"Mme Bonderoi ?
- Oui, Mme Bonderoi.
- Pas possible ?
- Je - vous - le - dis.
- Mme Bonderoi, la vieille dame à bonnets de dentelle, la dévote, la sainte,
l'honorable Mme Bonderoi dont les petits cheveux follets et faux ont l'air
collé, autour du crâne ?
- Elle-même.
- Oh ! voyons, vous êtes fou ?
- Je - vous - le - jure.
- Alors, dites-moi tous les détails ?
- Les voici. Du temps de M. Bonderoi, l'ancien notaire, Mme Bonderoi
utilisait, dit-on, les clercs pour son service particulier. C'est une de ces
respectables bourgeoises à vices secrets et à principes inflexibles , comme il
en est beaucoup. Elle aimait les beaux garçons ; quoi de plus naturel ?
N'aimons-nous pas les belles filles ?
Une fois que le père Bonderoi fut mort, la veuve se mit à vivre en rentière
paisible et irréprochable. Elle fréquentait assidûment l'église, parlait
dédaigneusement du prochain, et ne laissait rien à dire sur elle.
Puis elle vieillit, elle devint la petite bonne femme que vous connaissez,
pincée, sûrie, mauvaise.
Or, voici l'aventure invraisemblable arrivée jeudi dernier :
Mon ami Jean d'Anglemare est, vous le savez, capitaine aux dragons, caserné
dans le faubourg de la Rivette.
En arrivant au quartier, l'autre matin, il apprit que deux hommes de sa
compagnie s'étaient flanqué une abominable tripotée. L'honneur militaire a des
lois sévères. Un duel eut lieu. Après l'affaire, les soldats se réconcilièrent,
et interrogés par leur officier, lui racontèrent le sujet de la querelle. Ils
s'étaient battus pour Mme Bonderoi.
- Oh !
- Oui, mon ami, pour Mme Bonderoi !"
Mais je laisse la parole au cavalier Siballe :
"Voilà l'affaire, mon capitaine. Y a z'environ dix-huit mois, je me
promenais sur le cours, entre six et sept heures du soir, quand une particulière
m'aborda.
Elle me dit, comme elle m'avait demandé son chemin : "Militaire, voulez-vous
gagner honnêtement dix francs par semaine ?"
Je lui répondis sincèrement : "A vot' service, madame."
Alors ell' me dit : "Venez me trouver demain, à midi. Je suis Mme Bonderoi,
6, rue de la Tranchée.
- J' n'y manquerai pas, madame, soyez tranquille."
Puis, ell' me quitta d'un air content en ajoutant : "Je vous remercie bien,
militaire.
- C'est moi qui vous remercie, madame."
Ça ne laissa pas que d'me taquiner jusqu'au lendemain.
A midi, je sonnais chez elle.
Ell' vint m'ouvrir elle-même. Elle avait un tas de petits rubans sur la
tête.
"Dépêchons-nous, dit-elle, parce que ma bonne pourrait rentrer."
Je répondis : "Je veux bien me dépêcher. Qu'est-ce qu'il faut faire ?"
Alors, elle se mit à rire et riposta : "Tu ne comprends pas, gros malin ?"
Je n'y étais plus, mon capitaine, parole d'honneur.
Ell' vint s'asseoir tout près de moi, et me dit : "Si tu répètes un mot de
tout ça, je te ferai mettre en prison. Jure que tu seras muet."
Je lui jurai ce qu'ell' voulut. Mais je ne comprenais toujours pas. J'en
avais la sueur au front. Alors je retirai mon casque oùsqu'était mon mouchoir.
Elle le prit, mon mouchoir, et m'essuya les cheveux des tempes. Puis v'là qu'ell'
m'embrasse et qu'ell' me souffle dans l'oreille :
"Alors, tu veux bien ?"
Je répondis : "Je veux bien ce que vous voudrez, madame, puisque je suis
venu pour ça."
Alors ell' se fit comprendre ouvertement par des manifestations. Quand j'vis
de quoi il s'agissait, je posai mon casque sur une chaise ; et je lui montrai
que dans les dragons on ne recule jamais, mon capitaine.
Ce n'est pas que ça me disait beaucoup, car la particulière n'était pas dans
sa primeur. Mais y ne faut pas se montrer trop regardant dans le métier, vu que
les picaillons sont rares. Et puis on a de la famille qu'il faut soutenir. Je me
disais : "Y aura cent sous pour le père, là-dessus."
Quand la corvée a été faite, mon capitaine, je me suis mis en position de me
retirer. Elle aurait bien voulu que je ne parte pas sitôt. Mais je lui dis :
"Chacun son dû, madame. Un p'tit verre ça coûte deux sous, et deux p'tits
verres, ça coûte quatre sous."
Ell' comprit bien le raisonnement et me mit un p'tit napoléon de dix balles
au fond de la main. Ça ne m'allait guère, c'te monnaie-là, parce que ça vous
coule dans la poche, et quand les pantalons ne sont pas bien cousus, on la
retrouve dans ses bottes, ou bien on ne la retrouve pas.
Alors que je regardais ce pain à cacheter jaune en me disant ça, ell' me
contemple ; et puis ell' devient rouge, et ell' se trompe sur ma physionomie, et
ell' me demande :
"Est-ce que tu trouves que c'est pas assez ?" Je lui réponds :
"Ce n'est pas précisément ça, madame, mais, si ça ne vous faisait rien,
j'aimerais mieux deux pièces de cent sous."
Ell' me les donna et je m'éloîgnai.
Or, voilà dix-huit mois que ça dure, mon capitaine. J'y vas tous les mardis,
le soir, quand vous consentez à me donner permission. Elle aime mieux ça, parce
que sa bonne est couchée.
Or donc, la semaine dernière, je me trouvai indisposé ; et il me fallut
tâter de l'infirmerie. Le mardi arrive, pas moyen de sortir ; et je me mangeais
les sangs par rapport aux dix balles dont je me trouve accoutumé.
Je me dis : "Si personne y va, je suis rasé ; qu'elle prendra pour sûr un
artilleur." Et ça me révolutionnait.
Alors, je fais demander Paumelle, que nous sommes pays ; et je lui dis la
chose : "Y aura cent sous pour toi, cent sous pour moi, c'est convenu."
Y consent, et le v'là parti. J'y avais donné les renseignements. Y frappe ;
ell' ouvre ; ell' le fait entrer ; ell' l'y regarde pas la tête et s'aperçoit
point qu'c'est pas le même.
Vous comprenez, mon capitaine, un dragon et un dragon, quand ils ont le
casque, ça se ressemble.
Mais soudain, elle découvre la transformation, et ell' demande d'un air de
colère :
"Qu'est-ce que vous êtes ? Qu'est-ce que vous voulez ? Je ne vous connais
pas, moi ?"
Alors Paumelle s'explique. Il démontre que je suis indisposé et il expose
que je l'ai envoyé pour remplaçant.
Elle le regarde, lui fait aussi jurer le secret, et puis elle l'accepte,
comme bien vous pensez, vu que Paumelle n'est pas mal aussi de sa personne.
Mais quand ce limier-là fut revenu, mon capitaine, il ne voulait plus me
donner mes cent sous. Si ça avait été pour moi, j'aurais rien dit, mais c'était
pour le père ; et là-dessus, pas de blague.
Je lui dis :
"T'es pas délicat dans tes procédés, pour un dragon, que tu déconsidères
l'uniforme."
Il a levé la main, mon capitaine, en disant que c'te corvée-là, ça valait
plus du double.
Chacun son jugement, pas vrai ? Fallait point qu'il accepte. J'y ai mis mon
poing dans le nez. Vous avez connaissance du reste.
