A Henry Céard
On lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes :
BOULOGNE-SUR-MER, 22 Janvier. - On nous écrit : "Un affreux malheur vient de
jeter la consternation parmi notre population maritime déjà si éprouvée depuis
deux années. Le bateau de pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le
port, a été jeté à l'Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames
de la jetée.
"Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyées au moyen
du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri.
"Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres".
Quel est ce patron Javel ? Est-il le frère du manchot ?
Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les débris de
son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait assisté, voici
dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et simple comme sont
toujours ces drames formidables des flots.
Javel aîné était alors patron d'un chalutier.
Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne craindre
aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames comme un bouchon,
toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs et salés de la Manche, il
travaille la mer, infatigable, la voile gonflée, traînant par le flanc un grand
filet qui racle le fond de l'Océan, et détache et cueille toutes les bêtes
endormies dans les roches, les poissons plats collés au sable, les crabes lourds
aux pattes crochues, les homards aux moustaches pointues.
Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau se met à pêcher.
Son filet est fixé tout le long d'une grande tige de bois garnie de fer qu'il
laisse descendre au moyen de deux câbles glissant sur deux rouleaux aux deux
bouts de l'embarcation. Et le bateau, dérivant sous le vent et le courant, tire
avec lui cet appareil qui ravage et dévaste le sol de la mer.
Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il était
sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut.
Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant força le chalutier
à fuir. Il gagna les côtes d'Angleterre ; mais la mer démontée batttait les
falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible l'entrée des ports. Le
petit bateau reprit le large et revint sur les côtes de France. La tempête
continuait à faire infranchissables les jetées, enveloppant d'écume, de bruit et
de danger tous les abords des refuges.
Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté,
secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau, mais gaillard, malgré tout,
accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou six jours errant
entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un ou l'autre.
Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et, bien
que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le chalut.
Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, et deux hommes à
l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent à filer sur les rouleaux les
amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond, mais une haute lame
inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l'avant et dirigeait la
descente du filet, chancela, et son bras se trouva saisi entre la corde un
instant détendue par la secousse et le bois où elle glissait. Il fit un effort
désespéré, tâchant de l'autre main de soulever l'amarre, mais le chalut traînait
déjà et le câble roidi ne céda point.
L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère quitta la
barre. Ils se jetèrent sur la corde, s'efforçant de dégager le membre qu'elle
broyait. Ce fut en vain. "Faut couper", dit un matelot, et il tira de sa poche
un large couteau, qui pouvait, en deux coups, sauver le bras de Javel cadet.
Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent,
beaucoup d'argent, quinze cents francs ; et il appartenait à Javel aîné, qui
tenait à son avoir.
Il cria, le coeur torturé : "Non, coupe pas, attends, je vas lofer". Et il
courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous.
Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait son
impulsion, et entraîné d'ailleurs par la force de la dérive et du vent.
Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les dents serrées, les
yeux hagards. Il ne disait rien. Son frère revint, craignant toujours le couteau
d'un marin : "Attends, attends, coupe pas, faut mouiller l'ancre".
L'ancre fut mouillée, toute la chaîne filée, puis on se mit à virer au
cabestan pour détendre les amarres du chalut. Elles s'amollirent, enfin, et on
dégagea le bras inerte, sous la manche de laine ensanglantée.
Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une chose
horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots qu'on eût dit
poussés par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et murmura : "Foutu".
Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des
matelots cria : "Il va se vider, faut nouer la veine".
Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnée, et,
enlaçant le membre au-dessus de la blessure, ils serrèrent de toute leur force.
Les jets de sang s'arrêtaient peu à peu : et finirent par cesser tout à fait.
Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l'autre
main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os cassés ; les
muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le considérait d'un oeil
morne, réfléchissant. Puis il s'assit sur une voile pliée, et les camarades lui
conseillèrent de mouiller sans cesse la blessure pour empêcher le mal noir.
On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il puisait dedans au
moyen d'un verre, et baignait l'horrible plaie en laissant couler dessus un
petit filet d'eau claire.
- Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit, mais au bout
d'une heure remonta, ne se sentant pas bien tout seul. Et puis, il préférait le
grand air. Il se rassit sur sa voile et recommença à bassiner son bras.
La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre blanc gisaient à côté de
lui, secoués par des spasmes de mort ; il les regardait sans cesser d'arroser
ses chairs écrasées.
Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se déchaîna ; et
le petit bateau recommença sa course folle, bondissant et culbutant, secouant le
triste blessé.
La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au soleil levant on
apercevait de nouveau l'Angleterre, mais, comme la mer était moins dure, on
repartit pour la France en louvoyant.
Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des traces
noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie du membre qui ne
tenait plus à lui.
Les matelots regardaient, disant leur avis.
- Ca pourrait bien être le Noir, pensait l'un.
- Faudrait de l'iau salée là-dessus, déclarait un autre.
On apporta donc de l'eau salée et on en versa sur le mal. Le blessé devint
livide, grinça des dents, se tordit un peu ; mais il ne cria pas.
Puis, quand la brûlure se fut calmée : "Donne-moi ton couteau", dit-il à son
frère. Le frère tendit son couteau.
"Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus".
On fit ce qu'il demandait;
Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement, avec réflexion,
tranchant les derniers tendons avec cette lame aiguë, comme un fil de rasoir ;
et bientôt il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un profond soupir et déclara.
"Fallait ça. j'étais foutu".
Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença à verser de l'eau
sur le tronçon de membre qui lui restait.
La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.
Quand le jour parut, Javel cadet pris son bras détaché et l'examina
longuement. La putréfaction se déclarait. Les camarades vinrent aussi
l'examiner, et ils se le passaient de main en main, le tâtaient, le
retournaient, le flairaient.
Son frère dit :"Faut jeter ça à la mer à c't'heure".
Mais Javel cadet se fâcha : "Ah ! mais non, ah ! mais non. J'veux point.
C'est à moi, pas vrai, pisque c'est mon bras".
Il le reprit et le posa entre ses jambes.
- Il va pas moins pourrir, dit l'aîné. Alors une idée vint au blessé. Pour
conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on l'empilait en barils
de sel.
Il demanda : "J'pourrions t'y point l'mettre dans la saumure".
- Ca, c'est vrai, déclarèrent les autres.
Alros on vida un des barils, plein déjà de la pêche des jours derniers ; et,
tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on replaça, un à
un, les poissons.
Un des matelots fit cette plaisanterie : "Pourvu que je l'vendions point à
la criée".
Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.
Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne jusqu'au
lendemain dix heures. Le blessé continuait sans cesse à jeter de l'eau sur sa
plaie.
De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à l'autre du bateau.
Son frère qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en hochant la tête.
On finit par rentrer au port.
Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un
pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas de coucher sans
avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port pour retrouver le baril
qu'il avait marqué d'une croix.
On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la
saumur, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa dans une serviette emportée à cette
intention et rentra chez lui.
Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père, tâtant les
doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles ; puis on fit venir le
menuisier pour un petit cercueil.
Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit l'enterrement du bras
détaché. Les deux frères, côte à côte, conduisaient le deuil. Le sacristain de
la paroisse tenait son cadavre sous son aisselle.
Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port, et,
quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas à son auditeur
: "Si le frère avait voulu couper le chalut, j'aurais encore mon bras, pour sûr.
Mais il était regardant à son bien".
12 février 1883
Depuis trois ans qu'elle était mariée, elle n'avait point quitté le val
de Ciré, où son mari possédait deux filatures. Elle vivait tranquille, sans
enfants, heureuse dans sa maison cachée sous les arbres, et que les ouvriers
appelaient "le château".
M. Vasseur, bien plus vieux qu'elle, était bon. Elle l'aimait ; et jamais
une pensée coupable n'avait pénétré dans son coeur. Sa mère venait passer tous
les étés à Ciré, puis retournait s'installer à Paris pour l'hiver, dès que les
feuilles commençaient à tomber.
Chaque automne Jeanne toussait un peu. La vallée étroite où serpentait la
rivière s'embrumait alors pendant cinq mois. Des brouillards légers flottaient
d'abord sur les prairies, rendant tous les fonds pareils à un grand étang d'où
émergeaient les toits des maisons. Puis cette nuée blanche, montant comme une
marée, enveloppait tout, faisait de ce vallon un pays de fantômes où les hommes
glissaient comme des ombres sans se connaître à dix pas. Les arbres, drapés de
vapeurs, se dressaient, moisis dans cette humidité.
Mais les gens qui passaient sur les côtes voisines, et qui regardaient le
trou blanc de la vallée, voyaient surgir au-dessus des brumes accumulées au
niveau des collines, les deux cheminées géantes des établissements de M.
Vasseur, qui vomissaient nuit et jour à travers le ciel deux serpents de fumée
noire.
Cela seul indiquait qu'on vivait dans ce creux qui semblait rempli d'un
nuage de coton.
Or, cette année-là, quand revint octobre, le médecin conseilla à la jeune
femme d'aller passer l'hiver à Paris chez sa mère, l'air du vallon devenant
dangereux pour sa poitrine.
Elle partit.
Pendant les premiers mois elle pensa sans cesse à la maison abandonnée où
s'étaient enracinées ses habitudes, dont elle aimait les meubles familiers et
l'allure tranquille. Puis elle s'accoutuma à sa vie nouvelle et prit goût aux
fêtes, aux dîners, aux soirées, à la danse.
