NOUVELLES DE L'ANNEE 1885

 

UN LÂCHE

    On l'appelait dans le monde: le "beau Signoles". Il se nommait le vicomte Gontran-Joseph de Signoles.
    Orphelin et maître d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire croire à de l'esprit, une certaine grâce naturelle, un air de noblesse et de fierté, la moustache brave et l'œil doux, ce qui plaît aux femmes.
    Il était demandé dans les salons, recherché par les valseuses, et il inspirait aux hommes cette inimitié souriante qu'on a pour les gens de figure énergique. On lui avait soupçonné quelques amours capables de donner fort bonne opinion d'un garçon. Il vivait heureux, tranquille, dans le bien-être moral le plus complet. On savait qu'il tirait bien l'épée et mieux encore le pistolet.
    - Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette arme, je suis sûr de tuer mon homme.
    Or, un soir, comme il avait accompagné au théâtre deux jeunes femmes de ses amies, escortées d'ailleurs de leurs époux, il leur offrit, après le spectacle, de prendre une glace chez Tortoui. Ils étaient entrés depuis quelques minutes, quand il s'aperçut qu'un monsieur assis à une table voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait gênée, inquiète, baissait la tête. Enfin elle dit à son mari:
    - Voici un homme qui me dévisage. Moi, je ne le connais pas; le connais-tu?
    Le mari, qui n'avait rien vu, leva les yeux, mais déclara:
    - Non, pas du tout.
    La jeune femme reprit, moitié souriante, moitié fâchée:
    - C'est fort gênant; cet individu me gâte ma glace.
    Le mari haussa les épaules:
    - Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les insolents qu'on rencontre, on n'en finirait pas.
    Mais le vicomte s'était levé brusquement. Il ne pouvait admettre que cet inconnu gâtât une glace qu'il avait offerte. C'était à lui que l'injure s'adressait, puisque c'était par lui et pour lui que ses amis étaient entrés dans ce café. L'affaire donc ne regardait que lui.
    Il s'avança vers l'homme et lui dit:
    - Vous avez, Monsieur, une manière de regarder ces dames que je ne puis tolérer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.
    L'autre répliqua:
    - Vous allez me ficher la paix, vous.
    Le vicomte déclara, les dents serrées:
    - Prenez garde, Monsieur, vous allez me forcer à passer la mesure.
    Le monsieur ne répondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout à l'autre du café, et fit, comme par l'effet d'un ressort, accomplir à chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le dos se retournèrent; tous les autres levèrent la tête; trois garçons pivotèrent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames du comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme si elles eussent été deux automates obéissant à la même manivelle.
    Un grand silence s'était fait. Puis, tout à coup, un bruit sec claqua dans l'air. Le vicomte avait giflé son adversaire. Tout le monde se leva pour s'interposer. Des cartes furent échangées.
    
    Quand le vicomte fut rentré chez lui, il marcha pendant quelques minutes à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était trop agité pour réfléchir à rien. Une seule idée planait sur son esprit: "un duel", sans que cette idée éveillât encore en lui une émotion quelconque. Il avait fait ce qu'il devait faire; il s'était montré ce qu'il devait être. On en parlerait, on l'approuverait, on le féliciterait. Il répétait à voix haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de pensée:
    - Quelle brute que cet homme!
    Puis il s'assit et il se mit à réfléchir. Il lui fallait, dès le matin, trouver des témoins. Qui choisirait-il? Il cherchait les gens les plus posés et les plus célèbres de sa connaissance. Il prit enfin le marquis de la Tour Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un soldat, c'était fort bien. Leurs noms porteraient dans les journaux. Il s'aperçut qu'il avait soif et il but, coup sur coup, trois verres d'eau; puis il se remit à marcher. Il se sentait plein d'énergie. En se montrant crâne, résolu à tout, et en exigeant des conditions rigoureuses, dangereuses, en réclamant un duel sérieux, très sérieux, terrible, son adversaire reculerait probablement et ferait des excuses.
    Il reprit la carte qu'il avait tirée de sa poche et jetée sur sa table et il la relut comme il l'avait déjà lue, au café, d'un coup d'œil et, dans le fiacre, à la lueur de chaque bec de gaz, en revenant. "Georges Lamil, 51, rue Moncey." Rien de plus.
    Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses, pleines de sens confus: Georges Lamil? Qui était cet homme? Que faisait-il? Pourquoi avait-il regardé cette femme d'une pareille façon? N'était-ce pas révoltant qu'un étranger, un inconnu vînt troubler ainsi votre vie, tout d'un coup, parce qu'il lui avait plu de fixer insolemment les yeux sur une femme? Et le vicomte répéta encore une fois, à haute voix:
    - Quelle brute!
    Puis il demeura immobile, debout, songeant, le regard toujours planté sur la carte. Une colère s'éveillait en lui contre ce morceau de papier, une colère haineuse où se mêlait un étrange sentiment de malaise. C'était stupide, cette histoire-là! Il prit un canif ouvert sous sa main et le piqua au milieu du nom imprimé, comme s'il eût poignardé quelqu'un.
    Donc il fallait se battre! Choisirait-il l'épée ou le pistolet, car il se considérait bien comme l'insulté. Avec l'épée, il risquait moins; mais avec le pistolet il avait chance de faire reculer son adversaire. Il est bien rare qu'un duel à l'épée soit mortel, une prudence réciproque empêchant les combattants de se tenir en garde assez près l'un de l'autre pour qu'une pointe entre profondément. Avec le pistolet il risquait sa vie sérieusement; mais il pouvait aussi se tirer d'affaire avec tous les honneurs de la situation et sans arriver à une rencontre.
    Il prononça:
    - Il faut être ferme. Il aura peur.
    Le son de sa voix le fit tressaillir et il regarda autour de lui. Il se sentait fort nerveux. Il but encore un verre d'eau, puis commença à se dévêtir pour se coucher.
    Dès qu'il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux.
    Il pensait:
    J'ai toute la journée de demain pour m'occuper de mes affaires. Dormons d'abord afin d'être calme.
    Il avait très chaud dans ses draps, mais il ne pouvait parvenir à s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur le dos, puis se plaçait sur le côté gauche puis se roulait sur le côte droit.
    Il avait encore soif. Il se releva pour boire. Puis une inquiétude le saisit:
    - Est-ce que j'aurais peur?
    Pourquoi son cœur se mettait-il à battre follement à chaque bruit connu de sa chambre? Quand la pendule allait sonner, le petit grincement du ressort qui se dresse lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait ouvrir la bouche pour respirer ensuite pendant quelques secondes, tant il demeurait oppressé.
    Il se mit à raisonner avec lui-même sur la possibilité de cette chose:
    - Aurais-je peur?
    Non certes, il n'aurait pas peur, puisqu'il était résolu à aller jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volonté bien arrêtée de se battre, de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondément troublé qu'il se demanda:
    - Peut-on avoir peur, malgré soi?
    Et ce doute l'envahit, cette inquiétude, cette épouvante; si une force plus puissante que sa volonté, dominatrice, irrésistible, le domptait, qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver? Certes, il irait sur le terrain puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il perdait connaissance? Et il songea à sa situation, à sa réputation, à son nom.
    Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se regarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçut son visage reflété dans le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui sembla qu'il ne s'était jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes; et il était pâle, certes, il était pâle, très pâle.
    Il restait debout en face du miroir. Il tira la langue comme pour constater l'état de sa santé, et tout d'un coup cette pensée entra en lui à la façon d'une balle:
    - Après-demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort.
    Et son cœur se remit à battre furieusement.
    - Après-demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort. Cette personne en face de moi, ce moi que je vois dans cette glace, ne sera plus. Comment! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans vingt-quatre heures je serai couché dans ce lit, mort, les yeux fermés, froid, inanimé, disparu.
    Il se retourna vers la couche et il se vit distinctement étendu sur le dos dans ces mêmes draps qu'il venait de quitter. Il avait ce visage creux qu'ont les morts et cette mollesse des mains qui ne remueront plus.
    Alors il eut peur de son lit et, pour ne plus le regarder, il passa dans son fumoir. Il prit machinalement un cigare, l'alluma et se remit à marcher. Il avait froid; il alla vers la sonnette pour réveiller son valet de chambre; mais il s'arrêta, la main levée vers le cordon:
    - Cet homme va s'apercevoir que j'ai peur.
    Et il ne sonna pas, il fit du feu. Ses mains tremblaient un peu, d'un frémissement nerveux, quand elles touchaient les objets. Sa tête s'égarait; ses pensées, troubles, devenaient fuyantes, brusques, douloureuses, une ivresse envahissait son esprit comme s'il eût bu.
    Et sans cesse il se demandait:
    - Que vais-je faire? Que vais-je devenir?
    Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés; il se releva et, s'approchant de la fenêtre, ouvrit les rideaux.
    Le jour venait, un jour d'été. Le ciel rose faisait rose la ville, les toits et les murs. Une grande tombée de lumière tendue, pareille à une caresse du soleil levant, enveloppait le monde réveillé; et, avec cette lueur, un espoir gai, rapide, brutal, envahit le cœur du vicomte! Etait-il fou de s'être laissé ainsi terrasser par la crainte, avant même que rien fût décidé, avant que ses témoins eussent vu ceux de ce Georges Lamil, avant qu'il sût encore s'il allait se battre?
    Il fit sa toilette, s'habilla et sortit d'un pas ferme.
    Il se répétait, tout en marchant:
    - Il faut que je sois énergique, très énergique. Il faut que je prouve que je n'ai pas peur.
    Ses témoins, le marquis et le colonel, se mirent à sa disposition, et, après lui avoir serré énergiquement les mains, discutèrent les conditions:
    - Vous voulez un duel sérieux?
    Le vicomte répondit:
    - Très sérieux.
    Le marquis reprit:
    - Vous tenez au pistolet?
    - Oui.
    - Nous laissez-vous libres de régler le reste?
    Le vicomte articula d'une voix sèche, saccadée:
    - Vingt pas, au commandement, en levant l'arme au lieu de l'abaisser. Echange de balles jusqu'à blessure grave.
    Le colonel déclara d'un ton satisfait:
    - Ce sont des conditions excellentes. Vous tirez bien, toutes les chances sont pour vous.
    Et ils partirent. Le vicomte rentra chez lui pour les attendre. Son agitation, apaisée un moment, grandissait maintenant de minute en minute. Il se sentait le long des bras, le long des jambes, dans la poitrine une sorte de frémissement, de vibration continue; il ne pouvait tenir en place, ni assis, ni debout. Il n'avait plus dans la bouche une apparence de salive, et il faisait à tout instant un mouvement bruyant de la langue comme pour la décoller de son palais.
    Il voulut déjeuner, mais il ne put manger. Alors l'idée lui vint de boire pour se donner du courage, et il se fit apporter un carafon de rhum dont il avala coup sur coup six petits verres.
    Une chaleur, pareille à une brûlure, l'envahit, suivie aussitôt d'un étourdissement de l'âme. Il pensa:
    - Je tiens le moyen. Maintenant ça va bien.
    Mais au bout d'une heure il avait vidé le carafon, et son état d'agitation redevenait intolérable. Il sentait un besoin fou de se rouler par terre de crier, de mordre. Le soir tombait.
    Un coup de timbre lui donna une telle suffocation qu'il n'eut pas la force de se lever pour recevoir ses témoins.
    Il n'osait même plus leur parler, leur dire "bonjour", prononcer un seul mot, de crainte qu'ils ne devinassent tout à l'altération de sa voix.
    Le colonel prononça:
    - Tout est réglé aux conditions que vous avez fixées. Votre adversaire réclamait d'abord les privilèges d'offensé, mais il a cédé presque aussitôt et a tout accepté. Ses témoins sont deux militaires.
    Le vicomte prononça:
    - Merci.
    Le marquis reprit:
    - Excusez-nous si nous ne faisons qu'entrer et sortir, mais nous avons encore à nous occuper de mille choses. Il faut un bon médecin, puis le combat ne cessera qu'après blessure grave, et vous savez que les balles ne badinent pas. Il faut désigner l'endroit, à proximité d'une maison pour y porter le blessé si c'est nécessaire, etc.; enfin, nous en avons encore pour deux ou trois heures.
    Le vicomte articula une seconde fois:
    - Merci.
    Le colonel demanda:
    - Vous allez bien? vous êtes calme?
    - Oui, très calme, merci.
    Les deux hommes se retirèrent.
    