Le capitaine d'Anglemare riait aux larmes en me disant l'histoire. Mais il
m'a fait aussi jurer le secret qu'il avait garanti aux deux soldats.
"Surtout, n'allez pas me trahir, gardez ça pour vous, vous me le promettez ?
- Oh ! ne craignez rien. Mais comment tout cela s'est-il arrangé en
définitive ?
- Comment ? Je vous le donne en mille ! ... La mère Bonderoi garde ses deux
dragons, en leur réservant chacun leur jour. De cette façon, tout le monde est
content.
- Oh ! elle est bien bonne, bien bonne !
- Et les vieux parents ont du pain sur la planche. La morale est
satisfaire."
2 janvier 1883
Les pauvres gens vivaient péniblement des petits appointements du mari.
Deux enfants étaient nés depuis leur mariage, et la gêne première était devenue
une de ces misères humbles, voilées, honteuses, une misère de famille noble qui
veut tenir son rang quand même.
Hector de Gribelin avait été élevé en province, dans le manoir paternel, par
un vieil abbé précepteur. On n'était pas riche, mais on vivotait en gardant les
apparences.
Puis, à vingt ans, on lui avait cherché une position, et il était entré,
commis à quinze cents francs, au ministère de la Marine. Il avait échoué sur cet
écueil comme tous ceux qui ne sont point préparés de bonne heure au rude combat
de la vie, tous ceux qui voient l'existence à travers un nuage, qui ignorent les
moyens et les résistances, en qui on n'a pas développé dès l'enfance des
aptitudes spéciales, des facultés particulières, une âpre énergie à la lutte,
tous ceux à qui on n'a pas remis une arme ou un outil dans la main.
Ses trois premières années de bureau furent horribles.
Il avait retrouvé quelques amis de sa famille, vieilles gens attardés et peu
fortunés aussi, qui vivaient dans les rues nobles, les tristes rues du faubourg
Saint-Germain ; et il s'était fait un cercle de connaissances.
Etrangers à la vie moderne, humbles et aristocrates nécessiteux habitaient
les étages élevés de maisons endormies. Du haut en bas de ces demeures, les
locataires étaient titrés, mais l'argent semblait rare au premier comme au
sixième.
Les éternels préjugés, la préoccupation du rang, le souci de ne pas déchoir,
hantaient ces familles autrefois brillantes, et ruinées par l'inaction des
hommes. Hector de Gribelin rencontra dans ce monde une jeune fille noble et
pauvre comme lui, et l'épousa.
Ils eurent deux enfants en quatre ans.
Pendant quatre années encore, ce ménage, harcelé par la misère, ne connut
d'autres distractions que la promenade aux Champs-Elysées, le dimanche, et
quelques soirées au théâtre, une ou deux par hiver, grâce à des billets de
faveur offerts par un collègue.
Mais voilà que, vers le printemps, un travail supplémentaire fut confié à
l'employé par son chef, et il reçut une gratification extraordinaire de trois
cents francs.
En rapportant cet argent, il dit à sa femme :
"Ma chère Henriette, il faut nous offrir quelque chose, par exemple une
partie de plaisir pour les enfants."
Et après une longue discussion, il fut décidé qu'on irait déjeuner à la
campagne...
"Ma foi, s'écria Hector, une fois n'est pas coutume, nous louerons un break
pour toi, les petits et la bonne, et moi je prendrai un cheval au manège. Cela
me fera du bien."
Et pendant toute la semaine on ne parla que de l'excursion projetée.
Chaque soir, en rentrant du bureau, Hector saisissait son fils aîné, le
plaçait à califourchon sur sa jambe, et, en le faisant sauter de toute sa force,
il lui disait :
"Voilà comment il galopera, papa, dimanche prochain, à la promenade."
Et le gamin, tout le jour, enfourchait les chaises et les traînait autour de
la salle en criant : "C'est papa à dada."
Et la bonne elle-même regardait monsieur d'un oeil émerveillé, en songeant
qu'il accompagnerait la voiture à cheval ; et pendant tous les repas elle
l'écoutait parier d'équitation, raconter ses exploits de jadis, chez son père.
Oh ! il avait été à bonne école, et, une fois la bête entre ses jambes, il ne
craignait rien, mais rien !
Il répétait à sa femme en se frottant les mains :
"Si on pouvait me donner un animal un peu difficile, je serais enchanté. Tu
verras comme je monte ; et, si tu veux nous reviendrons par les Champs-Elysées
au moment du retour du Bois. Comme nous ferons bonne figure, je ne serais pas
fâché de rencontrer quelqu'un du Ministère. Il n'en faut pas plus pour se faire
respecter de ses chefs."
Au jour dit, la voiture et le cheval arrivèrent en même temps devant la
porte. Il descendit aussitôt, pour examiner sa monture. Il avait fait coudre des
sous-pieds à son pantalon, et manoeuvrait une cravache achetée la veille.
Il leva et palpa, l'une après l'autre, les quatre jambes de la bête, tâta le
cou, les côtes, les jarrets, éprouva du doigt les reins, ouvrit la bouche,
examina les dents, déclara son âge, et, comme toute la famille descendait, il
fit une sorte de petit cours théorique et pratique sur le cheval en général et
en particulier sur celui-là, qu'il reconnaissait excellent.
Quand tout le monde fut bien placé dans la voiture, il vérifia les sangles
de la selle ; puis, s'enlevant sur un étrier, il retomba sur l'animal, qui se
mit à danser sous la charge et faillit désarçonner son cavalier.
Hector, ému, tâchait de le calmer :
"Allons, tout beau, mon ami, tout beau."
Puis, quand le porteur eut repris sa tranquillité et le porté son aplomb,
celui-ci demanda :
"Est-on prêt ?"
Toutes les voix répondirent :
Oui."
Alors, il commanda :
"En route !"
Et la cavalcade s'éloigna.
Tous les regards étaient tendus vers lui, il trottait à l'anglaise en
exagérant les ressauts. A peine était-il retombé sur la selle qu'il rebondissait
comme pour monter dans l'espace. Souvent il semblait prêt à s'abattre sur la
crinière ; et il tenait ses yeux fixes devant lui, ayant la figure crispée et
les joues pâles.
Sa femme, gardant sur ses genoux un des enfants, et la bonne qui portait
l'autre, répétaient sans cesse :
"Regardez papa, regardez papa !"
Et les deux gamins, grisés par le mouvement, la joie et l'air vif,
poussaient des cris aigus. Le cheval, effrayé par ces clameurs, finit par
prendre le galop, et, pendant que le cavalier s'efforçait de l'arrêter, le
chapeau roula par terre. Il fallut que le cocher descendît de son siège pour
ramasser cette coiffure, et, quand Hector l'eut reçue de ses mains, il s'adressa
de loin à sa femme :
"Empêche donc les enfants de crier comme ça : tu me ferais emporter !"
On déjeuna sur l'herbe, dans les bois du Vésinet, avec les provisions
déposées dans les coffres.
Bien que le cocher prît soin des trois chevaux, Hector à tout moment se
levait pour aller voir si le sien ne manquait de rien, et il le caressait sur le
cou, lui faisant manger du pain, des gâteaux, du sucre.
Il déclara :
"C'est un rude trotteur. Il m'a même un peu secoué dans les premiers
moments ; mais tu as vu que je m'y suis vite remis : il a reconnu son maître, il
ne bougera plus maintenant."
Comme il avait été décidé, on revint par les Champs-Elysées.
La vaste avenue fourmillait de voitures. Et sur les côtés, les promeneurs
étaient si nombreux qu'on eût dit deux longs rubans noirs se déroulant, depuis
l'Arc de Triomphe jusqu'à la place de la Concorde. Une averse de soleil tombait
sur tout ce monde, faisait étinceler le vernis des calèches, l'acier des
harnais, les poignées des portières.
