Partir à pied, quand le soleil se
lève, et marcher dans la rosée, le long des champs, au bord de la mer calme,
quelle ivresse !
Quelle ivresse ! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par la
narine avec l'air léger, par la peau avec les souffles du vent.
Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de certaines
minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation délicieuse et rapide,
comme de la caresse d'un paysage rencontré au détour d'une route, à l'entrée
d'un vallon, au bord d'une rivière, ainsi qu'on rencontrerait une belle fille
complaisante.
Je me souviens d'un jour, entre autres. J'allais le long de l'Océan breton,
vers la pointe du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un pas rapide, le
long des flots. C'était dans les environs de Quimperlé, dans cette partie la
plus douce et la plus belle de la Bretagne.
Un matin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de vingt ans,
vous refont des espérances et vous redonnent des rêves d'adolescents.
J'allais, par un chemin à peine marqué, entre les blés et les vagues. Les
blés ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient à peine. On sentait
bien l'odeur douce des champs mûrs et l'odeur marine du varech. J'allais sans
penser à rien, devant moi, continuant mon voyage commencé depuis quinze jours,
un tour de Bretagne par les côtes. Je me sentais fort, agile, heureux et gai.
J'allais.
Je ne pensais à rien ! Pourquoi penser en ces heures de joie inconsciente,
profonde, charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe, ou qui vole dans l'air
bleu sous le soleil ? J'entendais chanter au loin des chants pieux. Une
procession peut-être, car c'était un dimanche. Mais je tournai un petit cap et
je demeurai immobile, ravi. Cinq gros bateaux de pêche m'apparurent remplis de
gens, hommes, femmes, enfants, allant au pardon de Plouneven.
Ils longeaient la rive, doucement, poussés à peine par une brise molle et
essoufflée qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'épuisant aussitôt, les
laissait retomber, flasques, le long des mâts.
Les lourdes barques glissaient lentement, chargées de monde. Et tout ce
monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffés du grand chapeau,
poussaient leurs notes puissantes, les femmes criaient leurs notes aiguës, et
les voix grêles des enfants passaient comme des sons de fifre faux dans la
grande clameur pieuse et violente.
Et les passagers des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme
monotone s'élevait dans le ciel calme ; et les cinq bateaux allaient l'un
derrière l'autre, tout près l'un de l'autre.
Ils passèrent devant moi, contre moi, et je les vis s'éloigner, j'entendis
s'affaiblir et s'éteindre leur chant.
Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, comme rêvent les tout jeunes
gens, d'une façon puérile et charmante.
Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le seul âge heureux de
l'existence ! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais morose
et désolé quand on porte en soi la faculté divine de s'égarer dans les
espérances, dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où tout arrive, dans
l'hallucination de la pensée qui vagabonde ! Comme la vie est belle sous la
poudre d'or des songes !
Hélas ! c'est fini, cela.
Je me mis à rêver. A quoi ? A tout ce qu'on attend sans cesse, à tout ce
qu'on désire, à la fortune, à la gloire, à la femme.
Et j'allais, à grands pas rapides, caressant de la main la tête blonde des
blés qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau comme si
j'eusse touché des cheveux.
Je contournai un petit promontoire et j'aperçus, au fond d'une plage étroite
et ronde, une maison blanche, bâtie sur trois terrasses qui descendaient jusqu'à
la grève.
Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie ? Le
sais-je ? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on croit
connaître depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils plaisent à
votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus ? qu'on n'ait point
vécu là autrefois ? Tout vous séduit, vous enchante, la ligne douce de
l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du sable !
Oh ! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins ! De grands arbres
fruitiers avaient poussé le long des terrasses qui descendaient vers l'eau,
comme des marches géantes. Et chacune portait, ainsi qu'une couronne d'or, sur
son faîte, un long bouquet de genêts d'Espagne en fleur !
Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aimé la
posséder, y vivre, toujours !
Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'aperçus, sur un
des piliers de la barrière, un grand écriteau : "A vendre."
J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eût offerte, comme
si on me l'eût donnée, cette demeure ! Pourquoi ? oui, pourquoi ? Je n'en sais
rien !
"A vendre." Donc elle n'était presque plus à quelqu'un, elle pouvait être à
tout le monde, à moi, à moi ! Pourquoi cette joie, cette sensation d'allégresse
profonde, inexplicable ? Je savais bien pourtant que je ne l'achèterais point !
Comment l'aurais-je payée ? N'importe, elle était à vendre. L'oiseau en cage
appartient à son maître, l'oiseau dans l'air est à moi, n'étant à aucun autre.
Et j'entrai dans le jardin. Oh ! le charmant jardin avec ses estrades
superposées, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifiés, ses touffes de
genêts d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque terrasse.
Quand je fus sur la dernière, je regardai l'horizon. La petite plage
s'étendait à mes pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la haute mer par trois
rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entrée et devaient briser les vagues
aux jours de grosse mer.
Sur la pointe, en face, deux pierres énormes, l'une debout, l'autre couchée
dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à deux époux étranges, immobilisés
par quelque maléfice, semblaient regarder toujours la petite maison qu'ils
avaient vu construire, eux qui connaissaient, depuis des siècles, cette baie
autrefois solitaire, la petite maison qu'ils verraient s'écrouler, s'émietter,
s'envoler, disparaître, la petite maison à vendre !
Oh ! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime !
Et je sonnai à la porte comme si j'eusse sonné chez moi. Une femme vint
ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, coiffée de blanc, qui
ressemblait à une béguine. Il me sembla que je la connaissais aussi, cette
femme.
Je lui dis :
- Vous n'êtes pas Bretonne, vous ?
Elle répondit :
- Non, monsieur, je suis de Lorraine.
Elle ajouta :
- Vous venez pour visiter la maison ?
- Eh ! oui, parbleu.
Et j'entrai.
Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je m'étonnai
presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.
Je pénétrai dans le salon, un joli salon tapissé de nattes, et qui regardait
la mer par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, des potiches de Chine et une
grande photographie de femme. J'allai vers elle aussitôt, persuadé que je la
reconnaîtrais aussi. Et je la reconnus, bien que je fusse certain de ne l'avoir
jamais rencontrée. C'était elle, elle-même, celle que j'attendais, que je
désirais, que j'appelais, dont le visage hantait mes rêves. Elle, celle qu'on
cherche toujours, partout, celle qu'on va voir dans la rue tout à l'heure, qu'on
va trouver sur la route dans la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle rouge
sur les blés, celle qui doit être déjà arrivée dans l'hôtel où j'entre en
voyage, dans le wagon où je vais monter, dans le salon dont la porte s'ouvre
devant moi.
C'était elle, assurément, indubitablement elle ! Je la reconnus à ses yeux
qui me regardaient, à ses cheveux roulés à l'anglaise, à sa bouche surtout, à ce
sourire que j'avais deviné depuis longtemps.
Je demandai aussitôt :
- Quelle est cette femme ?
La bonne à tête de béguine répondit sèchement :
- C'est Madame.
Je repris :
- C'est votre maîtresse ?
Elle répliqua avec son air dévôt et dur :
- Oh ! non, monsieur.
Je m'assis et je prononçai :
- Contez-moi ça.
Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.
J'insistai :
- C'est la propriétaire de cette maison, alors !
- Oh ! non, monsieur.
- A qui appartient donc cette maison ?
- A mon maître, M. Tournelle.
J'étendis le doigt vers la photographie.
- Et cette femme, qu'est-ce que c'est ?
- C'est Madame.
- La femme de votre maître ?
- Oh ! non, monsieur.
- Sa maîtresse alors ?
La béguine ne répondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par une
colère confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme :
- Où sont-ils maintenant ?
La bonne murmura :
- Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.
Je tressaillis :
- Ah ! Ils ne sont plus ensemble ?
- Non, monsieur.
Je fus rusé ; et, d'une voix grave :
- Dites-moi ce qui est arrivé, je pourrai peut-être rendre service à votre
maître. Je connais cette femme, c'est une méchante !
La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle eut
confiance.
- Oh ! monsieur, elle a rendu mon maître bien malheureux. Il a fait sa
connaissance en Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il l'avait épousée.
Elle chantait très bien. Il l'aimait, monsieur, que ça faisait pitié de le voir.
Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, l'an dernier. Et ils ont trouvé cette
maison qui avait été bâtie par un fou, un vrai fou pour s'installer à deux
lieues du village. Madame a voulu l'acheter tout de suite, pour y rester avec
mon maître. Et il a acheté la maison pour lui faire plaisir.
Ils y sont demeurés tout l'été dernier, monsieur, et presque tout l'hiver.
Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du déjeuner, Monsieur m'appelle :
- Césarine, est-ce que Madame est rentrée ?
- Mais non, monsieur.
On attendit toute la journée. Mon maître était comme un furieux. On chercha
partout, on ne la trouva pas. Elle était partie, monsieur, on n'a jamais su où
ni comment.
