LES NOUVELLES DE L'ANNEE 1886
C'était hier, 31 décembre.
Je venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges Garin.
Le domestique lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres
étrangers.
Georges me dit :
- Tu permets ?
- Certainement.
Et il se mit à lire huit pages d'une grande écriture anglaise, croisée dans
tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention sérieuse, avec cet
intérêt qu'on met aux choses qui vous touchent le coeur.
Puis il posa la lettre sur un coin de la cheminée, et il dit :
- Tiens en voilà une drôle d'histoire que je ne t'ai jamais racontée, une
histoire sentimentale pourtant et qui m'est arrivé ! Oh ! ce fut un singulier
jour de l'an, cette année-là. Il y a de cela vingt ans... puisque j'avais trente
ans et que j'en ai cinquante !...
J'étais alors inspecteur de la compagnie d'assurances maritimes que je
dirige aujourd'hui. Je me disposais à passer à Paris la fête du 1er janvier,
puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de fête, quand je reçus une
lettre du directeur me donnant l'ordre de partir immédiatement pour l'île de Ré,
où venait de s'échouer un trois-mâts de Saint-Nazaire, assuré par nous. Il était
alors huit heures du matin. J'arrivai à la compagnie, à dix heures, pour
recevoir des instructions ; et, le soir même, je prenais l'express qui me
déposait à La Rochelle le lendemain 31 décembre.
J'avais deux heures, avant de monter sur le bateau de Ré, le Jean-Guiton.
Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville bizarre et de grand caractère
que La Rochelle, avec ses rues mêlées comme un labyrinthe et dont les trottoirs
courent sous des galeries sans fin, des galeries à arcades comme celles de la
rue de Rivoli, mais basses, ces galeries et ces arcades écrasées, mystérieuses,
qui semblent construites et demeurées comme un décor de conspirateurs, le décor
antique et saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion héroïques
et sauvages. C'est la vieille cité huguenote, grave, discrète, sans aucun de ces
admirables monuments qui font Rouen si magnifique, mais remarquable par toute sa
physionomie sévère, un peu sournoise aussi, une cité de batailleurs obstinés, où
doivent éclore les fanatismes, la ville où s'exalta la foi des calvinistes et où
naquit le complot des quatre sergents.
Quand j'eus erré quelque temps par ces rues singulières, je montai sur un
petit bateau à vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire à l'île de Ré. Il
partit en soufflant, d'un air de colère, passa entre les deux tours antiques qui
gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue construite par Richelieu,
et dont on voit à fleur d'eau les pierres énormes, enfermant la ville comme un
immense collier ; puis il obliqua vers la droite.
C'était un de ces jours tristes qui oppressent, écrasent la pensée,
compriment le coeur, éteignent en nous toute force et toute énergie ; un jour
gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie, froide comme
de la gelée, infecte à respirer comme une buée d'égoût.
Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu
profonde et sablonneuse de ces plages illimitées, restait sans une ride, sans un
mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau grasse, d'eau stagnante. Le
Jean-Guiton passait dessus en roulant un peu, par habitude, coupait cette
masse opaque et lisse, puis laissait derrière lui quelques vagues, quelques
clapots, quelques ondulations qui se calmaient bientôt.
Je me mis à causer avec le capitaine, un petit homme presque sans pattes,
tout rond comme son bateau et balancé comme lui. Je voulais quelques détails sur
le sinistre que j'allais constater. Un grand trois-mâts carré de Saint-Nazaire,
le Marie-joseph, avait échoué, par une nuit d'ouragan, sur les sables de
l'île de Ré.
La tempête avait jeté si loin ce bâtiment, écrivait l'armateur, qu'il avait
été impossible de le renflouer et qu'on avait dû enlever au plus vite tout ce
qui pouvait en être détaché. Il fallait donc constater la situation de l'épave,
apprécier quel devait être son état avant le naufrage, juger si tous les efforts
avaient été tentés pour le remettre à flot. Je venais comme agent de la
compagnie, pour témoigner ensuite contradictoirement, si besoin était, dans le
procès.
Au reçu de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu'il
jugerait nécessaires pour sauvegarder nos intérêts.
Le capitaine du Jean-Guiton connaissait parfaitement l'affaire, ayant
été appelé à prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage.
Il me raconta le sinistre, très simple d'ailleurs. Le Marie-Joseph
poussé par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, naviguant au hasard sur
une mer d'écume - "une mer de soupe au lait", disait le capitaine - était venu
s'échouer sur ces immenses bancs de sable qui changent les côtes de cette région
en Saharas illimités, aux heures de marée basse.
Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre l'océan et
le ciel pesant restait un espace libre où l'oeil voyait au loin. Nous suivions
une terre. Je demandai :
- C'est l'île de Ré ?
- Oui, monsieur.
Et tout à coup le capitaine, étendant la main droit devant nous, me montra,
en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit :
- Tenez, voilà votre navire !
- Le Marie-joseph ?...
- Mais oui.
J'étais stupéfait. Ce point noir, à peu près invisible, que j'aurais pris
pour un écueil, me paraissait placé à trois kilomètres au moins des côtes.
Je repris :
- Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau à l'endroit que vous
me désignez ?
Il se mit à rire.
- Cent brasses, mon ami !... Pas deux brasses, je vous dis !...
C'était un Bordelais. Il continua :
- Nous sommes marée haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en par
la plage mains dans vos poches, après le déjeuner de l'Hôtel du Dauphin,
et je vous promets qu'à deux heures cinquante ou trois heures au plusse vous
toucherez l'épave, pied sec, mon ami, et vous aurez une heure quarante-cinq à
deux heures pour rester dessus, pas plusse, par exemple ; vous seriez pris.
Plusse la mer elle va loin et plusse elle revient vite. C'est plat comme une
punaise, cette côte ! Remettez-vous en route à quatre heures cinquante,
croyez-moi ; et vous remontez à sept heures et demie sur le Jean-Guiton,
qui vous dépose ce soir même sur le quai de La Rochelle. Je remerciai le
capitaine et j'allai m'asseoir à l'avant du vapeur, pour regarder la petite
ville de Saint-Martin, dont nous approchions rapidement.
Elle ressemblait à tous les ports en miniature qui servent de capitales à
toutes les maigres îles semées le long des continents. C'était un gros village
de pêcheurs, un pied dans l'eau, un pied sur terre, vivant de poissons et de
volailles, de légumes et de coquilles, de radis et de moules. L'île est fort
basse, peu cultivée, et semble cependant très peuplée ; mais je ne pénétrai pas
dans l'intérieur.
Après avoir déjeuné, je franchis un petit promontoire ; puis, comme la mer
baissait rapidement, je m'en allai, à travers les sables, vers une sorte de roc
noir que j'apercevais au-dessus de l'eau, là-bas, là-bas.
J'allais vite sur cette plaine jaune, élastique comme de la chair, et qui
semblait suer sous mon pied. La mer, tout à l'heure, était là ; maintenant, je
l'apercevais au loin, se sauvant à perte de vue, et je ne distinguais plus la
ligne qui séparait le sable de l'océan. Je croyais assister à une féerie
gigantesque et surnaturelle. L'Atlantique était devant moi tout à l'heure, puis
il avait disparu dans la grève, comme font les décors dans les trappes, et je
marchais à présent au milieu d'un désert. Seuls, la sensation, le souffle de
l'eau salée demeuraient en moi. Je sentais l'odeur du varech, l'odeur de la
vague, la rude et bonne odeur des côtes. Je marchais vite ; je n'avais plus
froid ; je regardais l'épave échouée qui grandissait à mesure que j'avançais et
ressemblait à présent à une énorme baleine naufragée.
Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense étendue plate et
jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin, après une heure de
marche. Elle gisait sur le flanc, crevée, brisée, montrant, comme les côtes
d'une bête, ses os rompus, ses os de bois goudronné, percés de clous énormes. Le
sable déjà l'avait envahie, entré par toutes les fentes, et il la tenait, la
possédait, ne la lâcherait plus. Elle paraissait avoir pris racine en lui.
L'avant était entré profondément dans cette plage douce et perfide, tandis que
l'arrière, relevé, semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel désespéré,
ces deux mots blancs sur le bordage noir : Marie-joseph.
J'escaladai ce cadavre de navire par le côté le plus bas ; puis, parvenu sur
le pont, je pénétrai dans l'intérieur. Le jour, entré par les trappes défoncées
et par les fissures des flancs, éclairait tristement ces sortes de caves longues
et sombres, pleines de boiseries démolies. Il n'y avait plus rien là-dedans que
du sable qui servait de sol à ce souterrain de planches.
Je me mis à prendre des notes sur l'état du bâtiment. Je m'étais assis sur
un baril vide et brisé, et j'écrivais à la lueur d'une large fente par où je
pouvais apercevoir l'étendue illimitée de la grève. Un singulier frisson de
froid et de solitude me courait sur la peau de moment en moment ; et je cessais
d'écrire parfois pour écouter le bruit vague et mystérieux de l'épave : bruit de
crabes grattant les bordages de leurs griffes crochues, bruit de mille bêtes
toutes petites de la mer, installées déjà sur ce mort, et aussi le bruit doux et
régulier du taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes
les vieilles charpentes, qu'il creuse et dévore.
Et, soudain, j'entendis des voix humaines tout près de moi. Je fis un bond
comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une seconde, que
j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux noyés qui me
raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut pas longtemps pour grimper sur
le pont à la force des poignets : et j'aperçus debout, à l'avant du navire, un
grand monsieur avec trois jeunes filles, ou plutôt, un grand Anglais avec trois
misses. Assurément, ils eurent encore plus peur que moi en voyant surgir cet
être rapide sur le trois-mâts abandonné. La plus jeune des fillettes se sauva ;
les deux autres saisirent leur père à pleins bras ; quant à lui, il avait ouvert
la bouche ; ce fut le seul signe qui laissa voir son émotion.
Puis, après quelques secondes, il parla :
- Aoh ! môsieu, vos été la propriétaire de ce bâtiment ?
- Oui, monsieur.
- Est-ce que je pôvé la visiter ?
- Oui, monsieur.
Il prononça alors une longue phrase anglaise où je distinguai seulement ce
mot : gracious, revenu plusieurs fois. Comme il cherchait un endroit pour
grimper, je lui indiquai le meilleur et je lui tendis la main. Il monta ; puis
nous aidâmes les trois fillettes, rassurées. Elles étaient charmantes, surtout
l'aînée, une blondine de dix-huit ans, fraîche comme une fleur, et si fine, si
mignonne ! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres fruits de la
mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable et que ses cheveux en
avaient gardé la nuance. Elles font penser, avec leur fraîcheur exquise, aux
couleurs délicates des coquilles roses et aux perles nacrées, rares,
mystérieuses, écloses dans les profondeurs inconnues des océans.
Elle parlait un peu mieux que son père ; et elle nous servit d'interprète.
Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres détails, que j'inventai, comme
si j'eusse assisté à la catastrophe. Puis, toute la famille descendit dans
l'intérieur de l'épave. Dès qu'ils eurent pénétré dans cette sombre galerie, à
peine éclairée, ils poussèrent des cris d'étonnement et d'admiration ; et
soudain le père et les trois filles tinrent en leurs mains des albums, cachés
sans doute dans leurs grands vêtements imperméables, et ils commencèrent en même
temps quatre croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre.
Ils s'étaient assis, côte à côte, sur une poutre en saillie, et les quatre
albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes noires qui devaient
représenter le ventre entrouvert du Marie-Joseph.
Tout en travaillant, l'aînée des fillettes causait avec moi, qui continuais
à inspecter le squelette du navire.
J'appris qu'ils passaient l'hiver à Biarritz et qu'ils étaient venus tout
exprès à l'île de Ré pour contempler ce trois-mâts enlisé. Ils n'avaient rien de
la morgue anglaise, ces gens ; c'étaient de simples et braves toqués, de ces
errants éternels dont l'Angleterre couvre le monde. Le père long, sec, la figure
rouge encadrée de favoris blancs, vrai sandwich vivant, une tranche de jambon
découpée en tête humaine, entre deux coussinets de poils ; les filles, hautes
sur jambes, de petits échassiers en croissance, sèches aussi, sauf l'aînée, et
gentilles toutes trois, mais surtout la plus grande.
Elle avait une si drôle de manière de parler, de raconter, de rire, de
comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m'interroger, des
yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner, de se
remettre au travail et de dire "yes" ou "no", que je serais demeuré un temps
indéfini à l'écouter et à la regarder.
Tout à coup, elle murmura :
- J'entendai une petite mouvement sur cette bateau.
Je prêtai l'oreille ; et je distinguai aussitôt un léger bruit, singulier,
continu. Qu'était-ce ? Je me levai pour aller regarder par la fente, et je
poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints ; elle allait nous entourer !
Nous fûmes aussitôt sur le pont. Il était trop tard. L'eau nous cernait, et
elle courait vers la côte avec une prodigieuse vitesse. Non, cela ne courait
pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une tache démesurée. A peine
quelques centimètres d'eau couvraient le sable ; mais on ne voyait plus déjà la
ligne fuyante de l'imperceptible flot.
L'Anglais voulut s'élancer ; je le retins ; la fuite était impossible, à
cause des mares profondes que nous avions dû contourner en venant, et où nous
tomberions au retour.
Ce fut, dans nos coeurs, une minute d'horrible angoisse. Puis la petite
Anglaise se mit à sourire et murmura :
- Ce été nous les naufragés !
Je voulus rire ; mais la peur m'étreignait, une peur lâche, affreuse, basse
et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions m'apparurent en
même temps. J'avais envie de crier : "Au secours !" Vers qui ?
Les deux petites Anglaises s'étaient blotties contre leur père, qui
regardait, d'un oeil consterné, la mer démesurée autour de nous.
Et la nuit tombait, aussi rapide que l'océan montant, une nuit lourde,
humide, glacée.
Je dis :
- Il n'y a rien à faire qu'à demeurer sur ce bateau.
L'Anglais répondit :
- Oh ! yes !
Et nous restâmes là un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en vérité,
combien de temps à regarder, autour de nous, cette eau jaune qui s'épaississait,
tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur l'immense grève reconquise.
Une des fillettes eut froid, et l'idée nous vint de redescendre, pour nous
mettre à l'abri de la brise légère, mais glacée, qui nous effleurait et nous
piquait la peau. Je me penchai sur la trappe. Le navire était plein d'eau. Nous
dûmes alors nous blottir contre le bordage d'arrière qui nous garantissait un
peu.
Les ténèbres, à présent, nous enveloppaient, et nous restions serrés les uns
contre les autres, entourés d'ombre et d'eau. Je sentais trembler, contre mon
épaule, l'épaule de la petite Anglaise, dont les dents claquaient par instants ;
mais je sentais aussi la chaleur douce de son corps à travers les étoffes, et
cette chaleur m'était délicieuse comme un baiser. Nous ne parlions plus ; nous
demeurions immobiles, muets, accroupis comme des bêtes dans un fossé, aux heures
d'ouragan. Et pourtant, malgré tout, malgré la nuit, malgré le danger terrible
et grandissant, je commençais à me sentir heureux d'être là, heureux du froid et
du péril, heureux de ces longues heures d'ombre et d'angoisse à passer sur cette
planche si près de cette jolie et mignonne fillette. Je me demandais pourquoi
cette étrange sensation de bien-être et de joie qui me pénétrait.
Pourquoi ? Sait-on ? Parce qu'elle était là ? Qui, elle ? Une petite
Anglaise inconnue ? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et je me
sentais attendri, conquis ! J'aurais voulu la sauver, me dévouer pour elle,
faire mille folies ? Etrange chose ! Comment se fait-il que la présence d'une
femme nous bouleverse ainsi ! Est-ce la puissance de sa grâce qui nous
enveloppe ? la séduction de la joliesse et de la jeunesse qui nous grise comme
ferait le vin ?
N'est-ce pas plutôt une sorte de toucher de l'amour, du mystérieux amour qui
cherche sans cesse à unir les êtres, qui tente sa puissance dès qu'il a mis face
à face l'homme et la femme, et qui les pénètre d'émotion, d'une émotion confuse,
secrète, profonde, comme on mouille la terre pour y faire pousser des fleurs !
Mais le silence des ténèbres devenait effrayant, le silence du ciel, car
nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement léger, infini, la
rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone clapotement du courant contre
le bateau.
Tout à coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises pleurait.
Alors son père voulut la consoler, et ils se mirent à parler dans leur langue,
que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la rassurait et qu'elle avait
toujours peur.
Je demandai à ma voisine.
- Vous n'avez pas trop froid, miss ?
- Oh ! si. J'avé froid beaucoup.
Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa ; mais je l'avais ôté ; je
l'en couvris malgré elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa main qui me fit
passer un frisson charmant dans tout le corps.
Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau plus
fort contre les flancs du navire. Je me dressai ; un grand souffle me passa sur
le visage.
Le vent s'élevait !
L'Anglais s'en aperçut en même temps que moi, et il dit simplement :
- C'est mauvaise pour nous, cette...
Assurément c'était mauvais, c'était la mort certaine si des lames, même de
faibles lames, venaient attaquer et secouer l'épave, tellement brisée et
disjointe que la première vague un peu rude l'emporterait en bouillie.
Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales de plus
en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais dans les
ténèbres des lignes blanches paraître et disparaître, des lignes d'écume, tandis
que chaque flot heurtait la carcasse du Marie-Joseph, l'agitait d'un
court frémissement qui nous montait jusqu'au coeur.
L'Anglaise tremblait ; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais une
envie folle de la saisir dans mes bras.
Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares
brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants, pareils
à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient, nous guettaient,
attendaient avidement que nous eussions disparu. Un d'eux surtout m'irritait. Il
s'éteignait toutes les trente secondes pour se rallumer aussitôt ; c'était bien
un oeil, celui-là, avec sa paupière sans cesse baissée sur son regard de feu.
De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour regarder l'heure ;
puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout à coup, il me dit, par-dessus
les têtes de ses filles, avec une souveraine gravité :
- Môsieu, je vous souhaite bon année.
Il était minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra ; puis il prononça une
phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent à chanter le God
save the Queen, qui monta dans l'air noir, dans l'air muet, et s'évapora à
travers l'espace.
J'eus d'abord envie de rire ; puis je fus saisi par une émotion puissante et
bizarre.
C'était quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufragés, de
condamnés, quelque chose comme une prière, et aussi quelque chose de plus grand,
de comparable à l'antique et sublime Ave, Caesar, morituri te salutant.
Quand ils eurent fini, je demandai à ma voisine de chanter toute seule une
ballade, une légende, ce qu'elle voudrait, pour faire oublier nos angoisses.
Elle y consentit et aussitôt sa voix claire et jeune s'envola dans la nuit. Elle
chantait une chose triste sans doute, car les notes traînaient longtemps,
sortaient lentement de sa bouche, et voletaient, comme des oiseaux blessés,
au-dessus des vagues.
La mer grossissait, battait maintenant notre épave. Moi, je ne pensais plus
qu'à cette voix. Et je pensais aussi aux sirènes. Si une barque avait passé près
de nous, qu'auraient dit les matelots ? Mon esprit tourmenté s'égarait dans le
rêve ! Une sirène ! N'était-ce point, en effet, une sirène, cette fille de la
mer, qui m'avait retenu sur ce navire vermoulu et qui, tout à l'heure, allait
s'enfoncer avec moi dans les flots ?...
Mais nous roulâmes brusquement tous les cinq sur le pont, car le
Marie-Joseph s'était affaissé sur son flanc droit. L'Anglaise étant tombée
sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement, sans savoir, sans
comprendre, croyant venue ma dernière seconde, je baisais à pleine bouche sa
joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait plus ; nous autres aussi ne
bougions point.
Le père dit "Kate !" Celle que je tenais répondit "yes", et fit un mouvement
pour se dégager. Certes, à cet instant j'aurais voulu que le bateau s'ouvrit en
deux pour tomber à l'eau avec elle.
L'Anglais reprit :
- Une petite bascoule, ce n'été rien. J'avé mes trois filles conserves.
Ne voyant pas l'aînée, il l'avait crue perdue d'abord !
Je me relevai lentement, et, soudain, j'aperçus une lumière sur la mer, tout
près de nous. Je criai ; on répondit. C'était une barque qui nous cherchait, le
patron de l'hôtel ayant prévu notre imprudence.
Nous étions sauvés. J'en fus désolé ! On nous cueillit sur notre radeau, et
on nous ramena à Saint-Martin.
L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait :
- Bonne souper ! bonne souper i
On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le Marie-Joseph.
Il fallut se séparer, le lendemain, après beaucoup d'étreintes et de
promesses de s'écrire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en fallut que je ne
les suivisse.
J'étais toqué ; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes, si
nous avions passé huit jours ensemble, je l'épousais ! Combien l'homme, parfois,
est faible et incompréhensible !
Deux ans s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'eux ; puis je reçus une
lettre de New York. Elle était mariée, et me le disait. Et, depuis lors, nous
nous écrivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me raconte sa vie, me parle de
ses enfants, de ses soeurs, jamais de son mari ! Pourquoi ?
Ah ! pourquoi ?... Et, moi, je ne lui parle que du Marie-Joseph...
C'est peut-être la seule femme que j'aie aimée... non... que j'aurais aimée...
Ah !... voilà... sait-on ?... Les événements vous emportent... Et puis... et
puis... tout passe. Elle doit être vieille, à présent... Je ne la reconnaîtrais
pas... Ah ! celle d'autrefois... celle de l'épave... quelle créature divine !
Elle m'écrit que ses cheveux sont tout blancs... Mon Dieu !... ça m'a fait une
peine horrible... Ah ! ses cheveux blonds !... Non, la mienne n'existe plus...
Que c'est triste... tout ça !...