Une folie de mouvement, une ivresse de vie semblait agiter cette foule de
gens, d'équipages et de bêtes. Et l'Obélisque, là-bas, se dressait dans une buée
d'or.
Le cheval d'Hector, dès qu'il eut dépassé l'Arc de Triomphe, fut saisi
soudain d'une ardeur nouvelle, et il filait à travers les rues, au grand trot,
vers l'écurie, malgré toutes les tentatives d'apaisement de son cavalier.
La voiture était loin maintenant, loin derrière ; et voilà qu'en face du
Palais de l'industrie, l'animal se voyant du champ, tourna à droite et prit le
galop.
Une vieille femme en tablier traversait la chaussée d'un pas tranquille ;
elle se trouvait juste sur le chemin d'Hector, qui arrivait à fond de train.
Impuissant à maîtriser sa bête, il se mit à crier de toute sa force "Holà ! hé !
holà ! là-bas !"
Elle était sourde peut-être, car elle continua paisiblement sa route
jusqu'au moment où, heurtée par le poitrail du cheval lancé comme une
locomotive, elle alla rouler dix pas plus loin, les jupes en l'air, après trois
culbutes sur la tête.
Des voix criaient :
"Arrêtez-le !"
Hector, éperdu, se cramponnait à la crinière en hurlant :
"Au secours !"
Une secousse terrible le fit passer comme une balle par-dessus les oreilles
de son coursier et tomber dans les bras d'un sergent de ville qui venait de se
jeter à sa rencontre.
En une seconde, un groupe furieux, gesticulant, vociférant, se forma autour
de lui. Un vieux monsieur, surtout, un vieux monsieur portant une grande
décoration ronde et de grandes moustaches blanches, semblait exaspéré. Il
répétait :
"Sacrebleu, quand on est maladroit comme ça, on reste chez soi ! On ne vient
pas tuer les gens dans la rue quand on ne sait pas conduire un cheval." Mais
quatre hommes, portant la vieille, apparurent. Elle semblait morte, avec sa
figure jaune et son bonnet de travers, tout gris de poussière.
"Portez cette femme chez un pharmacien, commanda le vieux monsieur, et
allons chez le commissaire de police."
Hector, entre les deux agents, se mit en route. Un troisième tenait son
cheval. Une foule suivait ; et soudain le break parut. Sa femme s'élança, la
bonne perdait la tête, les marmots piaillaient. Il expliqua qu'il allait
rentrer, qu'il avait renversé une femme, que ce n'était rien. Et sa famille,
affolée, s'éloigna.
Chez le commissaire, l'explication fut courte. Il donna son nom, Hector de
Gribelin, attaché au ministère de la Marine ; et on attendit des nouvelles de la
blessée. Un agent envoyé aux renseignements revint. Elle avait repris
connaissance, mais elle souffrait effroyablement en dedans, disait-elle. C'était
une femme de ménage, âgée de soixante-cinq ans, et dénommée Mme Simon.
Quand il sut qu'elle n'était pas morte, Hector reprit espoir et promit de
subvenir aux frais de sa guérison. Puis il courut chez le pharmacien.
Une cohue stationnait devant la porte ; la bonne femme, affaissée dans un
fauteuil, geignait les mains inertes, la face abrutie. Deux médecins
l'examinaient encore. Aucun membre n'était cassé, mais on craignait une lésion
interne.
Hector lui parla
"Souffrez-vous beaucoup ?
- Oh ! oui.
- Où ça ?
- C'est comme un feu que j'aurais dans les estomacs."
Un médecin s'approcha :
"C'est vous, monsieur, qui êtes l'auteur de l'accident ?
- Oui, monsieur.
- Il faudrait envoyer cette femme dans une maison de santé ; j'en connais
une où on la recevrait à six francs par jour. Voulez-vous que je m'en charge ?"
Hector, ravi, remercia et rentra chez lui soulagé.
Sa femme l'attendait dans les larmes : il l'apaisa.
"Ce n'est rien, cette dame Simon va déjà mieux, dans trois jours, il n'y
paraîtra plus ; je l'ai envoyée dans une maison de santé ; ce n'est rien."
Ce n'est rien !
En sortant de son bureau, le lendemain, il alla prendre des nouvelles de Mme
Simon. Il la trouva en train de manger un bouillon gras d'un air satisfait.
"Eh bien ?" dit-il.
Elle répondit :
"Oh ! mon pauv' monsieur ça n'change pas. Je me sens quasiment anéantie. N'y
a pas de mieux."
Le médecin déclara qu'il fallait attendre, une complication pouvant
survenir.
Il attendit trois jours, puis il revint. La vieille femme, le teint clair,
l'oeil limpide, se mit à geindre en l'apercevant :
"Je n'peux pu r'muer, mon pauv' monsieur ; je n'peux pu. J'en ai pour
jusqu'à la fin de mes jours." Un frisson courut dans les os d'Hector. Il demanda
le médecin. Le médecin leva les bras :
"Que voulez-vous, monsieur, je ne sais pas, moi. Elle hurle quand on essaie
de la soulever. On ne peut même changer de place son fauteuil sans lui faire
pousser des cris déchirants. Je dois croire ce qu'elle me dit, monsieur ; je ne
suis pas dedans. Tant que je ne l'aurai pas vue marcher, je n'ai pas le droit de
supposer un mensonge de sa part."
La vieille écoutait, immobile, l'oeil sournois.
Huit jours se passèrent ; puis quinze, puis un mois.
Mme Simon ne quittait pas son fauteuil. Elle mangeait du matin au soir,
engraissait, causait gaiement avec les autres malades, semblait accoutumée à
l'immobilité comme si c'eût été le repos bien gagné par ses cinquante ans
d'escaliers montés et descendus, de matelas retournés, de charbon porté d'étage
en étage, de coups de balai et de coups de brosse.
Hector, éperdu, venait chaque jour ; chaque jour il la trouvait tranquille
et sereine, et déclarant :
"Je n'peux pu r'muer, mon pauv' monsieur, je n'peux pu."
Chaque soir, Mme de Gribelin demandait, dévorée d'angoisse :
"Et Mme Simon ?"
Et, chaque fois, il répondait avec un abattement désespéré :
"Rien de changé, absolument rien !" On renvoya la bonne, dont les gages
devenaient trop lourds. On économisa davantage encore, la gratification tout
entière y passa.
Alors Hector assembla quatre grands médecins qui se réunirent autour de la
vieille. Elle se laissa examiner, tâter, palper, en les guettant d'un oeil
malin.
"Il faut la faire marcher", dit l'un.
Elle s'écria :
"Je n'peux pu, mes bons messieurs, je n'peux pu !"
Alors ils l'empoignèrent, la soulevèrent, la traînèrent quelques pas ; mais
elle leur échappa des mains et s'écroula sur le plancher en poussant des
clameurs si épouvantables qu'ils la reportèrent sur son siège avec des
précautions infinies.
Ils émirent une opinion discrète, concluant cependant à l'impossibilité du
travail.
Et, quand Hector apporta cette nouvelle à sa femme, elle se laissa choir sur
une chaise en balbutiant :
"Il vaudrait encore mieux la prendre ici, ça coûterait moins cher."
Il bondit :
"Ici, chez nous, y penses-tu ?"
Mais elle répondit, résignée à tout maintenant, et avec des larmes dans les
yeux :
"Que veux-tu, mon ami, ce n'est pas ma faute ! ..."
