Il y a huit mois environ, un de mes amis,
Louis R..., avait réuni, un soir, quelques camarades de collège ; nous buvions
du punch et nous fumions en causant littérature, peinture, et en racontant, de
temps à autre, quelques joyeusetés, ainsi que cela se pratique dans les réunions
de jeunes gens. Tout à coup la porte s'ouvre toute grande et un de mes bons amis
d'enfance entre comme un ouragan. "Devinez d'où je viens, s'écria-t-il aussitôt.
- Je parie pour Mabille, répond l'un, - non, tu es trop gai, tu viens
d'emprunter de l'argent, d'enterrer ton oncle, ou de mettre ta montre chez ma
tante, reprend un autre. - Tu viens de te griser, riposte un troisième, et comme
tu as senti le punch chez Louis, tu es monté pour recommencer. - Vous n'y êtes
point, je viens de P... en Normandie, où j'ai été passer huit jours et d'où je
rapporte un grand criminel de mes amis que je vous demande la permission de vous
présenter." A ces mots, il tira de sa poche une main d'écorché ; cette main
était affreuse, noire, sèche, très longue et comme crispée, les muscles, d'une
force extraordinaire, étaient retenus à l'intérieur et à l'extérieur par une
lanière de peau parcheminée, les ongles jaunes, étroits, étaient restés au bout
des doigts ; tout cela sentait le scélérat d'une lieue. "Figurez-vous, dit mon
ami, qu'on vendait l'autre jour les défroques d'un vieux sorcier bien connu dans
toute la contrée ; il allait au sabbat tous les samedis sur un manche à balai,
pratiquait la magie blanche et noire, donnait aux vaches du lait bleu et leur
faisait porter la queue comme celle du compagnon de saint Antoine. Toujours
est-il que ce vieux gredin avait une grande affection pour cette main, qui,
disait-il, était celle d'un célèbre criminel supplicié en 1736, pour avoir jeté,
la tête la première, dans un puits sa femme légitime, ce quoi faisant je trouve
qu'il n'avait pas tort, puis pendu au clocher de l'église le curé qui l'avait
marié. Après ce double exploit, il était allé courir le monde et dans sa
carrière aussi courte que bien remplie, il avait détroussé douze voyageurs,
enfumé une vingtaine de moines dans leur couvent et fait un sérail d'un
monastère de religieuses. - Mais que vas-tu faire de cette horreur ? nous
écriâmes-nous. - Eh parbleu, j'en ferai mon bouton de sonnette pour effrayer mes
créanciers. - Mon ami, dit Henri Smith, un grand Anglais très flegmatique, je
crois que cette main est tout simplement de la viande indienne conservée par le
procédé nouveau, je te conseille d'en faire du bouillon. - Ne raillez pas,
messieurs, reprit avec le plus grand sang-froid un étudiant en médecine aux
trois quarts gris, et toi, Pierre, si j'ai un conseil à te donner, fais enterrer
chrétiennement ce débris humain, de crainte que son propriétaire ne vienne te le
redemander ; et puis, elle a peut-être pris de mauvaises habitudes cette main,
car tu sais le proverbe : "Qui a tué tuera." - Et qui a bu boira", reprit
l'amphitryon. Là-dessus il versa à l'étudiant un grand verre de punch, l'autre
l'avala d'un seul trait et tomba ivre-mort sous la table. Cette sortie fut
accueillie par des rires formidables, et Pierre élevant son verre et saluant la
main : "Je bois, dit-il, à la prochaine visite de ton maître", puis on parla
d'autre chose et chacun rentra chez soi.
Le lendemain, comme je passais devant sa porte, j'entrai chez lui, il était
environ deux heures, je le trouvai lisant et fumant. "Eh bien, comment vas-tu ?
lui dis-je. - Très bien, me répondit-il. - Et ta main ? - Ma main, tu as dû la
voir à ma sonnette où je l'ai mise hier soir en rentrant, mais à ce propos
figure-toi qu'un imbécile quelconque, sans doute pour me faire une mauvaise
farce, est venu carillonner à ma porte vers minuit ; j'ai demandé qui était là,
mais comme personne ne me répondait, je me suis recouché et rendormi."
En ce moment, on sonna, c'était le propriétaire, personnage grossier et fort
impertinent. Il entra sans saluer. "Monsieur, dit-il à mon ami, je vous prie
d'enlever immédiatement la charogne que vous avez pendue à votre cordon de
sonnette, sans quoi je me verrai forcé de vous donner congé. - Monsieur, reprit
Pierre avec beaucoup de gravité, vous insultez une main qui ne le mérite pas,
sachez qu'elle a appartenu à un homme fort bien élevé." Le propriétaire tourna
les talons et sortit comme il était entré. Pierre le suivit, décrocha sa main et
l'attacha à la sonnette pendue dans son alcôve. "Cela vaut mieux, dit-il, cette
main, comme le "Frère, il faut mourir" des Trappistes, me donnera des pensées
sérieuses tous les soirs en m'endormant." Au bout d'une heure je le quittai et
je rentrai à mon domicile.
Je dormis mal la nuit suivante, j'étais agité, nerveux ; plusieurs fois je
me réveillai en sursaut, un moment même je me figurai qu'un homme s'était
introduit chez moi et je me levai pour regarder dans mes armoires et sous mon
lit ; enfin, vers six heures du matin, comme je commençais à m'assoupir, un coup
violent frappé à ma porte, me fit sauter du lit ; c'était le domestique de mon
ami, à peine vêtu, pâle et tremblant. "Ah monsieur ! s'écria-t-il en sanglotant,
mon pauvre maître qu'on a assassiné." Je m'habillai à la hâte et je courus chez
Pierre. La maison était pleine de monde, on discutait, on s'agitait, c'était un
mouvement incessant, chacun pérorait, racontait et commentait l'événement de
toutes les façons. Je parvins à grand-peine jusqu'à la chambre, la porte était
gardée, je me nommai, on me laissa entrer. Quatre agents de la police étaient
debout au milieu, un carnet à la main, ils examinaient, se parlait bas de temps
en temps et écrivaient ; deux docteurs causaient près du lit sur lequel Pierre
était étendu sans connaissance. Il n'était pas mort, mais il avait un aspect
effrayant. Ses yeux démesurément ouverts, ses prunelles dilatées semblaient
regarder fixement avec une indicible épouvante une chose horrible et inconnue,
ses doigts étaient crispés, son corps, à partir du menton, était recouvert d'un
drap que je soulevai. Il portait au cou les marques de cinq doigts qui s'étaient
profondément enfoncés dans la chair, quelques gouttes de sang maculaient sa
chemise. En ce moment une chose me frappa, je regardai par hasard la sonnette de
son alcôve, la main d'écorché n'y était plus. Les médecins l'avaient sans doute
enlevée pour ne point impressionner les personnes qui entreraient dans la
chambre du blessé, car cette main était vraiment affreuse. Je ne m'informai
point de ce qu'elle était devenue.
Je coupe maintenant, dans un journal du lendemain, le récit du crime avec
tous les détails que la police a pu se procurer. Voici ce qu'on y lisait :
"Un attentat horrible a été commis hier sur la personne d'un jeune homme, M.
Pierre B..., étudiant en droit, qui appartient à une des meilleures familles de
Normandie. Ce jeune homme était rentré chez lui vers dix heures du soir, il
renvoya son domestique, le sieur Bouvin, en lui disant qu'il était fatigué et
qu'il allait se mettre au lit. Vers minuit, cet homme fut réveillé tout à coup
par la sonnette de son maître qu'on agitait avec fureur. Il eut peur, alluma une
lumière et attendit ; la sonnette se tut environ une minute, puis reprit avec
une telle force que le domestique, éperdu de terreur, se précipita hors de sa
chambre et alla réveiller le concierge, ce dernier courut avertir la police et,
au bout d'un quart d'heure environ, deux agents enfonçaient la porte. Un
spectacle horrible s'offrit à leurs yeux, les meubles étaient renversés, tout
annonçait qu'une lutte terrible avait eu lieu entre la victime et le malfaiteur.
Au milieu de la chambre, sur le dos, les membres raides, la face livide et les
yeux effroyablement dilatés, le jeune Pierre B... gisait sans mouvement ; il
portait au cou les empreintes profondes de cinq doigts. Le rapport du docteur
Bourdeau, appelé immédiatement, dit que l'agresseur devait être doué d'une force
prodigieuse et avoir une main extraordinairement maigre et nerveuse, car les
doigts qui ont laissé dans le cou comme cinq trous de balle s'étaient presque
rejoints à travers les chairs. Rien ne peut faire soupçonner le mobile du crime,
ni quel peut en être l'auteur. La justice informe."
On lisait le lendemain dans le même journal :
"M. Pierre B..., la victime de l'effroyable attentat que nous racontions
hier, a repris connaissance après deux heures de soins assidus donnés par M. le
docteur Bourdeau. Sa vie n'est pas en danger, mais on craint fortement pour sa
raison ; on n'a aucune trace du coupable."
En effet, mon pauvre ami était fou ; pendant sept mois j'allai le voir tous
les jours à l'hospice où nous l'avions placé, mais il ne recouvra pas une lueur
de raison. Dans son délire, il lui échappait des paroles étranges et, comme tous
les fous, il avait une idée fixe, il se croyait toujours poursuivi par un
spectre. Un jour, on vint me chercher en toute hâte en me disant qu'il allait
plus mal, je le trouvai à l'agonie. Pendant deux heures, il resta fort calme,
puis tout à coup, se dressant sur son lit malgré nos efforts, il s'écria en
agitant les bras et comme en proie à une épouvantable terreur : "Prends-la !
prends-la ! Il m'étrangle, au secours, au secours !" Il fit deux fois le tour de
la chambre en hurlant, puis il tomba mort, la face contre terre.
Comme il était orphelin, je fus chargé de conduire son corps au petit
village de P... en Normandie, où ses parents étaient enterrés. C'est de ce même
village qu'il venait, le soir où il nous avait trouvés buvant du punch chez
Louis R... et où il nous avait présenté sa main d'écorché. Son corps fut enfermé
dans un cercueil de plomb, et quatre jours après, je me promenais tristement
avec le vieux curé qui lui avait donné ses premières leçons, dans le petit
cimetière où l'on creusait sa tombe. Il faisait un temps magnifique, le ciel
tout bleu ruisselait de lumière, les oiseaux chantaient dans les ronces du
talus, où bien des fois, enfants tous deux, nous étions venus manger des mûres.
Il me semblait encore le voir se faufiler le long de la haie et se glisser par
le petit trou que je connaissais bien, là-bas, tout au bout du terrain où l'on
enterre les pauvres, puis nous revenions à la maison, les joues et les lèvres
noires de jus des fruits que nous avions mangés ; et je regardai les ronces,
elles étaient couvertes de mûres ; machinalement j'en pris une, et je la portai
à ma bouche ; le curé avait ouvert son bréviaire et marmottait tout bas ses
oremus, et j'entendais au bout de l'allée la bêche des fossoyeurs qui
creusaient la tombe. Tout à coup, ils nous appelèrent, le curé ferma son livre
et nous allâmes voir ce qu'ils nous voulaient. Ils avaient trouvé un cercueil.
D'un coup de pioche, ils firent sauter le couvercle et nous aperçûmes un
squelette démesurément long, couché sur le dos, qui, de son oeil creux, semblait
encore nous regarder et nous défier ; j'éprouvai un malaise, je ne sais pourquoi
j'eus presque peur. "Tiens ! s'écria un des hommes, regardez donc, le gredin a
un poignet coupé, voilà sa main." Et il ramassa à côté du corps une grande main
desséchée qu'il nous présenta. "Dis donc, fit l'autre en riant, on dirait qu'il
te regarde et qu'il va te sauter à la gorge pour que tu lui rendes sa main. -
Allons mes amis, dit le curé, laissez les morts en paix et refermez ce cercueil,
nous creuserons autre part la tombe de ce pauvre monsieur Pierre.
Le lendemain tout était fini et je reprenais la route de Paris après avoir
laissé cinquante francs au vieux curé pour dire des messes pour le repos de
l'âme de celui dont nous avions ainsi troublé la sépulture.
1875
Ce qu'était,
au moral,
le docteur Héraclius Gloss
C'était un très savant homme que le
docteur Héraclius Gloss. Quoique jamais le plus petit opuscule signé de lui
n'eût paru chez les libraires de la ville, tous les habitants de la docte cité
de Balançon regardaient le docteur Héraclius comme un homme très savant.
Comment et en quoi était-il docteur ? Nul n'eût pu le dire. On savait
seulement que son père et son grand-père avaient été appelés docteurs par leurs
concitoyens. Il avait hérité de leur titre en même temps que de leur nom et de
leurs biens ; dans sa famille on était docteur de père en fils, comme, de père
en fils, on s'appelait Héraclius Gloss.
Du reste, s'il ne possédait point de diplôme signé et contresigné par tous
les membres de quelque illustre faculté, le docteur Héraclius n'en était pas
moins pour cela un très digne et très savant homme. Il suffisait de voir les
quarante rayons chargés de livres qui couvraient les quatre panneaux de son
vaste cabinet, pour être bien convaincu que jamais docteur plus érudit n'avait
honoré la cité balançonnaise. Enfin, chaque fois qu'il était question de sa
personne devant M. le doyen ou M. le recteur, on les voyait toujours sourire
avec mystère. On rapporte même qu'un jour M. le recteur avait fait de lui un
grand éloge en latin devant Mgr l'Archevêque ; le témoin qui racontait cela
citait d'ailleurs comme preuve irrécusable ces quelques mots qu'il avait
entendus :
Parluriunt montes, nascitur ridiculus mus.
De plus, M. le doyen et M. le recteur dînaient chez lui tous les dimanches ; aussi personne n'eût osé mettre en doute que le docteur Héraclius Gloss ne fût un très savant homme.