1er janvier 1886
PREMIERE PARTIE
Quelle singulière idée j'ai eue,
vraiment, ce soir-là, de choisir pour reine Mlle Perle. Je vais tous les ans
faire les Rois chez mon vieil ami Chantal. Mon père, dont il était le plus
intime camarade, m'y conduisit quand j'étais enfant. J'ai continué, et je
continuerai sans doute tant que je vivrai, et tant qu'il y aura un Chantal en ce
monde.
Les Chantal, d'ailleurs, ont une existence singulière; ils vivent à Paris
comme s'ils habitaient Grasse, Yvetot ou Pont-à-Mousson.
Ils possèdent, auprès de l'Observatoire, une maison dans un petit jardin.
Ils sont chez eux, là, comme en province. De Paris, du vrai Paris, ils ne
connaissent rien, ils ne soupçonnent rien; ils sont si loin! si loin! Parfois,
cependant, ils y font un voyage, un long voyage. Mme Chantal va aux grandes
provisions, comme on dit dans la famille. Voici comment on va aux grandes
provisions.
Mlle Perle, qui a les clefs des armoires de cuisine (car les armoires au
linge sont administrées par la maîtresse elle-même), Mlle Perle prévient que le
sucre touche à sa fin, que les conserves sont épuisées, qu'il ne reste plus
grand-chose au fond du sac à café.
Ainsi mise en garde contre la famine, Mme Chantal passe l'inspection des
restes, en prenant des notes sur un calepin. Puis, quand elle a inscrit beaucoup
de chiffres, elle se livre d'abord à de longs calculs et ensuite à de longues
discussions avec Mlle Perle. On finit cependant par se mettre d'accord et par
fixer les quantités de chaque chose dont on se pourvoira pour trois mois: sucre,
riz, pruneaux, café, confitures, boites de petits pois, de haricots, de homard,
poissons salés ou fumés, etc.
Après quoi, on arrête le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans un
fiacre à galerie, chez un épicier considérable qui habite au-delà des ponts,
dans les quartiers neufs. Mme Chantal et Mlle Perle font ce voyage ensemble,
mystérieusement, et reviennent à l'heure du dîner, exténuées, bien qu'émues
encore, et cahotées dans le coupé, dont le toit est couvert de paquets et de
sacs, comme une voiture de déménagement.
Pour les Chantal, toute la partie de Paris située de l'autre coté de la
Seine constitue les quartiers neufs, quartiers habités par une population
singulière, bruyante, peu honorable, qui passe les jours en dissipations, les
nuits en fêtes, et qui jette l'argent par les fenêtres. De temps en temps
cependant, on mène les jeunes filles au théâtre, à l'Opéra - Comique ou au
Français, quand la pièce est recommandée par le journal que lit M. Chantal.
Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dix-sept ans; ce sont deux
belles filles, grandes et fraîches, très bien élevées, trop bien élevées, si
bien élevées qu'elles passent inaperçues comme deux jolies poupées. Jamais
l'idée ne me viendrait de faire attention ou de faire la cour aux demoiselles
Chantal; c'est à peine si on ose leur parler, tant on les sent immaculées; on a
presque peur d'être inconvenant en les saluant.
Quant au père, c'est un charmant homme, très instruit, très ouvert, très
cordial, mais qui aime avant tout le repos, le calme, la tranquillité, et qui a
fortement contribué à momifier ainsi sa famille pour vivre à son gré, dans une
stagnante immobilité. Il lit beaucoup, cause volontiers, et s'attendrit
facilement. L'absence de contacts, de coudoiements et de heurts a rendu très
sensible et délicat son épiderme, son épiderme moral. La moindre chose l'émeut,
l'agite et le fait souffrir.
Les Chantal ont des relations cependant, mais des relations restreintes,
choisies avec soin dans le voisinage. Ils échangent aussi deux ou trois visites
par an avec des parents qui habitent au loin.
Quant à moi, je vais dîner chez eux le 15 août et le jour des Rois. Cela
fait partie de mes devoirs comme la communion de Pâques pour les catholiques.
Le 15 août, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul convive
étranger.
SECONDE PARTIE
Donc, cette année, comme les autres
années, j'ai été dîner chez les Chantal pour fêter l'Epiphanie.
Selon la coutume, j'embrassai M. Chantal, Mme Chantal et Mlle Perle, et je
fis un grand salut à Miles Louise et Pauline. On m'interrogea sur mille choses,
sur les événements du boulevard, sur la politique, sur ce qu'on pensait dans le
public des affaires du Tonkin, et sur nos représentants. Mme Chantal, une grosse
dame, dont toutes les idées me font l'effet d'être carrées à la façon des
pierres de taille, avait coutume d'émettre cette phrase comme conclusion à toute
discussion politique:
- Tout cela est de la mauvaise graine pour plus tard. Pourquoi me suis-je
toujours imaginé que les idées de Mme Chantal sont carrées? Je n'en sais rien;
mais tout ce qu'elle dit prend cette forme dans mon esprit: un carré, un gros
carré avec quatre angles symétriques. Il y a d'autres personnes dont les idées
me semblent toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Dès qu'elles ont
commencé une phrase sur quelque chose, ça roule, ça va, ça sort par dix, vingt,
cinquante idées rondes, des grandes et des petites que je vois courir l'une
derrière l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres personnes aussi ont des
idées pointues... Enfin, cela importe peu. On se mit à table comme toujours, et
le dîner s'acheva sans qu'on eût dit rien à retenir.
Au dessert, on apporta le gâteau des Rois. Or, chaque année, M. Chantal
était roi. Etait-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention familiale,
je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fève dans sa part de
pâtisserie, et il proclamait reine Mme Chantal. Aussi, fus-je stupéfait en
sentant dans une bouchée de brioche quelque chose de très dur qui faillit me
casser une dent. J'ôtai doucement cet objet de ma bouche et j'aperçus une petite
poupée de porcelaine, pas plus grosse qu'un haricot. La surprise me fit dire:
- Ah!
On me regarda, et Chantal s'écria en battant des mains:
- C'est Gaston. C'est Gaston. Vive le roi! vive le roi! Tout le monde reprit
en choeur: "Vive le roi!" Et je rougis jusqu'aux oreilles, comme on rougit
souvent, sans raison, dans les situations un peu sottes. Je demeurais les yeux
baissés, tenant entre deux doigts ce grain de faïence, m'efforçant de rire et ne
sachant que faire ni que dire, lorsque Chantal reprit:
- Maintenant, il faut choisir une reine.
Alors je fus atterré. En une seconde, mille pensées, mille suppositions me
traversèrent l'esprit. Voulait-on me faire désigner une des demoiselles Chantal?
Etait-ce là un moyen de me faire dire celle que je préférais? Etait-ce une
douce, légère, insensible poussée des parents vers un mariage possible? L'idée
de mariage rôde sans cesse dans toutes les maisons à grandes filles et prend
toutes les formes, tous les déguisements, tous les moyens. Une peur atroce de me
compromettre m'envahit, et aussi une extrême timidité, devant l'attitude si
obstinément correcte et fermée de Mlles Louise et Pauline. Elire l'une d'elles
au détriment de l'autre me sembla aussi difficile que de choisir entre deux
gouttes d'eau; et puis, la crainte de m'aventurer dans une histoire où je serais
conduit au mariage malgré moi, tout doucement, par des procédés aussi discrets,
aussi inaperçus et aussi calmes que cette royauté insignifiante, me troublait
horriblement.
Mais tout à coup, j'eus une inspiration, et je tendis à Mlle Perle la poupée
symbolique. Tout le monde fut d'abord surpris, puis on apprécia sans doute ma
délicatesse et ma discrétion, car on applaudit avec furie. On criait.
- Vive la reine! vive la reine
Quant à elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute contenance;
elle tremblait, effarée, et balbutiait:
- Mais non... mais non... mais non... pas moi... Je vous en prie... pas
moi... Je vous en prie...
Alors, pour la première fois de ma vie, je regardai Mlle Perle, et je me
demandai ce qu'elle était.
J'étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux
fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans y avoir
jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un rayon de soleil
tombe sur le siège, on se dit tout à coup: "Tiens mais il est fort curieux, ce
meuble"; et on découvre que le bois a été travaillé par un artiste, et que
l'étoffe est remarquable. Jamais je n'avais pris garde à Mlle Perle.
Elle faisait partie de la famille Chantal, voilà tout; mais comment? A quel
titre? C'était une grande personne maigre qui s'efforçait de rester inaperçue,
mais qui n'était pas insignifiante. On la traitait amicalement, mieux qu'une
femme de charge, moins bien qu'une parente. Je saisissais tout à coup,
maintenant, une quantité de nuances dont je ne m'étais point soucié jusqu'ici!
Mme Chantal disait: "Perle." Les jeunes filles: "Mlle Perle", et Chantal ne
l'appelait que "Mademoiselle", d'un air plus révérend peut-être.
Je me mis à la regarder. Quel âge avait-elle? Quarante ans? Oui, quarante
ans. Elle n'était pas vieille, cette fille, elle se vieillissait. Je fus soudain
frappé par cette remarque. Elle se coiffait, s'habillait, se parait
ridiculement, et, malgré tout, elle n'était point ridicule, tant elle portait en
elle de grâce simple, naturelle, de grâce voilée, cachée avec soin. Quelle drôle
de créature, vraiment! Comment ne l'avais-je jamais mieux observée? Elle se
coiffait d'une façon grotesque, avec de petits frisons vieillots tout à fait
farces; et, sous cette chevelure à la Vierge conservée, on voyait un grand front
calme, coupé par deux rides profondes, deux rides de longues tristesses, puis
deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si craintifs, si humbles, deux
beaux yeux restés si naïfs, pleins d'étonnement de fillette, de sensations
jeunes et aussi de chagrins qui avaient passé dedans, en les attendrissant, sans
les troubler.
Tout le visage était fin et discret, un de ces visages qui se sont éteints
sans avoir été usés, ou fanés par les fatigues ou les grandes émotions de la
vie.
Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on eût dit qu'elle
n'osait pas sourire!
Et, brusquement, je la comparai à Mme Chantal! Certes, Mlle Perle était
mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fière.
J'étais stupéfait de mes observations. On versait du champagne. Je tendis
mon verre à la reine, en portant sa santé avec un compliment bien tourné. Elle
eut envie, je m'en aperçus, de se cacher la figure dans sa serviette; puis comme
elle trempait ses lèvres dans le vin clair, tout le monde cria:
- La reine boit! la reine boit!
Elle devint alors toute rouge et s'étrangla. On riait; mais je vis bien
qu'on l'aimait beaucoup dans la maison.
TROISIEME PARTIE
Dès que le dîner fut fini, Chantal me
prit par le bras. C'était l'heure de son cigare, heure sacrée. Quand il était
seul, il allait le fumer dans la rue; quand il avait quelqu'un à dîner, on
montait au billard, et il jouait en fumant. Ce soir-là, on avait même fait du
feu dans le billard, à cause des Rois; et mon vieil ami prit sa queue, une queue
très fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit:
- A toi, mon garçon!
Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu tout
enfant.
Je commençai donc la partie; je fis quelques carambolages; j'en manquai
quelques autres; mais comme la pensée de Mlle Perle me rôdait dans la tète, je
demandai tout à coup:
- Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que Mlle Perle est votre parente?
