NOUVELLES DE L'ANNEE 1882

 

UN REVEILLON

    Je ne sais plus au juste l'année. Depuis un mois entier je chassais avec emportement, avec une joie sauvage, avec cette ardeur qu'on a pour les passions nouvelles.
    J'étais en Normandie, chez un parent non marié, Jules de Banneville, seul avec lui, sa bonne, un valet et un garde dans son château seigneurial. Ce château, vieux bâtiment grisâtre entouré de sapins gémissants, au centre de longues avenues de chênes où galopait le vent, semblait abandonné depuis des siècles. Un antique mobilier habitait seul les pièces toujours fermées, où jadis ces gens dont on voyait les portraits accrochés dans un corridor aussi tempétueux que les avenues recevaient cérémonieusement les nobles voisins.
    Quant à nous, nous nous étions réfugiés dans la cuisine, seul coin habitable du manoir, une immense cuisine dont les lointains sombres s'éclairaient quand on jetait une bourrée nouvelle dans la vaste cheminée. Puis, chaque soir, après une douce somnolence devant le feu, après que nos bottes trempées avaient fumé longtemps et que nos chiens d'arrêt, couchés en rond entre nos jambes, avaient rêvé de chasse en aboyant comme des somnambules, nous montions dans notre chambre.
    C'était l'unique pièce qu'on eût fait plafonner et plâtrer partout, à cause des souris. Mais elle était demeurée nue, blanchie seulement à la chaux, avec des fusils, des fouets à chiens et des cors de chasse accrochés aux murs ; et nous nous glissions grelottants dans nos lits, aux deux coins de cette case sibérienne.
    A une lieue en face du château, la falaise à pic tombait dans la mer ; et les puissants souffles de l'Océan, jour et nuit, faisaient soupirer les grands arbres courbés, pleurer le toit et les girouettes, crier tout le vénérable bâtiment, qui s'emplissait de vent par ses tuiles disjointes, ses cheminées larges comme des gouffres, ses fenêtres qui ne fermaient plus.

    Ce jour-là il avait gelé horriblement. Le soir était venu. Nous allions nous mettre à table devant le grand feu de la haute cheminée où rôtissaient un râble de lièvre flanqué de deux perdrix qui sentaient bon.
    Mon cousin leva la tête : "Il ne fera pas chaud en se couchant", dit-il.
    Indifférent, je répliquai : "Non, mais nous aurons du canard aux étangs demain matin."
    La servante, qui mettait notre couvert à un bout de la table et celui des domestiques à l'autre bout, demanda : "Ces messieurs savent-ils que c'est ce soir le réveillon ?"
    Nous n'en savions rien assurément, car nous ne regardions guère le calendrier. Mon compagnon reprit : "Alors c'est ce soir la messe de minuit. C'est donc pour cela qu'on a sonné toute la journée !"
    La servante répliqua :"Oui et non, monsieur ; on a sonné aussi parce que le père Fournel est mort."
    Le père Fournel, ancien berger, était une célébrité du pays. Agé de quatre-vingt-seize ans, il n'avait jamais été malade jusqu'au moment où, un mois auparavant, il avait pris froid, étant tombé dans une mare par une nuit obscure. Le lendemain il s'était mis au lit. Depuis lors il agonisait.
    Mon cousin se tourna vers moi : "Si tu veux, dit-il, nous irons tout à l'heure voir ces pauvres gens." Il voulait parler de la famille du vieux, son petit-fils, âgé de cinquante-huit ans, et sa petite belle-fille, d'une année plus jeune. La génération intermédiaire n'existait déjà plus depuis longtemps. Ils habitaient une lamentable masure, à l'entrée du hameau, sur la droite.
    Mais je ne sais pourquoi cette idée de Noël, au fond de cette solitude, nous mit en humeur de causer. Tous les deux, en tête-à-tête, nous nous racontions des histoires de réveillons anciens, des aventures de cette nuit folle, les bonnes fortunes passées et les réveils du lendemain, les réveils à deux avec leurs surprises hasardeuses, l'étonnement des découvertes.
    De cette façon, notre dîner dura longtemps. De nombreuses pipes le suivirent ; et, envahis par ces gaietés de solitaires, des gaietés communicatives qui naissent soudain entre deux intimes amis, nous parlions sans repos, fouillant en nous pour nous dire ces souvenirs confidentiels du coeur qui s'échappent en ces heures d'effusion.
    La bonne, partie depuis longtemps, reparut : "Je vais à la messe, monsieur.
    - Déjà !
    - Il est minuit moins trois quarts.
    - Si nous allions aussi jusqu'à l'église ? demanda Jules : cette messe de Noël est bien curieuse aux champs."
    J'acceptai, et nous partîmes, enveloppés en nos fourrures de chasse.
    Un froid aigu piquait le visage, faisait pleurer les yeux. L'air cru saisissait les poumons, desséchait la gorge. Le ciel profond, net et dur, était criblé d'étoiles qu'on eût dites pâlies par la gelée ; elles scintillaient non point comme des feux, mais comme des astres de glace, des cristallisations brillantes. Au loin, sur la terre d'airain, sèche et retentissante, les sabots des paysans sonnaient ; et, par tout l'horizon, les petites cloches des villages, tintant, jetaient leurs notes grêles comme frileuses aussi, dans la vaste nuit glacée.
    La campagne ne dormait point. Des coqs, trompés par ces bruits, chantaient ; et en passant le long des étables, on entendait remuer les bêtes troublées par ces rumeurs de vie.
    En approchant du hameau, Jules se ressouvint des Fournel. "Voici leur baraque, dit-il : entrons !"
    Il frappa longtemps en vain. Alors une voisine, qui sortait de chez elle pour se rendre à l'église, nous ayant aperçus : "Ils sont à la messe, messieurs : ils vont prier pour le père."
    "Nous les verrons en sortant", dit mon cousin.
    La lune à son déclin profilait au bord de l'horizon sa silhouette de faucille au milieu de cette semaine infinie de grains luisants jetés à poignée dans l'espace. Et par la campagne noire, des petits feux tremblants s'en venaient de partout vers le clocher pointu qui sonnait sans répit. Entre les cours des fermes plantées d'arbres, au milieu des plaines sombres, ils sautillaient, ces feux, en rasant la terre. C'étaient des lanternes de corne que portaient les paysans devant leurs femmes en bonnet blanc, enveloppées de longues mantes noires, et suivies de mioches mal éveillés, se tenant la main dans la nuit.
    Par la porte ouverte de l'église, on apercevait le choeur illuminé. Une guirlande de chandelles d'un sou faisait le tour de la nef- et par terre, dans une chapelle à gauche, un gros Enfant Jésus étalait sur de la vraie paille, au milieu des branches de sapin, sa nudité rose et maniérée.
    L'office commençait. Les paysans courbés, les femmes à genoux priaient. Ces simples gens, relevés par la nuit froide, regardaient, tout remués, l'image grossièrement peinte, et ils joignaient les mains, naïvement convaincus autant qu'intimidés par l'humble splendeur de cette représentation puérile.
    L'air glacé faisait palpiter les flammes. Jules me dit : "Sortons ! on est encore mieux dehors."
    Et sur la route déserte, pendant que tous les campagnards prosternés grelottaient dévotement, nous nous mîmes à recauser de nos souvenirs, si longtemps que l'office était fini quand nous revînmes au hameau.
    Un filet de lumière passait sous la porte des Fournel. "Ils veillent leur mort, dit mon cousin. Entrons enfin chez ces pauvres gens, cela leur fera plaisir."
    Dans la cheminée, quelques tisons agonisaient. La pièce noire, vernie de saleté, avec ses solives vermoulues, brunies par le temps, était pleine d'une odeur suffocante de boudin grillé. Au milieu de la grande table, sous laquelle la huche au pain s'arrondissait comme un ventre dans toute sa longueur, une chandelle dans un chandelier de fer tordu, filait jusqu'au plafond l'âcre fumée de sa mèche en champignon. -Et les deux Fournel, l'homme et la femme, réveillonnaient en tête-à-tête.
    Mornes, avec l'air navré et la face abrutie des paysans, ils mangeaient gravement sans dire un mot. Dans une seule assiette, posée entre eux, un grand morceau de boudin dégageait sa vapeur empestante. De temps en temps, ils en arrachaient un bout avec la pointe de leur couteau, l'écrasaient sur leur pain qu'ils coupaient en bouchées, puis mâchaient avec lenteur.
    Quand le verre de l'homme était vide, la femme, prenant la cruche au cidre, le remplissait.
    A notre entrée, ils se levèrent, nous firent asseoir, nous offrirent de "faire comme eux", et, sur notre refus, se remirent à manger.
    Au bout de quelques minutes de silence, mon cousin demanda : "Eh bien, Anthime, votre grand-père est mort ?
    - Oui, mon pauv' monsieur, il a passé tantôt."
    Le silence recommença. La femme, par politesse, moucha la chandelle. Alors, pour dire quelque chose, j'ajoutai : "Il était bien vieux."
    Sa petite belle-fille de cinquante-sept ans reprit : "Oh ! son temps était terminé, il n'avait plus rien à faire ici."
    Soudain, le désir me vint de regarder le cadavre de ce centenaire, et je priai qu'on me le montrât.
    Les deux paysans, jusque-là placides, s'émurent brusquement. Leurs yeux inquiets s'interrogèrent, et ils ne répondirent pas.
    Mon cousin, voyant leur trouble, insista.
    L'homme alors, d'un air soupçonneux et sournois, demanda : "A quoi qu'ça vous servirait ?
    - A rien, dit Jules, mais ça se fait tous les jours ; pourquoi ne voulez-vous pas le montrer ?"
    Le paysan haussa les épaules. "Oh ! moi, j'veux ben ; seulement, à c'te heure-ci, c'est malaisé."
    Mille suppositions nous passaient dans l'esprit. Comme les petits-enfants du mort ne remuaient toujours pas, et demeuraient face à face, les yeux baissés, avec cette tête de bois des gens mécontents, qui semble dire : "Allez-vous-en", mon cousin parla avec autorité : "Allons, Anthime, levez-vous, et conduisez-nous dans sa chambre." Mais l'homme, ayant pris son parti, répondit d'un air renfrogné : "C'est pas la peine, il n'y est pu, monsieur.
    Mais alors, où donc est-il ?"
    La femme coupa la parole à son mari :
    "J'vas vous dire : j'lavons mis jusqu'a d'main dans la huche, parce que j'avions point d'place."
    Et, retirant l'assiette au boudin, elle leva le couvercle de leur table, se pencha avec la chandelle pour éclairer l'intérieur du grand coffre béant au fond duquel nous aperçûmes quelque chose de gris, une sorte de long paquet d'où sortait, par un bout, une tête maigre avec des cheveux blancs ébouriffés, et, par l'autre bout, deux pieds nus.
    C'était le vieux, tout sec, les yeux clos, roulé dans son manteau de berger, et dormant là son dernier sommeil, au milieu d'antiques et noires croûtes de pain, aussi séculaires que lui.
    Ses enfants avaient réveillonné dessus !
    Jules, indigné, tremblant de colère, cria : "Pourquoi ne l'avez-vous pas laissé dans son lit, manants que vous êtes ?"
    Alors la femme se mit à larmoyer, et très vite : "J'vas vous dire, mon bon monsieur, j'avons qu'un lit dans la maison. J'couchions avec lui auparavant puisque j'étions qu'trois. D'puis qu'il est si malade, j'couchons par terre ; c'est dur, mon brave monsieur, dans ces temps-ci. Eh ben, quand il a été trépassé, tantôt, j'nous sommes dit comme ça : Puisqu'il n'souffre pu, c't'homme, à quoi qu'ça sert de l'laisser dans l'lit ? J'pouvons ben l'mettre jusqu'à d'main dans la huche, et j'pouvions pourtant pas coucher avec ce mort, mes bons messieurs !..."
    Mon cousin, exaspéré, sortit brusquement en claquant la porte, tandis que je le suivais, riant aux larmes.
 

