsieur l'hôtelier ; Madame et moi nous partons pour Nice à midi.
    - Comme il vous plaira, Monsieur."
    Et le patron, furieux, se retira, tandis que M. Panard disait à Mme Panard :
    "Hein ! quel farceur ! Il ne veut pas même avouer que son voyageur était malade ! malade ! Ah, oui ! malade ! Je te réponds bien qu'il y est mort, celui-là ! Dis, sens-tu l'acide phénique, le sens-tu ?
    - Oui, mon ami !
    - Quels gredins, ces maîtres d'hôtel ! Pas même malade, son macchabée ! Quels gredins !"
    Ils prirent le train d'une heure trente. L'odeur les suivit dans le wagon.
    Très inquiet, M. Panard murmurait : "On sent toujours. ça doit être une mesure d'hygiène générale dans le pays. Il est probable qu'on arrose les rues, les parquets et les wagons avec de l'eau phénique par ordre des médecins et des municipalités."
    Mais quand ils furent dans l'hôtel de Nice, l'odeur devint intolérable.
    Panard, atterré, errait par sa chambre, ouvrant les tiroirs, visitant les coins obscurs, cherchant au fond des meubles. Il découvrit dans l'armoire à glace un vieux journal, y jeta les yeux au hasard, et lut : "Les bruits malveillants qu'on avait fait courir sur l'état sanitaire de notre ville sont dénués de fondement. Aucun cas de choléra n'a été signalé à Nice ou aux environs..."
    Il fit un bond et s'écria :
    "Madame Panard... Madame Panard.. . c'est le choléra... le choléra... le choléra... j'en étais sûr... Ne défaites pas nos malles... nous retournons à Paris tout de suite... tout de suite."
    Une heure plus tard, ils reprenaient le rapide, enveloppés dans une odeur asphyxiante de phénol.
    Aussitôt rentré chez lui, Panard jugea bon de prendre quelques gouttes d'un anticholérique énergique et il ouvrit la valise qui contenait ses médicaments. Une vapeur suffocante s'en échappa. Sa fiole d'acide phénique s'était brisée et le liquide répandu avait brûlé tout le dedans du sac.
    Alors sa femme, saisie d'un fou rire, s'écria : "Ah !... ah !... ah !... mon ami... le voilà... le voilà, ton choléra !..."
 

18 avril 1886

 

LE SIGNE

 