SECONDE PARTIE
Ce qu'était,
au physique,
le docteur Héraclius Gloss
S'il est vrai, comme certains philosophes le prétendent, qu'il y ait une harmonie parfaite entre le moral et le physique d'un homme, et qu'on puisse lire sur les lignes du visage les principaux traits du caractère, le docteur Héraclius n'était pas fait pour donner un démenti à cette assertion. Il était petit, vif et nerveux. Il y avait en lui du rat, de la fouine et du basset, c'est-à-dire qu'il était de la famille des chercheurs, des rongeurs, des chasseurs et des infatigables. A le voir, on ne concevait pas que toutes les doctrines qu'il avait étudiées pussent entrer dans cette petite tête, mais on s'imaginait bien plutôt qu'il devait, lui-même, pénétrer dans la science, et y vivre en la grignotant comme un rat dans un gros livre. Ce qu'il avait surtout de singulier, c'était l'extraordinaire minceur de sa personne ; son ami le doyen prétendait, peut-être non sans raison, qu'il avait dû être oublié, pendant plusieurs siècles, entre les feuillets d'un in-folio, à côté d'une rose et d'une violette, car il était toujours très coquet et très parfumé. Sa figure surtout était tellement en lame de rasoir que les branches de ses lunettes d'or, dépassant démesurément ses tempes, faisaient assez l'effet d'une grande vergue sur le mât d'un navire. "S'il n'eût été le savant docteur Héraclius, disait parfois M. le recteur de la faculté de Balançon, il aurait fait certainement un excellent couteau à papier." Il portait perruque, s'habillait avec soin, n'était jamais malade, aimait les bêtes, ne détestait pas les hommes et idolâtrait les brochettes de cailles.
A quoi le
docteur Héraclius
employait les douze heures du jour
A peine le docteur était-il levé,
savonné, rasé et lesté d'un petit pain au beurre trempé dans une tasse de
chocolat à la vanille, qu'il descendait à son jardin. Jardin peu vaste comme
tous ceux des villes, mais agréable, ombragé, fleuri, silencieux, je dirais
réfléchi, si j'osais. Enfin qu'on se figure ce que doit être le jardin idéal
d'un philosophe à la recherche de la vérité, et on ne sera pas loin de connaître
celui dont le docteur Héraclius Gloss faisait trois ou quatre fois le tour au
pas accéléré, avant de s'abandonner aux quotidiennes brochettes de cailles du
second déjeuner. Ce petit exercice, disait-il, était excellent au saut du lit ;
il ranimait la circulation du sang, engourdie par le sommeil, chassait les
humeurs du cerveau et préparait les voies digestives.
Après cela le docteur déjeunait. Puis, aussitôt son café pris, et il le
buvait d'un trait, ne s'abandonnant jamais aux somnolences des digestions
commencées à table, il endossait sa grande redingote et s'en allait. Et chaque
jour, après avoir passé devant la faculté, et comparé l'heure de son oignon
Louis XV à celle du hautain cadran de l'horloge universitaire, il disparaissait
dans la ruelle des Vieux Pigeons dont il ne sortait que pour rentrer dîner.
Que faisait donc le docteur Héraclius Gloss dans la ruelle des Vieux
Pigeons ? Ce qu'il y faisait, bon Dieu !... il y cherchait la vérité
philosophique - et voici comment.
Dans cette petite ruelle, obscure et sale, tous les bouquinistes de Balançon
s'étaient donné rendez-vous. Il eût fallu des années pour lire seulement les
titres de tous les ouvrages inattendus, entassés de la cave au grenier dans les
cinquante baraques qui formaient la ruelle des Vieux Pigeons.
Le docteur Héraclius Gloss regardait ruelle, maisons, bouquinistes et
bouquins comme sa propriété particulière.
Il était arrivé souvent que certain marchand de bric-à-brac, au moment de se
mettre au lit, avait entendu quelque bruit dans son grenier, et montant à pas de
loup, armé d'une gigantesque flamberge des temps passés, il avait trouvé... le
docteur Héraclius Gloss - enseveli jusqu'à mi-corps dans des piles de bouquins,
tenant d'une main un reste de chandelle qui lui fondait entre les doigts, et de
l'autre feuilletant un antique manuscrit d'où il espérait peut-être faire
jaillir la vérité. Et le pauvre docteur était bien surpris, en apprenant que la
cloche du beffroi avait sonné neuf heures depuis longtemps et qu'il mangerait un
détestable dîner.
C'est qu'il cherchait sérieusement, le docteur Héraclius ! Il connaissait à
fond toutes les philosophies anciennes et modernes ; il avait étudié les sectes
de l'Inde et les religions des nègres d'Afrique ; il n'était si mince peuplade
parmi les barbares du Nord ou les sauvages du sud dont il n'eût sondé les
croyances ! Hélas ! Hélas ! plus il étudiait, cherchait, furetait, méditait,
plus il était indécis : "Mon ami, disait-il un soir à M. le recteur, combien
sont plus heureux que nous les Colomb qui se lancent à travers les mers à la
recherche d'un nouveau monde ; ils n'ont qu'à aller devant eux. Les difficultés
qui les arrêtent ne viennent que d'obstacles matériels qu'un homme hardi
franchit toujours ; tandis que nous, ballottés sans cesse sur l'océan des
incertitudes, entraînés brusquement par une hypothèse comme un navire par
l'aquilon, nous rencontrons tout à coup, ainsi qu'un vent contraire, une
doctrine opposée, qui nous ramène, sans espoir, au port dont nous étions
sortis." Une nuit qu'il philosophait avec M. le doyen, il lui dit : "Comme on a
raison, mon ami, de prétendre que la vérité habite dans un puits... Les seaux
descendent tour à tour pour la pêcher et ne rapportent jamais que de l'eau
claire... Je vous laisse deviner, ajouta-t-il finement, comment j'écris le mot
sots."
C'est le seul calembour qu'on l'ait jamais entendu faire.
A quoi le
docteur Héraclius
employait les douze heures de la nuit
Quand le docteur Héraclius rentrait
chez lui, le soir, il était généralement beaucoup plus gros qu'au moment où il
sortait. C'est qu'ainsi chacune de ses poches, et il en avait dix-huit, était
bourrée des antiques bouquins philosophiques qu'il venait d'acheter dans la
ruelle des Vieux Pigeons ; et le facétieux recteur prétendait que, si un
chimiste l'eût analysé à ce moment, il aurait trouvé que le vieux papier entrait
pour deux tiers dans la composition du docteur.
A sept heures, Héraclius Gloss se mettait à table, et tout en mangeant,
parcourait les vieux livres dont il venait de se rendre acquéreur.
A huit heures et demie le docteur se levait magistralement, ce n'était plus
alors l'alerte et sémillant petit homme qu'il avait été tout le jour, mais le
grave penseur dont le front plie sous le poids de hautes méditations, comme un
portefaix sous un fardeau trop lourd. Après avoir lancé à sa gouvernante un
majestueux "je n'y suis pour personne", il disparaissait dans son cabinet. Une
fois là, il s'asseyait devant sa table de travail encombrée de livres et... il
songeait. Quel étrange spectacle pour celui qui eût pu voir alors dans la pensée
du docteur ! !... Défilé monstrueux des Divinités les plus contraires et des
croyances les plus disparates, entrecroisement fantastique de doctrines et
d'hypothèses. C'était comme une arène où les champions de toutes les
philosophies se heurtaient dans un tournoi gigantesque. Il amalgamait,
combinait, mélangeait le vieux spiritualisme oriental avec le matérialisme
allemand, la morale des Apôtres avec celle d'Épicure. Il tentait des
combinaisons de doctrines comme on essaye dans un laboratoire des combinaisons
chimiques, mais sans jamais voir bouillonner à la surface la vérité tant désirée
- et son bon ami le recteur soutenait que cette vérité philosophique,
éternellement attendue, ressemblait beaucoup à une pierre philosophale...
d'achoppement.
A minuit le docteur se couchait - et les rêves de son sommeil étaient les
mêmes que ceux de ses veilles.
CINQUIEME PARTIE
Comme quoi M. le
doyen attendait tout
de l'éclectisme, le docteur de la révélation
et M. le recteur de la digestion
Un soir que M. le doyen, M. le recteur
et lui étaient réunis dans son vaste cabinet, ils eurent une discussion des plus
intéressantes.
"Mon ami, disait le doyen, il faut être éclectique et épicurien. Choisissez
ce qui est bon, rejetez ce qui est mauvais. La philosophie est un vaste jardin
qui s'étend sur toute la terre. Cueillez les fleurs éclatantes de l'Orient, les
pâles floraisons du Nord, les violettes des champs et les roses des jardins,
faites-en un bouquet et sentez-le. Si son parfum n'est pas le plus exquis qu'on
puisse rêver, il sera du moins fort agréable, et plus suave mille fois que celui
d'une fleur unique - fût-elle la plus odorante du monde. - Plus varié certes,
reprit le docteur, mais plus suave non, si vous arrivez à trouver la fleur qui
réunit et concentre en elle tous les parfums des autres. Car, dans votre
bouquet, vous ne pourrez empêcher certaines odeurs de se nuire, et, en
philosophie, certaines croyances de se contrarier. Le vrai est un - et avec
votre éclectisme vous n'obtiendrez jamais qu'une vérité de pièces et de
morceaux. Moi aussi j'ai été éclectique, maintenant, je suis exclusif. Ce que je
veux, ce n'est pas un à-peu-près de rencontre, mais la vérité absolue. Tout
homme intelligent en a, je crois, le pressentiment, et le jour où il la trouvera
sur sa route il s'écriera : "la voilà". Il en est de même pour la beauté ; ainsi
moi, jusqu'à vingt-cinq ans je n'ai pas aimé ; j'avais aperçu bien des femmes,
jolies, mais elles ne me disaient rien - pour composer l'être idéal que
j'entrevoyais, il aurait fallu leur prendre quelque chose à chacune, et encore
cela eût ressemblé au bouquet dont vous parliez tout à l'heure, on n'aurait pas
obtenu de cette façon la beauté parfaite qui est indécomposable, comme l'or et
la vérité. Un jour enfin, j'ai rencontré cette femme, j'ai compris que c'était
elle et je l'ai aimée." Le docteur un peu ému se tut, et M. le recteur sourit
finement en regardant M. le doyen. Au bout d'un moment Héraclius Gloss
continua : "C'est de la révélation que nous devons tout attendre. C'est la
révélation qui a illuminé l'apôtre Paul sur le chemin de Damas et lui a donné la
foi chrétienne... - ... qui n'est pas la vraie, interrompit en riant le recteur,
puisque vous n'y croyez pas - par conséquent la révélation n'est pas plus sûre
que l'éclectisme. - Pardon, mon ami, reprit le docteur, Paul n'était pas un
philosophe, il a eu une révélation d'à-peu-près. Son esprit n'aurait pu saisir
la vérité absolue qui est abstraite. Mais la philosophie a marché depuis, et le
jour où une circonstance quelconque, un livre, un mot peut-être, la révélera à
un homme assez éclairé pour la comprendre, elle l'illuminera tout à coup, et
toutes les superstitions s'effaceront devant elle comme les étoiles au lever du
soleil. - Amen, dit le recteur, mais le lendemain vous aurez un second illuminé,
un troisième le surlendemain, et ils se jetteront mutuellement à la tête leurs
révélations, qui, heureusement, ne sont pas des armes fort dangereuses. - Mais
vous ne croyez donc à rien ?" s'écria le docteur qui commençait à se fâcher. "Je
crois à la Digestion, répondit gravement le recteur. J'avale indifféremment
toutes les croyances, tous les dogmes, toutes les morales, toutes les
superstitions, toutes les hypothèses, toutes les illusions, de même que, dans un
bon dîner, je mange avec un plaisir égal, potage, hors-d'oeuvre, rôtis, légumes,
entremets et dessert, après quoi, je m'étends philosophiquement dans mon lit,
certain que ma tranquille digestion m'apportera un sommeil agréable pour la
nuit, la vie et la santé pour le lendemain. - Si vous m'en croyez, se hâta de
dire le doyen, nous ne pousserons pas plus loin la comparaison."
Une heure après, comme ils sortaient de la maison du savant Héraclius, le
recteur se mit à rire tout à coup et dit : "Ce pauvre docteur ! si la vérité lui
apparaît comme la femme aimée, il sera bien l'homme le plus trompé que la terre
ait jamais porté." Et un ivrogne qui s'efforçait de rentrer chez lui se laissa
tomber d'épouvante en entendant le rire puissant du doyen qui accompagnait en
basse profonde le fausset aigu du recteur.
Comme quoi le
chemin de Damas du docteur
se trouva être la ruelle des Vieux Pigeons,
et comment la vérité l'illumina sous la forme
d'un manuscrit métempsycosiste
Le 17 mars de l'an de grâce dix-sept
cent - et tant - le docteur s'éveilla tout enfiévré. Pendant la nuit, il avait
vu plusieurs fois en rêve un grand homme blanc, habillé à l'antique, qui lui
touchait le front du doigt, en prononçant des paroles inintelligibles, et ce
songe avait paru au savant Héraclius un avertissement très significatif. De quoi
était-ce un avertissement ?... et en quoi était-il significatif ?... le docteur
ne le savait pas au juste, mais néanmoins il attendait quelque chose.
Après son déjeuner il se rendit comme de coutume dans la ruelle des
Vieux-Pigeons, et entra, comme midi sonnait, au n° 31, chez Nicolas Bricolet,
costumier, marchand de meubles antiques, bouquiniste et réparateur de chaussures
anciennes, c'est-à-dire savetier, à ses moments perdus. Le docteur comme mû par
une inspiration monta immédiatement au grenier, mit la main sur le troisième
rayon d'une armoire Louis XIII et en retira un volumineux manuscrit en parchemin
intitulé :
MES DIX-HUIT MÉTEMPSYCOSES.