5 janvier 1882

 

PETITION D'UN VIVEUR MALGRÉ LUI

MESSIEURS LES PRÉSIDENTS DES TRIBUNAUX,
MESSIEURS LES MAGISTRATS,
MESSIEURS LES JURÉS,
 


    Maintenant que je suis désintéressé dans la question, vu mon âge et mes cheveux blancs, je viens protester contre vos jugements, contre la partialité révoltante de vos décisions, contre cette sorte de galanterie aveugle qui vous pousse à conclure toujours pour la femme contre l'homme, chaque fois qu'une affaire d'amour est portée devant votre tribunal.
    Je suis vieux, Messieurs, j'ai beaucoup aimé, ou plutôt, souvent aimé. Mon pauvre coeur, bien meurtri, frissonne encore au souvenir des anciennes tendresses. Et par les tristes nuits solitaires où la vie passée ne nous apparaît plus qu'à l'état d'illusion finie, où les aventures lointaines, ternies comme les tapisseries effacées, nous donnent soudain des secousses de tristesse, et font monter aux yeux ces larmes douloureuses qu'on verse sur l'irréparable, j'ouvre en tremblant une humble caisse de noyer où gisent mes lamentables gages d'amour, où dort ma vie accomplie maintenant, où remue, quand j'y plonge les mains, la poussière morte de tout ce que j'ai adoré sur la terre.
    Et je sanglote sur la bottine, la fine bottine de satin, jaune aujourd'hui, mais qui fut blanche, et que je pris à son pied, dans le jardin, ce soir-là, pour l'empêcher de rentrer au bal.
    Je baise les gants, les cheveux blonds ou noirs, ses trois jarretières de soie et le mouchoir de dentelle maculé de sang, de ce sang qui semble une pâle tache de rouille et dont, un jour, je conterai l'histoire.
    Mais ce n'est point de tout cela que je prétends vous parler. J'ai voulu seulement prouver qu'on avait eu pour moi bien des... faiblesses - quoique je sois le plus timide, le plus indécis, le plus hésitant des hommes.
    Je suis si timide que jamais, peut-être, je n'aurais osé... ce que vous savez, si les femmes n'avaient osé pour moi. Et j'ai compris depuis, en y songeant, que neuf fois sur dix c'est l'homme qui est séduit, capté, accaparé, enlacé de liens terribles, lui le séducteur que vous flétrissez. Il est la proie, la femme est le chasseur.
    Un tout récent procès, jugé en Angleterre, m'a jeté soudain dans l'esprit un éclair de vérité.
    Une fille, une demoiselle de comptoir, avait été ce que vous appelez séduite par un jeune officier de marine. Elle n'était plus dans sa prime fraîcheur, elle avait aimé déjà. Au bout de quelque temps elle fut abandonnée. Elle se tua. Les magistrats anglais n'eurent point assez d'injures, d'expressions infamantes, sanglantes, méprisantes pour flétrir l'infâme ravisseur.
    Messieurs, vous eussiez fait comme eux. Eh bien, vous ne connaissez pas la femme, vous ne la comprenez pas, vous êtes odieusement injustes.
    Écoutez-moi.
    J'étais alors tout jeune officier, en garnison dans un port de mer. J'allais dans le monde, j'aimais la valse et j'étais timide, comme je vous l'ai dit. Bientôt je crus m'apercevoir qu'une femme mûre, assez belle encore, mariée, mère de famille et irréprochable, disait-on, me remarquait. Quand nous dansions son oeil restait fixé sur le mien, si aigu, que je ne pouvais m'y tromper. Elle ne me dit rien sans doute. Est-ce qu'une femme parle, doit parler, peut parler ? Est-ce qu'un regard comme elle sait en avoir n'est pas plus provocant, plus impudique, plus clair que toutes nos déclarations brûlantes ? Je fis semblant de ne pas comprendre d'abord. Puis la persistance de cette muette provocation me troubla. Je lui murmurai dans l'oreille des choses tendres. Un jour elle s'abandonna. Je l'avais séduite, Messieurs. Me l'a-t-elle assez reproché !...
    Elle m'aima d'une passion terrible, incessante, jalouse, féroce. "Tu m'as voulue", disait-elle. Que pouvais-je répondre ? Lui reprocher ses regards ? Soyez juges, Messieurs. Elle n'avait rien dit, cette femme !
    Enfin j'appris que mon régiment partait. J'étais sauvé. Mais un soir, vers onze heures, je la vis entrer soudain dans ma petite chambre d'officier. "Tu vas partir, me dit-elle, et je viens t'offrir la plus grande preuve d'amour qu'une femme puisse donner ; je te suis. Pour toi, j'abandonne mon mari, mes enfants, ma famille. Je me perds aux yeux du monde, et je déshonore les miens. Mais je fais cela pour toi et j'en suis heureuse." Une sueur froide me coula dans le dos. Je lui pris les mains ; je la suppliai de ne pas accomplir ce sacrifice que je ne voulais point accepter ; je tâchai de la calmer, de la raisonner. Peine inutile. Alors, les yeux dans les yeux, elle me dit d'une voix sifflante : "Serais-tu un lâche ; serais-tu de ceux qui séduisent une femme puis l'abandonnent au premier caprice ?"
    Je protestai. Mais je lui montrai la folie de son action, ses conséquences pour toute notre vie. Obstinée, elle répondait simplement : "Je t'aime." A la fin, pris d'impatience, je lui dis nettement : "Je ne veux pas. Je te défends de me suivre." Elle se leva, et partit sans prononcer un mot.
    Le lendemain j'apprenais qu'elle avait tenté de s'empoisonner. On la crut perdue pendant huit jours. Une de ses amies, sa confidente, vint me trouver ; me reprocha brutalement l'infamie de ma conduite. Je fus inflexible. Pendant un mois je n'entendis parler d'elle que vaguement. On la disait très malade. Puis soudain je fus prévenue par son amie qu'elle était perdue, condamnée. Qu'une promesse d'amour seule la pouvait sauver. Je promis tout ce qu'on voulut. Elle guérit. Je l'enlevai.
    Naturellement j'avais donné ma démission. Et pendant deux ans nous vécûmes ensemble dans une petite ville d'Italie, nous vécûmes de cette vie horrible de l'adultère en fuite.
    Un matin, son mari entrait chez moi. Il fut sans violence et même sans colère. Il venait chercher sa femme, non pour lui, mais pour ses enfants, pour ses deux filles.
    Je ne demandais pas mieux que de la rendre, croyez-moi, Messieurs les jurés.
    Je la fis venir, et je la laissai seule avec l'époux abandonné Elle refusa de le suivre. A mon tour, je la priai, je la suppliai, et, spectacle étrange, invraisemblable, le mari et moi, nous l'implorions, moi pour qu'elle me quittât, lui pour qu'elle le suivît.
    Elle nous jeta ces mots : "Vous êtes deux misérables !" et sortit là-dessus.
    Le mari prit son chapeau, me salua, prononça un : "je vous plains, Monsieur", venu du coeur, et s'en alla.
    Je la gardai encore six ans. Elle avait l'air de ma mère. Elle mourut.
    Eh bien, Messieurs, cette femme auparavant n'avait jamais fait parler d'elle. On ne lui avait soupçonné jamais aucune faiblesse, et, pour tout le monde, c'est moi qui l'ai perdue, traînée dans le ruisseau, tuée. J'ai déshonoré sa famille, semé la honte autour de moi. Je suis un misérable et un gueux.
    Vous m'avez condamné à l'unanimité.
    Cette histoire avait fait grand bruit. J'étais un séducteur. Toutes les femmes me contemplaient avec une curiosité émue. Je n'avais qu'à leur tendre la main pour les enlever. J'en aimai plusieurs qui me trahirent. Les autres m'opprimèrent horriblement. Enfin, cette alternative se reproduisait sans cesse pour moi. - Etre Joseph et laisser mon manteau - ou bien martyr livré à des lionnes.
    Je termine, Messieurs.
    Regardez Paris de midi à une heure. Voyez ces fillettes en cheveux, ces petites ouvrières deux par deux, errant sur les trottoirs, provocantes, l'oeil hardi, prêtes à accepter tout rendez-vous, cherchant de l'amour par les rues.
    Ce sont vos clientes.
    Sondez leurs coeurs. Écoutez-les causer :
    "Oh moi, ma chère, si j'ai la chance de trouver un garçon riche, je te promets qu'il ne me lâchera pas comme Amélie, ou bien gare le vitriol."
    Et quand un brave garçon passe près d'elle, il reçoit en plein visage, en plein coeur ce regard qui veut dire "quand vous voudrez". Il s'arrête ; la fille est jolie et toute prête ; il cède.
    Un mois plus tard, vous injuriez et condamniez ce gredin qui a abandonné la pauvre fille séduite.
    Or, lequel est le limier, lequel est le gibier ?
    N'oubliez point ceci, Messieurs :
    L'amour est toute la vie des femmes. Elles jouent avec nous comme les chats avec les souris. La jeune fille cherche le mari le plus avantageux qu'elle pourra trouver.
    Celles qui quêtent des amants les veulent dans les mêmes conditions.
    Quand un homme, sentant le piège, s'échappe de leurs mains, elles se vengent à la façon du chasseur qui tue d'un coup de fusil le lapin échappé du lacet.
    Telle est mon humble opinion, basée sur une vieille expérience. Je la soumets à vos méditations.
    Et j'ai l'honneur d'être,
    Messieurs les présidents des tribunaux,
    Messieurs les magistrats,
    Messieurs les jurés,
               Votre très obéissant serviteur,

MAUFRIGNEUSE.

12 janvier 1882

 