Oh ! quelle joie m'envahit ! J'avais envie d'embrasser la béguine, de la
prendre par la taille et de la faire danser dans le salon !
Ah ! elle était partie, elle s'était sauvée, elle l'avait quitté fatiguée,
dégoûtée de lui ! Comme j'étais heureux !
La vieille bonne reprit :
- Monsieur a eu un chagrin à mourir, et il est retourné à Paris en me
laissant avec mon mari pour vendre la maison. On en demande vingt mille francs.
Mais je n'écoutais plus ! Je pensais à elle ! Et, tout à coup, il me sembla
que je n'avais qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû revenir dans le
pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille maison, qu'elle aurait tant
aimée, sans lui.
Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme ; je saisis la
photographie, et je m'enfuis en courant et baisant éperdument le doux visage
entré dans le carton.
Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle ! Quelle
joie qu'elle fût libre, qu'elle se fût sauvée ! Certes, j'allais la rencontrer
aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante, puisqu'elle l'avait
quitté ! Elle l'avait quitté parce que mon heure était venue !
Elle était libre, quelque part, dans le monde ! Je n'avais plus qu'à la
trouver puisque je la connaissais.
Et je caressais toujours les têtes ployantes des blés mûrs, je buvais l'air
marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser le visage.
J'allais, j'allais éperdu de bonheur, enivré d'espoir. J'allais, sûr de la
rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à notre tour dans la jolie
maison A vendre. Comme elle s'y plairait, cette fois !
5 janvier 1885
On le connaissait à dix lieues aux environs le père Toine, le gros Toine,
Toine-ma-Fine, Antoine Mâcheblé, dit Brûlot, le cabaretier de Tournevent.
Il avait rendu célèbre le hameau enfoncé dans un pli du vallon qui
descendait vers la mer, pauvre hameau paysan composé de dix maisons normandes
entourées de fossés et d'arbres.
Elles étaient là, ces maisons, blotties dans ce ravin couvert d'herbe et
d'ajonc, derrière la courbe qui avait fait nommer ce lieu Tournevent. Elles
semblaient avoir cherché un abri dans ce trou comme les oiseaux qui se cachent
dans les sillons les jours d'ouragan, un abri contre le grand vent de mer, le
vent du large, le vent dur et salé, qui ronge et brûle comme le feu, dessèche et
détruit comme les gelées d'hiver.
Mais le hameau tout entier semblait être la propriété d'Antoine Mâcheblé,
dit Brûlot, qu'on appelait d'ailleurs aussi souvent Toine et Toine-ma-Fine, par
suite d'une locution dont il se servait sans cesse :
- Ma Fine est la première de France.
Sa Fine, c'était son cognac, bien entendu.
Depuis vingt ans il abreuvait le pays de sa Fine et de ses Brûlots, car
chaque fois qu'on lui demandait.
- Qu'est-ce que j'allons bé, pé Toine ?
Il répondait invariablement :
- Un brûlot, mon gendre, ça chauffe la tripe et ça nettoie la tête ; y a
rien de meilleur pour le corps.
Il avait aussi cette coutume d'appeler tout le monde "mon gendre", bien
qu'il n'eût jamais eu de fille mariée ou à marier.
Ah ! oui, on le connaissait Toine Brûlot, le plus gros homme du canton, et
même de l'arrondissement. Sa petite maison semblait dérisoirement trop étroite
et trop basse pour le contenir, et quand on le voyait debout sur sa porte où il
passait des journées entières, on se demandait comment il pourrait entrer dans
sa demeure. Il y entrait chaque fois que se présentait un consommateur, car
Toine-ma-Fine était invité de droit à prélever son petit verre sur tout ce qu'on
buvait chez lui.
Son café avait pour enseigne : "Au Rendez-vous des Amis", et il était bien,
le pé Toine, l'ami de toute la contrée. On venait de Fécamp et de Montivilliers
pour le voir et pour rigoler en l'écoutant, car il aurait fait rire une pierre
de tombe, ce gros homme. Il avait une manière de blaguer les gens sans les
fâcher, de cligner de l'oeil pour exprimer ce qu'il ne disait pas, de se taper
sur la cuisse dans ses accès de gaieté qui vous tirait le rire du ventre malgré
vous, à tous les coups. Et puis c'était une curiosité rien que de le regarder
boire. Il buvait tant qu'on lui en offrait, et de tout, avec une joie dans son
oeil malin, une joie qui venait de son double plaisir, plaisir de se régaler
d'abord et d'amasser des gros sous, ensuite, pour sa régalade.
Les farceurs du pays lui demandaient :
- Pourquoi que tu ne bé point la mé, pé Toine ?
Il répondait :
- Y a deux choses qui m'opposent, primo qu'a l'est salée, et deusio qu'i
faudrait la mettre en bouteille, vu que mon abdomin n'est point pliable pour bé
à c'te tasse-là !
Et puis il fallait l'entendre se quereller avec sa femme ! C'était une telle
comédie qu'on aurait payé sa place de bon coeur. Depuis trente ans qu'ils
étaient mariés, ils se chamaillaient tous les jours. Seulement Toine rigolait
tandis que sa bourgeoise se fâchait. C'était une grande paysanne, marchant à
longs pas d'échassier, et portant sur un corps maigre et plat une tête de
chat-huant en colère. Elle passait son temps à élever des poules dans une petite
cour, derrière le cabaret, et elle était renommée pour la façon dont elle savait
engraisser les volailles.
Quand on donnait un repas à Fécamp chez les gens de la haute, il fallait,
pour que le dîner fût goûté, qu'on y mangeât une pensionnaire de la mé Toine.
Mais elle était née de mauvaise humeur et elle avait continué à être
mécontente de tout. Fâchée contre le monde entier, elle en voulait
principalement à son mari. Elle lui en voulait de sa gaieté, de sa renommée, de
sa santé et de son embonpoint. Elle le traitait de propre à rien, parce qu'il
gagnait de l'argent sans rien faire, de sapas, parce qu'il mangeait et buvait
comme dix hommes ordinaires, et il ne se passait point de jour sans qu'elle
déclarât d'un air exaspéré :
- Ça serait-il point mieux dans l'étable à cochons nu quétou comme ça ?
C'est que d'la graisse que ça en fait mal au coeur.
- Espère, espère un brin ; j'verrons c'qu'arrivera, j'verrons ben ! Ça
crèvera comme un sac à grain, ce gros bouffi !
Toine riait de tout son coeur en se tapant sur le ventre et répondait :
- Eh ! la mé Poule, ma planche, tâche d'engraisser comme ça d'la volaille.
Tâche pour voir.
Et relevant sa manche sur son bras énorme :
- En v'là un aileron, la mé, en v'là un.
Et les consommateurs tapaient du poing sur les tables en se tordant de joie,
tapaient du pied sur la terre du soi, et crachaient par terre dans un délire de
gaieté.
La vieille furieuse reprenait
- Espère un brin... espère un brin... j'verrons c'qu'arrivera... ça crèvera
comme un sac à grain...
Et elle s'en allait furieuse, sous les rires des buveurs.
Toine, en effet, était surprenant à voir, tant il était devenu épais et
gros, rouge et soufflant. C'était un de ces êtres énormes sur qui la mort semble
s'amuser, avec des ruses, des gaietés et des perfidies bouffonnes, rendant
irrésistiblement comique son travail lent de destruction. Au lieu de se montrer
comme elle fait chez les autres, la gueuse, de se montrer dans les cheveux
blancs, dans la maigreur, dans les rides, dans l'affaissement croissant qui fait
dire avec un frisson : "Bigre ! comme il a changé !" elle prenait plaisir à
l'engraisser, celui-là, à le faire monstrueux et drôle, à l'enluminer de rouge
et de bleu, à le souffler, à lui donner l'apparence d'une santé surhumaine ; et
les déformations qu'elle inflige à tous les êtres devenaient chez lui risibles,
cocasses, divertissantes, au lieu d'être sinistres et pitoyables.
- Espère un brin, espère un brin, répétait la mère Toine, j'verrons
c'qu'arrivera.
Il arriva que Toine eut une attaque et tomba paralysé. On coucha ce colosse
dans la petite chambre derrière la cloison du café, afin qu'il pût entendre ce
qu'on disait à côté, et causer avec les amis, car sa tête était demeurée libre,
tandis que son corps, un corps énorme, impossible à remuer, à soulever, restait
frappé d'immobilité. On espérait, dans les premiers temps, que ses grosses
jambes reprendraient quelque énergie, mais cet espoir disparut bientôt, et
Toine-ma-Fine passa ses jours et ses nuits dans son lit qu'on ne retapait qu'une
fois par semaine, avec le secours de quatre voisins qui enlevaient le cabaretier
par les quatre membres pendant qu'on retournait sa paillasse.
