ODES
Quelque chose me presse d'élever la voix, et d'appeler mon siècle en jugement.
F. DE LA MENNAIS.
Écoutez : je vais vous dire des choses du coeur. HAFIZ.
LIVRE PREMIER
1818 - 1822
Vox clamabat in deserto.
ODE PREMIÈRE
LE POETE DANS LES REVOLUTIONS
à M. Alexandre Soumet
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
ANDRÉ CHÉNIER, Iambes.
" Le vent chasse loin des campagnes
Le gland tombé des rameaux verts ;
Chêne, il le bat sur les montagnes ;
Esquif, il le bat sur les mers.
Jeune homme, ainsi le sort nous presse.
Ne joins pas, dans ta folle ivresse,
Les maux du monde à tes malheurs ;
Gardons, coupables et victimes,
Nos remords pour nos propres crimes,
Nos pleurs pour nos propres douleurs ! "
Quoi ! mes chants sont-ils téméraires ?
Faut-il donc, en ces jours d'effroi,
Rester sourd aux cris de ses frères !
Ne souffrir jamais que pour soi ?
Non, le poète sur la terre
Console, exilé volontaire,
Les tristes humains dans leurs fers ;
Parmi les peuples en délire,
Il s'élance, armé de sa lyre,
Comme Orphée au sein des enfers !
" Orphée aux peines éternelles
Vint un moment ravir les morts ;
Toi, sur les têtes criminelles,
Tu chantes l'hymne du remords.
Insensé ! quel orgueil t'entraîne ?
De quel droit viens-tu dans l'arène
Juger sans avoir combattu ?
Censeur échappé de l'enfance,
Laisse vieillir ton innocence,
Avant de croire à ta vertu ! "
Quand le crime, Python perfide,
Brave, impuni, le frein des lois,
La Muse devient l'Euménide,
Apollon saisit son carquois !
Je cède au Dieu qui me rassure ;
J'ignore à ma vie encor pure
Quels maux le sort veut attacher ;
Je suis sans orgueil mon étoile ;
L'orage déchire la voile :
La voile sauve le nocher.
" Les hommes vont aux précipices !
Tes chants ne les sauveront pas.
Avec eux, loin des cieux propices,
Pourquoi donc égarer tes pas ?
Peux-tu, dès tes jeunes années,
Sans briser d'autres destinées,
Rompre la chaîne de tes jours ?
Epargne ta vie éphémère ;
Jeune homme, n'as-tu pas de mère ?
Poète, n'as-tu pas d'amours ? "
Eh bien ! à mes terrestres flammes,
Si je meurs, les cieux vont s'ouvrir.
L'amour chaste agrandit les âmes,
Et qui sait aimer sait mourir.
Le Poète, en des temps de crime,
Fidèle aux justes qu'on opprime,
Célèbre, imite les héros ;
Il a, jaloux de leur martyre,
Pour les victimes une lyre,
Une tête pour les bourreaux !
" On dit que jadis le Poète,
Chantant des jours encor lointains,
Savait à la terre inquiète
Révéler ses futurs destins.
Mais toi, que peux-tu pour le monde ?
Tu partages sa nuit profonde ;
Le ciel se voile et veut punir ;
Les lyres n'ont plus de prophète,
Et la Muse, aveugle et muette,
Ne sait plus rien de l'avenir ! "
Le mortel qu'un Dieu même anime
Marche à l'avenir, plein d'ardeur ;
C'est en s'élançant dans l'abîme
Qu'il en sonde la profondeur.
Il se prépare au sacrifice ;
Il sait que le bonheur du vice
Par l'innocent est expié ;
Prophète à son jour mortuaire,
La prison est son sanctuaire,
Et l'échafaud est son trépied !
" Que n'es-tu né sur les rivages
Des Abbas et des Cosroës,
Aux rayons d'un ciel sans nuages,
Parmi le myrte et l'aloès !
Là, sourd aux maux que tu déplores,
Le poète voit ses aurores
Se lever sans trouble et sans pleurs ;
Et la colonne, chère aux sages,
Porte aux vierges ses doux messages
Où l'amour parle avec des fleurs ! "
Qu'un autre au céleste martyre
Préfère un repos sans honneur !
La gloire est le but où j'aspire ;
On n'y va point par le bonheur.
L'alcyon, quand l'Océan gronde,
Craint que les vents ne troublent l'onde
Où se berce son doux sommeil ;
Mais pour l'aiglon, fils des orages,
Ce n'est qu'à travers les nuages
Qu'il prend son vol vers le soleil !
ODE DEUXIÈME
LA VENDÉE
à M. le vicomte de Chateaubriand
Ave, Cæsar, morituri te salutant.
I
" Qui de nous, en posant une urne cinéraire,
N'a trouvé quelque ami pleurant sur un cercueil ?
Autour du froid tombeau d'une épouse ou d'un frère,
Qui de nous n'a mené le deuil ? "
- Ainsi sur les malheurs de la France éplorée
Gémissait la Muse sacrée
Qui nous montra le ciel ouvert,
Dans ces chants où, planant sur Rome et sur Palmyre,
Sublime, elle annonçait les douceurs du martyre
Et l'humble bonheur du désert !
Depuis, à nos tyrans rappelant tous leurs crimes,
Et vouant aux remords ces coeurs sans repentirs,
Elle a dit: " En ces temps la France eut des victimes ;
Mais la Vendée eut des martyrs ! "
- Déplorable Vendée, a-t-on séché tes larmes ?
Marches-tu, ceinte de tes armes,
Au premier rang de nos guerriers ?
Si l'Honneur, si la Foi n'est pas un vain fantôme,
Montre-moi quels palais ont remplacé le chaume
De tes rustiques chevaliers !
Hélas ! tu te souviens des jours de ta misère !
Des flots de sang baignaient tes sillons dévastés,
Et le pied des coursiers n'y foulait de poussière
Que la cendre de tes cités.
Ceux-là qui n'avaient pu te vaincre avec l'épée
Semblaient, dans leur rage trompée,
Implorer l'enfer pour appui
Et, roulant sur la plaine en torrents de fumée,
Le vaste embrasement poursuivait ton armée,
Qui ne fuyait que devant lui !
II
La Loire vit alors, sur ses plages désertes,
S'assembler les tribus des vengeurs de nos rois,
Peuple qui ne pleurait, fier de ses nobles pertes,
Que sur le Trône et sur la Croix.
C'étaient quelques vieillards fuyant leurs toits en flammes,
C'étaient des enfants et des femmes,
Suivis d'un reste de héros ;
Au milieu d'eux marchait leur Patrie exilée,
Car ils ne laissaient plus qu'une terre peuplée
De cadavres et de bourreaux.
On dit qu'en ce moment, dans un divin délire,
Un vieux prêtre parut parmi ces fiers soldats,
Comme un saint, chargé d'ans, qui parle du martyre
Aux nobles anges des combats ;
Tranquille, en proclamant de sinistres présages,
Les souvenirs des anciens âges
S'éveillaient dans son coeur glacé ;
Et, racontant le sort qu'ils devaient tous attendre,
La voix de l'avenir semblait se faire entendre
Dans ses discours pleins du passé.
III
" Au-delà du Jourdain, après quarante années,
Dieu promit une terre aux enfants d'Israël ;
Au-delà de ces flots, après quelques journées,
Le Seigneur vous promet le ciel.
Ces bords ne verront plus vos phalanges errantes.
Dieu, sur des plaines dévorantes,
Vous prépare un tombeau lointain ;
Votre astre doit s'éteindre, à peine à son aurore ;
Mais Samson expirant peut ébranler encore
Les colonnes du Philistin !
" Vos guerriers périront. Mais, toujours invincibles,
S'ils ne peuvent punir, ils sauront se venger ;
Car ils verront encor fuir ces soldats terribles,
Devant qui fuyait l'étranger !
Vous ne mourrez pas tous sous des bras intrépides ;
Les uns, sur des nefs homicides,
Seront jetés aux flots mourants ;
Ceux-là promèneront des os sans sépulture,
Et cacheront leurs morts sous une terre obscure,
Pour les dérober aux vivants !
" Et vous, Ô jeune Chef, ravi par la victoire
Aux hasards de Mortagne, aux périls de Saumur,
L'honneur de vous frapper dans un combat sans gloire
Rendra célèbre un bras obscur.
Il ne sera donné qu'à bien peu de nos frères
De revoir, après tant de guerres,
La place où furent leurs foyers ;
Alors, ornant son toit de ses armes oisives,
Chacun d'eux attendra que Dieu donne à nos rives
Les lys, qu'il préfère aux lauriers.
" Vendée, Ô noble terre ! Ô ma triste patrie !
Tu dois payer bien cher le retour de tes rois !
Avant que sur nos bords croisse la fleur chérie,
Ton sang l'arrosera deux fois.
Mais aussi, lorsqu'un jour l'Europe réunie
De l'arbre de la tyrannie
Aura brisé les rejetons,
Tous les rois vanteront leurs camps, leur flotte immense,
Et, seul, le Roi Chrétien mettra dans la balance
L'humble glaive des vieux Bretons !
" Grand Dieu ! - Si toutefois, après ces jours d'ivresse,
Blessant le coeur aigri du héros oublié,
Une voix insultante offrait à sa détresse
Les dons ingrats de la pitié ;
Si sa mère, et sa veuve, et sa fille, éplorées,
S'arrêtaient, de faim dévorées,
Au seuil d'un favori puissant,
Rappelant à celui qu'implore leur misère,
Qu'elles n'ont plus ce fils, cet époux et ce père
Qui croyait leur léguer son sang ;
" Si, pauvre et délaissé, le citoyen fidèle,
Lorsqu'un traître enrichi se rirait de sa foi,
Entendait au sénat calomnier son zèle
Par celui qui jugea son roi ;
Si, pour comble d'affronts, un magistrat injuste,
Déguisant sous un nom auguste
L'abus d'un insolent pouvoir,
Venait, de vils soupçons chargeant sa noble tête,
Lui demander ce fer, sa première conquête, -
Peut-être son dernier espoir ;
" Qu'il se résigne alors. - Par ses crimes prospères
L'impie heureux insulte au fidèle souffrant ;
Mais que le juste pense aux forfaits de nos pères,
Et qu'il songe à son Dieu mourant.
Le Seigneur veut parfois le triomphe du vice,
Il veut aussi, dans sa justice
Que l'innocent verse des pleurs ;
Souvent, dans ses desseins, Dieu suit d'étranges voies,
Lui qui livre Satan aux infernales joies,
Et Marie aux saintes douleurs ! "
IV
Le vieillard s'arrêta. Sans croire à son langage,
Ils quittèrent ces bords, pour n'y plus revenir ;
Et tous croyaient couvert des ténèbres de l'âge
L'esprit qui voyait l'avenir ! -
Ainsi, faible en soldats, mais fort en renommée,
Ce débris d'une illustre armée
Suivait sa bannière en lambeaux ;
Et ces derniers Français, que rien ne put défendre,
Loin de leur temple en deuil et de leur chaume en cendre,
Allaient conquérir des tombeaux !
ODE TROISIÈME
LES VIERGES DE VERDUN
Le prêtre portera l'étole blanche et noire
Lorsque les saints flambeaux pour vous s'allumeront ;
Et, de leurs longs cheveux voilant leurs fronts d'ivoire,
Les jeunes filles pleureront.
A. GUIRAUD.
I
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre,
Spectres légers ? - que voulez-vous ?
Fantastiques beautés, ce lugubre sourire
M'annonce-t-il votre courroux ?
Sur vos écharpes éclatantes
Pourquoi flotte à longs plis ce crêpe menaçant ?
Pourquoi sur des festons ces chaînes insultantes,
Et ces roses, teintes de sang ?
Retirez-vous : rentrez dans les sombres abîmes...
Ah ! que me montrez-vous ?... quels sont ces trois tombeaux ?
Quel est ce char affreux, surchargé de victimes ?
Quels sont ces meurtriers, couverts d'impurs lambeaux ?
J'entends des chants de mort, j'entends des cris de fête.
Cachez-moi le char qui s'arrête !...
Un fer lentement tombe à mes regards troublés ; -
J'ai vu couler du sang... Est-il bien vrai, parlez,
Qu'il ait rejailli sur ma tête ?
Venez-vous dans mon âme éveiller le remord ?
Ce sang... je n'en suis point coupable !
Fuyez, vierges ; fuyez, famille déplorable...
Lorsque vous n'étiez plus, je n'étais pas encor !
Qu'exigez-vous de moi ? J'ai pleuré vos misères ;
Dois-je donc expier les crimes de mes pères ?
Pourquoi troublez-vous mon repos ?
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre frémissante ?
Demandez-vous des chants à ma voix innocente,
Et des remords à vos bourreaux ?
II
Sous des murs entourés de cohortes sanglantes,
Siège le sombre tribunal.
L'accusateur se lève, et ses lèvres tremblantes
S'agitent d'un rire infernal.
C'est Tinville : on le voit, au nom de la patrie,
Convier aux forfaits cette horde flétrie
D'assassins, juges à leur tour ;
Le besoin du sang le tourmente ;
Et sa voix homicide à la hache fumante
Désigne les têtes du jour.
Il parle : - ses licteurs vers l'enceinte fatale
Traînent les malheureux que sa fureur signale ;
Les portes devant eux s'ouvrent avec fracas ;
Et trois vierges, de grâce et de pudeur parées,
De leurs compagnes entourées,
Paraissent parmi les soldats.
Le peuple, qui se tait, frémit de son silence ;
Il plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs,
Et repose sur l'innocence
Ses regards las du crime et troublés par ses pleurs.