LE GÂTEAU

    Disons qu'elle s'appelait Mme Anserre, pour qu'on ne découvre point son vrai nom.
    C'était une de ces comètes parisiennes qui laissent comme une traînée de feu derrière elles. Elle faisait des vers et des nouvelles, avait le coeur poétique et était belle à ravir. Elle recevait peu, rien que des gens hors ligne, de ceux qu'on appelle communément les princes de quelque chose. Etre reçu chez elle constituait un titre, un vrai titre d'intelligence ; du moins on appréciait ainsi ses invitations.
    Son mari jouait le rôle de satellite obscur. Etre l'époux d'un astre n'est point chose aisée. Celui-là cependant avait eu une idée forte, celle de créer un État dans l'État, de posséder son mérite à lui, mérite de second ordre, il est vrai ; mais enfin, de cette façon, les jours où sa femme recevait, il recevait aussi ; il avait son public spécial qui l'appréciait, l'écoutait, lui prêtait plus d'attention qu'à son éclatante compagne.
    Il s'était adonné à l'agriculture ; à l'agriculture en chambre. Il y a comme cela des généraux en chambre, - tous ceux qui naissent, vivent et meurent sur les ronds de cuir du ministère de la guerre ne le sont-ils pas ? - des marins en chambre, - voir au ministère de la marine, - des colonisateurs en chambre, etc., etc. Il avait donc étudié l'agriculture, mais il l'avait étudiée profondément, dans ses rapports avec les autres sciences, avec l'économie politique, avec les arts, - on met les arts à toutes les sauces, puisqu'on appelle bien "travaux d'art" les horribles ponts des chemins de fer. Enfin il était arrivé à ce qu'on dît de lui : "C'est un homme fort." On le citait dans les Revues techniques ; sa femme avait obtenu qu'il fût nommé membre d'une commission au ministère de l'agriculture.
    Cette gloire modeste lui suffisait.
    Sous prétexte de diminuer les frais, il invitait ses amis le jour où sa femme recevait les siens, de sorte qu'on se mêlait, ou plutôt non, on formait deux groupes. Madame, avec son escorte d'artistes, d'académiciens, de ministres, occupait une sorte de galerie, meublée et décorée dans le style Empire. Monsieur se retirait généralement avec ses laboureurs dans une pièce plus petite, servant de fumoir, et que Mme Anserre appelait ironiquement le salon de l'Agriculture.
    Les deux camps étaient bien tranchés. Monsieur sans jalousie, d'ailleurs, pénétrait quelquefois dans l'Académie, et des poignées de main cordiales étaient échangées ; mais l'Académie dédaignait infiniment le salon de l'Agriculture, et il était rare qu'un des princes de la science, de la pensée ou d'autre chose se mêlât aux laboureurs.
    Ces réceptions se faisaient sans frais : un thé, une brioche, voilà tout. Monsieur, dans les premiers temps, avait réclamé deux brioches, une pour l'Académie, une pour les laboureurs ; mais Madame ayant justement observé que cette manière d'agir semblerait indiquer deux camps, deux réceptions, deux partis, Monsieur n'avait point insisté ; de sorte qu'on ne servait qu'une seule brioche, dont Mme Anserre faisait d'abord les honneurs à l'Académie et qui passait ensuite dans le salon de l'Agriculture.
    Or, cette brioche fut bientôt, pour l'Académie, un sujet d'observation des plus curieuses. Mme Anserre ne la découpait jamais elle-même. Ce rôle revenait toujours à l'un ou à l'autre des illustres invités. Cette fonction particulière, spécialement honorable et recherchée, durait plus ou moins longtemps pour chacun : tantôt trois mois, rarement plus ; et l'on remarqua que le privilège de "découper la brioche" semblait entraîner avec lui une foule d'autres supériorités, une sorte de royauté ou plutôt de vice-royauté très accentuée.
    Le découpeur régnant avait le verbe plus haut, un ton de commandement marqué ; et toutes les faveurs de la maîtresse de maison étaient pour lui, toutes.
    On appelait ces heureux dans l'intimité, à mi-voix, derrière les portes, les "favoris de la brioche", et chaque changement de favori amenait dans l'Académie une sorte de révolution. Le couteau était un sceptre, la pâtisserie un emblème ; on félicitait les élus. Les laboureurs jamais ne découpaient la brioche. Monsieur lui-même était toujours exclu, bien qu'il en mangeât sa part.
    La brioche fut successivement taillée par des poètes, par des peintres et des romanciers. Un grand musicien mesura les portions pendant quelque temps, un ambassadeur lui succéda. Quelquefois un homme moins connu, mais élégant et recherché, un de ceux qu'on appelle, suivant les époques, vrai gentleman, ou parfait cavalier, ou dandy, ou autrement, s'assit à son tour devant le gâteau symbolique. Chacun d'eux, pendant son règne éphémère, témoignait à l'époux une considération plus grande ; puis quand l'heure de sa chute était venue, il passait à un autre le couteau et se mêlait de nouveau dans la foule des suivants et admirateurs de la "belle Madame Anserre".
    Cet état de choses dura longtemps, longtemps ; mais les comètes ne brillent pas toujours du même éclat. Tout vieillit par le monde. On eût dit, peu à peu, que l'empressement des découpeurs s'affaiblissait ; ils semblaient hésiter parfois, quand on leur tendait le plat ; cette charge jadis tant enviée devenait moins sollicitée ; on la conservait moins longtemps ; on en paraissait moins fier. Mme Anserre prodiguait les sourires et les amabilités ; hélas ! on ne coupait plus volontiers. Les nouveaux venus semblaient s'y refuser. Les "anciens favoris" reparurent un à un comme des princes détrônés qu'on replace un instant au pouvoir. Puis, les élus devinrent rares, tout à fait rares. Pendant un mois, ô prodige, M. Anserre ouvrit le gâteau ; puis il eut l'air de s'en lasser ; et l'on vit un soir Mme Anserre, la belle Madame Anserre, découper elle-même.
    Mais cela paraissait l'ennuyer beaucoup ; et, le lendemain, elle insista si fort auprès d'un invité qu'il n'osa point refuser.
    Le symbole était trop connu cependant ; on se regardait en dessous avec des mines effarées, anxieuses. Couper la brioche n'était rien, mais les privilèges auxquels cette faveur avait toujours donné droit épouvantaient maintenant ; aussi, dès que paraissait le plateau, les académiciens passaient pêle-mêle dans le salon de l'agriculture comme pour se mettre à l'abri derrière l'époux qui souriait sans cesse. Et quand Mme Anserre, anxieuse, se montrait sur la porte avec la brioche d'une main et le couteau de l'autre, tous semblaient se ranger autour de son mari comme pour lui demander protection.
    Des années encore passèrent. Personne ne découpait plus ; mais par suite d'une vieille habitude invétérée, celle qu'on appelait toujours galamment la "belle Madame Anserre" cherchait de l'oeil, à chaque soirée, un dévoué qui prît le couteau, et chaque fois le même mouvement se produisait autour d'elle : une fuite générale, habile, pleine de manoeuvres combinées et savantes, pour éviter l'offre qui lui venait aux lèvres.
    Or, voilà qu'un soir on présenta chez elle un tout jeune homme, un innocent et un ignorant. Il ne connaissait pas le mystère de la brioche ; aussi lorsque parut le gâteau, lorsque chacun s'enfuit, lorsque Mme Anserre prit des mains du valet le plateau et la pâtisserie, il resta tranquillement près d'elle.
    Elle crut peut-être qu'il savait ; elle sourit, et, d'une voix émue :
    - Voulez-vous, cher monsieur, être assez aimable pour découper cette brioche ?
    Il s'empressa, ôta ses gants, ravi de l'honneur.
    - Mais comment donc, madame, avec le plus grand plaisir.
    Au loin, dans les coins de la galerie, dans l'encadrement de la porte ouverte sur le salon des laboureurs, des têtes stupéfaites regardaient. Puis, lorsqu'on vit que le nouveau venu découpait sans hésitation, on se rapprocha vivement.
    Un vieux poète plaisant frappa sur l'épaule du néophyte :
    - Bravo ! jeune homme, lui dit-il à l'oreille.
    On le considérait curieusement. L'époux lui-même parut surpris. Quant au jeune homme, il s'étonnait de la considération qu'on semblait soudain lui montrer, il ne comprenait point surtout les gracieusetés marquées, la faveur évidente et l'espèce de reconnaissance muette que lui témoignait la maîtresse de la maison.
    Il paraît cependant qu'il finit par comprendre.
    A quel moment, en quel lieu la révélation lui fut-elle faite ? On l'ignore ; mais il reparut à la soirée suivante, il avait l'air préoccupé, presque honteux, et regardait avec inquiétude autour de lui. L'heure du thé sonna. Le valet parut. Mme Anserre, souriante, saisit le plat, chercha des yeux son jeune ami ; mais il avait fui si vite qu'il n'était déjà plus là. Alors elle partit à sa recherche et le retrouva bientôt tout au fond du salon des "laboureurs". Lui, le bras passé sous le bras du mari, le consultait avec angoisse sur les moyens employés pour la destruction du phylloxéra.
    - Mon cher monsieur, lui dit-elle, voulez-vous être assez aimable pour me découper cette brioche ?
    Il rougit jusqu'aux oreilles, balbutia, perdant la tête. Alors M. Anserre eut pitié de lui et, se tournant vers sa femme :
    - Ma chère amie, tu serais bien aimable de ne point nous déranger : nous causons agriculture. Fais-la donc couper par Baptiste, ta brioche.
    Et personne depuis ce jour ne coupa plus jamais la brioche de Mme Anserre.
 

19 janvier 1882

 