Elle avait conservé jusque-là ses manières de jeune fille, quelque chose
d'indécis et d'endormi, une marche un peu traînante, un sourire un peu las. Elle
devint vive, gaie, toujours prête aux plaisirs. Des hommes lui firent la cour.
Elle s'amusait de leurs bavardages, jouait avec leurs galanteries, sûre de sa
résistance, un peu dégoûtée de l'amour par ce qu'elle en avait appris dans le
mariage.
La pensée de livrer son corps aux grossières caresses de ces êtres barbus la
faisait rire de pitié et frissonner un peu de répugnance. Elle se demandait avec
stupeur comment des femmes pouvaient consentir à ces contacts dégradants avec
des étrangers, alors qu'elles y étaient déjà contraintes avec l'époux légitime.
Elle eût aimé plus tendrement son mari s'ils avaient vécu comme deux amis, s'en
tenant aux chastes baisers qui sont les caresses des âmes.
Mais elle s'amusait beaucoup des compliments, des désirs apparus dans les
yeux et qu'elle ne partageait point, des attaques directes, des déclarations
jetées dans l'oreille quand on repassait au salon après les fins dîners, des
paroles balbutiées si bas qu'il les fallait presque deviner, et qui laissaient
la chair froide, le coeur tranquille, tout en chatouillant sa coquetterie
inconsciente, en allumant au fond d'elle une flamme de contentement, en faisant
s'épanouir sa lèvre, briller son regard, frissonner son âme de femme à qui les
adorations sont dues.
Elle aimait ces tête-à-tête des soirs tombants, au coin du feu, dans le
salon déjà sombre, alors que l'homme devient pressant, balbutie, tremble et
tombe à genoux. C'était pour elle une joie exquise et nouvelle de sentir cette
passion qui ne l'effleurait pas, de dire non de la tête et des lèvres, de
retirer ses mains, de se lever, et de sonner avec sang-froid pour demander les
lampes, et de voir se redresser confus et rageant, en entendant venir le valet,
celui qui tremblait à ses pieds.
Elle avait des rires secs qui glaçaient les paroles brûlantes, des mots durs
tombant comme un jet d'eau glacée sur les protestations ardentes, des
intonations à faire se tuer celui qui l'eût adorée éperdument.
Deux jeunes gens surtout la poursuivaient avec obstination. Ils ne se
ressemblaient guère.
L'un, M. Paul Péronel, était un grand garçon mondain, galant et hardi, homme
à bonnes fortunes, qui savait attendre et choisir ses heures.
L'autre, M. d'Avancelle, frémissait en l'approchant, osait à peine laisser
deviner sa tendresse, mais la suivait comme son ombre, disant son désir
désespéré par des regards éperdus et par l'assiduité de sa présence auprès
d'elle.
Elle appelait le premier le "Capitaine Fracasse" et le second "Mouton
fidèle" ; elle finit par faire de celui-ci une sorte d'esclave attaché à ses
pas, dont elle usait comme d'un domestique.
Elle eût bien ri si on lui eût dit qu'elle l'aimerait.
Elle l'aima pourtant d'une singulière façon. Comme elle le voyait sans
cesse, elle avait pris l'habitude de sa voix, de ses gestes, de toute l'allure
de sa personne, comme l'on prend l'habitude de ceux près de qui on vit
continuellement.
Bien souvent en ses rêves son visage la hantait : elle le revoyait tel qu'il
était dans la vie, doux, délicat, humblement passionné ; et elle s'éveillait
obsédée du souvenir de ces songes, croyant l'entendre encore, et le sentir près
d'elle. Or, une nuit (elle avait la fièvre peut-être), elle se vit seule avec
lui, dans un petit bois, assis tous deux sur l'herbe.
Il lui disait des choses charmantes en lui pressant les mains et les
baisant. Elle sentait la chaleur de sa peau et le souffle de son haleine ; et,
d'une façon naturelle, elle lui caressait les cheveux.
On est, dans le rêve, tout autre que dans la vie. Elle se sentait pleine de
tendresse pour lui, d'une tendresse calme et profonde, heureuse de toucher son
front et de le tenir contre elle.
Peu à peu il l'enlaçait de ses bras, lui baisait les joues et les yeux sans
qu'elle fît rien pour lui échapper, et leurs lèvres se rencontrèrent. Elle
s'abandonna.
Ce fut (la réalité n'a pas de ces extases), ce fut une seconde d'un bonheur
suraigu et surhumain, idéal et charnel, affolant, inoubliable.
Elle s'éveilla, vibrante, éperdue, et ne put se rendormir, tant elle se
sentait obsédée, possédée toujours par lui.
Et quand elle le revit, ignorant du trouble qu'il avait produit, elle se
sentit rougir ; et pendant qu'il lui parlait timidement de son amour, elle se
rappelait sans cesse, sans pouvoir rejeter cette pensée, elle se rappelait
l'enlacement délicieux de son rêve.
Elle l'aima, elle l'aima d'une étrange tendresse, raffinée et sensuelle,
faite surtout du souvenir de ce songe, bien qu'elle redoutât l'accomplissement
du désir qui s'était éveillé dans son âme.
Il s'en aperçut enfin. Et elle lui dit tout, jusqu'à la peur qu'elle avait
de ses baisers. Elle lui fit jurer qu'il la respecterait.
Il la respecta. Ils passaient ensemble de heures d'amour exalté, où les âmes
seules s'étreignaient. Et ils se séparaient ensuite énervés, défaillants,
enfiévrés.
Leurs lèvres parfois se joignaient ;et, fermant les yeux, ils savouraient
cette caresse longue, mais chaste quand même.
Elle comprit qu'elle ne résisterait plus longtemps ; et, comme elle ne
voulait pas faillir, elle écrivit à son mari qu'elle désirait retourner près de
lui et reprendre sa vie tranquille et solitaire.
Il répondit une lettre excellente, en la dissuadant de revenir en plein
hiver, de s'exposer à ce brusque dépaysement, aux brumes glaciales de la vallée.
Elle fut atterrée et indignée contre cet homme confiant, qui ne comprendrait
pas, qui ne devinait les luttes de son coeur.
Février était clair et doux, et bien qu'elle évitât maintenant de se trouver
longtemps seule avec "Mouton Fidèle", elle acceptait parfois de faire en
voiture, avec lui, une promenade autour du lac, au crépuscule.
On eût dit ce soir-là que toutes les sèves s'éveillaient, tant les souffles
de l'air étaient tièdes. Le petit coupé allait au pas, la nuit tombait ; ils se
tenaient les mains, serrés l'un contre l'autre. Elle se disait : "C'est fini,
c'est fini, je suis perdue", sentant en elle un soulèvement de désirs,
l'impérieux besoin de cette longues suprême étreinte qu'elle avait ressentie si
complète en un rêve. Leurs bouches à tout instant se cherchaient l'une à
l'autre, et se repoussaient pour se retrouver aussitôt.
Il n'osa pas la reconduire chez elle, et la laissa sur sa porte, affolée et
défaillante.
M. Paul Péronel l'attendait dans le petit salon sans lumière.
En lui touchant la main, il sentit qu'une fièvre la brûlait. Il se mit à
causer à mi-voix, tendre et galant, berçant cette âme épuisée au charme de
paroles amoureuses. Elle l'écoutait sans répondre, pensant à l'autre, croyant
entendre l'autre, croyant le sentir contre elle dans une sorte d'hallucination.
Elle ne voyait que lui, ne se rappelait plus qu'il existait un autre homme au
monde ; et quand son oreille tressaillait à ces trois syllabes : "Je vous aime"
c'était lui, l'autre qui les disait, qui baisait ses doigts, c'était lui qui
serrait sa poitrine comme tout à l'heure dans le coupé, c'était lui qui jetait
sur les lèvres ces caresses victorieuses, c'était lui qu'elle étreignait,
qu'elle enlaçait, qu'elle appelait de tout l'élan de son coeur, de toute
l'ardeur exaspérée de son corps.
Quand elle s'éveilla de ce songe, elle poussa un cri épouvantable.
Le "Capitaine Fracasse", a genoux près d'elle, la remerciait passionnément
en couvrant de baisers ses cheveux dénoués. Elle cria : "Allez-vous-en,
allez-vous-en !"
Et comme il ne comprenait pas et cherchait à ressaisir sa taille, elle se
tordit en bégayant : "Vous êtes infâme, je vous hais, vous m'avez volée,
allez-vous-en."
Il se releva, abasourdi, prit son chapeau et s'en alla.
Le lendemain, elle retournait au val de Ciré. Son mari, surpris, lui
reprocha ce coup de tête. "Je ne pouvais plus vivre loin de toi", dit-elle.
Il la trouva changée de caractère, plus triste qu'autrefois ;et quand il lui
demandait : "Qu'as-tu donc ? Tu sembles malheureuse. Que désires-tu ?" Elle
répondait, "Rien. Il n'y a que les rêves de bons dans la vie."
"Mouton Fidèle" vint la revoir l'été suivant.
Elle le reçut sans trouble et sans regrets, comprenant soudain qu'elle ne
l'avait jamais aimé qu'en un songe dont Péronel l'avait brutalement réveillée.
Mais le jeune homme, qui l'adorait toujours, pensait en s'en retournant :
"Les femmes sont vraiment bien bizarres, compliquées et inexplicables."
20 février 1883
Tout ce pays était surprenant, marqué d'un caractère de grandeur presque
religieuse et de désolation sinistre.