14 janvier 1883
à Léon Fontaine
Le vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus des
bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des paysans. Les
grands paniers des fermières venues de loin pour la messe étaient posés à terre
à côté d'elles ; et la lourde chaleur d'un jour de juillet dégageait de tout le
monde une odeur de bétail, un fumet de troupeau. Les voix des coqs entraient par
la grande porte ouverte, et aussi les meuglements des vaches couchées dans un
champ voisin. Parfois un souffle d'air chargé d'arômes des champs s'engouffrait
sous le portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures,
il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout des
cierges... "Comme le désire le bon Dieu. ainsi soit-il !" prononçait le prêtre.
Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque semaine, à recommander à
ses ouailles les petites affaires intimes de la commune. C'était un vieux homme
à cheveux blancs qui administrait la paroisse depuis bientôt quarante ans, et le
prône lui servait pour communiquer familièrement avec tout son monde.
Il reprit : "Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu'est bien malade
et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses couches".
Il ne savait plus ; il cherchait les bouts de papier posés dans un
bréviaire. Il en retrouva deux enfin et continua : "Il ne faut pas que les
garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le cimetière, ou bien je
préviendrai le garde champêtre.
- M. Césaire Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnête comme
servante". Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta : "C'est tout, mes
frères, c'est la grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du
Saint-Esprit".
Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.
Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du
hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux petit paysan
sec et ridé, s'assit devant la table, pendant que sa femme décrochait la marmite
et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet les verres et les assiettes, et
il dit : "Ca s'rait p't être bon, c'te place chez maîtr'Omont, vu que le v'là
veuf, que sa bru l'aime pas, qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p't
être ben d'y envoyer Adélaïde".
La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle, et,
pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une odeur de choux,
elle réfléchit.
L'homme reprit : "Il a d'quoi, pour sûr. Mais qu'il faudrait être dégourdi
et qu'Adélaïde l'est pas un brin".
La femme alors articula : "J'pourrions voir tout d'même".
Puis, se tournant vers sa fille, une gaillarde à l'air niais, aux cheveux
jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria :
"T'entends, grande bête. T'iras chez maît' Omont t'proposer comme servante, et
tu f'ras tout c' qu'il te commandera".
La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois commencèrent
à manger. Au bout de dix minutes, le père reprit : "Ecoute un mot, la fille, et
tâche d'n' point te mettre en défaut sur ce qu j'vas te dire...".
Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de conduite,
prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête d'un vieux veuf
mal avec sa famille.
La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la fourchette
à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à tour, suivant cette
instruction avec une attention concentrée et muette.
Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.
Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et elles
partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il habitait une sorte
de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments d'exploitation qu'occupaient
ses fermiers. Car il s'était retiré du faire-valoir, pour vivre de ses rentes.
Il avait environ cinquante-cinq ans ; il était gros, jovial et bourru comme
un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait du cidre et
de l'eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour chaud, malgré son âge.
Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos,
enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée du blé
ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur à son aise, qui aime ça, mais qui
ne se la foule plus.
On disait de lui : "C'est un père Bon-Temps, qui n'est pas bien levé tous
les jours.
Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se
renversant, il demanda : - Qu'est-ce que vous désirez ?
La mère prit la parole :
- C'est not'fille Adélaïde que j'viens vous proposer pour servante, vu
c'qu'a dit c'matin monsieur le curé.
Maître Omont considéra la fille puis, brusquement : Quel âge qu'elle a, c'te
grande bique-là ?
- Vingt-un ans à la Saint-Michel, Monsieur Omont.
- C'est bien ; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends
d'main, pour faire ma soupe du matin.
Et il congédia les deux femmes.
Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur, sans
dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.
Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine, M. Omont
la héla !
- Adélaïde !
Elle accourut. - Me v'là, not' maître.
Dès qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l'oeil
troublé, il déclara :
- Ecoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre nous. T'es ma servante,
mais rien de plus. T'entends. Nous ne mêlerons point nos sabots.
- Oui, not' maître.
- Chacun sa place, ma fille, t'as ta cuisine ; j'ai ma salle. A part ça,
tout sera pour té comme pour mé. C'est convenu ?
- Oui, not' maître.
- Allons, c'est bien, va à ton ouvrage.
Et elle alla reprendre sa besogne.
A midi, elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier peint ;
puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M. Omont.
- C'est servi, not' maître.
Il entra, s'assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita une
seconde, puis, d'une voix de tonnerre :
- Adélaïde !
Elle arriva, effarée. Il cria comme s'il allait la massacrer.
- Eh bien, nom de D... et té, ous-qu'est ta place ?
- Maîs... not' maître...
Il hurlait : - J'aime pas manger tout seul, nom de D... ; tu vas te mett'là,
ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'nassiette et ton verre.
Epouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant : - Me v'là, not' maître.
Et elle s'assit en face de lui.
Alors il devint jovial ; il trinquait, tapait sur la table, racontait des
histoires qu'elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un mot.
De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre, des
assiettes. En apportant le café, elle ne déposa qu'une tasse devant lui ; alors
repris de colère, il grogna :
- Eh bien, et pour té ?
- J'n'en prends point, not' maître.
- Pourquoi que tu n'en prends point ?
- Parce que je l'aime point.
Alors il éclata de nouveau : - J'aime pas prend' mon café tout seul, nom de
D... Si tu n'veux pas t'mettr' à en prendre itou, tu vas foutre le camp, nom de
D... va chercher une tasse et plus vite que ça.
Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la
grimace ; mais, sous l'oeil furieux du maître, avala jusqu'au bout. Puis il lui
fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le second du
pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.
Et M. Omont la congédia. - Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une bonne
fille.
Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos ; puis
il l'envoya se mettre au lit.
- Va te coucher, je monterai tout à l'heure.
Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa prière, se
dévêtit et se glissa dans ses draps.
Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trember la maison.
- Adélaïde ?
Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier :
- Me v'là, not' maître.
- Ousque t'es ?
- Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maître.
Alors il vociféra : - Veux-tu bien descendre, nom de D... J'aime pas coucher
tout seul, nom de D..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre le camp, nom de
D...
Alors, elle répondit d'en haut, éperdue, cherchant sa chandelle :
- Me v'là, not' maître !
Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de l'escalier ;
et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il la prit par le bras, et dès
qu'elle eut laissé devant la porte ses étroites chaussures de bois à côté des
grosses galoches du maître, il la poussa dans sa chambre en grognant :
- Plus vite que ça, donc, nom de D... !
Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait :
- Me v'là, me v'là, not' maître.
Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son père
l'examina curieusement, puis demanda :
- T'es-ti point grosse ?
Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant : Mais non, je n' crois
point.
Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir :
- Dis-mé si vous n'avez point, quéque soir, mêlé vos sabots ?
- Oui, je les ons mêlés l'premier soir et puis l'sautres.
- Mais alors t'es pleine, grande futaille.
Elle se mit à sangloter, balbutiant : - J'savais ti, mé ? J'savais ti, mé ?
Le père Malandain la guettait, l'oeil éveillé, la mine satisfaite.
Il demanda :
- Quéque tu ne savait point ?
Elle prononça, à travers ses pleurs : - J'savais ti, mé, que ça se faisait
comme ça, d's'éfants !
Sa mère rentrait. L'homme articula, sans colère : - La v'là grosse, à
c't'heure.
Mais la femme se fâcha, révoltée d'instinct, injuriant à pleine gueule sa
fille en larmes, la traitant de "manante" et de "traînée".
Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour aller
causer de leurs affaires avec maît' Césaire Ommont, il déclara :
"All' est tout d'même encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait point
c'q'all' faisait, ce'te niente".
Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M.
Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.