    Quand il se sentit seul de nouveau, il lui sembla qu'il devenait fou. Son domestique ayant allumé les lampes, il s'assit devant sa table pour écrire des lettres. Après avoir tracé, au haut d'une page: "Ceci est mon testament..." il se releva d'une secousse et s'éloigna, se sentant incapable d'unir deux idées, de prendre une résolution, de décider quoi que ce fût.
    Ainsi, il allait se battre! Il ne pouvait plus éviter cela. Que se passait-il donc en lui? Il voulait se battre, il avait cette intention et cette résolution fermement arrêtées; et il sentait bien, malgré tout l'effort de son esprit et toute la tension de sa volonté, qu'il ne pourrait même conserver la force nécessaire pour aller jusqu'au lieu de la rencontre. Il cherchait à se figurer le combat, son attitude à lui et la tenue de son adversaire.
    De temps en temps, ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un petit bruit sec. Il voulut lire, et prit le code du duel de Châteauvillard. Puis il se demanda:
    - Mon adversaire a-t-il fréquenté les tirs? Est-il connu? Est-il classé? Comment le savoir?
    Il se souvint du livre du baron de Vaux sur les tireurs au pistolet, et il le parcourut d'un bout à l'autre. Georges Lamil n'y était pas nommé. Mais cependant si cet homme n'était pas un tireur, il n'aurait pas accepté immédiatement cette arme dangereuse et ces conditions mortelles?
    Il ouvrit, en passant, une boîte de Gastinne Renette posée sur un guéridon, et prit un des pistolets, puis il se plaça comme pour tirer et leva le bras. Mais il tremblait des pieds à la tête et le canon remuait dans tous les sens.
    Alors, il se dit:
    - C'est impossible. Je ne puis me battre ainsi.
    Il regardait au bout du canon ce petit trou noir et profond qui crache la mort, il songeait au déshonneur, aux chuchotements dans les cercles, aux rires dans les salons, au mépris des femmes, aux allusions des journaux, aux insultes que lui jetteraient les lâches.
    Il regardait toujours l'arme, et, levant le chien, il vit soudain une amorce briller dessous comme une petite flamme rouge. Le pistolet était demeure chargé, par hasard, par oubli. Et il éprouva de cela une joie confuse inexplicable.
    S'il n'avait pas, devant l'autre, la tenue noble et calme qu'il faut, il serait perdu à tout jamais. Il serait taché, marqué d'un signe d'infamie, chassé du monde! Et cette tenue calme et crâne, il ne l'aurait pas, il le savait, il le sentait. Pourtant il était brave, puisqu'il voulait se battre!... Il était brave, puisque... - La pensée qui l'effleura ne s'acheva même pas dans son esprit; mais, ouvrant la bouche toute grande, il s'enfonça brusquement, jusqu'au fond de la gorge, le canon de son pistolet, et il appuya sur la gâchette...
    Quand son valet de chambre accourut, attiré par la détonation, il trouva mort, sur le dos. Un jet de sang avait éclaboussé le papier blanc sur la table et faisait une grande tache rouge au-dessous de ces quatre mots:
    "Ceci est mon testament."
 

27 janvier 1884

 

ROSE

    Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs. Elles sont seules dans l'immense landau chargé de bouquets comme une corbeille géante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de giroflées, de marguerites, de tubéreuses et de fleurs d'oranger, noués avec des faveurs de soie, semble écraser les deux corps délicats, ne laissant sortir de ce lit éclatant et parfumé que les épaules, les bras et un peu des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.
    Le fouet du cocher porte un fourreau d'anémones, les traits des chevaux sont capitonnés avec des ravenelles, les rayons des roues sont vêtus de réséda; et, à la place des lanternes, deux bouquets ronds, énormes, ont l'air des deux yeux étranges de cette bête roulante et fleurie.
    Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, précédé, suivi, accompagné par une foule d'autres voitures enguirlandées, pleines de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la fête des fleurs à Cannes.
    On arrive au boulevard de la Foncière, où la bataille a lieu. Tout le long de l'immense avenue, une double file d'équipages enguirlandés va et revient comme un ruban sans fin. De l'un à l'autre on se jette des fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les frais visages, voltigent et retombent dans la poussière où une armée de gamins les ramasse. Une foule compacte, rangée sur les trottoirs, et maintenue par les gendarmes à cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux à pied comme pour ne point permettre aux vilains de se mêler aux riches, regarde, bruyante et tranquille.
    Dans les voitures, on s'appelle, on se reconnaît, on se mitraille avec des roses. Un char plein de jolies femmes, vêtues de rouge comme des diables, attire et séduit les yeux. Un monsieur, qui ressemble aux portraits d'Henri IV, lance avec une ardeur joyeuse un énorme bouquet retenu par un élastique. Sous la menace du choc, les femmes se cachent les yeux et les hommes baissent la tête, mais le projectile gracieux, rapide et docile, décrit une courbe et revient à son maître qui le jette aussitôt vers une figure nouvelle.
    Les deux jeunes femmes vident à pleines mains leur arsenal et reçoivent une grêle de bouquets; puis, après une heure de bataille, un peu lasses enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui longe la mer.
    Le soleil disparaît derrière l'Esterel, dessinant en noir, sur un couchant de feu, la silhouette dentelée de la longue montagne. La mer calme s'étend, bleue et claire, jusqu'à l'horizon où elle se mêle au ciel, et l'escadre, ancrée au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de bêtes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques, cuirassés et bossus, coiffés de mâts frêles comme des plumes, et avec des yeux qui s'allument quand vient la nuit.
    Les jeunes femmes, étendues sous la lourde fourrure, regardent languissamment. L'une dit enfin:
    - Comme il y a des soirs délicieux, où tout semble bon. N'est-ce pas, Margot?
    L'autre reprit:
    - Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.
    - Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout à fait. Je n'ai besoin de rien.
    - Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-être qui engourdit notre corps, nous désirons toujours quelque chose de plus... pour le coeur.
    Et l'autre, souriant:
    - Un peu d'amour?
    - Oui.
    Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait Marguerite murmura:
    - La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai besoin d'être aimée, ne fût-ce que par un chien.
Nous sommes toutes ainsi, d'ailleurs, quoi que tu en dises, Simone.
    - Mais non, ma chère. J'aime mieux n'être pas aimée du tout que de l'être par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agréable, par exemple, d'être aimée par... par...
    Elle cherchait par qui elle pourrait bien être aimée, parcourant de l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, après avoir fait le tour de l'horizon, tombèrent sur les deux boutons de métal qui luisaient dans le dos du cocher, et elle reprit, en riant: "par mon cocher".
    Mme Margot sourit à peine et prononça, à voix basse:
    - Je t'assure que c'est très amusant d'être aimée par un domestique. Cela m'est arrivé deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si drôles que c'est à mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus sévère qu'ils sont plus amoureux, puis on les met à la porte, un jour, sous le premier prétexte venu, parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en apercevait.
    Mme Simone écoutait, le regard fixe devant elle, puis elle déclara:
    - Non, décidément, le coeur de mon valet de pied ne me paraîtrait pas suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient.
    - Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient stupides.
    - Les autres ne me paraissent pas si bêtes à moi, quand ils m'aiment.
    - ldiots, ma chère, incapables de causer, de répondre, de comprendre quoi que ce soit.
    - Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'être aimée par un domestique? Tu étais quoi... émue... flattée?
    - Emue? non - flattée - oui, un peu. On est toujours flatté de l'amour d'un homme quel qu'il soit.
    - Oh, voyons, Margot!
    - Si, ma chère. Tiens, je vais te dire une singulière aventure qui m'est arrivée. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous dans ces cas-là.