Eh quoi ! quand ces beautés, lâchement accusées,
Vers ces juges de mort s'avançaient dans les fers,
Ces murs n'ont pas, croulant sous leurs voûtes brisées,
Rendu les monstres aux enfers !
Que faisaient nos guerriers ?... Leur vaillance trompée
Prêtait au vil couteau le secours de l'épée ;
Ils sauvaient ces bourreaux qui souillaient leurs combats.
Hélas ! un même jour, jour d'opprobre et de gloire,
Voyait Moreau monter au char de la victoire.
Et son père au char du trépas !
Quand nos chefs, entourés des armes étrangères,
Couvrant nos cyprès de lauriers,
Vers Paris lentement reportaient leurs bannières,
Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers.
Verdun, premier rempart de la France opprimée,
D'un roi libérateur crut saluer l'armée.
En vain tonnaient d'horribles lois ;
Verdun se revêtit de sa robe de fête,
Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête
Au monarque vengeur des rois.
Alors, Vierges, vos mains (ce fut là votre crime !)
Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.
Ah ! pareilles à la victime,
La hache à vos regards se cachait sous des fleurs.
Ce n'est pas tout ; hélas ! sans chercher la vengeance,
Quand nos bannis, bravant la mort et l'indigence,
Combattaient nos tyrans encor mal affermis,
Vos nobles coeurs ont plaint de si nobles misères ;
Votre or a secouru ceux qui furent nos frères
Et n'étaient pas nos ennemis !
Quoi ! ce trait glorieux, qui trahit leur belle âme,
Sera donc l'arrêt de leur mort !
Mais non, l'Accusateur, que leur aspect enflamme,
Tressaille d'un honteux transport.
Il veut, Vierges, au prix d'un affreux sacrifice,
En taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice ;
Il croit vos chastes coeurs par la crainte abattus.
Du mépris qui le couvre acceptez le partage,
Souillez-vous d'un forfait, l'infâme aréopage
Vous absoudra de vos vertus !
Répondez-moi, Vierges timides ;
Qui, d'un si noble orgueil arma ces yeux si doux ?
Dites, qui fit rouler dans vos regards humides
Les pleurs généreux du courroux ?
Je le vois à votre courage :
Quand l'oppresseur qui vous outrage
N'eût pas offert la honte en offrant son bienfait,
Coupables de pitié pour des Français fidèles,
Vous n'auriez pas voulu, devant des lois cruelles,
Nier un si noble forfait !
C'en est donc fait ; déjà sous la lugubre enceinte
A retenti l'arrêt dicté par la fureur.
Dans un muet murmure, étouffé par la crainte,
Le peuple, qui l'écoute, exhale son horreur.
Regagnez des cachots les sinistres demeures,
Ô Vierges ! encor quelques heures...
Ah ! priez sans effroi, votre âme est sans remord.
Coupez ces longues chevelures,
Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures,
Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort !
Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête ;
Les anges vous rendront ces symboles touchants ;
Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête
Que les Vierges du ciel rediront dans leurs chants.
Vous verrez près de vous, dans ces choeurs d'innocence,
Charlotte, autre Judith, qui vous vengea d'avance ;
Cazotte ; Elisabeth, si malheureuse en vain ;
Et Sombreuil, qui trahit par ses pâleurs soudaines
Le sang glacé des morts circulant dans ses veines ;
Martyres, dont l'encens plaît au Martyr divin !
III
Ici, devant mes yeux erraient des lueurs sombres
Des visions troublaient mes sens épouvantés ;
Les Spectres sur mon front balançaient dans les ombres
De longs linceuls ensanglantés.
Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbres,
M'apparurent dans les ténèbres ;
Tout rentra dans la nuit des siècles révolus ;
Les vierges avaient fui vers la naissante aurore ;
Je me retrouvai seul, et je pleurais encore
Quand ma lyre ne chantait plus !
ODE QUATRIÈME
QUIBERON
Pudor inde et miseratio. TACITE.
I
Par ses propres fureurs le Maudit se dévoile,
Dans le Démon vainqueur on voit l'ange proscrit ;
L'anathème éternel, qui poursuit son étoile,
Dans ses succès même est écrit.
Il est, lorsque des cieux nous oublions la voie,
Des jours, que Dieu sans doute envoie
Pour nous rappeler les enfers ;
Jours sanglants qui, voués au triomphe du crime,
Comme d'affreux rayons échappés de l'abîme,
Apparaissent sur l'univers.
Poètes qui toujours, loin du siècle où nous sommes,
Chantres des pleurs sans fin et des maux mérités,
Cherchez des attentats tels que la voix des hommes
N'en ait point encor racontés,
Si quelqu'un vient à vous vantant la jeune France,
Nos exploits, notre tolérance,
Et nos temps féconds en bienfaits,
Soyez contents ; lisez nos récentes histoires,
Evoquez nos vertus, interrogez nos gloires :
Vous pourrez choisir des forfaits !
Moi, je n'ai point reçu de la Muse funèbre
Votre lyre de bronze, Ô chantres des remords !
Mais je voudrais flétrir les bourreaux qu'on célèbre,
Et venger la cause des morts.
Je voudrais, un moment, troublant l'impur Génie,
Arrêter sa gloire impunie
Qu'on pousse à l'immortalité ;
Comme autrefois un grec, malgré les vents rapides,
Seul, retint de ses bras, de ses dents intrépides,
L'esquif sur les mers emporté !
II
Quiberon vit jadis, sur son bord solitaire,
Des Français assaillis s'apprêter à mourir,
Puis, devant les deux chefs, l'airain fumant se taire,
Et les rangs désarmés s'ouvrir.
Pour sauver ses soldats l'un d'eux offrit sa tête ;
L'autre accepta cette conquête,
De leur traité gage inhumain ;
Et nul guerrier ne crut sa promesse frivole,
Car devant les drapeaux, témoins de leur parole,
Tous deux s'étaient donné la main !
La phalange fidèle alors livra ses armes.
Ils marchaient ; une armée environnait leurs pas,
Et le peuple accourait, en répandant des larmes,
Voir ces preux, sauvés du trépas.
Ils foulaient en vaincus les champs de leurs ancêtres ;
Ce fut un vieux temple, sans prêtres,
Qui reçut ces vengeurs des rois ;
Mais l'humble autel manquait à la pieuse enceinte,
Et, pour se consoler, dans cette prison sainte,
Leurs yeux en vain cherchaient la croix.
Tous prièrent ensemble, et, d'une voix plaintive,
Tous, se frappant le sein, gémirent à genoux.
Un seul ne pleurait pas dans la tribu captive :
C'était lui qui mourait pour tous ;
C'était Sombreuil, leur chef ; jeune et plein d'espérance,
L'heure de son trépas s'avance ;
Il la salue avec ferveur.
Le supplice, entouré des apprêts funéraires,
Est beau pour un chrétien qui, seul, va pour ses frères
Expirer, semblable au Sauveur.
" Oh ! cessez, disait-il, ces larmes, ces reproches,
Guerriers ; votre salut prévient tant de douleurs !
Combien à votre mort vos amis et vos proches,
Hélas ! auraient versé de pleurs !
Je romps avec vos fers mes chaînes éphémères ;
À vos épouses, à vos mères,
Conservez vos jours précieux.
On vous rendra la paix, la liberté, la vie ;
Tout ce bonheur n'a rien que mon coeur vous envie ;
Vous, ne m'enviez pas les cieux. "
Le sinistre tambour sonna l'heure dernière,
Les bourreaux étaient prêts ; on vit Sombreuil partir.
La soeur ne fut point là pour leur ravir le frère, -
Et le héros devint martyr.
L'exhortant de la voix et de son saint exemple,
Un évêque, exilé du temple,
Le suivit au funeste lieu ;
Afin que le vainqueur vît, dans son camp rebelle,
Mourir, près d'un soldat à son prince fidèle,
Un prêtre fidèle à son Dieu !
III
Vous pour qui s'est versé le sang expiatoire,
Bénissez le Seigneur, louez l'heureux Sombreuil ;
Celui qui monte au ciel, brillant de tant de gloire,
N'a pas besoin de chants de deuil !
Bannis, on va vous rendre enfin une patrie ;
Captifs, la liberté chérie
Se montre à vous dans l'avenir.
Oui, de vos longs malheurs chantez la fin prochaine ;
Vos prisons vont s'ouvrir, on brise votre chaîne ;
Chantez ! votre exil va finir.
En effet, - des cachots la porte à grand bruit roule,
Un étendard paraît, qui flotte ensanglanté ;
Des chefs et des soldats l'environnent en foule,
En invoquant la Liberté !
" Quoi ! disaient les captifs, déjà l'on nous délivre !... "
Quelques-uns s'empressent de suivre
Les bourreaux devenus meilleurs.
" Adieu, leur criait-on, adieu, plus de souffrance ;
Nous nous reverrons tous, libres, dans notre France ! "
Ils devaient se revoir ailleurs.
Bientôt, jusqu'aux prisons des captifs en prières,
Arrive un sourd fracas, par l'échÔ répété :
C'étaient leurs fiers vainqueurs qui délivraient leurs frères,
Et qui remplissaient leur traité !
Sans troubler les proscrits, ce bruit vint les surprendre ;
Aucun d'eux ne savait comprendre
Qu'on pût se jouer des serments ;
Ils disaient aux soldats : " Votre foi nous protège ; "
Et, pour toute réponse, un lugubre cortège
Les traîna sur des corps fumants !
Le jour fit place à l'ombre et la nuit à l'aurore,
Hélas ! et, pour mourir traversant la cité,
Les crédules proscrits passaient, passaient encore,
Aux yeux du peuple épouvanté !
Chacun d'eux racontait, brûlant d'un saint délire,
À ses compagnons de martyre
Les malheurs qu'il avait soufferts ;
Tous succombaient sans peur, sans faste, sans murmure,
Regrettant seulement qu'il fallût un parjure,
Pour les immoler dans les fers.
À coups multipliés la hache abat les chênes.
Le vil chasseur, dans l'antre ignoré du soleil,
Égorge lentement le lion dont ses chaînes
Ont surpris le noble sommeil.
On massacra longtemps la tribu sans défense.
À leur mort assistait la France,
Jouet des bourreaux triomphants ;
Comme jadis, aux pieds des idoles impures,
Tour à tour, une veuve, en de longues tortures,
Vit expirer ses sept enfants.
C'étaient là les vertus d'un Sénat qu'on nous vante !
Le sombre Esprit du mal sourit en le créant ;
Mais ce corps aux cent bras, fort de notre épouvante,
En son sein portait son néant.
Le colosse de fer s'est dissous dans la fange.
L'Anarchie, alors que tout change,
Pense voir ses oeuvres durer ;
Mais ce Pygmalion, dans ses travaux frivoles,
Ne peut donner la vie aux horribles idoles
Qu'il se fait pour les adorer.
IV
On dit que, de nos jours, viennent, versant des larmes,
Prier au champ fatal où ces preux sont tombés,
Les vierges, les soldats fiers de leurs jeunes armes,
Et les vieillards lents et courbés.
Du ciel sur les bourreaux appelant l'indulgence,
Là, nul n'implore la vengeance,
Tous demandent le repentir ;
Et chez ces vieux Bretons, témoins de tant de crimes,
Le pèlerin, qui vient invoquer les victimes,
Souvent lui-même est un martyr !
ODE CINQUIÈME
LOUIS XVII
Capet, éveille-toi !
I
En ce temps-là, du ciel les portes d'or s'ouvrirent ;
Du Saint des Saints ému les feux se découvrirent ;
Tous les cieux un moment brillèrent dévoilés ;
Et les élus voyaient, lumineuses phalanges,
Venir une jeune âme entre de jeunes anges
Sous les portiques étoilés.
C'était un bel enfant qui fuyait de la terre ; -
Son oeil bleu du malheur portait le signe austère ;
Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants ;
Et les vierges du ciel, avec des chants de fête,
Aux palmes du Martyre unissaient sur sa tête
La couronne des innocents.
II
On entendit des voix qui disaient dans la nue :
-- " Jeune ange, Dieu sourit à ta gloire ingénue ;
Viens, rentre dans ses bras pour ne plus en sortir ;
Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges,
Séraphins, prophètes, archanges,
Courbez-vous, c'est un Roi ; chantez, c'est un Martyr ! "
-- " Où donc ai-je régné ? demandait la jeune ombre.
Je suis un prisonnier, je ne suis point un roi.
Hier je m'endormis au fond d'une tour sombre.
Où donc ai-je régné ? Seigneur, dites-le moi.
Hélas ! mon père est mort d'une mort bien amère ;
Ses bourreaux, Ô mon Dieu, m'ont abreuvé de fiel ;
Je suis un orphelin ; je viens chercher ma mère,
Qu'en mes rêves j'ai vue au ciel. "
Les anges répondaient : -- " Ton Sauveur te réclame.
Ton Dieu d'un monde impie a rappelé ton âme.
Fuis la terre insensée où l'on brise la Croix,
Où jusque dans la mort descend le Régicide,
Où le Meurtre, d'horreurs avide,
Fouille dans les tombeaux pour y chercher des rois ! "
-- " Quoi ! de ma lente vie ai-je achevé le reste ?
Disait-il ; tous mes maux, les ai-je enfin soufferts ?
Est-il vrai qu'un geôlier, de ce rêve céleste,
Ne viendra pas demain m'éveiller dans mes fers ?
Captif, de mes tourments cherchant la fin prochaine,
J'ai prié ; Dieu veut-il enfin me secourir ?
Oh ! n'est-ce pas un songe ? a-t-il brisé ma chaîne ?