LA BÛCHE

   Le salon était petit, tout enveloppé de tentures épaisses, et discrètement odorant. Dans une cheminée large, un grand feu flambait- tandis qu'une seule lampe posée sur le coin de la cheminée versait une lumière molle, ombrée par un abat-jour d'ancienne dentelle, sur les deux personnes qui causaient.
    Elle, la maîtresse de la maison, une vieille à cheveux blancs, mais un de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme un fin papier et parfumée, tout imprégnée de parfums, pénétrée jusqu'à la chair vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si longtemps, l'épiderme : une vieille qui sent, quand on lui baise la main, l'odeur légère qui vous saute à l'odorat lorsqu'on ouvre une boîte de poudre d'iris florentine.
    Lui était un ami d'autrefois, resté garçon, un ami de toutes les semaines, un compagnon de voyage dans l'existence. Rien de plus d'ailleurs.
    Ils avaient cessé de causer depuis une minute environ, et tous deux regardaient le feu, rêvant à n'importe quoi, en l'un de ces silences amis des gens qui n'ont pas besoin de parler toujours pour se plaire l'un près de l'autre.
    Et soudain une grosse bûche, une souche hérissée de racines enflammées, croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lancée dans le salon, roula sur le tapis en jetant des éclats de feu autour d'elle.
    La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis que lui, à coups de botte, rejetait dans la cheminée l'énorme charbon et ratissait de sa semelle toutes les éclaboussures ardentes répandues autour.
    Quand le désastre fut réparé, une forte odeur de roussi se répandit ; et l'homme, se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant : "Et voilà, dit-il, en montrant la bûche replacée dans l'âtre, voilà pourquoi je ne me suis jamais marié."
    Elle le considéra, tout étonnée, avec cet oeil curieux des femmes qui veulent savoir, cet oeil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, où la curiosité est réfléchie, compliquée, souvent malicieuse ; et elle demanda : "Comment ça ?"
    Il reprit : "Oh ! c'est toute une histoire, une assez triste et vilaine histoire.
    "Mes anciens camarades se sont souvent étonnés du froid survenu tout à coup entre un de mes meilleurs amis, qui s'appelait, de son petit nom, Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux inséparables comme nous étions, avaient pu tout à coup devenir presque étrangers l'un à l'autre. Or, voici le secret de notre éloignement.
    "Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions jamais ; et l'amitié qui nous liait semblait si forte que rien n'aurait pu la briser.
    "Un soir, en rentrant, il m'annonça son mariage.
    "Je reçus un coup dans la poitrine, comme s'il m'avait volé ou trahi. Quand un ami se marie, c'est fini, bien fini. L'affection jalouse d'une femme, cette affection ombrageuse, inquiète et charnelle, ne tolère point l'attachement vigoureux et franc, cet attachement d'esprit, de coeur et de confiance qui existe entre deux hommes.
    "Voyez-vous, madame, quel que soit l'amour qui les soude l'un à l'autre, l'homme et la femme sont toujours étrangers d'âme, d'intelligence ; ils restent deux belligérants ; ils sont d'une race différente ; il faut qu'il y ait toujours un dompteur et un dompté, un m aître et un esclave ; tantôt l'un, tantôt l'autre ; ils ne sont jamais deux égaux. Ils s'étreignent les mains, leurs mains frissonnantes d'ardeur ; ils ne se les serrent jamais d'une large et forte pression loyale, de cette pression qui semble ouvrir les coeurs, les mettre à nu dans un élan de sincère et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier et de procréer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui les abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir avec lui dans cette communion de pensées qui ne peut exister qu'entre deux hommes.
    "Enfin, mon ami Julien se maria. Elle était jolie, sa femme, charmante, une petite blonde frisottée, vive, potelée, qui semblait l'adorer.
    "D'abord j'allais peu dans la maison, craignant de gêner leur tendresse, me tenant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant m'attirer, m'appeler sans cesse, et m'aimer.
    "Peu à peu je me laissai séduire par le charme doux de cette vie commune ; et je dînais souvent chez eux ; et souvent, rentré chez moi la nuit, je songeais à faire comme lui, à prendre une femme, trouvant bien triste à présent ma maison vide.
    "Eux, paraissaient se chérir, ne se quittaient point. Or, un soir, Julien m'écrivit de venir dîner. J'y allai. "Mon bon, dit-il, il va falloir que Je m'absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne serai pas de retour avant onze heures ; mais à onze heures précises, e rentrerai. J'ai compté sur toi pour tenir compagnie à Berthe."
    "La jeune femme sourit. "C'est moi, d'ailleurs, qui ai eu l'idée de vous envoyer chercher", reprit-elle.
    "Je lui serrai la main : "Vous êtes gentille comme tout." Et je sentis sur mes doigts une amicale et longue pression. Je n'y pris pas garde ; on se mit à table ; et, dès huit heures, Julien nous quittait.
    "Aussitôt qu'il fut parti, une sorte de gêne singulière naquit brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous étions encore jamais trouvés seuls, et, malgré notre intimité grandissant chaque jour, le tête-à-tête nous plaçait dans une situation nouvelle. Je parlai d'abord de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit les silences embarrassants. Elle ne répondit rien et restait en face de moi, de l'autre côté de la cheminée, la tête baissée, le regard indécis, un pied tendu vers la flamme, comme perdue en une difficile méditation. Quand je fus à sec d'idées banales, je me tus. C'est étonnant comme il est difficile quelquefois de trouver des choses à dire. Et puis, je sentais du nouveau dans l'air, je sentais de l'invisible, un je ne sais quoi impossible à exprimer, cet avertissement mystérieux qui vous prévient des intentions secrètes, bonnes ou mauvaises, d'une autre personne à votre égard.
    " Ce pénible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit : "Mettez donc une bûche au feu, mon ami, vous voyez bien qu'il va s'éteindre." J'ouvris le coffre à bois, placé juste comme le vôtre, et je pris une bûche, la plus grosse bûche, que je plaçai en pyramide sur les autres morceaux de bois aux trois quarts consumés.
    " Et le silence recommença.
    "Au bout de quelques minutes, la bûche flambait de telle façon qu'elle nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux, des yeux qui me parurent étranges. "Il fait trop chaud, maintenant, dit-elle ; allons donc là-bas, sur le canapé."
    Et nous voilà partis sur le canapé.
    Puis tout à coup, me regardant bien en face :
    - Qu'est-ce que vous feriez si une femme vous disait qu'elle vous aime ?"
    Je répondis, fort interloqué : "Ma foi, le cas n'est pas prévu, et puis, ça dépendrait de la femme."
    Alors, elle se mit à rire, d'un rire sec, nerveux, frémissant, un de ces rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta
    - Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins." Elle se tut, puis reprit :
    - Avez-vous quelquefois été amoureux, monsieur Paul ?"
    Je l'avouai : - oui, j'avais été amoureux.
    - Racontez-moi ça", dit-elle.
    Je lui racontait une histoire quelconque. Elle m'écoutait attentivement, avec des marques fréquentes d'improbation et de mépris ; et soudain :
    - Non, vous n'y entendez rien. Pour que l'amour fût bon, il faudrait, il me semble, qu'il bouleversât le coeur, tordît les nerfs et ravageât la tête ; il faudrait qu'il fût - comment dirai-je ? - dangereux, terrible même, presque criminel, presque sacrilège, qu'il fût une sorte de trahison ; je veux dire qu'il a besoin de rompre des obstacles sacrés, des lois, des liens fraternels ; quand l'amour est tranquille, facile, sans périls, légal, est-ce bien de l'amour ?"
    Je ne savais plus quoi répondre, et je jetais en moi-même cette exclamation philosophique : 0 cervelle féminine, te voilà bien !
    Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte nitouche ; et, appuyée sur les coussins, elle s'était allongée, couchée, la tête contre mon épaule, la robe un peu relevée, laissant voir un bas de soie rouge que les éclats du foyer enflammaient par instants.
    Au bout d'une minute : "Je vous fais peur", dit-elle. Je protestai. Elle s'appuya tout à fait contre ma poitrine et, sans me regarder : "Si je vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous ?" Et avant que j'eusse pu trouver ma réponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient attiré brusquement ma tête, et ses lèvres joignaient les miennes.
    "Ah ! ma chère amie, je vous réponds que je ne m'amusais pas ! Quoi ! tromper Julien ? devenir l'amant de cette petite folle perverse et rusée, effroyablement sensuelle sans doute, à qui son mari déjà ne suffisait plus ! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l'amour pour le seul attrait du fruit défendu, du danger bravé, de l'amitié trahie ! Non, cela ne m'allait guère. Mais que faire ? imiter Joseph ! rôle fort sot et, de plus, fort difficile, car elle était affolante en sa perfidie, cette fille, et enflammée d'audace, et palpitante, et acharnée. Oh ! que celui qui n'a jamais senti sur sa bouche le baiser profond d'une femme prête à se donner, me jette la première pierre...
    ... Enfin, une minute de plus... vous comprenez, n'est-ce pas ? Une minute de plus et... j'étais... non, elle était... pardon, c'est lui qui l'était !... ou plutôt qui l'aurait été, quand voilà qu'un bruit terrible nous fit bondir.
    La bûche, oui, la bûche, madame, s'élançait dans le salon, renversant la pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant le tapis et se gîtant sous un fauteuil qu'elle allait infailliblement flamber.
    Je me précipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la cheminée le tison sauveur, la porte brusquement s'ouvrit ! Julien, tout joyeux, rentrait. Il s'écria : "Je suis libre, l'affaire est finie deux heures plus tôt !"
    Oui, mon amie, sans la bûche, j'étais pincé en flagrant délit. Et vous apercevez d'ici les conséquences !
    Or, je fis en sorte de n'être plus repris dans une situation pareille, jamais, jamais. Puis je m'aperçus que Julien me battait froid, comme on dit. Sa femme évidemment sapait notre amitié ; et peu à peu il m'éloigna de chez lui ; et nous avons cessé de nous voir.
    "Je ne me suis point marié. Cela ne doit plus vous étonner."
 

26 janvier 1882

 

MOTS D'AMOUR

Dimanche.      

    Mon gros coq chéri,

Tu ne m'écris pas, je ne te vois plus, tu ne viens jamais. Tu as donc cessé de m'aimer ? Pourquoi ? Qu'ai-je fait ? Dis-le-moi, je t'en supplie, mon cher amour ! Moi, je t'aime tant, tant, tant ! Je voudrais t'avoir toujours près de moi, et t'embrasser tout le jour, en te donnant, ô mon coeur, mon chat aimé, tous les noms tendres qui me viendraient à la pensée. Je t'adore, je t'adore, je t'adore, ô mon beau coq.
    Ta poulette
 

Sophie.        

Lundi.      

    Ma chère amie,
    Tu ne comprendras absolument rien à ce que je vais te dire. N'importe. Si ma lettre tombe, par hasard, sous les yeux d'une autre femme, elle lui sera peut-être profitable.
    Si tu avais été sourde et muette, je t'aurais sans doute aimée longtemps, longtemps. Le malheur vient de ce que tu parles, voilà tout. Un poète a dit :

    Tu n'as jamais été dans tes jours les plus rares,
    Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
    Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
    J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur.


    En amour, vois-tu, on fait toujours chanter les rêves ; mais pour que les rêves chantent, il ne faut pas qu'on les interrompe. Or, quand on parle entre deux baisers, on interrompt toujours le rêve délirant que font les âmes, à moins de dire des mots sublimes, et les mots sublimes n'éclosent pas dans les petites caboches des jolies filles.
    Tu ne comprends rien, n'est-ce pas ? Tant mieux. Je continue. Tu es assurément une des plus charmantes, une des plus adorables femmes que j'aie jamais vues.
    Est-il sur la terre des yeux qui contiennent plus de songe que les tiens, plus de promesses inconnues, plus d'infini d'amour ? Je ne le crois pas. Et quand ta bouche sourit avec ses deux lèvres rondes qui montrent tes dents luisantes, on dirait qu'il va sortir de cette bouche ravissante une ineffable musique, quelque chose d'invraisemblablement suave, de doux à faire sangloter.
    Alors tu m'appelles tranquillement : "Mon gros lapin adoré." Et il me semble tout à coup que j'entre dans ta tête, que je vois fonctionner ton âme, ta petite âme de petite femme jolie, jolie, mais... et cela me gêne, vois-tu, me gêne beaucoup. J'aimerais mieux ne pas voir.
    Tu continues à ne point comprendre, n'est-ce pas ? J'y comptais.
    Te rappelles-tu la première fois que tu es venue chez moi ? Tu es entrée brusquement avec une odeur de violette envolée de tes jupes ; nous nous sommes regardés longtemps sans dire un mot, puis embrassés comme des fous... puis... puis jusqu'au lendemain nous n'avons point parlé.
    Mais, quand nous nous sommes quittés, nos mains tremblaient et nos yeux se disaient des choses, des choses... qu'on ne peut exprimer dans aucune langue. Du moins, je l'ai cru. Et tout bas, en me quittant, tu as murmuré : "A bientôt !" - Voilà tout ce que tu as dit ; et tu ne t'imagineras jamais quel enveloppement de rêve tu me laissais, tout ce que j'entrevoyais, tout ce que je croyais deviner en ta pensée.
    Vois-tu, ma pauvre enfant, pour les hommes pas bêtes, un peu raffinés, un peu supérieurs, l'amour est un instrument si compliqué qu'un rien le détraque. Vous autres femmes, vous ne percevez jamais le ridicule de certaines choses quand vous aimez, et le grotesque des expressions vous échappe.
    Pourquoi une parole juste dans la bouche d'une petite femme brune est-elle souverainement fausse et comique dans celle d'une grosse femme blonde ? Pourquoi le geste câlin de l'une sera-t-il déplacé chez l'autre ? Pourquoi certaines caresses charmantes de la part de celle-ci seront-elles gênantes de la part de celle-là ? Pourquoi ? Parce qu'il faut en tout, mais principalement en amour, une parfaite harmonie, une accordance absolue du geste, de la voix, de la parole, de la manifestation tendre, avec la personne qui agit, parle, manifeste, avec son âge, la grosseur de sa taille, la couleur de ses cheveux et la physionomie de sa beauté.
    Une femme de trente-cinq ans, à l'âge des grandes passions violentes, qui conserverait seulement un rien de la mièvrerie caressante de ses amours de vingt ans, qui ne comprendrait pas qu'elle doit s'exprimer autrement, embrasser autrement, qu'elle doit être une Didon et non plus une Juliette, écoeurerait infailliblement neuf amants sur dix, même s'ils ne se rendaient nullement compte des raisons de leur éloignement.
    Comprends-tu ? - Non. - Je l'espérais bien.
    A partir du jour où tu as ouvert ton robinet à tendresses, ce fut fini pour moi, mon amie.
    Quelquefois nous nous embrassions cinq minutes, d'un seul baiser interminable, éperdu, d'un de ces baisers qui font se fermer les yeux, comme s'il pouvait s'en échapper par le regard, comme pour les conserver plus entiers dans l'âme enténébrée qu'ils ravagent. Puis, quand nous séparions nos lèvres, tu me disais en riant d'un rire clair : "C'est bon, mon gros chien !" Alors je t'aurais battue.
    Car tu m'as donné successivement tous les noms d'animaux et de légumes que tu as trouvés sans doute dans La Cuisinière bourgeoise, Le Parfait jardinier et Les Eléments d'histoire naturelle à l'usage des classes inférieures. Mais cela n'est rien encore.
    La caresse d'amour est brutale, bestiale, et plus, quand on y songe. Musset a dit :