21 janvier 1883
Madame, vous rappelez-vous notre grande querelle, un soir, dans le petit
salon japonais, à propos de ce père qui commit un inceste ? Vous rappelez-vous
votre indignation, les mots violents que vous me jetiez, toute l'exaltation de
votre colère, et vous rappelez-vous tout ce que j'ai dit pour défendre cet
homme ? Vous m'avez condamné. J'en appelle.
Personne au monde, prétendiez-vous, personne ne pourrait absoudre l'infamie
dont je me faisais l'avocat. Je vais aujourd'hui raconter ce drame en public.
Peut-être se trouvera-t-il quelqu'un, non pour excuser le fait immonde et
brutal, mais pour comprendre qu'on ne peut lutter contre certaines fatalités qui
semblent des fantaisies horribles de la nature toute-puissante !
On l'avait mariée à seize ans, avec un homme vieux et dur, un homme
d'affaires, avide de sa dot. C'était une mignonne créature blonde, gaie et
rêveuse en même temps, avec de grands appétits de bonheur idéal. La désillusion
lui tomba sur le coeur et le broya. Elle comprit tout d'un coup la vie, l'avenir
perdu, le désastre de ses espérances, et un seul désir lui demeura dans l'âme,
celui d'avoir un enfant pour occuper son amour.
Elle n'en eut pas.
Deux ans se passèrent. Elle aima. C'était un jeune homme de vingt-trois ans,
qui l'adorait à commettre toutes les folies pour elle. Elle résista cependant
résolument et longtemps. Il s'appelait Pierre Martel.
Mais, un soir d'hiver, ils se trouvèrent seuls, chez elle. Il était venu
prendre une tasse de thé. Puis ils s'étaient assis, tout près du feu, sur un
siège bas. Ils ne parlaient guère, harponnés par le désir, les lèvres pleines de
cette soif sauvage qui les jette sur d'autres lèvres, les bras frémissants du
besoin de s'ouvrir et d'étreindre.
La lampe voilée de dentelles versait une lumière intime dans le salon
silencieux. Gênés tous deux, ils prononçaient parfois quelques mots, mais quand
les yeux se rencontraient, une secousse soulevait leurs coeurs.
Que peuvent les sentiments appris contre la violence des instincts ? Que
peut le préjugé de la pudeur contre l'irrésistible volonté de la nature ?
Leurs doigts, par hasard, se touchèrent. Et cela suffit. La force brutale
des sens les jeta l'un à l'autre. Ils s'étreignirent et elle s'abandonna.
Elle fut grosse. De son amant ou de son mari ? Le pouvait-elle savoir ? Mais
de l'amant, sans doute.
Alors une épouvante la harcela ; elle se croyait certaine de mourir en
couches, et sans cesse elle faisait jurer à celui qui l'avait ainsi possédée de
veiller sur l'enfant durant toute sa vie, de ne rien lui refuser, d'être tout
pour lui, tout, et même, s'il le fallait, de commettre un crime pour son
bonheur.
Cette obsession touchait à la folie ; elle s'exaltait de plus en plus en
approchant de sa délivrance. Elle succomba en accouchant d'une fille.
Ce fut pour le jeune homme un désespoir épouvantable, un désespoir si
furieux qu'il ne pouvait le cacher. Le mari, peut-être, eut des doutes ;
peut-être savait-il que sa fille ne pouvait être née de lui ! Il ferma sa porte
à celui qui se croyait le père véritable et lui cacha l'enfant qu'il fit élever
en secret.
Et beaucoup d'année s'écoulèrent.
Pierre Martel oublia, comme on oublie tout. Il devint riche, mais il n'aima
plus et ne se maria pas. Sa vie était celle de tout le monde, celle d'un homme
heureux et tranquille. Aucune nouvelle ne lui venait plus de l'époux qu'il avait
trompé, ni de la jeune fille qu'il supposait sienne.
Or, il reçut un matin une lettre d'un indifférent lui apprenant, par hasard,
la mort de son ancien rival ; et un trouble vague, une sorte de remords
l'envahit. Qu'était devenue cette enfant, son enfant ? Ne pouvait-il rien pour
elle ? Il s'informa. Elle avait été recueillie par une tante, et elle était
pauvre, pauvre à toucher la misère.
Il voulut la voir et l'aider. Il se fit présenter chez la seule parente de
l'orpheline.
Son nom n'éveilla aucun souvenir. Il avait quarante ans et semblait encore
un jeune homme. On le reçut sans qu'il osât dire qu'il avait connu la mère, de
crainte de faire naître plus tard quelque soupçon.
Or, dès qu'elle entra dans le petit salon où il attendait anxieusement sa
venue, il tressaillit d'une surprise qui touchait à l'épouvante. C'était elle !
l'autre ! la morte !
Elle avait le même âge, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, la même taille,
le même sourire, la même voix. L'illusion si complète l'affolait ; il ne savait
plus, il perdait la tête ; tout son amour tumultueux d'autrefois bouillonnait
dans le fond de son coeur. Elle aussi était gaie et simple. Tout de suite amis
et la main tendue.
Quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que la vieille souffrance s'était
rouverte, et il pleura éperdument, la tête enfermée en ses mains, il pleura
l'autre, hanté de souvenirs, poursuivi par les mots familiers qu'elle disait,
retombé soudain dans un désespoir sans issue.
Et il fréquenta la maison qu'habitait la jeune fille. Il ne pouvait plus se
passer d'elle, de sa causerie rieuse, du bruit de sa robe, des intonations de sa
parole. Il les confondait maintenant en sa pensée et dans son coeur, la disparue
et la vivante, oubliant la distance, le temps passé, la mort, aimant toujours
l'autre en celle-ci, aimant celle-ci en souvenir de l'autre, ne cherchant plus à
comprendre, à savoir, ne se demandant même plus si elle pouvait être sa fille.
Mais parfois la vue de la gêne ou vivait celle qu'il adorait de cette
passion double, confuse et incompréhensible pour lui-même, le torturait
affreusement.
Que pouvait-il faire ? Offrir de l'argent ? A quel titre ? De quel droit ?
Jouer le rôle de tuteur ? Il semblait à peine plus vieux qu'elle : on l'aurait
cru son amant. La marier ? Cette pensée, surgie soudain en son âme, l'épouvanta.
Puis il s'apaisa. Qui donc voudrait d'elle ? Elle n'avait rien, mais rien.
La tante le regardait venir, voyant bien qu'il aimait cette enfant. Et il
attendait. Quoi ? le savait-il ?
Un soir, ils se trouvèrent seuls. Ils causaient doucement, côte à côte, sur
le canapé du petit salon. Tout à coup il lui prit la main dans un mouvement
paternel. Et il la garda, troublé du coeur et des sens malgré sa volonté,
n'osant plus repousser cette main qu'elle lui abandonnait, et se sentant
défaillir s'il la gardait. Et brusquement elle se laissa tomber dans ses bras.
Car elle l'aimait ardemment, comme sa mère l'avait aimé, comme si elle eût
hérité de cette passion fatale.
Éperdu, il posa ses lèvres dans ses cheveux blonds, et comme elle relevait
la tête pour s'enfuir, leurs deux bouches se rencontrèrent.
On devient fou en certains moments. Ils le furent.
Quand il se retrouva dans la rue, il se mit à marcher devant lui sans savoir
ce qu'il allait faire.
Je me rappelle, madame, votre cri indigné : "Il n'avait plus qu'à se tuer !"
Je vous ai répondu : "Et elle ? fallait-il qu'il la tuât aussi ?"
Cette enfant l'aimait avec égarement, avec folie, de cette passion fatale et
héréditaire qui l'avait abattue, vierge ignorante et éperdue sur la poitrine de
cet homme. Elle avait agi ainsi dans cette irrésistible ivresse de l'être entier
qui ne sait plus, qui se donne, que l'instinct tumultueux emporte, jette à
l'étreinte d'un amant, comme il jette la bête au mâle.