Ai-je eu le bonheur de mourir ?
" Car vous ne savez point quelle était ma misère !
Chaque jour dans ma vie amenait des malheurs ;
Et, lorsque je pleurais, je n'avais pas de mère
Pour chanter à mes cris, pour sourire à mes pleurs.
D'un châtiment sans fin languissante victime,
De ma tige arraché comme un tendre arbrisseau,
J'étais proscrit bien jeune, et j'ignorais quel crime
J'avais commis dans mon berceau.
" Et pourtant, écoutez : bien loin dans ma mémoire,
J'ai d'heureux souvenirs avant ces temps d'effroi ;
J'entendais en dormant des bruits confus de gloire,
Et des peuples joyeux veillaient autour de moi.
Un jour tout disparut dans un sombre mystère ;
Je vis fuir l'avenir à mes destins promis ;
Je n'étais qu'un enfant, faible et seul sur la terre,
Hélas ! et j'eus des ennemis !
" Ils m'ont jeté vivant sous des murs funéraires ;
Mes yeux voués aux pleurs n'ont plus vu le soleil ;
Mais vous que je retrouve, anges du ciel, mes frères,
Vous m'avez visité souvent dans mon sommeil.
Mes jours se sont flétris dans leurs mains meurtrières,
Seigneur, mais les méchants sont toujours malheureux ;
Oh ! ne soyez pas sourd comme eux à mes prières,
Car je viens vous prier pour eux. "
Et les anges chantaient : -- "L'arche à toi se dévoile,
Suis-nous ; sur ton beau front nous mettrons une étoile.
Prends les ailes d'azur des chérubins vermeils ;
Tu viendras avec nous bercer l'enfant qui pleure,
Ou, dans leur brûlante demeure,
D'un souffle lumineux rajeunir les soleils ! "
III
Soudain le choeur cessa, les élus écoutèrent ;
Il baissa son regard par les larmes terni ;
Au fond des cieux muets les mondes s'arrêtèrent,
Et l'éternelle voix parla dans l'infini :
" Ô roi ! je t'ai gardé loin des grandeurs humaines.
Tu t'es réfugié du trône dans les chaînes.
Va, mon fils, bénis tes revers.
Tu n'as point su des rois l'esclavage suprême,
Ton front du moins n'est pas meurtri du diadème,
Si tes bras sont meurtris de fers.
" Enfant, tu t'es courbé sous le poids de la vie ;
Et la terre, pourtant, d'espérance et d'envie
Avait entouré ton berceau !
Viens, ton Seigneur lui-même eut ses douleurs divines,
Et mon Fils, comme toi, Roi couronné d'épines,
Porta le sceptre de roseau ! "
ODE SIXIÈME
LE RÉTABLISSEMENT DE LA STATUE DE HENRI IV
Accingunt omnes operi, pedibusque rotarum Subjiciunt lapsus, et stupea vincula
collo Intendunt... Pueri circum innuptæque puellæ Sacra canunt, funemque manu
contingere gaudent ! VIRGILE.
I
Je voyais s'élever, dans le lointain des âges,
Ces monuments, espoir de cent rois glorieux ;
Puis je voyais crouler les fragiles images
De ces fragiles demi-dieux.
Alexandre, un pêcheur des rives du Pirée
Foule ta statue ignorée,
Sur le pavé du Parthénon ;
Et les premiers rayons de la naissante aurore
En vain dans le désert interrogent encore
Les muets débris de Memnon.
Ont-ils donc prétendu, dans leur esprit superbe,
Qu'un bronze inanimé dût les rendre immortels ?
Demain le temps peut-être aura caché sous l'herbe
Leurs imaginaires autels.
Le proscrit à son tour peut remplacer l'idole ;
Des piédestaux du Capitole
Sylla détrône Marius.
Aux outrages du sort insensé qui s'oppose !
Le sage, de l'affront dont frémit Théodose,
Sourit avec Démétrius.
D'un héros toutefois l'image auguste et chère
Hérite du respect qui payait ses vertus ;
Trajan domine encor les champs que de Tibère
Couvrent les temples abattus.
Souvent, lorsqu'en l'horreur des discordes civiles,
La terreur planait sur les villes,
Aux cris des peuples révoltés,
Un héros, respirant dans le marbre immobile,
Arrêtait tout à coup par son regard tranquille
Les factieux épouvantés !
II
Eh quoi ! sont-ils donc loin, ces jours de notre histoire
Où Paris sur son prince osa lever son bras ?
Où l'aspect de Henri, ses vertus, sa mémoire,
N'ont pu désarmer des ingrats ?
Que dis-je ? ils ont détruit sa statue adorée.
Hélas ! cette horde égarée
Mutilait l'airain renversé ;
Et cependant, des morts souillant le saint asile,
Leur sacrilège main demandait à l'argile
L'empreinte de son front glacé.
Voulaient-ils donc jouir d'un portrait plus fidèle
Du héros dont leur haine a payé les bienfaits ?
Voulaient-ils, réprouvant leur fureur criminelle,
Le rendre à nos yeux satisfaits ?
Non ; mais c'était trop peu de briser son image ;
Ils venaient encor, dans leur rage,
Briser son cercueil outragé ;
Tel, troublant le désert d'un rugissement sombre,
Le tigre, en se jouant, cherche à dévorer l'ombre
Du cadavre qu'il a rongé.
Assis près de la Seine, en mes douleurs amères,
Je me disais : " La Seine arrose encore Ivry,
Et les flots sont passés où, du temps de nos pères,
Se peignaient les traits de Henri.
Nous ne verrons jamais l'image vénérée
D'un roi qu'à la France éplorée
Enleva sitôt le trépas ;
Sans saluer Henri nous irons aux batailles,
Et l'étranger viendra chercher dans nos murailles
Un héros qu'il n'y verra pas ! "
III
Où courez-vous ? - Quel bruit naît, s'élève et s'avance ?
Qui porte ces drapeaux, signe heureux de nos rois ?
Dieu ! quelle masse au loin semble, en sa marche immense,
Broyer la terre sous son poids ?
Répondez... Ciel ! c'est lui ! je vois sa noble tête...
Le peuple, fier de sa conquête,
Répète en choeur son nom chéri.
Ô ma lyre ! tais-toi dans la publique ivresse ;
Que seraient tes concerts près des chants d'allégresse
De la France aux pieds de Henri ?
Par mille bras traîné, le lourd colosse roule.
Ah ! volons, joignons-nous à ces efforts pieux.
Qu'importe si mon bras est perdu dans la foule !
Henri me voit du haut des cieux.
Tout un peuple a voué ce bronze à ta mémoire,
Ô chevalier, rival en gloire
Des Bayard et des Duguesclin !
De l'amour des français reçois la noble preuve,
Nous devons ta statue au denier de la veuve,
À l'obole de l'orphelin.
N'en doutez pas, l'aspect de cette image auguste
Rendra nos maux moins grands ; notre bonheur plus doux ;
Ô Français ! louez Dieu, vous voyez un roi juste,
Un Français de plus parmi vous.
Désormais, dans ses yeux, en volant à la gloire,
Nous viendrons puiser la victoire ;
Henri recevra notre foi ;
Et quand on parlera de ses vertus si chères,
Nos enfants n'iront pas demander à nos pères
Comment souriait le bon Roi !
IV
Jeunes amis, dansez autour de cette enceinte ;
Mêlez vos pas joyeux, mêlez vos heureux chants.
Henri, car sa bonté dans ses traits est empreinte,
Bénira vos transports touchants.
Près des vains monuments que des tyrans s'élèvent,
Qu'après de longs siècles achèvent
Les travaux d'un peuple opprimé,
Qu'il est beau, cet airain où d'un roi tutélaire
La France aime à revoir le geste populaire
Et le regard accoutumé !
Que le fier conquérant de la Perse avilie,
Las de léguer ses traits à de frêles métaux,
Menace, dans l'accès de sa vaste folie,
D'imposer sa forme à l'Athos ;
Qu'un Pharaon cruel, superbe en sa démence,
Couvre d'un obélisque immense
Le grand néant de son cercueil ;
Son nom meurt, et bientôt l'ombre des Pyramides
Pour l'étranger, perdu dans ces plaines arides,
Est le seul bienfait de l'orgueil !
Un jour (mais repoussons tout présage funeste !)
Si des ans ou du sort les coups encor vainqueurs
Brisaient de notre amour le monument modeste,
Henri, tu vivrais dans nos coeurs ;
Cependant que du Nil les montagnes altières,
Cachant cent royales poussières,
Du monde inutile fardeau,
Du temps et de la mort attestent le passage,
Et ne sont déjà plus, à l'oeil ému du sage,
Que la ruine d'un tombeau.
ODE SEPTIÈME
LA MORT DU DUC DE BERRY
Le Meurtre, d'une main violente, brise les liens les plus sacrés ; la Mort vient
enlever le jeune homme florissant, et le Malheur s'approche comme un ennemi rusé
au milieu des jours de fête. SCHILLER.
I
Modérons les transports d'une ivresse insensée ;
Le passage est bien court de la joie aux douleurs ;
La mort aime à poser sa main lourde et glacée
Sur des fronts couronnés de fleurs.
Demain, souillés de cendre, humbles, courbant nos têtes,
Le vain souvenir de nos fêtes
Sera pour nous presque un remords ;
Nos jeux seront suivis des pompes sépulcrales ;
Car chez nous, malheureux ! l'hymne des Saturnales
Sert de prélude au chant des Morts.
II
Fuis les banquets, fais trêve à ton joyeux délire,
Paris, triste cité ! détourne tes regards
Vers le cirque où l'on voit aux accords de la lyre
S'unir les prestiges des arts.
Choeurs, interrompez-vous ; cessez, danses légères ;
Qu'on change en torches funéraires
Ces feux purs, ces brillants flambeaux ; -
Dans cette enceinte, auprès d'une couche sanglante,
J'entends un prêtre saint dont la voix chancelante
Dit la prière des tombeaux !
Sous ces lambris, frappés des éclats de la joie,
Près d'un lit où soupire un mourant étendu,
D'une famille auguste, au désespoir en proie,
Je vois le cortège éperdu.
C'est un père à genoux, c'est un frère en alarmes,
Une soeur qui n'a point de larmes
Pour calmer ses sombres douleurs ;
Car ses affreux revers ont, dès son plus jeune âge,
Dans ses yeux, enflammés d'un si mâle courage,
Tari la source de ses pleurs.
Sur l'échafaud, aux cris d'un sénat sanguinaire,
Sa mère est morte en reine et son père en héros ;
Elle a vu dans les fers périr son jeune frère,
Et n'a pu trouver des bourreaux.
Et, quand des rois ligués la main brisa ses chaînes,
Longtemps, sur des rives lointaines,
Elle a fui nos bords désolés ;
Elle a revu la France, après tant de misères,
Pour apprendre, en rentrant au palais de ses pères,
Que ses maux n'étaient pas comblés !
Plus loin, c'est une épouse... Oh ! qui peindra ses craintes,
Sa force, ses doux soins, son amour assidu ?
Hélas ! et qui dira ses lamentables plaintes,
Quand tout espoir sera perdu ?
Quels étaient nos transports, ô vierge de Sicile,
Quand naguère à ta main docile
Berry joignit sa noble main !
Devais-tu donc, princesse, en touchant ce rivage,
Voir sitôt succéder le crêpe du veuvage
Au chaste voile de l'hymen ?
Berry, quand nous vantions ta paisible conquête,
Nos chants ont réveillé le dragon endormi ;
L'Anarchie en grondant a relevé sa tête,
Et l'enfer même en a frémi.
Elle a rugi ; soudain, du milieu des ténèbres,
Clément poussa des cris funèbres,
Ravaillac agita ses fers ;
Et le monstre, étendant ses deux ailes livides,
Aux applaudissements des ombres régicides,
S'envola du fond des enfers !
Le démon, vers nos bords tournant son vol funeste,
Voulut, brisant ces lys qu'il flétrit tant de fois,
Épuiser d'un seul coup le déplorable reste
D'un sang, trop fertile en bons rois.
Longtemps le sbire obscur qu'il arma pour son crime,
Rêveur, autour de la victime
Promena ses affreux loisirs ;
Enfin le ciel permet que son voeu s'accomplisse ;
Pleurons tous, car le meurtre a choisi pour complice
Le tumulte de nos plaisirs !
Le fer brille... un cri part : guerriers, volez aux armes !
C'en est fait ; la duchesse accourt en pâlissant ;
Son bras soutient Berry, qu'elle arrose de larmes,
Et qui l'inonde de son sang.
Dressez un lit funèbre : est-il quelque espérance ?...
Hélas ! un lugubre silence
A condamné son triste époux.
Assistez-le, madame, en ce moment horrible ;
Les soins cruels de l'art le rendront plus terrible,
Les vôtres le rendront plus doux.
Monarque en cheveux blancs, hâte-toi, le temps presse ;
Un Bourbon va rentrer au sein de ses aïeux ;
Viens, accours vers ce fils, l'espoir de ta vieillesse ;
Car ta main doit fermer ses yeux !
Il a béni sa fille, à son amour ravie ;
Puis, des vanités de sa vie
Il proclame un noble abandon ;
Vivant, il pardonna ses maux à la patrie ;
Et son dernier soupir, digne du Dieu qu'il prie,
Est encore un cri de pardon.
Mort sublime ! ô regrets ! vois sa grande âme, et pleure,
Porte au ciel tes clameurs, ô peuple désolé.
Tu l'as trop peu connu ; c'est à sa dernière heure
Que le héros s'est révélé.