Il cessa de jouer, très étonné, et me regarda.
- Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de Mlle Perle?
- Mais non.
- Ton père ne te l'a jamais racontée?
- Mais non.
- Tiens, tiens, que c'est drôle! ah! par exemple, que c'est drôle! Oh! mais,
c'est toute une aventure!
Il se tut, puis reprit:
- Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ça aujourd'hui,
un jour des Rois.
- Pourquoi?
- Ah! pourquoi! Ecoute. Voilà de cela quarante et un ans, quarante et un ans
aujourd'hui même, jour de l'Epiphanie. Nous habitions alors Roüy-le-Tors, sur
les remparts; mais il faut d'abord t'expliquer la maison pour que tu comprennes
bien. Roüy est bâti sur une côte, ou plutôt sur un mamelon qui domine un grand
pays de prairies. Nous avions là une maison avec un beau jardin suspendu,
soutenu en l'air par les vieux murs de défense. Donc la maison était dans la
ville, dans la rue, tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi
une porte de sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret
qui descendait dans l'épaisseur des murs, comme on en trouve dans les romans.
Une route passait devant cette porte qui était munie d'une grosse cloche, car
les paysans, pour éviter le grand tour, apportaient par là leurs provisions.
Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette année-là, aux Rois, il
neigeait depuis une semaine. On eut dit la fin du monde. Quand nous allions aux
remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans l'âme, cet immense pays
blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme du vernis. On eût dit que le bon
Dieu avait empaqueté la terre pour l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je
t'assure que c'était bien triste.
Nous demeurions en famille à ce moment-là, et nombreux, très nombreux: mon
père, ma mère, mon oncle et ma tante, mes deux frères et mes quatre cousines;
c'étaient de jolies fillettes; j'ai épousé la dernière. De tout ce monde-là,
nous ne sommes plus que trois survivants: ma femme, moi et ma belle-soeur qui
habite Marseille. Sacristi, comme ça s'égrène, une famille! ça me fait trembler
quand j'y pense! Moi, j'avais quinze ans, puisque j'en ai cinquante-six.
Donc, nous allions fêter les Rois, et nous étions très gais, très gais! Tout
le monde attendait le dîner dans le salon, quand mon frère aîné, Jacques, se mit
à dire:
- Il y a un chien qui hurle dans la plaine depuis dix minutes, ça doit être
une pauvre bête perdue.
Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait un
gros son de cloche d'église qui faisait penser aux morts. Tout le monde en
frissonna. Mon père appela le domestique et lui dit d'aller voir. On attendit en
grand silence; nous pensions à la neige qui couvrait toute la terre. Quand
l'homme revint, il affirma qu'il n'avait rien vu. Le chien hurlait toujours,
sans cesse, et sa voix ne changeait point de place.
On se mit à table; mais nous étions un peu émus, surtout les jeunes. Ça alla
bien jusqu'au rôti, puis voilà que la cloche se remet à sonner, trois fois de
suite, trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu'au bout de nos doigts et
qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous restions à nous regarder, la
fourchette en l'air, écoutant toujours, et saisis d'une espèce de peur
surnaturelle.
Ma mère enfin parla:
- C'est étonnant qu'on ait attendu si longtemps pour revenir; n'allez pas
seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous accompagner.
Mon oncle François se leva. C'était une espèce d'hercule, très fier de sa
force et qui ne craignait rien au monde. Mon père lui dit:
- Prends un fusil. on ne sait pas ce que ça peut être. Mais mon oncle ne
prit qu'une canne et sortit aussitôt avec le domestique.
Nous autres, nous demeurâmes frémissants de terreur et d'angoisse, sans
manger, sans parler. Mon père essaya de nous rassurer:
- Vous allez voir, dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant
perdu dans la neige. Après avoir sonné une première fois, voyant qu'on n'ouvrait
pas tout de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y
parvenir, il est revenu à notre porte.
L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin, furieux,
jurant:
- Rien, nom de nom, c'est un farceur! Rien que ce maudit chien qui hurle à
cent mètres des murs. Si j'avais pris un fusil, je l'aurais tué pour le faire
taire.
On se remit à dîner, mais tout le monde demeurait anxieux; on sentait bien
que ce n'était pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que la cloche,
tout à l'heure, sonnerait encore.
Et elle sonna, juste au moment où l'on coupait le gâteau des Rois. Tous les
hommes se levèrent ensemble. Mon oncle François, qui avait bu du champagne,
affirma qu'il allait le massacrer avec tant de fureur, que ma mère et ma tante
se jetèrent sur lui pour l'empêcher. Mon père, bien que très calme et un peu
impotent (il traînait la jambe depuis qu'il se l'était cassée en tombant de
cheval), déclara à son tour qu'il voulait savoir ce que c'était, et qu'il irait.
Mes frères, âgés de dix-huit et de vingt ans, coururent chercher leurs fusils;
et comme on ne faisait guère attention à moi, je m'emparai d'une carabine de
jardin et je me disposai aussi à accompagner l'expédition.
Elle partit aussitôt. Mon père et mon oncle marchaient devant, avec
Baptiste, qui portait une lanterne. Mes frères Jacques et Paul suivaient, et je
venais derrière, malgré les supplications de ma mère, qui demeurait avec sa
soeur et mes cousines sur le seuil de la maison.
La neige s'était remise à tomber depuis une heure; et les arbres en étaient
chargés. Les sapins pliaient sous ce lourd vêtement livide, pareils à des
pyramides blanches, à d'énormes pains de sucre; et on apercevait à peine, à
travers le rideau gris des flocons menus et pressés, les arbustes plus légers,
tout pâles dans l'ombre. Elle tombait si épaisse, la neige, qu'on y voyait tout
juste à dix pas. Mais la lanterne jetait une grande clarté devant nous. Quand on
commença à descendre par l'escalier tournant creusé dans la muraille, j'eus
peur, vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrière moi; qu'on allait me saisir
par les épaules et m'emporter; et j'eus envie de retourner; mais comme il
fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas. J'entendis qu'on ouvrait la
porte sur la plaine; puis mon oncle se mit à jurer:
- Nom d'un nom, il est reparti! Si j'aperçois seulement son ombre, je ne le
rate pas, ce c...-là.
C'était sinistre de voir la plaine, ou, plutôt, de la sentir devant soi, car
on ne la voyait pas; on ne voyait qu'un voile de neige sans fin, en haut, en
bas, en face, à droite, à gauche, partout.
Mon oncle reprit:
- Tiens, revoilà le chien qui hurle; je vas lui apprendre comment je tire,
moi. Ça sera toujours ça de gagné.
Mais mon père, qui était bon, reprit:
- Il vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il
aboie au secours, ce misérable; il appelle comme un homme en détresse. Allons-y.
Et on se mit en route à travers ce rideau, à travers cette tombée épaisse,
continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et l'air, qui remuait,
flottait, tombait et glaçait la chair en fondant, la glaçait comme elle l'aurait
brûlée, par une douleur vive et rapide sur la peau, à chaque toucher des petits
flocons blancs.
Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pâte molle et froide; et il
fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous avancions, la
voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle cria:
- Le voici!
On s'arrêta pour l'observer, comme on doit faire en face d'un ennemi qu'on
rencontre dans la nuit. Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres,
et je l'aperçus; il était effrayant et fantastique à voir, ce chien, un gros
chien noir, un chien de berger à grands poils et à la tête de loup, dressé sur
ses quatre pattes, tout au bout de la longue traînée de lumière que faisait la
lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas; il s'était tu; et il nous regardait.
Mon oncle dit:
- C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien envie de lui flanquer
un coup de fusil.
Mon père reprit d'une voix ferme:
- Non, il faut le prendre.
Alors mon frère Jacques ajouta:
- Mais il n'est pas seul. Il y a quelque chose à côté de lui.
Il y avait quelque chose derrière lui, en effet, quelque chose de gris,
d'impossible à distinguer. On se remit en marche avec précaution.
En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son derrière. Il n'avait pas
l'air méchant. Il semblait plutôt content d'avoir réussi à attirer des gens.
Mon père alla droit à lui et le caressa. Le chien lui lécha les mains; et on
reconnut qu'il était attaché à la roue d'une petite voiture, d'une sorte de
voiture joujou enveloppée tout entière dans trois ou quatre couvertures de
laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste approchait sa lanterne
de la porte de cette carriole qui ressemblait à une niche roulante, on aperçut
dedans un petit enfant qui dormait.
Nous fûmes tellement stupéfaits que nous ne pouvions dire un mot. Mon père
se remit le premier, et comme il était de grand coeur, et d'âme un peu exaltée,
il étendit la main sur le toit de la voiture et il dit:
- Pauvre abandonné, tu seras des nôtres! Et il ordonna à mon frère Jacques
de rouler devant nous notre trouvaille.
Mon père reprit, pensant tout haut:
- Quelque enfant d'amour dont la pauvre mère est venue sonner à ma porte en
cette nuit de l'Epiphanie, en souvenir de l'Enfant-Dieu.
Il s'arrêta de nouveau, et, de toute sa force, il cria quatre fois à travers
la nuit vers les quatre coins du ciel:
- Nous l'avons recueilli!
Puis, posant sa main sur l'épaule de son frère, il murmura:
- Si tu avais tiré sur le chien, François?...
Mon oncle ne répondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de
croix, car il était très religieux, malgré ses airs fanfarons.
On avait détaché le chien qui nous suivait.
Ah! par exemple, ce qui fut gentil à voir, c'est la rentrée à la maison. On
eut d'abord beaucoup de mal à monter la voiture par l'escalier des remparts; on
y parvint cependant et on la roula jusque dans le vestibule.
Comme maman était drôle, contente et effarée! Et mes quatre petites cousines
(la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient à quatre poules autour d'un
nid. On retira enfin de sa voiture l'enfant qui dormait toujours. C'était une
fille, âgée de six semaines environ. Et on trouva dans ses langes dix mille
francs en or, oui, dix mille francs! que papa plaça pour lui faire une dot. Ce
n'était donc pas une enfant de pauvres... mais peut-être l'enfant de quelque
noble avec une petite bourgeoise de la ville... ou encore... nous avons fait
mille suppositions et on n'a jamais rien su... mais là, jamais rien... Jamais
rien... Le chien lui-même ne fut reconnu par personne. Il était étranger au
pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui était venu sonner trois fois à notre
porte connaissait bien mes parents, pour les avoir choisis ainsi.
Voilà donc comment Mlle Perle entra, à l'âge de six semaines, dans la maison
Chantal.
On ne la nomma que plus tard, Mlle Perle, d'ailleurs. On la fit baptiser
d'abord: "Marie, Simone, Claire", Claire devant lui servir de nom de famille. Je
vous assure que ce fut une drôle de rentrée dans la salle à manger avec cette
mioche réveillée qui regardait autour d'elle ces gens et ces lumières, de ses
yeux vagues, bleus et troubles.
On se remit à table et le gâteau fut partagé. J'étais roi; et je pris pour
reine Mlle Perle, comme vous, tout à l'heure. Elle ne se douta guère, ce
jour-là, de l'honneur qu'on lui faisait.