    Il y aura quatre ans à l'automne, je me trouvais sans femme de chambre. J'en avais essayé l'une après l'autre cinq ou six qui étaient ineptes, et je désespérais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les petites annonces d'un journal, qu'une jeune - fille sachant coudre, broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais.
    J'écrivis à l'adresse indiquée, et, le lendemain, la personne en question se présenta. Elle était assez grande, mince, un peu pâle, avec l'air très timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant, elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de lady Rymwell, où elle était restée dix ans.
    Le certificat attestait que la jeune fille était partie de son plein gré pour rentrer en France et qu'on n'avait eu à lui reprocher, pendant son long service, qu'un peu de coquetterie française.
    La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit même un peu sourire et j'arrêtai sur le champ cette femme de chambre.
    Elle entra chez moi le jour même; elle se nommait Rose.
    Au bout d'un mois je l'adorais.
    C'était une trouvaille, une perle, un phénomène.
    Elle savait coiffer avec un goût infini; elle chiffonnait les dentelles d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait même faire les robes.
    J'étais stupéfaite de ses facultés. Jamais je ne m'étais trouvée servie ainsi.
    Elle m'habillait rapidement avec une légèreté de mains étonnante. Jamais je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est désagréable comme le contact d'une main de bonne. Je pris bientôt des habitudes de paresse excessives, tant il m'était agréable de me laisser vêtir, des pieds à la tête, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide, toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un peu sur mon divan; je la considérais, ma foi, en amie de condition inférieure, plutôt qu'en simple domestique.
    Or, un matin, mon concierge demanda avec mystère à me parler. Je fus surprise et je le fis entrer. C'était un homme très sûr, un vieux soldat, ancienne ordonnance de mon mari.
    Il paraissait gêné de ce qu'il avait à dire. Enfin, il prononça en bredouillant:
    - Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.
    Je demandai brusquement:
    - Qu'est-ce qu'il veut?
    - Il veut faire une perquisition dans l'hôtel.
    Certes, la police est utile, mais je la déteste. Je trouve que ce n'est pas là un métier noble. Et je répondis, irritée autant que blessée:
    - Pourquoi cette perquisition? A quel propos? Il n'entrera pas.
    Le concierge reprit:
    - Il prétend qu'il y a un malfaiteur caché.
    Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de police auprès de moi pour avoir des explications. C'était un homme assez bien élevé, décoré de la Légion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon, puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un forçat!
    Je fus révoltée; je répondis que je garantissais tout le domestique de l'hôtel et je le passai en revue.
    - Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.
    - Ce n'est pas lui.
    - Le cocher François Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de mon père.
    - Ce n'est pas lui.
    - Un valet d'écurie, pris en Champagne également, et toujours fils de paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.
    - Ce n'est pas lui.
    - Alors, monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.
    - Pardon, madame, je suis sûr de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuseté de faire comparaître ici devant vous et moi, tout votre monde?
    Je résistai d'abord, puis je cédai, et je fis monter tous mes gens, hommes et femmes.
    Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis déclara:
    - Ce n'est pas tout.
    - Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune fille que vous ne pouvez confondre avec un forçat.
    Il demanda:
    - Puis-je la voir aussi?
    - Certainement.
    Je sonnai Rose qui parut aussitôt. A peine fut-elle entrée que le commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachés derrière la porte, se jetèrent sur elle, lui saisirent les mains et les lièrent avec des cordes.
    Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'élancer pour la défendre. Le commissaire m'arrêta:
    - Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet, condamné à mort en 1879 pour assassinat précédé de viol. Sa peine fut commuée en prison perpétuelle. Il s'échappa voici quatre mois. Nous le cherchons depuis lors.
    J'étais affolée, atterrée. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en riant:
    - Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatoué.
    La manche fut relevée. C'était vrai.
    L'homme de police ajouta avec un certain mauvais goût:
    - Fiez-vous en à nous pour les autres constatations.
    Et on emmena ma femme de chambre!
    Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'était pas la colère d'avoir été jouée ainsi, trompée et ridiculisée; ce n'était pas la honte d'avoir été ainsi habillée, déshabillée, maniée et touchée par cet homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme. Comprends-tu?
    - Non, pas très bien.
    - Voyons... Réfléchis... Il avait été condamné... pour viol, ce garcon... eh bien! je pensais... à celle qu'il avait violée... et ça..., ça m'humiliait... Voilà... Comprends-tu, maintenant?
    Et Mme Margot ne répondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un oeil fixe et singulier, les deux boutons luisants de la livrée, avec ce sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes.
 

29 janvier 1884

 