Au milieu d'un vaste cercle de collines nues, où ne poussaient que des
ajoncs, et, de place en place, un chêne bizarre tordu par le vent, s'étendait un
vaste étang sauvage, d'une eau noire et dormante, où frissonnaient des milliers
de roseaux.
Une seule maison sur les bords de ce lac sombre, une petite maison basse
habitée par un vieux batelier, le père Joseph, qui vivait du produit de sa
pêche. Chaque semaine il portait son poisson dans les villages voisins et
revenait avec les simples provisions qu'il lui fallait pour vivre.
Je voulus voir ce solitaire, qui m'offrit d'aller lever ses nasses.
Et j'acceptai.
Sa barque était vieille, vermoulue et grossière. Et lui, osseux et maigre,
ramait d'un mouvement monotone et doux qui berçait l'esprit, enveloppé déjà dans
la tristesse de l'horizon.
Je me croyais transporté aux premiers temps du monde, au milieu de ce
paysage antique, dans ce bateau primitif que gouvernait cet homme d'un autre
âge.
Il leva ses filets, et il jetait les poissons à ses pieds avec des gestes de
pêcheur biblique. Puis il me voulut promener jusqu'au bout du marécage, et
soudain j'aperçus, sur l'autre bord, une ruine, une chaumière éventrée dont le
mur portait une croix, une croix énorme et rouge, qu'on aurait dit tracée avec
du sang, sous les dernières lueurs du soleil couchant.
Je demandai :
- Qu'est-ce que cela ?
L'homme aussitôt se signa, puis répondit :
- C'est là qu'est mort Judas.
Je ne fus pas surpris, comme si j'avais pu m'attendre à cette étrange
réponse.
J'insistai cependant :
- Judas ? Quel Judas ?
Il ajouta :
- Le Juif errant, monsieur.
Je le priai de me dire cette légende.
Mais c'était mieux qu'une légende ; c'était une histoire, et presque
récente, car le père Joseph avait connu l'homme.
Jadis cette hutte était occupée par une grande femme, sorte de mendiante,
vivant de la charité publique.
De qui tenait-elle cette cabane, le père Joseph ne se le rappelait plus. Or
un soir, un vieillard à barbe blanche, un vieillard qui paraissait deux fois
centenaire et qui se traînait à peine, demanda, en passant, l'aumône à cette
misérable.
Elle répondit :
- Asseyez-vous, le père, tout ce qui est ici est à tout le monde, car ça
vient de tout le monde.
Il s'assit sur une pierre devant la porte. Il partagea le pain de la femme,
et sa couche de feuilles, et sa maison.
Il ne la quitta plus. Il avait fini ses voyages.
Le père Joseph ajoutait :
- C'est notre Dame la Vierge qui a permis ça, monsieur, vu qu'une femme
avait ouvert sa porte à Judas.
Car ce vieux vagabond était le Juif errant.
On ne le sut pas tout de suite dans le pays, mais on s'en douta bientôt
parce qu'il marchait toujours, tant il en avait pris l'habitude.
Une autre raison avait fait naître les soupçons. Cette femme qui gardait
chez elle cet inconnu passait pour juive, car on ne l'avait jamais vue à
l'église.
A dix lieues aux environs on ne l'appelait que "la Juive".
Quand les petits enfants du pays la voyaient arriver pour mendier, ils
criaient :
- Maman, maman, c'est la Juive !
Le vieux et elle se mirent à errer par les pays voisins, la main tendue à
toutes les portes, balbutiant des supplications dans le dos de tous les
passants. On les vit à toutes les heures du jour, par les sentiers perdus, le
long des villages, ou bien mangeant un morceau de pain à l'ombre d'un arbre
solitaire, dans la grande chaleur du midi.
Et on commença dans la contrée à nommer le mendiant "le père Judas".
Or, un jour, il rapporta dans sa besace deux petits cochons vivants qu'on
lui avait donnés dans une ferme parce qu'il avait guéri le fermier d'un mal.
Et bientôt il cessa de mendier, tout occupé à guider ses porcs pour les
nourrir, les promenant le long de l'étang, sous les chênes isolés, dans les
petits vallons voisins. La femme, au contraire, errait sans cesse en quête
d'aumônes, mais elle rejoignait tous les soirs.
Lui non plus n'allait jamais à l'église, et on ne l'avait jamais vu faire le
signe de la croix devant les calvaires. Tout cela faisait beaucoup jaser.
Sa compagne, une nuit, fut prise de fièvre et se mit à trembler comme une
toile qu'agite le vent. Il alla jusqu'au bourg chercher des médicaments, puis il
s'enferma près d'elle, et pendant six jours on ne le vit plus.
Mais le curé, ayant entendu dire que la "Juive" allait trépasser, s'en vint
apporter les consolations de sa religion à la mourante, et lui offrir les
derniers sacrements. Était-elle juive ? Il ne le savait pas. Il voulait, en tout
cas, essayer de sauver son âme.
A peine eut-il heurté la porte, que le père Judas parut sur le seuil,
haletant, les yeux allumés, toute sa grande barbe agitée, comme de l'eau qui
ruisselle, et il cria, dans une langue inconnue, des mots de blasphème en
tendant ses bras maigres pour empêcher le prêtre d'entrer.
Le curé voulut parler, offrir sa bourse et ses soins, mais le vieux
l'injuriait toujours, faisant avec les mains le geste de lui jeter des pierres.
Et le prêtre se retira, poursuivi par les malédictions du mendiant.
Le lendemain la compagne du père Judas mourut. Il l'enterra lui-même devant
sa porte. C'étaient des gens de si peu qu'on ne s'en occupa pas.
Et on revit l'homme conduisant ses cochons le long de l'étang et sur le
flanc des côtes. Souvent aussi il recommençait à mendier pour se nourrir. Mais
on ne lui donnait presque plus rien, tant on faisait courir d'histoires sur lui.
Et chacun savait aussi de quelle manière il avait reçu le curé.
Il disparut. C'était pendant la semaine sainte. On ne s'en inquiéta guère.
Mais le lundi de Pâques, des garçons et des filles, qui étaient venus en
promenade jusqu'à l'étang, entendirent un grand bruit dans la hutte. La porte
était fermée ; les garçons l'enfoncèrent et les deux cochons s'enfuirent en
sautant comme des boucs. On ne les a jamais revus.
Alors, tout ce monde étant entré, on aperçut par terre quelques vieux
linges, le chapeau du mendiant, quelques os, du sang séché et des restes de
chair dans les creux d'une tête de mort.
Ses porcs l'avaient dévoré.
Et le père Joseph ajouta :
- C'était arrivé, monsieur, le vendredi saint, à trois heures après midi.
Je demandai :
- Comment le savez-vous ?
Il répondit :
- C'est pas doutable.
Je n'essayai point de lui faire comprendre combien il était naturel que les
animaux affamés eussent mangé leur maître, mort subitement dans sa hutte.
Quant à la croix sur le mur, elle était apparue un matin, sans qu'on sût
quelle main l'avait tracée de cette couleur étrange.
Depuis lors, on ne douta plus que le Juif errant ne fût mort en ce lieu.
Je le crus moi-même pendant une heure.
28 février 1883
Combien de fois entendons-nous dire : "Il est charmant cet homme, mais
c'est une fille, une vraie fille."
On veut parler de l'homme-fille, la peste de notre pays.
Car nous sommes tous, en France, des hommes-filles, c'est-à-dire changeants,
fantasques, innocemment perfides, sans suite dans les convictions ni dans la
volonté, violents et faibles comme des femmes.
Mais le plus irritant des hommes-filles est assurément le Parisien et le
boulevardier, dont les apparences d'intelligence sont plus marquées et qui
assemble en lui, exagérés par son tempérament d'homme, toutes les séductions et
tous les défauts des charmantes drôlesses.
Notre Chambre des députés est peuplée d'hommes-filles. Ils y forment le
grand parti des opportunistes aimables qu'on pourrait appeler "les charmeurs".
Ce sont ceux qui gouvernent avec des paroles douces et des promesses trompeuses,
qui savent serrer les mains de façon à s'attacher les coeurs, dire "mon cher
ami" d'une certaine manière délicate aux gens qu'ils connaissent le moins,
changer d'opinion sans même s'en douter, s'exalter pour toute idée nouvelle,
être sincères dans leurs croyances de girouettes, se laisser tromper comme ils
trompent eux-mêmes, ne plus se souvenir le lendemain de ce qu'ils affirmaient la
veille.
Les journaux sont pleins d'hommes-filles. C'est peut-être là qu'on en trouve
le plus, mais c'est là aussi qu'ils sont le plus nécessaires. Il faut excepter
quelques organes comme Les Débats ou La Gazette de France.
Certes, tout bon journaliste doit être un peu fille, c'est-à-dire aux ordres
du public, souple à suivre inconsciemment les nuances de l'opinion courante,
ondoyant et divers, sceptique et crédule, méchant et dévoué, blagueur et
prudhomme, enthousiaste et ironique, et toujours convaincu sans croire à rien.
Les étrangers, nos anti-types comme disait Mme Abel, les Anglais tenaces et
les lourds Allemands, nous considèrent et nous considéreront jusqu'à la fin des
siècles, avec un certain étonnement mêlé de mépris. Ils nous traitent de légers.
Ce n'est pas cela, nous sommes des filles. Et voilà pourquoi on nous aime malgré
nos défauts, pourquoi on revient à nous malgré le mal qu'on dit de nous ; ce
sont des querelles d'amour !...