Donc l'enfant fut adoptée, et élevée dans la famille. Elle grandit; des
années passèrent. Elle était gentille, douce, obéissante. Tout le monde l'aimait
et on l'aurait abominablement gâtée si ma mère ne l'eût empêché.
Ma mère était une femme d'ordre et de hiérarchie. Elle consentait à traiter
la petite Claire comme ses propres fils, mais elle tenait cependant à ce que la
distance qui nous séparait fût bien marquée, et la situation bien établie.
Aussi, dès que l'enfant put comprendre, elle lui fit connaître son histoire et
fit pénétrer tout doucement, même tendrement dans l'esprit de la petite, qu'elle
était pour les Chantal une fille adoptive, recueillie, mais en somme une
étrangère.
Claire comprit cette situation avec une singulière intelligence, avec un
instinct surprenant; et elle sut prendre et garder la place qui lui était
laissée, avec tant de tact, de grâce et de gentillesse, qu'elle touchait mon
père à le faire pleurer.
Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée et le
dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature, qu'elle se mit
à l'appeler: "Ma fille." Parfois quand la petite avait fait quelque chose de
bon, de délicat, ma mère relevait ses lunettes sur son front, ce qui indiquait
toujours une émotion chez elle et elle répétait:
- Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant
Ce nom en resta à la petite Claire qui devint et demeura pour nous Mlle
Perle.
QUATRIEME PARTIE
M. Chantal se tut. Il était assis sur
le billard, les pieds ballants, et il maniait une boule de la main gauche,
tandis que de la droite il tripotait un linge qui servait à effacer les points
sur le tableau d'ardoise et que nous appelions "le linge à craie". Un peu rouge,
la voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses souvenirs, allant
doucement, à travers les choses anciennes et les vieux événements qui se
réveillaient dans sa pensée, comme on va, en se promenant, dans les vieux
jardins de famille où l'on fut élevé, et où chaque arbre, chaque chemin, chaque
plante, les houx pointus, les lauriers qui sentent bon, les ifs, dont la graine
rouge et grasse s'écrase entre les doigts, font surgir, à chaque pas, un petit f
ait de notre vie passée, un de ces petits faits insignifiants et délicieux qui
forment le fond même, la trame de l'existence.
Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées sur
ma queue de billard inutile.
Il reprit, au bout d'une minute:
- Cristi, qu'elle était jolie à dix-huit ans... et gracieuse... et
parfaite... Ah! la jolie... Jolie... Jolie... et bonne... et brave... et
charmante fille!... Elle avait des yeux... des yeux bleus... transparents...
clairs... comme je n'en ai jamais vu de pareils... Jamais!
Il se tut encore. Je demandai:
- Pourquoi ne s'est-elle pas mariée?
Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait "mariée".
- Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait pourtant
trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs fois... elle n'a pas
voulu! Elle semblait triste à cette époque-là. C'est quand j'épousai ma cousine,
la petite Charlotte, ma femme, avec qui j'étais fiancé depuis six ans.
Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son esprit,
que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels drames des coeurs
honnêtes, des coeurs droits, des coeurs sans reproches, dans un de ces drames
inavoués, inexplorés, que personne n'a connu, pas même ceux qui en sont les
muettes et résignées victimes. Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup,
je prononçai:
- C'est vous qui auriez dû l'épouser, monsieur Chantal?
Il tressaillit, me regarda, et dit:
- Moi? épouser qui?
- Mlle Perle.
- Pourquoi ça?
- Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine.
Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés, puis il balbutia:
- Je l'ai aimée... moi?... comment? qu'est-ce qui t'a dit ça?...
- Parbleu, ça se voit... et c'est même à cause d'elle que vous avez tardé si
longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six ans.
Il lâcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit à deux mains le
linge à craie, et, s'en couvrant le visage, se mit à sangloter dedans. Il
pleurait d'une façon désolante et ridicule, comme pleure une éponge qu'on
presse, par les yeux, le nez et la bouche en même temps. Et il a toussait,
crachait, se mouchait dans le linge à craie, s'essuyait les yeux, éternuait,
recommençait à couler par toutes les fentes de son visage, avec un bruit de
gorge qui faisait penser aux gargarismes.
Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus que
dire, que faire, que tenter.
Et soudain, la voix de Mme Chantal résonna dans l'escalier:
- Est-ce bientôt fini, votre fumerie?
J'ouvris la porte et je criai:
- Oui, madame, nous descendons.
Puis, je me précipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes.
- Monsieur Chantal, mon ami Chantal, écoutez-moi; votre femme vous appelle,
remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre; remettez-vous. il bégaya:
- Oui... oui... Je viens... pauvre fille!... Je viens... dites-lui que
j'arrive.
Et il commença à s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge qui,
depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise, puis il
apparut, moitié blanc et moitié rouge, le front, le nez, les joues et le menton
barbouillés de craie, et les yeux gonflés, encore Pleins de larmes.
Je le pris par les mains et l'entraînai dans sa chambre en murmurant:
- Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon, monsieur Chantal, de
vous avoir fait de la peine... mais... Je ne savais pas... vous... vous
comprenez...
Il me serra la main:
- Oui... oui... il y a des moments difficiles...
Puis il se plongea la figure dans sa cuvette Quand il en sortit, il ne me
parut pas encore présentable; mais j'eus l'idée d'une petite ruse. Comme il
s'inquiétait, en se regardant dans la glace, je lui dis:
- Il suffira de raconter que vous avez un grain poussière dans l'oeil, et
vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira.
Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On
s'inquiéta; chacun voulut chercher le grain de poussière qu'on ne trouva point,
et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire d'aller chercher
le médecin.
Moi, j'avais rejoint Mlle Perle et je la regardais, tourmenté par une
curiosité ardente, une curiosité qui devenait une souffrance. Elle avait dû être
bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes, si larges qu'elle
avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les autres humains. Sa toilette
était un peu ridicule, une vraie toilette de vieille fille, et la déparait sans
la rendre gauche.
Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout à l'heure dans
l'âme de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout à l'autre, cette vie humble,
simple et dévouée; mais un besoin me venait aux lèvres, un besoin harcelant de
l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait aimé, lui; si elle avait
souffert comme lui de cette longue souffrance secrète, aiguë, qu'on ne voit pas,
qu'on ne sait pas, qu'on ne devine pas, mais qui s'échappe la nuit, dans la
solitude de la chambre noire. Je la regardais, je voyais battre son coeur sous
son corsage à guimpe, et je me demandais si cette douce figure candide avait
gémi chaque soir, dans l'épaisseur moite de l'oreiller, et sangloté, le corps
secoué de sursauts, dans la fièvre du lit brûlant. Et je lui dis tout bas, comme
font les enfants qui cassent un bijou pour voir dedans:
- Si vous aviez vu pleurer M. Chantal tout à l'heure, il vous aurait fait
pitié.
Elle tressaillit:
- Comment, il pleurait?
- Oh! oui, il pleurait!
- Et pourquoi ça?
Elle semblait très émue. Je répondis:
- A votre sujet.
- A mon sujet?
- Oui. Il me racontait combien il vous avait aimée autrefois; et combien il
lui en avait coûté d'épouser sa femme au lieu de vous...
Sa figure pâle me parut s'allonger un peu; ses yeux toujours ouverts, ses
yeux calmes se fermèrent tout à coup, si vite qu'ils semblaient s'être clos pour
toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et s'y affaissa doucement,
lentement, comme aurait fait une écharpe tombée. Je criai:
- Au secours! au secours! Mlle Perle se trouve mal. Mme Chantal et ses
filles se précipitèrent, et comme on cherchait de l'eau, une serviette et du
vinaigre, je pris mon chapeau et je me sauvai. Je m'en allai à grands pas, le
coeur secoué, l'esprit plein de remords et de regrets. Et parfois aussi j'étais
content; il me semblait que j'avais fait une chose louable et nécessaire.
je me demandais: "Ai-je eu tort? Ai-je eu raison?" Ils avaient cela dans
l'âme comme on garde du plomb dans une plaie fermée. Maintenant ne seront-ils
pas plus heureux? Il était trop tard pour que recommençât leur torture et assez
tôt pour qu'ils s'en souvinssent avec attendrissement.
Et peut-être qu'un soir du prochain printemps, émus par un rayon de lune
tombé sur l'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se prendront et se
serreront la main en souvenir de toute cette souffrance étouffée et cruelle; et
peut-être aussi que cette courte étreinte fera passer dans leurs veines un peu
de ce frisson qu'ils n'auront point connu, et leur jettera, à ces morts
ressuscités en une seconde, la rapide et divine sensation de cette ivresse, de
cette folie qui donne aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que
n'en peuvent cueillir, en toute leur vie, les autres hommes!
16 janvier 1886
Nous avions été voir, avec quelques
amis, le vieil ermite installé sur un ancien tumulus couvert de grands arbres,
au milieu de la vaste plaine qui va de Cannes à la Napoule.
En revenant, nous parlions de ces singuliers solitaires laïques, nombreux
autrefois, et dont la race aujourd'hui disparaît. Nous cherchions les causes
morales, nous nous efforcions de déterminer la nature des chagrins qui
poussaient jadis les hommes dans les solitudes.
Un de nos compagnons dit tout à coup :
- J'ai connu deux solitaires : un homme et une femme. La femme doit être
encore vivante. Elle habitait, il y a cinq ans, une ruine au sommet d'un mont
absolument désert sur la côte de Corse, à quinze ou vingt kilomètres de toute
maison. Elle vivait là avec une bonne ; j'allai la voir. Elle avait été
certainement une femme du monde distinguée. Elle me reçut avec politesse et même
avec bonne grâce, mais je ne sais rien d'elle ; je ne devinai rien.
"Quant à l'homme, je vais vous raconter sa sinistre aventure :
Retournez-vous. Vous apercevez là-bas ce mont pointu et boisé qui se détache
derrière la Napoule, tout seul en avant des cimes de l'Esterel ; on l'appelle
dans le pays le mont des Serpents. C'est là que vivait mon solitaire, dans les
murs d'un petit temple antique, il y a douze ans environ.
Ayant entendu parler de lui, je me décidai à faire sa connaissance et je
partis de Cannes, à cheval, un matin de mars. Laissant ma bête à l'auberge de la
Napoule, je me mis à gravir à pied ce singulier cône, haut peut-être de cent
cinquante ou deux cents mètres et couvert de plantes aromatiques, de cystes
surtout, dont l'odeur est si vive et si pénétrante qu'elle trouble et cause un
malaise. Le sol est pierreux et on voit souvent glisser sur les cailloux de
longues couleuvres qui disparaissent dans les herbes. De là ce surnom bien
mérité de mont des Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous
naître sous les pieds quand on gravit la pente exposée au soleil. Ils sont si
nombreux qu'on n'ose plus marcher et qu'on éprouve une gêne singulière, non pas
une peur, car ces bêtes sont inoffensives, mais une sorte d'effroi mystique.
J'ai eu plusieurs fois la singulière sensation de gravir un mont sacré de
l'antiquité, une bizarre colline parfumée et mystérieuse, couverte de cystes et
peuplée de serpents et couronnée par un temple.