NOTES D'UN VOYAGEUR

    Sept heures. Un coup de sifflet; nous partons. Le train passe sur les plaques tournantes, avec le bruit que font les orages au théâtre; puis il s'enfonce dans la nuit, haletant, soufflant sa vapeur, éclairant de reflets rouges des murs, des haies, des bois, des champs.
    Nous sommes six, trois sur chaque banquette, sous la lumière du quinquet. En face de moi, une grosse dame avec un gros monsieur, un vieux ménage. Un bossu tient le coin de gauche. A mes côtés, un jeune ménage, ou du moins un jeune couple. Sont-ils mariés? La jeune femme est jolie, semble modeste, mais elle est trop parfumée. Quel est ce parfum-là? je le connais sans le déterminer. Ah! j'y suis. Peau d'Espagne. Cela ne dit rien. Attendons.
    La grosse dame dévisage la jeune avec un air d'hostilité qui me donne à penser. Le gros monsieur ferme les yeux. Déjà! Le bossu s'est roulé en boule. Je ne vois plus où sont ses jambes. On n'aperçoit que son regard brillant sous une calotte grecque à gland rouge. Puis il plonge dans sa couverture de voyage. On dirait un petit paquet jeté sur la banquette.
    Seule la vieille dame reste en éveil, soupçonneuse, inquiète, comme un gardien chargé de veiller sur l'ordre et sur la moralité du wagon.
    Les jeunes gens demeurent immobiles, les genoux enveloppés du même châle, les yeux ouverts, sans parler; sont-ils mariés?
    Je fais à mon tour semblant de dormir et je guette.
    Neuf heures. La grosse dame va succomber, elle ferme les yeux coup sur coup, penche la tête vers sa poitrine et la relève par saccades. C'est fait. Elle dort.
    O sommeil, mystère ridicule qui donne au visage les aspects les plus grotesques, tu es la révélation de la laideur humaine. Tu fais apparaître tous les défauts, les difformités et les tares! Tu fais que chaque figure touchée par toi devient aussitôt une caricature.
    Je me lève et j'étends le léger voile bleu sur le quinquet. Puis je m'assoupis à mon tour.
    De temps en temps, l'arrêt du train me réveille. Un employé crie le nom d'une ville, puis nous repartons.
    Voici l'aurore. Nous suivons le Rhône, qui descend vers la Méditerranée. Tout le monde dort. Les jeunes gens sont enlacés. Un pied de la jeune femme est sorti du châle. Elle a des bas blancs! C'est commun: ils sont mariés. On ne sent pas bon dans le compartiment. J'ouvre une fenêtre pour changer l'air. Le froid réveille tout le monde, à l'exception du bossu qui ronfle comme une toupie sous sa couverture.
    La laideur des faces s'accentue encore sous la lumière du jour nouveau.
    La grosse dame, rouge, dépeignée, affreuse, jette un regard circulaire et méchant à ses voisins. La jeune femme regarde en souriant son compagnon. Si elle n'était point mariée elle aurait d'abord contemplé son miroir!
    Voici Marseille. Vingt minutes d'arrêt. Je déjeune. Nous repartons. Nous avons le bossu en moins et deux vieux messieurs en plus.
    Alors les deux ménages, l'ancien et le nouveau, déballent des provisions. Poulet par-ci, veau froid par-là, sel et poivre dans du papier, cornichons dans un mouchoir, tout ce qui peut vous dégoûter des nourritures pendant l'éternité! Je ne sais rien de plus commun, de plus grossier, de plus inconvenant, de plus mal appris que de manger dans un wagon où se trouvent d'autres voyageurs.
    S'il gèle, ouvrez les portières! S'il fait chaud, fermez-les et fumez la pipe, eussiez-vous horreur du tabac; mettez-vous à chanter, aboyez, livrez-vous aux excentricités les plus gênantes, retirez vos bottines et vos chaussettes et coupez les ongles de vos pieds; tâchez de rendre enfin à ces voisins mal élevés la monnaie de leur savoir-vivre.
    L'homme prévoyant emporte une fiole de benzine ou de pétrole pour la répandre sur les coussins dès qu'on se met à dîner près de lui. Tout est permis, tout est trop doux pour les rustres qui vous empoisonnent par l'odeur de leurs mangeailles.
    Nous suivons la mer bleue. Le soleil tombe en pluie sur la côte peuplée de villes charmantes.
    Voici Saint-Raphaël. Là-bas est Saint-Tropez, petite capitale de ce pays désert inconnu et ravissant qu'on nomme les Montagnes des Maures. Un grand fleuve sur lequel aucun pont n'est jeté, l'Argens, sépare du continent cette presqu'île sauvage, où l'on peut marcher un jour entier sans rencontrer un être, où les villages perchés sur les monts, sont demeurés tels que jadis, avec leurs maisons orientales, leurs arcades, leurs portes cintrées, sculptées et basses.
    Aucun chemin de fer, aucune voiture publique ne pénètre dans ces vallons superbes et boisés. Seule, une antique patache porte les lettres de Hyères et de Saint-Tropez.
    Nous filons. Voici Cannes, si jolie au bord de ses deux golfes, en face des îles de Lérins qui seraient, si on les pouvait joindre à la terre, deux paradis pour les malades.
    Voici le golfe de Juan; l'escadre cuirassée semble endormie sur l'eau.
    Voici Nice. On a fait, paraît-il, une exposition dans cette ville. Allons la voir.
    On suit un boulevard qui a l'air d'un marais et on parvient, sur une hauteur, à un bâtiment d'un goût douteux et qui ressemble, en tout petit, au grand palais du Trocadéro.
    Là-dedans, quelques promeneurs au milieu d'un chaos de caisses.
    L'exposition, ouverte depuis longtemps déjà, sera prête sans doute pour l'année prochaine.
    L'intérieur serait joli s'il était terminé. Mais... il en est loin.
    Deux sections m'attirent surtout: "les comestibles et les beaux-arts". Hélas! voici bien des fruits confits de Grasse, des dragées, mille choses exquises à manger... Mais... il est interdit d'en vendre... On ne peut que les regarder... Et cela pour ne point nuire au commerce de la ville! Exposer des sucreries pour la seule joie du regard et avec défense d'y goûter me paraît certes une des plus belles inventions de l'esprit humain.
    Les beaux-arts sont... en préparation. On a ouvert cependant quelques salles où l'on voit de fort beaux paysages de Harpignies, de Guillemet, de Le Poittevin, un superbe portrait de Mlle Alice Regnault par Courtois, un délicieux Béraud, etc... Le reste... après déballage.
    Comme il faut, quand on visite, visiter tout, je veux m'offrir une ascension libre et je me dirige vers le ballon de M. Godard et Cie.
    Le mistral souffle. L'aérostat se balance d'une manière inquiétante. Puis une détonation se produit. Ce sont les cordes du filet qui se rompent. On interdit au public l'entrée de l'enceinte. On me met également à la porte.
    Je grimpe sur ma voiture et je regarde.
    De seconde en seconde, quelques nouvelles attaches claquent avec un bruit singulier, et la peau brune du ballon s'efforce de sortir des mailles qui la retiennent. Puis soudain, sous une rafale plus violente, une déchirure immense ouvre de bas en haut la grosse boule volante, qui s'abat comme une toile flasque, crevée et morte.

    A mon réveil, le lendemain, je me fais apporter les journaux de la ville et je lis avec stupeur: "La tempête qui règne actuellement sur notre littoral a obligé l'administration des ballons captifs et libres de Nice, pour éviter un accident, de dégonfler son grand aérostat.
    "Le système de dégonflement qu'a employé M. Godard est une de ses inventions qui lui font le plus grand honneur."

    Oh! Oh! Oh! Oh!
    O brave public!

    Toute la côte de la Méditerranée est la Californie des pharmaciens. Il faut être dix fois millionnaire pour oser acheter une simple boîte de pâte pectorale chez ces commerçants superbes qui vendent le jujube au prix des diamants.
    On peut aller de Nice à Monaco par la Corniche, en suivant la mer. Rien de plus joli que cette route taillée dans le roc, qui contourne des golfes, passe sous des voûtes, court et circule dans le flanc de la montagne au milieu d'un paysage admirable.
    Voici Monaco sur son rocher, et, derrière, Monte-Carlo... Chut!... Quand on aime le jeu, je comprends qu'on adore cette jolie petite ville. Mais comme elle est morne et triste pour ceux qui ne jouent point! On n'y trouve aucun autre plaisir, aucune autre distraction.
    Plus loin, c'est Menton, le point le plus chaud de la côte et le plus fréquenté par les malades. Là, les oranges mûrissent et les poitrinaires guérissent.
    Je prends le train de nuit pour retourner à Cannes. Dans mon wagon deux dames et un Marseillais qui raconte obstinément des drames de chemin de fer, des assassinats et des vols.
    "... J'ai connu un Corse, Madame, qui s'en venait à Paris avec son fils. Je parle de loin, c'était dans les premiers temps de la ligne P.-L.-M. Je monte avec eux, puisque nous étions amis, et nous voici partis.
    "Le fils, qui avait vingt ans, n'en revenait pas de voir courir le convoi, et il restait tout le temps penché à la portière pour regarder. Son père lui disait sans cesse: "Hé! prends garde, Mathéo, de te pencher trop, que tu pourrais te faire mal." Mais le garçon ne répondait seulement point.
    "Moi je disais au père:
    "Té, laisse-le donc, si ça l'amuse."
    "Mais le père reprenait:
    "Allons, Mathéo, ne te penche pas comme ça."
    "Alors, comme le fils n'entendait point, il le prit par son vêtement pour le faire rentrer dans le wagon, et il tira.
    "Mais voilà que le corps nous tomba sur les genoux. Il n'avait plus de tête, Madame... elle avait été coupée par un tunnel. Et le cou ne saignait seulement plus; tout avait coulé le long de la route..."
    Une des dames poussa un soupir, ferma les yeux, et s'abattit vers sa voisine. Elle avait perdu connaissance...
 

4 février 1884

 

LE PROTECTEUR

    Il n'aurait jamais rêvé une fortune si haute ! Fils d'un huissier de province, Jean Marin était venu, comme tant d'autres, faire son droit au quartier latin. Dans les différentes brasseries qu'il avait successivement fréquentées, il était devenu l'ami de plusieurs étudiants bavards qui crachaient de la politique en buvant des bocks. Il s'éprît d'admiration pour eux et les suivit avec obstination, de café en café, payant même leurs consommations quand il avait de l'argent.
    Puis il se fit avocat et plaida des causes qu'il perdit. Or, voilà qu'un matin, il apprit dans les feuilles qu'un de ses anciens camarades du quartier venait d'être élu député.
    Il fut de nouveau son chien fidèle l'ami qui fait les corvées, les démarches, qu'on envoie chercher quand on a besoin de lui et avec qui on ne se gêne point. Mais il arriva par aventure parlementaire que le député devint ministre ; six mois après Jean Marin était nommé conseiller d'Etat.