S'il se tuait, que deviendrait-elle ?... Elle mourrait !... Elle mourrait
déshonorée, désespérée, abominablement torturée.
Que faire ?
L'abandonner, la doter, la marier ?... Elle mourrait encore ; elle mourrait
de chagrin, sans accepter son argent ni un autre époux, puisqu'elle s'était
livrée à lui. Il avait brisé sa vie, détruit tout bonheur possible pour elle ;
il l'avait condamnée à l'éternelle misère, l'éternel désespoir, aux flammes
éternelles, à l'éternelle solitude ou à la mort.
Et puis, il l'aimait aussi, lui ! Il l'aimait avec horreur, maintenant, mais
aussi avec emportement. C'était sa fille, soit. Le hasard des fécondations, la
loi brutale de la reproduction, un contact d'une seconde avaient fait sa fille
de cet être qu'aucun lien légal n'attachait à lui, qu'il chérissait comme il
avait chéri sa mère, et même plus, comme si deux passions se fussent accumulées
en lui.
Était-elle bien sa fille d'ailleurs ? Et puis, qu'importe ? Qui donc le
saurait ?
Et le souvenir ardent lui revenait des serments faits à la mourante. "Il
avait promis qu'il donnerait toute sa vie à cette enfant, qu'il commettrait un
crime s'il le fallait pour son bonheur."
Et il l'aimait, se plongeant dans la pensée de son forfait abominable et
doux, déchiré de douleur et ravagé de désirs. Qui donc le saurait ?... puisque
l'autre était mort, le père !
"Soit ! se dit-il ; ce secret infâme pourra me rompre le coeur. Comme elle
ne le saurait soupçonner, j'en porterai seul le poids."
Il demanda sa main, et l'épousa.
Je ne sais s'il fut heureux, mais j'aurais fait comme lui, madame.
23 janvier 1883
À Armand Sylvestre
La toux dont il s'agit ne vient point de la gorge.
*
Il s'en allait mourant, comme meurent les poitrinaires. Je le voyais
chaque jour s'asseoir, vers deux heures, sous les fenêtres de l'hôtel, en face
de la mer tranquille, sur un banc de la promenade. Il restait quelque temps
immobile dans la chaleur du soleil, contemplant d'un oeil morne la Méditerranée.
Parfois il jetait un regard sur la haute montagne aux sommets vaporeux, qui
enferment Menton ; puis il croisait, d'un mouvement très lent, ses longues
jambes si maigres qu'elles semblaient deux os, autour desquels flottait le drap
du pantalon, et il ouvrait un livre, toujours le même.
Alors il ne remuait plus, il lisait, il lisait de l'oeil et de la pensée ;
tout son pauvre corps expirant semblait lire, toute son âme s'enfonçait, se
perdait, disparaissait dans ce livre jusqu'à l'heure où l'air rafraîchi le
faisait un peu tousser. Alors il se levait et rentrait.
C'était un grand Allemand à barbe blonde, qui déjeunait et dînait dans sa
chambre, et ne parlait à personne.
Une vague curiosité m'attira vers lui. Je m'assis un jour à son côté, ayant
pris aussi, pour me donner une contenance, un volume des poésies de Musset.
Et je me mis à parcourir Rolla.
Mon voisin me dit tout à coup, en bon français :
"Savez-vous l'allemand, Monsieur ?
- Nullement, Monsieur.
- Je le regrette. Puisque le hasard nous met côte à côte, je vous aurais
prêté, je vous aurais fait voir une chose inestimable : ce livre que je tiens
là.
- Qu'est-ce donc ?
- C'est un exemplaire de mon maître Schopenhauer, annoté de sa main. Toutes
les marges, comme vous le voyez, sont couvertes de son écriture."
Je pris le livre avec respect et je contemplai ces formes incompréhensibles
pour moi, mais qui révélaient l'immortelle pensée du plus grand saccageur de
rêves qui ait passé sur la terre.
Et les vers de Musset éclatèrent dans la mémoire :
|
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire |
Et je comparais involontairement le sarcasme enfantin, le sarcasme
religieux de Voltaire à l'irrésistible ironie du philosophe allemand dont
l'influence est désormais ineffaçable.
Qu'on proteste ou qu'on se fâche, qu'on s'indigne ou qu'on s'exalte,
Schopenhauer a marqué l'humanité du sceau de son dédain et de son
désenchantement.
Jouisseur désabusé, il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies,
les chimères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué
l'amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des coeurs,
accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite. Il a
tout traversé de sa moquerie, et tout vidé. Et aujourd'hui même, ceux qui
l'exècrent semblent porter, malgré eux, en leurs esprits, des parcelles de sa
pensée.
"Vous avez donc connu particulièrement Schopenhauer ?" dis-je à l'Allemand.
Il sourit tristement.
- Jusqu'à sa mort, Monsieur.
Et il me parla de lui, il me raconta l'impression presque surnaturelle que
faisait cet être étrange à tous ceux qui l'approchaient.
Il me dit l'entrevue du vieux démolisseur avec un politicien français,
républicain doctrinaire, qui voulut voir cet homme et le trouva dans une
brasserie tumultueuse, assis au milieu de disciples, sec, ridé, riant d'un
inoubliable rire, mordant et déchirant les idées et les croyances d'une seule
parole, comme un chien d'un coup de dents déchire les tissus avec lesquels il
joue.
Il me répéta le mot de ce Français, s'en allant effaré, épouvanté, et
s'écriant :
"J'ai cru passer une heure avec le diable."
Puis il ajouta :
"Il avait, en effet, Monsieur, un effrayant sourire qui nous fit peur, même
après sa mort. C'est une anecdote presque inconnue que je peux vous conter si
elle vous intéresse."
Et il commença, d'une voix fatiguée, que les quintes de toux interrompaient
par moments :
- Schopenhauer venait de mourir, et il fut décidé que nous le veillerions
tour à tour, deux par deux, jusqu'au matin.
Il était couché dans une grande chambre très simple, vaste et sombre. Deux
bougies brûlaient sur la table de nuit.
C'est à minuit que je pris la garde, avec un de nos camarades. Les deux amis
que nous remplacions sortirent, et nous vînmes nous asseoir au pied du lit.
La figure n'était point changée. Elle riait. Ce pli que nous connaissions si
bien se creusait au coin des lèvres, et il nous semblait qu'il allait ouvrir les
yeux, remuer, parler. Sa pensée ou plutôt ses pensées nous enveloppaient ; nous
nous sentions plus que jamais dans l'atmosphère de son génie, envahis, possédés
par lui. Sa domination nous semblait même plus souveraine maintenant qu'il était
mort. Un mystère se mêlait à la puissance de cet incomparable esprit.
Le corps de ces hommes-là disparaît, mais ils restent, eux ; et, dans la
nuit qui suit l'arrêt de leur coeur, je vous assure, Monsieur, qu'ils sont
effrayants.
Et, tout bas, nous parlions de lui, nous rappelant des paroles, des
formules, ces surprenantes maximes qui semblent des lumières jetées, par
quelques mots, dans les ténèbres de la Vie inconnue.
"Il me semble qu'il va parler", dit mon camarade. Et nous regardions, avec
une inquiétude touchant à la peur, ce visage immobile et riant toujours.
Peu à peu nous nous sentions mal à l'aise, oppressés, défaillants. Je
balbutiai :
"Je ne sais pas ce que j'ai, mais je t'assure que je suis malade."
Et nous nous aperçûmes alors que le cadavre sentait mauvais.