    La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et parfumée, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste légère, fine comme une dentelle, caressants comme un baiser elle dormait seule, tranquille, de l'heureux et profond sommeil des' divorcées.
    Des voix la réveillèrent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu. Elle reconnut son amie chère, la petite baronne de Grangerie, se disputant pour entrer avec la femme de chambre qui défendait la porte de sa maîtresse.
    Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure, souleva la portière et montra sa tête, rien que sa tête blonde, cachée sous un nuage de cheveux:
    - Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir si tôt? Il n'est pas encore neuf heures.
    La petite baronne, très pâle, nerveuse, fiévreuse, répondit:
    - Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible.
    - Entre, ma chérie.
    Elle entra, elles s'embrassèrent; et la petite marquise se recoucha pendant que la femme de chambre ouvrait les fenêtres, donnait de l'air et du jour. Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: "Allons, raconte."
    Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant ces jolies larmes claires qui rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les yeux pour ne point les rougir: "Oh! ma chère, c'est abominable, abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tâte mon coeur, comme il bat."
    Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes et les empêche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet.
    Elle continua:
    - Ça m'est arrivé hier dans la journée... vers quatre heures... ou quatre heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement, tu sais que mon petit salon, celui où je me tiens toujours, donne sur la rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre à la fenêtre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ça! Donc hier, j'étais assise sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma fenêtre; elle était ouverte, cette fenêtre, et je ne pensais à rien; je respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier!
    Tout à coup je remarque que, de l'autre côté de la rue, il y a aussi une femme à la fenêtre, une femme en rouge; moi j'étais en mauve, tu sais, ma jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle locataire, installée depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je ne l'avais point vue encore. Mais je m'aperçus tout de suite que c'était une vilaine fille. D'abord je fus très dégoûtée et très choquée qu'elle fût à la fenêtre comme moi; et puis, peu à peu, ça m'amusa de l'examiner. Elle était accoudée, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils étaient prévenus par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tête et échangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-maçon. Le sien disait: "Voulez-vous?"
    Le leur répondait: "Pas le temps", ou bien: "Une autre fois", ou bien: "Pas le sou", ou bien: "Veux-tu te cacher, misérable!" C'étaient les yeux des pères de famille qui disaient cette dernière phrase.
    Tu ne te figures pas comme c'était drôle de la voir faire son manège ou plutôt son métier.
    Quelquefois elle fermait brusquement la fenêtre et je voyais un monsieur tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là, comme un pêcheur à la ligne prend un goujon. Alors je commençais à regarder ma montre. Ils restaient de douze à vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me passionnait, à la fin, cette araignée. Et puis elle n'était pas laide, cette fille.
    Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si vite, complètement. Ajoute-t-elle à son regard un signe de tête ou un mouvement de main?
    Et je pris ma lunette de théâtre pour me rendre compte de son procédé. Oh! il était bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout petit geste de tête qui voulait dire: "Montez-vous?" Mais si léger, si vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le réussir comme elle.
    Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit coup de bas en haut, hardi et gentil; car il était très gentil, son geste.
    Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chère, je le faisais mieux qu'elle, beaucoup mieux! J'étais enchantée; et je revins me mettre à la fenêtre.
    Elle ne prenait plus personne, à présent, la pauvre fille, plus personne. Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ça doit être terrible tout de même de gagner son pain de cette façon-là, terrible et amusant quelquefois, car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans la rue.
    Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le sien. Le soleil avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière les autres, des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs.
    J'en voyais de très gentils, mais très gentils, ma chère, bien mieux que mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcée. Maintenant tu peux choisir.
    Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me comprendraient, moi, moi qui suis une honnête femme? Et voilà que je suis prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une envie de femme grosse... d'une envie épouvantable, tu sais, de ces envies... auxquelles on ne peut pas résister! J'en ai quelquefois comme ça, moi. Est-ce bête, dis, ces choses-là! Je crois que nous avons des âmes de singes, nous autres femmes. On m'a affirmé du reste (c'est un médecin qui m'a dit ça) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup. au nôtre. Il faut toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos amies, nos confesseurs, quand ils sont bien. Nous prenons leurs manières de penser, leurs manières de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est stupide.
    Enfin, moi quand je suis trop tentée de faire une chose, je la fais toujours.
    Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir. Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous échangerons un sourire, et voilà tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaîtra pas; et s'il me reconnaît je nierai parbleu.
    Je commence donc à choisir. J'en voulais un qui fût bien, très bien. Tout à coup je vois venir un grand blond, très joli garçon. J'aime les blonds, tu sais.
    Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh à peine, à peine, il répond "oui" de la tête et le voilà qui entre, ma chérie! Il entre par la grande porte de la maison.
    Tu ne te figures pas ce qui s'est passé en moi à ce moment-là! J'ai cru que j'allais devenir folle! Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux domestiques! A Joseph qui est tout dévoué à mon mari! Joseph aurait cru certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps.
    Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner tout à l'heure, dans une seconde. Que faire, dis? J'ai pensé que le mieux était de courir à sa rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il aurait pitié d'une femme, d'une pauvre femme! Je me précipite donc à la porte et je l'ouvre juste au moment où il posait la main sur le timbre.
    Je balbutiai, tout à fait folle: "Allez-vous-en, monsieur, allez-vous en, vous vous trompez, je suis une honnête femme, une femme mariée. C'est une erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous ressemblez beaucoup. Ayez pitié de moi, monsieur "
    Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et il répond: "Bonjour, ma chatte. Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée, c'est deux louis au lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route."
    Et il pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, épouvantée, en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer dans le salon qui était resté ouvert.
    Et puis, il se met à regarder tout comme un commissaire-priseur, et il reprend: "Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très chic. Faut que tu sois rudement dans la dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre!"
    Alors, moi, je recommence à le supplier: "Oh! monsieur, allez-vous-en! allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est son heure! Je vous jure que vous vous trompez!"
    Et il me répond tranquillement: "Allons, ma belle, assez de manières comme ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre quelque chose en face."
    Comme il aperçoit sur la cheminée la photographie de Raoul, il me demande:
    - C'est ça, ton... ton mari
    - Oui, c'est lui.
    - Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, qu'est-ce que c'est? Une de tes amies
    C'était ta photographie, ma chère, tu sais celle en toilette de bal. Je ne savais plus ce que je disais, je balbutiai:
    - Oui, c'est une de mes amies.
    - Elle est très gentille. Tu me la feras connaître.
    Et voilà la pendule qui se met à sonner cinq heures; et Raoul rentre tous les jours à cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fût parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tête... tout à fait... j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le mieux... était de... de... de... me débarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tôt ce serait fini... tu comprends... et... et voilà... voilà... puisqu'il le fallait... et il le fallait, ma chère... il ne serait pas parti sans ça... Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... Voilà.
    La petite marquise de Rennedon s'était mise à rire, mais à rire follement, la tête dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.
    Quand elle se fut un peu calmée, elle demanda:
    - Et... et... il était joli garçon.
    - Mais oui.
    - Et tu te plains?
    - Mais... mais... vois-tu, ma chère, c'est que... il a dit... qu'il reviendrait demain... à la même heure.. et j'ai... j'ai une peur atroce... Tu n'as pas idée comme il est tenace... et volontaire... Que faire... dis... que faire?
    La petite marquise s'assit dans son lit pour réfléchir; puis elle déclara brusquement:
    - Fais-le arrêter.
    La petite baronne fut stupéfaite. Elle balbutia:
    - Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arrêter? Sous quel prétexte?
    - Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter chez toi hier; qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour demain, et que tu demandes protection à la loi. On te donnera deux agents qui l'arrêteront.
    - Mais, ma chère, s'il raconte...
    - Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrangé ton histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde irréprochable.
    - Oh! je n'oserai jamais.
    - Il faut oser, ma chère, ou bien tu es perdue,
    - Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrêtera.
    - Eh bien, tu auras des témoins et tu le feras condamner.
    - Condamner à quoi?
    - A des dommages. Dans ce cas, il faut être impitoyable!
    - Ah! à propos de dommages.... il y a une chose qui me gêne beaucoup.... mais beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... sur la cheminée.
    - Deux louis?
    - Oui.
    - Pas plus?
    - Non.
    - C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. Eh bien?
    - Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent?
    La petite marquise hésita quelques secondes, puis répondit d'une voix sérieuse:
    - Ma chère... Il faut faire... Il faut faire... un petit cadeau à ton mari... ça n'est que justice.
 

27 avril 1886

 

LE PERE AMABLE

 