L'homme-fille, tel qu'on le rencontre dans le monde, est si charmant qu'il
vous capte en une causerie de cinq minutes. Son sourire semble fait pour vous ;
on ne peut penser que sa voix n'ait point à votre intention des intonations
particulièrement aimables. Quand il vous quitte, on croit le connaître depuis
vingt ans. On est tout disposé à lui prêter de l'argent, s'il vous en demande.
Il vous a séduit comme une femme.
S'il a pour vous des procédés douteux, an ne peut lui garder rancune, tant
il est gentil quand on le revoit ! S'excuse-t-il ? On a envie de lui demander
pardon ! Ment-il ? On ne peut le croire ! Vous berne-t-il indéfiniment par des
promesses toujours fausses ? On lui sait gré de ses promesses seules autant que
s'il avait remué le monde pour vous rendre service.
Quand il admire quelque chose, il s'extasie avec des expressions tellement
senties qu'il vous jette à l'âme ses convictions. Il a adoré Victor Hugo qu'il
traite aujourd'hui de bédole. Il se serait battu pour Zola qu'il abandonne pour
Barbey d'Aurevilly. Et quand il admire, il n'admet point les restrictions ; et
il vous souffletterait pour un mot ; mais quand il se met à mépriser, il ne
connaît plus de bornes dans son dédain et n'accepte pas qu'on proteste.
En somme, il ne comprend rien.
Ecoutez causer deux filles : "Alors tu es fâchée avec Julia ? - Je te crois,
je lui ai flanqué ma main par la figure. - Qu'est-ce qu'elle t'avait fait ? -
Elle avait dit à Pauline que je battais la dèche treize mois sur douze. Et
Pauline l'a redit à Gontran. Tu comprends ? - Vous habitiez ensemble, rue
Clauzel ? - Nous avons habité ensemble voilà quatre ans, rue Bréda ; puis, nous
nous sommes fâchées pour une paire de bas qu'elle prétendait que j'avais mis -
c'était pas vrai - des bas de soie qu'elle avait achetés chez la mère Martin.
Alors j'y ai fichu une tripotée. Et elle m'a quittée là-dessus. Je l'ai
retrouvée voilà six mois et elle m'avait demandé de venir chez elle, vu qu'elle
avait loué une boîte deux fois trop grande."
On n'entend pas le reste, on passe.
Mais comme on va le dimanche suivant à Saint-Germain, deux jeunes femmes
montent dans le même wagon. On en reconnaît une tout de suite, l'ennemie de
Julia. - L'autre ?... C'est Julia !
Et ce sont des mamours , des tendresses, des projets. "Dis donc, Julia. -
Ecoute, Julia, etc."
L'homme-fille a des amitiés de cette nature. Pendant trois mois il ne peut
quitter son vieux Jacques, son cher Jacques. Il n'y a que Jacques au monde. Lui
seul a de l'esprit, du bon sens, du talent. Lui seul est quelqu'un dans Paris.
On les rencontre partout ensemble, ils dînent ensemble, vont ensemble par les
rues, et chaque soir se reconduisent dix fois de la porte de l'un à la porte de
l'autre sans se décider à la séparation.
Trois mois plus tard, si on parle de Jacques :
"En voilà une crapule, une rosse, un gredin. J'ai appris à le connaître,
allez. - Et pas même honnête, et mal élevé, etc., etc."
Encore trois mois après, et ils logent ensemble ; mais un matin, on apprend
qu'ils se sont battus en duel, puis embrassés, en pleurant, sur le terrain.
Ils sont, au demeurant, les meilleurs amis du monde, fâchés à mort la moitié
de l'année, se calomniant et se chérissant tour à tour, à profusion, se serrant
les mains à se briser les os et prêts à se crever le ventre pour un mot mal
entendu.
Car les relations des hommes-filles sont incertaines, leur humeur est à
secousses, leur exaltation à surprises, leur tendresse à volte-face, leur
enthousiasme à éclipses. Un jour, ils vous chérissent, le lendemain ils vous
regardent à peine, parce qu'ils ont, en somme, une nature de filles, un charme
de filles, un tempérament de filles ; et que tous leurs sentiments ressemblent à
l'amour des filles.
Ils traitent leurs amis comme les drôlesses leurs petits chiens.
C'est le petit toutou adoré qu'on embrasse éperdument, qu'on nourrit de
sucre, qu'on couche sur l'oreiller du lit, mais qu'on jettera aussitôt par la
fenêtre dans un mouvement d'impatience, qu'on fait tourner comme une fronde en
le tenant par la queue, qu'on serre dans ses bras à l'étrangler et qu'on plonge,
sans raison, dans un seau d'eau froide.
Aussi quel étrange spectacle que les tendresses d'une vraie fille et d'un
homme-fille. Il la bat et elle le griffe, ils s'exècrent, ne peuvent se voir et
ne peuvent se quitter, accrochés l'un à l'autre par on ne sait quels liens
mystérieux du coeur. Elle le trompe et il le sait, sanglote et pardonne.
Il accepte le lit que paye un autre et se croit, de bonne foi,
irréprochable. Il la méprise et l'adore sans distinguer qu'elle aurait le droit
de lui rendre son mépris. Ils souffrent tous deux atrocement l'un par l'autre
sans pouvoir se désunir ; ils se jettent du matin au soir à la tête des hottées
d'injures et de reproches, des accusations abominables, puis énervés à l'excès,
vibrants de rage et de haine, ils tombent aux bras l'un de l'autre et
s'étreignent éperdument, mêlant leurs bouches frémissantes et leurs âmes de
drôlesses.
L'homme-fille est brave et lâche en même temps ; il a, plus que tout autre,
le sentiment exalté de l'honneur, mais le sens de la simple honnêteté lui
manque, et, les circonstances aidant, il aura des défaillances et commettra des
infamies dont il ne se rendra nul compte ; car il obéit, sans discernement, aux
oscillations de sa pensée toujours entraînée.
Tromper un fournisseur lui semblera chose permise et presque ordonnée. Pour
lui, ne point payer ses dettes est honorable, à moins qu'elles ne soient de jeu,
c'est-à-dire un peu suspectes ; il fera des dupes en certaines conditions que la
loi du monde admet ; s'il se trouve à court d'argent, il empruntera par tous
moyens, ne se faisant nul scrupule de jouer quelque peu les prêteurs ; mais il
tuerait d'un coup d'épée, avec une indignation sincère, l'homme qui le
suspecterait seulement de manquer de délicatesse.
13 mars 1883
Nous allions sortir de l'Asile quand j'aperçus dans un coin de la cour un
grand homme maigre qui faisait obstinément le simulacre d'appeler un chien
imaginaire. Il criait, d'une voix douce, d'une voix tendre : "Cocotte, ma petite
Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle" en tapant sur sa cuisse comme
on fait pour attirer les bêtes. Je demandai au médecin :
- Qu'est-ce que celui-là ?
Il me répondit :
- Oh ! celui-là n'est pas intéressant. C'est un cocher, nommé François,
devenu fou après avoir noyé son chien.
J'insistai :
- Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples, les plus
humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au coeur.
Et voici l'aventure de cet homme qu'on avait sue tout entière par un
palefrenier, son camarade.
"Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches. Ils
habitaient une élégante villa au milieu d'un parc, au bord de la Seine. Le
cocher était ce François, gars de campagne, un peu lourdaud, bon coeur, niais,
facile à duper.
Comme il rentrait un soir chez ses maîtres, un chien se mit à le suivre. Il
n'y prit point garde d'abord ; mais l'obstination de la bête à marcher sur ses
talons le fit bientôt se retourner. Il regarda s'il connaissait ce chien. Non,
il ne l'avait jamais vu.
C'était une chienne d'une maigreur affreuse avec de grandes mamelles
pendantes. Elle trottinait derrière l'homme d'un air lamentable et affamé, le
queue entre les pattes, les oreilles collées contre la tête, et s'arrêtait quand
il s'arrêtait, repartant quand il repartait.
Il voulait chasser ce squelette de bête et cria : "Va-t'en. Veux-tu bien te
sauver ! Hou ! hou !" Elle s'éloigna de quelques pas et se planta sur son
derrière, attendant ; puis, dès que le cocher se remit en marche, elle repartit
derrière lui.
Il fit semblant de ramasser des pierres. L'animal s'enfuit un peu plus loin
avec un grand ballottement de ses mamelles flasques ; mais il revint aussitôt
que l'homme eut tourné le dos.
Alors le cocher François, pris de pitié, l'appela. La chienne s'approcha
timidement, l'échine pliée en cercle, et toutes les côtes soulevant sa peau.
L'homme caressa ces os saillants, et, tout ému par cette misère de bête :
"Allons, viens !" dit-il. Aussitôt elle remua la queue, se sentant accueillie,
adoptée, et, au lieu de rester dans les mollets de son nouveau maître, elle se
mit à courir devant lui.
Il l'installa sur la paille dans son écurie ; puis il courut à la cuisine
chercher du pain. Quand elle eut mangé tout son soûl, elle s'endormit, couchée
en rond.
Le lendemain, les maîtres, avertis par leur cocher, permirent qu'il gardât
l'animal. C'était une bonne bête, caressante et fidèle, intelligente et douce.