    Je me souviens encor de ces spasmes terribles,
    De ces baisers muets, de ces muscles ardents,
    De cet être absorbé, blême et serrant les dents.
    S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles


    ou grotesques !... Oh ! ma pauvre enfant, quel génie farceur, quel esprit pervers, te pouvait donc souffler tes mots... de la fin ?
    Je les ai collectionnés, mais, par amour pour toi, je ne les montrerai pas.
    Et puis tu manquais vraiment d'à-propos, et tu trouvais moyen de lâcher un "Je t'aime !" exalté en certaines occasions si singulières, qu'il me fallait comprimer de furieuses envies de rire. Il est des instants où cette parole-là : "Je t'aime !" est si déplacée qu'elle en devient inconvenante, sache-le bien.
    Mais tu ne me comprends pas.
    Bien des femmes aussi ne me comprendront point et me jugeront stupide. Peu m'importe, d'ailleurs. Les affamés mangent en gloutons, mais les délicats sont dégoûtés, et ils ont souvent, pour peu de chose, d'invincibles répugnances. Il en est de l'amour comme de la cuisine.
    Ce que je ne comprends pas, par exemple, c'est que certaines femmes qui connaissent si bien l'irrésistible séduction des bas de soie fins et brodés, et le charme exquis des nuances, et l'ensorcellement des précieuses dentelles cachées dans la profondeur des toilettes intimes, et la troublante saveur du luxe secret, des dessous raffinés, toutes les subtiles délicatesses des élégances féminines, ne comprennent jamais l'irrésistible dégoût que nous inspirent les paroles déplacées ou niaisement tendres.
    Un mot brutal, parfois, fait merveille, fouette la chair, fait bondir le coeur. Ceux-là sont permis aux heures de combat. Celui de Cambronne n'est-il pas sublime ? Rien ne choque qui vient à temps. Mais il faut aussi savoir se taire, et éviter en certains moments les phrases à la Paul de Kock.
    Et je t'embrasse passionnément, à condition que tu ne diras rien.

René.        

2 février 1882

 

SOUVENIR

    Quelques sentinelles, couchées dans la neige, surveillaient les environs de la ferme abandonnée qui nous servait de refuge pour nous garder de toute surprise. On les changeait d'heure en heure, afin de ne les point laisser s'engourdir.
    Ceux de nous qui pouvaient dormir dormaient ; les autres restaient immobiles, assis par terre, disant à leur voisin quelques mots de temps en temps.
    Depuis trois mois, comme une mer débordée, l'invasion entrait partout. C'étaient de grands flots d'hommes qui arrivaient les uns après les autres, jetant autour d'eux une écume de maraudeurs.
    Quant à nous, réduits à deux cents francs-tireurs, de huit cents que nous étions un mois auparavant, nous battions en retraite, entourés d'ennemis, cernés, perdus. Il nous fallait, avant le lendemain, gagner Blainville où nous espérions encore trouver le général C... Si nous ne parvenions dans la nuit à faire les douze lieues qui nous séparaient de la ville; ou bien si la division française était éloignée, plus d'espoir !
    On ne pouvait marcher le jour, la campagne étant pleine de Prussiens.
    À cinq heures il faisait nuit, cette nuit blafarde des neiges. Les muets flocons blancs tombaient, tombaient, ensevelissaient tout dans ce grand drap gelé, qui s'épaississait toujours sous l'innombrable foule et l'incessante accumulation des vaporeux morceaux de cette ouate de cristal.
    A six heures le détachement se remit en route.
    Quatre hommes marchaient en éclaireurs, seuls, à trois cents mètres en avant. Puis, venait un peloton de dix hommes que commandait un lieutenant, puis le reste de la troupe, en bloc, pêle-mêle, au hasard des fatigues et de la longueur des pas. A quatre cents mètres sur nos flancs, quelques soldats allaient deux par deux.
    La blanche poussière descendant des nuages nous vêtait entièrement, ne fondait plus sur les képis ni sur les capotes, faisait de nous des fantômes, comme les spectres de soldats morts.
    Parfois on se reposait quelques minutes. Alors on n'entendait plus que ce glissement vague de la neige qui tombe, cette rumeur presque insaisissable que fait l'emmêlement des flocons. Quelques hommes se secouaient, d'autres ne bougeaient point. Puis un ordre circulait à voix basse. Les fusils remontaient sur les épaules, et, d'une allure exténuée, on se remettait en marche.
    Soudain, les éclaireurs se replièrent. Quelque chose les inquiétait. Le mot "halte !" circula. C'était un grand bois, devant nous. Six hommes partirent pour le reconnaître. On attendit dans un silence morne. Et tout à coup un cri aigu, un cri de femme, cette déchirante et vibrante note qu'elles jettent dans leurs épouvantes, traversa la nuit épaissie par la neige.
    Au bout de quelques minutes, on amenait deux prisonniers, un vieillard et une jeune fille.
    Le capitaine les interrogea, toujours à voix basse.
    - Votre nom ?
    - Pierre Bernard.
    - Votre profession?
    - Sommelier du comte de Roufé.
    - C'est votre fille ?
    - Oui.
    - Que fait-elle ?
    - Elle est lingère au château.
    - Comment rôdez-vous comme ça, la nuit, nom de Dieu ?
    - Nous nous sauvons.
    - Pourquoi?
    - Douze uhlans ont passé ce soir. Ils ont fusillé trois gardes et pendu le jardinier. Moi, j'ai eu peur pour la petite.
    - Où allez-vous ?
    - A Blainville.
    - Pourquoi?
    - Parce qu'il y a là, dit-on, une armée française.
    - Vous connaissez le chemin ?
    - Parfaitement.
    - Cela suffit, restez à mon côté.
    Et la marche à travers champs recommença. Le vieillard silencieux suivait le capitaine. Sa fille se traînait près de lui. Tout à coup elle s'arrêta.
    - Père, dit-elle, je suis si fatiguée que je n'irai pas plus loin.
    Et elle tomba. Elle tremblait de froid, et paraissait prête à mourir. Son père voulut la porter. Il ne put même pas la soulever.
    Le capitaine tapait du pied, jurait, furieux et apitoyé. "Nom de Dieu, je ne peux pourtant pas vous laisser crever là !"
    Mais quelques hommes s'étaient éloignés ; ils revinrent avec des branches coupées. Alors, en une minute, une litière fut faite.
    Le capitaine s'attendrit: "Nom de Dieu ! c'est gentil, ça. Allons, les enfants, qui est-ce qui prête sa capote maintenant ? C'est pour une femme, nom de Dieu !"
    Vingt capotes furent détachées d'un coup et jetées sur la litière. En une seconde la jeune fille, enveloppée dans ces chauds vêtements de soldat, se trouva soulevée par six bras robustes qui l'emportèrent. On repartit, comme si on eût bu un coup de vin, plus gaillardement, plus joyeusement. Des plaisanteries couraient même, et cette gaieté s'éveillait que la présence d'une femme redonne toujours au sang français.
    Les soldats maintenant marchaient au pas, fredonnaient des sonneries, réchauffés soudain. Et un vieux franc-tireur, qui suivait la litière, attendant son tour pour remplacer le premier camarade qui flancherait, ouvrit son coeur à son voisin. "Je n' suis pus jeune, moi, et bien, cré coquin, l' sexe, y a tout d' même que ça pour vous flanquer du coeur au ventre."
    Jusqu'à trois heures du matin on avança presque sans repos ; mais, brusquement, pareil à un souffle, le commandement: "Halte !" fut de nouveau chuchoté.
    Puis, presque par instinct, tout le monde s'aplatit par terre.
    Là-bas, au milieu de la plaine, quelque chose remuait. Cela semblait courir, et comme la neige ne tombait plus, on distinguait vaguement, très loin encore, une apparence de monstre qui s'allongeait ainsi qu'un serpent, puis, soudain, paraissait se rapetisser, se ramasser en boule, s'étendre de nouveau en prenant des élans rapides et s'arrêtait encore, et repartait sans cesse.
    Des ordres murmurés couraient parmi les hommes étendus ; et, de temps en temps, un petit bruit sec et métallique claquait.
    Brusquement la forme errante se rapprocha, et l'on vit venir au grand trot, l'un derrière l'autre, douze uhlans perdus dans la nuit.
    Ils étaient si près maintenant qu'on entendait le souffle des chevaux, et le son de ferraille des armes, et le craquement du cuir des selles.
    Alors, la voix forte du capitaine hurla: "Feu, nom de Dieu !"
    Et cinquante coups de fusil crevèrent le silence glacé des champs; quatre ou cinq détonations attardées partirent encore, puis une autre toute seule, la dernière; et quand l'aveuglement de la poudre enflammé se fut dissipé, on vit que les douze hommes, avec neuf chevaux, étaient tombés. Trois bêtes s'enfuyaient d'un galop forcené, et l'une traînait derrière elle, pendu par le pied à l'étrier, et bondissant, le cadavre de son cavalier.
    Le capitaine joyeux cria: "Douze de moins, nom de Dieu !" Un soldat, dans le tas, répondit: "V'là des veuves !" Un autre ajouta: "Faut pas grand temps tout d' même pour faire le saut."
    Alors, du fond de la litière, sous l'entassement des capotes, une petite voix endormie sortit :
    "Qu'est-ce qu'il y a, père ? pourquoi tire-t-on des coups de fusil ?" Le vieillard répondit: "Ce n'est rien; dors, petite !" On repartit.
    On marcha encore près de quatre heures.
    Le ciel pâlissait; la neige devenait claire, lumineuse, luisante; un vent froid balayait les nuages; et une pâle roseur, comme un faible lavage d'aquarelle, s'étendait à l'orient.
    Une voix lointaine soudain cria: "Qui vive ?" Une autre voix répondit. Tout le détachement fit halte. Et le capitaine partit lui-même en avant.
    On attendit longtemps. Puis on recommença d'avancer. Bientôt on aperçut une masure et devant, un poste français, l'arme au bras. Un commandant à cheval nous regardait défiler. Tout à coup il demanda: "Qu'est-ce que vous portez sur ce brancard ?" Alors les capotes remuèrent; on en vit sortir d'abord deux petites mains qui les écartaient, puis une tête ébouriffée, toute ennuagée de cheveux, mais qui souriait et répondit: "C'est moi, monsieur, j'ai bien dormi, allez. Je n'ai pas froid." Un grand rire s'éleva parmi les hommes, un rire de vive satisfaction; et un enthousiaste, pour exprimer sa joie, ayant vociféré: "Vive la République !" toute la troupe, comme prise de folie, beugla frénétiquement: "Vive la République !"
Douze ans se sont écoulés.
    L'autre jour au théâtre, la fine tête d'une jeune femme blonde éveilla en moi un confus souvenir, un souvenir obsédant, mais indéterminable. Je fus bientôt tellement troublé par le désir de savoir le nom de cette femme que je le demandai à tout le monde.
    Quelqu'un me dit : "C'est la vicomtesse de L..., la fille du comte de Roufé. "
    Et tous les détails de cette nuit de guerre se sont levés en ma mémoire, si nets que je les ai immédiatement racontés, afin qu'il les écrivît pour le public, à mon voisin de fauteuil et ami, qui signe.