PREMIERE PARTIE

    Le ciel humide et gris semblait peser sur la vaste plaine brune.
    L'odeur de l'automne, odeur triste des terres nues et mouillées, des feuilles tombées, de l'herbe morte, rendait plus épais et plus lourd l'air stagnant du soir. Les paysans travaillaient encore, épars dans les champs, en attendant l'heure de l'Angélus qui les rappellerait aux fermes dont on apercevait, çà et là, les toits de chaume à travers les branches des arbres dépouillés qui garantissaient contre le vent les clos de pommiers.
    Au bord d'un chemin, sur un tas de hardes, un tout petit enfant, assis les jambes ouvertes, jouait avec une pomme de terre qu'il laissait parfois tomber dans sa robe, tandis que cinq femmes, courbées et la croupe en l'air, piquaient des brins de colza dans la plaine voisine. D'un mouvement leste et continu, tout le long du grand bourrelet de terre que la charrue venait de retourner, elles enfonçaient une pointe de bois, puis jetaient aussitôt dans ce trou la plante un peu flétrie déjà qui s'affaissait sur le côté ; puis elles recouvraient la racine et continuaient leur travail. Un homme qui passait, un fouet à la main et les pieds nus dans des sabots, s'arrêta près de l'enfant, le prit et l'embrasse. Alors une des femmes se redressa et vint à lui. C'était une grande fille rouge, large du flanc, de la taille et des épaules, une haute femelle normande, aux cheveux jaunes, au teint de sang.
    Elle dit, d'une voix résolue :
    - Te v'là, Césaire, eh ben ?
    L'homme, un garçon maigre à l'air triste, murmura :
    - Eh ben, rien de rien, toujou d'même !
    - I ne veut pas ?
    - I ne veut pas.
    - Qué que tu vas faire ?
    - J'sais-ti ?
    - Va-t'en vé l'curé.
    - J'veux ben.
    - Vas-y à c't'heure.
    - J'veux ben.
    Et ils se regardèrent. Il tenait toujours l'enfant dans ses bras. Il l'embrassa de nouveau et le remit sur les hardes des femmes.
    A l'horizon, entre deux fermes, on apercevait une charrue que traînait un cheval et que poussait un homme. Ils passaient tout doucement, la bête, l'instrument et le laboureur, sur le ciel terne du soir.
    La femme reprit :
    - Alors, qué qu'i dit, ton pé ?
    - I dit qu'i n' veut point.
    - Pourquoi ça qu'i ne veut point ?
    Le garçon montra d'un geste l'enfant qu'il venait de remettre à terre, puis, d'un regard il indiqua l'homme qui poussait la charrue, là-bas.
    Et il prononça :
    - Parce que c'est à li, ton éfant.
    La fille haussa les épaules, et d'un ton colère :
    - Pardi, tout l'monde le sait ben, qu'c'est à Victor. Et pi après ? j'ai fauté ! j'suis-ti la seule ? Ma mé aussi avait fauté, avant mé, et pi la tienne itou, avant d'épouser ton pé ! Qui ça qui n'a point fauté dans l'pays ? J'ai fauté avec Victor, vu qu'i m'a prise dans la grange comme j'dormais, ça, c'est vrai ; et pi j'ai r'fauté que je n'dormais point. J'l'aurais épousé pour sûr, n'eût-il point été un serviteur. J'suis-ti moins vaillante pour ça ?
    L'homme dit simplement :
    - Mé, j' te veux ben telle que t'es, avec ou sans l'éfant. N'y a que mon pé qui m'oppose. J'verrons tout d'même à régler ça.
    Elle reprit :
    - Va t'en vé l'curé à c't'heure.
    - J'y vas.
    Et il se mit en route de son pas lourd de paysan ; tandis que la fille, les mains sur les hanches, retournait piquer son colza.
    En effet l'homme qui s'en allait ainsi, Césaire Houlbrèque, le fils du vieux sourd Amable Houlbrèque, voulait épouser, malgré son père, Céleste Lévesque qui avait eu un enfant de Victor Lecoq, simple valet employé alors dans la ferme de ses parents et mis dehors pour ce fait. Aux champs, d'ailleurs, les hiérarchies de caste n'existent point, et si le valet est économe, il devient, en prenant une ferme à son tour, l'égal de son ancien maître. Césaire Houlbrèque s'en allait donc, un fouet sous le bras, ruminant ses idées, et soulevant l'un après l'autre ses lourds sabots englués de terre. Certes il voulait épouser Céleste Lévesque, il la voulait avec son enfant, parce que c'était la femme qu'il lui fallait. Il n'aurait pas su dire pourquoi ; mais il le savait, il en était sûr. Il n'avait qu'à la regarder pour en être convaincu, pour se sentir tout drôle, tout remué, comme abêti de contentement. Ça lui faisait même plaisir d'embrasser le petit, le petit de Victor, parce qu'il était sorti d'elle.
    Et il regardait, sans haine, le profil lointain de l'homme qui poussait sa charrue sur le bord de l'horizon.
    Mais le père Amable ne voulait pas de ce mariage. Il s'y opposait avec un entêtement de sourd, avec un entêtement furieux.
    Césaire avait beau lui crier dans l'oreille, dans celle qui entendait encore quelques sons :
    - J'vous soignerons ben, mon pé. J'vous dis que c'est une bonne fille et pi vaillante, et pi d'épargne.
    Le vieux répétait :
    - Tant que j' vivrai, j' verrai point ça.
    Et rien ne pouvait le vaincre, rien ne pouvait fléchir sa rigueur. Un seul espoir restait à Césaire. Le père Amable avait peur du curé par appréhension de la mort qu'il sentait approcher. Il ne redoutait pas beaucoup le bon Dieu, ni le diable, ni l'enfer, ni le purgatoire, dont il n'avait aucune idée, mais il redoutait le prêtre, qui lui représentait l'enterrement, comme on pourrait redouter les médecins par horreur des maladies. Depuis huit jours, Céleste, qui connaissait cette faiblesse du vieux, poussait Césaire à aller trouver le curé ; mais Césaire hésitait toujours, parce qu'il n'aimait point beaucoup non plus les robes noires qui lui représentaient, à lui, des mains toujours tendues pour des quêtes ou pour le pain bénit.
    Il venait pourtant de se décider et il s'en allait vers le presbytère, en songeant à la façon dont il allait conter son affaire.