Il demeurait gai pourtant, mais d'une gaieté différente, plus timide, plus
humble, avec des craintes de petit enfant devant sa femme qui piaillait toute la
journée :
- Le v'là, le gros sapas, le v'là, le propre à rien, le faigniant, ce gros
soûlot ! C'est du propre, c'est du propre !
Il ne répondait plus. Il clignait seulement de l'oeil derrière le dos de la
vieille et il se retournait sur sa couche, seul mouvement qui lui demeurât
possible. Il appelait cet exercice faire un "va-t-au nord", ou un "va-t-au sud".
Sa grande distraction maintenant c'était d'écouter les conversations du
café, et de dialoguer à travers le mur quand il reconnaissait les voix des
amis ; il criait :
- Hé, mon gendre, c'est té Célestin ?
Et Célestin Maloisel répondait :
- C'est mé, pé Toine. C'est-il que tu regalopes, gros lapin ?
Toine-ma-Fine prononçait :- Pour galoper, point encore. Mais je n'ai point
maigri, l'coffre est bon. Bientôt il fit venir les plus intimes dans sa chambre
et on lui tenait compagnie, bien qu'il se désolât de voir qu'on buvait sans lui.
Il répétait :
- C'est ça qui me fait deuil, mon gendre, de n'pus goûter d'ma Fine, nom
d'un nom. L'reste, j'men gargarise, mais de ne point bé mé ça fait deuil.
Et la tête de chat-huant de la mère Toine apparaissait dans la fenêtre. Elle
criait :
- Guêtez-le, guêtez-le, à c't'heure ce gros faigniant, qu'i faut nourrir,
qu'i faut laver, qu'i faut nettoyer comme un porc.
Et quand la vieille avait disparu, un coq aux plumes rouges sautait parfois
sur la fenêtre, regardait d'un oeil rond et curieux dans la chambre, puis
poussait son cri sonore. Et parfois aussi, une ou deux poules volaient jusqu'au
pied du lit, cherchant des miettes sur le sol.
Les amis de Toine-ma-Fine désertèrent bientôt la salle du café, pour venir,
chaque après-midi, faire la causette autour du lit du gros homme. Tout couché
qu'il était, ce farceur de Toine, il les amusait encore. Il aurait fait rire le
diable, ce malin-là. Ils étaient trois qui reparaissaient tous les jours :
Célestin Maloisel, un grand maigre, un peu tordu comme un tronc de pommier,
Prosper Horslaville, un petit sec avec un nez de furet, malicieux, futé comme un
renard, et Césaire Paumelle, qui ne parlait jamais, mais qui s'amusait tout de
même.
On apportait une planche de la cour, on la posait au bord du lit et on
jouait aux dominos pardi, et on faisait de rudes parties, depuis deux heures
jusqu'à six.
Mais la mère Toine devint bientôt insupportable. Elle ne pouvait tolérer que
son gros faigniant d'homme continuât à se distraire, en jouant aux dominos dans
son lit ; et chaque fois qu'elle voyait une partie commencée, elle s'élançait
avec fureur, culbutait la planche, saisissait le jeu, le rapportait dans le café
et déclarait que c'était assez de nourrir ce gros suiffeux à ne rien faire sans
le voir encore se divertir comme pour narguer le pauvre monde qui travaillait
toute la journée.
Célestin Maloisel et Césaire Paumelle courbaient la tête, mais Prosper
Horslaville excitait la vieille, s'amusait de ses colères.
La voyant un jour plus exaspérée que de coutume, il lui dit :
- Hé ! la mé, savez-vous c'que j'f'rais, mé, si j'étais de vous ?
Elle attendit qu'il s'expliquât, fixant sur lui son oeil de chouette.
Il reprit :
- Il est chaud comme un four, vot'homme, qui n'sort point d'son lit. Eh ben,
mé, j'li f'rais couver des oeufs.
Elle demeura stupéfaite, pensant qu'on se moquait d'elle, considérant la
figure mince et rusée du paysan qui continua :
- J'y mettrais cinq sous un bras, cinq sous l'autre, l'même jour que je
donnerais la couvée à une poule. Ça naîtrait d'même. Quand ils seraient éclos
j'porterais à vot'poule les poussins de vot'homme pour qu'a les élève. Ça vous
en f'rait d'la volaille, la mé !
La vieille interdite demanda :
- Ça se peut-il ?
L'homme reprit :
- Si ça s'peut ? Pourqué que ça n'se pourrait point ? Pisqu'on fait ben
couver d's oeufs dans une boîte chaude, on peut ben en mett' couver dans un
lit..
Elle fut frappée par ce raisonnement et s'en alla, songeuse et calmée.
Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine avec son tablier
plein d'oeufs. Et elle dit :
- J'viens d'mett' la jaune au nid avec dix oeufs. En v'là dix pour té. Tâche
de n'point les casser.
Toine éperdu, demanda :
- Qué que tu veux ?
Elle répondit :
- J'veux, qu'tu les couves, propre à rien.
Il rit d'abord ; puis, comme elle insistait, il se fâcha, il résista, il
refusa résolument de laisser mettre sous ses gros bras cette graine de volaille
que sa chaleur ferait éclore.
Mais la vieille, furieuse, déclara :
- Tu n'auras point d'fricot tant que tu n'les prendras point. J'verrons ben
c'qu'arrivera.
Toine, inquiet, ne répondit rien.
Quand il entendit sonner midi, il appela :
- Hé ! la mé, la soupe est-il cuite ?
La vieille cria de sa cuisine :
- Y a point de soupe pour té, gros faigniant.
Il crut qu'elle plaisantait et attendit, puis il pria, supplia, jura, fit
des "va-t-au nord" et des "va-t-au sud" désespérés, tapa la muraille à coups de
poing, mais il dut se résigner à laisser introduire dans sa couche cinq oeufs
contre son flanc gauche. Après quoi il eut sa soupe. Quand ses amis arrivèrent,
ils le crurent tout à fait mal, tant il paraissait drôle et gêné.
Puis on fit la partie de tous les jours. Mais Toine semblait n'y prendre
aucun plaisir et n'avançait la main qu'avec des lenteurs et des précautions
infinies.
- T'as donc l'bras noué, demandait Horslaville.
Toine répondit :
- J'ai quasiment t'une lourdeur dans l'épaule.
Soudain, on entendit entrer dans le café. Les joueurs se turent.
C'était le maire avec l'adjoint. Ils demandèrent deux verres de Fine et se
mirent à causer des affaires du pays. Comme ils parlaient à voix basse, Toine
Brûlot voulut coller son oreille contre le mur, et, oubliant ses oeufs, il fit
un brusque "va-t-au nord" qui le coucha sur une omelette.
Au juron qu'il poussa, la mère Toine accourut, et devinant le désastre, le
découvrit d'une secousse. Elle demeura d'abord immobile, indignée, trop
suffoquée pour parler devant le cataplasme jaune collé sur le flanc de son
homme.
Puis, frémissant de fureur, elle se rua sur le paralytique et se mit à lui
taper de grands coups sur le ventre, comme lorsqu'elle lavait son linge au bord
de la mare. Ses mains tombaient l'une après l'autre avec un bruit sourd, rapides
comme les pattes d'un lapin qui bat du tambour.
Les trois amis de Toine riaient à suffoquer, toussant, éternuant, poussant
des cris, et le gros homme effaré parait les attaques de sa femme avec prudence,
pour ne point casser encore les cinq oeufs qu'il avait de l'autre côté.
Toine fut vaincu. Il dut couver, il dut renoncer aux parties de domino,
renoncer à tout mouvement, car la vieille le privait de nourriture avec férocité
chaque fois qu'il cassait un oeuf.
Il demeurait sur le dos, l'oeil au plafond, immobile, les bras soulevés
comme des ailes, échauffant contre lui les germes de volailles enfermés dans les
coques blanches.
Il ne parlait plus qu'à voix basse comme s'il eût craint le bruit autant que
le mouvement, et il s'inquiétait de la couveuse jaune qui accomplissait dans le
poulailler la même besogne que lui.
Il demandait à sa femme :
- La jaune a-t-elle mangé anuit
Et la vieille allait de ses poules à son homme et de son homme à ses poules,
obsédée, possédée par la préoccupation des petits poulets qui mûrissaient dans
le lit et dans le nid.
Les gens du pays qui savaient l'histoire s'en venaient, curieux et sérieux,
prendre des nouvelles de Toine. Ils entraient à pas légers comme on entre chez
les malades et demandaient avec intérêt :
- Eh bien ! ça va-t-il ?
Toine répondait :
- Pour aller, ça va, mais j'ai maujeure tant que ça m'échauffe. J'ai des
fremis qui me galopent sur la peau.
Or, un matin, sa femme entra très émue et déclara :
- La jaune en a sept. Y avait trois oeufs de mauvais.