Maufrigneuse

16 février 1882

 

MARROCA

 Mon ami, tu m'as demandé de t'envoyer mes impressions, mes aventures, et surtout mes histoires d'amour sur cette terre d'Afrique qui m'attirait depuis si longtemps. Tu riais beaucoup, d'avance, de mes tendresses noires, comme tu disais ; et tu me voyais déjà revenir suivi d'une grande femme en ébène, coiffée d'un foulard jaune, et ballottante en des vêtements éclatants.
    Le tour des Moricaudes viendra sans doute, car j'en ai vu déjà plusieurs qui m'ont donné quelque envie de me tremper en cette encre ; mais je suis tombé pour mon début sur quelque chose de mieux et de singulièrement original.
    Tu m'as écrit, dans ta dernière lettre :
    " Quand je sais comment on aime dans un pays, je connais ce pays à le décrire, bien que ne l'ayant jamais vu. " Sache qu'ici on aime furieusement. On sent, dès les premiers jours, une sorte d'ardeur frémissante, un soulèvement, une brusque tension des désirs, un énervement courant au bout des doigts, qui surexcitent à les exaspérer nos puissances amoureuses et toutes nos facultés de sensation physique, depuis le simple contact des mains jusqu'à cet innommable besoin qui nous fait commettre tant de sottises.
    Entendons-nous bien. Je ne sais si ce que vous appelez l'amour du coeur, l'amour des âmes, si l'idéalisme sentimental, le platonisme enfin, peut exister sous ce ciel ; j'en doute même. Mais l'autre amour, celui des sens, qui a du bon, et beaucoup de bon, est véritablement terrible en ce climat. La chaleur, cette constante brûlure de l'air qui vous enfièvre, ces souffles suffocants du sud, ces marées de feu venues du grand désert si proche, ce lourd siroco, plus ravageant, plus desséchant que la flamme, ce perpétuel incendie d'un continent tout entier brûlé jusqu'aux pierres par un énorme et dévorant soleil, embrasent le sang, affolent la chair, embestialisent.
    Mais j'arrive à mon histoire. Je ne te dis rien de mes premiers temps de séjour en Algérie. Après avoir visité Bône, Constantine, Biskra et Sétif, je suis venu à Bougie par les gorges du Chabet, et une incomparable route au milieu des forêts kabyles, qui suit la mer en la dominant de deux cents mètres, et serpente selon les festons de la haute montagne, jusqu'à ce merveilleux golfe de Bougie aussi beau que celui de Naples, que celui d'Ajaccio et que celui de Douarnenez, les plus admirables que je connaisse. J'excepte dans ma comparaison cette invraisemblable baie de Porto, ceinte de granit rouge, et habitée par les fantastiques et sanglants géants de pierre qu'on appelle les " Calanche " de Piana, sur les côtes ouest de la Corse.
    De loin, de très loin, avant de contourner le grand bassin où dort l'eau pacifique, on aperçoit Bougie. Elle est bâtie sur les flancs rapides d'un mont très élevé et couronné par des bois. C'est une tache blanche dans cette pente verte ; on dirait l'écume d'une cascade tombant à la mer.
    Dès que j'eus mis le pied dans cette toute petite et ravissante ville, je compris que j'allais y rester longtemps. De partout l'oeil embrasse un véritable cercle de sommets crochus, dentelés, cornus et bizarres, tellement fermé qu'on découvre à peine la pleine mer, et que le golfe a l'air d'un lac. L'eau bleue, d'un bleu laiteux, est d'une transparence admirable ; et le ciel d'azur, d'un azur épais, comme s'il avait reçu deux couches de couleur, étale au-dessus sa surprenante beauté. Ils semblent se mirer l'un dans l'autre et se renvoyer leurs reflets.
    Bougie est la ville des ruines. Sur le quai, en arrivant, on rencontre un débris si magnifique, qu'on le dirait d'opéra. C'est la vieille porte Sarrasine, envahie de lierre. Et dans les bois montueux autour de la cité, partout des ruines, des pans de murailles romaines, des morceaux de monuments sarrasins, des restes de constructions arabes.
    J'avais loué dans la ville haute une petite maison mauresque. Tu connais ces demeures si souvent décrites. Elles ne possèdent point de fenêtres en dehors ; mais une cour intérieure les éclaire du haut en bas. Elles ont, au premier, une grande salle fraîche où l'on passe les jours, et tout en haut une terrasse où l'on passe les nuits.
    Je me mis tout de suite aux coutumes des pays chauds, c'est-à-dire à faire la sieste après mon déjeuner. C'est l'heure étouffante d'Afrique, l'heure où l'on ne respire plus, l'heure où les rues, les plaines et les longues routes aveuglantes sont désertes, où tout le monde dort, essaie au moins de dormir, avec aussi peu de vêtements que possible.
    J'avais installé dans ma salle à colonnettes d'architecture arabe un grand divan moelleux, couvert de tapis du Djebel-Amour. Je m'étendais là-dessus à peu près dans le costume d'Adam, mais je n'y pouvais guère reposer, torturé par ma continence.
    Oh ! mon ami, il est deux supplices de cette terre que je ne te souhaite pas de connaître : le manque d'eau et le manque de femmes. Lequel est le plus affreux ? Je ne sais. Dans le désert, on commettrait toutes les infamies pour un verre d'eau claire et froide. Que ne ferait-on pas en certaines villes du littoral pour une belle fille fraîche et saine ? Car elles ne manquent pas, les filles, en Afrique ! Elles foisonnent, au contraire ; mais, pour continuer ma comparaison, elles y sont toutes aussi malfaisantes et pourries que le liquide fangeux des puits sahariens.
    Or, voici qu'un jour, plus énervé que de coutume, je tentai, mais en vain, de fermer les yeux. Mes jambes vibraient comme piquées en dedans ; une angoisse inquiète me retournait à tout moment sur mes tapis. Enfin, n'y tenant plus, je me levai et je sortis.
    C'était en juillet, par une après-midi torride. Les pavés des rues étaient chauds à cuire du pain ; la chemise, tout de suite trempée, collait au corps ; et, par tout l'horizon, flottait une petite vapeur blanche, cette buée ardente du siroco, qui semble de la chaleur palpable.
    Je descendis près de la mer ; et, contournant le port, je me mis à suivre la berge le long de la jolie baie où sont les bains. La montagne escarpée, couverte de taillis, de hautes plantes aromatiques aux senteurs puissantes, s'arrondit en cercle autour de cette crique où trempent, tout le long du bord, de gros rochers bruns.
    Personne dehors ; rien ne remuait ; pas un cri de bête, un vol d'oiseau, pas un bruit, pas même un clapotement, tant la mer immobile paraissait engourdie sous le soleil. Mais dans l'air cuisant, je croyais saisir une sorte de bourdonnement de feu.
    Soudain, derrière une de ces roches à demi noyées dans l'onde silencieuse, je devinai un léger mouvement ; et, m'étant retourné, j'aperçus, prenant son bain, se croyant bien seule à cette heure brûlante, une grande fille nue, enfoncée jusqu'aux seins. Elle tournait la tête vers la pleine mer, et sautillait doucement sans me voir.
    Rien de plus étonnant que ce tableau : cette belle femme dans cette eau transparente comme un verre, sous cette lumière aveuglante. Car elle était belle merveilleusement, cette femme, grande, modelée en statue.
    Elle se retourna, poussa un cri, et, moitié nageant, moitié marchant, se cacha tout à fait derrière sa roche.
    Comme il fallait bien qu'elle sortît, je m'assis sur la berge et j'attendis. Alors elle montra tout doucement sa tête surchargée de cheveux noirs liés à la diable. Sa bouche était large, aux lèvres retroussées comme des bourrelets, ses yeux énormes, effrontés, et toute sa chair un peu brunie par le climat semblait une chair d'ivoire ancien, dure et douce, de belle race blanche teintée par le soleil des nègres.
    Elle me cria :" Allez-vous-en. " Et sa voix pleine, un peu forte comme toute sa personne, avait un accent guttural. Je ne bougeai point. Elle ajouta : " Ça n'est pas bien de rester là, monsieur. " Les r, dans sa bouche, roulaient comme des chariots. Je ne remuai pas davantage. La tête disparut.
    Dix minutes s'écoulèrent ; et les cheveux, puis le front, puis les yeux se remontrèrent avec lenteur et prudence, comme font les enfants qui jouent à cache-cache pour observer celui qui les cherche.
    Cette fois, elle eut l'air furieux ; elle cria : " Vous allez me faire attraper mal. Je ne partirai pas tant que vous serez là. " Alors je me levai et m'en allai, non sans me retourner souvent. Quand elle me jugea assez loin, elle sortit de l'eau à demi courbée, me tournant ses reins ; et elle disparut dans un creux du roc, derrière une jupe suspendue à l'entrée.
    Je revins le lendemain. Elle était encore au bain, mais vêtue d'un costume entier. Elle se mit à rire en me montrant ses dents luisantes.
    Huit jours après, nous étions amis. Huit jours de plus, et nous le devenions encore davantage.
    Elle s'appelait Marroca, d'un surnom sans doute, et prononçait ce mot comme s'il eût contenu quinze r. Fille de colons espagnols, elle avait épousé un Français nommé Pontabèze. Son mari était employé de l'État. Je n'ai jamais su bien au juste quelles fonctions il remplissait. Je constatai qu'il était fort occupé, et je n'en demandai pas plus long.
    Alors, changeant l'heure de son bain, elle vint chaque jour après mon déjeuner faire la sieste en ma maison. Quelle sieste ! Si c'est là se reposer !
    C'était vraiment une admirable fille, d'un type un peu bestial, mais superbe. Ses yeux semblaient toujours luisants de passion ; sa bouche entrouverte, ses dents pointues, son sourire même avaient quelque chose de férocement sensuel, et ses seins étranges, allongés et droits, aigus comme des poires de chair, élastiques comme s'ils eussent renfermé des ressorts d'acier, donnaient à son corps quelque chose d'animal, faisaient d'elle une sorte d'être inférieur et magnifique, de créature destinée à l'amour désordonné, éveillant en moi l'idée des obscènes divinités antiques dont les tendresses libres s'étendaient au milieu des herbes et des feuilles.
    Et jamais femme ne porta dans ses flancs de plus inapaisables désirs. Ses ardeurs acharnées et ses hurlantes étreintes, avec des grincements de dents, des convulsions et des morsures, étaient suivies presque aussitôt d'assoupissements profonds comme une mort. Mais elle se réveillait brusquement en mes bras, toute prête à des enlacements nouveaux, la gorge gonflée de baisers.
    Son esprit, d'ailleurs, était simple comme deux et deux font quatre, et un rire sonore lui tenait lieu de pensée.
    Fière par instinct de sa beauté, elle avait en horreur les voiles les plus légers ; et elle circulait, courait, gambadait dans ma maison avec une impudeur inconsciente et hardie. Quand elle était enfin repue d'amour, épuisée de cris et de mouvements, elle dormait à mes côtés sur le divan, d'un sommeil fort et paisible ; tandis que l'accablante chaleur faisait pointer sur sa peau brunie de minuscules gouttes de sueur, dégageait d'elle, de ses bras relevés sous sa tête, de tous ses replis secrets, cette odeur fauve qui plaît aux mâles.
    Quelquefois elle revenait le soir, son mari étant de service je ne sais où. Nous nous étendions alors sur la terre, à peine enveloppés en de fins et flottants tissus d'Orient.
    Quand la grande lune illuminante des pays chauds s'étalait en plein dans le ciel, éclairant la ville et le golfe avec son cadre arrondi de montagnes, nous apercevions alors sur toutes les autres terrasses comme une armée de silencieux fantômes étendus qui parfois se levaient, changeaient de place, et se recouchaient sous la tiédeur langoureuse du ciel apaisé.
    Malgré l'éclat de ces soirées d'Afrique, Marroca s'obstinait à se mettre nue encore sous les clairs rayons de la lune ; elle ne s'inquiétait guère de tous ceux qui nous pouvaient voir, et souvent elle poussait par la nuit, malgré mes craintes et mes prières, de longs cris vibrants, qui faisaient au loin hurler les chiens.
    Comme je sommeillais le soir, sous le large firmament tout barbouillé d'étoiles, elle vint s'agenouiller sur mon tapis, et approchant de ma bouche ses grandes lèvres retournées :
    " Il faut, dit-elle, que tu viennes dormir chez moi. "
    Je ne comprenais pas.
    " Comment, chez toi ?
    - Oui, quand mon mari sera parti, tu viendras dormir à sa place. "
    Je ne pus m'empêcher de rire :
    " Pourquoi ça, puisque tu viens ici ? "
    Elle reprit, en me parlant dans la bouche, me jetant son haleine chaude au fond de la gorge, mouillant ma moustache de son souffle : " C'est pour me faire un souvenir. " - Et l'r de souvenir traîna longtemps avec un fracas de torrent sur des roches.
    Je ne saisissais point son idée. Elle passa ses mains à mon cou.
    " Quand tu ne seras plus là, j'y penserai. Et quand j'embrasserai mon mari, il me semblera que ce sera toi. "
    Et les rrrai et les rrra prenaient en sa voix des grondements de tonnerres familiers.
    Je murmurai, attendri et très égayé :
    " Mais tu es folle. J'aime mieux rester chez moi. "
    Je n'ai, en effet, aucun goût pour les rendez-vous sous un toit conjugal ; ce sont là des souricières où sont toujours pris les imbéciles. Mais elle me pria, me supplia, pleura même, ajoutant : " Tu verras comme je t'aimerai. " T'aimerrrai retentissait à la façon d'un roulement de tambour battant la charge.
    Son désir me semblait tellement singulier que je ne me l'expliquais point ; puis, en y songeant, je crus démêler quelque haine profonde contre son mari, une de ces vengeances secrètes de femme qui trompe avec délices l'homme abhorré, et le veut encore tromper chez lui, dans ses meubles, dans ses draps.
    Je lui dis :
    " Ton mari est très méchant pour toi ? "
    Elle prit un air fâché.
    " Oh ! non, très bon.
    - Mais tu ne l'aimes pas, toi ? "
    Elle me fixa avec ses larges yeux étonnés.
    " Si, je l'aime beaucoup, au contraire, beaucoup, beaucoup, mais pas tant que toi, mon coeurrr. "
    Je ne comprenais plus du tout, et comme je cherchais à deviner, elle appuya sur ma bouche une de ces caresses dont elle connaissait le pouvoir, puis elle murmura :
    " Tu viendras, dis ? "
    Je résistai cependant. Alors elle s'habilla tout de suite et s'en alla.
    Elle fut huit jours sans se montrer. Le neuvième jour elle reparut, s'arrêta gravement sur le seuil de ma chambre et demanda :
    " Viendras-tu ce soir dorrrmirrr chez moi ? Si tu ne viens pas, je m'en vais. "
    Huit jours, c'est long, mon ami, et, en Afrique, ces huit jours-là valaient bien un mois. Je criai : " Oui " et j'ouvris les bras. Elle s'y jeta.