    L'abbé Raffin, un petit prêtre vif, maigre et jamais rasé, attendait l'heure de son dîner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine.
    Dès qu'il vit entrer le paysan, il demanda, en tournant seulement la tête :
    - Eh bien ! Césaire, qu'est-ce que tu veux ?
    - J'voudrais vous causer, m'sieu lcuré.
    L'homme restait debout, intimidé, tenant sa casquette d'une main et son fouet de l'autre.
    - Eh bien ! cause.
    Césaire regardait la bonne, une vieille qui traînait ses pieds en mettant le couvert de son maître sur un coin de table, devant la fenêtre. Il balbutia :
    - C'est que, c'est quasiment une confession.
    Alors l'abbé Raffin considéra avec soin son paysan ; il vit sa mine confuse, son air gêné, ses yeux errants, et il ordonna :
    - Maria, va-t'en cinq minutes à ta chambre, que je cause avec Césaire.
    La servante jeta sur l'homme un regard colère, et s'en alla en grognant.
    L'ecclésiastique reprit :
    - Allons, maintenant, défile ton chapelet.
    Le gars hésitait toujours, regardait ses sabots, remuait sa casquette ; puis, tout à coup, il se décida :
    - V'là : j'voudrais épouser Céleste Lévesque.
    - Eh bien ! mon garçon, qui est-ce qui t'en empêche ?
    - C'est l' pé qui n' veut point.
    - Ton père ?
    - Oui, mon pé.
    - Qu'est-ce qu'il dit, ton père ?
    - I dit qu'alle a eu un éfant.
    - Elle n'est pas la première à qui ça arrive, depuis notre mère Eve.
    - Un éfant avec Victor, Victor Lecoq, le domestique à Anthime Loisel.
    - Ah ! ah !... Alors, il ne veut pas ?
    - I ne veut point.
    - Mais là, pas du tout ?
    - Pas pu qu'une bourrique qui r'fuse d'aller, sauf vot' respect.
    - Qu'est-ce que tu lui dis, toi, pour le décider ?
    - J'li dis qu' c'est une bonne fille, et pi vaillante, et pi d'épargne.
    - Et ça ne le décide pas. Alors tu veux que je lui parle.
    - Tout juste. Vous l' dites !
    - Et qu'est-ce que je lui raconterai, moi, à ton père ?
    - Mais... c'que vous racontez au sermon pour faire donner des sous.
    Dans l'esprit du paysan tout l'effort de la religion consistait à desserrer les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le coffre du ciel. C'était une sorte d'immense maison de commerce dont les curés étaient les commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des campagnards.
    Il savait fort bien que les prêtres rendaient des services, de grands services aux plus pauvres, aux malades, aux mourants, assistaient, consolaient, conseillaient, soutenaient, mais tout cela moyennant finances, en échange de pièces blanches, de bel argent luisant dont on payait les sacrements et les messes, les conseils et la protection, le pardon des péchés et les indulgences, le purgatoire et le paradis, suivant les rentes et la générosité du pécheur.
    L'abbé Raffin, qui connaissait son homme et qui ne se fâchait jamais, se mit à rire.
    - Eh bien ! oui, je lui raconterai ma petite histoire, à ton père, mais toi, mon garçon, tu y viendras, au sermon. Houlbrèque tendit la main pour jurer :
    - Foi d'pauvre homme, si vous faites ça pour mé, j' le promets.
    - Allons, c'est bien. Quand veux-tu que j'aille le trouver, ton père ?
    - Mais l' pu tôt s'ra le mieux, anuit si vous le pouvez.
    - Dans une demi-heure alors, après souper.
    - Dans une demi-heure.
    - C'est entendu. A bientôt, mon garçon.
    - A la revoyure, m'sieu l'curé ; merci ben.
    - De rien, mon garçon.
    Et Césaire Houlbrèque rentra chez lui, le coeur allégé d'un grand poids.
    Il tenait à bail une petite ferme, toute petite, car ils n'étaient pas riches, son père et lui. Seuls avec une servante, une enfant de quinze ans qui leur faisait la soupe, soignait les poules, allait traire les vaches et battait le beurre, ils vivaient péniblement, bien que Césaire fût un bon cultivateur. Mais ils ne possédaient ni assez de terres, ni assez de bétail pour gagner plus que l'indispensable.
    Le vieux ne travaillait plus. Triste comme tous les sourds, perclus de douleurs, courbé, tordu, il s'en allait par les champs, appuyé sur son bâton, en regardant les bêtes et les hommes d'un oeil dur et méfiant. Quelquefois il s'asseyait sur le bord d'un fossé et demeurait là, sans remuer, pendant des heures, pensant vaguement aux choses qui l'avaient préoccupé toute sa vie, au prix des oeufs et des grains, au soleil et à la pluie qui gâtent ou font pousser les récoltes. Et, travaillés par les rhumatismes, ses vieux membres buvaient encore l'humidité du sol, comme ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur des murs de sa chaumière basse, coiffée aussi de paille humide.
    Il rentrait à la tombée du jour, prenait sa place au bout de la table, dans la cuisine, et, quand on avait posé devant lui le pot de terre brûlé qui contenait sa soupe, il l'enfermait dans ses doigts crochus qui semblaient avoir gardé la forme ronde du vase, et il se chauffait les mains hiver comme été, avant de se mettre à manger, pour ne rien perdre, ni une parcelle de chaleur qui vient du feu, lequel coûte cher, ni une goutte de soupe où on a mis de la graisse et du sel, ni une miette de pain qui vient du blé.
    Puis il grimpait, par une échelle, dans un grenier où il avait sa paillasse, tandis que le fils couchait en bas, au fond d'une sorte de niche près de la cheminée, et que la servante s'enfermait dans une espèce de cave, un trou noir qui servait autrefois à emmagasiner les pommes de terre.
    Césaire et son père ne causaient presque jamais. De temps en temps seulement, quand il s'agissait de vendre une récolte ou d'acheter un veau, le jeune homme prenait l'avis du vieux, et, formant un porte-voix de ses deux mains, il lui criait ses raisons dans la tête ; et le père Amable les approuvait ou les combattait d'une voix lente et creuse venue du fond de son ventre.