Toine sentit battre son coeur. - Combien en aurait-il, lui ?
Il demanda :
- Ce sera tantôt ? - avec une angoisse de femme qui va devenir mère.
La vieille répondit d'un air furieux, torturée par la crainte d'un insuccès :
- Faut croire !
Ils attendirent. Les amis prévenus que les temps étaient proches arrivèrent
bientôt inquiets eux-mêmes.
On en jasait dans les maisons. On allait s'informer aux portes voisines Vers
trois heures, Toine s'assoupit. Il dormait maintenant la moitié des jours. Il
fut réveillé soudain par un chatouillement inusité sous le bras droit. Il y
porta aussitôt la main gauche et saisit une bête couverte de duvet jaune, qui
remuait dans ses doigts.
Son émotion fut telle, qu'il se mit à pousser des cris, et il lâcha le
poussin qui courut sur sa poitrine. Le café était plein de monde. Les buveurs se
précipitèrent, envahirent la chambre, firent cercle comme autour d'un
saltimbanque, et la vieille étant arrivée cueillit avec précaution la bestiole
blottie sous la barbe de son mari.
Personne ne parlait plus. C'était par un jour chaud d'avril. On entendait
par la fenêtre ouverte glousser la poule jaune appelant ses nouveau-nés.
Toine, qui suait d'émotion, d'angoisse, d'inquiétude, murmura :
- J'en ai encore un sous le bras gauche, à c't'heure.
Sa femme plongea dans le lit sa grande main maigre, et ramena un second
poussin, avec des mouvements soigneux de sage-femme.
Les voisins voulurent le voir. On se le repassa, en le considérant
attentivement comme s'il eût été un phénomène.
Pendant vingt minutes, il n'en naquit pas, puis quatre sortirent en même
temps de leurs coquilles.
Ce fut une grande rumeur parmi les assistants. Et Toine sourit, content de
son succès, commençant à s'enorgueillir de cette paternité singulière.
On n'en avait pas souvent vu comme lui, tout de même ! C'était un drôle
d'homme vraiment !
Il déclara :
- Ça fait six. Nom de nom qué baptême.
Et un grand rire s'éleva dans le public. D'autres personnes emplissaient le
café. D'autres encore attendaient devant la porte.
On se demandait :
- Combien qu'i en a ?
- Y en a six.
La mère Toine portait à la poule cette famille nouvelle, et la poule
gloussait éperdument, hérissait ses plumes, ouvrait les ailes toutes grandes
pour abriter la troupe grossissante de ses petits.
- En v'là encore un ! cria Toine.
Il s'était trompé, il y en avait trois ! Ce fut un triomphe. Le dernier
creva son enveloppe à sept heures du soir. Tous les oeufs étaient bons ! Et
Toine, affolé de joie, délivré, glorieux, baisa sur le dos le frêle animal,
faillit l'étouffer avec ses lèvres. Il voulut le garder dans son lit, celui-là,
jusqu'au lendemain, saisi par une tendresse de mère pour cet être si petiot
qu'il avait donné à la vie ; mais la vieille l'emporta comme les autres sans
écouter les supplications de son homme.
Les assistants, ravis, s'en allèrent en devisant de l'événement, et
Horslaville, resté le dernier, demanda :
- Dis donc, pé Toine, tu m'invites à fricasser l'premier, pas vrai ?
A cette idée de fricassée, le visage de Toine s'illumina, et le gros homme
répondit :
- Pour sûr que je t'invite, mon gendre.
6 janvier 1885
Allons, docteur, un peu de cognac.
- Volontiers.
Et le vieux médecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda monter
jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dorés.
Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarté de la
lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps sur sa
langue et sur la chair humide et délicate du palais, puis il dit :
- Oh ! le charmant poison ! Ou, plutôt, le séduisant meurtrier, le délicieux
destructeur de peuples !
Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet
admirable livre qu'on nomme L'Assommoir, mais vous n'avez pas vu, comme
moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume de nègres,
l'alcool apporté par tonnelets rondelets que débarquaient d'un air placide des
matelots anglais aux barbes rousses.
Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien étrange et
bien saisissant, et tout près d'ici, en Bretagne, dans un petit village aux
environs de Pont-l'Abbé.
J'habitais alors, pendant un congé d'un an, une maison de campagne que
m'avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent siffle
dans les ajoncs, jour et nuit où l'on voit par places, debout ou couchées, ces
énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé quelque chose d'inquiétant
dans leur posture, dans leur allure, dans leur forme. Il me semble toujours
qu'elles vont s'animer, et que je vais les voir partir par la campagne, d'un pas
lent et pesant, de leur pas de colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes
immenses, des ailes de pierre, vers le paradis des Druides.
La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'écueils aux
têtes noires, toujours entourés d'une bave d'écume, pareils à des chiens qui
attendraient les pêcheurs.
Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne leurs
barques d'une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des pilules. Ils
s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit, hardis, inquiets, et
ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. "Quand la bouteille est pleine,
disent-ils, on voit l'écueil ; mais quand elle est vide, on ne le voit plus."
Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous
demandez à la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur la mer
sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. Il est resté
dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore
quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts. A bientôt leur tour.
J'habitais donc une maison de campagne près de Pont-l'Abbé. J'étais là, seul
avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne qui gardait la
propriété en mon absence. Elle se composait de trois personnes, deux soeurs et
un homme qui avait épousé l'une d'elles, et qui cultivait mon jardin.
Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha d'un
garçon.
Le mari vint me demander d'être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et il
m'emprunta dix francs pour les frais d'église, disait-il.
La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était
couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait illimité sur
ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin derrière la plaine blanche ;
et on la voyait s'agiter, hausser son dos, rouler ses vagues, comme si elle eût
voulu se jeter sur sa pâle voisine, qui avait l'air d'être morte, elle si calme,
si morne, si froide.
A neuf heures du matin, le père Kérandec arriva devant ma porte avec sa
belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roulé dans une
couverture.
Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait un froid à fendre les
dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font souffrir
horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre petit être qu'on
portait devant nous, et je me disais que cette race bretonne était de fer,
vraiment, pour que ses enfants fussent capables, dès leur naissance, de
supporter de pareilles promenades.
Nous arrivâmes devant l'église, mais la porte en demeurait fermée. Monsieur
le curé était en retard.
Alors la garde, s'étant assise sur une des bornes, près du seuil, se mit à
dévêtir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses linges, mais je vis
qu'on le mettait tout nu, tout nu, le misérable, tout nu, dans l'air gelé. Je
m'avançai, révolté d'une telle imprudence.
- Mais vous êtes folle ! Vous allez le tuer !
La femme répondit placidement :
- Oh non, m'sieu not' maître, faut qu'il attende l' bon Dieu tout nu.
Le père et la tante regardaient cela avec tranquillité. C'était l'usage. Si
on ne l'avait pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.
Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai de m'en aller, je voulus
couvrir de force la frêle créature. Ce fut en vain. La garde se sauvait devant
moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait violet.
J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus le curé arrivant par la campagne
suivi du sacristain et d'un gamin du pays.
Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il ne fut
point surpris, il ne hâta pas sa marche, il ne pressa point ses mouvements. Il
répondit :
- Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne
pouvons empêcher ça.
- Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.
Il reprit :
- Je ne peux pourtant pas aller plus vite.
Et il entra dans la sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de
l'église où je souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous
la morsure du froid.
La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. Mais l'enfant devait rester nu
pendant toute la cérémonie.
Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui tombaient
de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur, avec une lenteur
de tortue sacrée ; et son surplis blanc me glaçait le coeur, comme une autre
neige dont il se fût enveloppé pour faire souffrir, au nom d'un Dieu inclément
et barbare, cette larve humaine que torturait le froid.
Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler de
nouveau dans la longue couverture l'enfant glacé qui gémissait d'une voix aiguë
et douloureuse.
Le curé me dit :
- Voulez-vous venir signer le registre ?
Je me tournai vers mon jardinier :
- Rentrez bien vite, maintenant, et réchauffez-moi cet enfant-là tout de
suite.
Et je lui donnai quelques conseils pour éviter, s'il en était temps encore,
une fluxion de poitrine.
L'homme promit d'exécuter mes recommandations, et il s'en alla avec sa
belle-soeur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.
Quand j'eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais.
Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé
menaça de déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. Je le menaçai à mon
tour du Procureur de la République.
La querelle fut longue, je finis par payer.
A peine rentrée chez moi, je voulus savoir si rien de fâcheux n'était
survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur et la garde
n'étaient pas encore revenus.
L'accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et elle
avait faim, n'ayant rien mangé depuis la veille.
- Où diable sont-ils partis ? demandai-je.
Elle répondit sans s'étonner, sans s'irriter :
- Ils auront été bé pour fêter.