    Elle m'attendit, à la nuit, dans une rue voisine, et me guida.
    Ils habitaient près du port une petite maison basse.
    Je traversai d'abord une cuisine où le ménage prenait ses repas, et je pénétrai dans la chambre blanchie à la chaux, propre, avec des photographies de parents le long des murs et des fleurs de papier sous des globes. Marroca semblait folle de joie ; elle sautait, répétant : " Te voilà chez nous, te voilà chez toi. "
    J'agis, en effet, comme chez moi.
    J'étais un peu gêné, je l'avoue, même inquiet. Comme j'hésitais, dans cette demeure inconnue, à me séparer de certain vêtement sans lequel un homme surpris devient aussi gauche que ridicule, et incapable de toute action, elle me l'arracha de force et l'emporta dans la pièce voisine, avec toutes mes autres hardes.
    Je repris enfin mon assurance et je lui prouvai de tout mon pouvoir, si bien qu'au bout de deux heures nous ne songions guère au repos, quand des coups violents frappés soudain contre la porte nous firent tressaillir ; et une voix forte d'homme cria : " Marroca, c'est moi. "
    Elle fit un bond : " Mon mari ! Vite, cache-toi sous le lit. " Je cherchais éperdument mon pantalon ; mais elle me poussa, haletante : " Va donc, va donc. "
    Je m'étendis à plat ventre et me glissai sans murmurer sous ce lit, sur lequel j'étais si bien.
    Alors elle passa dans la cuisine. Je l'entendis ouvrir une armoire, la fermer, puis elle revint, apportant un objet que je n'aperçus pas, mais qu'elle posa vivement quelque part ; et, comme son mari perdait patience, elle répondit d'une voix forte et calme : " Je ne trrrouve pas allumettes " ; puis soudain : " Les voilà, je t'ouvrrre. " Et elle ouvrit.
    L'homme entra. Je ne vis que ses pieds, des pieds énormes. Si le reste se trouvait en proportion, il devait être un colosse.
    J'entendis des baisers, une tape sur de la chair nue, un rire ; puis il dit avec un accent marseillais : " Zé oublié ma bourse, té, il a fallu revenir. Autrement, je crois que tu dormais de bon coeur. " Il alla vers la commode, chercha longtemps ce qu'il lui fallait ; puis Marroca s'étant étendue sur le lit comme accablée de fatigue, il revient à elle, et sans doute il essayait de la caresser, car elle lui envoya, en phrases irritées, une mitraille d'r furieux.
    Les pieds étaient si près de moi qu'une envie folle, stupide, inexplicable, me saisit de les toucher tout doucement. Je me retins.
    Comme il ne réussissait pas en ses projets, il se vexa. " Tu es bien méçante aujourd'hui ", dit-il. Mais il en prit son parti. " Adieu, pétite. " Un nouveau baiser sonna ; puis les gros pieds se retournèrent, me firent voir leurs gros clous en s'éloignant, passèrent dans la pièce voisine ; et la porte de la rue se referma.
    J'étais sauvé !
    Je sortis lentement de ma retraite, humble et piteux, et tandis que Marroca, toujours nue, dansait une gigue autour de moi en riant aux éclats et battant des mains, je me laissai tomber lourdement sur une chaise. Mais je me relevai d'un bond ; une chose froide gisait sous moi, et comme je n'étais pas plus vêtu que ma complice, le contact m'avait saisi. Je me retournai.
    Je venais de m'asseoir sur une petite hachette à fendre le bois, aiguisée comme un couteau. Comment était-elle venue à cette place ? Je ne l'avais pas aperçue en entrant.
    Marroca, voyant mon sursaut, étouffait de gaieté, poussait des cris, toussait, les deux mains sur son ventre.
    Je trouvai cette joie déplacée, inconvenante. Nous avions joué notre vie stupidement ; j'en avais encore froid dans le dos, et ces rires fous me blessaient un peu.
    " Et si ton mari m'avait vu ? " lui demandai-je.
    Elle répondit : " Pas de danger.
    - Comment ! pas de danger. Elle est raide celle-là ! Il lui suffisait de se baisser pour me trouver. "
    Elle ne riait plus ; elle souriait seulement en me regardant de ses grands yeux fixés, où germaient de nouveaux désirs.
    " Il ne se serait pas baissé. "
    J'insistai. " Par exemple ! S'il avait seulement laissé tomber son chapeau, il aurait bien fallu le ramasser, alors... j'étais propre, moi, dans ce costume. "
    Elle posa sur mes épaules ses bras ronds et vigoureux, et, baissant le ton, comme si elle m'eût dit : " Je t'adorrre ", elle murmura : " Alorrrs, il ne se serait pas relevé. "
    Je ne comprenais point :
    " Pourquoi ça ? "
    Elle cligna de l'oeil avec malice, allongea sa main vers la chaise où je venais de m'asseoir ; et son doigt tendu, le pli de sa joue, ses lèvres entrouvertes, ses dents pointues, claires et féroces, tout cela me montrait la petite hachette à fendre le bois, dont le tranchant aigu luisait.
    Elle fit le geste de la prendre ; puis m'attirant du bras gauche tout contre elle, serrant sa hanche à la mienne, du bras droit elle esquissa le mouvement qui décapite un homme à genoux !...
    Et voilà, mon cher, comment on comprend ici les devoirs conjugaux, l'amour et l'hospitalité !

2 mars 1882

 

LE SAUT DU BERGER

    De Dieppe au Havre la côte présente une falaise ininterrompue, haute de cent mètres environ, et droite comme une muraille. De place en place, cette grande ligne de rochers blancs s'abaisse brusquement, et une petite vallée étroite, aux pentes rapides couvertes de gazon ras et de joncs marins, descend du plateau cultivé vers une plage de galet où elle aboutit par un ravin semblable au lit d'un torrent. La nature a fait ces vallées, les pluies d'orages les ont terminées par ces ravins, entaillant ce qui restait de falaise, creusant jusqu'à la mer le lit des eaux qui sert de passage aux hommes.
    Quelquefois un village est blotti dans ces vallons, où s'engouffre le vent du large.
    J'ai passé l'été dans une de ces échancrures de la côte, logé chez un paysan, dont la maison, tournée vers les flots, me laissait voir de ma fenêtre un grand triangle d'eau bleue encadrée par les pentes vertes du val, et tachée parfois de voiles blanches passant au loin dans un coup de soleil.
    Le chemin allant vers la mer suivait le fond de la gorge, et brusquement s'enfonçait entre deux parois de marne, devenait une sorte d'ornière profonde, avant de déboucher sur une belle nappe de cailloux roulés, arrondis et polis par la séculaire caresse des vagues.
    Ce passage encaissé s'appelle le "Saut du Berger".
    Voici le drame qui l'a fait ainsi nommer.

    "On raconte qu'autrefois ce village était gouverné par un jeune prêtre austère et violent. Il était sorti du séminaire plein de haine pour ceux qui vivent selon les lois naturelles et non suivant celles de son Dieu. D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montra pour les autres d'une implacable intolérance ; une chose surtout le soulevait de colère et de dégoût : l'amour. S'il eût vécu dans les villes, au milieu des civilisés et des raffinés qui dissimulent derrière les voiles délicats du sentiment et de la tendresse, les actes brutaux que la nature commande, s'il eût confessé dans l'ombre des grandes nefs élégantes les pécheresses parfumées dont les fautes semblent adoucies par la grâce de la chute et l'enveloppement d'idéal autour du baiser matériel, il n'aurait pas senti peut-être ces révoltes folles, ces fureurs désordonnées qu'il avait en face de l'accouplement malpropre des loqueteux dans la boue d'un fossé ou sur la paille d'une grange.
    Il les assimilait aux brutes, ces gens-là qui ne connaissaient point l'amour, et qui s'unissaient seulement à la façon des animaux ; et il les haïssait pour la grossièreté de leur âme, pour le sale assouvissement de leur instinct, pour la gaieté répugnante des vieux lorsqu'ils parlaient encore de ces immondes plaisirs.
    Peut-être aussi était-il, malgré lui, torturé par l'angoisse d'appétits inapaisés et sourdement travaillé par la lutte de son corps révolté contre un esprit despotique et chaste.
    Mais tout ce qui touchait à la chair l'indignait, le jetait hors de lui ; et ses sermons violents, pleins de menaces et d'allusions furieuses, faisaient ricaner les filles et les gars qui se coulaient des regards en dessous à travers l'église ; tandis que les fermiers en blouse bleue et les fermières en mante noire se disaient au sortir de la messe, en retournant vers la masure dont la cheminée jetait sur le ciel un filet de fumée bleue : "I' ne plaisante pas là-dessus, mo'sieu le curé."
    Une fois même et pour rien il s'emporta jusqu'à perdre la raison. Il allait voir une malade. Or, dès qu'il eut pénétré dans la cour de la ferme, il aperçut un tas d'enfants, ceux de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la niche du chien. Ils regardaient curieusement quelque chose, immobiles, avec une attention concentrée et muette. Le prêtre s'approcha. C'était la chienne qui mettait bas. Devant sa niche, cinq petits grouillaient autour de la mère qui les léchait avec tendresse, et, au moment où le curé allongeait sa tête par-dessus celles des enfants, un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains : "En v'là encore un, en v'là encore un ! "C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d'impur n'entrait ; ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé tomber des pommes. Mais l'homme à la robe noire fut crispé d'indignation, et la tête perdue, levant son grand parapluie bleu, il se mit à battre les enfants. Ils s'enfuirent à toutes jambes. Alors lui, se trouvant seul en face de la chienne en gésine, frappa sur elle à tour de bras. Enchaînée elle ne pouvait s'enfuir, et comme elle se débattait en gémissant, il monta dessus, l'écrasant sous ses pieds, lui fit mettre au monde un dernier petit, et il l'acheva à coup de talon. Puis il laissa le corps saignant au milieu des nouveau-nés, piaulants et lourds, qui cherchaient déjà les mamelles.