    Un soir donc Césaire, s'approchant de lui comme s'il s'agissait de l'acquisition d'un cheval ou d'une génisse, lui avait communiqué, à pleins poumons, dans l'oreille, son intention d'épouser Céleste Lévesque.
    Alors le père s'était fâché. Pourquoi ? Par moralité ? Non sans doute. La vertu d'une fille n'a guère d'importance aux champs. Mais son avarice, son instinct profond, féroce, d'épargne, s'était révolté à l'idée que son fils élèverait un enfant qu'il n'avait pas fait lui-même. Il avait pensé tout à coup, en une seconde, à toutes les soupes qu'avalerait le petit avant de pouvoir être utile dans la ferme ; il avait calculé toutes les livres de pain, tous les litres de cidre que mangerait et que boirait ce galopin jusqu'à son âge de quatorze ans ; et une colère folle s'était déchaînée en lui contre Césaire qui ne pensait pas à tout ça.
    Et il avait répondu, avec une force de voix inusitée :
    - C'est-il que t'as perdu le sens ?
    Alors Césaire s'était mis à énumérer ses raisons, à dire les qualités de Céleste, à prouver qu'elle gagnerait cent fois ce que coûterait l'enfant. Mais le vieux doutait de ces mérites, tandis qu'il ne pouvait douter de l'existence du petit ; et il répondait, coup sur coup, sans s'expliquer davantage :
    - J' veux point ! J' veux point ! Tant que j' vivrai ça n' se f'ra point !
    Et depuis trois mois ils en restaient là, sans en démordre l'un et l'autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la même discussion, avec les mêmes arguments, les mêmes mots, les mêmes gestes, et la même inutilité.
    C'est alors que Céleste avait conseillé à Césaire d'aller demander l'aide de leur curé.
    En rentrant chez lui le paysan trouva son père attablé déjà, car il s'était mis en retard par sa visite au presbytère. Ils dînèrent en silence, face à face, mangèrent un peu de beurre sur leur pain, après la soupe en buvant un verre de cidre ; puis ils demeurèrent immobiles sur leurs chaises, à peine éclairés par la chandelle que la petite servante avait emportée pour laver les cuillers, essuyer les verres, et tailler à l'avance les croûtes pour le déjeuner de l'aurore.
    Un coup retentit contre la porte qui s'ouvrit aussitôt ; et le prêtre parut. Le vieux leva sur lui ses yeux inquiets, pleins de soupçons, et, prévoyant un danger, il se disposait à grimper son échelle, quand l'abbé Raffin lui mit la main sur l'épaule et lui hurla contre la tempe :
    - J'ai à vous causer, père Amable.
    Césaire avait disparu, profitant de la porte restée ouverte. Il ne voulait pas entendre, tant il avait peur ; il ne voulait pas que son espoir s'émiettât à chaque refus obstiné de son père ; il aimait mieux apprendre d'un seul coup la vérité, bonne ou mauvaise, plus tard ; et il s'en alla dans la nuit. C'était un soir sans lune, un soir sans étoiles, un de ces soirs brumeux où l'air semble gras d'humidité. Une odeur vague de pommes flottait auprès des cours, car c'était l'époque où on ramassait les plus précoces, les pommes "euribles" comme on dit au pays du cidre. Les étables, quand Césaire longeait leurs murs, soufflaient par leurs étroites fenêtres leur odeur chaude de bêtes vivantes endormies sur le fumier ; et il entendait au pied des écuries le piétinement des chevaux restés debout, et le bruit de leurs mâchoires tirant et broyant le foin des râteliers.
    Il allait devant lui en pensant à Céleste. Dans cet esprit simple, chez qui les idées n'étaient guère encore que des images nées directement des objets, les pensées d'amour ne se formulaient que par l'évocation d'une grande fille rouge, debout dans un chemin creux, et riant, les mains sur les hanches.
    C'est ainsi qu'il l'avait aperçue le jour où commença son désir pour elle. Il la connaissait cependant depuis l'enfance, mais jamais, comme ce matin-là, il n'avait pris garde à elle. Ils avaient causé quelques minutes ; puis il était parti ; et tout en marchant il répétait : - Cristi, c'est une belle fille tout de même. C'est dommage qu'elle ait fauté avec Victor.
    Jusqu'au soir il y songea ; et le lendemain aussi.
    Quand il la revit, il sentit quelque chose qui lui chatouillait le fond de la gorge, comme si on lui eût enfoncé une plume de coq par la bouche dans la poitrine ; et depuis lors, toutes les fois qu'il se trouvait près d'elle, il s'étonnait de ce chatouillement nerveux qui recommençait toujours.
    En trois semaines il se décida à l'épouser, tant elle lui plaisait. Il n'aurait pu dire d'où venait cette puissance sur lui, mais il l'exprimait par ces mots : "J'en sieus possédé", comme s'il eût porté en lui l'envie de cette fille aussi dominatrice qu'un pouvoir d'enfer. Il ne s'inquiétait guère de sa faute. Tant pis après tout ; cela ne la gâtait point ; et il n'en voulait pas à Victor Lecoq.
    Mais si le curé allait ne pas réussir, que ferait-il ? Il n'osait y penser tant cette inquiétude le torturait.
    Il avait gagné le presbytère, et il s'était assis auprès de la petite barrière de bois pour attendre la rentrée du prêtre. Il était là depuis une heure peut-être quand il entendit des pas sur le chemin, et il distingua bientôt, quoique la nuit fût très sombre, l'ombre plus noire encore de la soutane.
    Il se dressa, les jambes cassées, n'osant plus parler, n'osant point savoir.
    L'ecclésiastique l'aperçut et dit gaiement :
    - Eh bien ! mon garçon, ça y est.
    Césaire balbutia :
    - Ça y est... Pas possible !
    - Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que ton père !
    Le paysan répétait :
    - Pas possible !
    - Mais oui. Viens-t'en me trouver demain, midi, pour décider la publication des bans.
    L'homme avait saisi la main de son curé. Il la serrait, la secouait, la broyait en bégayant : - Vrai... Vrai... Vrai... m'sieu l'curé... Foi d'honnête homme.. vous m'verrez dimanche... à vot' sermon.