Pour consoler la veuve, apportez l'orpheline ;
Donnez sa fille à Caroline,
La nature encore a ses droits,
Mais, quand périt l'espoir d'une tige féconde,
Qui pourra consoler, dans sa terreur profonde,
La France, veuve de ses rois ?
À l'horrible récit, quels cris expiatoires
Vont pousser nos guerriers, fameux par leur valeur !
L'Europe, qu'ébranlait le bruit de leurs victoires,
Va retentir de leur douleur.
Mais toi, que diras-tu, chère et noble Vendée ?
Si longtemps de sang inondée,
Tes regrets seront superflus ;
Et tu seras semblable à la mère accablée,
Qui s'assied sur sa couche et pleure inconsolée,
Parce que son enfant n'est plus !
Bientôt vers Saint-Denis, désertant nos murailles,
Au bruit sourd des clairons, peuple, prêtres, soldats,
Nous suivrons à pas lents le char des funérailles,
Entouré des chars des combats.
Hélas ! jadis souillé par des mains téméraires,
Saint-Denis, où dormaient ses pères,
A vu déjà bien des forfaits ;
Du moins, puisse, à l'abri des complots parricides,
Sous ces murs profanés, parmi ces tombes vides,
Sa cendre reposer en paix !
III
D'Enghien s'étonnera, dans les célestes sphères,
De voir sitôt l'ami, cher à ses jeunes ans,
À qui le vieux Condé, prêt à quitter nos terres,
Léguait ses devoirs bienfaisants.
À l'aspect de Berry, leur dernière espérance,
Des rois que révère la France
Les ombres frémiront d'effroi ;
Deux héros gémiront sur leurs races éteintes,
Et le vainqueur d' Ivry viendra mêler ses plaintes
Aux pleurs du vainqueur de Rocroy.
Ainsi, Bourbon, au bruit du forfait sanguinaire,
On te vit vers d'Artois accourir désolé ;
Car tu savais les maux que laisse au coeur d'un père
Un fils avant l'âge immolé.
Mais bientôt, chancelant dans ta marche incertaine,
L'affreux souvenir de Vincenne
Vint s'offrir à tes sens glacés ;
Tu pâlis ; et d'Artois, dans la douleur commune,
Sembla presque oublier sa récente infortune,
Pour plaindre tes revers passés.
Et toi, veuve éplorée, au milieu de l'orage
Attends des jours plus doux, espère un sort meilleur ;
Prends ta soeur pour modèle, et puisse ton courage
Être aussi grand que ton malheur !
Tu porteras comme elle une urne funéraire ;
Comme elle, au sein du sanctuaire,
Tu gémiras sur un cercueil ;
L'Hydre des factions, qui, par des morts célèbres,
A marqué pour ta soeur tant d'époques funèbres,
Te fait aussi ton jour de deuil !
IV
Pourtant, ô frêle appui de la tige royale,
Si Dieu par ton secours signale son pouvoir,
Tu peux sauver la France, et de l'Hydre infernale
Tromper encor l'affreux espoir.
Ainsi, quand le Serpent, auteur de tous les crimes,
Vouait d'avance aux noirs abîmes
L'homme que son forfait perdit,
Le Seigneur abaissa sa farouche arrogance ;
Une femme apparut, qui, faible et sans défense,
Brisa du pied son front maudit !
ODE HUITIÈME
LA NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX
Le ciel ... prodigue en leur faveur les miracles. La postérité de Joseph rentre
dans la terre de Gessen ; et cette conquête, due aux larmes des vainqueurs, ne
coûte pas une larme aux vaincus. CHATEAUBRIAND, Martyrs.
I
Savez-vous, voyageur, pourquoi, dissipant l'ombre,
D'innombrables clartés brillent dans la nuit sombre ?
Quelle immense vapeur rougit les cieux couverts ?
Et pourquoi mille cris, frappant la nue ardente,
Dans la ville, au loin rayonnante,
Comme un concert confus, s'élèvent dans les airs ?
II
Ô joie ! ô triomphe ! ô mystère !
Il est né, l'Enfant glorieux,
L'Ange que promit à la terre
Un Martyr partant pour les cieux !
L'avenir voilé se révèle.
Salut à la flamme nouvelle
Qui ranime l'ancien flambeau !
Honneur à ta première aurore,
Ô jeune lys qui viens d'éclore,
Tendre fleur qui sors d'un tombeau !
C'est Dieu qui l'a donné, le Dieu de la prière :
La cloche, balancée aux tours du sanctuaire,
Comme aux jours du repos, y rappelle nos pas.
C'est Dieu qui l'a donné, le Dieu de la victoire ! -
Chez les vieux martyrs de la gloire
Les canons ont tonné, comme au jour des combats.
Ce bruit, si cher à ton oreille,
Joint aux voix des temples bénis,
N'a-t-il donc rien qui te réveille,
Ô toi qui dors à Saint-Denis ?
Lève-toi ! Henri doit te plaire
Au sein du berceau populaire ;
Accours ! ô père triomphant !
Enivre sa lèvre trompée,
Et viens voir si ta grande épée
Pèse aux mains du royal enfant.
Hélas ! il est absent, il est au sein des justes.
Sans doute, en ce moment, de ses aïeux augustes
Le cortège vers lui s'avance consolé :
Car il rendit, mourant sous des coups parricides,
Un héros à leurs tombes vides,
Une race de rois à leur trône isolé.
Parmi tous ces nobles fantômes,
Qu'il élève un front couronné,
Qu'il soit fier dans les saints royaumes,
Le père du roi nouveau-né !
Une race longue et sublime
Sort de l'immortelle victime ;
Tel un fleuve mystérieux,
Fils d'un mont frappé du tonnerre,
De son cours fécondant la terre,
Cache sa source dans les cieux !
Honneur au rejeton qui deviendra la tige !
Henri, nouveau Joas, sauvé par un prodige,
À l'ombre de l'autel croîtra vainqueur du sort ;
Un jour, de ses vertus notre France embellie,
À ses soeurs, comme Cornélie,
Dira : Voilà mon fils, c'est mon plus beau trésor.
III
Ô toi, de ma pitié profonde
Reçois l'hommage solennel,
Humble objet des regards du monde
Privé du regard paternel !
Puisses-tu, né dans la souffrance,
Et de ta mère et de la France
Consoler la longue douleur !
Que le bras divin t'environne,
Et puisse, ô Bourbon ! la couronne
Pour toi ne pas être un malheur !
Oui, souris, orphelin, aux larmes de ta mère !
Écarte, en te jouant, ce crêpe funéraire
Qui voile ton berceau des couleurs du cercueil ;
Chasse le noir passé qui nous attriste encore ;
Sois à nos yeux comme une aurore !
Rends le jour et la joie à notre ciel en deuil.
Ivre d'espoir, ton roi lui-même,
Consacrant le jour où tu nais,
T'impose, avant le saint baptême,
Le baptême du Béarnais.
La Veuve t'offre à l'Orpheline ;
Vers toi, conduit par l'Héroïne,
Vient ton Aïeul en cheveux blancs ;
Et la foule, bruyante et fière,
Se presse à ce Louvre, où naguère,
Muette, elle entrait à pas lents.
Guerriers, peuple, chantez ; Bordeaux, lève ta tête,
Cité qui, la première, aux jours de la conquête,
Rendue aux fleurs de lys, as proclamé ta foi.
Et toi, que le martyr aux combats eût guidée,
Sors de ta douleur, ô Vendée !
Un roi naît pour la France, un soldat naît pour toi.
IV
Rattachez la nef à la rive :
La Veuve reste parmi nous,
Et de sa patrie adoptive
Le ciel lui semble enfin plus doux.
L'espoir à la France l'enchaîne ;
Aux champs où fut frappé le chêne
Dieu fait croître un frêle roseau.
L'amour retient l'humble colombe ;
Il faut prier sur une tombe,
Il faut veiller sur un berceau.
Dis, qu'irais-tu chercher au lieu qui te vit naître,
Princesse ? Parthénope outrage son vieux maître :
L'étranger, qu'attiraient des bords exempts d'hivers,
Voit Palerme en fureur, voit Messine en alarmes,
Et, plaignant la Sicile en armes,
De ce funèbre Éden fuit les sanglantes mers !
Mais que les deux Volcans s'éveillent !
Que le souffle du Dieu jaloux
Des sombres géants qui sommeillent
Rallume enfin l'ardent courroux ;
Devant les flots brûlants des laves,
Que seront ces hautains esclaves,
Ces chefs d'un jour, ces grands soldats ?
Courage ! ô vous, vainqueurs sublimes ! -
Tandis que vous marchez aux crimes,
La terre tremble sous vos pas !
Reste au sein des français, ô fille de Sicile !
Ne fuis pas, pour des bords d'où le bonheur s'exile,
Une terre où le lys se relève immortel ;
Où du peuple et des rois l'union salutaire
N'est point cet hymen adultère
Du trône et des partis, des camps et de l'autel.
V
Nous, ne craignons plus les tempêtes !
Bravons l'horizon menaçant :
Les forfaits qui chargeaient nos têtes
Sont rachetés par l'innocent !
Quand les nochers, dans la tourmente,
Jadis voyaient l'onde écumante
Entrouvrir leur frêle vaisseau,
Sûrs de la clémence éternelle,
Pour sauver la nef criminelle
Ils y suspendaient un berceau.
ODE NEUVIÈME
LE BAPTÊME DU DUC DE BORDEAUX
Sinite parvulos venire ad me. - Venerunt reges. ÉVANGILE.
I
" Oh ! disaient les peuples du monde,
Les derniers temps sont-ils venus ?
Nos pas, dans une nuit profonde,
Suivent des chemins inconnus.
Où va-t-on ? dans la nuit perfide,
Quel est ce fanal qui nous guide,
Tous courbés sous un bras de fer ?
Est-il propice ? est-il funeste ?
Est-ce la colonne céleste ?
Est-ce une flamme de l'enfer ?
" Les tribus des chefs se divisent ;
Les troupeaux chassent les pasteurs ;
Et les sceptres des rois se brisent
Devant les faisceaux des préteurs.
Les trônes tombent ; l'autel croule ;
Les factions naissent en foule
Sur les bords des deux Océans ;
Et les ambitions serviles,
Qui dormaient comme des reptiles,
Se lèvent comme des géants.
" Ah ! malheur ! nous avons fait gloire,
Hélas ! d'attentats inouïs,
Tels qu'en cherche en vain la mémoire
Dans les siècles évanouis.
Malheur ! tous nos forfaits l'appellent,
Tous les signes nous le révèlent,
Le jour des arrêts solennels.
L'homme est digne enfin des abîmes ;
Et rien ne manque à ses longs crimes
Que les châtiments éternels. "
Le Très-Haut a pris leur défense,
Lorsqu'ils craignaient son abandon ;
L'homme peut épuiser l'offense,
Dieu n'épuise pas le pardon.
Il mène au repentir l'impie ;
Lui-même, pour nous, il expie
L'oubli des lois qu'il nous donna ;
Pour lui seul il reste sévère ;
C'est la Victime du Calvaire
Qui fléchit le Dieu du Sina !
II
Par un autre berceau sa main nous sauve encore !
Le monde du bonheur n'ose entrevoir l'aurore,
Quoique Dieu des méchants ait puni les défis,
Et, troublant leurs conseils, dispersant leurs phalanges,
Nous ait donné l'un de ses Anges,
Comme aux antiques jours il nous donna son Fils.
Tel, lorsqu'il sort vivant du gouffre de ténèbres,
Le Prophète voit fuir les visions funèbres !
La terre est sous ses pas, le jour luit à ses yeux ;
Mais lui, tout ébloui de la flamme éternelle,
Longtemps à sa vue infidèle
La lueur de l'enfer voile l'éclat des cieux.
Peuples, ne doutez pas ! chantez votre victoire.
Un sauveur naît, vêtu de puissance et de gloire ;
Il réunit le glaive et le sceptre en faisceau ;
Des leçons du malheur naîtront nos jours prospères,
Car de soixante Rois, ses pères,
Les ombres sans cercueils veillent sur son berceau !
Son nom seul a calmé nos tempêtes civiles ;
Ainsi qu'un bouclier il a couvert les villes.
La révolte et la haine ont déserté nos murs.
Tel du jeune lion, qui lui-même s'ignore,
Le premier cri, paisible encore,
Fait de l'antre royal fuir cent monstres impurs.
III
Quel est cet Enfant débile
Qu'on porte aux sacrés parvis ?
Toute une foule immobile
Le suit de ses yeux ravis ;
Son front est nu, ses mains tremblent,
Ses pieds, que des noeuds rassemblent,
N'ont point commencé de pas ;
La faiblesse encor l'enchaîne ;
Son regard ne voit qu'à peine
Et sa voix ne parle pas.
C'est un Roi parmi les hommes ;
En entrant dans le saint lieu,
Il devient ce que nous sommes ;
C'est un homme aux pieds de Dieu.
Cet enfant est notre joie ;
Dieu pour sauveur nous l'envoie ;
Sa loi l'abaisse aujourd'hui.
Les Rois, qu'arme son tonnerre,
Sont tout par lui sur la terre,
Et ne sont rien devant lui.
Que tout tremble et s'humilie.
L'orgueil mortel parle en vain ;
Le Lion royal se plie
Au joug de l'Agneau divin.
Le Père, entouré d'étoiles,
Vers l'Enfant, faible et sans voiles,
Descend, sur les vents porté ;
L'Esprit-Saint de feux l'inonde ;
Il n'est encor né qu'au monde,
Qu'il naisse à l'éternité !