HISTOIRE DE MES EXISTENCES DEPUIS L'AN 184
DE l'ÈRE APPELÉE CHRÉTIENNE.
Immédiatement après ce titre
singulier, se trouvait l'introduction suivante qu'Héraclius Gloss déchiffra
incontinent :
"Ce manuscrit qui contient le récit fidèle de mes transmigrations a été
commencé par moi dans la cité romaine en l'an CLXXXIV de l'ère chrétienne, comme
il est dit ci-dessus.
"Je signe cette explication destinée à éclairer les humains sur les
alternances des réapparitions de l'âme, ce jourd'hui, 16 avril 1748, en la ville
de Balançon où m'ont jeté les vicissitudes de mon destin.
"Il suffira à tout homme éclairé et préoccupé des problèmes philosophiques
de jeter les yeux sur ces pages pour que la lumière se fasse en lui de la façon
la plus éclatante.
"Je vais, pour cela, résumer en quelques lignes la substance de mon histoire
qu'on pourra lire plus bas pour peu qu'on sache le latin, le grec, l'allemand,
l'italien, l'espagnol et le français ; car, à des époques différentes de mes
réapparitions humaines, j'ai vécu chez ces peuples divers. Puis j'expliquerai
par quel enchaînement d'idées, quelles précautions psychologiques et quels
moyens mnémotechniques, je suis arrivé infailliblement à des conclusions
métempsycosistes.
"En l'an 184, j'habitais Rome et j'étais philosophe. Comme, je me promenais
un jour sur la voie Appienne, il me vint à la pensée que Pythagore pouvait avoir
été comme l'aube encore indécise d'un grand jour près de naître. A partir de ce
moment je n'eus plus qu'un désir, qu'un but, qu'une préoccupation constante : me
souvenir de mon passé. Hélas ! tous mes efforts furent vains, il ne me revenait
rien des existences antérieures.
"Or un jour, je vis par hasard sur le socle d'une statue de Jupiter placée
dans mon atrium, quelques traits que j'avais gravés dans ma jeunesse et qui me
rappelèrent tout à coup un événement depuis longtemps oublié. Ce fut comme un
rayon de lumière ; et je compris que si quelques années, parfois même une nuit,
suffisent pour effacer un souvenir, à plus forte raison les choses accomplies
dans les existences antérieures, et sur lesquelles a passé la grande somnolence
des vies intermédiaires et animales, doivent disparaître de notre mémoire.
"Alors, je gravai mon histoire sur des tablettes de pierre, espérant que le
destin me la remettrait peut-être un jour sous les yeux, et qu'elle serait pour
moi comme l'écriture retrouvée sur le socle de ma statue.
"Ce que j'avais désiré se réalisa. Un siècle plus tard, comme j'étais
architecte, on me chargea de démolir une vieille maison pour bâtir un palais à
la place qu'elle avait occupée.
"Les ouvriers que je dirigeais m'apportèrent un jour une pierre brisée
couverte d'écriture qu'ils avaient trouvée en creusant les fondations. Je me mis
à la déchiffrer - et tout en lisant la vie de celui qui avait tracé ces signes,
il me revenait par instants comme des lueurs rapides d'un passé oublié. Peu à
peu le jour se lit dans mon âme, je compris, je me souvins. Cette pierre,
c'était moi qui l'avais gravée !
"Mais pendant cet intervalle d'un siècle qu'avais-je fait ? qu'avais-je
été ? sous quelle forme avais-je souffert ? rien ne pouvait me l'apprendre.
"Un jour pourtant, j'eus un indice, mais si faible et si nébuleux que je
n'oserais l'invoquer. Un vieillard qui était mon voisin me raconta qu'on avait
beaucoup ri dans Rome, cinquante ans auparavant (juste neuf mois avant ma
naissance), d'une aventure arrivée au sénateur Marcus Antonius Cornélius Lipa.
Sa femme, qui était jolie, et très perverse, dit-on, avait acheté à des
marchands phéniciens un grand singe qu'elle aimait beaucoup. Le sénateur
Cornélius Lipa fut jaloux de l'affection de sa moitié pour ce quadrumane à
visage d'homme et le tua. J'eus en écoutant cette histoire une perception très
vague que ce singe-là, c'était moi, que sous cette forme j'avais longtemps
souffert comme du souvenir d'une déchéance. Mais je ne retrouvai rien de bien
clair et de bien précis. Cependant je fus amené à établir cette hypothèse qui
est du moins fort vraisemblable.
"La forme animale est une pénitence imposée à l'âme pour les crimes commis
sous la forme humaine.
Le souvenir des existences supérieures est donné à la bête pour la châtier
par le sentiment de sa déchéance.
"L'âme purifiée par la souffrance peut seule reprendre la forme humaine,
elle perd alors la mémoire des périodes animales qu'elle a traversées
puisqu'elle est régénérée et que cette connaissance serait pour elle une
souffrance imméritée. Par conséquent l'homme doit protéger et respecter la bête
comme on respecte un coupable qui expie et pour que d'autres le protègent à son
tour quand il réapparaîtra sous cette forme. Ce qui revient à peu de chose près
à cette formule de la morale chrétienne : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne
voudrais pas qu'on te fît."
"On verra par le récit de mes métempsycoses comment j'eus le bonheur de
retrouver mes mémoires dans chacune de mes existences ; comment je transcrivis
de nouveau cette histoire sur des tablettes d'airain, puis sur du papyrus
d'Égypte, et enfin beaucoup plus tard sur le parchemin allemand dont je me sers
encore aujourd'hui.
"Il me reste à tirer la conclusion philosophique de cette doctrine.
"Toutes les philosophies se sont arrêtées devant l'insoluble problème de la
destinée de l'âme. Les dogmes chrétiens qui prévalent aujourd'hui enseignent que
Dieu réunira les justes dans un paradis, et enverra les méchants en enfer où ils
brûleront avec le diable.
"Mais le bon sens moderne ne croit plus au Dieu à visage de patriarche
abritant sous ses ailes les âmes des bons comme une poule ses poussins ; et de
plus la raison contredit les dogmes chrétiens.
"Car le paradis ne peut être nulle part et l'enfer nulle part :
"Puisque l'espace illimité est peuplé par des mondes semblables au nôtre ;
"Puisqu'en multipliant les générations qui se sont succédé depuis le
commencement de cette terre par celles qui ont pullulé sur les mondes
innombrables habités comme le nôtre, on arriverait à un nombre d'âmes tellement
surnaturel et impossible, le multiplicateur étant infini, que Dieu
infailliblement en perdrait la tête, quelque solide qu'elle fût, et le Diable
serait dans le même cas, ce qui amènerait une perturbation fâcheuse ;
"Puisque, le nombre des âmes des justes étant infini, comme le nombre des
âmes des méchants et comme l'espace, il faudrait un paradis infini et un enfer
infini, ce qui revient à ceci : que le paradis serait partout, et l'enfer
partout, c'est-à-dire nulle part.
"Or la raison ne contredit pas la croyance métempsycosiste :
"L'âme passant du serpent au pourceau, du pourceau à l'oiseau, de l'oiseau
au chien, arrive enfin au singe et à l'homme. Puis toujours elle recommence à
chaque faute nouvelle commise, jusqu'au moment où elle atteint la somme de la
purification terrestre qui la fait émigrer dans un monde supérieur. Ainsi elle
passe sans cesse de bête en bête et de sphère en sphère, allant du plus
imparfait au plus parfait pour arriver enfin dans la planète du bonheur suprême
d'où une nouvelle faute peut de nouveau la précipiter dans les régions de la
suprême souffrance où elle recommence ses transmigrations.
"Le cercle, figure universelle et fatale, enferme donc les vicissitudes de
nos existences de même qu'il gouverne les évolutions des mondes."
Comme quoi l'on
peut interpréter
de deux manières un vers de Corneille
A peine le docteur Héraclius eut-il
terminé la lecture de cet étrange document qu'il demeura roide de stupéfaction -
puis il l'acheta sans marchander, moyennant la somme de douze livres onze sous,
le bouquiniste le faisant passer pour un manuscrit hébreu retrouvé dans les
fouilles de Pompéi.
Pendant quatre jours et quatre nuits, le docteur ne quitta pas son cabinet,
et il parvint, à force de patience et de dictionnaires, à déchiffrer, tant bien
que mal, les périodes allemande et espagnole du manuscrit ; car s'il savait le
grec, le latin et un peu l'italien, il ignorait presque totalement l'allemand et
l'espagnol. Enfin, craignant d'être tombé dans les contresens les plus
grossiers, il pria son ami le recteur, qui possédait à fond ces deux langues, de
vouloir bien relire sa traduction. Ce dernier le fit avec grand plaisir ; mais
il resta trois jours entiers avant de pouvoir entreprendre sérieusement son
travail, étant envahi, chaque fois qu'il parcourait la version du docteur, par
un rire si long et si violent, que deux fois il en eut presque des syncopes.
Comme on lui demandait la cause de cette hilarité extraordinaire : "La cause ?
répondit-il, d'abord il y en a trois : 1° la figure désopilée de mon excellent
confrère Héraclius ; 2° sa traduction désopilante qui ressemble au texte
approximativement comme une guitare à un moulin à vent ; et, 3° enfin, le texte
lui-même qui est bien la chose la plus drôle qu'il soit possible d'imaginer."
Ô recteur obstiné ! rien ne put le convaincre. Le soleil serait venu, en
personne, lui brûler la barbe et les cheveux qu'il l'aurait pris pour une
chandelle !
Quant au docteur Héraclius Gloss, je n'ai pas besoin de dire qu'il était
rayonnant, illuminé, transformé - il répétait à tout moment comme Pauline :
Je vois, je sens, je crois, je suis désabusé
et, chaque fois, le recteur l'interrompait pour faire remarquer que désabusé devait s'écrire en deux mots avec un s à la fin :
Je vois, je sens, je crois, je suis des abusés.
HUITIEME PARTIE
Comme quoi,
pour la même raison qu'on peut être
plus royaliste que le roi et plus dévot que le pape,
on peut également devenir plus métempsycosiste
que Pythagore.
Quelle que soit la joie du naufragé
qui, après avoir erré pendant de longs jours et de longues nuits par la mer
immense, perdu sur un radeau fragile, sans mât, sans voile, sans boussole et
sans espérance, aperçoit tout à coup le rivage tant désiré, cette joie n'était
rien auprès de celle qui inonda le docteur Héraclius Gloss, lorsque après avoir
été si longtemps ballotté par la houle des philosophies, sur le radeau des
incertitudes, il entra enfin triomphant et illuminé dans le port de la
métempsycose.
La vérité de cette doctrine l'avait frappé si fortement qu'il l'embrassa
d'un seul coup jusque dans ses conséquences les plus extrêmes. Rien n'y était
obscur pour lui, et, en quelques jours, à force de méditations et de calculs, il
en était arrivé à fixer l'époque exacte à laquelle un homme, mort en telle
année, réapparaîtrait sur la terre. Il savait, à peu de chose près, la date de
toutes les transmigrations d'une âme dans les êtres inférieurs, et, selon la
somme présumée du bien ou du mal accompli dans la dernière période de vie
humaine, il pouvait assigner le moment où cette âme entrerait dans le corps d'un
serpent, d'un porc, d'un cheval de fatigue, d'un boeuf, d'un chien, d'un
éléphant ou d'un singe. Les réapparitions d'une même âme dans son enveloppe
supérieure se succédaient à intervalles réguliers, quelles qu'eussent été ses
fautes antérieures.
Ainsi, le degré de punition, toujours proportionné au degré de culpabilité,
consistait, non point dans la durée plus ou moins longue de l'exil sous des
formes animales, mais dans le séjour plus ou moins prolongé que faisait cette
âme dans la peau d'une bête immonde. L'échelle des bêtes commençait aux degrés
inférieurs par le serpent ou le pourceau pour finir par le singe "qui est un
homme privé de la parole", disait le docteur ; - à quoi son excellent ami le
recteur répondait toujours qu'en vertu du même raisonnement Héraclius Gloss
n'était pas autre chose qu'un singe doué de la parole.
Médailles et revers
Le docteur Héraclius fut bien heureux
pendant les quelques jours qui suivirent sa surprenante découverte. Il vivait
dans une jubilation profonde - il était plein du rayonnement des difficultés
vaincues, des mystères dévoilés, des grandes espérances réalisées. La
métempsycose l'environnait comme un ciel. Il lui semblait qu'un voile se fût
déchiré tout à coup et que ses yeux se fussent ouverts aux choses inconnues.
Il faisait asseoir son chien à table à ses côtés, il avait avec lui de
graves tête-à-tête au coin du feu cherchant à surprendre dans l'oeil de
l'innocente bête, le mystère des existences précédentes.
Il voyait pourtant deux points noirs dans sa félicité : c'étaient M. le
doyen et M. le recteur.
Le doyen haussait les épaules avec fureur toutes les fois qu'Héraclius
essayait de le convertir à la doctrine métempsycosiste, et le recteur le
harcelait des plaisanteries les plus déplacées. Cela surtout était intolérable.
Sitôt que le docteur développait sa croyance, le satanique recteur abondait dans
son sens ; il contrefaisait l'adepte qui écoute la parole d'un grand apôtre, et
il imaginait pour toutes les personnes de leur entourage les généalogies
animales les plus invraisemblables : "Ainsi, disait-il, le père Labonde, sonneur
de la cathédrale, dès sa première transmigration, n'avait pas dû être autre
chose qu'un melon", - et depuis il avait du reste fort peu changé, se contentant
de faire tinter matin et soir la cloche sous laquelle il avait grandi. Il
prétendait que l'abbé Rosencroix, le premier vicaire de Sainte-Eulalie, avait
été indubitablement une corneille qui abat des noix, car il en avait conservé la
robe et les attributions. Puis, intervertissant les rôles de la façon la plus
déplorable, il affirmait que maître Bocaille, le pharmacien, n'était qu'un ibis
dégénéré, puisqu'il était contraint de se servir d'un instrument pour infiltrer
ce remède si simple que, suivant Hérodote, l'oiseau sacré s'administrait
lui-même avec l'unique secours de son bec allongé.