Mais, bientôt, on lui reconnut un défaut terrible. Elle était enflammée
d'amour d'un bout à l'autre de l'année. Elle eut fait, en quelque temps, la
connaissance de tous les chiens de la contrée qui se mirent à rôder autour
d'elle jour et nuit. Elle leur partageait ses faveurs avec une indifférence de
fille, semblait au mieux avec tous, traînait derrière elle une vraie meute
composée de modèles les plus différents de la race aboyante, les uns gros comme
le poing, les autres grands comme des ânes. Elle les promenait par les routes en
des courses interminables, et quand elle s'arrêtait pour se reposer sur l'herbe,
ils faisaient cercle autour d'elle, et la contemplaient la langue tirée.
Les gens du pays la considéraient comme un phénomène ; jamais on n'avait vu
pareille chose. Le vétérinaire n'y comprenait rien.
Quand elle était rentrée, le soir, en son écurie, la foule des chiens
faisait le siège de la propriété. Ils se faufilaient par toutes les issues de la
haie vive qui clôturait le parc, dévastaient les plates-bandes, arrachaient les
fleurs, creusaient des trous dans les corbeilles, exaspérant le jardinier. Et
ils hurlaient des nuits entières autour du bâtiment où logeait leur amie, sans
que rien les décidât à s'en aller.
Dans le jour, ils pénétraient jusque dans la maison. C'était une invasion,
une plaie, un désastre. Les maîtres rencontraient à tout moment dans l'escalier
et jusque dans les chambres de petits roquets jaunes à queue empanachée, des
chiens de chasse, des bouledogues, des loulous rôdeurs à poil sale, vagabonds
sans feu ni lieu, des terre-neuve énormes qui faisaient fuir les enfants.
On vit alors dans le pays des chiens inconnus à dix lieues à la ronde, venus
on ne sait d'où, vivant on ne sait comment, et qui disparaissaient ensuite.
Cependant François adorait Cocotte. Il l'avait nommée Cocotte, sans malice,
bien qu'elle méritât son nom ; et il répétait sans cesse : "Cette bête-là, c'est
une personne. Il ne lui manque que la parole."
Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge qui
portait ces mots gravés sur une plaque de cuivre : "Mademoiselle Cocotte, au
cocher François."
Elle était devenue énorme. Autant elle avait été maigre, autant elle était
obèse, avec un ventre gonflé sous lequel pendillaient toujours ses longues
mamelles ballottantes. Elle avait engraissé tout d'un coup et elle marchait
maintenant avec peine, les pattes écartées à la façon des gens trop gros, la
gueule ouverte pour souffler, exténuée aussitôt qu'elle avait essayé de courir.
Elle se montrait d'ailleurs d'une fécondité phénoménale, toujours pleine
presque aussitôt que délivrée, donnant le jour quatre fois l'an à un chapelet de
petits animaux appartenant à toutes les variétés de la race canine. François,
après avoir choisi celui qu'il lui laissait pour "passer son lait", ramassait
les autres dans son tablier d'écurie et allait, sans apitoiement, les jeter à la
rivière.
Mais bientôt la cuisinière joignit ses plaintes à celles du jardinier. Elle
trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le buffet, dans la soupente
au charbon, et ils volaient tout ce qu'ils rencontraient.
Le maître, impatienté, ordonna à François de se débarrasser de Cocotte.
L'homme, désolé, chercha à la placer. Personne n'en voulut. Alors il se résolut
à la perdre, et il la confia à un voiturier qui devait l'abandonner dans la
campagne de l'autre côté de Paris, auprès de Joinville-le-Pont.
Le soir même, Cocotte était revenue.
Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq francs, à un
chef de train allant au Havre. Il devait la lâcher à l'arrivée.
Au bout de trois jours, elle rentrait dans son écurie, harassée, efflanquée,
écorchée, n'en pouvant plus.
Le maître, apitoyé, n'insista pas.
Mais les chiens revinrent bientôt plus nombreux et plus acharnés que jamais.
Et comme on donnait, un soir, un grand dîner, une poularde truffée fut emportée
par un dogue, au nez de la cuisinière qui n'osa pas la lui disputer.
Le maître, cette fois, se fâcha tout à fait, et, ayant appelé François, il
lui dit avec colère :
- Si vous ne me flanquez pas cette bête à l'eau avant demain matin, je vous
fiche à la porte, entendez-vous ?
L'homme fut atterré, et il remonta dans sa chambre pour faire sa malle,
préférant quitter sa place. Puis il réfléchit qu'il ne pourrait entrer nulle
part tant qu'il traînerait derrière lui cette bête incommode ; il songea qu'il
était dans une bonne maison, bien payé, bien nourri ; il se dit que vraiment un
chien ne valait pas ça ; il s'excita au nom de ses propres intérêts ; et il
finit par prendre résolument le parti de se débarrasser de Cocotte au point du
jour.
Il dormit mal, cependant. Dès l'aube, il fut debout et, s'emparant d'une
forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement, se secoua,
étira ses membres et vint fêter son maître.
Alors le courage lui manqua, et il se mit à l'embrasser avec tendresse,
flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui prodiguant tous les
noms tendres qu'il savait.
Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus hésiter. Il
ouvrit la porte : "Viens", dit-il. La bête remua la queue, comprenant qu'on
allait sortir.
Ils gagnèrent la berge, et il choisit une place où l'eau semblait profonde.
Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir, et ramassant une
grosse pierre, il l'attacha de l'autre bout. Puis il saisit Cocotte dans ses
bras et la baisa furieusement comme une personne qu'on va quitter. Il la tenait
serrée sur la poitrine, la berçait, l'appelait "ma belle Cocotte, ma petite
Cocotte", et elle se laissait faire en grognant de plaisir.
Dix fois il la voulut jeter, et toujours le coeur lui manquait.
Mais brusquement il se décida, et de toute sa force il la lança le plus loin
possible. Elle essaya d'abord de nager, comme elle faisait lorsqu'on la
baignait, mais sa tête, entraînée par la pierre, plongeait coup sur coup ; et
elle jetait à son maître des regards éperdus, des regards humains, en se
débattant comme une personne qui se noie. Puis tout l'avant du corps s'enfonça,
tandis que les pattes de derrière s'agitaient follement hors de l'eau ; puis
elles disparurent aussi.
Alors, pendant cinq minutes, des bulles d'air vinrent crever à la surface
comme si le fleuve se fût mis à bouillonner ; et François, hagard, affolé, le
coeur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant dans la vase ; et il se disait,
dans sa simplicité de paysan : "Qu'est-ce qu'elle pense de moi, à c't'heure,
c'te bête ?"
Il faillit devenir idiot ; il fut malade pendant un mois ; et, chaque nuit,
il rêvait de sa chienne ; il la sentait qui léchait ses mains ; il l'entendait
aboyer. Il fallut appeler un médecin. Enfin il alla mieux ; et ses maîtres, vers
la fin de juin, l'emmenèrent dans leur propriété de Biessard, près de Rouen.
Là encore il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre des bains. Il
descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils traversaient le fleuve à la
nage.
Or, un jour, comme ils s'amusaient à batifoler dans l'eau, François cria
soudain à son camarade :
- Regarde celle-là qui s'amène. Je vas t'en faire goûter une côtelette.
C'était une charogne énorme, gonflée, pelée, qui s'en venait, les pattes en
l'air en suivant le courant.
François s'en approcha en faisant des brasses ; et, continuant ses
plaisanteries :
- Cristi ! elle n'est pas fraîche. Quelle prise ! mon vieux. Elle n'est pas
maigre non plus.
Et il tournait autour, se maintenant à distance de l'énorme bête en
putréfaction.
Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention singulière ;
puis il s'approcha encore comme pour la toucher, cette fois. Il examinait
fixement le collier, puis il avança le bras, saisit le cou, fit pivoter la
charogne, l'attira tout près de lui, et lut sur le cuivre verdi qui restait
adhérent au cuir décoloré : "Mademoiselle Cocotte, au cocher François."
La chienne morte avait retrouvé son maître à soixante lieues de leur
maison !
Il poussa un cri épouvantable et il se mit à nager de toute sa force vers la
berge, en continuant à hurler ; et, dès qu'il eut atteint la terre, il se sauva
éperdu, tout nu, par la campagne. Il était fou !"
20 mars 1883
M. Lantin, ayant rencontré cette jeune fille, dans une soirée, chez son
sous-chef de bureau, l'amour l'enveloppa comme un filet.
C'était la fille d'un percepteur de province, mort depuis plusieurs années.
Elle était venue ensuite à Paris avec sa mère, qui fréquentait quelques familles
bourgeoises de son quartier dans l'espoir de marier la jeune personne.
Elles étaient pauvres et honorables, tranquilles et douces. La jeune fille
semblait le type absolu de l'honnête femme à laquelle le jeune homme sage rêve
de confier sa vie. Sa beauté modeste avait un charme de pudeur angélique, et
l'imperceptible sourire qui ne quittait point ses lèvres semblait un reflet de
son coeur.
Tout le monde chantait ses louanges; tous ceux qui la connaissait répétaient
sans fin: "Heureux celui qui la prendra. On ne pourrait trouver mieux."
M. Lantin, alors commis principal, au ministère de l'Intérieur, aux
appointements annuels de trois mille cinq francs, la demanda en mariage et
l'épousa.
Il fut avec elle invraisemblablement heureux. Elle gouverna sa maison avec
une économie si adroite qu'ils semblaient vivre dans le luxe. Il n'était point
d'attentions, de délicatesses, de chatteries qu'elle n'eût pour son mari; et la
séduction de sa personne était si grande que, six ans après leur rencontre, il
l'aimait plus encore qu'aux premiers jours.