Marie, aux rayons modestes,
Heureuse et priant toujours,
Guide les Vierges célestes
Vers son vieux temple aux deux tours.
Toutes les saintes Armées,
Parmi les soleils semées,
Suivent son char triomphant ;
La Charité les devance,
La Foi brille, et l'Espérance
S'assied près de l'humble Enfant !
IV
Jourdain ! te souvient-il de ce qu'ont vu tes rives ?
Naguère un pèlerin près de tes eaux captives
Vint s'asseoir et pleura, pareil en sa ferveur
À ces Preux qui jadis, terrible et saint cortège,
Ravirent au joug sacrilège
Ton onde baptismale et le tombeau sauveur !
Ce chrétien avait vu, dans la France usurpée,
Trône, autel, chartes, lois, tomber sous une épée,
Les vertus sans honneur, les forfaits impunis ;
Et lui, des vieux, croisés cherchait l'ombre sublime,
Et, s'exilant près de Solime,
Aux lieux où Dieu mourut pleurait ses Rois bannis !
L'eau du saint fleuve emplit sa gourde voyageuse ;
Il partit ; il revit notre rive orageuse,
Ignorant quel bonheur attendait son retour,
Et qu'à l'enfant des rois, du fond de l'Arabie,
Il apportait, nouveau Tobie,
Le remède divin qui rend l'aveugle au jour.
Qu'il soit fier dans ses flots, le fleuve des prophètes !
Peuples, l'eau du salut est présente à nos fêtes ;
Le ciel sur cet Enfant a placé sa faveur ;
Qu'il reçoive les eaux que reçut Dieu lui-même ;
Et qu'à l'onde de son baptême,
Le monde rassuré reconnaisse un Sauveur !
À vous, comme à Clovis, prince, Dieu se révèle.
Soyez du temple saint la colonne nouvelle.
Votre âme en vain du lys enlace la blancheur ;
Quittez l'orgueil du rang, l'orgueil de l'innocence ;
Dieu vous offre, dans sa puissance,
La piscine du pauvre et la croix du pécheur.
V
L'Enfant, quand du Seigneur sur lui brille l'aurore,
Ignore le martyre et sourit à la croix ;
Mais un autre baptême, hélas ! attend encore
Le front infortuné des Rois. -
Des jours viendront, jeune homme, où ton âme troublée,
Du fardeau d'un peuple accablée,
Frémira d'un effroi pieux,
Quand l'évêque sur toi répandra l'huile austère,
Formidable présent qu'aux maîtres de la terre
La colombe apporta des cieux.
Alors, ô Roi chrétien ! au Seigneur sois semblable ;
Sache être grand par toi, comme il est grand par lui ;
Car le sceptre devient un fardeau redoutable
Dès qu'on veut s'en faire un appui.
Un vrai Roi sur sa tête unit toutes les gloires ;
Et si, dans ses justes victoires,
Par la mort il est arrêté,
Il voit, comme Bayard, une croix dans son glaive,
Et ne fait, quand le ciel à la terre l'enlève,
Que changer d'immortalité !
À LA MUSE
Je vais, ô Muse ! où tu m'envoies !
Je ne sais que verser des pleurs ;
Mais qu'il soit fidèle à leurs joies,
Ce luth fidèle à leurs douleurs !
Ma voix, dans leur récente histoire,
N'a point, sur des tons de victoire,
Appris à louer le Seigneur.
Ô Rois, victimes couronnées !
Lorsqu'on chante vos destinées,
On sait mal chanter le bonheur.
ODE DIXIÈME
VISION
à M. le comte Gaspard de Pons
7. Quia defecimus in irâ tuâ, et in furore tuÔ turbati sumus ;
8. Posuisti iniquitates nostras in conspectu tuo, sæculum nostrum in
illuminatione vultus tui ;
9. Quoniam omnes dies nostri defecerunt, et in ira tuâ defecimus. PSAUME LXXXIX.
Parce que nous sommes tombés dans votre colère, et que nous avons été troublés
dans votre fureur ;
Vous avez placé nos iniquités en votre présence, et notre siècle dans la lumière
de votre face ;
Puisque tous nos jours ont failli, et que nous sommes tombés dans votre colère !
Voici ce qu'ont dit les Prophètes,
Aux jours où ces hommes pieux
Voyaient en songe sur leurs têtes
L'Esprit-Saint descendre des cieux :
" Dès qu'un siècle, éteint pour le monde,
Redescend dans la nuit profonde,
De gloire ou de honte chargé,
Il va répondre et comparaître
Devant le Dieu qui le fit naître,
Seul juge qui n'est pas jugé. "
Or écoutez, fils de la terre,
Vil peuple à la tombe appelé,
Ce qu'en un rêve solitaire
La vision m'a révélé. -
C'était dans la cité flottante,
De joie et de gloire éclatante,
Où le jour n'a pas de soleil,
D'où sortit la première aurore,
Et d'où résonneront encore
Les clairons du dernier réveil !
Adorant l'Essence inconnue,
Les Saints, les Martyrs glorieux
Contemplaient, sous l'ardente nue,
Le Triangle mystérieux !
Près du trône où dort le tonnerre
Parut un Spectre centenaire
Par l'Ange des Français conduit ;
Et l'Ange, vêtu d'un long voile,
Était pareil à l'humble étoile
Qui mène au ciel la sombre nuit.
Dans les cieux et dans les abîmes
Une Voix alors s'entendit,
Qui, jusque parmi ses victimes,
Fit trembler l'Archange maudit.
Le char des Séraphins fidèles,
Semé d'yeux, brillant d'étincelles,
S'arrêta sur son triple essieu ;
Et la roue, aux flammes bruyantes,
Et les quatre ailes tournoyantes
Se turent au souffle de Dieu.
LA VOIX
Déjà du Livre séculaire
La page a dix-sept fois tourné ;
Le gouffre attend que ma colère
Te pardonne ou t'ait condamné !
Approche : - je tiens la balance :
Te voilà nu dans ma présence,
Siècle innocent ou criminel.
Faut-il que ton souvenir meure ?
Réponds : un siècle est comme une heure
Devant mon regard éternel.
LE SIÈCLE
J'ai, dans mes pensers magnanimes
Tout divisé, tout réuni ;
J'ai soumis à mes lois sublimes
Et l'Immuable et l'Infini ;
J'ai pesé tes volontés mêmes...
LA VOIX
Fantôme, arrête ! tes blasphèmes
Troublent mes Saints d'un juste effroi ;
Sors de ton orgueilleuse ivresse ;
Doute aujourd'hui de ta sagesse ;
Car tu ne peux douter de moi.
Fier de tes aveugles sciences,
N'as-tu pas ri, dans tes clameurs,
Et de mon être et des croyances
Qui gardent les lois et les moeurs ?
De la mort souillant le mystère,
N'as-tu pas effrayé la terre
D'un crime aux humains inconnu ?
Des Rois, avant les temps célestes,
N'as-tu pas réveillé les restes ?
LE SIÈCLE
Ô Dieu ! votre jour est venu !
LA VOIX
Pleure, ô Siècle ! D'abord timide,
L'erreur grandit comme un géant ;
L'athée invite au régicide ;
Le chaos est fils du néant.
J'aimais une terre lointaine ;
Un Roi bon, une belle Reine,
Conduisaient son peuple joyeux,
Je bénissais leurs jours augustes
Réponds, qu'as-tu fait de ces justes ?
LE SIÈCLE
Seigneur, je les vois dans vos cieux.
LA VOIX
Oui, l'épouvante enfin t'éclaire !
C'est moi qui marque leur séjour
Aux réprouvés de ma colère,
Comme aux élus de mon amour.
Qu'un rayon tombe de ma face,
Soudain tout s'anime ou s'efface,
Tout naît ou retourne au tombeau.
Mon souffle, propice ou terrible,
Allume l'incendie horrible,
Comme il éteint le pur flambeau !
Que l'oubli muet te dévore !
LE SIÈCLE
Seigneur, votre bras s'est levé ;
Seigneur, le maudit vous implore !
LA VOIX
Non ; tais-toi, Siècle réprouvé !
LE SIÈCLE
Eh bien donc ! l'Âge qui va naître
Absoudra mes forfaits peut-être
Par des forfaits plus odieux ! "
Ici gémit l'humble Espérance,
Et le bel Ange de la France
De son aile voila ses yeux.
LA VOIX
Va, ma main t'ouvre les abîmes ;
Un siècle nouveau prend l'essor,
Mais, loin de t'absoudre, ses crimes,
Maudit ! t'accuseront encor. "
Et, comme l'ouragan qui gronde
Chasse à grand bruit jusque sur l'onde
Le flocon vers les mers jeté ;
Longtemps la Voix inexorable
Poursuit le Siècle coupable,
Qui tombait dans l'Éternité.
ODE ONZIÈME
BUONAPARTE
De Deo.
I
Quand la terre engloutit les cités qui la couvrent ;
Que le vent sème au loin un poison voyageur ;
Quand l'ouragan mugit ; quand des monts brûlants s'ouvrent ;
C'est le réveil du Dieu vengeur.
Et si, lassant enfin les clémences célestes,
Le monde à ces signes funestes
Ose répondre en les bravant,
Un homme alors, choisi par la main qui foudroie,
Des aveugles fléaux ressaisissant la proie,
Paraît, comme un fléau vivant !
Parfois, élus maudits de la fureur suprême,
Entre les nations des hommes sont passés,
Triomphateurs longtemps armés de l'anathème, -
Par l'anathème renversés !
De l'esprit de Nemrod héritiers formidables,
Ils ont sur les peuples coupables
Régné par la flamme et le fer ;
Et dans leur gloire impie, en désastres féconde,
Ces envoyés du ciel sont apparus au monde,
Comme s'ils venaient de l'enfer !
II
Naguère, de lois affranchie,
Quand la Reine des nations
Descendit de la monarchie,
Prostituée aux factions,
On vit, dans ce chaos fétide,
Naître de l'hydre régicide
Un despote, empereur d'un camp.
Telle souvent la mer qui gronde
Dévore une plaine féconde
Et vomit un sombre volcan.
D'abord, troublant du Nil les hautes catacombes,
Il vint, chef populaire, y combattre en courant,
Comme pour insulter des tyrans dans leurs tombes,
Sous sa tente de conquérant. -
Il revint pour régner sur ses compagnons d'armes.
En vain l'auguste France en larmes
Se promettait des jours plus beaux ;
Quand des vieux pharaons il foulait la couronne,
Sourd à tant de néant, ce n'était qu'un grand trône
Qu'il rêvait sur leurs grands tombeaux !
Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice ;
Un guerrier fut frappé par ce guerrier sans foi ;
L'anarchie, à Vincenne, admira son complice, -
Au Louvre elle adora son roi.
Il fallut presque un Dieu pour consacrer cet homme.
Le Prêtre-Monarque de Rome
Vint bénir son front menaçant ;
Car, sans doute en secret effrayé de lui-même,
Il voulait recevoir son sanglant diadème
Des mains d'où le pardon descend.
III
Lorsqu'il veut, le Dieu secourable,
Qui livre au méchant le pervers,
Brise le jouet formidable
Dont il tourmentait l'univers.
Celui qu'un instant il seconde
Se dit le seul maître du monde ;
Fier, il s'endort dans son néant ;
Enfin, bravant la loi commune,
Quand il croit tenir sa fortune,
Le fantôme échappe au géant.
IV
Dans la nuit des forfaits, dans l'éclat des victoires,
Cet homme, ignorant Dieu qui l'avait envoyé,
De cités en cités promenant ses prétoires,
Marchait, sur sa gloire appuyé.
Sa dévorante armée avait, dans son passage,
Asservi les fils de Pélage
Devant les fils de Galgacus ;
Et, quand dans leurs foyers il ramenait ses braves,
Aux fêtes qu'il vouait à ces vainqueurs esclaves,
Il invitait les rois vaincus !
Dix empires conquis devinrent ses provinces.
Il ne fut pas content dans son orgueil fatal. -
Il ne voulait dormir qu'en une cour de princes,
Sur un trône continental !
Ses aigles, qui volaient sous vingt cieux parsemées,
Au nord, de ses longues armées
Guidèrent l'immense appareil ;
Mais là parut l'écueil de sa course hardie.
Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie
Fut l'aurore du grand réveil !
Il tomba Roi ; - puis, dans sa route,
Il voulut, fantôme ennemi,
Se relever, afin sans doute
De ne plus tomber à demi.
Alors, loin de sa tyrannie,
Pour qu'une effrayante harmonie
Frappât l'orgueil anéanti,
On jeta ce captif suprême
Sur un rocher, débris lui-même
De quelque ancien monde englouti !
Là, se refroidissant comme un torrent de lave,
Gardé par ses vaincus, chassé de l'univers,
Ce reste d'un tyran, en s'éveillant esclave,
N'avait fait que changer de fers.
Des trônes restaurés écoutant la fanfare,
Il brillait de loin comme un phare,
Montrant l'écueil au nautonier.
Il mourut. - Quand ce bruit éclata dans nos villes,
Le monde respira dans les fureurs civiles,
Délivré de son prisonnier !
Ainsi l'orgueil s'égare en sa marche éclatante,
Colosse né d'un souffle et qu'un regard abat. -
Il fit du glaive un sceptre, et du trône une tente.
Tout son règne fut un combat.
Du fléau qu'il portait lui-même tributaire,
Il tremblait, prince de la terre ;
Soldat, on vantait sa valeur.
Retombé dans son coeur comme dans un abîme,
Il passa par la gloire, il passa par le crime,
Et n'est arrivé qu'au malheur.