Comme quoi un
saltimbanque
peut être plus rusé qu'un savant docteur
Le docteur Héraclius continua
néanmoins sans se décourager la série de ses découvertes. Tout animal avait pour
lui désormais une signification mystérieuse : il cessait de voir la bête pour ne
contempler que l'homme qui se purifiait sous cette enveloppe, et il devinait les
fautes passées au seul aspect de la peau expiatoire.
Un jour qu'il se promenait sur la place de Balançon, il aperçut une grande
baraque en bois d'où sortaient des hurlements terribles, tandis que sur
l'estrade un paillasse désarticulé invitait la foule à venir voir travailler le
terrible dompteur apache Tomahawk ou le Tonnerre Grondant. Héraclius se sentit
ému, il paya les dix centimes demandés et entra. Ô Fortune protectrice des
grands esprits ! A peine eut-il pénétré dans cette baraque qu'il aperçut une
cage énorme sur laquelle étaient écrits ces trois mots qui flamboyèrent soudain
devant ses yeux éblouis : "Homme des bois". Le docteur ressentit tout à coup le
tremblement nerveux des grandes secousses morales et, flageolant d'émotion, il
s'approcha. Il vit alors un singe gigantesque tranquillement assis sur son
derrière, les jambes croisées à la façon des tailleurs et des Turcs, et, devant
ce superbe échantillon de l'homme à sa dernière transmigration, Héraclius Gloss,
pâle de joie, s'abîma dans une méditation puissante. Au bout de quelques
minutes, l'homme des bois, devinant sans doute l'irrésistible sympathie
subitement éclose dans le coeur de l'homme des cités qui le regardait
obstinément, se mit à faire à son frère régénéré une si épouvantable grimace que
le docteur sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Puis, après avoir exécuté
une voltige fantastique, absolument incompatible avec la dignité d'un homme,
même absolument déchu, le citoyen aux quatre mains se livra à l'hilarité la plus
inconvenante à la barbe du docteur. Ce dernier cependant ne trouver point
choquante la gaieté de cette victime d'erreurs anciennes ; il y vit au contraire
une similitude de plus avec l'espèce humaine, une probabilité plus grande de
parenté, et sa curiosité scientifique devint tellement violente qu'il résolut
d'acheter à tout prix ce maître grimacier pour l'étudier à loisir. Quel honneur
pour lui ! quel triomphe pour la grande doctrine ! s'il parvenait enfin à se
mettre en rapport avec la partie animale de l'humanité, à comprendre ce pauvre
singe et à se faire entendre de lui.
Naturellement le maître de la ménagerie lui fit le plus grand éloge de son
pensionnaire ; c'était bien l'animal le plus intelligent, le plus doux, le plus
gentil, le plus aimable qu'il eût vu dans sa longue carrière de montreur
d'animaux féroces ; et, pour appuyer son dire, il s'approcha des barreaux et y
introduisit sa main que le singe mordit aussitôt par manière de plaisanterie.
Naturellement encore, il en demanda un prix fabuleux qu'Héraclius paya sans
marchander. Puis, précédé de deux portefaix pliés sous l'énorme cage, le docteur
triomphant se dirigea vers son domicile.
Où il est
démontré qu'Héraclius Gloss
n'était point exempt de toutes les faiblesses
du sexe fort
Mais plus il approchait de sa maison,
plus il ralentissait sa marche, car il agitait dans son esprit un problème bien
autrement difficile encore que celui de la vérité philosophique ; et ce problème
se formulait ainsi pour l'infortuné docteur : "Au moyen de quel subterfuge
pourrai-je cacher à ma bonne Honorine l'introduction sous mon toit de cette
ébauche humaine ?" Ah, c'est que le pauvre Héraclius, qui affrontait
intrépidement les redoutables haussements d'épaules de M. le doyen et les
plaisanteries terribles de M. le recteur, était loin d'être aussi brave devant
les explosions de la bonne Honorine. Pourquoi donc le docteur craignait-il si
fort cette petite femme encore fraîche et gentille qui paraissait si vive et si
dévouée aux intérêts de son maître ? Pourquoi ? Demandez pourquoi Hercule filait
aux pieds d'Omphale, pourquoi Samson laissa Dalila lui ravir sa force et son
courage, qui résidaient dans ses cheveux, à ce que nous apprend la Bible.
Hélas ! un jour que le docteur promenait dans les champs le désespoir d'une
grande passion trahie (car ce n'était pas sans raison que M. le doyen et M. le
recteur s'étaient si fort amusés aux dépens d'Héraclius certain soir qu'ils
rentraient chez eux), il rencontra au coin d'une haie, une petite fille gardant
des moutons. Le savant homme qui n'avait pas toujours exclusivement cherché la
vérité philosophique et qui d'ailleurs ne soupçonnait pas encore le grand
mystère de la métempsycose, au lieu de ne s'occuper que des brebis, comme il
l'eût fait certainement, s'il avait su ce qu'il ignorait, hélas ! se mit à
causer avec celle qui les gardait. Il la prit bientôt à son service et une
première faiblesse autorisa les suivantes. Ce fut lui qui devint en peu de temps
le mouton de cette pastourelle, et l'on disait tout bas que si, comme celle de
la Bible, cette Dalila rustique avait coupé les cheveux du pauvre homme trop
confiant, elle n'avait point, pour cela, privé son front de tout ornement.
Hélas ! ce qu'il avait prévu se réalisa et même au-delà de ses
appréhensions ; à peine eut-elle vu l'habitant des bois captif dans sa maison de
fil de fer, qu'Honorine s'abandonna aux éclats de la fureur la plus déplacée,
et, après avoir accablé son maître épouvanté d'une averse d'épithètes fort
malsonnantes, elle fit retomber sa colère contre l'hôte inattendu qui lui
arrivait. Mais ce dernier, n'ayant pas, sans doute, les mêmes raisons que le
docteur pour ménager une gouvernante aussi malapprise, se mit à crier, hurler,
trépigner, grincer des dents ; il s'accrochait aux barreaux de sa prison avec un
si furieux emportement accompagné de gestes tellement indiscrets à l'adresse
d'une personne qu'il voyait pour la première fois que celle-ci dut battre en
retraite, et aller, comme un guerrier vaincu, s'enfermer dans sa cuisine.
Ainsi, maître du champ de bataille et enchanté du secours inattendu que son
intelligent compagnon venait de lui fournir, Héraclius le fit emporter dans son
cabinet où il installa la cage et son habitant, devant sa table au coin du feu.
Comme quoi
dompteur et docteur
ne sont nullement synonymes
Alors commença un échange de regards
des plus significatifs entre les deux individus qui se trouvaient en présence ;
et chaque jour, pendant une semaine entière, le docteur passa de longues heures
à converser au moyen des yeux (du moins le croyait-il) avec l'intéressant sujet
qu'il s'était procuré. Mais cela ne suffisait pas ; ce qu'Héraclius voulait,
c'était étudier l'animal en liberté, surprendre ses secrets, ses désirs, ses
pensées, le laisser aller et venir à sa guise, et par la fréquentation
journalière de la vie intime le voir recouvrer les habitudes oubliées, et
reconnaître ainsi à des signes certains le souvenir de l'existence précédente.
Mais pour cela il fallait que son hôte fût libre, partant que la cage fût
ouverte. Or cette entreprise n'était rien moins que rassurante. Le docteur avait
beau essayer de l'influence du magnétisme et de celle des gâteaux et des noix,
le quadrumane se livrait à des manoeuvres inquiétantes pour les yeux
d'Héraclius, chaque fois que celui-ci s'approchait un peu trop près des
barreaux. Un jour enfin, ne pouvant résister au désir qui le torturait, il
s'avança brusquement, tourna la clef dans le cadenas, ouvrit la porte toute
grande et, palpitant d'émotion, s'éloigna de quelques pas, attendant
l'événement, qui du reste ne se fit pas longtemps attendre.
Le singe étonné hésita d'abord, puis, d'un bond, il fut dehors, d'un autre,
sur la table dont, en moins d'une seconde, il eut bouleversé les papiers et les
livres, puis d'un troisième saut il se trouva dans les bras du docteur, et les
témoignages de son affection furent si violents que, si Héraclius n'eût porté
perruque, ses derniers cheveux fussent assurément restés entre les doigts de son
redoutable frère. Mais si le singe était agile, le docteur ne l'était pas
moins : il bondit à droite, puis à gauche, glissa comme une anguille sous la
table, franchit les fauteuils comme un lévrier, et, toujours poursuivi,
atteignit enfin la porte qu'il ferma brusquement derrière lui ; alors pantelant,
comme un cheval de course qui touche au but, il s'appuya contre le mur pour ne
pas tomber.
Pendant le reste du jour Héraclius Gloss fut anéanti ; il ressentait en lui
comme un écroulement, mais ce qui le préoccupait le plus, c'est qu'il ignorait
absolument de quelle façon son hôte imprévoyant et lui-même pourraient sortir de
leurs positions respectives. Il apporta une chaise près de la porte
infranchissable et se fit un observatoire du trou de la serrure. Alors il vit, ô
prodige ! ! ! ô félicité inespérée ! ! ! l'heureux vainqueur étendu dans un
fauteuil et qui se chauffait les pieds au feu. Dans le premier transport de la
joie, le docteur faillit entrer, mais la réflexion l'arrêta, et, comme illuminé
d'une lumière subite, il se dit que la famine ferait sans doute ce que la
douceur n'avait pu faire. Cette fois l'événement lui donna raison, le singe
affamé capitula ; comme au demeurant c'était un bon garçon de singe, la
réconciliation fut complète, et, à partir de ce jour, le docteur et lui vécurent
comme deux vieux amis.
Comme quoi le
docteur Héraclius Gloss
se trouva exactement dans la même position
que le bon Roy Henri IV, lequel ayant ouï plaider
deux maistres advocats estimait que tous deux
avaient raison
Quelque temps après ce jour mémorable, une pluie violente empêcha le docteur Héraclius de descendre à son jardin comme il en avait l'habitude. Il s'assit dès le matin dans son cabinet et se mit à considérer philosophiquement son singe qui, perché sur un secrétaire, s'amusait à lancer des boulettes de papier au chien Pythagore étendu devant le foyer. Le docteur étudiait les gradations et la progression de l'intellect chez ces hommes déclassés, et comparait le degré de subtilité des deux animaux qui se trouvaient en sa présence. "Chez le chien, se disait-il, l'instinct domine encore tandis que chez le singe le raisonnement prévaut. L'un flaire, écoute, perçoit avec ses merveilleux organes, qui sont pour moitié dans son intelligence, l'autre combine et réfléchit." A ce moment le singe, impatienté de l'indifférence et de l'immobilité de son ennemi, qui, couché tranquillement, la tête sur ses pattes, se contentait de lever les yeux de temps en temps vers son agresseur si haut retranché, se décida à venir tenter une reconnaissance. Il sauta légèrement de son meuble et s'avança si doucement, si doucement qu'on n'entendait absolument que le crépitement du feu et le tic-tac de la pendule qui paraissait faire un bruit énorme dans le grand silence du cabinet. Puis, par un mouvement brusque et inattendu, il saisit à deux mains la queue empanachée de l'infortuné Pythagore. Mais ce dernier, toujours immobile, avait suivi chaque mouvement du quadrumane : sa tranquillité n'était qu'un piège pour attirer à sa portée son adversaire jusque-là inattaquable, et au moment où maître singe, content de son tour, lui saisissait l'appendice caudal, il se releva d'un bond et avant que l'autre eût eu le temps de prendre la fuite, il avait saisi dans sa forte gueule de chien de chasse la partie de son rival qu'on appelle pudiquement gigot chez les moutons. On ne sait comment la lutte se serait terminée si Héraclius ne s'était interposé ; mais quand il eut rétabli la paix, il se demandait en se rasseyant fort essoufflé, si, tout bien considéré, son chien n'avait pas montré en cette occasion plus de malice que l'animal appelé "malin par excellence" ; et il demeura plongé dans une profonde perplexité.
Comment
Héraclius fut sur le point
de manger une brochette de belles dames
du temps passé
Comme l'heure du déjeuner était
arrivée, le docteur entra dans sa salle à manger, s'assit devant sa table,
introduisit sa serviette dans sa redingote, ouvrit à son côté le précieux
manuscrit, et il allait porter à sa bouche un petit aileron de caille bien gras
et bien parfumé, lorsque, jetant les yeux sur le livre saint, les quelques
lignes sur lesquelles tomba son regard étincelèrent plus terriblement devant lui
que les trois mots fameux écrits tout à coup par une main inconnue sur la
muraille de la salle de festin d'un roi célèbre appelé Balthazar !
Voici ce que le docteur avait aperçu :
"... Abstiens-toi donc de toute nourriture ayant eu vie, car manger de la
bête, c'est manger son semblable, et j'estime aussi coupable celui qui, pénétré
de la grande vérité métempsycosiste, tue et dévore des animaux, qui ne sont
autre chose que des hommes sous leurs formes inférieures, que l'anthropophage
féroce qui se repaît de son ennemi vaincu."
Et sur la table, côte à côte, retenues par une petite aiguille d'argent, une
demi-douzaine de cailles, fraîches et dodues, exhalaient dans l'air leur
appétissante odeur.