Alors mon compagnon me proposa de passer dans la chambre voisine, en
laissant la porte ouverte ; et j'acceptai.
Je pris une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit et je laissai la
seconde, et nous allâmes nous asseoir à l'autre bout de l'autre pièce, de façon
à voir de notre place le lit et le mort, en pleine lumière.
Mais il nous obsédait toujours ; on eût dit que son être immatériel, dégagé,
libre, tout-puissant et dominateur, rôdait autour de nous. Et parfois aussi
l'odeur infâme du corps décomposé nous arrivait, nous pénétrait, écoeurante et
vague.
Tout à coup, un frisson nous passa dans les os : un bruit, un petit bruit
était venu de la chambre du mort. Nos regards furent aussitôt sur lui, et nous
vîmes, oui, Monsieur, nous vîmes parfaitement, l'un et l'autre, quelque chose de
blanc courir sur le lit, tomber à terre sur le tapis, et disparaître sous un
fauteuil.
Nous fûmes debout avant d'avoir eu le temps de penser à rien, fous d'une
terreur stupide, prêts à fuir. Puis nous nous sommes regardés. Nous étions
horriblement pâles. Nos coeurs battaient à soulever le drap de nos habits. Je
parlai le premier.
"Tu as vu ?...
- Oui, j'ai vu.
- Est-ce qu'il n'est pas mort ?
- Mais puisqu'il entre en putréfaction ?
- Qu'allons-nous faire ?"
Mon compagnon prononça en hésitant :
"Il faut aller voir."
Je pris notre bougie, et j'entrai le premier, fouillant de l'oeil toute la
grande pièce aux coins noirs. Rien ne remuait plus ; et je m'approchai du lit.
Mais je demeurai saisi de stupeur et d'épouvante : Schopenhauer ne riait plus !
Il grimaçait d'une horrible façon, la bouche serrée, les joues creusées
profondément. Je balbutiai :
"Il n'est pas mort !"
Mais l'odeur épouvantable me montait au nez, me suffoquait. Et je ne remuais
plus, le regardant fixement, effaré comme devant une apparition.
Alors mon compagnon, ayant pris l'autre bougie, se pencha. Puis il me toucha
le bras sans dire un mot. Je suivis son regard, et j'aperçus à terre, sous le
fauteuil à côté du lit, tout blanc sur le sombre tapis, ouvert comme pour
mordre, le râtelier de Schopenhauer.
Le travail de la décomposition, desserrant les mâchoires, l'avait fait
jaillir de la bouche.
"J'ai eu vraiment peur ce jour-là, Monsieur."
Et, comme le soleil s'approchait de la mer étincelante, l'Allemand phtisique
se leva, me salua, et regagna l'hôtel.
30 janvier 1883
Paris était bloqué, affamé et râlant. Les moineaux se faisaient bien
rares sur les toits, et les égouts se dépeuplaient. On mangeait n'importe quoi.
Comme il se promenait tristement par un clair matin de janvier le long du
boulevard extérieur, les mains dans les poches de sa culotte d'uniforme et le
ventre vide, M. Morissot, horloger de son état et pantouflard par occasion,
s'arrêta net devant un confrère qu'il reconnut pour un ami. C'était M. Sauvage,
une connaissance du bord de l'eau.
Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot partait dès l'aurore, une canne
en bambou d'une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. Il prenait le chemin de
fer d'Argenteuil, descendait à Colombes, puis gagnait à pied l'île Marante. A
peine arrivé en ce lieu de ses rêves, il se mettait à pêcher ; il pêchait
jusqu'à la nuit.
Chaque dimanche, il rencontrait là un petit homme replet et jovial, M.
Sauvage, mercier, rue Notre-Dame-de-Lorette, autre pêcheur fanatique. Ils
passaient souvent une demi-journée côte à côte, la ligne à la main et les pieds
ballants au-dessus du courant ; et ils s'étaient pris d'amitié l'un pour
l'autre.
En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelquefois ils causaient ; mais
ils s'entendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts semblables et
des sensations identiques.
Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil rajeuni faisait
flotter sur le fleuve tranquille cette petite buée qui coule avec l'eau, et
versait dans le dos des deux enragés pêcheurs une bonne chaleur de saison
nouvelle, Morissot parfois disait à son voisin: "Hein ! quelle douceur!" et M.
Sauvage répondait : "Je ne connais rien de meilleur". Et cela leur suffisait
pour se comprendre et s'estimer.
A l'automne, vers la fin du jour, quand le ciel, ensanglanté par le soleil
couchant, jetait dans l'eau des figures de nuages écarlates, empourprait le
fleuve entier, enflammait l'horizon, faisait rouge comme du feu entre les deux
amis, et dorait les arbres roussis déjà, frémissants d'un frisson d'hiver, M.
Sauvage regardait en souriant Morissot et prononçait : "Quel spectacle !" Et
Morissot émerveillait répondait, sans quitter des yeux son flotteur : "Cela vaut
mieux que le boulevard, hein !"
Dès qu'ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains énergiquement,
tout émus de se retrouver en des circonstances si différentes. M. Sauvage,
poussant un soupir, murmura : "En voilà des événements !" Morissot, très morne,
gémit : "Et quel temps ! C'est aujourd'hui le premier beau jour de l'année."
Le ciel était, en effet, tout bleu et plein de lumière.
Ils se mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes, Morissot reprit :
"Et la pêche ? hein ! quel bon souvenir !"
M. Sauvage demanda : "Quand y retournerons-nous ?"
Ils entrèrent dans un petit café et burent ensemble une absinthe ; puis ils
se remirent à se promener sur les trottoirs.
Morissot s'arrêta soudain : "Une seconde verte, hein ?" M. Sauvage y
consentit : "A votre disposition." Et ils pénétrèrent chez un autre marchand de
vins.
Ils étaient fort étourdis en sortant, troublés comme des gens à jeun dont le
ventre est plein d'alcool. Il faisait doux. Une brise caressante leur
chatouillait le visage; M. Sauvage, que l'air tiède achevait de griser,
s'arrêta: "Si on y allait ?"
- Où ça ?
- A la pêche, donc.
- Mais où ?
- Mais à notre île. Les avant-postes français sont auprès de Colombes. Je
connais le colonel Dumoulin ; on nous laissera passer facilement."
Morissot frémit de désir : "C'est dit. J'en suis." Et ils se séparèrent pour
prendre leurs instruments.
Une heure après, ils marchaient côte à côte, sur la grand'route. Puis ils
gagnèrent la villa qu'occupait le colonel. Il sourit de leur demande et
consentit à leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis d'un
laissez-passer.
Bientôt ils franchirent les avant-postes, traversèrent Colombes abandonné,
et se retrouvèrent au bord des petits champs de vigne qui descendent vers la
Seine. Il était environ onze heures.
En face, le village d'Argenteuil semblait mort. Les hauteurs d'Orgemont et
de Sannois dominaient tout le pays. La grande plaine qui va jusqu'à Nanterre
était vide, toute vide, avec ses cerisiers nus et ses terres grises.
M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura : "Les Prussiens sont
là-haut !" Et une inquiétude paralysait les deux amis devant ce pays désert.
Les Prussiens ! Ils n'en avaient jamais aperçu mais il les sentaient là
depuis des mois, autour de Paris, ruinant la France, pillant, massacrant,
affamant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte de terreur superstitieuse
s'ajoutait à la haine qu'ils avaient pour ce peuple inconnu et victorieux.
Morissot balbutia : "Hein ! si nous allions en rencontrer ?"
M. Sauvage répondit, avec cette gouaillerie parisienne reparaissant malgré
tout : "Nous leur offririons une friture."