    Il faisait de longues courses, solitairement, à grands pas, avec un air sauvage.
    Or, comme il revenait d'une promenade éloignée, un soir du mois de mai, et qu'il suivait la falaise en regagnant le village, un grain furieux l'assaillit. Aucune maison en vue, partout la côte nue que l'averse criblait de flèches d'eau.
    La mer houleuse roulait ses écumes, et les gros nuages sombres accouraient de l'horizon avec des redoublements de pluie. Le vent sifflait, soufflait, couchait les jeunes récoltes, et secouait l'abbé ruisselant, collait à ses jambes la soutane traversée, emplissait de bruit ses oreilles et son coeur exalté de tumulte.
    Il se découvrit, tendant son front à l'orage, et peu à peu il approchait de la descente sur le pays. Mais une telle rafale l'atteignit qu'il ne pouvait plus avancer, et soudain, il aperçut auprès d'un parc à moutons la hutte ambulante d'un berger.
    C'était un abri, il y courut.
    Les chiens fouettés par l'ouragan ne remuèrent pas à son approche ; et il parvint jusqu'à la cabane en bois, sorte de niche perchée sur des roues, que les gardiens des troupeaux traînent, pendant l'été, de pâturage en pâturage.
    Au-dessus d'un escabeau, la porte basse était ouverte, laissant voir la paille du dedans.
    Le prêtre allait entrer quand il aperçut dans l'ombre un couple amoureux qui s'étreignait. Alors, brusquement, il ferma l'auvent et l'accrocha ; puis, s'attelant aux brancards, courbant sa taille maigre, tirant comme un cheval, et haletant sous sa robe de drap trempée, il courut, entraînant vers la pente rapide, la pente mortelle, les jeunes gens surpris enlacés, qui heurtaient la cloison du poing, croyant sans doute à quelque farce d'un passant.
    Lorsqu'il fut au haut de la descente, il lâcha la légère demeure, qui se mit à rouler sur la côte inclinée.
    Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses brancards.
    Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer, d'un élan, sur sa tête et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois.
    Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un choc, s'abattit sur le flanc, et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée dégringolerait du sommet d'un mont, puis, arrivant au rebord du dernier ravin, elle bondit en décrivant une courbe et, tombant au fond, s'y creva comme un oeuf.
    On les ramassa l'un et l'autre, les amoureux, broyés, pilés, tous les membres rompus, mais étreints, toujours, les bras liés aux cous dans l'épouvante comme pour le plaisir.
    Le curé refusa l'entrée de l'église à leurs cadavres et sa bénédiction à leurs cercueils.
    Et le dimanche, au prône, il parla avec emportement du septième commandement de Dieu, menaçant les amoureux d'un bras vengeur et mystérieux, et citant l'exemple terrible des deux malheureux tués dans leur péché.
    Comme il sortait de l'église, deux gendarmes l'arrêtèrent.
    Un douanier gîté dans un trou de garde avait vu. Il fut condamné aux travaux forcés.

    Et le paysan dont je tiens cette histoire ajouta gravement :
    - Je l'ai connu, moi, monsieur. C'était un rude homme tout de même, mais il n'aimait pas la bagatelle.
 

9 mars 1882

 

LE LIT

    Par un torride après-midi du dernier été, le vaste hôtel des Ventes semblait endormi, et les commissaires-priseurs adjugeaient d'une voix mourante. Dans une salle du fond, au premier étage, un lot d'anciennes soieries d'église gisaient en un coin.
    C'étaient des chapes solennelles et de gracieuses chasubles où des guirlandes brodées s'enroulaient autour des lettres symboliques sur un fond de soie un peu jaunie, devenue crémeuse, de blanche qu'elle fut jadis.
    Quelques revendeurs attendaient, deux ou trois hommes à barbes sales et une grosse femme ventrue, une de ces marchandes dites à la toilette, conseillères et protectrices d'amour prohibées, qui brocantent sur la chair humaine jeune et vieille autant que sur les jeunes et vieilles nippes.
    Soudain, on mit en vente une mignonne chasuble Louis XV, jolie comme une robe de marquise, restée fraîche avec une procession de muguets autour de la croix, de longs iris bleus montant jusqu'aux pieds de l'emblême sacré et, dans les coins, des couronnes de roses. Quand je l'eus achetée, je m'aperçus qu'elle était demeurée vaguement odorante, comme pénétrée d'un reste d'encens, ou plutôt comme habitée encore par ces si légères et si douces senteurs d'autrefois qui semblent des souvenirs de parfum, l'âme des essences évaporées.
    Quand je l'eus chez moi, j'en voulus couvrir une petite chaise de la même époque charmante ; et, la maniant pour prendre les mesures, je sentis sous mes doigts se froisser des papiers. Ayant fendu la doublure, quelques lettres tombèrent à mes pieds. Elles étaient jaunies ; et l'encre effacée semblait de la rouille. Une main fine avait tracée sur une face de la feuille pliée à la mode ancienne : " A monsieur, monsieur l'abbé d'Argencé. "
    Les trois premières lettres fixaient simplement des rendez-vous. Et voici la quatrième :
    " Mon ami, je suis malade, toute souffrante, et je ne quitte pas mon lit. La pluie bat mes vitres, et je reste chaudement, mollement rêveuse, dans la tiédeur des duvets. J'ai un livre, un livre que j'aime et qui me semble fait avec un peu de moi. Vous dirais-je lequel ? Non. Vous me gronderiez. Puis, quand j'ai lu, je songe, et je vais vous dire à quoi.
    " On a mis derrière ma tête des oreillers qui me tiennent assise, et je vous écris sur ce mignon pupitre que j'ai reçu de vous.
    " Etant depuis trois jours en mon lit, c'est à mon lit que je pense, et même dans le sommeil j'y médite encore.
    " Le lit, mon ami, c'est toute notre vie. C'est là qu'on naît, c'est là qu'on aime, c'est là qu'on meurt.
    " Si j'avais la plume de M. de Crébillon, j'écrirais l'histoire d'un lit. Et que d'aventures émouvantes, terribles, aussi que d'aventures gracieuses, aussi que d'autres attendrissantes ! Que d'enseignements n'en pourrait-on pas tirer, et de moralités pour tout le monde ?
    " Vous connaissez mon lit, mon ami. Vous ne vous figurerez jamais que de choses j'y ai découvertes depuis trois jours, et comme je l'aime davantage. Il me semble habité, hanté, dirai-je, par un tas de gens que je ne soupçonnais point et qui cependant ont laissé quelque chose d'eux en cette couche.
    " Oh ! comme je comprends pas ceux qui achètent des lits nouveaux, des lits sans mémoires. Le mien, le nôtre, si vieux, si usé, et si spacieux, a dû contenir bien des existences, de la naissance au tombeau. Songez-y, mon ami ; songez à tout, revoyez des vies entières entre ces quatre colonnes, sous ce tapis à personnages tendu sur nos têtes, qui a regardé tant de choses. Qu'a-t-il vu depuis trois siècles qu'il est là ?
    "Voici une jeune femme étendue. De temps en temps elle pousse un soupir, puis elle gémit ; et les vieux parents l'entourent, et voilà que d'elle sort un petit être miaulant comme un chat, et crispé, tout ridé. C'est un homme qui commence. Elle, la jeune mère, se sent douloureusement joyeuse ; elle étouffe de bonheur à ce premier cri, et tend les bras et suffoque et, autour on pleure avec délices ; car ce petit morceau de créature vivante séparé d'elle, c'est la famille continuée, la prolongation du sang, du coeur et de l'âme des vieux qui regardent, tout tremblants.
    " Puis voici que pour la première fois deux amants se trouvent chair à chair dans ce tabernacle de la vie. Ils tremblent, mais transportés d'allégresse, ils se sentent délicieusement l'un près de l'autre ; et, peu à peu, leurs bouches s'approchent. Ce baiser divin les confond, ce baiser, porte du ciel terrestre, ce baiser qui chante les délices humaines, qui les promet toujours, les annonce et les devance. Et leur lit s'émeut comme une mer soulevée, ploie et murmure, semble lui-même animé, joyeux, car sur lui le délirant mystère d'amour s'accomplit. Quoi de plus suave, de plus parfait en ce monde que ces étreintes faisant de deux êtres un seul, et donnant à chacun, dans le même moment, la même pensée, la même attente et la même joie éperdue qui descend en eux comme un feu dévorant et céleste ?
    " Vous rappelez-vous ces vers que vous m'avez lus, l'autre année, dans quelque poète antique, je ne sais lequel, peut-être le doux Ronsard ?

Et quand au lit nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amants qui librement
Pratiquent folâtrement
Sous les draps cent mignardises.


    " Ces vers- là, je les voudrais avoir brodés en ce plafond de mon lit, d'où Pyrame et Thisbé me regardent sans fin avec leurs yeux de tapisserie.
    " Et songez à la mort, mon ami, à tous ceux qui ont exhalé vers Dieu leur dernier souffle en ce lit. Car il est aussi le tombeau des espérances finies, la porte qui ferme tout après avoir été celle qui ouvre le monde. Que de cris, que d'angoisses, de souffrances, de désespoirs épouvantables, de gémissements d'agonie, de bras tendus vers les choses passées, d'appels aux bonheurs terminés à jamais ; que de convulsions, de râles, de grimaces, de bouches tordues, d'yeux retournés, dans ce lit où je vous écris, depuis trois siècles qu'il prête aux hommes son abri.
    "Le lit songez-y, c'est le symbole de la vie ; je me suis aperçue de cela depuis trois jours. Rien n'est excellent hors du lit.
    "Le sommeil n'est-il pas encore un de nos instants les meilleurs ?
    " Mais c'est aussi là qu'on souffre ! Il est le refuge des malades, un lieu de douleurs aux corps épuisés.
    " Le lit, c'est l'homme. Notre Seigneur Jésus, pour prouver qu'il n'avait rien d'humain, ne semble pas avoir jamais eu besoin d'un lit. Il est né sur la paille et mort sur la croix, laissant aux créatures comme nous leur couche de mollesse et de repos.
    " Que d'autres choses me sont encore venues ! mais je n'ai le temps de vous les marquer, et puis me les rappellerais-je toutes ? et puis je suis déjà tant fatiguée que je vais retirer mes oreillers, m'étendre tout au long et dormir quelque peu.
    " Venez me voir demain à trois heures ; peut-être serai-je mieux et vous le pourrai-je montrer.
    " Adieu, mon ami ; voici mes mains pour que vous les baisiez et je vous tends aussi mes lèvres."

16 mars 1882

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