Ce temple existe encore. On m'a affirmé du moins que ce fut un temple. Car
je n'ai pas cherché à en savoir davantage pour ne pas gâter mes émotions.
Donc j'y grimpai, un matin de mars, sous prétexte d'admirer le pays. En
parvenant au sommet j'aperçus en effet des murs et, assis sur une pierre, un
homme. Il n'avait guère plus de quarante-cinq ans, bien que ses cheveux fussent
tout blancs ; mais sa barbe était presque noire encore. Il caressait un chat
roulé sur ses genoux et ne semblait point prendre garde à moi. Je fis le tour
des ruines, dont une partie couverte et fermée au moyen de branches, de paille,
d'herbes et de cailloux, était habitée par lui, et je revins de son côté.
La vue, de là, est admirable. C'est, à droite, l'Esterel aux sommets
pointus, étrangement découpé, puis la mer démesurée, s'allongeant jusqu'aux
côtes lointaines de l'Italie, avec ses caps nombreux et, en face de Cannes, les
îles de Lérins, vertes et plates, qui semblent flotter et dont la dernière
présente vers le large un haut et vieux château fort à tours crénelées, bâti
dans les flots mêmes.
Puis dominant la côte verte, où l'on voit pareilles, d'aussi loin, à des
oeufs innombrables pondus au bord du rivage, le long chapelet de villas et de
villes blanches bâties dans les arbres, s'élèvent les Alpes, dont les sommets
sont encore encapuchonnés de neige. Je murmurai :
- Cristi, c'est beau.
L'homme leva la tête et dit :
- Oui, mais quand on voit ça toute la journée c'est monotone.
Donc il parlait, il causait et il s'ennuyait, mon solitaire.
Je le tenais.
Je ne restai pas longtemps ce jour-là et je m'efforçai seulement de
découvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l'effet d'un être
fatigué des autres, las de tout, irrémédiablement désillusionné et dégoûté de
lui-même comme du reste.
Je le quittai après une demi-heure d'entretien. Mais je revins huit jours
plus tard, et encore une fois la semaine suivante, puis toutes les semaines ; si
bien qu'avant deux mois nous étions amis.
Or, un soir de la fin de mai, je jugeai le moment venu et j'emportai des
provisions pour dîner avec lui sur le mont des Serpents.
C'était un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays où l'on cultive les
fleurs comme le blé dans le Nord, dans ce pays où l'on fabrique presque toutes
les essences qui parfumeront la chair et les robes des femmes, un de ces soirs
où les souffles des orangers innombrables, dont sont plantés les jardins et tous
les replis des vallons, troublent et alanguissent à faire rêver d'amour les
vieillards.
Mon solitaire m'accueillit avec une joie visible ; il consentit volontiers à
partager mon dîner. Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu
l'habitude ; il s'anima, et se mit à parler de sa vie passée. Il avait toujours
habité Paris et vécu en garçon joyeux, me semblait-il.
Je lui demandai brusquement :
- Quelle drôle d'idée vous avez eue de venir vous percher sur ce sommet ?
Il répondit aussitôt :
- Ah ! c'est que j'ai reçu la plus rude secousse que puisse recevoir un
homme. Mais pourquoi vous cacher ce malheur ? Il vous fera me plaindre,
peut-être ! Et puis... Je ne l'ai dit jamais à personne... Jamais... et je
voudrais savoir... une fois... ce qu'en pense un autre... et comment il le juge.
Né à Paris, élevé à Paris, je grandis
et je vécus dans cette ville. Mes parents m'avaient laissé quelques milliers de
francs de rente, et j'obtins, par protection, une place modeste et tranquille
qui me faisait riche, pour un garçon.
J'avais mené, dès mon adolescence, une vie de garçon. Vous savez ce que
c'est. Libre et sans famille, résolu à ne point prendre de femme légitime, je
passais tantôt trois mois avec l'une, tantôt six mois avec l'autre, puis un an
sans compagne en butinant sur la masse des filles à prendre ou à vendre.
Cette existence médiocre, et banale si vous voulez, me convenait,
satisfaisait mes goûts naturels de changement et de badauderie. Je vivais sur le
boulevard, dans les théâtres et les cafés, toujours dehors, presque sans
domicile, bien que proprement logé. J'étais un de ces milliers d'êtres qui se
laissent flotter, comme des bouchons, dans la vie ; pour qui les murs de Paris
sont les murs du monde, et qui n'ont souci de rien, n'ayant de passion pour
rien. J'étais ce qu'on appelle un bon garçon, sans qualités et sans défauts.
Voilà. Et je me juge exactement.
Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s'écoula lente et rapide, sans
aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années monotones de Paris où
n'entre dans l'esprit aucun de ces souvenirs qui font date, ces années longues
et pressées, banales et gaies, où l'on boit, mange et rit sans savoir pourquoi,
les lèvres tendues vers tout ce qui se goûte et tout ce qui s'embrasse, sans
avoir envie de rien. On était jeune ; on est vieux sans avoir rien fait de ce
que font les autres ; sans aucune attache, aucune racine, aucun lien, presque
sans amis, sans parents, sans femme, sans enfants !
Donc, j'atteignis doucement et vivement la quarantaine ; et pour fêter cet
anniversaire, je m'offris, à moi tout seul, un bon dîner dans un grand café.
J'étais un solitaire dans le monde ; je jugeai plaisant de célébrer cette date
en solitaire.
Après dîner, j'hésitai sur ce que je ferais. J'eus envie d'entrer dans un
théâtre ; et puis l'idée me vint d'aller en pèlerinage au quartier Latin, où
j'avais fait mon droit jadis. Je traversai donc Paris, et j'entrai sans
préméditation dans une de ces brasseries où l'on est servi par des filles.
Celle qui prenait soin de ma table était toute jeune, jolie et rieuse. Je
lui offris une consommation quelle accepta tout de suite. Elle s'assit en face
de moi et me regarda de son oeil exercé, sans savoir à quel genre de mâle elle
avait affaire. C'était une blonde, ou plutôt une blondine, une franche, toute
franche créature qu'on devinait rose et potelée sous l'étoffe gonflée du
corsage. Je lui dis les choses galantes et bêtes qu'on dit toujours à ces
êtres-là ; et comme elle était vraiment charmante, l'idée me vint soudain de
l'emmener... toujours pour fêter ma quarantaine. Ce ne fut ni long ni difficile.
Elle se trouvait libre... depuis quinze jours, me dit-elle... et elle accepta
d'abord de venir souper aux Halles quand son service serait fini.
Comme je craignais qu'elle ne me faussât compagnie - on ne sait jamais ce
qui peut arriver, ni qui peut entrer dans ces brasseries, ni le vent qui souffle
dans une tête de femme - je demeurai là, toute la soirée, à l'attendre.
J'étais libre aussi, moi, depuis un mois ou deux et je me demandais, en
regardant aller de table en table cette mignonne débutante de l'amour, si je ne
ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps. Je vous conte là
une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des hommes à Paris.
Pardonnez-moi ces détails grossiers ; ceux qui n'ont pas aimé poétiquement
prennent et choisissent les femmes comme on choisit une côtelette à la
boucherie, sans s'occuper d'autre chose que de la qualité de leur chair.
Donc, je l'emmenai chez elle - car j'ai le respect de mes draps. C'était un
petit logis d'ouvrière, au cinquième, propre et pauvre ; et j'y passai deux
heures charmantes. Elle avait, cette petite, une grâce et une gentillesse rares.
Comme j'allais partir, je m'avançai vers la cheminée afin d'y déposer le
cadeau réglementaire, après avoir pris jour pour une seconde entrevue avec la
fillette, qui demeurait au lit ; je vis vaguement une pendule sous globe, deux
vases de fleurs et deux photographies dont l'une, très ancienne, une de ces
épreuves sur verre appelées daguerréotypes. Je me penchai, par hasard, vers ce
portrait, et je demeurai interdit, trop surpris pour comprendre... C'était le
mien, le premier de mes portraits... que j'avais fait faire autrefois, quand je
vivais en étudiant au quartier Latin.
Je le saisis brusquement pour l'examiner de plus près. Je ne me trompais
point... et j'eus envie de rire tant la chose me parut inattendue et drôle. Je
demandai :
- Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là ?
Elle répondit :
- C'est mon père, que je n'ai pas connu. Maman me l'a laissé en me disant de
le garder, que ça me servirait peut-être un jour...
Elle hésita, se mit à rire, et reprit :
- Je ne sais pas à quoi, par exemple. Je ne pense pas qu'il vienne me
reconnaître.
Mon coeur battait précipité comme le galop d'un cheval emporté. Je remis
l'image à plat sur la cheminée, je posai dessus, sans même savoir ce que je
faisais, deux billets de cent francs que j'avais en poche, et je me sauvai en
criant :
- A bientôt... au revoir... ma chérie... au revoir.
J'entendis qu'elle répondait :
- A mardi.
J'étais dans l'escalier obscur que je descendis à tâtons.
Lorsque je sortis dehors, je m'aperçus qu'il pleuvait, et je partis à grands
pas, par une rue quelconque.
J'allais devant moi, affolé, éperdu, cherchant à me souvenir ! Etait-ce
possible ? - Oui. - Je me rappelai soudain une fille qui m'avait écrit, un mois
environ après notre rupture, qu'elle était enceinte de moi. J'avais déchiré où
brûlé la lettre, et oublié cela. - J'aurais dû regarder la photographie de la
femme sur la cheminée de la Petite. Mais l'aurais-je reconnue ? C'était la
photographie d'une vieille femme, me semblait-il.
J'atteignis le quai. Je vis un banc ; et je m'assis. Il pleuvait. Des gens
passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m'apparut odieuse et
révoltante, pleine de misères, de hontes, d'infamies voulues ou inconscientes.
Ma fille !... Je venais peut-être de posséder ma fille !... Et Paris, ce grand
Paris sombre, morne, boueux, triste, noir, avec toutes ces maisons fermées,
était plein de choses pareilles, d'adultères, d'incestes, d'enfants violés. Je
me rappelai ce qu'on disait des ponts hantés par des vicieux infâmes.
J'avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces êtres ignobles.
J'étais entré dans la couche de ma fille !
Je faillis me jeter à l'eau. J'étais fou ! J'errai jusqu'au jour, puis je
revins chez moi pour réfléchir.
Je fis alors ce qui me parut le plus sage : je priai un notaire d'appeler
cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa mère lui avait remis
le portrait de celui qu'elle supposait être son père, me disant chargé de ce
soin par un ami.
Le notaire exécuta mes ordres. C'est à son lit de mort que cette femme avait
désigné le père de sa fille, et devant un prêtre qu'on me nomma.
Alors, toujours au nom de cet ami inconnu, je fis remettre à cette enfant la
moitié de ma fortune, cent quarante mille francs environ, dont elle ne peut
toucher que la rente, puis je donnai ma démission de mon emploi, et me voici.
En errant sur ce rivage, j'ai trouvé ce mont et je m'y suis arrêté...
jusques à quand... Je l'ignore
- Que pensez-vous de moi... et de ce que j'ai fait ?