Mais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le silence
de tout l'horizon.
A la fin, M. Sauvage se décida : "Allons, en route ! mais avec précaution."
Et ils descendirent dans un champ de vigne, courbés en deux, rampant, profitant
des buissons pour se couvrir, l'oeil inquiet, l'oreille tendue.
Une bande de terre nue restait à traverser pour gagner le bord du fleuve.
Ils se mirent à courir ; et dès qu'ils eurent atteint la berge, ils se
blottirent dans les roseaux secs.
Morissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas dans les
environs. Il n'entendit rien. Ils étaient bien seuls, tout seuls.
Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher.
En face d'eux, l'île Marante abandonnée les cachait à l'autre berge. La
petite maison du restaurant était close, semblait délaissée depuis des années.
M. Sauvage prit le premier goujon. Morissot attrapa le second, et d'instant
en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bête argentée frétillant au
bout du fil ; une vraie pêche miraculeuse.
Ils introduisaient délicatement les poissons dans une poche de filet à
mailles très serrées, qui trempait à leurs pieds, et une joie délicieuse les
pénétrait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve un plaisir aimé dont on
est privé depuis longtemps.
Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules ; ils n'écoutaient
plus rien ; ils ne pensaient plus à rien ; ils ignoraient le reste du monde ;
ils pêchaient.
Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit trembler le
sol. Le canon se remettait à tonner.
Morissot tourna la tête, et par-dessus la berge il aperçut, là-bas, sur la
gauche, la grande silhouette du Mont-Valérien, qui portait au front une aigrette
blanche, une buée de poudre qu'il venait de cracher.
Et aussitôt un second jet de fumée partit du sommet de la forteresse ; et
quelques instants après une nouvelle détonation gronda.
Puis d'autres suivirent, et de moment en moment, la montagne jetait son
haleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'élevaient lentement dans
le ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle.
M. Sauvage haussa les épaules : "Voilà qu'ils recommencent", dit-il.
Morissot, qui regardait anxieusement plonger coup sur coup la plume de son
flotteur, fut pris soudain d'une colère d'homme paisible contre ces enragés qui
se battaient ainsi, et il grommela : "Faut-il être stupide pour se tuer comme ça
!"
M. Sauvage reprit : "C'est pis que des bêtes."
Et Morissot qui venait de saisir une ablette, déclara : "Et dire que ce sera
toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements."
M. Sauvage l'arrêta : "La République n'aurait pas déclaré la guerre..."
Morissot l'interrompit : "Avec les rois on a la guerre au dehors ; avec la
République on a la guerre au dedans."
Et tranquillement ils se mirent à discuter, débrouillant les grands
problèmes politiques avec une raison saine d'hommes doux et bornés, tombant
d'accord sur ce point, qu'on ne serait jamais libres. Et le Mont-Valérien
tonnait sans repos, démolissant à coups de boulet des maisons françaises,
broyant des vies, écrasant des êtres, mettant fin à bien des rêves; à bien des
joies attendues, à bien des bonheurs espérés, ouvrant en des coeurs de femmes,
en des coeurs de filles, en des coeurs de mères, là-bas, en d'autres pays, des
souffrances qui ne finiraient plus.
"C'est la vie", déclara M. Sauvage.
"Dites plutôt que c'est la mort", reprit en riant Morissot.
Mais ils tressaillirent effarés, sentant bien qu'on venait de marcher
derrière eux ; et ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre leurs
épaules, quatre hommes, quatre grands hommes armés et barbus, vêtus comme des
domestiques en livrée et coiffés de casquettes plates, les tenant en joue au
bout de leurs fusils.
Les deux lignes s'échappèrent de leurs mains et se mirent à descendre la
rivière.
En quelques secondes, ils furent saisis, emportés, jetés dans une barque et
passés dans l'île.
Et derrière la maison qu'ils avaient crue abandonnée, ils aperçurent une
vingtaine de soldats allemands.
Une sorte de géant velu, qui fumait, à cheval sur une chaise, une grande
pipe de porcelaine, leur demanda, en excellent français : "Eh bien, messieurs,
avez-vous fait bonne pêche ?"
Alors un soldat déposa aux pieds de l'officier le filet plein de poissons
qu'il avait eu soin d'emporter. Le Prussien sourit : "Eh! eh! je vois que ça
n'allait pas mal. Mais il s'agit d'autre chose. Ecoutez-moi et ne vous troublez
pas.
"Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour me guetter. Je vous prends et
je vous fusille. Vous faisiez semblant de pêcher, afin de mieux dissimuler vos
projets. Vous êtes tombés entre mes mains, tant pis pour vous ; c'est la guerre.
Mais comme vous êtes sortis par les avant-postes, vous avez assurément un mot
d'ordre pour rentrer. Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais grâce."
Les deux amis, livides, côte à côte, les mains agitées d'un léger
tremblement nerveux, se taisaient.
L'officier reprit : "Personne ne le saura jamais, vous rentrerez
paisiblement. Le secret disparaîtra avec vous. Si vous refusez, c'est la mort,
et tout de suite. Choisissez ?"
Ils demeuraient immobiles sans ouvrir la bouche.
Le Prussien, toujours calme, reprit en étendant la main vers la rivière :
"Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette eau. Dans cinq minutes
! Vous devez avoir des parents ?"
Le Mont-Valérien tonnait toujours.
Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des
ordres dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas se trouver
trop près des prisonniers ; et douze hommes vinrent se placer à vingt pas, le
fusil au pied.
L'officier reprit : "Je vous donne une minute, pas deux secondes de plus."
Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Français, prit Morissot
sous le bras, l'entraîna plus loin, lui dit à voix basse : "Vite, ce mot d'ordre
? Votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de m'attendrir."
Morissot ne répondit rien.
Le Prussien entraîna alors M. Sauvage et lui posa la même question.
M. Sauvage ne répondit pas.
Ils se retrouvèrent côte à côte.
Et l'officier se mit à commander. Les soldats élevèrent leurs armes.
Alors le regard de Morissot tomba par hasard sur le filet plein de goujons,
resté dans l'herbe, à quelques pas de lui.
Un rayon de soleil faisait briller le tas de poisson qui s'agitaient encore.
Et une défaillance l'envahit. Malgré ses efforts, ses yeux s'emplirent de
larmes.
Il balbutia : "Adieu, monsieur Sauvage."
M. Sauvage répondit : "Adieu, monsieur Morissot."
Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tête par d'invincibles
tremblements.
L'officier cria : "Feu !"
Les douze coups n'en firent qu'un.
M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla, pivota
et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel, tandis que des
bouillons de sang s'échappaient de sa tunique crevée à la poitrine.
L'Allemand donna de nouveaux ordres.
Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des pierres
qu'ils attachèrent aux pieds des deux morts ; puis ils les portèrent sur la
berge.
Le Mont-Valérien ne cessait pas de gronder, coiffé maintenant d'une montagne
de fumée.
Deux soldats prirent Morissot par la tête et par les jambes ; deux autres
saisirent M. Sauvage de la même façon. Les corps, un instant balancés avec
force, furent lancés au loin, décrivirent une courbe, puis plongèrent, debout,
dans le fleuve, les pierres entraînant les pieds d'abord.
L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de toutes
petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives. Un peu de sang flottait.
L'officier, toujours serein, dit à mi-voix : "C'est le tour des poissons
maintenant."
Puis il revint vers la maison.
Et soudain il aperçut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le ramassa,
l'examina, sourit, cria : "Wilhelm !"
Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la pêche
des deux fusillés, commanda : "Fais-moi frire tout de suite ces petits
animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera délicieux."
Puis il se remit à fumer sa pipe.
5 février 1883