Le combat fut terrible entre l'esprit et le ventre, mais, disons-le à la
gloire d'Héraclius, il fut court. Le pauvre homme, anéanti, craignant de ne
pouvoir résister longtemps à cette épouvantable tentation, sonna sa bonne et,
d'une voix brisée, lui enjoignit d'avoir à enlever immédiatement ce mets
abominable, et de ne lui servir désormais que des oeufs, du lait et des légumes.
Honorine faillit tomber à la renverse en entendant ces surprenantes paroles,
elle voulut protester, mais devant l'air inflexible de son maître elle se sauva
avec les volatiles condamnés, se consolant néanmoins par l'agréable pensée que,
généralement, ce qui est perdu pour un n'est pas perdu pour tous.
"Des cailles ! des cailles ! que pouvaient bien avoir été les cailles dans
une autre vie ?" se demandait le misérable Héraclius en mangeant tristement un
superbe chou-fleur à la crème qui lui parut, ce jour-là, désastreusement
mauvais ; - quel être humain avait pu être assez élégant, délicat et fin pour
passer dans le corps de ces exquises petites bêtes si coquettes et si jolies ? -
ah, certainement ce ne pouvaient être que les adorables petites maîtresses des
siècles derniers... et le docteur pâlit encore en songeant que depuis plus de
trente ans il avait dévoré chaque jour à son déjeuner une demi-douzaine de
belles dames du temps passé.
Comment M. le
recteur interprète
les commandements de Dieu
Le soir de ce malheureux jour, M. le
doyen et M. le recteur vinrent causer pendant une heure ou deux dans le cabinet
d'Héraclius. Le docteur leur raconta aussitôt l'embarras dans lequel il se
trouvait et leur démontra comment les cailles et autres animaux comestibles
étaient devenus tout aussi prohibés pour lui que le jambon pour un Juif.
M. le doyen qui, sans doute, avait mal dîné perdit alors toute mesure et
blasphéma de si terrible façon que le pauvre docteur qui le respectait beaucoup,
tout en déplorant son aveuglement, ne savait plus où se cacher. Quant à M. le
recteur, il approuva tout à fait les scrupules d'Héraclius, lui représentant
même qu'un disciple de Pythagore se nourrissant de la chair des animaux pouvait
s'exposer à manger la côte de son père aux champignons ou les pieds truffés de
son aïeul, ce qui est absolument contraire à l'esprit de toute religion, et il
lui cita à l'appui de son dire le quatrième commandement du Dieu des chrétiens :
"Tes père et mère honoreras
Afin de vivre longuement.
"Il est vrai, ajouta-t-il, que pour moi qui ne suis pas un croyant, plutôt que de me laisser mourir de faim, j'aimerais mieux changer légèrement le précepte divin, ou même le remplacer par celui-ci :
Père et mère dévoreras
Afin de vivre longuement."
Comment la 42e
lecture du manuscrit jeta
un jour nouveau dans l'esprit du docteur
De même qu'un homme riche peut puiser
chaque jour dans sa grande fortune de nouveaux plaisirs et des satisfactions
nouvelles, ainsi le docteur Héraclius, propriétaire de l'inestimable manuscrit,
y faisait de surprenantes découvertes chaque fois qu'il le relisait.
Un soir, comme il allait achever la quarante-deuxième lecture de ce
document, une illumination subite s'abattit sur lui, aussi rapide que la foudre.
Ainsi que nous l'avons vu précédemment, le docteur pouvait savoir à peu de
chose près, à quelle époque un homme disparu achèverait ses transmigrations et
réapparaîtrait sous sa forme première ; aussi fut-il tout à coup foudroyé par
cette pensée que l'auteur du manuscrit pouvait avoir reconquis sa place dans
l'humanité.
Alors, aussi enfiévré qu'un alchimiste qui se croit sur le point de trouver
la pierre philosophale, il se livra aux calculs les plus minutieux pour établir
la probabilité de cette supposition, et après plusieurs heures d'un travail
opiniâtre et de savantes combinaisons métempsycosistes, il arriva à se
convaincre que cet homme devait être son contemporain, ou, tout au moins, sur le
point de renaître à la vie raisonnante. Héraclius, en effet, ne possédant aucun
document capable de lui indiquer la date précise de la mort du grand
métempsycosiste, ne pouvait fixer d'une façon certaine le moment de son retour.
A peine eut-il entrevu la possibilité de retrouver cet être qui pour lui
était plus qu'un homme, plus qu'un philosophe, presque plus qu'un Dieu, qu'il
ressentit une de ces émotions profondes qu'on éprouve quand on apprend tout à
coup qu'un père qu'on croyait mort depuis des années est vivant et près de vous.
Le saint anachorète qui a passé sa vie à se nourrir de l'amour et du souvenir du
Christ, comprenant subitement que son Dieu va lui apparaître, n'aurait pas été
plus bouleversé que le fut le docteur Héraclius Gloss lorsqu'il se fut assuré
qu'il pouvait rencontrer un jour l'auteur de son manuscrit.
Comment s'y
prit le docteur Héraclius Gloss
pour retrouver l'auteur du manuscrit
Quelques jours plus tard, les lecteurs
de l'Étoile de Balançon aperçurent avec étonnement, à la quatrième page
de ce journal, l'avertissement suivant : "Pythagore - Rome en l'an 184 - Mémoire
retrouvée sur le socle d'une statue de Jupiter - Philosophe - Architecte -
Soldat - Laboureur - Moine - Géomètre - Médecin - Poète - Marin - Etc. Médite et
souviens-toi. Le récit de ta vie est entre mes mains.
"Écrire poste restante à Balançon aux initiales H.G."
Le docteur ne doutait pas que si l'homme qu'il désirait si ardemment venait
à lire cet avis, incompréhensible pour tout autre, il en saisirait aussitôt le
sens caché et se présenterait devant lui. Alors chaque jour avant de se mettre à
table il allait demander au bureau de la poste si on n'avait pas reçu de lettre
aux initiales H.G. ; et au moment où il poussait la porte sur laquelle étaient
écrits ces mots : "Poste aux lettres, renseignements, affranchissements", il
était certes plus ému qu'un amoureux sur le point d'ouvrir le premier billet de
la femme aimée.
Hélas, les jours se suivaient et se ressemblaient désespérément ; l'employé
faisait chaque matin la même réponse au docteur, et, chaque matin, celui-ci
rentrait chez lui plus triste et plus découragé. Or le peuple de Balançon étant,
comme tous les peuples de la terre, subtil, indiscret, médisant et avide de
nouvelles, eut bientôt rapproché l'avis surprenant inséré dans l'Étoile
avec les quotidiennes visites du docteur à l'administration des Postes. Alors il
se demanda quel mystère pouvait être caché là-dedans et il commença à murmurer.
Où le docteur
Héraclius reconnaît
avec stupéfaction l'auteur du manuscrit
Une nuit, comme le docteur ne pouvait
dormir, il se releva entre une et deux heures du matin pour aller relire un
passage qu'il croyait n'avoir pas encore très bien compris. Il mit ses savates
et ouvrit la porte de sa chambre le plus doucement possible pour ne pas troubler
le sommeil de toutes les catégories d'hommes-animaux qui expiaient sous son
toit. Or, quelles qu'eussent été les conditions précédentes de ces heureuses
bêtes, jamais certes elles n'avaient joui d'une tranquillité et d'un bonheur
aussi parfaits, car elles faisaient dans cette maison hospitalière bon souper,
bon gîte, et même le reste, tant l'excellent homme avait le coeur compatissant.
Il parvint, toujours sans faire le moindre bruit, jusqu'au seuil de son cabinet
et il entra. Ah, certes, Héraclius était brave, il ne redoutait ni les fantômes
ni les apparitions ; mais quelle que soit l'intrépidité d'un homme, il est des
épouvantements qui trouent comme des boulets les courages les plus indomptables,
et le docteur demeura debout, livide, terrifié, les yeux hagards, les cheveux
dressés sur le crâne, claquant des dents et secoué de la tête aux talons par un
épouvantable tremblement devant l'incompréhensible spectacle qui s'offrit à lui.
Sa lampe de travail était allumée sur sa table, et, devant son feu, le dos
tourné à la porte par laquelle il entrait, il vit... le docteur Héraclius Gloss
lisant attentivement son manuscrit. Le doute n'était pas possible... C'était
bien lui-même... Il avait sur les épaules sa longue robe de chambre en soie
antique à grandes fleurs rouges, et, sur la tête, son bonnet grec en velours
noir brodé d'or. Le docteur comprit que si cet autre lui-même se retournait, que
si les deux Héraclius se regardaient face à face, celui qui tremblait en ce
moment dans sa peau tomberait foudroyé devant sa reproduction. Mais alors, saisi
par un spasme nerveux, il ouvrit les mains, et le bougeoir qu'il portait roula
avec bruit sur le plancher. - Ce fracas lui fit faire un bond terrible. L'autre
se retourna brusquement et le docteur effaré reconnut... son singe. Pendant
quelques secondes ses pensées tourbillonnèrent dans son cerveau comme des
feuilles mortes emportées par l'ouragan. Puis il fut envahi tout à coup par la
joie la plus véhémente qu'il eût jamais ressentie, car il avait compris que cet
auteur, attendu, désiré comme le Messie par les Juifs, était devant lui -
c'était son singe. Il se précipita presque fou de bonheur, saisit dans ses bras
l'être vénéré, et l'embrassa avec une telle frénésie que jamais maîtresse adorée
ne fut plus passionnément embrassée par son amant. Puis il s'assit en face de
lui de l'autre côté de la cheminée, et, jusqu'au matin, il le contempla
religieusement.
Comment le
docteur se trouva placé
dans la plus terrible des alternatives
Mais de même que les plus beaux jours
de l'été sont parfois brusquement troublés par un effroyable orage, ainsi la
félicité du docteur fut soudain traversée par la plus affreuse des suggestions.
Il avait bien retrouvé celui qu'il cherchait, mais hélas ! ce n'était qu'un
singe. Ils se comprenaient sans nul doute, mais ils ne pouvaient se parler : le
docteur retomba du ciel sur la terre. Adieu ces longs entretiens dont il
espérait tirer tant de profit, adieu cette belle croisade contre la superstition
qu'ils devaient entreprendre tous deux. Car, seul, le docteur ne possédait pas
les armes suffisantes pour terrasser l'hydre de l'ignorance. Il lui fallait un
homme, un apôtre, un confesseur, un martyr - rôles qu'un singe, hélas, était
incapable de remplir. - Que faire ?
Une voix terrible cria dans son oreille : "Tue-le."
Héraclius frissonna. En une seconde il calcula que s'il le tuait, l'âme
dégagée entrerait immédiatement dans le corps d'un enfant près de naître. Qu'il
fallait lui laisser au moins vingt années pour parvenir à sa maturité. Le
docteur aurait alors soixante-dix ans. Cependant cela était possible. Mais alors
retrouverait-il cet homme ? Puis sa religion défendait de supprimer tout être
vivant sous peine de commettre un assassinat : et son âme, à lui Héraclius,
passerait après sa mort dans le corps d'une bête féroce comme cela arrivait pour
les meurtriers. Qu'importe ? il serait victime de la science - et de la foi ! Il
saisit un grand cimeterre turc suspendu dans une panoplie, et il allait frapper,
comme Abraham sur la montagne, quand une réflexion arrêta son bras... si
l'expiation de cet homme n'était pas terminée, et si, au lieu de passer dans le
corps d'un enfant, son âme retournait pour la seconde fois dans celui d'un
singe ? Cela était possible, même vraisemblable - presque certain. Commettant de
la sorte un crime inutile, le docteur se vouait sans profit pour ses semblables
à un terrible châtiment. Il retomba inerte sur son siège. Ces émotions répétées
l'avaient épuisé, et il s'évanouit.
Où le docteur a
une petite conversation
avec sa bonne
Quand il rouvrit les yeux, sa bonne Honorine lui bassinait les tempes avec du vinaigre. Il était sept heures du matin. La première pensée du docteur fut pour son singe. L'animal avait disparu. "Mon singe, où est mon singe ? s'écria-t-il. - Ah bien oui, parlons-en, riposta la servante-maîtresse toujours prête à se fâcher, le grand mal quand il serait perdu. Une jolie bête, ma foi ! Elle imite tout ce qu'elle voit faire à Monsieur ; ne l'ai-je pas trouvée l'autre jour qui mettait vos hottes, puis ce matin, quand je vous ai ramassé là, et Dieu sait quelles maudites idées vous trottent par la tête depuis quelque temps et vous empêche de rester dans votre lit, ce vilain animal, qui est plutôt un diable sous la peau d'un singe, n'a-t-il pas mis votre calotte et votre robe de chambre et il avait l'air de rire en vous regardant, comme si c'était bien amusant de voir un homme évanoui ? Puis, quand j'ai voulu m'approcher, cette canaille se jette sur moi comme s'il voulait me manger. Mais, Dieu merci, on n'est pas timide et on a encore le poignet bon ; j'ai pris la pelle et j'ai si bien tapé sur son vilain dos qu'il s'est sauvé dans votre chambre où il doit être en train de faire quelque nouveau tour de sa façon. - Vous avez battu mon singe ! hurla le docteur exaspéré, apprenez, mademoiselle, que désormais j'entends qu'on le respecte et qu'on le serve comme le maître de cette maison. - Ah bien oui, il n'est pas seulement le maître de la maison, mais voilà longtemps qu'il est déjà le maître du maître", grommela Honorine, et elle se retira dans sa cuisine, convaincue que le docteur Héraclius Gloss était décidément fou.