Je répondis en lui tendant la main.
- Vous avez fait ce que vous deviez faire. Bien d'autres
eussent attaché moins d'importance à cette odieuse fatalité.
Il reprit :
- Je le sais, mais, moi, j'ai failli en devenir fou. Il paraît que j'avais
l'âme sensible sans m'en être jamais douté. Et j'ai peur de Paris, maintenant,
comme les croyants doivent avoir peur de l'enfer. J'ai reçu un coup sur la tête,
voilà tout, un coup comparable à la chute d'une tuile quand on passe dans la
rue. Je vais mieux depuis quelque temps.
Je quittai mon solitaire. J'étais fort troublé par son récit.
Je le revis encore deux fois, puis je partis, car je ne reste jamais dans le
Midi après la fin de mai.
Quand je revins l'année suivante, l'homme n'était plus sur le mont des
Serpents ; et je n'ai jamais entendu parler de lui.
Voilà l'histoire de mon ermite.
26 janvier 1886
PREMIERE PARTIE
Cap d'Antibes.
Assis sur un banc, l'autre jour,
devant ma porte, en plein soleil, devant une corbeille d'anémones fleuries, je
lisais un livre récemment paru, un livre honnête, chose rare, et charmant aussi,
Le Tonnelier, par Georges Duval. Un gros chat blanc, qui appartient au
jardinier, sauta sur mes genoux, et, de cette secousse, ferma le livre que je
posai à côté de moi pour caresser la bête.
Il faisait chaud ; une odeur de fleurs nouvelles, odeur timide encore,
intermittente, légère, passait dans l'air, où passaient aussi parfois des
frissons froids venus de ces grands sommets blancs que j'apercevais là-bas.
Mais le soleil était brûlant, aigu, un de ces soleils qui fouillent la terre
et la font vivre, qui fendent les graines pour animer les germes endormis, et
les bourgeons pour que s'ouvrent les jeunes feuilles. Le chat se roulait sur mes
genoux, sur le dos, les pattes en l'air, ouvrant et fermant ses griffes,
montrant sous ses lèvres ses crocs pointus et ses yeux verts dans la fente
presque close de ses paupières. Je caressais et je maniais la bête molle et
nerveuse, souple comme une étoffe de soie, douce, chaude, délicieuse et
dangereuse. Elle ronronnait ravie et prête à mordre, car elle aime griffer
autant quatre flattée. Elle tendait son cou, ondulait, et quand je cessais de la
toucher, se redressait et poussait sa tête sous ma main levée.
Je l'énervais et elle m'énervait aussi, car je les aime et je les déteste,
ces animaux charmants et perfides. J'ai plaisir à les toucher, à faire glisser
sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur chaleur dans ce poil,
dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus doux, rien ne donne à la peau
une sensation plus délicate, plus raffinée, plus rare que la robe tiède et
vibrante d'un chat. Maiselle me met aux doigts, cette robe vivante, un désir
étrange et féroce d'étrangler la bête que je caresse. Je sens en elle l'envie
qu'elle a de me mordre et de me déchirer, je la sens et je la prends, cette
envie, comme un fluide qu'elle me communique, je la prends par le bout de mes
doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes nerfs, le
long de mes membres jusqu'à mon coeur, jusqu'à ma tête, elle m'emplit, court le
long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et toujours, toujours, au bout de mes
dix doigts je sens le chatouillement vif et léger qui me pénètre et m'envahit.
Et si la bête commence, si elle me mord, si elle me griffe, je la saisis par
le cou, je la fais tourner et je la lance au loin comme la pierre d'une fronde,
si vite et si brutalement qu'elle n'a jamais le temps de se venger.
Je me souviens qu'étant enfant, j'aimais déjà les chats avec de brusques
désirs de les étrangler dans mes petites mains ; et qu'un jour, au bout du
jardin, à l'entrée du bois, j'aperçus tout à coup quelque chose de gris qui se
roulait dans les hautes herbes. J'allai voir ; c'était un chat pris au collet,
étranglé, râlant, mourant. Il se tordait, arrachait la terre avec ses griffes,
bondissait, retombait inerte, puis recommençait, et son souffle rauque, rapide,
faisait un bruit de pompe, un bruit affreux que j'entends encore.
J'aurais pu prendre une bêche et couper le collet, j'aurais pu aller
chercher le domestique ou prévenir mon père. Non, je ne bougeai pas, et, le
coeur battant, je le regardai mourir avec une joie frémissante et cruelle ;
c'était un chat ! C'eût été un chien, j'aurais plutôt coupé le fil de cuivre
avec mes dents que de le laisser souffrir une seconde de plus.
Et quand il fut mort, bien mort, encore chaud, j'allai le tâter et lui tirer
la queue.
SECONDE PARTIE
Ils sont délicieux pourtant, délicieux
surtout, parce qu'en les caressant, alors qu'ils se frottent à notre chair,
ronronnent et se roulent sur nous en nous regardant de leurs yeux jaunes qui ne
semblent jamais nous voir, on sent bien l'insécurité de leur tendresse,
l'égoïsme perfide de leur plaisir.
Des femmes aussi nous donnent cette sensation, des femmes charmantes,
douces, aux yeux clairs et faux, qui nous ont choisis pour se frotter à l'amour.
près d'elles, quand elles ouvrent les bras, les lèvres tendues, quand on les
étreint, le coeur bondissant, quand on goûte la joie sensuelle et savoureuse de
leur caresse délicate, on sent bien qu'on tient une chatte, une chatte à griffes
et à crocs, une chatte perfide, sournoise, amoureuse ennemie, qui mordra quand
elle sera lasse de baisers.
Tous les poètes ont aimé les chats. Baudelaire les a divinement chantés. On
connaît son admirable sonnet :
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux, et comme eux sédentaires.
Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres.
L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté ?
Ils prennent, en songeant, les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin.
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques.
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
TROISIEME PARTIE
Moi j'ai eu un jour l'étrange
sensation d'avoir habité le palais enchanté de la Chatte - Blanche, un château
magique où régnait une de ces bêtes onduleuses, mystérieuses, troublantes, le
seul peut-être de tous les êtres qu'on n'entende jamais marcher.
C'était l'été dernier, sur ce même rivage de la Méditerranée.
Il faisait, à Nice, une chaleur atroce, et je m'informai si les habitants du
pays n'avaient point dans la montagne au-dessus quelque vallée franche où ils
pussent aller respirer.
On m'indiqua celle de Thorenc. Je la voulus voir.
Il fallut d'abord gagner Grasse, la ville des parfums, dont je parlerai
quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et quintessences de
fleurs qui valent jusqu'à deux mille francs le litre. J'y passai la soirée et la
nuit dans un vieil hôtel de la ville, médiocre auberge où la qualité des
nourritures est aussi douteuse que la propreté des chambres. puis je repartis au
matin.
La route s'engageait en pleine montagne, longeant des ravins profonds et
dominée par des pics stériles, pointus, sauvages. Je me demandais quel bizarre
séjour d'été on m'avait indiqué là ; et j'hésitais presque à revenir pour
regagner Nice le même soir, quand j'aperçus soudain devant moi, sur un mont qui
semblait barrer tout le vallon, une immense et admirable ruine profilant sur le
ciel des tours, des murs écroulés, toute une bizarre architecture de citadelle
morte. C'était une antique commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays
de Thorenc.
Je contournai ce mont, et soudain, je découvris une longue vallée verte,
franche et reposante. Au fond, des prairies, de l'eau courante, des saules ; et
sur les versants, des sapins, jusques au ciel.
En face de la commanderie, de l'autre côté de la vallée, mais plus bas,
s'élève un château habité, le château des Quatre -Tours, qui fut construit vers
1530. On n'y aperçoit encore cependant aucune trace de la Renaissance.
C'est une lourde et forte construction carrée, d'un puissant caractère,
flanquée de quatre tours guerrières, comme le dit son nom.
J'avais une lettre de recommandation pour le propriétaire de ce manoir qui
ne me laissa pas gagner l'hôtel.
Toute la vallée, délicieuse en effet, est un des plus charmants séjours
d'été qu'on puisse rêver. Je m'y promenai jusqu'au soir, puis, après le dîner,
je montai dans l'appartement qu'on m'avait réservé. Je traversai d'abord une
sorte de salon dont les murs sont couverts de vieux cuir de Cordoue, puis une
autre pièce où j'aperçus rapidement sur les murs, à la lueur de ma bougie, de
vieux portraits de dames, de ces tableaux dont Théophile Gautier a dit :
J'aime à vous voir en vos cadres ovales
Portraits jaunis des belles du vieux temps,
Tenant en main des roses un peu pâles
Comme il convient à des fleurs de cent ans !
puis j'entrai dans la pièce où se trouvait mon lit.
Quand je fus seul, je la visitai. Elle était tendue d'antiques toiles
peintes où l'on voyait des donjons roses au fond des paysages bleus, et de
grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres précieuses.
Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles. Les fenêtres,
larges dans l'appartement, étroites à Il sortie au jour, traversant toute
l'épaisseur des murs, n'étaient, en somme, que des meurtrières, de ces
ouvertures par où on tuait des hommes. Je fermai ma porte, je me couchai et je
m'endormis.
Et je rêvai ; on rêve toujours un peu de ce qui s'est passé dans la journée.
Je voyageais ; j'entrais dans une auberge où je voyais attablés devant le feu un
domestique en grande livrée et un maçon, bizarre société dont je ne m'étonnais
pas. Ces gens parlaient de Victor Hugo, qui venait de mourir, et je prenais part
à leur causerie. Enfin j'allais me coucher dans une chambre dont la porte ne
fermait point, et tout à coup. J'apercevais le domestique et le maçon, armés de
briques, qui venaient doucement vers mon lit.
Je me réveillai brusquement, et il me fallut quelques instants pour me
reconnaître. puis je me rappelai les événements de la veille, mon arrivée à
Thorenc, l'aimable accueil du châtelain... J'allais refermer mes paupières,
quand je vis, oui je vis, dans l'ombre, dans la nuit, au milieu de ma chambre, à
la hauteur d'une tête d'homme à peu près, deux yeux de feu qui me regardaient.
Je saisis une allumette et, pendant que je la frottais, j'entendis un bruit, un
bruit léger, un bruit mou comme la chute d'un linge humide et roulé, et quand
j'eus de la lumière, je ne vis plus rien qu'une grande table au milieu de
l'appartement.
Je me levai, je visitai les deux pièces, le dessous de mon lit, les
armoires, rien.
Je pensai donc que j'avais continué mon rêve un peu après mon réveil, et je
me rendormis non sans peine. Je rêvai de nouveau. Cette fois je voyageais
encore, mais en Orient, dans le pays que j'aime. Et j'arrivais chez un Turc qui
demeurait en plein désert. C'était un Turc superbe ; pas un Arabe, un Turc,
gros, aimable, charmant, habillé en Turc, avec un turban et tout un magasin de
soieries sur le dos, un vrai Turc du Théâtre-Français qui me faisait des
compliments en m'offrant des confitures, sur un divan délicieux.