Il ne blâmait en elle que deux goûts, celui du théâtre et celui des
bijouteries fausses.
Ses amies (elle connaissait quelques femmes de modestes fonctionnaires) lui
procuraient à tous moments des loges pour les pièces en vogue, même pour les
premières représentations; et elle traînait, bon gré, mal gré, son mari à ces
divertissements qui le fatiguaient affreusement après sa journée de travail.
Alors il la supplia de consentir à aller au spectacle avec quelque dame de sa
connaissance qui la ramènerait ensuite. Elle fut longtemps à céder, trouvant peu
convenable cette manière d'agir. Elle s'y décida enfin par complaisance, et il
lui en sut un gré infini.
Or, ce goût pour le théâtre fit bientôt naître en elle le besoin de se
parer. Ses toilettes demeuraient toutes simples, il est vrai, de bon goût
toujours, mais modestes; et sa grâce douce, sa grâce irrésistible, humble et
souriante, semblait acquérir une saveur nouvelle de la simplicité de ses robes,
mais elle prit l'habitude de pendre à des oreilles deux gros cailloux du Rhin
qui simulaient des diamants, et elle portait des colliers de perles fausses, des
bracelets en similor, des peignes agrémentés de verroteries variées jouant les
pierres fines.
Son mari, que choquait un peu cet amour du clinquant, répétait souvent: "Ma
chère, quand on n'a pas le moyen de se payer des bijoux véritables, on ne se
montre parée que de sa beauté et de sa grâce, voilà encore les plus rares
joyaux."
Mais elle souriait doucement et répétait: "Que veux-tu? J'aime ça. C'est mon
vice. Je sais bien que tu as raison; mais on ne se refait pas. J'aurais adoré
les bijoux, moi!"
Et elle faisait rouler dans ses doigts les colliers de perles, miroiter les
facettes de cristaux taillés, en répétant: Mais regarde donc comme c'est bien
fait. On jurerait du vrai."
Il souriait en déclarant: "Tu as des goûts de Bohémienne."
Quelquefois, le soir, quand ils demeuraient en tête à tête au coin du feu,
elle apportait sur la table où ils prenaient le thé la boîte de maroquin où elle
enfermait la "pacotille," selon le mot de M. Lantin; et elle se mettait à
examiner ces bijoux imités avec une attention passionnée, comme si elle eût
savouré quelque jouissance secrète et profonde; et elle s'obstinait à passer un
collier au cou de son mari pour rire ensuite de tout son coeur en s'écriant:
"Comme tu es drôle!" Puis elle se jetait dans ses bras et l'embrassait
éperdument.
Comme elle avait été à l'Opéra, une nuit d'hiver, elle rentra toute
frissonnante de froid. Le lendemain elle toussait. Huit jours plus tard elle
mourait d'une fluxion de poitrine.
Lantin faillit la suivre dans la tombe. Son désespoir fut si terrible que
ses cheveux devinrent blancs en un mois. Il pleurait du matin au soir, l'âme
déchirée d'une souffrance intolérable, hanté par le souvenir, par le sourire,
par la voix, par tout le charme de la morte.
Le temps n'apaisa point sa douleur. Souvent pendant les heures du bureau,
alors que les collègues s'en venaient causer un peu des choses du jour, on
voyait soudain ses joues se gonfler, son nez se plisser, ses yeux s'emplir
d'eau; il faisait une grimace affreuse et se mettait à sangloter.
Il avait gardé intacte la chambre de sa compagne où il s'enfermait tous les
jours pour penser à elle; et tous les meubles, ses vêtements mêmes demeuraient à
leur place comme ils se trouvaient au dernier jour.
Mais la vie se faisait dure pour lui. Ses appointements, qui, entre les
mains de sa femme, suffisaient aux besoins du ménage, devenaient, à présent,
insuffisants pour lui tout seul. Et il se demandait avec stupeur comment elle
avait su s'y prendre pour lui faire boire toujours des vins excellents et manger
des nourritures délicates qu'il ne pouvait plus se procurer avec ses modestes
ressources.
Il fit quelques dettes et courut après l'argent à la façon des gens réduits
aux expédients. Un matin enfin, comme il se trouvait sans un sou, une semaine
entière avant la fin du mois, il songea à vendre quelque chose; et tout de suite
la pensée lui vint de se défaire de la "pacotille" de sa femme, car il avait
gardé au fond du coeur une sorte de rancune contre ces "trompe-l'oeil" qui
l'irritaient autrefois. Leur vue même, chaque jour, lui gâtait un peu le
souvenir de sa bien-aimée.
Il chercha longtemps dans le tas de clinquant qu'elle avait laissé, car
jusqu'aux derniers jours de sa vie elle en avait acheté obstinément, rapportant
presque chaque soir un objet nouveau, et il se décida pour le grand collier
qu'elle semblait préférer, et qui pouvait bien valoir, pensait-il, six ou huit
francs, car il était vraiment d'un travail très soigné pour du faux.
Il le mit en sa poche et s'en alla vers son ministère en suivant les
boulevards, cherchant une boutique de bijoutier qui lui inspirât confiance.
Il en vit une enfin et entra, un peu honteux d'étaler ainsi sa misère et de
chercher à vendre une chose de si peu de prix.
- Monsieur, dit-il au marchand, je voudrais bien savoir ce que vous estimez
ce morceau.
L'homme reçut l'objet, l'examina, le retourna, le soupesa, prit une loupe,
appela son commis, lui fit tout bas des remarques, reposa le collier sur son
comptoir et le regarda de loin pour mieux juger de l'effet.
M. Lantin, gêné par toutes ces cérémonies, ouvrait la bouche pour déclarer:
"Oh! je sais bien que cela n'a aucune valeur," - quand le bijoutier prononça:
- Monsieur, cela vaut de douze à quinze mille francs; mais je ne pourrais
l'acheter que si vous m'en faisiez connaître exactement la provenance.
Le veuf ouvrit des yeux énormes et demeura béant, ne comprenant pas. Il
balbutia enfin: "Vous dites... Vous êtes sûr?" L'autre se méprit sur son
étonnement, et, d'un ton sec: "Vous pouvez chercher ailleurs si on vous en donne
davantage. Pour moi, cela vaut, au plus, quinze mille. Vous reviendrez me
trouver si vous ne trouvez pas mieux."
M. Lantin, tout à fait idiot, reprit son collier et s'en alla, obéissant à
un confus besoin de se trouver seul et de réfléchir.
Mais, dès qu'il fut dans la rue, un besoin de rire le saisit, et il pensa
"L'imbécile! oh! l'imbécile! Si je l'avais pris au mot tout de même! En voilà un
bijoutier qui ne sait pas distinguer le faux du vrai!"
Et il pénétra chez un autre marchand à l'entrée de la rue de la Paix. Dès
qu'il eut aperçu le bijou, l'orfèvre s'écria:
- Ah! parbleu; je le connais bien, ce collier; il vient de chez moi.
M. Lantin, fort troublé, demanda:
- Combien vaut-il?
- Monsieur, je l'ai vendu vingt-cinq mille. Je suis prêt à le reprendre pour
dix-huit mille, quand vous m'aurez indiqué, pour obéir aux prescriptions
légales, comment vous en êtes détenteur.
Cette fois, M. Lantin s'assit perclus d'étonnement. Il reprit:
- Mais..., mais, examinez-le bien attentivement, Monsieur, j'avais cru
jusqu'ici qu'il était en... en faux.
Le joaillier reprit: - Voulez-vous me dire votre nom, Monsieur?
- Parfaitement. Je m'appelle Lantin, je suis employé au ministère de
l'Intérieur, je demeure 16, rue des Martyrs.
Le marchand ouvrit ses registres, rechercha, et prononça:
- Ce collier a été envoyé en effet à l'adresse de Madame Lantin, 16, rue des
Martyrs, le 20 juillet 1876.
Et les deux hommes se regardèrent dans les yeux, l'employé éperdu de
surprise, l'orfèvre flairant un voleur.
Celui-ci reprit:
- Voulez-vous me laisser cet objet pendant vingt-quatre heures seulement, je
vais vous en donner un reçu?
M. Lantin balbutia:
- Mais oui, certainement. Et il sortit en pliant le papier qu'il mit dans sa
poche.
Puis il traversa la rue, la remonta, s'aperçut qu'il se trompait de route,
redescendit aux Tuileries, passa la Seine, reconnut encore son erreur, revint
aux Champs-Élysées sans une idée nette dans la tête. Il s'efforçait de
raisonner, de comprendre. Sa femme n'avait pu acheter un objet d'une pareille
valeur. - Non, certes. - Mais alors, c'était un cadeau! Un cadeau! Un cadeau de
qui? Pourquoi?
Il s'était arrêté et il demeurait debout au milieu de l'avenue. Le doute
horrible l'effleura. - Elle? - Mais alors tous les autres bijoux étaient aussi
des cadeaux! Il lui sembla que la terre remuait; qu'un arbre, devant lui,
s'abattait; il étendit les bras et s'écroula, privé de sentiment.
Il reprit connaissance dans la boutique d'un pharmacien où les passants
l'avaient porté. Il se fit reconduire chez lui, et s'enferma.
Jusqu'à la nuit il pleura éperdument, mordant un mouchoir pour ne pas crier.