Comment il est
démontré qu'il suffit
d'un ami tendrement aimé pour alléger
le poids des plus grands chagrins
Comme l'avait dit le docteur, à partir
de ce jour le singe devint véritablement le maître de la maison, et Héraclius se
fit l'humble valet de ce noble animal. Il le considérait pendant des heures
entières avec une tendresse infinie ; il avait pour lui des délicatesses
d'amoureux ; il lui prodiguait à tout propos le dictionnaire entier des
expressions tendres ; lui serrant la main comme on fait à son ami ; lui parlant
en le regardant fixement ; expliquant les points de ses discours qui pouvaient
paraître obscurs ; enveloppant la vie de cette bête des soins les plus doux et
des plus exquises attentions.
Et le singe se laissait faire, calme comme un Dieu qui reçoit l'hommage de
ses adorateurs.
Ainsi que tous les grands esprits qui vivent solitaires parce que leur
élévation les isole au-dessus du niveau commun de la bêtise des peuples,
Héraclius s'était senti seul jusqu'alors. Seul dans ses travaux, seul dans ses
espérances, seul dans ses luttes et ses défaillances, seul enfin dans sa
découverte et son triomphe. Il n'avait pas encore imposé sa doctrine aux foules,
il n'avait pu même convaincre ses deux amis les plus intimes, M. le recteur et
M. le doyen. Mais à partir du jour où il eut découvert dans son singe le grand
philosophe dont il avait si souvent rêvé, le docteur se sentit moins isolé.
Convaincu que la bête n'est privée de la parole que par punition de ses
fautes passées et que, par suite du même châtiment, elle est remplie du souvenir
des existences antérieures, Héraclius se mit à aimer ardemment son compagnon et
il se consolait par cette affection de toutes les misères qui venaient le
frapper.
Depuis quelque temps en effet la vie devenait plus triste pour le docteur.
M. le doyen et M. le recteur le visitaient beaucoup moins souvent et cela
faisait un vide énorme autour de lui. Ils avaient même cessé de venir dîner
chaque dimanche, depuis qu'il avait défendu de servir sur sa table toute
nourriture ayant eu vie. Le changement de son régime était également pour lui
une grande privation qui prenait, par instants, les proportions d'un chagrin
véritable. Lui qui jadis attendait avec tant d'impatience l'heure si douce du
déjeuner, la redoutait presque maintenant. Il entrait tristement dans sa salle à
manger, sachant bien qu'il n'avait plus rien d'agréable à en attendre et il y
était hanté sans cesse par le souvenir des brochettes de cailles qui le
harcelait comme un remords, hélas ! ce n'était point le remords d'en avoir tant
dévoré, mais plutôt le désespoir d'y avoir renoncé pour toujours.
Où le docteur
découvre que son singe
lui ressemble encore plus qu'il ne pensait
Un matin, le docteur Héraclius fut
réveillé par un bruit inusité ; il sauta du lit, s'habilla en toute hâte et se
dirigea vers la cuisine où il entendait des cris et des trépignements
extraordinaires.
Roulant depuis longtemps dans son esprit les plus noirs projets de vengeance
contre l'intrus qui lui ravissait l'affection de son maître, la perfide
Honorine, qui connaissait les goûts et les appétits de ces animaux, avait
réussi, au moyen d'une ruse quelconque, à ficeler solidement le pauvre singe aux
pieds de sa table de cuisine. Puis, lorsqu'elle se fut assurée qu'il était bien
fortement attaché, elle s'était retirée à l'autre bout de l'appartement, et,
s'amusant à lui montrer le régal le plus propre à exciter ses convoitises, elle
lui faisait subir un épouvantable supplice de Tantale qu'on ne doit infliger
dans les enfers qu'à ceux qui ont énormément péché ; et la perverse gouvernante
riait la gorge déployée et imaginait des raffinements de torture qu'une femme
seule est capable de concevoir. L'homme-singe se tordait avec fureur à l'aspect
des mets savoureux qu'on lui présentait de loin, et la rage de se sentir lié aux
pieds de la table massive lui faisait exécuter de monstrueuses grimaces qui
redoublaient la joie du bourreau tentateur.
Enfin juste au moment où le docteur, maître jaloux, apparut sur le seuil, la
victime de cet horrible guet-apens réussit, par un effort prodigieux, à rompre
les cordes qui le retenaient, et sans l'intervention violente d'Héraclius
indigné, Dieu sait de quelles friandises se serait repu ce nouveau Tantale à
quatre mains.
Comment le
docteur s'aperçut
que son singe l'avait indignement trompé
Cette fois la colère l'emporta sur le
respect, et le docteur saisissant à la gorge le singe-philosophe l'entraîna
hurlant dans son cabinet et lui administra la plus terrible correction qu'eut
jamais reçue l'échine d'un métempsycosiste.
Lorsque le bras fatigué d'Héraclius desserra un peu la gorge de la pauvre
bête, coupable seulement de goûts trop semblables à ceux de son frère supérieur,
elle se dégagea de l'étreinte du maître outragé, sauta par-dessus la table,
saisit sur un livre la grande tabatière du docteur et la précipita tout ouverte
à la tête de son propriétaire. Ce dernier n'eut que le temps de fermer les yeux
pour éviter le tourbillon de tabac qui l'aurait certainement aveuglé, mais quand
il les rouvrit, le coupable avait disparu, emportant avec lui le manuscrit dont
il était l'auteur présumé.
La consternation d'Héraclius fut sans limite - et il s'élança comme un fou
sur les traces du fugitif, décidé aux plus grands sacrifices pour recouvrer le
précieux parchemin. Il parcourut sa maison de la cave au grenier, ouvrit toutes
les armoires, regarda sous tous les meubles. Ses recherches demeurèrent
absolument infructueuses. Enfin, il alla s'asseoir désespéré sous un arbre dans
son jardin. Il lui semblait depuis quelques instants recevoir de petits corps
légers sur le crâne, et il pensait que c'étaient des feuilles mortes détachées
par le vent quand il vit une boulette de papier qui roulait devant lui dans le
chemin. Il la ramassa - puis l'ouvrit. Miséricorde ! c'était une des feuilles de
son manuscrit. Il leva la tête, épouvanté, et il aperçut l'abominable animal qui
préparait tranquillement de nouveaux projectiles de la même espèce - et, ce
faisant, le monstre grimaçait un sourire de satisfaction si épouvantable que
Satan certes n'en eut pas de plus horrible quand il vit Adam prendre la pomme
fatale que depuis Ève jusqu'à Honorine les femmes n'ont cessé de nous offrir. A
cet aspect une lumière affreuse se lit soudain dans l'esprit du docteur, et il
comprit qu'il avait été trompé, joué, mystifié de la façon la plus abominable
par ce fourbe couvert de poil qui n'était pas plus l'auteur tant désiré que le
Pape ou que le Grand Turc. Le précieux ouvrage eut disparu tout entier si
Héraclius n'avait aperçu près de lui une de ces pompes d'arrosage dont se
servent les jardiniers pour lancer l'eau dans les plates-bandes éloignées. Il
s'en saisit rapidement, et, en manoeuvrant avec une vigueur surhumaine, fit
perdre au perfide un bain tellement imprévu que celui-ci s'enfuit de branche en
branche en poussant des cris aigus, et tout à coup, par une ruse de guerre
habile, sans doute pour obtenir un instant de répit, il lança le parchemin
lacéré en plein visage de son adversaire : alors quittant rapidement sa
position, il courut vers la maison.
Avant que le manuscrit n'eût touché le docteur, ce dernier roulait sur le
dos les quatre membres en l'air, foudroyé par l'émotion. Quand il se releva, il
n'eut pas la force de venger ce nouvel outrage, il rentra péniblement dans son
cabinet et constata, non sans plaisir, que trois pages seulement avaient
disparu.
Eurêka
La visite de M. le doyen et de M. le
recteur le tira de son affaissement. Ils causèrent tous trois pendant une heure
ou deux sans dire un seul mot de métempsycose ; mais au moment où ses deux amis
se retiraient, Héraclius ne put se contenir plus longtemps. Pendant que M. le
doyen endossait sa grande houppelande en peau d'ours, il prit à part M. le
recteur qu'il redoutait moins et lui conta tout son malheur. Il lui dit comment
il avait cru trouver l'auteur de son manuscrit, comment il s'était trompé,
comment son misérable singe l'avait joué de la façon la plus indigne, comment il
se voyait abandonné et désespéré. Et devant la ruine de ses illusions, Héraclius
pleura. Le recteur ému lui prit les mains ; il allait parler quand la voix grave
du doyen criant : "Ah çà, venez-vous, recteur", retentit sous le vestibule.
Alors celui-ci, donnant une dernière étreinte à l'infortuné docteur, lui dit en
souriant doucement comme on fait pour consoler un enfant méchant : "Là, voyons,
calmez-vous, mon ami, qui sait, vous êtes peut-être vous-même l'auteur de ce
manuscrit."
Puis il s'enfonça dans l'ombre de la rue, laissant sur la porte Héraclius
stupéfait.
Le docteur remonta lentement dans son cabinet, murmurant entre ses dents de
minute en minute : "Je suis peut-être l'auteur du manuscrit." Il relut
attentivement la façon dont ce document avait été retrouvé lors de chaque
réapparition de son auteur ; puis il se rappela comment il l'avait découvert
lui-même. Le songe qui avait précédé ce jour heureux comme un avertissement
providentiel, son émotion en entrant dans la ruelle des Vieux Pigeons, tout cela
lui revint clair, distinct, éclatant. Alors il se leva tout droit, étendit les
bras comme un illuminé et s'écria d'une voix retentissante : "C'est moi, c'est
moi." Un frisson parcourut toute sa demeure, Pythagore aboya violemment, les
bêtes troublées s'éveillèrent soudain et se mirent à s'agiter comme si chacune
dans sa langue eût voulu célébrer la grande résurrection du prophète de la
métempsycose. Alors, en proie à une émotion surhumaine, Héraclius s'assit, il
ouvrit la dernière page de cette bible nouvelle, et religieusement écrivit à la
suite toute l'histoire de sa vie.
Ego sum qui sum
A partir de ce jour Héraclius Gloss
fut envahi par un orgueil colossal. Comme le Messie procède de Dieu le père, il
procédait directement de Pythagore, ou plutôt il était lui-même Pythagore, ayant
vécu jadis dans le corps de ce philosophe. Sa généalogie défiait ainsi les
quartiers des familles les plus féodales. Il enveloppait dans un mépris superbe
tous les grands hommes de l'humanité, leurs plus hauts faits lui paraissant
infimes auprès des siens, et il s'isolait dans une élévation sublime au milieu
des mondes et des bêtes ; il était la métempsycose et sa maison en devenait le
temple.
Il avait défendu à sa bonne et à son jardinier de tuer les animaux réputés
nuisibles. Les chenilles et les limaçons pullulaient dans son jardin, et, sous
la forme de grandes araignées à pattes velues, les ci-devant mortels promenaient
leur hideuse transformation sur les murs de son cabinet ; ce qui faisait dire à
cet abominable recteur que si tous les ex-pique-assiettes, métamorphosés à leur
manière, se donnaient rendez-vous sur le crâne du trop sensible docteur, il se
garderait bien de faire la guerre à ces pauvres parasites déclassés. Une seule
chose troublait Héraclius dans son épanouissement superbe, c'était de voir sans
cesse les animaux s'entre-dévorer, les araignées guetter les mouches au passage,
les oiseaux emporter les araignées, les chats croquer les oiseaux, et son chien
Pythagore étrangler avec bonheur tout chat qui passant à portée de sa dent.
Il suivait du matin au soir la marche lente et progressive de la
métempsycose par tous les degrés de l'échelle animale. Il avait des révélations
soudaines en regardant les moineaux picorer dans les gouttières ; les fourmis,
ces travailleuses éternelles et prévoyantes, lui causaient des attendrissements
immenses ; il voyait en elles tous les désoeuvrés et les inutiles qui, pour
expier leur oisiveté et leur nonchalance passées, étaient condamnés à ce labeur
opiniâtre. Il restait des heures entières, le nez dans l'herbe, à les
contempler, et il était émerveillé de sa pénétration.
Puis comme Nabuchodonosor il marchait à quatre pattes, se roulait avec son
chien dans la poussière, vivait avec ses bêtes, se vautrait avec elles. Pour lui
l'homme disparaissait peu à peu de la création, et bientôt il n'y vit plus que
les bêtes. Alors qu'il les contemplait, il sentait bien qu'il était leur frère ;
il ne conversait plus qu'avec elles et lorsque, par hasard, il était forcé de
parler à des hommes, il se trouvait paralysé comme au milieu d'étrangers et
s'indignait en lui-même de la stupidité de ses semblables.
Ce que l'on
disait autour du comptoir
de Mme Labotte, marchande fruitière,
26, rue de la Maraîcherie
Mlle Victoire, cordon-bleu de M. le
doyen de la faculté de Balançon, Mlle Gertrude, servante de M. le recteur de
ladite faculté et Mlle Anastasie, gouvernante de M. l'abbé Beaufleury, curé de
Sainte-Eulalie, tel était le respectable cénacle qui se trouvait réuni un jeudi
matin autour du comptoir de Mme Labotte, marchande fruitière, 26, rue de la
Maraîcherie.
Ces dames, partant au bras gauche le panier aux provisions, coiffées d'un
petit bonnet blanc coquettement posé sur les cheveux, enjolivé de dentelles et
de tuyautages et dont les cordons leur pendaient sur le dos, écoutaient avec
intérêt Mlle Anastasie qui leur racontait comme quoi, la veille même, M. l'abbé
Beaufleury avait exorcisé une pauvre femme possédée de cinq démons.
Tout à coup Mlle Honorine, gouvernante du docteur Héraclius, entra comme un
coup de vent, elle tomba sur une chaise, suffoquée par une émotion violente,
puis, quand elle vit tout le monde suffisamment intrigué, elle éclata : "Non
c'est trop fort à la fin, on dira ce qu'on voudra : je ne resterai pas dans
cette maison." Puis cachant sa figure dans ses deux mains, elle se mit à
sangloter. Au bout d'une minute elle reprit, un peu calmée : "Après tout ce
n'est pas sa faute à ce pauvre homme, s'il est fou.