 

SECONDE PARTIE

   La noce eut lieu vers la mi-décembre. Elle fut simple, les mariés n'étant pas riches. Césaire, vêtu de neuf, se trouva prêt dès huit heures du matin pour aller quérir sa fiancée et la conduire à la mairie ; mais comme il était trop tôt, il s'assit devant la table de la cuisine et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le prendre.
    Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre déjà fécondée par les semences d'automne était devenue livide, endormie sous un grand drap de glace.
    Il faisait froid dans les chaumières coiffée d'un bonnet blanc ; et les pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrés comme au joli mois de leur épanouissement.
    Ce jour-là, les gros nuages du nord, les nuages gris chargés de cette pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se déployait au-dessus de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets d'argent.
    Césaire regardait devant lui, par la fenêtre, sans penser à rien, heureux.
    La porte s'ouvrit, deux femmes entrèrent, des paysannes endimanchées, la tante et la cousine du marié, puis trois hommes, ses cousins, puis une voisine. Ils s'assirent sur des chaises, et ils demeurèrent immobiles et silencieux, les femmes d'un côté de la cuisine, les hommes de l'autre, saisis soudain de timidité, de cette tristesse embarrassée qui prend les gens assemblés pour une cérémonie. Un des cousins demanda bientôt :
    - C'est-il point l'heure ?
    Césaire répondit :
    - Je crais ben que oui.
    - Allons, en route, dit un autre.
    Ils se levèrent. Alors Césaire, qu'une inquiétude venait d'envahir, grimpa l'échelle du grenier pour voir si son père était prêt. Le vieux, toujours matinal d'ordinaire, n'avait point encore paru. Son fils le trouva sur sa paillasse, roulé dans sa couverture, les yeux ouverts, et l'air méchant.
    Il lui cria dans le tympan :
    - Allons, mon pé, levez-vous. V'là l' moment d' la noce.
    Le sourd murmura d'une voix dolente :
    - J'peux pu. J'ai quasiment eune froidure qui m'a g'lé l'dos. J'peux pu r'muer.
    Le jeune homme, atterré, le regardait, devinant sa ruse.
    - Allons, pé, faut vous y forcer.
    - J'peux point.
    - Tenez, j'vas vous aider.
    Et il se pencha vers le vieillard, déroula sa couverture, le prit par les bras et le souleva. Mais le père Amable se mit à gémir :
    - Hou ! hou ! hou ! qué misère ! hou, hou, j'peux point. J'ai l'dos noué. C'est quéque vent qu'aura coulé par çu maudit toit.
    Césaire comprit qu'il ne réussirait pas, et furieux pour la première fois de sa vie contre son père, il lui cria :
    - Eh ben ! vous n' dînerez point, puisque j'faisons le r'pas à l'auberge à Polyte. Ça vous apprendra à faire le têtu. Et il dégringola l'échelle, puis se mit en route, suivi de ses parents et invités.
    Les hommes avaient relevé leurs pantalons pour n'en point brûler le bord dans la neige ; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses, droites comme des manches à balai. Et tous allaient en se balançant sur leurs jambes, l'un derrière l'autre, sans parler, tout doucement, par prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate, uniforme, ininterrompue des neiges.
    En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les attendant pour se joindre à eux ; et la procession s'allongeait sans cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait l'air d'un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne blanche.
    Devant la porte de la fiancée, un groupe nombreux piétinait sur place en attendant le marié. On l'acclama quand il parut ; et bientôt Céleste sortit de sa chambre, vêtue d'une robe bleue, les épaules couvertes d'un petit châle rouge, la tête fleurie d'oranger.
    Mais chacun demandait à Césaire :
    - Oùs qu'est ton pé ?
    Il répondait avec embarras :
    - I ne peut plus se r'muer, vu les douleurs.
    Et les fermiers hochaient la tête d'un air incrédule et malin.
    On se mit en route vers la mairie. Derrière les futurs époux, une paysanne portait l'enfant de Victor, comme s'il se fût agi d'un baptême ; et les paysans, deux par deux, à présent, accrochés par le bras, s'en allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer.
    Après que le maire eut lié les fiancés dans la petite maison municipale, le curé les unit à son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il bénit leur accouplement en leur promettant la fécondité, puis il leur prêcha les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le travail, la concorde et la fidélité, tandis que l'enfant, pris de froid, piaillait derrière le dos de la mariée.
    Dès que le couple reparut sur le seuil de l'église, des coups de fusil éclatèrent dans le fossé du cimetière. On ne voyait que le bout des canons d'où sortaient de rapides jets de fumée ; puis une tête se montra qui regardait le cortège ; c'était Victor Lecoq célébrant le mariage de sa bonne amie, fêtant son bonheur et lui jetant ses voeux avec les détonations de la poudre. Il avait embauché des amis, cinq ou six valets laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu'il se conduisait bien.
    Le repas eut lieu à l'auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts avaient été mis dans la grande salle où l'on dînait aux jours de marché ; et l'énorme gigot tournant devant la broche, les volailles rissolées sous leur jus, l'andouille grésillant sur le feu vif et clair, emplissaient la maison d'un parfum épais, de la fumée des charbons francs arrosés de graisse, de l'odeur puissante et lourde des nourritures campagnardes.
    On se mit à table à midi ; et la soupe aussitôt coula dans les assiettes. Les figures s'animaient déjà ; les bouches s'ouvraient pour crier des farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s'amuser, pardi.
    La porte s'ouvrit, et le père Amable parut. Il avait un air mauvais, une mine furieuse, et il se traînait sur ses bâtons, en geignant à chaque pas pour indiquer sa souffrance.
    On s'était tu en le voyant paraître ; mais soudain, le père Malivoire, son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des gens, se mit à hurler, comme faisait Césaire, en formant porte-voix de ses mains : - Hé ! vieux dégourdi, t'en as-ti un nez, d'avoir senti de chez té la cuisine à Polyte.
    Un rire énorme jaillit des gorges. Malivoire, excité par le succès reprit :
    - Pour les douleurs, y a rien de tel qu'eune cataplasme d'andouille ! Ça tient chaud l' ventre, avec un verre de trois-six !...
    Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de côté en penchant et relevant leur torse comme s'ils eussent fait marcher une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se tordaient, debout contre les murs. Seul le père Amable ne riait pas et attendait, sans rien répondre, qu'on lui fit place. On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et dès qu'il fut assis, il se mit à manger. C'était son fils qui payait, après tout, il fallait prendre sa part. A chaque cuillerée de soupe qui lui tombait dans l'estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d'avare qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu'il apportait autrefois à ses labeurs persévérants.
    Mais tout à coup il aperçut au bout de la table l'enfant de Céleste sur les genoux d'une femme, et son oeil ne le quitta plus. Il continuait à manger, le regard attaché sur le petit, à qui sa gardienne mettait parfois entre les lèvres un peu de fricot qu'il mordillait. Et le vieux souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout ce qu'avalaient les autres.
    Le repas dura jusqu'au soir. puis chacun rentra chez soi.
    Césaire souleva le père Amable.
    - Allons, mon pé, faut retourner, dit-il.
    Et il lui mit ses deux bâtons aux mains. Céleste prit son enfant dans ses bras, et ils s'en allèrent, lentement, par la nuit blafarde qu'éclairait la neige. Le vieux sourd, aux trois quarts gris, rendu plus méchant par l'ivresse, s'obstinait à ne pas avancer. plusieurs fois même il s'assit, avec l'idée que sa bru pourrait prendre froid ; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant une sorte de plainte longue et douloureuse.
    Lorsqu'ils furent arrivés chez eux, il grimpa aussitôt dans son grenier, tandis que Césaire installait un lit pour l'enfant auprès de la niche profonde où il allait s'étendre avec sa femme. Mais comme les nouveaux mariés ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le vieux qui remuait sur sa paillasse et même parla haut plusieurs fois, soit qu'il rêvât, soit qu'il laissât s'échapper sa pensée par sa bouche, malgré lui, sans pouvoir la retenir, sous l'obsession d'une idée fixe.
    Quand il descendit par son échelle, le lendemain, il aperçut sa bru qui faisait le ménage.
    Elle lui cria :
    - Allons, mon pé, dépêchez-vous, v'là d'la bonne soupe.
    Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de liquide fumant. Il s'assit, sans rien répondre, prit le vase brûlant, s'y chauffa les mains selon sa coutume : et, comme il faisait grand froid, il le pressa même contre sa poitrine pour tâcher de faire entrer en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive chaleur de l'eau bouillante.
    Puis il chercha ses bâtons et s'en alla dans la campagne glacée, jusqu'à midi, jusqu'à l'heure du dîner, car il avait vu, installé dans une grande caisse à savon, le petit de Céleste qui dormait encore.
    Il n'en prit point son parti. Il vivait dans la chaumière, comme autrefois, mais il avait l'air de ne plus en être, de ne plus s'intéresser à rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et l'enfant comme des étrangers qu'il ne connaissait pas, à qui il ne parlait jamais.
    L'hiver s'écoula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit repartir les germes ; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis laborieuses, passèrent leurs jours dans les champs, travaillant de l'aurore à la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons de terre brune qui enfantaient le pain des hommes.
    L'année s'annonçait bien pour les nouveaux époux. Les récoltes poussaient drues et vivaces ; on n'eut point de gelées tardives ; et les pommiers fleuris laissaient tomber dans l'herbe leur neige rose et blanche qui promettait pour l'automne une grêle de fruits.
    Césaire travaillait dur, se levait tôt et rentrait tard, pour économiser le prix d'un valet.
    Sa femme lui disait quelquefois :
    - Tu t'f'ras du mal, à la longue.
    Il répondait :
    - Pour sûr non, ça me connaît.
    Un soir, pourtant, il rentra si fatigué qu'il dut se coucher sans souper. Il se leva à l'heure ordinaire le lendemain ; mais il ne put manger, malgré son jeune de la veille ; et il dut rentrer au milieu de l'après-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit à tousser ; et il se retournait sur sa paillasse, fiévreux, le front brûlant, la langue sèche, dévoré d'une soif ardente.
    Il alla pourtant jusqu'à ses terres au point du jour ; mais le lendemain on dut appeler le médecin qui le jugea fort malade, atteint d'une fluxion de poitrine.
    Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On l'entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir, pour lui donner des drogues, lui poser les ventouses, il fallait apporter une chandelle à l'entrée. On apercevait alors sa tête creuse, salie par sa barbe longue, au-dessous d'une dentelle épaisse de toile d'araignées qui pendaient et flottaient, remuées par l'air. Et les mains du malade semblaient mortes sur les draps gris.