Puis il se mit au lit accablé de fatigue et de chagrin, et il dormit d'un pesant
sommeil.
Un rayon de soleil le réveilla, et il se leva lentement pour aller à son
ministère. C'était dur de travailler après de pareilles secousses. Il réfléchit
alors qu'il pouvait s'excuser auprès de son chef; et il lui écrivit. Puis il
songea qu'il fallait retourner chez le bijoutier; et une honte l'empourpra. Il
demeura longtemps à réfléchir. Il ne pouvait pourtant pas laisser le collier
chez cet homme; il s'habilla et sortit.
Il faisait beau, le ciel bleu s'étendait sur la ville qui semblait sourire.
Des flâneurs allaient devant eux, les mains dans leurs poches.
Lantin se dit, en les regardant passer: "Comme on est heureux quand on a de
la fortune! Avec de l'argent on peut secouer jusqu'aux chagrins, on va où l'on
veut, on voyage, on se distrait! Oh! si j'étais riche!"
Il s'aperçut qu'il avait faim, n'ayant pas mangé depuis l'avant-veille. Mais
sa poche était vide, et il se ressouvint du collier. Dix-huit mille francs!
Dix-huit mille francs! c'était une somme, cela!
Il gagna la rue de la Paix et commença à se promener de long en large sur le
trottoir, en face de la boutique. Dix-huit mille francs! Vingt fois il faillit
entrer; mais la honte l'arrêtait toujours.
Il avait faim pourtant, grand'faim, et pas un sou. Il se décida brusquement,
traversa la rue en courant pour ne pas se laisser le temps de réfléchir, et il
se précipita chez l'orfèvre.
Dès qu'il l'aperçut, le marchand s'empressa, offrit un siège avec une
politesse souriante. Les commis eux-mêmes arrivèrent, qui regardaient de côté
Lantin, avec des gaietés dans les yeux et sur les lèvres.
Le bijoutier déclara:
- Je me suis renseigné, Monsieur, et si vous êtes toujours dans les mêmes
dispositions, je suis prêt à vous payer la somme que je vous ai proposée.
L'employé balbutia:
- Mais certainement.
L'orfèvre tira d'un tiroir dix-huit grands billets, les compta, les tendit à
Lantin, qui signa un petit reçu et mit d'une main frémissante l'argent dans sa
poche.
Puis, comme il allait sortir, il se tourna vers le marchand qui souriait
toujours, et, baissant les yeux:
- J'ai... j'ai d'autres bijoux... qui me viennent...de la même succession.
Vous conviendrait-il de me les acheter aussi?
Le marchand s'inclina:
- Mais certainement, Monsieur. Un des commis sortit pour rire à son aise; un
autre se mouchait avec force.
Lantin impassible, rouge et grave, annonça:
- Je vais vous les apporter.
Et il prit un fiacre pour aller chercher les joyaux.
Quand il revint chez le marchand, une heure plus tard, il n'avait pas encore
déjeuné. Ils se mirent à examiner les objets pièce à pièce, évaluant chacun.
Presque tous venaient de la maison.
Lantin, maintenant, discutait les estimations, se fâchait, exigeait qu'on
lui montrât les livres de vente, et parlait de plus en plus haut à mesure que
s'élevait la somme.
Les gros brillants d'oreilles valent vingt mille francs, les bracelets
trente-cinq mille, les broches, bagues et médaillons seize mille, une parure
d'émeraudes et de saphirs quatorze mille; un solitaire suspendu à une chaîne
d'or formant collier quarante mille; le tout atteignant le chiffre de cent
quatre-vingt-seize mille francs.
Le marchand déclara avec une bonhomie railleuse:
- Cela vient d'une personne qui mettait toutes ses économies en bijoux.
Lantin prononça gravement:
- C'est une manière comme une autre de placer son argent. Et il s'en alla
après avoir décidé avec l'acquéreur qu'une contre-expertise aurait lieu le
lendemain.
Quand il se trouva dans la rue, il regarda la colonne Vendôme avec l'envie
d'y grimper, comme si c'eût été un mât de cocagne. Il se sentait léger à jouer à
saute-mouton par-dessus la statue de l'Empereur perché là-haut dans le ciel.
Il alla déjeuner chez Voisin et but du vin à vingt francs la bouteille.
Puis il prit un fiacre et fit un tour au Bois. Il regardait les équipages
avec un certain mépris, oppressé du désir de crier aux passants: "Je suis riche
aussi, moi. J'ai deux cent mille francs!"
Le souvenir de son ministère lui revint. Il s'y fit conduire, entra
délibérément chez son chef et annonça:
- Je viens, Monsieur, vous donner ma démission. J'ai fait un héritage de
trois cent mille francs.
Il alla serrer la main de ses anciens collègues et leur confia ses projets
d'existence nouvelle; puis il dîna au café Anglais.
Se trouvant à côté d'un monsieur qui lui parut distingué, il ne put résister
à la démangeaison de lui confier, avec une certaine coquetterie, qu'il venait
d'hériter de quatre cent mille francs.
Pour la première fois de sa vie il ne s'ennuya pas au théâtre, et il passa
sa nuit avec des filles.
Six mois plus tard il se remariait. Sa seconde femme était très honnête,
mais d'un caractère difficile. Elle le fit beaucoup souffrir.
27 mars 1883
A X. Charmes
On l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi
peut-être parce qu'il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et
fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il eût plus de
soixante ans.
C'était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de poitrine
et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient trop maigres pour
l'ampleur du corps.
Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme qu'il
dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu dans les affaires
et dans l'élevage du bétail, et dans la culture de ses terres. Ses deux fils et
ses trois filles mariés avec avantage, vivaient aux environs, et venaient, une
fois par mois, dîner avec le père. Sa vigueur était célèbre dans tout le pays
d'alentour : on disait, en manière de proverbe : "Il est fort comme
Saint-Antoine."
Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret, promettait
de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai Normand, un peu couard
et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de bois, qui sautait en faisant
danser les tasses et les petits verres, et il criait, la face rouge et l'oeil
sournois, dans une fausse colère de bon vivant : "Faudra que j'en mange, nom de
Dieu !" Il comptait bien que les Prussiens ne viendraient pas jusqu'à Tanneville
; mais lorsqu'il apprit qu'ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison,
et il guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine,
s'attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes.
Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte s'ouvrit,
et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d'un soldat coiffé d'un
casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se dressa d'un bond ; et tout son
monde le regardait, s'attendant à le voir écharper le Prussien ; mais il se
contenta de serrer la main du maire qui lui dit : "En v'là un pour toi,
Saint-Antoine. Ils sont venus c'te nuit. Fais pas de bêtises surtout, vu qu'ils
parlent de fusiller et de brûler tout si seulement il arrive la moindre chose.
Te v'là prévenu. Donne-li à manger, il a l'air d'un bon gars. Bonsoir, je vas
chez l's' autres. Y en a pour tout le monde." Et il sortit.
Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C'était un gros garçon à
la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond, barbu jusqu'aux
pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le Normand malin le pénétra
tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de s'asseoir. Puis il lui demanda :
"Voulez-vous de la soupe ?" L'étranger ne comprit pas. Antoine alors eut un coup
d'audace, et, lui poussant sous le nez une assiette pleine : "Tiens, avale ça,
gros cochon."
Le soldat répondit : "Ya" et se mit à manger goulûment pendant que le
fermier triomphant sentant sa réputation reconquise, clignait de l'oeil à ses
serviteurs qui grimaçaient étrangement, ayant en même temps grand-peur et envie
de rire.
Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en servit
une autre qu'il fit disparaître également ; mais il recula devant la troisième,
que le fermier voulait lui faire manger de force, en répétant : "Allons fous-toi
ça dans le ventre. T'engraisseras ou tu diras pourquoi, va, mon cochon !"
Et le soldat, comprenant seulement qu'on voulait le faire manger tout son
soûl, riait d'un air content, en faisant signe qu'il était plein.
Alors Saint-Antoine, devenu tout à fait familier, lui tapa sur le ventre en
criant : "Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon !" Mais soudain il se tordit,
rouge à tomber d'une attaque, ne pouvant plus parler. Une idée lui était venue
qui le faisait étouffer de rire : "C'est ça, c'est ça, saint Antoine et son
cochon. V'là mon cochon !" Et les trois serviteurs éclatèrent à leur tour.
Le vieux était si content qu'il fit apporter l'eau-de-vie, la bonne, le
fil-en-dix, et qu'il en régala tout le monde. On trinqua avec le Prussien, qui
claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu'il trouvait ça fameux. Et
Saint-Antoine lui criait dans le nez : "Hein ? En v'là d' la fine ! T'en bois
pas comme ça chez toi, mon cochon."
Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait trouvé
là son affaire, c'était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros malin. Et tout
le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière le dos des vainqueurs
de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans la plaisanterie, il n'avait pas son
pareil. Il n'y avait que lui pour inventer des choses comme ça. Cré coquin, va !
Il s'en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras dessus bras
dessous avec son Allemand qu'il présentait d'un air gai en lui tapant sur
l'épaule : "Tenez, v'là mon cochon, r'gardez-moi s'il engraisse, c't' animal-là
!"
Et les paysans s'épanouissaient. "Est-il donc rigolo, ce bougre d'Antoine !"
"J' te l' vends, Césaire, trois pistoles.
- Je l' prends, Antoine, et j' t'invite à manger du boudin.