- Qui ? demanda Mme Labotte.
- Mais mon maître, le docteur Héraclius, répondit Mlle Honorine.
- Ainsi c'est bien vrai ce que disait M. le doyen que votre maître a perdu la tête ? interrogea Mlle Victoire.
- Je crois bien ! s'écria Mlle Anastasie, M. le Curé affirmait l'autre jour à M. l'abbé Rosencroix que le docteur Héraclius était un vrai réprouvé ; qu'il adorait les bêtes, à l'exemple d'un certain M. Pythagore qui, paraît-il, est un impie aussi abominable que Luther.
- Qu'y a-t-il de nouveau, interrompit Mlle Gertrude, que vous est-il arrivé ?
- Figurez-vous, reprit Honorine en essuyant ses larmes avec le coin de son tablier, que mon pauvre maître a depuis bientôt six mois la folie des bêtes et il me jetterait à la porte s'il me voyait tuer une mouche, moi qui suis chez lui depuis près de dix ans. C'est bon d'aimer les animaux, mais encore est-il qu'ils sont faits pour nous, tandis que le docteur ne considère plus les hommes, il ne voit que les bêtes, il se croit créé et mis au monde pour les servir, il leur parle comme à des personnes raisonnables et on dirait qu'il entend au-dedans d'elles une voix qui lui répond. Enfin, hier au soir, comme je m'étais aperçue que les souris mangeaient mes provisions, j'ai mis une ratière dans le buffet. Ce matin, voyant qu'il y avait une souris de prise, j'appelle le chat et j'allais lui donner cette vermine quand mon maître entra comme un furieux, il m'arracha la ratière des mains et lâcha la bête au milieu de mes conserves, et puis, comme je me fâchais, le voilà qui se retourne et qui me traite comme on ne traiterait pas une chiffonnière."
Un grand silence se fit pendant quelques secondes, puis Mlle Honorine reprit :
"- Après tout, je ne lui en veux pas
à ce pauvre homme, il est fou."
Deux heures plus tard, l'histoire de la souris du docteur avait fait le tour des cuisines de Balançon. A midi, elle était l'anecdote du déjeuner des bourgeois de la ville. A huit heures, M. le Premier, tout en buvant son café, la racontait à six magistrats qui avaient dîné chez lui, et ces messieurs, dans des poses diverses et graves, l'écoutaient rêveusement, sans sourire et hochant la tête. A onze heures, le préfet qui donnait une soirée s'en inquiétait devant six mannequins administratifs, et comme il demandait l'avis du recteur qui promenait de groupe en groupe ses méchancetés et sa cravate blanche, celui-ci répondit : "Qu'est-ce que cela prouve après tout, monsieur le préfet, que si La Fontaine vivait encore, il pourrait faire une nouvelle fable intitulée "La souris du Philosophe", et qui finirait ainsi :
Le plus bête des deux n'est pas celui qu'on pense.
Comme
quoi le docteur Héraclius
ne pensait nullement comme le Dauphin qui,
ayant tiré de l'eau un singe,
... L'y replonge et va chercher
Quelqu'homme afin de le sauver.
Lorsque Héraclius sortit le lendemain,
il remarqua que chacun le regardait passer avec curiosité et qu'on se retournait
encore pour le voir. L'attention dont il était l'objet l'étonna tout d'abord ;
il en chercha la cause et pensa que sa doctrine s'était peut-être répandue à son
insu et qu'il était au moment d'être compris par ses concitoyens. Alors une
grande tendresse lui vint tout à coup pour ces bourgeois dans lesquels il voyait
déjà des disciples enthousiastes, et il se mit à saluer en souriant de droite et
de gauche comme un prince au milieu de son peuple. Les chuchotements qui le
suivaient lui paraissaient un murmure de louanges et il rayonnait d'allégresse
en songeant à la confusion prochaine du recteur et du doyen.
Il parvint ainsi jusqu'aux quais de la Brille. A quelques pas, un groupe
d'enfants s'agitait et riait énormément en jetant des pierres dans l'eau tandis
que des mariniers qui fumaient leur pipe au soleil semblaient s'intéresser au
jeu de ces gamins. Héraclius s'approcha, puis recula soudain comme un homme qui
reçoit un grand coup dans la poitrine. A dix mètres de la berge, plongeant et
reparaissant tour à tour, un jeune chat se noyait dans la rivière. La pauvre
petite bête faisait des efforts désespérés pour gagner la rive, mais chaque fois
qu'elle montrait sa tête au-dessus de l'eau, une pierre lancée par un des
garnements qui s'amusaient de cette agonie la faisait disparaître de nouveau.
Les méchants gamins luttaient d'adresse et s'excitaient l'un l'autre, et
lorsqu'un coup bien frappé atteignait le misérable animal, c'étaient sur le quai
une explosion de rire et des trépignements de joie. Soudain un caillou tranchant
toucha la bête au milieu du front et un filet de sang apparut sur les poils
blancs. Alors parmi les bourreaux éclata un délire de cris et
d'applaudissements, mais qui se changea tout à coup en une effroyable panique.
Blême, tremblant de rage, renversant tout devant lui, frappant des pieds et des
poings, le docteur s'était élancé au milieu de cette marmaille comme un loup
dans un troupeau de moutons. L'épouvante fut si grande et la fuite si rapide
qu'un des enfants, éperdu de terreur, se jeta dans la rivière et disparut. Alors
Héraclius défit promptement sa redingote, enleva ses souliers et, à son tour, se
précipita dans l'eau. On le vit nager vigoureusement quelques instants, saisir
le jeune chat au moment où il disparaissait, et regagner triomphalement la rive.
Puis il s'assit sur une borne, essuya, baisa, caressa le petit être qu'il venait
d'arracher à la mort, et l'enveloppant amoureusement dans ses bras comme un
fils, sans s'occuper de l'enfant que deux mariniers ramenaient à terre,
indifférent au tumulte qui se faisait derrière lui, il partit à grands pas vers
sa maison, oubliant sur la berge ses souliers et sa redingote.
Cette histoire, lecteur, vous
démontera comme,
Quand on veut préserver son semblable des coups,
Quand on croit qu'il vaut mieux sauver un chat qu'un homme,
On doit de ses voisins exciter le courroux,
Comment tous les chemins peuvent conduire à Rome,
Et la métempsycose à l'hôpital des fous.
(L'Étoile de Balançon)
Deux heures plus tard une foule
immense de peuple poussant des cris tumultueux se pressait devant les fenêtres
du docteur Héraclius Gloss. Bientôt une grêle de pierres brisa les vitres et la
multitude allait enfoncer les portes quand la gendarmerie apparut au bout de la
rue. Le calme se fit peu à peu ; enfin la foule se dissipa ; mais, jusqu'au
lendemain deux gendarmes stationnèrent devant la maison du docteur. Celui-ci
passa la soirée dans une agitation extraordinaire. Il s'expliquait le
déchaînement de la populace par les sourdes menées des prêtres contre lui et par
l'explosion de haine que provoque toujours l'avènement d'une religion nouvelle
parmi les sectaires de l'ancienne. Il s'exaltait jusqu'au martyre et se sentait
prêt à confesser sa foi devant les bourreaux. Il fit venir dans son cabinet
toutes les bêtes que cet appartement put contenir, et le soleil l'aperçut qui
sommeillait entre son chien, une chèvre et un mouton, et serrant sur son coeur
le petit chat qu'il avait sauvé.
Un coup violent frappé à sa porte l'éveilla, et Honorine introduisit un
monsieur très grave que suivaient deux agents de la sûreté. Un peu derrière eux
se dissimulait le médecin de la préfecture. Le monsieur grave se fit reconnaître
pour le commissaire de police et invita courtoisement Héraclius à le suivre ;
celui-ci obéit fort ému. Une voiture attendait à la porte, on le fit monter
dedans. Puis, assis à côté du commissaire, ayant en face de lui le médecin et un
agent, l'autre s'étant placé sur le siège près du cocher, Héraclius vit qu'on
suivait la rue des Juifs, la place de l'Hôtel-de-Ville, le boulevard de la
Pucelle et qu'on s'arrêtait enfin devant un grand bâtiment d'aspect sombre sur
la porte duquel étaient écrits ces mots "Asile des Aliénés". Il eut soudain la
révélation du piège terrible où il était tombé ; il comprit l'effroyable
habileté de ses ennemis et, réunissant toutes ses forces, il essaya de se
précipiter dans la rue ; deux mains puissantes le firent retomber à sa place.
Alors une lutte terrible s'engagea entre lui et les trois hommes qui le
gardaient ; il se débattait, se tordait, frappait, mordait, hurlait de rage ;
enfin il se sentit terrassé, lié solidement et emporté dans la funeste maison
dont la grande porte se referma derrière lui avec un bruit sinistre.
On l'introduisit alors dans une étroite cellule d'un aspect singulier. La
cheminée, la fenêtre et la glace étaient solidement grillées, le lit et l'unique
chaise fortement attachés au parquet avec des chaînes de fer. Aucun meuble ne
s'y trouvait qui pût être soulevé et manié par l'habitant de cette prison.
L'événement démontrera, du reste, que ces précautions n'étaient pas superflues.
A peine se vit-il dans cette demeure toute nouvelle pour lui que le docteur
succomba à la rage qui le suffoquait. Il essaya de briser les meubles,
d'arracher les grilles et de casser les vitres. Voyant qu'il n'y pouvait
parvenir, il se roula par terre en poussant de si épouvantables hurlements que
deux hommes vêtus de blouses et coiffés d'une espèce de casquette d'uniforme
entrèrent tout à coup, suivis par un grand monsieur au crâne chauve et tout de
noir habillé. Sur un signe de ce personnage, les deux hommes se précipitèrent
sur Héraclius et lui passèrent en un instant la camisole de force ; puis ils
regardèrent le monsieur noir. Celui-ci considéra un instant le docteur et se
tournant vers ses acolytes : "A la salle des douches", dit-il. Héraclius alors
fut emporté dans une grande pièce froide au milieu de laquelle était un bassin
sans eau. Il fut déshabillé toujours criant, puis déposé dans cette baignoire ;
et avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il fut absolument suffoqué par
la plus horrible avalanche d'eau glacée qui soit jamais tombée sur les épaules
d'un mortel, même dans les régions les plus boréales. Héraclius se tut
subitement. Le monsieur noir le considérait toujours ; il lui prit le pouls
gravement puis il dit : "Encore une." Une seconde douche s'écroula du plafond et
le docteur s'abattit grelottant, étranglé, suffoquant au fond de sa baignoire
glacée. Il fut ensuite enlevé, roulé dans des couvertures bien chaudes et couché
dans le lit de sa cellule où il dormit trente-cinq heures d'un profond sommeil.
Il s'éveilla le lendemain, le pouls calme et la tête légère. Il réfléchit
quelques instants sur sa situation, puis il se mit à lire son manuscrit qu'il
avait eu soin d'emporter avec lui. Le monsieur noir entra bientôt. On apporta
une table servie et ils déjeunèrent en tête-à-tête. Le docteur, qui n'avait pas
oublié son bain de la veille, se montra fort tranquille et fort poli ; sans dire
un mot du sujet qui avait pu lui valoir une pareille mésaventure, il parla
longtemps de la façon la plus intéressante et s'efforça de prouver à son hôte
qu'il était plus sage d'esprit que les sept sages de la Grèce.
Le monsieur noir offrit à Héraclius en le quittant d'aller faire un tour
dans le jardin de l'établissement. C'était une grande cour carrée plantée
d'arbres. Une cinquantaine d'individus s'y promenaient ; les uns riant, criant
et pérorant, les autres graves et mélancoliques.
Le docteur remarqua d'abord un homme de haute taille partant une longue
barbe et de longs cheveux blancs, qui marchait seul, le front penché. Sans
savoir pourquoi le sort de cet homme l'intéressa, et, au même moment, l'inconnu,
levant la tête, regarda fixement Héraclius. Puis ils allèrent l'un vers l'autre
et se saluèrent cérémonieusement. Alors la conversation s'engagea. Le docteur
apprit que son compagnon s'appelait Dagobert Félorme et qu'il était professeur
de langues vivantes au collège de Balançon. Il ne remarqua rien de détraqué dans
le cerveau de cet homme et il se demandait ce qui avait pu l'amener dans un
pareil lieu, quand l'autre, s'arrêtant soudain, lui prit la main et, la serrant
fortement, lui demanda à voix basse : "Croyez-vous à la métempsycose ?" Le
docteur chancela, balbutia ; leurs regards se rencontrèrent et pendant quelques
secondes tous deux restèrent debout à se contempler. Enfin l'émotion vainquit
Héraclius, des larmes jaillirent de ses yeux - il ouvrit les bras et ils
s'embrassèrent. Alors les confidences commencèrent et ils reconnurent bientôt
qu'ils étaient illuminés de la même lumière, imprégnés de la même doctrine. Il
n'y avait aucun point où leurs idées ne se rencontrassent. Mais à mesure que le
docteur constatait cette étonnante similitude de pensées, il se sentait envahi
par un malaise singulier ; il lui semblait que plus l'inconnu grandissait à ses
yeux, plus il diminuait lui-même dans sa propre estime. La jalousie le mordait
au coeur.