    Il eut d'abord une crise d'orgueil à en perdre la tête. Il allait dans les rues pour le plaisir de se montrer comme si on eût pu deviner sa position rien qu'à le voir. Il trouvait le moyen de dire aux marchands chez qui il entrait, aux vendeurs de journaux, même aux cochers de fiacre, à propos des choses les plus insignifiantes :
    - Moi qui suis conseiller d'Etat...
    Puis il éprouva, naturellement., comme par suite de sa dignité, par nécessité Professionnelle, par devoir d'homme puissant et généreux, un impérieux besoin de protéger. Il offrait son appui à tout le monde, en toute occasion, avec une inépuisable générosité.
    Quand il rencontrait sur les boulevards une figure de connaissance, il s'avançait d'un air ravi, prenait les mains, s'informait de la santé, puis, sans attendre les questions, déclarait :
    - Vous savez, moi, je suis conseiller d'Etat et tout à votre service. Si je puis vous être utile à quelque chose, usez de moi sans vous gêner. Dans ma position on a le bras long.
    Et alors il entrait dans les cafés avec l'ami rencontré pour demander une plume, de l'encre et une feuille de papier à lettre : "Une seule, garçon c'est pour écrire une lettre de recommandation."
    Et il en écrivait des lettres de recommandation, dix, vingt, cinquante par jour. Il en écrivait au café Américain, chez Bignon, chez Tortoni, à la Maison - Dorée, au café Riche, au Helder, au café Anglais, au Napolitain, partout, partout. Il en écrivait à tous les fonctionnaires de la République, depuis les juges de paix jusqu'aux ministres. Et il était heureux, tout à fait heureux.

    Un matin comme il sortait de chez lui pour se rendre au Conseil d'Etat, la pluie se mit à tomber. Il hésita à prendre un fiacre, mais il n'en prit pas, et s'en fut à pied, par les rues.
    L'averse devenait terrible, noyait les trottoirs, inondait la chaussée. M. Martin fut contraint de se réfugier sous une porte. Un vieux prêtre était déjà là, un vieux prêtre à cheveux blancs. Avant d'être conseiller d'Etat, M. Marin n'aimait point le clergé. Maintenant il le traitait avec considération depuis qu'un cardinal l'avait consulté poliment sur une affaire difficile. La pluie tombait en inondation, forçant les deux hommes à fuir jusqu'à la loge du concierge pour éviter les éclaboussures. M. Marin, qui éprouvait toujours la démangeaison de parler pour se faire valoir, déclara :
    - Voici un bien vilain temps, monsieur l'abbé.
    Le vieux prêtre s'inclina :
    - Oh ! oui, monsieur, c'est bien désagréable lorsqu'on ne vient à Paris que pour quelques jours.
    - Ah ! vous êtes de province ?
    - Oui, monsieur, je ne suis ici qu'en passant.
    - En effet, c'est très désagréable d'avoir de la pluie pour quelques jours passés dans la capitale. Nous autres, fonctionnaires, qui demeurons ici toute l'année, nous n'y songeons guère.
    L'abbé ne répondait pas. Il regardait la rue où l'averse tombait moins pressée. Et soudain, prenant une résolution, il releva sa soutane comme les femmes relèvent leurs robes pour passer les ruisseaux.
    M. Marin, le voyant partir, s'écria :
    - Vous allez vous faire tremper, monsieur l'abbé. Attendez encore quelques instants, ça va cesser.
    Le bonhomme indécis s'arrêta, puis il reprit :
    - C'est que je suis très pressé. J'ai un rendez-vous urgent.
    M. Marin semblait désolé.
    - Mais vous allez être positivement traversé. Peut-on vous demander dans quel quartier vous allez ?
    Le curé paraissait hésiter, puis il prononça :
    - Je vais du côté du Palais-Royal.
    - Dans ce cas, si vous le permettez, monsieur l'abbé, je vais vous offrir l'abri de mon parapluie. Moi, je vais au Conseil d'Etat. Je suis conseiller d'Etat.
    Le vieux prêtre leva le nez et regarda son voisin, puis déclara :
    - Je vous remercie beaucoup, monsieur, j'accepte avec plaisir.
    Alors M. Marin prit son bras et l'entraîna. Il le dirigeait, le surveillait, conseillait :
    - Prenez garde à ce ruisseau, monsieur l'abbé. Surtout méfiez-vous des roues des voitures ; elles vous éclaboussent quelquefois des pieds à la tête. Faites attention aux parapluies des gens qui passent. Il n'y a rien de plus dangereux pour les yeux que le bout des baleines. Les femmes surtout sont insupportables ; elles ne font attention à rien et vous plantent toujours en pleine figure les pointes de leurs ombrelles ou de leurs parapluies. Et jamais elles ne se dérangent pour personne. On dirait que la ville leur appartient. Elles règnent sur le trottoir et dans la rue. Je trouve, quant à moi, que leur éducation a été fort négligée.
    Et M. Marin se mit à rire.
    Le curé ne répondait pas. Il allait, un peu voûté, choisissant avec soin les places où il posait le pied pour ne crotter ni sa chaussure, ni sa soutane.
    M. Marin reprit :
    - C'est pour vous distraire un peu que vous venez à Paris, sans doute ?
    Le bonhomme répondit :
    - Non, j'ai une affaire.
    - Ah ! Est-ce une affaire importante ? Oserais-je vous demander de quoi il s'agit ? Si je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.
    Le curé paraissait embarrassé. Il murmura :
    - Oh ! c'est une petite affaire personnelle. Une petite difficulté avec... avec mon évêque. Cela ne vous intéresserait pas. C'est une... une affaire d'ordre intérieur... de... de... matière ecclésiastique.
    M. Marin s'empressa.
    - Mais c'est justement le Conseil d'Etat qui règle ces choses-là. Dans ce cas, usez de moi.
    - Oui, monsieur, c'est aussi au Conseil d'Etat que je vais. Vous êtes mille fois trop bon. J'ai à voir M. Lerepère et M. Savon, et aussi peut-être M. Petitpas.
    M. Marin s'arrêta net.
    - Mais ce sont mes amis, monsieur l'abbé, mes meilleurs amis, d'excellents collègues, des gens charmants. Je vais vous recommander à tous les , trois, et chaudement. Comptez sur moi.
    Le curé remercia, se confondit en excuses, balbutia mille actions de
    grâce.
    M. Marin était ravi.
    - Ah ! vous pouvez vous vanter d'avoir une fière chance, monsieur l'abbé. Vous allez voir, vous allez voir. que, grâce à moi, votre affaire ira comme sur des roulettes.
    Ils arrivaient au Conseil d'Etat. M. Marin fit monter le prêtre dans son cabinet, lui offrit un siège, l'installa devant le feu, puis prit place lui-même devant la table, et se mit à écrire :
    "Mon cher collègue, permettez-moi de vous recommander de la façon la plus chaude un vénérable ecclésiastique des plus dignes et des plus méritants, M. l'abbé..."
    Il s'interrompit et demanda :
    - Votre nom, s'il vous plaît
    - L'abbé Ceinture.
    M. Marin se remit à écrire :
    "M. l'abbé Ceinture, qui a besoin de vos bons offices pour une petite affaire dont il vous parlera.
    "Je suis heureux de cette circonstance, qui me permet, mon cher collègue..."
    Et il termina par les compliments d'usage.
    Quand il eut écrit les trois lettres, il les remit à son protégé qui s'en alla après un nombre infini de protestations.

    M. Marin accomplit sa besogne, rentra chez lui, passa la journée tranquillement, dormit en paix, se réveilla enchanté et se fit apporter les journaux Le premier qu'il ouvrit était une feuille radicale. Il lut :
    "Notre clergé et nos fonctionnaires.
    "Nous n'en finirons pas d'enregistrer les méfaits du clergé. Un certain prêtre, nommé Ceinture, convaincu d'avoir conspiré contre le gouvernement existant, accusé d'actes indignes que nous n'indiquerons même pas, soupçonné en outre d'être un ancien jésuite métamorphosé en simple prêtre, cassé par un évêque pour des motifs qu'on affirme inavouables, et appelé à Paris pour fournir des explications sur sa conduite, a trouvé un ardent défenseur dans le nommé Marin, conseiller d'Etat, qui n'a pas craint de donner à ce malfaiteur en soutane les lettres de recommandations les plus pressantes pour tous les fonctionnaires républicains ses collègues.
    "Nous signalons l'attitude inqualifiable de ce conseiller d'Etat à l'attention du ministre..."
    M. Marin se dressa d'un bond, s'habilla, courut chez son collègue Petitpas qui lui dit :
    - Ah çà, vous êtes fou de me recommander ce vieux conspirateur.
    Et M. Marin, éperdu, bégaya :
    - Mais non... voyez-vous... j'ai été trompé... Il avait l'air si brave homme... il m'a joué... il m'a indignement joué. Je vous en prie, faites-le condamner sévèrement, très sévèrement. Je vais écrire. Dites-moi à qui il faut écrire pour le faire condamner. Je vais trouver le procureur général et l'archevêque de Paris, oui, l'archevêque...
    Et s'asseyant brusquement devant le bureau de M. Petitpas, il écrivit :
    "Monseigneur, j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Grandeur que je viens d'être victime des intrigues et des mensonges d'un certain abbé Ceinture, qui a surpris ma bonne foi.
    "Trompé par les protestations de cet ecclésiastique, j'ai pu .............................................................."
    Puis, quand il eut signé et cacheté sa lettre, il se tourna vers son collègue et déclara :
    - Voyez-vous, mon cher ami, que cela vous soit un enseignement, ne recommandez jamais personne.
 

5 février 1884

 

LE PARAPLUIE

A Camille Oudinot.    