V
Peuples, qui poursuivez d'hommages
Les victimes et les bourreaux,
Laissez-le fuir seul dans les âges ; -
Ce ne sont point là les héros !
Ces faux dieux, que leur siècle encense,
Dont l'avenir hait la puissance,
Vous trompent dans votre sommeil ;
Tels que ces nocturnes aurores
Où passent de grands météores,
Mais que ne suit pas le soleil.
LIVRE DEUXIÈME
Nos canimus surdis.
ODE PREMIÈRE
À MES ODES
... Tentanda via est qua me quoque possim. Tollere humo, victorque virum
volitare per ora. VIRGILE.
I
Mes odes, c'est l'instant de déployer vos ailes.
Cherchez d'un même essor les voûtes immortelles ;
Le moment est propice... Allons !
La foudre en grondant vous éclaire,
Et la tempête populaire
Se livre au vol des aquilons.
Pour qui rêva longtemps le jour du sacrifice,
Oui, l'heure où vient l'orage est une heure propice ;
Mais moi, sous un ciel calme et pur,
Si j'avais, fortuné génie,
Dans la lumière et l'harmonie
Vu flotter vos robes d'azur ;
Si nul profanateur n'eût touché vos offrandes ;
Si nul reptile impur sur vos chastes guirlandes,
N'eût traîné ses noeuds flétrissants ;
Si la terre, à votre passage,
N'eût exhalé d'autre nuage
Que la vapeur d'un doux encens ;
J'aurais béni la muse et chanté ma victoire.
J'aurais dit au poète, élancé vers la gloire :
" Ô ruisseau ! qui cherches les mers,
Coule vers l'océan du monde
Sans craindre d'y mêler ton onde ;
Car ses flots ne sont pas amers. "
II
Heureux qui de l'oubli ne fuit point les ténèbres !
Heureux qui ne sait pas combien d'échos funèbres
Le bruit d'un nom fait retentir !
Et si la gloire est inquiète !
Et si la palme du poète
Est une palme de martyr !
Sans craindre le chasseur, l'orage ou le vertige,
Heureux l'oiseau qui plane et l'oiseau qui voltige !
Heureux qui ne veut rien tenter !
Heureux qui suit ce qu'il doit suivre !
Heureux qui ne vit que pour vivre,
Qui ne chante que pour chanter !
III
Vous ! ô mes chants, adieu ! cherchez votre fumée !
Bientôt, sollicitant ma porte refermée,
Vous pleurerez, au sein du bruit,
Ce temps où, cachés sous des voiles,
Vous étiez pareils aux étoiles
Qui ne brillent que pour la nuit ;
Quand, tour à tour, prenant et rendant la balance,
Quelques amis, le soir, vous jugeaient en silence,
Poètes, par la lyre émus,
Qui fuyaient la ville sonore,
Et transplantaient les fleurs d'Isaure
Dans les jardins d'Académus.
Comme un ange porté sur ses ailes dorées,
Vous veniez, murmurant des paroles sacrées ;
Pour abattre et pour relever,
Vous disiez, dans votre délire,
Tout ce que peut chanter la lyre,
Tout ce que l'âme peut rêver.
Disputant un prix noble en une sainte arène,
Vous laissiez tout l'Olympe aux fils de l'Hippocrène,
Rivaux de votre ardent essor ;
Ainsi que l'amant d'Atalante,
Pour rendre leur course plus lente,
Vous leur jetiez les pommes d'or.
On vous voyait, suivis de sylphes et de fées,
Liant d'anciens faisceaux à nos jeunes trophées,
Chanter les camps et leurs travaux,
Ou pousser des cris prophétiques,
Ou demander aux temps gothiques
Leurs vieux contes, toujours nouveaux.
Souvent vos luths pieux consolaient les couronnes,
Et du haut du trépied vous défendiez les trônes ;
Souvent, appuis de l'innocent,
Comme un tribut expiatoire,
Vous mêliez, pour fléchir l'histoire,
Une larme à des flots de sang.
IV
C'en est fait maintenant, pareils aux hirondelles,
Partez ; qu'un même but vous retrouve fidèles.
Et moi, pourvu qu'en vos combats
De votre foi nul coeur ne doute,
Et qu'une âme en secret écoute
Ce que vous lui direz tout bas ;
Pourvu, quand sur les flots en vingt courants contraires
L'ouragan chassera vos voiles téméraires,
Qu'un seul ami, plaignant mon sort,
Vous voyant battus de l'orage,
Pose un fanal sur le rivage,
S'afflige, et vous souhaite un port ;
D'un oeil moins désolé je verrai vos naufrages.
Mais le temps presse, allez ! rassemblez vos courages.
Il faut combattre les méchants.
C'est un sceptre aussi que la lyre !
Dieu, dont nos âmes sont l'empire,
A mis un pouvoir dans les chants.
V
Le poète, inspiré lorsque la terre ignore,
Ressemble à ces grands monts que la nouvelle aurore
Dore avant tous à son réveil,
Et qui, longtemps vainqueurs de l'ombre,
Gardent jusque dans la nuit sombre
Le dernier rayon du soleil.
ODE DEUXIÈME
L'HISTOIRE
Ferrea vox. VIRGILE.
I
Le sort des nations, comme une mer profonde,
A ses écueils cachés et ses gouffres mouvants.
Aveugle qui ne voit, dans les destins du monde,
Que le combat des flots sous la lutte des vents !
Un souffle immense et fort domine ces tempêtes.
Un rayon du ciel plonge à travers cette nuit.
Quand l'homme aux cris de mort mêle le cri des fêtes,
Une secrète voix parle dans ce vain bruit.
Les siècles tour à tour, ces gigantesques frères,
Différents par leur sort, semblables dans leurs voeux,
Trouvent un. but pareil par des routes contraires,
Et leurs fanaux divers brillent des mêmes feux.
II
Muse, il n'est point de temps que tes regards n'embrassent ;
Tu suis dans l'avenir leur cercle solennel ;
Car les jours, et les ans, et les siècles ne tracent
Qu'un sillon passager dans le fleuve éternel.
Bourreaux, n'en doutez pas ; n'en doutez pas, victimes !
Elle porte en tous lieux son immortel flambeau,
Plane au sommet des monts, plonge au fond des abîmes,
Et souvent fonde un temple où manquait un tombeau.
Elle apporte leur palme aux héros qui succombent,
Du char des conquérants brise le frêle essieu,
Marche en rêvant au bruit des empires qui tombent,
Et dans tous les chemins montre le pas de Dieu !
Du vieux palais des temps elle pose le faîte ;
Les siècles à sa voix viennent se réunir ;
Sa main, comme un captif honteux de sa défaite,
Traîne tout le passé jusque dans l'avenir.
Recueillant les débris du monde en ses naufrages,
Son oeil de mers en mers suit le vaste vaisseau,
Et sait tout voir ensemble, aux deux bornes des âges,
Et la première tombe et le dernier berceau !
ODE TROISIÈME
LA BANDE NOIRE
Voyageur obscur, mais religieux, au travers des ruines de la patrie... je
priais. CH. NODIER.
I
" Ô murs ! ô créneaux ! ô tourelles !
Remparts ! fossés aux ponts mouvants !
Lourds faisceaux de colonnes frêles !
Fiers châteaux ! modestes couvents !
Cloîtres poudreux, salles antiques,
Où gémissaient les saints cantiques,
Où riaient les banquets joyeux !
Lieux où le coeur met ses chimères !
Églises où priaient nos mères,
Tours où combattaient nos aïeux !
" Parvis où notre orgueil s'enflamme !
Maisons de Dieu ! manoirs des rois !
Temples que gardait l'oriflamme,
Palais que protégeait la croix !
Réduits d'amour ! arcs de victoires !
Vous qui témoignez de nos gloires,
Vous qui proclamez nos grandeurs !
Chapelles, donjons, monastères !
Murs voilés de tant de mystères !
Murs brillants de tant de splendeurs !
" Ô débris ! ruines de France
Que notre amour en vain défend,
Séjours de joie ou de souffrance,
Vieux monuments d'un peuple enfant !
Restes, sur qui le temps s'avance !
De l'Armorique à la Provence,
Vous que l'honneur eut pour abri !
Arceaux tombés ! voûtes brisées !
Vestiges des races passées !
Lit sacré d'un fleuve tari !
" Oui, je crois, quand je vous contemple,
Des héros entendre l'adieu ;
Souvent, dans les débris du temple,
Brille comme un rayon du dieu.
Mes pas errants cherchent la trace
De ces fiers guerriers dont l'audace
Faisait un trône d'un pavois ;
Je demande, oubliant les heures,
Au vieil écho de leurs demeures
Ce qui lui reste de leur voix.
" Souvent ma muse aventurière,
S'enivrant de rêves soudains,
Ceignit la cuirasse guerrière
Et l'écharpe des paladins ;
S'armant d'un fer rongé de rouille,
Elle déroba leur dépouille
Aux lambris du long corridor ;
Et, vers des régions nouvelles,
Pour hâter son coursier sans ailes,
Osa chausser l'éperon d'or.
" J'aimais le manoir dont la route
Cache dans les bois ses détours,
Et dont la porte sous la voûte
S'enfonce entre deux larges tours ;
J'aimais l'essaim d'oiseaux funèbres
Qui sur les toits, dans les ténèbres,
Vient grouper ses noirs bataillons,
Ou, levant des voix sépulcrales,
Tournoie en mobiles spirales
Autour des légers pavillons.
" J'aimais la tour, verte de lierre,
Qu'ébranle la cloche du soir ;
Les marches de la croix de pierre
Où le voyageur vient s'asseoir ;
L'église veillant sur les tombes,
Ainsi qu'on voit d'humbles colombes
Couver les fruits de leur amour ;
La citadelle crénelée,
Ouvrant ses bras sur la vallée,
Comme les ailes d'un vautour.
" J'aimais le beffroi des alarmes ;
La cour où sonnaient les clairons ;
La salle où, déposant leurs armes,
Se rassemblaient les hauts barons ;
Les vitraux éclatants ou sombres ;
Le caveau froid où, dans les ombres,
Sous des murs que le temps abat,
Les preux, sourds au vent qui murmure,
Dorment, couchés dans leur armure,
Comme la veille d'un combat.
" Aujourd'hui, parmi les cascades,
Sous le dôme des bois touffus,
Les piliers, les sveltes arcades,
Hélas ! penchent leurs fronts confus ;
Les forteresses écroulées,
Par la chèvre errante foulées,
Courbent leurs têtes de granit ;
Restes qu'on aime et qu'on vénère !
L'aigle à leurs tours suspend son aire,
L'hirondelle y cache son nid.
" Comme cet oiseau de passage,
Le poète, dans tous les temps,
Chercha, de voyage en voyage,
Les ruines et le printemps.
Ces débris, chers à la patrie,
Lui parlent de chevalerie ;
La gloire habite leurs néants ;
Les héros peuplent ces décombres ; -
Si ce ne sont plus que des ombres,
Ce sont des ombres de géants !
" Ô Français ! respectons ces restes !
Le ciel bénit les fils pieux
Qui gardent, dans leurs jours funestes,
L'héritage de leurs aïeux.
Comme une gloire dérobée,
Comptons chaque pierre tombée ;
Que le temps suspende sa loi ;
Rendons les Gaules à la France,
Les souvenirs à l'espérance,
Les vieux palais au jeune roi !... "
II
- Tais-toi, lyre ! Silence, ô lyre du poète !
Ah ! laisse en paix tomber ces débris glorieux
Au gouffre où nul ami, dans sa douleur muette,
Ne les suivra longtemps des yeux !
Témoins que les vieux temps ont laissés dans notre âge,
Gardiens d'un passé qu'on outrage,
Ah ! fuyez ce siècle ennemi !
Croulez, restes sacrés, ruines solennelles !
Pourquoi veiller encor, dernières sentinelles
D'un camp, pour jamais endormi ?
Ou plutôt, - que du temps la marche soit hâtée.
Quoi donc ! n'avons-nous point parmi nous ces héros
Qui chassèrent les rois de leur tombe insultée,
Que les morts ont eu pour bourreaux ?
Honneur à ces vaillants que notre orgueil renomme !
Gloire à ces braves ! Sparte et Rome
Jamais n'ont vu d'exploits plus beaux !
Gloire ! ils ont triomphé de ces funèbres pierres,
Ils ont brisé des os, dispersé des poussières !
Gloire ! ils ont proscrit des tombeaux !
Quel Dieu leur inspira ces travaux intrépides ?
Tout joyeux du néant par leurs soins découvert,
Peut-être ils ne voulaient que des sépulcres vides,
Comme ils n'avaient qu'un ciel désert ?
Ou, domptant les respects dont la mort nous fascine,
Leur main peut-être, en sa racine,
Frappait quelque auguste arbrisseau ;
Et, courant en espoir à d'autres hécatombes,
Leur sublime courage, en attaquant ces tombes,
S'essayait à vaincre un berceau ?...
Qu'ils viennent maintenant, que leur foule s'élance,
Qu'ils se rassemblent tous, ces soldats aguerris !
Voilà des ennemis dignes de leur vaillance :
Des ruines et des débris.
Qu'ils entrent sans effroi sous ces portes ouvertes ;
Qu'ils assiègent ces tours désertes ;
Un tel triomphe est sans dangers.
Mais qu'ils n'éveillent pas les preux de ces murailles ;
Ces ombres qui jadis ont gagné des batailles
Les prendraient pour des étrangers !
Ce siècle entre les temps veut être solitaire.
Allons ! frappez ces murs, des ans encor vainqueurs.