C'était l'usage. Alors, je pensai à mes dix francs qui devaient payer
l'église et qui payeraient l'alcool, sans doute.
J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai qu'on fît bon feu dans sa
cheminée. J'étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces brutes
et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misérable mioche.
A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.
J'ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai.
Je m'endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot.
Je fus réveillé dès l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau chaude
pour ma barbe.
Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai :
- Et Kérandec ?
L'homme hésitait, puis il balbutia :
- Oh ! il est rentré, monsieur, à minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et
la grande Kermagan aussi, et la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi
dans un fossé, de sorte que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas même
aperçus.
Je me levai d'un bond, criant :
- L'enfant est mort !
- Oui, monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a vu ça,
elle s'a mise à pleurer ; alors ils l'ont fait boire pour la consoler.
- Comment, ils l'ont fait boire ?
- Oui, monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure. Comme
Kérandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris l'essence de la lampe
que monsieur lui a donnée ; et ils ont bu ça tous les quatre, tant qu'il en est
resté dans le litre. Même que la Kérandec est bien malade.
J'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la
résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon jardinier.
L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu de
son enfant.
Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.
Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.
Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en versa
un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur blonde la
lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus clair de topazes
fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et chaud.
13 janvier 1885
On parlait de bonnes fortunes et
chacun en racontait d'étranges ; rencontres surprenantes et délicieuses, en
wagon, dans un hôtel, à l'étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger
des Annettes, étaient singulièrement favorables à l'amour.
Gontran, qui se taisait, fut consulté.
- C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme comme
du bibelot, nous l'apprécions davantage dans les endroits où nous ne nous
attendons point à en rencontrer ; mais on n'en rencontre vraiment de rares qu'à
Paris.
Il se tut quelques secondes, puis reprit :
- Cristi ! c'est gentil ! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles
ont l'air d'éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent le long des
maisons. Oh ! le joli, le joli, joli spectacle ! On sent la violette au bord des
trottoirs ; la violette qui passe dans les voitures lentes poussées par les
marchandes.
Il fait gai par la ville ; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, comme
elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes légères qui
montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l'esprit allumé ; on flâne, et on
flaire et on guette. C'est rudement bon, ces matins-là !
On la voit venir de loin, on la distingue et on la reconnaît à cent pas,
celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au mouvement
de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se dit "Attention, en
voilà une", et on va au-devant d'elle en la dévorant des yeux.
Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui
vient de l'église ou qui va chez son amant ? Qu'importe ! La poitrine est ronde
sous le corsage transparent. - Oh ! si on pouvait mettre le doigt dessus ? le
doigt ou la lèvre. - Le regard est timide ou hardi, la tête brune ou blonde ?
Qu'importe ! L'effleurement de cette femme qui trotte vous fait courir un
frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu'au soir, celle qu'on a
rencontrée ainsi ! Certes, j'ai bien gardé le souvenir d'une vingtaine de
créatures vues une fois ou dix fois de cette façon et dont j'aurais été
follement amoureux si je les avais connues plus intimement.
Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais.
Avez-vous remarqué ça ? c'est assez drôle ! On aperçoit, de temps en temps, des
femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait que les
apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres adorables que j'ai
coudoyés dans les rues de Paris, j'ai des crises de rage à me pendre. Où
sont-elles ! Qui sont-elles ! Où pourrait-on les retrouver ? les revoir ? Un
proverbe dit qu'on passe souvent à côté du bonheur, eh bien ! moi je suis
certain que j'ai passé plus d'une fois à côté de celle qui m'aurait pris comme
un linot avec l'appât de sa chair fraîche.
Roger des Annettes avait écouté en souriant. Il répondit :
- Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m'est arrivé, à moi.
Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur le pont de la
Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit un effet... mais un
effet... étonnant. C'était une brune, une brune grasse, avec des cheveux
luisants, mangeant le front, et des sourcils liant les deux yeux sous leur grand
arc allant d'une tempe à l'autre. Un peu de moustache sur les lèvres faisait
rêver... rêver... comme on rêve à des bois aimés en voyant un bouquet sur une
table. Elle avait la taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée
comme un défi, offerte comme une tentation. L'oeil était pareil à une tache
d'encre sur de l'émail blanc. Ce n'était pas un oeil, mais un trou noir, un trou
profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait en elle, on
entrait en elle. Oh ! l'étrange regard opaque et vide, sans pensée et si beau !
J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se
retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une façon peu gracieuse, mais
troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je demeurai comme une
bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai frappé par la plus forte émotion de
désir qui m'eût encore assailli.
J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.
Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix ; et je sentis, en
l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une maîtresse
follement aimée jadis. Je m'arrêtai pour bien la voir venir. Quand elle passa
près de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais devant la bouche d'un four.
Puis, lorsqu'elle se fut éloignée, j'eux la sensation d'un vent frais qui me
courait sur le visage. Je ne la suivis pas. J'avais peur de faire quelque
sottise, peur de moi-même.
Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là.
Je fus un an sans la retrouver ; puis, un soir, au coucher du soleil, vers
le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des
Champs-Élysées.
L'Arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une poussière
d'or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c'était un de ces soirs
délicieux qui sont les apothéoses de Paris.
Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de lui
dire l'émotion qui m'étranglait.
Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j'éprouvai de nouveau, en
la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappé, rue de la
Paix.
Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de
Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. Je me
décidai alors à interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me comprendre :
"Ça doit être une visite", dit-il.
Et je fus encore huit mois sans la revoir.
Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le boulevard
Malesherbes, en courant pour m'échauffer, quand, au coin d'une rue, je heurtai
si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit paquet.
Je voulus m'excuser. C'était elle !
Je demeurai d'abord stupide de saisissement ; puis, lui ayant rendu l'objet
qu'elle tenait à la main, je lui dis brusquement :
- Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà plus
de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le désir le plus
violent de vous être présenté ; et je ne puis arriver à savoir qui vous êtes ni
où vous demeurez. Excusez de semblables paroles, attribuez-les à une envie
passionnée d'être au nombre de ceux qui ont le droit de vous saluer. Un pareil
sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce pas ? Vous ne me connaissez point. Je
m'appelle le baron Roger des Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis
recevable. Maintenant, si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme
infiniment malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de
vous voir.
Elle me regardait fixement, de son oeil étrange et mort, et elle répondit en
souriant :
- Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous.
Je fus tellement stupéfait que je dus le laisser paraître. Mais je ne suis
jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là, et je m'empressai de lui
donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un geste rapide, d'une main
habituée aux lettres escamotées.
Je balbutiai, redevenu hardi :
- Quand vous verrai-je ?
Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans
doute à se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps ; puis elle
murmura :
- Dimanche matin, voulez-vous ?
- Je crois bien que je veux.
Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce regard
lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la peau, une sorte de
glu, comme s'il eût projeté sur les gens un de ces liquides épais dont se
servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et endormir leurs proies.
Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible travail d'esprit pour deviner
ce qu'elle était et pour me fixer une règle de conduite avec elle.
Devais-je la payer ? Comment ?
Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, dans
son écrin, sur la cheminée.
Et je l'attendis, après avoir mal dormi.
Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me tendit
la main comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la fis asseoir, je la débarrassai
de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son manchon. Puis je commençai,
avec un certain embarras, à me montrer plus galant, car je n'avais point de
temps à perdre.
Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas échangé
vingt paroles que je commençais à la dévêtir. Elle continua toute seule cette
besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me pique aux épingles,
je serre les cordons en des noeuds indéliables au lieu de les démêler ; je
brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je perds la tête.
Oh ! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que
ceux-là, quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion, pour ne point
effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se dépouille,
pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond à ses pieds, l'une
après l'autre ?
Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux
vêtements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'être frappés de
mort ? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de la chair, des bras
nus et de la gorge après la chute du corsage, et combien troublante la ligne du
corps devinée sous le dernier voile !
Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une chose surprenante, une tache
noire, entre les épaules ; car elle me tournait le dos ; une grande tache en
relief, très noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder.
Qu'était-ce ? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la
moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de cheveux
qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette surprise.
Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement par des visions et des
réminiscences singulières. Il me sembla que je voyais une des magiciennes des
Mille et une nuits, un de ces êtres dangereux et perfides qui ont pour
mission d'entraîner les hommes en des abîmes inconnus. Je pensai à Salomon
faisant passer sur une glace la reine de Saba pour s'assurer qu'elle n'avait
point le pied fourchu.
Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je découvris que je
n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, j'avais une voix de
chanteur du Pape, ce dont elle s'étonna d'abord et se fâcha ensuite absolument,
car elle prononça, en se rhabillant avec vivacité :
- Il était bien inutile de me déranger.
Je voulus lui faire accepter la bague achetée pour elle, mais elle articula
avec tant de hauteur : "Pour qui me prenez-vous, Monsieur ?" que je devins rouge
jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et elle partit sans ajouter
un mot.
Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que,
maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux.
Je ne puis plus voir une femme sans penser à elle. Toutes les autres me
répugnent, me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis poser
un baiser sur une joue sans voir sa joue à elle à côté de celle que j'embrasse,
et sans souffrir affreusement du désir inapaisé qui me torture.
Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes mes caresses qu'elle me gâte,
qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue, comme ma vraie
maîtresse ; elle est là, tout près de l'autre, debout ou couchée, visible mais
insaisissable. Et je crois maintenant que c'était bien une femme ensorcelée, qui
portait entre ses épaules un talisman mystérieux.
Qui est-elle ? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontrée de nouveau deux
fois. Je l'ai saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a feint de ne me
point connaître. Qui est-elle ! Une Asiatique, peut-être ? Sans doute une juive
d'Orient ? Oui, une juive ! J'ai dans l'idée que c'est une juive ? Mais
pourquoi ? Voilà ! Pourquoi ? Je ne sais pas !
27 janvier 1885
Ma petite barque, ma chère petite
barque, toute blanche avec un filet le long du bordage, allait doucement,
doucement sur la mer calme, calme, endormie, épaisse et bleue aussi, bleue d'un
bleu transparent, liquide, où la lumière coulait, la lumière bleue, jusqu'aux
roches du fond.
Les villas, les belles villas blanches, toutes blanches, regardaient par
leurs fenêtres ouvertes la Méditerranée qui venait caresser les murs de leurs
jardins, de leurs beaux jardins pleins de palmiers, d'aloès, d'arbres toujours
verts et de plantes toujours en fleur.
Je dis à mon matelot qui ramait doucement de s'arrêter devant la petite
porte de mon ami Pol. Et je hurlai de tous mes poumons : "Pol, Pol, Pol !"
Il apparut sur son balcon, effaré comme un homme qu'on réveille. Le grand
soleil d'une heure l'éblouissant, il couvrait ses yeux de sa main.
Je lui criai : "Voulez-vous faire un tour au large ?"
Il répondit : "J'arrive."
Et cinq minutes plus tard, il montait dans ma petite barque.
Je dis à mon matelot d'aller vers la haute mer.
Pol avait apporté son journal, qu'il n'avait point lu le matin, et, couché
au fond du bateau, il se mit à le parcourir.
Moi, je regardais la terre. A mesure que je m'éloignais du rivage la ville
entière apparaissait, la jolie ville blanche, couchée en rond au bord des flots
bleus. Puis, au-dessus, la première montagne, le premier gradin, un grand bois
de sapins, plein aussi de villas, de villas blanches, çà et là, pareilles à de
gros oeufs d'oiseaux géants. Elles s'espaçaient en approchant du sommet, et sur
le faite on en voyait une très grande, carrée, un hôtel peut-être, et si blanche
qu'elle avait l'air d'avoir été repeinte le matin même.
Mon matelot ramait nonchalamment, en méridional tranquille ; et comme le
soleil qui flambait au milieu du ciel bleu me fatiguait les yeux, je regardai
l'eau, l'eau bleue, profonde, dont les avirons blessaient le repos.
Pol me dit : "Il neige toujours à Paris. Il gèle toutes les nuits à six
degrés." J'aspirai l'air tiède en gonflant ma poitrine, l'air immobile, endormi
sur la mer, l'air bleu. Et je relevai les yeux.
Et je vis derrière la montagne verte, et au-dessus, là-bas, l'immense
montagne blanche qui apparaissait. On ne la découvrait point tout à l'heure.
Maintenant, elle commençait à montrer sa grande muraille de neige, sa haute
muraille luisante, enfermant d'une légère ceinture de sommets glacés, de sommets
blancs, aigus comme des pyramides, le long rivage, le doux rivage chaud, où
poussent les palmiers, où fleurissent les anémones.
Je dis à Pol : "La voici, la neige ; regardez." Et je lui montrai les Alpes.
La vaste chaîne blanche se déroulait à perte de vue et grandissait dans le
ciel à chaque coup de rame qui battait l'eau bleue. Elle semblait si voisine la
neige, si proche, si épaisse, si menaçante que j'en avais peur, j'en avais
froid.
Puis nous découvrîmes plus bas une ligne noire, toute droite, coupant la
montagne en deux, là où le soleil de feu avait dit à la neige de glace : "Tu
n'iras pas plus loin."
Pol qui tenait toujours son journal prononça : "Les nouvelles du Piémont
sont terribles. Les avalanches ont détruit dix-huit villages." Ecoutez ceci ; et
il lut : "Les nouvelles de la vallée d'Aoste sont terribles. La population
affolée n'a plus de repos. Les avalanches ensevelissent coup sur coup les
villages. Dans la vallée de Lucerne les désastres sont aussi graves.
"A Locane, sept morts ; à Sparone, quinze ; à Romborgogno, huit ; à Ronco,
Valprato, Campiglia, que la neige a couverte, on compte trente-deux cadavres.
"A Pirronne, à Saint-Damien, à Musternale, à Demonte, à Massello, à
Chiabrano, les morts sont également nombreux. Le village de Balzéglia a
complètement disparu sous l'avalanche. De mémoire d'homme on ne se souvient pas
avoir vu une semblable calamité '
"Des détails horribles nous parviennent de tous les côtés. En voici un entre
mille :
"Un brave homme de Groscavallo vivait avec sa femme et ses deux enfants.
"La femme était malade depuis longtemps.
"Le dimanche, jour du désastre, le père donnait des soins à la malade, aidé
de sa fille, pendant que son fils était chez un voisin.
"Soudain une énorme avalanche couvre la chaumière et l'écrase. "Une grosse
poutre en tombant coupe presque en deux le père qui meurt instantanément.
"La mère fut protégée par la même poutre, mais un de ses bras resta serré et
broyé dessous.
"De son autre main elle pouvait toucher sa fille, prise également sous la
masse de bois. La pauvre petite a crié : "Au secours" pendant près de trente
heures. De temps en temps elle disait : "Maman, donne-moi un oreiller pour ma
tête. J'y ai tant mal."
"La mère seule a survécu."
Nous la regardions maintenant la montagne, l'énorme montagne blanche qui
grandissait toujours, tandis que l'autre, la montagne verte, ne semblait plus
qu'une naine à ses pieds.
La ville avait disparu dans le lointain.
Rien que la mer bleue autour de nous, sous nous, devant nous et les Alpes
blanches derrière nous, les Alpes géantes avec leur lourd manteau de neiges.
Au-dessus de nous, le ciel léger, d'un bleu doux doré de lumière !
Oh ! la belle journée !
Pol reprit : "Ça doit être affreux, cette mort-là, sous cette lourde mousse
de glace !"
Et doucement porté par le flot, bercé par le mouvement des rames, loin de la
terre, dont je ne voyais plus que la crête blanche, je pensais à cette pauvre et
petite humanité, à cette poussière de vie, si menue et si tourmentée, qui
grouillait sur ce grain de sable perdu dans la poussière des mondes, à ce
misérable troupeau d'hommes, décimé par les maladies, écrasé par les avalanches,
secoué et affolé par les tremblements de terre, à ces pauvres petits êtres
invisibles d'un kilomètre, et si fous, si vaniteux, si querelleurs, qui
s'entretuent, n'ayant que quelques jours à vivre. Je comparais les moucherons
qui vivent quelques heures aux- bêtes qui vivent quelques ans, aux univers qui
vivent quelques siècles. Qu'est-ce que tout cela ?
Pol prononça :
"Je sais une bien bonne histoire de neige."
Je lui dis :
"Racontez."
Il reprit :
"Vous vous rappelez le grand Radier, Jules Radier, le beau Jules ?
- Oui, parfaitement.
- Vous savez comme il était fier de sa tête, de ses cheveux, de son torse,
de sa force, de ses moustaches. Il avait tout mieux que les autres, pensait-il.
Et c'était un mangeur de coeurs, un irrésistible, un de ces beaux gars de
demi-ton qui ont de grands succès sans qu'on sache au juste pourquoi.
"Ils ne sont ni intelligents, ni fins, ni délicats, mais ils ont une nature
de garçons bouchers galants. Cela suffit.
"L'hiver dernier, Paris étant couvert de neige, j'allai à un bal chez une
demi-mondaine que vous connaissez, la belle Sylvie Raymond.
- Oui, parfaitement.
- Jules Radier était là, amené par un ami, et je vis qu'il plaisait beaucoup
à la maîtresse de maison. Je pensai : "En voilà un que la neige ne gênera point
pour s'en aller cette nuit."
Puis je m'occupai moi-même à chercher quelque distraction dans le tas des
belles disponibles.
"Je ne réussis point. Tout le monde n'est pas Jules Radier et je partis,
tout seul, vers une heure du matin.