Puis un petit nègre me conduisait à ma chambre - tous mes rêves finissaient
donc ainsi - une chambre bleu ciel, parfumée, avec des peaux de bêtes par terre,
et, devant le feu - l'idée de feu me poursuivait jusqu'au désert - sur une
chaise basse, une femme à peine vêtue qui m'attendait.
Elle avait le type oriental le plus pur, des étoiles sur les joues, le front
et le menton, des yeux immenses, un corps admirable, un peu brun mais d'un brun
chaud et capiteux.
Elle me regardait et je pensais : "Voilà comment je comprends l'hospitalité.
Ce n'est pas dans nos stupides pays du Nord, nos pays de bégueulerie inepte, de
pudeur odieuse, de morale imbécile qu'on recevrait un étranger de cette façon."
Je m'approchai d'elle et je lui parlai, mais elle me répondit par signes, ne
sachant pas un mot de ma langue que mon Turc, son maître, savait si bien.
D'autant plus heureuse qu'elle serait silencieuse, je la pris par la main et
je la conduisis vers ma couche où je m'étendis à ses côtés... Mais on se
réveille toujours en ces moments-là ! Donc je me réveillai et je ne fus pas trop
surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de doux que je
caressais amoureusement.
Puis, ma pensée s'éclairant, je reconnus que c'était un chat, un gros chat
roulé contre ma joue et qui dormait avec confiance. Je l'y laissai, et je fis
comme lui, encore une fois.
Quand le jour parut, il était parti ; et je crus vraiment que j'avais rêvé ;
car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi, et en sortir, la
porte étant fermée à clef.
Quand je contai mon aventure (pas en entier) à mon aimable hôte, il se mit à
rire, et me dit : "Il est venu par la chatière", et soulevant un rideau il me
montra, dans le mur, un petit trou noir et rond.
Et j'appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont ainsi de
longs couloirs étroits à travers les murs, qui vont de la cave au grenier, de la
chambre de la servante à la chambre du seigneur, et qui font du chat le roi et
le maître de céans.
Il circule comme il lui plaît, visite son domaine à son gré, peut se coucher
dans tous les lits, tout voir et tout entendre, connaître tous les secrets,
toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il est chez lui partout,
pouvant entrer partout, l'animal qui passe sans bruit, le silencieux rôdeur, le
promener nocturne des murs creux. Et je pensai à ces autres vers de Baudelaire :
C'est l'esprit familier du lieu,
Il juge, il présider il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, - est-il Dieu ?
9 février 1886
Il y avait vraiment dans cette affaire
un mystère que ni les jurés, ni le président, ni le procureur de la République
lui-même ne parvenaient à comprendre.
La fille prudent (Rosalie), bonne chez les époux Varambot, de Mantes,
devenue grosse à l'insu de ses maîtres, avait accouché, pendant la nuit, dans sa
mansarde, puis tué et enterré son enfant dans le jardin.
C'était là l'histoire courante de tous les infanticides accomplis par les
servantes. Mais un fait demeurait inexplicable. La perquisition opérée dans la
chambre de la fille prudent avait amené la découverte d'un trousseau complet
d'enfant, fait par Rosalie elle-même, qui avait passé ses nuits à le couper et à
le coudre pendant trois mois. L'épicier chez qui elle avait acheté de la
chandelle, payée sur ses gages, pour ce long travail, était venu témoigner. De
plus, il demeurait acquis que la sage-femme du pays, prévenue par elle de son
état, lui avait donné tous les renseignements et tous les conseils pratiques
pour le cas où l'accident arriverait dans un moment où les secours demeureraient
impossibles. Elle avait cherché en outre une place à Poissy pour la fille
prudent qui prévoyait son renvoi, car les époux Varambot ne plaisantaient pas
sur la morale.
Ils étaient là, assistant aux assises, l'homme et la femme, petits rentiers
de province, exaspérés contre cette traînée qui avait souillé leur maison. Ils
auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans jugement, et ils
l'accablaient de dépositions haineuses devenues dans leur bouche des
accusations.
La coupable, une belle grande fille de Basse-Normandie, assez instruite pour
son état, pleurait sans cesse et ne répondait rien.
On en était réduit à croire qu'elle avait accompli cet acte barbare dans un
moment de désespoir et de folie, puisque tout indiquait qu'elle avait espéré
garder et élever son fils.
Le président essaya encore une fois de la faire parler, d'obtenir des aveux,
et l'ayant sollicitée avec une grande douceur, lui fit enfin comprendre que tous
ces hommes réunis pour la juger ne voulaient point sa mort et pouvaient même la
plaindre.
Alors elle se décida.
Il demandait :
- Voyons, dites-nous d'abord quel est le père de cet enfant ?
Jusque-là elle l'avait caché obstinément.
Elle répondit soudain, en regardant ses maîtres qui venaient de la calomnier
avec rage.
- C'est M. Joseph, le neveu à M. Varambot.
Les deux époux eurent un sursaut et crièrent en même temps :
- C'est faux ! Elle ment. C'est une infamie.
Le président les fit taire et reprit :
- Continuez, je vous prie, et dites-nous comment cela est arrivé.
Alors elle se mit brusquement à parler avec abondance, soulageant son coeur
fermé, son pauvre coeur solitaire et broyé, vidant son chagrin, tout son chagrin
maintenant devant ces hommes sévères qu'elle avait pris jusque-là pour des
ennemis et des juges inflexibles.
- Oui, c'est M. Joseph Varambot, quand il est venu en congé l'an dernier.
- Qu'est-ce qu'il fait, M. Joseph Varambot ?
- Il est sous-officier d'artilleurs, m'sieu. Donc il resta deux mois à la
maison. Deux mois d'été. Moi, je ne pensais à rien quand il s'est mis à me
regarder, et puis à me dire des flatteries, et puis à me cajoler tant que le
jour durait. Moi, je me suis laissé prendre, m'sieu. Il m'répétait que j'étais
belle fille, que j'étais plaisante... que j'étais de son goût... Moi, il me
plaisait pour sûr... Que voulez-vous ?... on écoute ces choses-là, quand on est
seule... toute seule... comme moi. J'suis seule sur la terre, m'sieu... J'nai
personne à qui parler... Personne à qui conter mes ennuyances... Je n'ai pu
d'père, pu d'mère, ni frère, ni soeur, personne ! Ca m'a fait comme un frère qui
serait r'venu quand il s'est mis à me causer. Et puis, il m'a demandé de
descendre au bord de la rivière un soir, pour bavarder sans faire de bruit. J'y
suis v'nue, moi... Je sais-t-il ? je sais-t-il après ?... Il me tenait la
taille... Pour sûr, je ne voulais pas... non... non... J'ai pas pu... J'avais
envie de pleurer tant que l'air était douce... il faisait clair de lune... J'ai
pas pu... Non... Je vous jure... J'ai pas pu... il a fait ce qu'il a voulu... Ça
a duré encore trois semaines, tant qu'il est resté... Je l'aurais suivi au bout
du monde... il est parti... Je ne savais pas que j'étais grosse, moi !... Je ne
l'ai su que l'mois d'après...
Elle se mit à pleurer si fort qu'on dut lui laisser le temps de se remettre.
Puis le président reprit sur un ton de prêtre au confessionnal :
- Voyons, continuez.
Elle recommença à parler :
- Quand j'ai vu que j'étais grosse, j'ai prévenu Mme Boudin, la sage-femme,
qu'est là pour le dire ; et j'y ai demandé la manière pour le cas où ça
arriverait sans elle. Et puis j'ai fait mon trousseau, nuit à nuit, jusqu'à une
heure du matin, chaque soir ; et puis j'ai cherché une autre place, car je
savais bien que je serais renvoyée ; mais j'voulais rester jusqu'au bout dans la
maison, pour économiser des sous, vu que j'n'en ai guère, et qu'il m'en
faudrait, pour le p'tit...
- Alors vous ne vouliez pas le tuer ?
- Oh ! pour sûr non, m'sieu.
- Pourquoi l'avez-vous tué, alors ?
- V'là la chose. C'est arrivé plus tôt que je n'aurais cru. Ça m'a pris dans
ma cuisine, comme j'finissais ma vaisselle."M. et Mme Varambot dormaient déjà ;
donc je monte, pas sans peine, en me tirant à la rampe ; et je m'couche par
terre, sur le carreau, pour n'point gâter mon lit. Ça a duré p't-être une heure,
p't-être deux, p't-être trois ; je ne sais point, tant ça me faisait mal ; et
puis, je l'poussais d'toute ma force, j'ai senti qu'il sortait, et je l'ai
ramassé.
"Oh ! oui, j'étais contente, pour sûr ! J'ai fait tout ce que m'avait dit
Mme Boudin, tout ! Et puis je l'ai mis sur mon lit, lui ! Et puis v'là qu'il me
r'vient une douleur, mais une douleur à mourir. Si vous connaissiez ça, vous
autres, vous n'en feriez pas tant, allez ! J'en ai tombé sur les genoux, puis
sur le dos, par terre ; et v'là que ça me reprend, p't-étre une heure encore,
p't-étre deux, là toute seule... et puis qu'il en sort un autre... un autre
p'tit... deux... oui... deux... comme ça ! je l'ai pris comme le premier, et
puis je l'ai mis sur le lit, côte à côte - deux. Est-ce possible, dites ? Deux
enfants ! Moi qui gagne vingt francs par mois ! Dites... est-ce possible ! Un,
oui, ça s'peut, en se privant... mais pas deux ! Ça m'a tourné la tête. Est-ce
que je sais, moi ? J' pouvais-t-il choisir, dites ?
" Est-ce que je sais ! Je me suis vue à la fin de mes jours J'ai mis
l'oreiller d'sus, sans savoir... Je n'pouvais pas en garder deux... et je m'suis
couchée d'sus encore. Et puis, j'suis restée à m'rouler et à pleurer jusqu'au
jour que j'ai vu venir par la fenêtre ; ils étaient morts sous l'oreiller, pour
sûr. Alors je les ai pris sous mon bras, j'ai descendu l'escalier, j'ai sorti
dans l'potager, j'ai pris la bêche au jardinier, et je les ai enfouis sous
terre, l'plus profond que j'ai pu, un ici, puis l'autre là, pas ensemble, pour
qu'ils n'parlent pas de leur mère, si ça parle, les p'tits morts. Je sais-t-il,
moi ?
"Et puis, dans mon lit, v'là que j'ai été si mal que j'ai pas pu me lever.
On a fait venir le médecin qu'a tout compris. C'est la vérité, m'sieu le juge.
Faites ce qu'il vous plaira, j'suis prête.
La moitié des jurés se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer. Des
femmes sanglotaient dans l'assistance. Le président interrogea.
- A quel endroit avez-vous enterré l'autre ?
Elle demanda :
- Lequel que vous avez ?
- Mais... celui... celui qui était dans les artichauts.
- Ah ! bien. L'autre est dans les fraisiers, au bord du puits.
Et elle se mit à sangloter si fort qu'elle gémissait à fendre les coeurs.
La fille Rosalie prudent fut acquittée.
2 mars 1886