    Madame Oreille était économe. Elle savait la valeur d'un sou et possédait un arsenal de principes sévères sur la multiplication de l'argent. Sa bonne, assurément, avait grand mal à faire danser l'anse du panier ; et M. Oreille n'obtenait sa monnaie de poche qu'avec une extrême difficulté. Ils étaient à leur aise, pourtant, et sans enfants ; mais Mme Oreille éprouvait une vraie douleur à voir les pièces blanches sortir de chez elle. C'était comme une déchirure pour son coeur ; et, chaque fois qu'il lui avait fallu faire une dépense de quelque importance, bien qu'indispensable, elle dormait fort mal la nuit suivante.
    Oreille répétait sans cesse à sa femme :
    - Tu devrais avoir la main plus large, puisque nous ne mangeons jamais nos revenus.
    Elle répondait :
    - On ne sait jamais ce qui peut arriver. Il vaut mieux avoir plus que moins.
    C'était une petite femme de quarante ans, vive, ridée, propre et souvent irritée.
    Son mari, à tout moment, se plaignait des privations qu'elle lui faisait endurer. Il en était certaines qui lui devenaient particulièrement pénibles, parce qu'elles atteignaient sa vanité.
    Il était commis principal au Ministère de la guerre, demeuré là uniquement pour obéir à sa femme, pour augmenter les rentes inutilisées de la maison.
    Or, pendant deux ans, il vint au bureau avec le même parapluie rapiécé qui donnait à rire à ses collègues. Las enfin de leurs quolibets, il exigea que Mme Oreille lui achetât un nouveau parapluie. Elle en prit un de huit francs cinquante, article de réclame d'un grand magasin. Les employés, en apercevant cet objet jeté dans Paris par milliers, recommencèrent leurs plaisanteries, et Oreille en souffrit horriblement. Le parapluie ne valait rien. En trois mois, il fut hors de service, et la gaieté devint générale dans le Ministère. On fit même une chanson qu'on entendait du matin au soir, du haut en bas de l'immense bâtiment.
    Oreille, exaspéré, ordonna à sa femme de lui choisir un nouveau riflard, en soie fine, de vingt francs, et d'apporter une facture justificative.
    Elle en acheta un de dix-huit francs, et déclara, rouge d'irritation, en le remettant à son époux :
    - Tu en as là pour cinq ans au moins.
    Oreille, triomphant, obtint un vrai succès au bureau.
    Lorsqu'il rentra le soir, sa femme, jetant un regard inquiet sur le parapluie, lui dit :
    - Tu ne devrais pas le laisser serré avec l'élastique, c'est le moyen de couper la soie. C'est à toi d'y veiller, parce que je ne t'en achèterai pas un de sitôt.
    Elle le prit, dégrafa l'anneau et secoua les plis. Mais elle demeura saisie d'émotion. Un trou rond, grand comme un centime, lui apparut au milieu du parapluie. C'était une brûlure de cigare !
    Elle balbutia :
    - Qu'est-ce qu'il a ?
    Son mari répondit tranquillement, sans regarder :
    - Qui, quoi ? Que veux-tu dire ?
    La colère l'étranglait maintenant ; elle ne pouvait plus parler :
    - Tu... tu... tu as brûlé... ton... ton... parapluie. Mais tu... tu... tu es donc fou !... Tu veux nous ruiner !
    Il se retourna, se sentant pâlir :
    - Tu dis ?
    - Je dis que tu as brûlé ton parapluie. Tiens !...
    Et, s'élançant vers lui comme pour le battre, elle lui mit violemment sous le nez la petite brûlure circulaire.
    Il restait éperdu devant cette plaie, bredouillant :
    - Ça, ça... qu'est-ce que c'est ? Je ne sais pas, moi ! Je n'ai rien fait, rien, je te le jure. Je ne sais pas ce qu'il a, moi, ce parapluie !
    Elle criait maintenant :
    - Je parie que tu as fait des farces avec lui dans ton bureau, que tu as fait le saltimbanque, que tu l'as ouvert pour le montrer.
    Il répondit :
    - Je l'ai ouvert une seule fois pour montrer comme il était beau. Voilà tout. Je te le jure.
    Mais elle trépignait de fureur, et elle lui fit une de ces scènes conjugales qui rendent le foyer familial plus redoutable pour un homme pacifique qu'un champ de bataille où pleuvent les balles.
    Elle ajusta une pièce avec un morceau de soie coupé sur l'ancien parapluie, qui était de couleur différente ; et, le lendemain Oreille partit, d'un air humble, avec l'instrument raccommodé. Il le posa dans son armoire et n'y pensa plus que comme on pense à quelque mauvais souvenir.
    Mais à peine fut-il rentré, le soir, sa femme lui saisit son parapluie dans les mains, l'ouvrit pour constater son état, et demeura suffoquée devant un désastre irréparable. Il était criblé de petits trous provenant évidemment de brûlures, comme si on eût vidé dessus la cendre d'une pipe allumée. Il était perdu, perdu sans remède.
    Elle contemplait cela sans dire un mot, trop indignée pour qu'un son pût sortir de sa gorge. Lui aussi, il constatait le dégât et il restait stupide, épouvanté, consterné.
    Puis ils se regardèrent ; puis il baissa les yeux ; puis il reçut par la figure l'objet crevé qu'elle lui jetait ; puis elle cria, retrouvant sa voix dans un emportement de fureur :
    - Ah ! canaille ! canaille ! Tu en as fait exprès ! Mais tu me le payeras ! Tu n'en auras plus...
    Et la scène recommença. Après une heure de tempête, il put enfin s'expliquer. Il jura qu'il n'y comprenait rien ; que cela ne pouvait provenir que de malveillance ou de vengeance.
    Un coup de sonnette le délivra. C'était un ami qui devait dîner chez eux.
    Mme Oreille lui soumit le cas. Quant à acheter un nouveau parapluie, c'était fini, son mari n'en aurait plus.
    L'ami argumenta avec raison :
    - Alors, madame, il perdra ses habits, qui valent certes davantage.
    La petite femme, toujours furieuse, répondit :
    - Alors il prendra un parapluie de cuisine, je ne lui en donnerai pas un nouveau en soie.
    A cette pensée, Oreille se révolta.
    - Alors je donnerai ma démission, moi ! Mais je n'irai pas au Ministère avec un parapluie de cuisine.
    L'ami reprit :
    - Faites recouvrir celui-là, ça ne coûte pas très cher.
    Mme Oreille, exaspérée, balbutiait :
    - Il faut au moins huit francs pour le faire recouvrir. Huit francs et dix-huit, cela fait vingt-six ! Vingt-six francs pour un parapluie, mais c'est de la folie ! c'est de la démence !
    L'ami, bourgeois pauvre, eut une inspiration :
    - Faites-le payer par votre Assurance. Les compagnies payent les objets brûlés, pourvu que le dégât ait eu lieu dans votre domicile.
    A ce conseil, la petite femme se calma net ; puis, après une minute de réflexion, elle dit à son mari :
    - Demain, avant de te rendre à ton Ministère, tu iras dans les bureaux de La Maternelle faire constater l'état de ton parapluie et réclamer le payement.
    M. Oreille eut un soubresaut.
    - Jamais de la vie je n'oserai ! C'est dix-huit francs de perdus, voilà tout. Nous n'en mourrons pas.
    Et il sortit le lendemain avec une canne. Il faisait beau, heureusement.
    Restée seule à la maison, Mme Oreille ne pouvait se consoler de la perte de ses dix-huit francs. Elle avait le parapluie sur la table de la salle à manger, et elle tournait autour, sans parvenir à prendre une résolution.
    La pensée de l'Assurance lui revenait à tout instant, mais elle n'osait pas non plus affronter les regards railleurs des messieurs qui la recevraient, car elle était timide devant le monde, rougissant pour un rien, embarrassée dès qu'il lui fallait parler à des inconnus.
    Cependant le regret des dix-huit francs la faisait souffrir comme une blessure. Elle n'y voulait plus songer, et sans cesse le souvenir de cette perte la martelait douloureusement. Que faire cependant ? Les heures passaient ; elle ne se décidait à rien. Puis, tout à coup, comme les poltrons qui deviennent crânes, elle prit sa résolution :
    - J'irai, et nous verrons bien !
    Mais il lui fallait d'abord préparer le parapluie pour que le désastre fût complet et la cause facile à soutenir. Elle prit une allumette sur la cheminée et fit, entre les baleines, une grande brûlure, large comme la main ; puis elle roula délicatement ce qui restait de la soie, le fixa avec le cordelet élastique, mit son châle et son chapeau, et descendit d'un pied pressé vers la rue de Rivoli où se trouvait l'Assurance.