"Devant la porte une dizaine de fiacres attendaient tristement les derniers
invités. Ils semblaient avoir envie de fermer leurs yeux jaunes, qui regardaient
les trottoirs blancs.
"N'habitant pas loin, je voulus rentrer à pied. Voilà qu'au tournant de la
rue j'aperçus une chose étrange :
"Une grande ombre noire, un homme, un grand homme, s'agitait, allait,
venait, piétinait dans la neige en la soulevant, la rejetant, l'éparpillant
devant lui. Etait-ce un fou ? Je m'approchai avec précaution. C'était le beau
Jules.
"Il tenait en l'air d'une main ses bottines vernies et de l'autre ses
chaussettes. Son pantalon était relevé au-dessus des genoux, et il courait en
rond, comme dans un manège, trempant ses pieds nus dans cette écume gelée,
cherchant les places où elle était demeurée intacte, plus profonde et plus
blanche. Et il s'agitait, ruait, faisait des mouvements de frotteur qui cire un
plancher.
"Je demeurai stupéfait.
"Je murmurai :
"Ah çà ! tu perds la tête ?"
"Il répondit sans s'arrêter : "Pas du tout, je me lave les pieds. Figure-toi
que j'ai levé la belle Sylvie. En voilà une chance ! Et je crois que ma bonne
fortune va s'accomplir ce soir même. Il faut battre le fer pendant qu'il est
chaud. Moi, je n'avais pas prévu ça, sans quoi j'aurais pris un bain."
Pol conclut : "Vous voyez donc que la neige est utile à quelque chose."
Mon matelot, fatigué, avait cessé de ramer. Nous demeurions immobiles sur
l'eau plate.
Je dis à l'homme : "Revenons." Et il reprit ses avirons.
A mesure que nous approchions de la terre, la haute montagne blanche
s'abaissait, s'enfonçait derrière l'autre, la montagne verte.
La ville reparut, pareille à une écume, une écume blanche, au bord de la mer
bleue. Les villas se montrèrent entre les arbres. On n'apercevait plus qu'une
ligne de neige, au-dessus, la ligne bosselée des sommets qui se perdait à
droite, vers Nice.
Puis, une seule crête resta visible, une grande crête qui disparaissait
elle-même peu à peu, mangée par la côte la plus proche.
Et bientôt on ne vit plus rien, que le rivage et la ville, la ville blanche
et la mer bleue où glissait ma petite barque, ma chère petite barque, au bruit
léger des avirons.
3 février 1885
Un petit cahier relié gisait sur la
banquette capitonnée du wagon. Je le pris et je l'ouvris. C'était un journal de
voyage, perdu par un voyageur.
J'en copie ici les trois dernières pages.
1er février. - Menton, capitale des Poitrinaires, célèbre par ses
tubercules pulmonaires. Tout différent du tubercule de la patate qui vit et
pousse dans la terre pour nourrir et engraisser l'homme, ce genre de végétation
vit et pousse dans l'homme pour nourrir et engraisser la terre.
Je tiens cette définition scientifique d'un aimable et savant médecin du
pays.
Je cherche un hôtel. On m'indique le grrrrand Hôtel de Russie, d'Angleterre,
d'Allemagne et des Pays-Bas. En rendant hommage à l'intelligence cosmopolite du
patron, je m'installe dans cet hôpital qui me paraît vide, tant il est grand.
Puis je fais un tour dans la ville, jolie et bien située au pied d'une
montagne imposante (voir les guides), je rencontre des gens qui ont l'air
malade, promenés par d'autres qui ont l'air de s'ennuyer. On retrouve ici des
cache-nez. (Avis aux naturalistes qui s'inquiéteraient de leur disparition.)
Six heures. - Je rentre pour dîner. Le couvert est mis dans une vaste salle
qui devrait contenir trois cents convives et qui en abrite juste vingt-deux. Ils
entrent l'un après l'autre. Voici d'abord un Anglais grand, rasé, maigre, avec
une longue redingote à jupe et à taille, dont les manches emprisonnent les bras
minces du monsieur comme des étuis à parapluie enserrent un parapluie. Ce
vêtement, qui rappelle l'uniforme civil des vieux capitaines, celui des
invalides, et la soutane des ecclésiastiques, porte, sur sa façade, une rangée
de boutons, vêtus de drap noir comme leur maître, et serrés l'un contre l'autre,
à la façon d'un bataillon de cloportes. En face, une rangée de boutonnières
semble les attendre et donne des idées inconvenantes.
Le gilet est clôturé par la même méthode. Le propriétaire de ce vêtement ne
paraît pas folichon.
Il me salut ; je lui rends sa politesse.
Deuxième entrée. - Trois dames, trois Anglaises, la mère, deux filles.
Chacune d'elles porte sur la tête un oeuf à la neige, ce qui m'étonne. Les
filles sont vieilles comme la mère. La mère est vieille comme les filles. Toutes
trois sont minces, à façades planes, hautes, lentes, raides ; et elles ont des
dents extérieures pour faire peur aux plats et aux hommes.
D'autres habitués arrivent, tous Anglais. Un seul est gros et rouge, avec
des favoris blancs. Chaque femme (elles sont quatorze) porte sur la tête un oeuf
à la neige. Je m'aperçois que cet entremets couvre-chef est en dentelle blanche
ou en tulle mousseux, je ne sais pas trop. Il ne semble pas sucré. Toutes ces
dames d'ailleurs ont l'air de conserves au vinaigre, bien qu'il y ait, parmi
elles, cinq jeunes filles, pas trop laides, mais plates, sans espoir visible.
Je songe aux vers de Bouilhet :
Qu'importe ton sein maigre, ô mon objet aimé !
On est plus près du coeur quand la poitrine est plate ;
Et je vois comme un merle en sa cage enfermé,
L'amour entre tes os, rêvant sur une patte !
Deux jeunes messieurs, plus jeunes que le premier, sont également enfermés
en des redingotes sacerdotales. Ce sont des prêtres-laïques, à femmes et à
enfants, nommés pasteurs. Ils ont l'air plus propres, plus sérieux, moins
aimables que nos curés. Je ne changerais pas une tonne de ceux-ci contre une
barrique de ceux-là. Chacun son goût.
Dès que les convives sont au complet, le pasteur-chef prend la parole et
prononce, en anglais, une sorte de benedicite très long, que toute la
table écoute avec des mines confites.
Ma nourriture se trouvant ainsi consacrée, malgré moi, au Dieu d'Israël et
d'Albion, chacun se mit à manger le potage.
Un silence solennel règne dans la grande salle, un silence qui ne doit pas
être normal. Je suppose que ma présence est désagréable à cette colonie, où
n'était entrée jusque-là aucune brebis impure.
Les femmes surtout gardent une attitude gourmée et roide comme si elles
avaient peur de laisser tomber dans leur assiette leur petite coiffure de crème
fouettée.
Cependant, le maître-pasteur adresse quelques mots à son voisin le
sous-pasteur. Comme j'ai le malheur d'entendre un peu l'anglais, je remarque
avec stupéfaction qu'ils reprennent une conversation interrompue avant le dîner
sur les textes des prophètes.
Tout le monde écoute avec recueillement.
Alors on me nourrit, malgré moi toujours, de citations incroyables.
"Je répandrai de l'eau pour celui qui est altéré", a dit Isaïe.
Je l'ignorais. J'ignorais aussi toutes les vérités émises par Jérémie,
Malachie, Ézéchiel, Élie et Gagachie.
Elles m'entraient dans les oreilles, comme des mouches, ces vérités simples
et me bourdonnaient dans la tête.
- Que celui qui a faim demande à manger.
- L'air appartient aux oiseaux comme la mer appartient aux poissons.
- Le figuier produit des figues et le palmier des dattes.
- L'homme qui n'écoute pas ne retiendra pas la science.
Combien plus vaste et plus profond, notre grand Henry Monnier, qui a fait
sortir de la bouche d'un seul homme, de l'immortel Prudhomme, plus de vérités
éclatantes que n'en ont répandu tous les prophètes réunis.
Il s'écrie en face de la mer : "C'est beau, l'Océan, mais que de terrain
perdu !"
Il formule l'éternelle politique du monde : "Ce sabre est le plus beau jour
de ma vie. Je saurai m'en servir pour défendre le Pouvoir qui me l'offre, et, au
besoin, pour l'attaquer."
Si j'avais eu l'honneur d'être présenté à la société anglaise qui
m'entourait, je l'aurais assurément édifiée avec des citations choisies de notre
prophète français.
Une fois le dîner fini, on passa au salon.
J'étais assis, seul, dans un coin. La tribu britannique semblait conspirer à
l'autre bout de la vaste pièce.
Soudain une dame se dirigea vers le piano.
Je pensai :
- Ah ! Un peu de miousique. Tant mieux.