Non, qu'il ne reste rien des vieux jours sur la terre ;
Il n'en reste rien dans nos coeurs.
Cet héritage immense, où nos gloires s'entassent,
Pour les nouveaux peuples qui passent,
Est trop pesant à soutenir ;
Il retarde leurs pas, qu'un même élan ordonne.
Que nous fait le passé ? Du temps que Dieu nous donne
Nous ne gardons que l'avenir.
Qu'on ne nous vante plus nos crédules ancêtres !
Ils voyaient leurs devoirs où nous voyons nos droits.
Nous avons nos vertus. Nous égorgeons les prêtres,
Et nous assassinons les rois. -
Hélas ! il est trop vrai, l'antique honneur de France,
La Foi, soeur de l'humble Espérance,
Ont fui notre âge infortuné ;
Des anciennes vertus le crime a pris la place ;
Il cache leurs sentiers, comme la ronce efface
Le seuil d'un temple abandonné.
Quand de ses souvenirs la France dépouillée,
Hélas ! aura perdu sa vieille majesté,
Lui disputant encor quelque pourpre souillée,
Ils riront de sa nudité !
Nous, ne profanons point cette mère sacrée ;
Consolons sa gloire éplorée,
Chantons ses astres éclipsés.
Car notre jeune muse, affrontant l'anarchie,
Ne veut pas secouer sa bannière, blanchie
De la poudre des temps passés.
ODE QUATRIÈME
À MON PÈRE
Domestica facta. HORACE.
I
Quoi ! toujours une lyre et jamais une épée !
Toujours d'un voile obscur ma vie enveloppée !
Point d'arène guerrière à mes pas éperdus !...
Mais jeter ma colère en strophes cadencées !
Consumer tous mes jours en stériles pensées,
Toute mon âme en chants perdus !
Et cependant, livrée aux tyrans qu'elle brave,
La Grèce aux rois chrétiens montre sa croix esclave !
Et l'Espagne à grands cris appelle nos exploits !
Car elle a de l'erreur connu l'ivresse amère ;
Et, comme un orphelin qu'on arrache à sa mère,
Son vieux trône a perdu l'appui des vieilles lois.
Je rêve quelquefois que je saisis ton glaive,
Ô mon père ! et je vais, dans l'ardeur qui m'enlève,
Suivre au pays du Cid nos glorieux soldats,
Ou faire dire aux fils de Sparte révoltée
Qu'un Français, s'il ne put rendre aux Grecs un Tyrtée,
Leur sut rendre un Léonidas.
Songes vains ! Mais du moins ne crois pas que ma muse
Ait pour tes compagnons des chants quelle refuse,
Mon père ! le poète est fidèle aux guerriers.
Des honneurs immortels il revêt la victoire ;
Il chante sur leur vie ; et l'amant de la gloire
Comme toutes les fleurs aime tous les lauriers.
II
Ô français ! des combats la palme vous décore :
Courbés sous un tyran, vous étiez grands encore.
Ce Chef prodigieux par vous s'est élevé ;
Son immortalité sur vos gloires se fonde,
Et rien n'effacera des annales du monde
Son nom, par vos glaives gravé.
Ajoutant une page à toutes les histoires,
Il attelait des Rois au char de ses victoires.
Dieu dans sa droite aveugle avait mis le trépas.
L'univers haletait sous son poids formidable ;
Comme ce qu'un enfant a tracé sur le sable,
Les empires confus s'effaçaient sous ses pas.
Flatté par la fortune, il fut puni par elle.
L'imprudent confiait son destin vaste et frêle
À cet orgueil, toujours sur la terre expié.
Où donc, en sa folie, aspirait ta pensée,
Malheureux ! qui voulais, dans ta route insensée,
Tous les trônes pour marchepied ?
Son jour vint : on le vit, vers la France alarmée,
Fuir, traînant après lui comme un lambeau d'armée,
Chars, coursiers et soldats, pressés de toutes parts.
Tel, en son vol immense atteint du plomb funeste,
Le grand aigle, tombant de l'empire céleste,
Sème sa trace au loin de son plumage épars.
Qu'il dorme maintenant dans son lit de poussière !
On ne voit plus, autour de sa couche guerrière,
Vingt courtisans royaux épier son réveil ;
L'Europe, si longtemps sous son bras palpitante,
Ne compte plus, assise aux portes de sa tente,
Les heures de son noir sommeil.
Reprenez, ô Français ! votre gloire usurpée.
Assez dans tant d'exploits on n'a vu qu'une épée !
Assez de la louange il fatigua la voix !
Mesurez la hauteur du géant sur la poudre.
Quel aigle ne vaincrait, armé de votre foudre ?
Et qui ne serait grand, du haut de vos pavois ?
L'étoile de Brennus luit encor sur vos têtes.
La Victoire eut toujours des Français à ses fêtes.
La paix du monde entier dépend de leur repos.
Sur les pas des Moreau, des Condé, des Xaintrailles,
Ce peuple glorieux dans les champs de batailles
A toujours usé ses drapeaux.
III
Toi, mon père, ployant ta tente voyageuse,
Conte-nous les écueils de ta route orageuse,
Le soir, d'un cercle étroit en silence entouré.
Si d'opulents trésors ne sont plus ton partage,
Va, tes fils sont contents de ton noble héritage :
Le plus beau patrimoine est un nom révéré.
Pour moi, puisqu'il faut voir, et mon coeur en murmure,
Pendre aux lambris poudreux ta vénérable armure ;
Puisque ton étendard dort près de ton foyer,
Et que, sous l'humble abri de quelques vieux portiques,
Le coursier, qui m'emporte aux luttes poétiques,
Laisse rouiller ton char guerrier ;
Lègue à mon luth obscur l'éclat de ton épée ;
Et du moins qu'à ma voix, de ta vie occupée,
Ce beau souvenir prête un charme solennel.
Je dirai tes combats aux muses attentives,
Comme un enfant joyeux, parmi ses soeurs craintives,
Traîne, débile et fier, le glaive paternel.
ODE CINQUIÈME
LE REPAS LIBRE
aux rois de l'Europe
Il y avait à Rome un antique usage : la veille de l'exécution des condamnés à
mort, on leur donnait, à la porte de la prison, un repas public appelé le Repas
libre. CHATEAUBRIAND, les Martyrs.
I
Lorsqu'à l'antique Olympe immolant l'Évangile,
Le préteur, appuyant d'un tribunal fragile
Ses temples odieux,
Livide, avait proscrit des chrétiens pleins de joie,
Victimes qu'attendaient, acharnés sur leur proie,
Les tigres et les dieux ;
Rome offrait un festin à leur élite sainte ;
Comme si, sur les bords du calice d'absinthe
Versant un peu de miel,
Sa pitié des martyrs ignorait l'énergie,
Et voulait consoler par une folle orgie
Ceux qu'appelait le ciel.
La pourpre recevait ces convives austères :
Le falerne écumait dans de larges cratères
Ceints de myrtes fleuris ;
Le miel d'Hybla dorait les vins de Malvoisie,
Et, dans les vases d'or, les parfums de l'Asie
Lavaient leurs pieds meurtris.
Un art profond, mêlant les tributs des trois mondes,
Dévastait les forêts et dépeuplait les ondes
Pour ce libre repas ;
On eût dit qu'épuisant la prodigue nature,
Sybaris conviait aux banquets d'Épicure
Ces élus du trépas.
Les tigres cependant s'agitaient dans leur chaîne ;
Les léopards captifs de la sanglante arène
Cherchaient le noir chemin ;
Et bientôt, moins cruels que les femmes de Rome,
Ces monstres s'étonnaient d'être applaudis par l'homme,
Baignés de sang humain.
On jetait aux lions les confesseurs, les prêtres.
Telle une main sénile à de dédaigneux maîtres
Offre un mets savoureux.
Lorsqu'au pompeux banquet siégeait leur saint conclave,
La pâle mort, debout, comme un muet esclave,
Se tenait derrière eux.
II
Ô rois ! comme un festin s'écoule votre vie.
La coupe des grandeurs, que le vulgaire envie,
Brille dans votre main :
Mais au concert joyeux de la fête éphémère
Se mêle le cri sourd du tigre populaire
Qui vous attend demain !
ODE SIXIÈME
LA LIBERTÉ
Christus nos liberavit.
I
Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire,
Tout fuit le temple en deuil, de splendeur dépouillé ;
Mais le prêtre fidèle, à genoux sur la pierre,
Prodigue plus d'encens, répand plus de prière,
Courbe plus bas son front devant l'autel souillé.
II
Non, sur nos tristes bords, ô belle voyageuse !
Soeur auguste des rois, fille sainte de Dieu,
Liberté ! pur flambeau de la gloire orageuse,
Non, je ne t'ai point dit adieu !
Car mon luth est de ceux dont les voix importunes
Pleurent toutes les infortunes,
Bénissent toutes les vertus,
Mes hymnes dévoués ne traînent point la chaîne
Du vil gladiateur, mais ils vont dans l'arène,
Du linceul des martyrs vêtus.
Dans l'âge où le coeur porte un souffle magnanime,
Où l'homme à l'avenir jette un défi sublime
Et montre à sa menace un sourire hardi ;
Avant l'heure où périt la fleur de l'espérance,
Quand l'âme, lasse de souffrance,
Passe du frais matin à l'aride midi ;
Je disais : " Ô salut, vierge aimable et sévère !
Le monde, ô Liberté, suit tes nobles élans ;
Comme une jeune épouse il t'aime, et te révère
Comme une aïeule en cheveux blancs !
Salut ! tu sais, de l'âme écartant les entraves,
Descendre au cachot des esclaves
Plutôt qu'au palais des tyrans ;
Aux concerts du Cédron mêlant ceux du Permesse,
Ta voix douce a toujours quelque illustre promesse
Qu'entendent les héros mourants. "
Je disais. Souriant à mon ivresse austère,
Je vis venir à moi les sages de la terre :
" Voici la Liberté ! plus de sang ! plus de pleurs !
Les peuples réveillés s'inclinent devant elle.
Viens, ô son jeune amant ! car voici l'Immortelle !... "
Et j'accourus, portant des palmes et des fleurs.
III
Ô Dieu ! leur Liberté, c'était un monstre immense,
Se nommant Vérité parce qu'il était nu,
Balbutiant les cris de l'aveugle démence,
Et l'aveu du vice ingénu !
La fable eût pu donner à ses fureurs impies
L'ongle flétrissant des harpies
Et les mille bras d'AEgéon.
La dépouille de Rome ornait l'impure idole.
Le vautour remplaçait l'aigle à son Capitole.
L'Enfer peuplait son Panthéon.
Le Supplice hagard, la Torture écumante,
Lui conduisaient la Mort comme une heureuse amante.
Le monstre aux pieds foulait tout un peuple innocent ;
Et les sages menteurs, aux paroles divines,
Soutenaient ses pas lourds, quand, parmi les ruines,
Il chancelait, ivre de sang !
Mêlant les lois de Sparte aux fêtes de Sodome,
Dans tous les attentats cherchant tous les fléaux,
Par le néant de l'âme il croyait grandir l'homme,
Et réveillait le vieux chaos.
Pour frapper leur couronne osant frapper leur tête,
Des rois, perdus dans la tempête,
Il brisait le trône avili ;
Et, de l'éternité lui laissant quelque reste,
Daignait à Dieu, muet dans son exil céleste,
Offrir un échange d'oubli !
IV
Et les sages disaient : " Gloire à notre sagesse !
Voici les jours de Rome et les temps de la Grèce !
Nations, de vos Rois brisez l'indigne frein.
Liberté ! N'ayez plus de maîtres que vous-même :
Car nous tenons de toi notre pouvoir suprême,
Sois donc heureux et libre, ô peuple souverain !... "
Tyrans adulateurs ! caresses mensongères !
Ô honte !... Asie, Afrique, où sont tous vos sultans ?
Que leurs sceptres sont doux, et leurs chaînes légères,
Près de ces bourreaux insultants !
Rends gloire, ô foule abjecte en tes fers assoupie,
Au vil monstre d'Éthiopie,
Par un fer jaloux mutilé !
Gloire aux muets cachés au harem du Prophète !
Gloire à l'esclave obscur, qui leur livre sa tête,
Du moins en silence immolé !
Le sultan, sous des murs de jaspe et de porphyre,
Jetant à cent beautés un dédaigneux sourire,
Foule la pourpre et l'or, et l'ambre et le corail ;
Et de loin, en passant, le peuple peut connaître
Où sont les plaisirs de son maître,
À la tête, qui pend aux portes du sérail.
Peuple heureux ! éveillant la révolte hardie,
Parmi ses toits troublés, dans l'ombre, bien souvent
L'inquiet janissaire égare l'incendie
Sur l'aile bruyante du vent.
Peuple heureux ! d'un vizir sa vie est le domaine ;
Un poison, que la mort promène,
Flétrit son rivage infecté ;
L'esclavage le courbe au joug de l'épouvante.
Peuple trois fois heureux ! divins sages qu'on vante,
Il n'a pas votre Liberté !
V
Ô France ! c'est au ciel qu'en nos jours de colère
A fui la Liberté, mère des saints exploits ;
Il faut, pour réfléchir cet astre tutélaire,
Que, pur dans tous ses flots, le fleuve populaire
Coule à l'ombre du trône appuyé sur les lois.
Un dieu du joug du mal a délivré le monde.
Parmi les opprimés il vint prendre son rang ;
Rois ! - en voeux fraternels sa parole est féconde ;
Peuple ! - il fut pauvre, humble et souffrant.