 

Céleste le soignait avec une activité inquiète, lui faisait boire les remèdes, lui appliquait les vésicatoires, allait et venait par la maison ; tandis que le père Amable restait au bord de son grenier, guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. Il n'en approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux.
    Six jours encore passèrent ; puis un matin, comme Céleste, qui dormait maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites, allait voir si son homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide sortir de sa couche profonde. Effrayée elle demanda :
    - Eh ben Césaire, qué que tu dis anuit ?
    Il ne répondit pas.
    Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme épouvantée. Il était mort.
    A ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son échelle ; et comme il vit Céleste s'élancer dehors pour chercher du secours, il descendit vivement, tâta à son tour la figure de son fils et, comprenant soudain, alla fermer la porte en dedans pour empêcher la femme de rentrer et reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n'était plus vivant. Puis il s'assit sur une chaise à côté du mort.
    Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas. Un d'eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. D'autres le suivirent ; la porte de nouveau fut ouverte ; et Céleste reparut, pleurant toutes ses larmes, les joues enflée et les yeux rouges. Alors le père Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier.
    L'enterrement eut lieu le lendemain ; puis, après la cérémonie, le beau-père et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme, avec l'enfant.
    C'était l'heure ordinaire du dîner. Elle alluma le feu, tailla la soupe, posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une chaise, attendait, sans paraître la regarder.
    Quand le repas fut prêt, elle lui cria dans l'oreille :
    - Allons, mon pé, faut manger.
    Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, mâcha son pain verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla.
    C'était un de ces jours tièdes, un de ces jours bienfaisants où la vie fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol.
    Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s'en allait de son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu'il voyait planer sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en marchant.
    Puis il s'assit auprès d'une mare et resta là jusqu'au soir à regarder les petits oiseaux qui venaient boire ; puis, comme la nuit tombait, il rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.
    Et sa vie continua comme par le passé. Rien n'était changé sauf que son fils Césaire dormait au cimetière.
    Qu'aurait-il fait, le vieux ? Il ne pouvait plus travailler, il n'était bon maintenant qu'à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un oeil furieux le petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l'autre côté de la table. Puis il sortait, rôdait par le pays à la façon d'un vagabond, allait se cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il eût redouté d'être vu, puis il rentrait à l'approche du soir.
    Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l'esprit de Céleste. Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveillât et les travaillât. Il fallait que quelqu'un fût là, toujours, par les champs, non pas un simple salarié, mais un vrai cultivateur, un maître, qui connût le métier et eût le souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et l'achat du bétail. Alors les idées entrèrent dans sa tête, des idées simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des intérêts pressants, des intérêts immédiats.
    Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le père de son enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre ; il aurait fait, avec un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le savait, l'ayant connu à l'oeuvre chez ses parents.
    Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier, elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aperçut, il arrêta ses chevaux et elle lui dit, comme si elle l'avait rencontré la veille :
    - Bonjour Victor, ça va toujours ?
    Il répondit :
    - Ça va toujours et d' vot' part ?
    - Oh mé, ça irait n'était que j'sieus seule à la maison, c'qui m'donne du tracas vu les terres.
    Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde voiture. L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et réfléchissait, tandis qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur, disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d'avenir ; à la fin il murmura :
    - Oui, ça se peut.
    Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda :
    - C'est dit ?
    Il serra cette main tendue.
    - C'est dit.
    - Ça va pour dimanche alors ?
    - Ça va pour dimanche.
    - Allons, bonjour Victor.
    - Bonjour, madame Houlbrèque.


 