Elle ouvre l'instrument, s'assied, et voilà que toute la colonie l'entoure
comme un bataillon, les femmes au premier rang, les hommes derrière.
Vont-ils chanter un opéra ?
Le pasteur-chef, devenu pasteur-chef de choeur, lève la main, l'abaisse, et
une clameur innommable, affreuse, s'échappe de toutes ces bouches, qui entonnent
un cantique !
Les femmes piaillaient, les hommes mugissaient, les vitres tremblaient. Le
chien de l'hôtel se mit à hurler dans la cour. Un autre répondit dans une
chambre.
Je me sauvai, effaré, furieux. Et j'allai faire un tour en ville. N'ayant
trouvé ni théâtre, ni casino, ni aucun lieu de plaisir, il me fallut rentrer.
Les Anglais chantaient encore.
Je me couchai. Ils chantaient toujours. Ils chantèrent jusqu'à minuit les
louanges du Seigneur avec les voix les plus fausses, les plus criardes, les plus
odieuses que j'aie jamais entendues, et moi, affolé par cet horrible esprit
d'imitation qui emportait un peuple entier dans une danse macabre, je fredonnais
sous mes draps :
Je plains le seigneur, le seigneur dieu
d'Albion
Dont on chante la gloire au salon.
Si le seigneur a plus d'oreille
Que son peuple fidèle,
S'il aime le talent, la beauté,
La grâce, l'esprit, la gaieté,
L'excellente mimique
Et la bonne musique,
Je plains le seigneur
De tout mon coeur.
Et quand je pus enfin m'endormir, j'eus des cauchemars épouvantables. Je vis
des prophètes à cheval sur des pasteurs manger des oeufs à la neige sur des
têtes de mort.
Horreur ! Horreur !
2 février. - Aussitôt levé, je demande au patron si ces barbares qui ont
envahi son hôtel recommencent chaque jour leur épouvantable distraction.
Il me répondit en souriant :
- Oh ! non, monsieur, c'était hier dimanche, et vous savez que le dimanche,
chez eux, c'est sacré.
Je réponds :
|
Rien n'est sacré pour un pasteur,
|
Un peu surpris, l'hôtelier me promet qu'il fera des observations.
Je fais, dans le jour, une fort jolie promenade dans la montagne.
Le soir venu, j'assiste au même benedicite. Puis je passe au salon.
Que vont-ils faire ? Pendant une heure, ils ne font rien.
Tout à coup, la même dame qui, la veille, accompagnait les cantiques, se
dirige vers le piano, l'ouvre. - Je frémis de terreur. - Et elle se met à
jouer... une valse.
Et les jeunes filles commencent à danser.
Le pasteur-chef bat la mesure sur son genou par suite de l'habitude prise.
Les Anglais à leur tour invitent les femmes, et les oeufs à la neige tournent,
tournent, tournent, les oeufs à la neige tournent comme des sauces.
J'aime mieux ça ! Après la valse, un quadrille, une polka.
N'ayant pas été présenté, je reste coi dans un coin.
3 février. - Autre jolie promenade au vieux castelar, admirable ruine dans
la montagne, qui porte sur chaque pic quelques restes de châteaux forts.
Rien de beau comme ces débris de citadelles dans ces chaos de pierres qui
dominent les neiges des Alpes (voir les guides). Ce pays est admirable.
Pendant le dîner, je me présente, tout seul, à la manière française, à ma
voisine de table. Elle ne me répond pas. - Politesse anglaise.
Dans la soirée, bal anglais.
4 février. - Excursion à Monaco (voir les guides).
Le soir, bal anglais. J'y assiste en pestiféré.
5 février. - Excursion à San Remo (voir les guides).
Le soir, bal anglais. Ma quarantaine persiste.
6 février. - Excursion à Nice (voir les guides).
Le soir, bal anglais. Je me couche.
7 février. - Excursion à Cannes (voir les guides).
Le soir, bal anglais. Je prends du thé dans mon coin.
8 février. - Dimanche, grande revanche. Je les attendais, les gueux.
Ils avaient repris leurs mines confites de jour sacré, et ils préparaient
leurs voix à cantiques.
Or, avant le dîner, je me glisse dans le salon, puis je mets dans ma poche
la clef du piano, et je dis au garçon de service dans le bureau :
- Si messieurs les pasteurs demandent la clef, vous leur direz que je l'ai
prise et vous les prierez de venir me trouver.
Pendant le dîner on discute sur plusieurs points douteux des Écritures, on
élucide des textes, on éclaircit les généalogies de personnages bibliques.
Puis on passe au salon. On se dirige vers le piano. - Stupeur. - On se
consulte. La tribu semble atterrée. Les oeufs à la neige paraissent prêts à
s'envoler. Enfin le pasteur-chef se détache, sort, puis rentre. On discute, on
me regarde avec des yeux indignés, et voilà que les trois pasteurs se dirigent
vers moi, en ordre, en ligne, en ambassadeurs. Ils ont vraiment quelque chose
d'imposant.
Ils me saluent. Je me lève. Le plus vieux prend la parole :
- Mosieu, on me avé dit que vô avé pris la clef de la piano. Les dames
vôdraient le avoir, pour chanté le cantique.
Je réponds :
- Monsieur l'abbé, je comprends parfaitement la demande de ces dames ; mais
je ne puis y faire droit. Vous êtes un homme religieux, moi aussi, monsieur, et
mes principes, plus sévères que les vôtres sans doute, me décident à empêcher la
profanation à laquelle vous vous livrez.
Je ne puis admettre, messieurs, que vous vous serviez, pour chanter la
gloire de Dieu, d'un instrument qui a servi toute la semaine à faire danser des
jeunes filles. Nous ne donnons pas des bals publics dans nos églises, nous,
monsieur, et nous ne jouons pas des quadrilles avec nos orgues. L'usage que vous
faites de ce piano m'indigne et me révolte. Vous pouvez porter ma réponse à ces
dames.
Les trois pasteurs, abasourdis, se retirèrent. Les dames parurent
stupéfaites. Et on se mit à chanter le cantique sans piano.
9 février, midi. - Le patron vient de me donner congé. On m'expulse, à la
demande générale des Anglais.
Je rencontre les trois pasteurs, qui semblent surveiller mon départ. Je vais
droit à eux. Je les salue.
- Messieurs, dis-je, vous paraissez fort instruits sur les Écritures. J'ai,
moi-même, étudié pas mal ces questions. Je sais même un peu l'hébreu. Or, je
serais désireux de vous soumettre un cas qui trouble beaucoup ma conscience de
catholique.
L'inceste est considéré par vous comme une chose abominable, n'est-ce pas ?
Or, la Bible nous en indique un exemple très inquiétant pour la Foi.
Loth, fuyant Sodome, fut séduit, vous ne l'ignorez pas, par ses deux filles,
et, étant privé de sa femme changée en statue de sel, il succomba. De ce double
et horrible inceste naquirent Ammon et Moab, d'où sortirent deux grands peuples,
les Ammonites et les Moabites. Or, Ruth, la moissonneuse qui réveilla Booz
endormi pour le rendre père, était une Moabite.
Victor Hugo n'a-t-il pas dit :
|
... Ruth, une Moabite, |
Le rayon inconnu donna naissance à Obed, qui fut l'aïeul de David.
Or notre Seigneur Jésus-Christ n'était-il pas un descendant de David ?...
Les trois pasteurs ne répondirent pas et se regardèrent avec consternation.
Je repris :
- Vous me direz que je vous parle là de la généalogie de Joseph, époux
légitime, mais inutile de Marie, mère du Christ. Or Joseph, comme chacun sait,
ne fut pour rien dans la naissance de son fils. Donc c'est Joseph qui descendait
d'un inceste et non l'homme-Dieu. Je vous l'accorde. J'ajouterai cependant deux
considérations. La première, c'est que Joseph et Marie, étant cousins, devaient
avoir la même origine ; la seconde, c'est qu'il est scandaleux de nous faire
lire dix pages de généalogie pour des prunes.
Nous nous abîmons les yeux afin de savoir que A. engendra B., qui engendra
C., qui engendra D., qui engendra E., qui engendra F., et quand nous allons
devenir fous par cette scie interminable, nous arrivons au dernier qui
n'engendre rien. On peut appeler cela, messieurs, le comble de la
mystification !
Alors, brusquement, les trois pasteurs me tournèrent le dos comme un seul
homme et s'enfuirent.
Deux heures. - Je prends le train pour Nice.
Le journal finissait là. Bien que ces notes révèlent de la part de leur
auteur un extrême mauvais goût, un esprit commun et beaucoup de grossièreté,
j'ai pensé qu'elles pourraient mettre en garde certains voyageurs contre le
danger des Anglais en voyage.
Je dois ajouter qu'il existe des Anglais charmants, j'en connais, et
beaucoup. Mais ce ne sont pas, en général, nos voisins d'hôtel.
10 février 1885