L'autre s'écria tout à coup : "La métempsycose c'est moi ; c'est moi qui ai
découvert la loi des évolutions des âmes, c'est moi qui ai sondé les destinées
des hommes. C'est moi qui fus Pythagore." Le docteur s'arrêta soudain, plus pâle
qu'un linceul. "Pardon, dit-il, Pythagore, c'est moi." Et ils se regardèrent de
nouveau. L'homme continua : "J'ai été successivement philosophe, architecte,
soldat, laboureur, moine, géomètre, médecin, poète et marin. - Moi aussi, dit
Héraclius. - J'ai écrit l'histoire de ma vie en latin, en grec, en allemand, en
italien, en espagnol et en français", criait l'inconnu. Héraclius reprit : "Moi
aussi." Tous deux s'arrêtèrent et leurs regards se croisèrent, aigus comme des
pointes d'épées. "En l'an 184, vociféra l'autre, j'habitais Rome et j'étais
philosophe." Alors le docteur, plus tremblant qu'une feuille dans un vent
d'orage, tira de sa poche son précieux document et le brandit comme une arme
sous le nez de son adversaire. Ce dernier fit un bond en arrière. "Mon
manuscrit", hurla-t-il ; et il étendit le bras pour le saisir. "Il est à moi",
mugit Héraclius, et, avec une vélocité surprenante, il élevait l'objet contesté
au-dessus de sa tête, le changeait de main derrière son dos, lui faisait faire
mille évolutions plus extraordinaires les unes que les autres pour le ravir à la
poursuite effrénée de son rival. Ce dernier grinçait des dents, trépignait et
beuglait : "Voleur ! Voleur ! Voleur !" A la fin il réussit par un mouvement
aussi rapide qu'adroit à tenir par un bout le papier qu'Héraclius essayait de
lui dérober. Pendant quelques secondes chacun tira de son côté avec une colère
et une vigueur semblables, puis, comme ni l'un ni l'autre ne cédait, le
manuscrit qui leur servait de trait d'union physique termina la lutte aussi
sagement que l'aurait pu faire le feu roi Salomon, en se séparant de lui-même en
deux parties égales, ce qui permit aux belligérants d'aller rapidement s'asseoir
à dix pas l'un de l'autre, chacun serrant toujours sa moitié de victoire entre
ses mains crispées.
Ils ne se relevèrent point, mais ils recommencèrent à s'examiner comme deux
puissances rivales qui, après avoir mesuré leurs forces, hésitent à en venir aux
mains de nouveau.
Dagobert Félorme reprit le premier les hostilités. "La preuve que je suis
l'auteur de ce manuscrit, dit-il, c'est que je le connaissais avant vous."
Héraclius ne répondit pas.
L'autre reprit : "La preuve que je suis l'auteur de ce manuscrit c'est que
je puis vous le réciter d'un bout à l'autre dans les sept langues qui ont servi
à l'écrire."
Héraclius ne répondit pas. Il méditait profondément. Une révolution se
faisait en lui. Le doute n'était pas possible, la victoire restait à son rival ;
mais cet auteur qu'il avait appelé de tous ses voeux l'indignait maintenant
comme un faux dieu. C'est que, n'étant plus lui-même qu'un dieu dépossédé, il se
révoltait contre la divinité. Tant qu'il ne s'était pas cru l'auteur du
manuscrit il avait désiré furieusement le voir ; mais à partir du jour où il
était arrivé à se dire : "C'est moi qui ai fait cela, la métempsycose, c'est
moi", il ne pouvait plus consentir à ce que quelqu'un prît sa place. Pareil à
ces gens qui brûlent leur maison plutôt que de la voir habitée par un autre, du
moment qu'un inconnu montait sur l'autel qu'il s'était élevé, il brûlait le
temple et le Dieu, il brûlait la métempsycose. Aussi, après un long silence, il
dit d'une voix lente et grave : "Vous êtes fou." A ce mot, son adversaire
s'élança comme un forcené et une nouvelle lutte allait s'engager, plus terrible
que la première, si les gardiens n'étaient accourus et n'avaient réintégré ces
deux rénovateurs des guerres religieuses dans leurs domiciles respectifs.
Pendant près d'un mois le docteur ne quitta point sa chambre ; il passait
ses journées seul, la tête entre ses deux mains, profondément absorbé. M. le
doyen et M. le recteur venaient le voir de temps en temps et, doucement, au
moyen de comparaisons habiles et de délicates allusions, secondaient le travail
qui se faisait dans son esprit. Ils lui apprirent ainsi comment un certain
Dagobert Félorme, professeur de langues au collège de Balançon, était devenu fou
en écrivant un traité philosophique sur la doctrine de Pythagore, Aristote et
Platon, traité qu'il s'imaginait avoir commencé sous l'empereur Commode.
Enfin, par un beau matin de grand soleil, le docteur redevenu lui-même,
l'Héraclius des bons jours, serra vivement les mains de ses deux amis et leur
annonça qu'il avait renoncé pour jamais à la métempsycose, à ses expiations
animales et à ses transmigrations, et qu'il se frappait la poitrine en
reconnaissant son erreur.
Huit jours plus tard les portes de l'hospice étaient ouvertes devant lui.
Comment on
tombe parfois de Charybde
en Scylla
En quittant la maison fatale, le
docteur s'arrêta un instant sur le seuil et respira à pleins poumons le grand
air de la liberté. Puis reprenant son pas allègre d'autrefois, il se mit en
route vers son domicile. Il marchait depuis cinq minutes quand un gamin qui
l'aperçut poussa tout à coup un sifflement prolongé, auquel répondit aussitôt un
sifflement semblable parti d'une rue voisine. Un second galopin arriva
immédiatement en courant, et le premier, montrant Héraclius à son camarade,
cria, de toutes ses forces :
"V'là l'homme aux bêtes qu'est sorti de la maison des fous", et tous deux,
emboîtant le pas derrière le docteur, se mirent à imiter avec un talent
remarquable tous les cris d'animaux connus. Une douzaine d'autres polissons se
furent bientôt joints aux premiers et formèrent à l'ex-métempsycosiste une
escorte aussi bruyante que désagréable. L'un d'eux marchait à dix pas devant le
docteur, portant en guise de drapeau un manche à balai au bout duquel il avait
attaché une peau de lapin trouvée sans doute au coin de quelque borne ; trois
autres venaient immédiatement derrière, simulant des roulements de tambour, puis
apparaissait le docteur effaré qui, serré dans sa grande redingote, le chapeau
rabattu sur les yeux, semblait un général au milieu de son armée. Après lui la
horde des garnements courait, gambadait, sautait sur les mains, piaillant,
beuglant, aboyant, miaulant, hennissant, mugissant, criant cocorico, et
imaginant mille autres choses joyeuses pour le plus grand amusement des
bourgeois qui se montraient sur leurs portes. Héraclius, éperdu, pressait le pas
de plus en plus. Soudain un chien qui rôdait vint lui passer entre les jambes.
Un flot de colère monta au cerveau du docteur et il allongea un si terrible coup
de pied à la pauvre bête qu'il eût jadis recueillie, que celle-ci s'enfuit en
hurlant de douleur. Une acclamation épouvantable éclata autour d'Héraclius qui,
perdant la tête, se mit à courir de toutes ses forces, toujours poursuivi par
son infernal cortège.
La bande passa comme un tourbillon dans les principales rues de la ville et
vint se briser contre la maison du docteur ; celui-ci, voyant la porte
entrouverte, s'y précipita et la referma derrière lui, puis toujours courant il
monta dans son cabinet, où il fut reçu par son singe qui se mit à lui tirer la
langue en signe de bienvenue. Cette vue le fit reculer comme si un spectre se
fût dressé devant ses yeux. Son singe, c'était le vivant souvenir de tous ses
malheurs, une des causes de sa folie, des humiliations et des outrages qu'il
venait d'endurer. Il saisit un escabeau de chêne qui se trouvait à portée de sa
main et, d'un seul coup, fendit le crâne du misérable quadrumane qui s'affaissa
comme une masse aux pieds de son meurtrier. Puis, soulagé par cette exécution,
il se laissa tomber dans un fauteuil et déboutonna sa redingote.
Honorine parut alors et faillit s'évanouir de joie en apercevant Héraclius.
Dans son allégresse, elle sauta au cou de son seigneur et l'embrassa sur les
deux joues, oubliant ainsi la distance qui sépare, aux yeux du monde, le maître
de la domestique ; ce en quoi, disait-on, le docteur lui en avait jadis donné
l'exemple.
Cependant la horde des polissons ne s'était point dissipée et continuait,
devant la porte, un si terrible charivari qu'Héraclius impatienté descendit à
son jardin.
Un spectacle horrible le frappa.
Honorine, qui aimait véritablement son maître tout en déplorant sa folie,
avait voulu lui ménager une agréable surprise lorsqu'il rentrerait chez lui.
Elle avait veillé comme une mère sur l'existence de toutes les bêtes
précédemment rassemblées en ce lieu, de sorte que, grâce à la fécondité commune
à toutes les races d'animaux, le jardin présentait alors un spectacle semblable
à celui que devait offrir, lorsque les eaux du Déluge se retirèrent, l'intérieur
de l'Arche où Noé rassembla toutes les espèces vivantes. C'était un amas confus,
un pullulement de bêtes, sous lesquelles, arbres, massifs, herbe et terre
disparaissaient. Les branches pliaient sous le poids de régiments d'oiseaux,
tandis qu'au-dessous chiens, chats, chèvres, moutons, poules, canards et dindons
se roulaient dans la poussière. L'air était rempli de clameurs diverses,
absolument semblables à celles que poussait la marmaille ameutée de l'autre côté
de la maison.
A cet aspect, Héraclius ne se contint plus. Il se précipita sur une bêche
oubliée contre le mur et, semblable aux guerriers fameux dont Homère raconte les
exploits, bondissant, tantôt en avant, tantôt en arrière, frappant de droite et
de gauche, la rage au coeur, l'écume aux dents, il fit un effroyable massacre de
tous ses inoffensifs amis. Les poules effarées s'envolaient par-dessus les murs,
les chats grimpaient dans les arbres. Nul n'obtint grâce devant lui ; c'était
une confusion indescriptible. Puis, lorsque la terre fut jonchée de cadavres, il
tomba enfin de lassitude et, comme un général victorieux, s'endormit sur le
champ de carnage.
Le lendemain, sa fièvre s'étant dissipée, il voulut essayer de faire un tour
par la ville. Mais à peine eut-il franchi le seuil de sa porte que les gamins
embusqués au coin des rues le poursuivirent de nouveau criant : "Hou hou hou,
l'homme aux bêtes, l'ami des bêtes !" et ils recommencèrent les cris de la
veille avec des variations sans nombre.
Le docteur rentra précipitamment. La fureur le suffoquait, et, ne pouvant
s'en prendre aux hommes, il jura une haine inextinguible et une guerre acharnée
à toutes les races d'animaux. Dès lors, il n'eut plus qu'un désir, qu'un but,
qu'une préoccupation constante : tuer des bêtes. Il les guettait du matin au
soir, tendait des filets dans son jardin pour prendre des oiseaux, des pièges
dans ses gouttières pour étrangler les chats du voisinage, sa porte toujours
entrouverte offrait des viandes appétissantes à la gourmandise des chiens qui
passaient, et se refermait brusquement dès qu'une victime imprudente succombait
à la tentation. Des plaintes s'élevèrent bientôt de tous les côtés contre lui.
Le commissaire de police vint plusieurs fois en personne le sommer d'avoir à
cesser cette guerre acharnée. Il fut criblé de procès ; mais rien n'arrêta sa
vengeance. Enfin l'indignation fut générale. Une seconde émeute éclata dans la
ville, et il aurait été, sans doute, écharpé par la multitude sans
l'intervention de la force armée. Tous les médecins de Balançon furent convoqués
à la Préfecture, et déclarèrent à l'unanimité que le docteur Héraclius Gloss
était fou. Pour la seconde fois encore, il traversa la ville entre deux agents
de la police et vit se refermer sur ses pas la lourde porte de la maison sur
laquelle était écrit : "Asile des Aliénés."
Comme quoi le
proverbe
"Plus on est de fous, plus on rit"
n'est pas toujours exactement vrai
Le lendemain il descendit dans la cour
de l'établissement, et la première personne qui s'offrit à ses yeux fut l'auteur
du manuscrit métempsycosiste. Les deux ennemis marchèrent l'un vers l'autre en
se mesurant du regard. Un cercle se fit autour d'eux. Dagobert Félorme s'écria :
"Voici l'homme qui a voulu me dérober l'oeuvre de ma vie, me voler la gloire de
ma découverte." Un murmure parcourut la foule. Héraclius répondit : "Voici celui
qui prétend que les bêtes sont des hommes et que les hommes sont des bêtes."
Puis tous deux ensemble se mirent à parler, ils s'excitèrent peu à peu, et,
comme la première fois, ils en vinrent bientôt aux mains. Les spectateurs les
séparèrent.
A partir de ce jour, avec une ténacité et une persévérance merveilleuses,
chacun s'attacha à se créer des sectaires, et, peu de temps après, la colonie
tout entière était divisée en deux partis rivaux, enthousiastes, acharnés, et
tellement irréconciliables qu'un métempsycosiste ne pouvait se croiser avec un
de ses adversaires sans qu'un combat terrible s'ensuivît. Pour éviter de
sanglantes rencontres, le directeur fut contraint d'assigner des heures de
promenades réservées à chaque faction, car jamais haine plus tenace n'avait
animé deux sectes rivales depuis la querelle fameuse des Guelles et des
Gibelins. Grâce, du reste, à cette prudente mesure, les chefs de ces clans
ennemis vécurent heureux, aimés, écoutés de leurs disciples, obéis et vénérés.
Quelquefois pendant la nuit, un chien qui hurle en rôdant autour des murs
fait tressaillir dans leur lit Héraclius et Dagobert : c'est le fidèle Pythagore
qui, échappé par miracle à la vengeance de son maître, a suivi sa trace,
jusqu'au seuil de sa demeure nouvelle, et cherche à se faire ouvrir les portes
de cette maison où les hommes seuls ont le droit d'entrer.