- Mé, c' que j' veux, c'est d' ses pieds.
- Tâte-li l' ventre, tu verras qu'il n'a que d' la graisse."
Et tout le monde clignait de l'oeil, sans rire trop haut cependant, de peur
que le Prussien devinât à la fin qu'on se moquait de lui. Antoine seul,
s'enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant : "Rien qu' du
gras" ; lui tapait sur le derrière en hurlant : "Tout ça d' la couenne" ;
l'enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter une enclume en
déclarant : "Il pèse six cents, et pas de déchet."
Et il avait pris l'habitude de faire offrir à manger à son cochon partout où
il entrait avec lui. C'était là le grand plaisir, le grand divertissement de
tous les jours : "Donnez-li de c' que vous voudrez, il avale tout." Et on
offrait à l'homme du pain et du beurre, des pommes de terre, du fricot froid, de
l'andouille qui faisait dire : "De la vôtre, et du choix."
Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces
attentions ; se rendait malade pour ne pas refuser ; et il engraissait vraiment,
serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait Saint-Antoine et lui
faisait répéter : "Tu sais, mon cochon, faudra te faire faire une autre cage."
Ils étaient devenus, d'ailleurs, les meilleurs amis du monde ; et quand le
vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien l'accompagnait de
lui-même pour le seul plaisir d'être avec lui.
Le temps était rigoureux ; il gelait dur ; le terrible hiver de 1870
semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France.
Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des
occasions, prévoyant qu'il manquerait de fumier pour les travaux du printemps,
acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gêne ; et il fut convenu qu'il
irait chaque soir avec son tombereau chercher une charge d'engrais.
Chaque jour donc il se mettait en route à l'approche de la nuit et se
rendait à la ferme des Haules, distante d'une demi-lieue, toujours accompagné de
son cochon. Et chaque jour c'était une fête de nourrir l'animal. Tout le pays
accourait là comme on va, le dimanche, à la grand-messe.
Le soldat, cependant, commençait à se méfier et, quand on riait trop fort il
roulait des yeux inquiets qui, parfois, s'allumaient d'une flamme de colère.
Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d'avaler un
morceau de plus ; et il essaya de se lever pour s'en aller. Mais Saint-Antoine
l'arrêta d'un tour de poignet, et lui posant ses deux mains puissantes sur les
épaules il le rassit si durement que la chaise s'écrasa sous l'homme.
Une gaieté de tempête éclata ; et Antoine radieux, ramassant son cochon, fit
semblant de le panser pour le guérir ; puis il déclara : "Puisque tu n' veux pas
manger, tu vas boire, nom de Dieu !"
Et on alla chercher de l'eau-de-vie au cabaret.
Le soldat roulait des yeux méchants ; mais il but néanmoins ; il but tant
qu'on voulut ; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des
assistants.
Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les verres,
trinquait en gueulant : "A la tienne !" Et le Prussien, sans prononcer un mot,
entonnait coup sur coup des lampées de cognac.
C'était une lutte, une bataille, une revanche ! A qui boirait le plus, nom
d'un nom ! Ils n'en pouvaient plus ni l'un ni l'autre quand le litre fut séché.
Mais aucun d'eux n'était vaincu. Ils s'en allaient manche à manche, voilà tout.
Faudrait recommencer le lendemain !
Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de
fumier que traînaient lentement les deux chevaux.
La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s'éclairait tristement de
cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les deux hommes, augmentant
leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de n'avoir pas triomphé, s'amusait à
pousser l'épaule de son cochon pour le faire culbuter dans le fossé. L'autre
évitait les attaques par des retraites ; et, chaque fois, il prononçait quelques
mots allemands sur un ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. A la
fin, le Prussien se fâcha ; et juste au moment où Antoine lui lançait une
nouvelle bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit chanceler
le colosse.
Alors, enflammé d'eau-de-vie, le vieux saisit l'homme à bras-le-corps, le
secoua quelques secondes comme il eût fait d'un petit enfant, et il le lança à
toute volée de l'autre côté du chemin. Puis, content de cette exécution, il
croisa ses bras pour rire de nouveau.
Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et,
dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine.
Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand fouet
de houx, droit, fort et souple comme un nerf de boeuf.
Le Prussien arriva, le front baissé, l'arme en avant, sûr de tuer. Mais le
vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui crever le
ventre, l'écarta, et il frappa d'un coup sec sur la tempe, avec la poignée du
fouet, son ennemi qui s'abattit à ses pieds.
Puis il regarda, effaré, stupide d'étonnement, le corps d'abord secoué de
spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, le considéra
quelque temps. L'homme avait les yeux clos ; et un filet de sang coulait d'une
fente au coin du front. Malgré la nuit, le père Antoine distinguait la tache
brune de ce sang sur la neige.
Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s'en allait
toujours, au pas tranquille des chevaux.
Qu'allait-il faire ? Il serait fusillé ! On brûlerait sa ferme, on ruinerait
le pays ! Que faire ? que faire ? Comment cacher le corps, cacher la mort,
tromper les Prussiens ? Il entendit des voix au loin, dans le grand silence des
neiges. Alors, il s'affola, et, ramassant le casque, il recoiffa sa victime,
puis, l'empoignant par les reins, il l'enleva, courut, rattrapa son attelage et
lança le corps sur le fumier. Une fois chez lui, il aviserait.
Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il se
voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière brillait à une
lucarne, sa servante ne dormait pas encore ; alors il fit vivement reculer sa
voiture jusqu'au bord du trou à l'engrais. Il songeait qu'en renversant la
charge, le corps posé dessus tomberait dessous dans la fosse : et il fit
basculer le tombereau.
Comme il l'avait prévu, l'homme fut enseveli sous le fumier. Antoine aplanit
le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté. Il appela son
valet, ordonna de mettre les chevaux à l'écurie ; et il rentra dans sa chambre.
Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu'il allait faire, mais aucune
idée ne l'illuminait, son épouvante allait croissant dans l'immobilité du lit.
On le fusillerait ! il suait de peur ; ses dents claquaient ; il se releva
grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses draps.
Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine dans le buffet,
et remonta. Il but deux grands verres de suite, jetant une ivresse nouvelle
par-dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son âme. Il avait fait là un
joli coup, nom de Dieu d'imbécile !
Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des
explications et des malices ; et, de temps en temps, il se rinçait la bouche
avec une gorgée de fil-en-dix pour se mettre du coeur au ventre.
Et il ne trouvait rien. Mais rien.
Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait
"Dévorant", se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque dans les
moelles ; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement lugubre et long,
un frisson de peur courait sur la peau du vieux.
Il s'était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n'en pouvant
plus, attendant avec anxiété que "Dévorant" recommençât sa plainte, et secoué
par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer nos nerfs.
L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le paysan
devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne plus l'entendre.
Il descendit, ouvrit la porte, s'avança dans la nuit.
La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme
faisaient de grandes taches noires. L'homme s'approcha de la niche. Le chien
tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors "Dévorant" fit un bond, puis s'arrêta
net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au vent, le nez tourné vers
le fumier.
Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia : "Qué qu' t'as
donc, sale rosse ?" et il avança de quelques pas, fouillant de l'oeil l'ombre
indécise, l'ombre terne de la cour.
Alors, il vit une forme, une forme d'homme assis sur son fumier !
Il regardait cela, perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il aperçut
auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre ; il l'arracha du sol
: et, dans un de ces transports de peur qui rendent téméraires les plus lâches,
il se rua en avant, pour voir.
C'était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d'ordure qui l'avait
réchauffé, ranimé. Il s'était assis machinalement, et il était resté là, sous la
neige qui le poudrait, souillé de saleté et de sang, encore hébété par
l'ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa blessure.
Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un
mouvement afin de se lever.
Mais le vieux, dès qu'il l'eut reconnu, écuma ainsi qu'une bête enragée.
Il bredouillait : "Ah ! cochon ! cochon ! t'es pas mort ! Tu vas me
dénoncer, à c't' heure... Attends... attends !"
Et, s'élançant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de ses
deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça jusqu'au manche
les quatre pointes de fer dans la poitrine. Le soldat se renversa sur le dos en
poussant un long soupir de mort, tandis que le vieux paysan, retirant son arme
des plaies, la replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la
gorge, frappant comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps
palpitant dont le sang fuyait par gros bouillons.
Puis il s'arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant l'air à
grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli.
Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour
allait poindre, il se mit à l'oeuvre pour ensevelir l'homme.
Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas encore,
travaillant d'une façon désordonnée dans un emportement de force avec des
mouvements furieux des bras et de tout le corps.
Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec la
fourche, rejeta la terre dessus, la piétina longtemps, remit en place le fumier,
et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait sa besogne, et couvrait
les traces de son voile blanc.
Puis il repiqua sa fourche sur le tas d'ordure et rentra chez lui. Sa
bouteille encore à moitié pleine d'eau-de-vie était restée sur la table. Il la
vida d'une haleine, se jeta sur son lit, et s'endormit profondément.
Il se réveilla dégrisé, l'esprit calme et dispos, capable de juger le cas et
de prévoir l'événement.
Au bout d'une heure il courait le pays en demandant partout des nouvelles de
son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir, disait-il, pourquoi on
lui avait repris son homme.
Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas ; et il dirigea
même les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque soir courir le
cotillon.
Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans le village voisin
et qui avait une jolie fille, fut arrêté et fusillé.
3 avril 1883