    Mais, à mesure qu'elle approchait, elle ralentissait le pas. Qu'allait-elle dire ? Qu'allait-on lui répondre ?
    Elle regardait les numéros des maisons. Elle en avait encore vingt-huit. Très bien ! elle pouvait réfléchir. Elle allait de moins en moins vite. Soudain elle tressaillit. Voici la porte, sur laquelle brille en lettres d'or : "La Maternelle, Compagnie d'assurances contre l'incendie." Déjà ! Elle s'arrêta une seconde, anxieuse, honteuse, puis passa, puis revint, puis passa de nouveau, puis revint encore.
    Elle se dit enfin :
    - Il faut y aller, pourtant. Mieux vaut plus tôt que plus tard.
    Mais, en pénétrant dans la maison, elle s'aperçut que son coeur battait.
    Elle entra dans une vaste pièce avec des guichets tout autour, et, par chaque guichet, on apercevait une tête d'homme dont le corps était masqué par un treillage.
    Un monsieur parut, portant des papiers. Elle s'arrêta et, d'une petite voix timide :
    - Pardon, monsieur, pourriez-vous me dire où il faut s'adresser pour se faire rembourser les objets brûlés.
    Il répondit, avec un timbre sonore :
    - Premier, à gauche. Au bureau des sinistres.
    Ce mot l'intimida davantage encore ; et elle eut envie de se sauver, de ne rien dire, de sacrifier ses dix-huit francs. Mais à la pensée de cette somme, un peu de courage lui revint, et elle monta, essoufflée, s'arrêtant à chaque marche.
    Au premier, elle aperçut une porte, elle frappa. Une voix claire cria :
    - Entrez !
    Elle entra, et se vit dans une grande pièce où trois messieurs, debout, décorés, solennels, causaient.
    Un d'eux lui demanda :
    - Que désirez-vous, madame ?
    Elle ne trouvait plus ses mots, elle bégaya :
    - Je viens... je viens... pour... pour un sinistre.
    Le monsieur, poli, montra un siège.
    - Donnez-vous la peine de vous asseoir, je suis à vous dans une minute.
    Et, retournant vers les deux autres, il reprit la conversation.
    - La Compagnie, messieurs, ne se croit pas engagée envers vous pour plus de quatre cent mille francs. Nous ne pouvons admettre vos revendications pour les cent mille francs que vous prétendez nous faire payer en plus. L'estimation d'ailleurs...
    Un des deux autres l'interrompit :
    - Cela suffit, monsieur, les tribunaux décideront. Nous n'avons plus qu'à nous retirer.
    Et ils sortirent après plusieurs saluts cérémonieux.
    Oh ! si elle avait osé partir avec eux, elle l'aurait fait ; elle aurait fui, abandonnant tout ! Mais le pouvait-elle ? Le monsieur revint et, s'inclinant :
    - Qu'y a-t-il pour votre service, madame ?
    Elle articula péniblement :
    - Je viens pour... pour ceci.
    Le directeur baissa les yeux, avec un étonnement naïf, vers l'objet qu'elle lui tendait.
    Elle essayait, d'une main tremblante, de détacher l'élastique. Elle y parvint après quelques efforts, et ouvrit brusquement le squelette loqueteux du parapluie.
    L'homme prononça, d'un ton compatissant :
    - Il me paraît bien malade.
    Elle déclara avec hésitation :
    - Il m'a coûté vingt francs.
    Il s'étonna :
    - Vraiment ! Tant que ça.
    - Oui, il était excellent. Je voulais vous faire constater son état.
    - Fort bien ; je vois. Fort bien. Mais je ne saisis pas en quoi cela peut me concerner.
    Une inquiétude la saisit. Peut-être cette compagnie-là ne payait-elle pas les menus objets, et elle dit :
    - Mais... il est brûlé...
    Le monsieur ne nia pas :
    - Je le vois bien.
    Elle restait bouche béante, ne sachant plus que dire ; puis, soudain, comprenant son oubli, elle prononça avec précipitation :
    - Je suis Mme Oreille. Nous sommes assurés à la Maternelle, et je viens vous réclamer le prix de ce dégât.
    Elle se hâta d'ajouter dans la crainte d'un refus positif :
    - Je demande seulement que vous le fassiez recouvrir.
    Le directeur, embarrassé, déclara :
    - Mais... madame... nous ne sommes pas marchands de parapluies. Nous ne pouvons nous charger de ces genres de réparations.
    La petite femme sentait l'aplomb lui revenir. Il fallait lutter. Elle lutterait donc ! Elle n'avait plus peur ; elle dit :
    - Je demande seulement le prix de la réparation. Je la ferai bien faire moi-même.
    Le monsieur semblait confus.
    - Vraiment, madame, c'est bien peu. On ne nous demande jamais d'indemnité pour des accidents d'une si minime importance. Nous ne pouvons rembourser, convenez-en, les mouchoirs, les gants, les balais, les savates, tous les petits objets qui sont exposés chaque jour à subir des avaries par la flamme.
    Elle devint rouge, sentant la colère l'envahir :
    - Mais, monsieur, nous avons eu, au mois de décembre dernier, un feu de cheminée qui nous a causé au moins pour cinq cents francs de dégâts ; M. Oreille n'a rien réclamé à la compagnie ; aussi il est bien juste aujourd'hui qu'elle me paye mon parapluie !
    Le directeur, devinant le mensonge, dit en souriant :
    - Vous avouerez, madame, qu'il est bien étonnant que M. Oreille, n'ayant rien demandé pour un dégât de cinq cents francs, vienne réclamer une réparation de cinq ou six francs pour un parapluie.
    Elle ne se troubla point et répliqua :
    - Pardon, monsieur, le dégât de cinq cents francs concernait la bourse de M. Oreille, tandis que le dégât de dix-huit francs concerne la bourse de Mme Oreille, ce qui n'est pas la même chose.
    Il vit qu'il ne s'en débarrasserait pas et qu'il allait perdre sa journée, et il demanda avec résignation :
    - Veuillez me dire alors comment l'accident est arrivé.
    Elle sentit la victoire et se mit à raconter :
    - Voilà, monsieur : j'ai dans mon vestibule une espèce de chose en bronze où l'on pose les parapluies et les cannes. L'autre jour donc, en rentrant, je plaçai dedans celui-là. Il faut vous dire qu'il y a juste au-dessus une planchette pour mettre les bougies et les allumettes. J'allonge le bras et je prends quatre allumettes. J'en frotte une ; elle rate. J'en frotte une autre ; elle s'allume et s'éteint aussitôt. J'en frotte une troisième ; elle en fait autant.
    Le directeur l'interrompit pour placer un mot d'esprit :
    - C'étaient donc des allumettes du gouvernement ?
    Elle ne comprit pas et continua :
    - Ça se peut bien. Toujours est-il que la quatrième prit feu et j'allumai ma bougie ; puis je rentrai dans ma chambre pour me coucher. Mais au bout d'un quart d'heure, il me sembla qu'on sentait le brûlé. Moi j'ai toujours peur du feu. Oh ! si nous avons jamais un sinistre, ce ne sera pas ma faute ! Surtout depuis le feu de cheminée dont je vous ai parlé, je ne vis pas. Je me relève donc, je sors, je cherche, je sens partout comme un chien de chasse, et je m'aperçois enfin que mon parapluie brûle. C'est probablement une allumette qui était tombée dedans. Vous voyez dans quel état ça l'a mis...
    Le directeur en avait pris son parti ; il demanda :
    - A combien estimez-vous le dégât ?
    Elle demeura sans parole, n'osant pas fixer un chiffre. Puis elle dit, voulant être large  :
    - Faites-le réparer vous-même. Je m'en rapporte à vous.
    Il refusa :
    - Non, madame, je ne peux pas. Dites-moi combien vous demandez.
    - Mais... il me semble... que... Tenez, monsieur, je ne veux pas gagner sur vous, moi... nous allons faire une chose. Je porterai mon parapluie chez un fabricant qui le recouvrira en bonne soie, en soie durable, et je vous apporterai la facture. Ça vous va-t-il ?
    - Parfaitement, madame ; c'est entendu. Voici un mot pour la caisse, qui remboursera votre dépense.
    Et il tendit une carte à Mme Oreille, qui la saisit, puis se leva et sortit en remerciant, ayant hâte d'être dehors, de crainte qu'il ne changeât d'avis.
    Elle allait maintenant d'un pas gai par la rue, cherchant un marchand de parapluies qui lui parût élégant. Quand elle eut trouvé une boutique d'allure riche, elle entra et dit, d'une voix assurée :
    - Voici un parapluie à recouvrir en soie, en très bonne soie. Mettez-y ce que vous avez de meilleur. Je ne regarde pas au prix.
 