TROISIEME PARTIE

    Ce dimanche-là, c'était la fête du village, la fête annuelle et patronale qu'on nomme assemblée, en Normandie.
    Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses grises ou rougeâtres, les voitures foraines où jettent les familles ambulantes des coureurs de foire, directeurs de loterie, de tirs, de jeux divers, ou montreurs de curiosités que les paysans appellent "Faiseux vé de quoi".
    Les carrioles sales, aux rideaux flottants, accompagne d'un chien triste, allant, tête basse, entre les roues, s'étaient arrêtées l'une après l'autre sur la place de la mairie. Puis une tente s'était dressée devant chaque demeure voyageuse, et dans cette tente on apercevait par les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l'envie et la curiosité des gamins.
    Dès le matin de la fête, toutes les baraques s'étaient ouvertes, étalant leurs splendeurs de verre et de porcelaine ; et les paysans, en allant à la messe, regardaient déjà d'un oeil candide et satisfait ces boutiques modestes qu'ils revoyaient pourtant chaque année.
    Dès le commencement de l'après-midi, il y eut foule sur la place. De tous les villages voisins les fermiers arrivaient, secoués avec leurs femmes et leurs enfants dans les chars à bancs à deux roues qui sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. On avait dételé chez des amis ; et les cours des fermes étaient pleines d'étranges guimbardes grises, hautes, maigres, crochues, pareilles aux animaux à longues pattes du fond des mers.
    Et chaque famille, les mioches devant, les grands derrière, s'en venait à l'assemblée à pas tranquilles, la mine souriante, et les mains ouvertes, de grosses mains rouges, osseuses, accoutumées au travail et qui semblaient gênées de leur repos.
    Un faiseur de tours jouait du clairon ; l'orgue de barbarie des chevaux de bois égrenait dans l'air ses notes pleurardes et sautillantes ; la roue des loteries grinçait comme des étoffes qu'on déchire ; les coups de carabine claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait mollement devant les baraques à la façon d'une pâte qui coule, avec des remous de troupeau, des maladresses de bêtes pesantes, sorties par hasard.
    Les filles, se tenant par le bras par rangs de six ou huit, piaillaient des chansons ; les gars les suivaient en rigolant, la casquette sur l'oreille et la blouse raidie par l'empois, gonflée comme un ballon bleu.
    Tout le pays était là, maîtres, valets et servantes.
    Le père Amable lui-même, vêtu de sa redingue antique et verdâtre, avait voulu voir l'assemblée ; car il n'y manquait jamais.
    Il regardait les loteries, s'arrêtait devant les tirs pour juger les coups, s'intéressait surtout à un jeu très simple qui consistait à jeter une grosse boule de bois dans la bouche ouverte d'un bonhomme peint sur une planche. On lui tapa soudain sur l'épaule. C'était le père Malivoire qui cria :
    - Eh ! mon pé, j'vous invite à bé une fine.
    Et ils s'assirent devant la table d'une guinguette installée en plein air. Ils burent une fine, puis deux fines, puis trois fines ; et le père Amable recommença à errer dans l'assemblée. Ses idées devenaient un peu troubles, il souriait sans savoir de quoi, il souriait devant les loteries, devant les chevaux de bois, et surtout devant le jeu de massacre. Il y demeura longtemps, ravi quand un amateur abattait le gendarme ou le curé, deux autorités qu'il redoutait d'instinct. Puis il retourna s'asseoir à la guinguette et but un verre de cidre pour se rafraîchir. Il était tard, la nuit venait. Un voisin le prévint :
    - Vous allez rentrer après le fricot, mon pé.
    Alors il se mit en route vers la ferme. Une ombre douce, l'ombre tiède des soirs de printemps, s'abattait lentement sur la terre.
    Quand il fut devant sa porte, il crut voir par la fenêtre éclairée deux personnes dans la maison. Il s'arrêta, fort surpris, puis il entra et il aperçut Victor Lecoq assis devant la table, en face d'une assiette pleine de pommes de terre et qui soupait juste à la place de son fils.
    Et soudain il se retourna comme s'il voulait s'en aller. La nuit était noire, à présent. Céleste s'était levée et lui criait :
    - Vnez vite, mon pé, y a du bon ragoût pour fêter l'assemblée.
    Alors il obéit par inertie et s'assit, regardant tour à tour l'homme, la femme, l'enfant. Puis il se mit à manger doucement, comme tous les jours.
    Victor Lecoq semblait chez lui, causait de temps en temps avec Céleste, prenait l'enfant sur ses genoux et l'embrassait. Et Céleste lui redonnait de la nourriture, lui versait à boire, paraissait contente en lui parlant. Le père Amable les suivait d'un regard fixe sans entendre ce qu'ils disaient. Quand il eut fini de souper (et il n'avait guère mangé tant il se sentait le coeur retourné), il se leva, et au lieu de monter à son grenier comme tous les soirs, il ouvrit la porte de la cour et sortit dans la campagne. Lorsqu'il fut parti, Céleste, un peu inquiète, demanda :
    - Qué qui fait ?
    Victor, indifférent, répondit :
    - T'en éluge point. I rentrera ben quand i's'ra las.
    Alors elle fit le ménage, lava les assiettes, essuya la table, tandis que l'homme se déshabillait avec tranquillité. Puis il se glissa dans la couche obscure et profonde où elle avait dormi avec Césaire.
    La porte de la cour se rouvrit. Le père Amable reparut. Dès qu'il fut entré, il regarda de tous les côtés avec des allures de vieux chien qui flaire. Il cherchait Victor Lecoq. Comme il ne le voyait point, il prit la chandelle sur la table et s'approcha de la niche sombre où son fils était mort. Dans le fond il aperçut l'homme allongé sous les draps et qui sommeillait déjà. Alors le sourd se retourna doucement, reposa la chandelle, et ressortit encore une fois dans la cour.
    Céleste avait fini de travailler, elle avait couché son fils, mis tout en place, et elle attendait, pour s'étendre à son tour aux côtés de Victor, que son beau-père fût revenu. Elle demeurait assise sur une chaise, les mains inertes, le regard vague.
    Comme il ne rentrait point, elle murmura avec ennui, avec humeur :
    - I nous f'ra brûler pour quatre sous de chandelle, ce vieux fainéant.
    Victor répondit au fond de son lit :
    - V'là plus d'une heure qu'il est dehors, faudrait voir s'il n'dort point sur l'banc d'vant la porte.
    Elle annonça :
    - J'y vas, se leva, prit la lumière et sortit en faisant un abat-jour de sa main pour distinguer dans la nuit.
    Elle ne vit rien devant la porte, rien sur le banc, rien sur le fumier, où le père avait coutume de s'asseoir au chaud quelquefois.
    Mais, comme elle allait rentrer, elle leva par hasard les yeux vers le grand pommier qui abritait l'entrée de la ferme, et elle aperçut tout à coup deux pieds, deux pieds d'homme qui pendaient à la hauteur de son visage.
    Elle poussa des cris terribles :
    - Victor ! Victor ! Victor !
    Il accourut en chemise. Elle ne pouvait plus parler, et, tournant la tête pour ne pas voir, elle indiquait l'arbre de son bras tendu.
    Ne comprenant point, il prit la chandelle afin de distinguer, et il aperçut, au milieu des feuillages éclairés en dessous, le père Amable, pendu très haut par le cou au moyen d'un licol d'écurie.
    Une échelle restait appuyée contre le tronc du pommier.
    Victor courut chercher une serpe, grimpa dans l'arbre et coupa la corde. Mais le vieux était déjà froid, et il tirait la langue horriblement, avec une affreuse grimace.
 

30 avril - 4 mai 1886

LISEZ LA SUITE