10 février 1884

 

IDYLLE

A Maurice Leloir.    


    Le train venait de quitter Gênes, allant vers Marseille et suivant les longues ondulations de la côte rocheuse, glissant comme un serpent de fer entre la mer et la montagne, rampant sur les plages de sable jaune que les petites vagues bordaient d'un filet d'argent, et entrant brusquement dans la gueule noire des tunnels ainsi qu'une été en son trou.
    Dans le dernier wagon du train, une grosse femme et un jeune homme demeuraient face à face, sans parler, et se regardant par moments. Elle avait peut-être vingt-cinq ans; et, assise près de la portière, elle contemplait le paysage. C'était une forte paysanne piémontaise, aux yeux noirs, à la poitrine volumineuse, aux joues charnues. Elle avait poussé plusieurs paquets sous la banquette de bois, gardant sur ses genoux un panier.
    Lui, il avait environ vingt ans; il était maigre, hâlé, avec ce teint noir des hommes qui travaillent la terre au grand soleil. Près de lui, dans un mouchoir, toute sa fortune : une paire de souliers, une chemise, une culotte et une veste. Sous le banc il avait aussi caché quelque chose : une pelle et une pioche attachées ensemble au moyen d'une corde. Il allait chercher du travail en France.
    Le soleil, montant au ciel, versait sur la côte une pluie de feu; c'était vers la fin de mai, et des odeurs délicieuses voltigeaient, pénétraient dans les wagons dont les vitres demeuraient baissées. Les orangers et les citronniers en fleur, exhalant dans le ciel tranquille leurs parfums sucrés, si doux, si forts, si troublants, les mêlaient au souffle des roses poussées partout comme des herbes, le long de la voie, dans les riches jardins, devant les portes des masures et dans la campagne aussi.
    Elles sont chez elles, sur cette côte, les roses ! Elles emplissent le pays de leur arôme puissant et léger, elles font de l'air une friandise, quelque chose de plus savoureux que le vin et d'enivrant comme lui.
    Le train allait lentement, comme pour s'attarder dans ce jardin, dans cette mollesse. Il s'arrêtait à tout moment, aux petites gares, devant quelques maisons blanches, puis repartait de son allure calme, après avoir longtemps sifflé. Personne ne montait dedans. On eût dit que le monde entier somnolait, ne pouvait se décider à changer de place par cette chaude matinée de printemps.
    La grosse femme, de temps en temps, fermait les yeux, puis les rouvrait brusquement, alors que son panier glissait sur ses genoux, prêt à tomber. Elle le rattrapait d'un geste vif, regardait dehors quelques minutes, puis s'assoupissait de nouveau. Des gouttes de sueur perlaient sur son front, et elle respirait avec peine, comme si elle eût souffert d'une oppression pénible.
    Le jeune homme avait incliné sa tête et dormait du fort sommeil des rustres.
    Tout à coup, au sortir d'une petite gare, la paysanne parut se réveiller, et, ouvrant son panier, elle en tira un morceau de pain, des oeufs durs, une fiole de vin et des prunes, de belles prunes rouges; et elle se mit à manger.
    L'homme s'était à son tour brusquement réveillé et il la regardait, il regardait chaque bouchée aller des genoux à la bouche. Il demeurait les bras croisés, les yeux fixes, les joues creuses, les lèvres closes.
    Elle mangeait en grosse femme goulue, buvant à tout instant une gorgée de vin peur faire passer les oeufs, et elle s'arrêtait pour souffler un peu.
    Elle fit tout disparaître, le pain, les oeufs, les prunes, le vin. Et dès qu'elle eut achevé son repas, le garçon referma les yeux. Alors, se sentant un peu gênée, elle desserra son corsage, et l'homme soudain regarda de nouveau.
    Elle ne s'en inquiéta pas, continuant à déboutonner sa robe, et la forte pression de ses seins écartait l'étoffe, montrant, entre les deux, par la fente qui grandissait, un peu de linge blanc et un peu de peau.
    La paysanne, quand elle se trouva plus à son aise, prononça en italien : "Il fait si chaud qu'on ne respire plus."
    Le jeune homme répondit dans la même langue, et avec la même prononciation : "C'est un beau temps pour voyager."
    Elle demanda :
    - Vous êtes du Piémont ?
    - Je suis d'Asti.
    - Moi de Casale.
    Ils étaient voisins. Ils se mirent à causer.
    Ils dirent les longues choses banales que répètent sans cesse les gens du peuple et qui suffisent à leur esprit lent et sans horizon. Ils parlèrent du pays. Ils avaient des connaissances communes. Ils citèrent des noms, devenant amis à mesure qu'ils découvraient une nouvelle personne qu'ils avaient vue tous les deux. Les mots rapides, pressés, sortaient de leurs bouches avec leurs terminaisons sonores et leur chanson italienne. Puis ils s'informèrent d'eux-mêmes.
    Elle était mariée; elle avait déjà trois enfants laissés en garde à sa soeur, car elle avait trouvé une place de nourrice, une bonne place chez une dame française, à Marseille.
    Lui, il cherchait du travail. On lui avait dit qu'il en trouverait aussi par là, car on bâtissait beaucoup.
    Puis ils se turent.
    La chaleur devenait terrible, tombant en pluie sur le toit des wagons. Un nuage de poussière voltigeait derrière le train, pénétrait dedans; et les parfums des orangers et des roses prenaient une saveur plus intense, semblaient s'épaissir, s'alourdir.
    Les deux voyageurs s'endormirent de nouveau.
    Ils rouvrirent les yeux presque en même temps. Le soleil s'abaissait vers la mer, illuminant sa nappe bleue d'une averse de clarté. L'air, plus frais, paraissait plus léger.
    La nourrice haletait, le corsage ouvert, les joues molles, les yeux ternes; et elle dit, d'une voix accablée :
    "Je n'ai pas donné le sein depuis hier; me voilà étourdie comme si j'allais m'évanouir."
    Il ne répondit pas, ne sachant que dire. Elle reprit : "Quand on a du lait comme moi, il faut donner le sein trois fois par jour, sans ça on se trouve gênée. C'est comme un poids que j'aurais sur le coeur; un poids qui m'empêche de respirer et qui me casse les membres. C'est malheureux d'avoir du lait tant que ça."
    Il prononça : "Oui. C'est malheureux. Ça doit vous tracasser."
    Elle semblait bien malade en effet, accablée et défaillante. Elle murmura : "Il suffit de presser dessus pour que le lait sorte comme d'une fontaine. C'est vraiment curieux à voir. On ne le croirait pas. A Casale, tous les voisins venaient me regarder."
    Il dit : "Ah ! vraiment.
    - Oui, vraiment. Je vous le montrerais bien, mais cela ne me servirait à rien. On n'en fait pas sortir assez de cette façon."
    Et elle se tut.
    Le convoi s'arrêtait à une halte. Debout, près d'une barrière, une femme tenait en ses bras un jeune enfant qui pleurait. Elle était maigre et déguenillée.
    La nourrice la regardait. Elle dit d'un ton compatissant : "En voilà une encore que je pourrais soulager. Et le petit aussi pourrait me soulager. Tenez, je ne suis pas riche, puisque je quitte ma maison, et mes gens, et mon chéri dernier pour me mettre en place; mais je donnerais encore bien cinq francs pour avoir cet enfant-là dix minutes et lui donner le sein. Ça le calmerait, et moi donc. Il me semble que je renaîtrais."
    Elle se tut encore. Puis elle passa plusieurs fois sa main brûlante sur son front où coulait la sueur. Et elle gémit : "Je ne peux plus tenir. Il me semble que je vais mourir." Et, d'un geste inconscient, elle ouvrit tout à fait sa robe.
    Le sein de droite apparut, énorme, tendu, avec sa fraise brune. Et la pauvre femme geignait : "Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! Qu'est-ce que je vais faire ?"
    Le train s'était remis en marche et continuait sa route au milieu des fleurs qui exhalaient leur haleine pénétrante des soirées tièdes. Quelquefois, un bateau de pêche semblait endormi sur la mer bleue, avec sa voile blanche immobile, qui se reflétait dans l'eau comme si une autre barque se fût trouvée la tête en bas.
    Le jeune homme, troublé, balbutia : "Mais... madame... Je pourrais vous... vous soulager."
    Elle répondit d'une voix brisée : "Oui, si vous voulez. Vous me rendrez bien service. Je ne puis plus tenir, je ne puis plus."
    Il se mit à genoux devant elle; et elle se pencha vers lui, portant vers sa bouche, dans un geste de nourrice, le bout foncé de son sein. Dans le mouvement qu'elle fit en le prenant de ses deux mains pour le tendre vers cet homme, une goutte de lait apparut au sommet. Il la but vivement, saisissant comme un fruit cette lourde mamelle entre ses lèvres. Et il se mit à téter d'une façon goulue et régulière.
    Il avait passé ses deux bras autour de la taille de la femme, qu'il serrait pour l'approcher de lui; et il buvait à lentes gorgées avec un mouvement de cou, pareil à celui des enfants.
    Soudain elle dit : "En voilà assez pour celui-là, prenez l'autre maintenant."
    Et il prit l'autre avec docilité.
    Elle avait posé ses deux mains sur le dos du jeune homme, et elle respirait maintenant avec force, avec bonheur, savourant les haleines des fleurs mêlées aux souffles d'air que le mouvement du train jetait dans les wagons.
    Elle dit : "Ça sent bien bon par ici."
    Il ne répondit pas, buvant toujours à cette source de chair, et fermant les yeux comme pour mieux goûter.
    Mais elle l'écarta doucement :
    "En voilà assez. Je me sens mieux. Ça m'a remis dans le corps."
    Il s'était relevé, essuyant sa bouche d'un revers de main.
    Elle lui dit, en faisant rentrer dans sa robe les deux gourdes vivantes qui gonflaient sa poitrine :
     "Vous m'avez rendu un fameux service. Je vous remercie bien, monsieur."
    Et il répondit d'un ton reconnaissant :
    "C'est moi qui vous remercie, madame, voilà deux jours que je n'avais rien mangé !"
 

12 février 1884

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