La Liberté sourit à toutes les victimes,
À tous les dévouements sublimes,
Sauveurs des états secourus ;
À ses yeux la Vendée est soeur des Thermopyles :
Et le même laurier, dans les mêmes asiles,
Unit Malesherbe et Codrus.
VI
Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire,
Tout fuit le temple en deuil, de splendeur dépouillé ;
Mais le prêtre fidèle, assis dans la poussière,
Prodigue plus d'encens, répand plus de prière,
Courbe plus bas son front devant l'autel souillé.
ODE SEPTIÈME
LA GUERRE D'ESPAGNE
Sine clade victor.
I
Oh ! que la Royauté, puissante et vénérable,
Fille, aux cheveux blanchis, des âges révolus,
Perçant de ses clartés leur nuit impénétrable,
Où tant d'astres ne brillent plus ;
Soumettant l'aigle au cygne et l'autour aux colombes ;
S'élevant de tombes en tombes ;
Géant, que grandit son fardeau ;
Consacrant sur l'autel le fer dont elle est ceinte,
Et mêlant les rayons de l'auréole sainte
Aux fleurons du royal bandeau ;
Oh ! que la Royauté, peuples, est douce et belle ! -
À force de bienfaits elle achète ses droits.
Son bras fort, quand bouillonne une foule rebelle,
Couvre les sceptres d'une croix.
Ce colosse d'airain, de ses mains séculaires,
Dans les nuages populaires
Lève un phare aux feux éclatants ;
Et, liant au passé l'avenir qu'il féconde,
Pose à la fois ses pieds, en vain battus de l'onde,
Sur les deux rivages du temps.
II
Aussi, que de malheurs suprêmes
Elle impose aux infortunés,
Qui, sous le joug des diadèmes,
Courbèrent leurs fronts condamnés !
Il faut que leur coeur soit sublime.
Affrontant la foudre et l'abîme,
Leur nef ne doit pas fuir l'écueil.
Un roi, digne de la couronne,
Ne sait pas descendre du trône,
Mais il sait descendre au cercueil.
Il faut, comme un soldat, qu'un prince ait une épée,
Il faut, des factions quand l'astre impur a lui,
Que nuit et jour, bravant leur attente trompée,
Un glaive veille auprès de lui ;
Ou que de son armée il se fasse un cortège ;
Que son fier palais se protège
D'un camp au front étincelant ;
Car de la Royauté la Guerre est la compagne :
On ne peut te briser, sceptre de Charlemagne,
Sans briser le fer de Roland !
III
Roland ! - N'est-il pas vrai, noble élu de la guerre,
Que ton ombre, éveillée aux cris de nos guerriers,
Aux champs de Roncevaux lorsqu'ils passaient naguère,
Les prit pour d'anciens chevaliers ?
Car le héros, assis sur sa tombe célèbre,
Les voyait, vers les bords de l'Èbre
Déployant leur vol immortel,
Du haut des monts, pareils à l'aigle ouvrant ses ailes,
Secouer, pour chasser de nouveaux infidèles,
L'éclatant cimier de Martel !
Mais un autre héros encore,
Pélage, l'effroi des tyrans,
Pélage, autre vainqueur du Maure,
Dans les cieux saluait nos rangs ;
Au char où notre gloire brille,
Il attelait de la Castille
Le vieux lion fier et soumis ;
Répétant notre cri d'alarmes,
Il mêlait sa lance à nos armes,
Et sa voix nous disait : Amis !
IV
Des pas d'un conquérant l'Espagne encor fumante
Pleurait, prostituée à notre Liberté,
Entre les bras sanglants de l'effroyable amante,
Sa royale virginité.
Ce peuple altier, chargé de despotes vulgaires,
Maudissait, épuisé de guerres,
Le monstre en ses champs accouru ;
Si las des vils tribuns et des tyrans serviles,
Que lui-même appelait l'étranger dans ses villes,
Sans frémir d'être secouru !
Les français sont venus : - du Rhin jusqu'au Bosphore,
Peuples de l'aquilon, du couchant, du midi,
Pourquoi, vous dont le front, que l'effroi trouble encore,
Se courba sous leur pied hardi ;
Nations, de la veille à leur chaîne échappées,
Qu'on vit tomber sous leurs épées,
Ou qui par eux avez vécu ;
Empires, potentats, cités, royaumes, princes !
Pourquoi, puissants états, qui fûtes nos provinces,
Me demander s'ils ont vaincu ?
Ils ont appris à l'anarchie
Ce que pèse le fer gaulois ;
Mais par eux l'Espagne affranchie
Ne peut rougir de leurs exploits ;
Tous les peuples, que Dieu seconde,
Quand l'hydre, en désastre féconde,
Tourne vers eux son triple dard,
Ont, ligués contre sa furie,
Le temple pour même patrie,
La croix pour commun étendard.
V
Pourtant, que désormais Madrid taise à l'histoire
Des succès trop longtemps par son orgueil redits,
Et le royal captif que l'ingrate victoire
Dans ses murs envoya jadis.
Cadix nous a vengés de l'affront de Pavie.
À l'ombre d'un héros ravie
La gloire a rendu tous ses droits ;
Oubliant quel Français a porté ses entraves,
La fière Espagne a vu si les mains de nos braves
Savent briser les fers des rois !
Préparez, Castillans, des fêtes solennelles,
Des murs de Saragosse aux champs d'Almonacid.
Mêlez à nos lauriers vos palmes fraternelles ;
Chantez Bayard - chantons le Cid !
Qu'au vieil Escurial le vieux Louvre réponde ;
Que votre drapeau se confonde
À nos drapeaux victorieux ;
Que Gadès édifie un autel sur sa plage !
Que de lui-même, aux monts d'où se leva Pélage,
S'allume un feu mystérieux !
Pour témoigner de leurs paroles,
Où sont ces nouveaux Décius ?
Le brasier attend les Scévoles !
Le gouffre attend les Curtius !
Quoi ! traînant leurs fronts dans la poudre,
Tous, de Bourbon, qui tient la foudre,
Embrassent les sacrés genoux !... -
Ah ! la victoire est généreuse,
Leur cause inique est malheureuse,
Ils sont vaincus, ils sont absous !
VI
Un Bourbon pour punir ne voudrait pas combattre.
Le droit de son triomphe est toujours le pardon.
Pourtant des factions que son bras vient d'abattre,
Il éteint le dernier brandon.
Oh ! de combien de maux, peuples, il vous délivre !
Hélas ! à quels forfaits se livre
Le monstre, à ses pieds frémissant !
Nous qui l'avons vaincu, nous fûmes sa conquête.
Nous savons, lorsque tombe une royale tête,
Combien il en coule de sang !
Ô nos guerriers, venez ! vos mères sont contentes !
Vos bras, terreur du monde, en deviennent l'appui.
Assez on vit crouler de trônes sous vos tentes !
Relevez les rois aujourd'hui.
Dieu met sur votre char son arche glorieuse ;
Votre tente victorieuse
Est son tabernacle immortel ;
Des saintes légions votre étendard dispose ;
Il veut que votre casque à sa droite repose
Entre les vases de l'autel !
VII
C'en est fait ; loin de l'espérance
Chassant le crime épouvanté,
Les cieux commettent à la France
La garde de la Royauté.
Son génie, éclairant les trames,
Luit comme la lampe aux sept flammes,
Cachée aux temples du Jourdain ;
Gardien des trônes qu'il relève,
Son glaive est le céleste glaive
Qui flamboie aux portes d'Éden !
ODE HUITIÈME
À L'ARC DE TRIOMPHE DE L'ÉTOILE
Non deficit alter. VIRGILE.
I
La France a des palais, des tombeaux, des portiques,
De vieux châteaux tout pleins de bannières antiques,
Héroïques joyaux conquis dans les dangers ;
Sa pieuse valeur, prodigue en fiers exemples,
Pour parer ces superbes temples,
Dépouille les camps étrangers.
On voit dans ses cités, de monuments peuplées,
Rome et ses dieux, Memphis et ses noirs mausolées ;
Le lion de Venise en leurs murs a dormi ;
Et quand, pour embellir nos vastes Babylones,
Le bronze manque à ses colonnes,
Elle en demande à l'ennemi !
Lorsque luit aux combats son armure enflammée,
Son oriflamme auguste et de lys parsemée
Chasse les escadrons ainsi que des troupeaux ;
Puis elle offre aux vaincus des dons après les guerres,
Et, comme des hochets vulgaires,
Y mêle leurs propres drapeaux.
II
Arc triomphal ! la foudre, en terrassant ton maître,
Semblait avoir frappé ton front encore à naître.
Par nos exploits nouveaux te voilà relevé !
Car on n'a pas voulu, dans notre illustre armée,
Qu'il fût de notre renommée
Un monument inachevé !
Dis aux siècles le nom de leur chef magnanime.
Qu'on lise sur ton front que nul laurier sublime
À des glaives français ne peut se dérober.
Lève-toi jusqu'aux cieux, portique de victoire !
Que le géant de notre gloire
Puisse passer sans se courber !
ODE NEUVIÈME
LA MORT DE MADEMOISELLE DE SOMBREUIL
Sunt lacrymæ rerum. VIRGILE.
I
Lyre ! encore un hommage à la vertu qui t'aime !
Assez tu dérobas des hymnes d'anathème
Au funèbre Isaïe, au triste Ézéchiel !
Pour consoler les morts, pour pleurer les victimes,
Lyre, il faut de ces chants sublimes
Dont tous les échos sont au ciel.
Elle aussi, Dieu l'a rappelée !... -
Les cieux nous enviaient Sombreuil ;
Ils ont repris leur exilée ;
Nous tous, bannis, traînons le deuil.
Répondez, a-t-on vu son ombre
S'évanouir dans la nuit sombre,
Ou fuir vers le jour immortel ?
La vit-on monter ou descendre ?
Où déposerons-nous sa cendre ?
Est-ce à la tombe ? est-ce à l'autel ?
Ne pleurez pas, prions : les saints l'ont réclamée ;
Prions : adorez-la, vous qui l'avez aimée !
Elle est avec ses soeurs, anges purs et charmants,
Ces vierges qui, jadis, sur la croix attachées,
Ou, comme au sein des fleurs sur des brasiers couchées,
S'endormirent dans les tourments.
Sa vie était un pur mystère
D'innocence et de saints remords ;
Cette âme a passé sur la terre
Entre les vivants et les morts.
Souvent, hélas ! l'infortunée,
Comme si de sa destinée
La mort eût rompu le lien,
Sentit, avec des terreurs vaines,
Se glacer dans ses pâles veines
Un sang, qui n'était pas le sien !
II
Ô jour ! où le trépas perdit son privilège,
Où, rachetant un meurtre au prix d'un sacrilège,
Le sang des morts coula dans son sein virginal !
Entre l'impur breuvage et le fer parricide,
Les bourreaux poursuivaient l'héroïne timide
D'une insulte funèbre et d'un rire infernal !
Son triomphe est dans son supplice.
Elle a, levant ses yeux au ciel,
Bu le sang au même calice
Où Jésus mourant but le fiel.
Oh ! que d'amour dans ce courage !...
Mais, quand périrent dans l'orage
Ses parents, que la France a plaints,
Pour consoler l'auguste fille
Dieu lui confia sa famille
Et de veuves et d'orphelins.
III
Car il lui fut donné de survivre au martyre : -
Elle fut sur nos bords, d'où la foi se retire,
Comme un rayon du soir resté sur l'horizon ;
Dieu la marqua d'un signe entre toutes les femmes,
Et voulut dans son champ, où glanent si peu d'âmes,
Laisser cet épi mûr de la sainte moisson.
Elle était heureuse, ici même !
Du bras dont il venge ses droits,
Le Seigneur soutient ceux qu'il aime,
Et les aide à porter la croix.
Il montre, en visions étranges,
À Jacob l'échelle des anges,
À Saül les antres d'Endor ;
Sa main mystérieuse et sainte,
Sait cacher le miel dans l'absinthe,
Et la cendre dans les fruits d'or.
Sa constante équité n'est jamais assoupie ;
Le méchant, sous la pourpre où son bonheur s'expie,
Envie un toit de chaume au fidèle abattu ;
Et, quand l'impie heureux, bercé sur des abîmes,
Se crée un enfer de ses crimes,
Le juste en pleurs se fait un ciel de sa vertu.
On dit qu'en dépouillant la vie
Elle parut la regretter,
Et jeta des regards d'envie
Sur les fers qu'elle allait quitter.
" -- Ô mon Dieu ! retardez mon heure.
Loin de la vallée où l'on pleure,
Suis-je digne de m'envoler ?
Ce n'est pas la mort que j'implore,
Seigneur ; je puis souffrir encore,
Et je veux encor consoler.
" Je pars ; ayez pitié de ceux que j'abandonne !
Quel amour leur rendra l'amour que je leur donne ?
Pourquoi du saint bonheur sitôt me couronner ?
Laissez mon âme encor sur leurs maux se répandre ;
Je n'aurai plus au ciel d'opprimés à défendre,
Ni d'oppresseurs à pardonner ! "
Il faut donc que le juste meure ! -
En vain, dans ses regrets nommés,
Ont passé devant sa demeure
Tous ses pauvres accoutumés.
Maintenant, ô fils des chaumières !
Payez son aumône en prières ;
Suivez-la d'un pieux adieu,
Orphelins, veuves déplorables,
Vous tous, faibles et misérables,
Images augustes de Dieu !
IV
Ô Dieu ! ne reprends pas ceux que ta flamme anime.
Si la vertu s'en va, que deviendra le crime ?
Où pourront du méchant se reposer les yeux ?
N'enlève pas au monde un espoir salutaire.
Laisse des justes sur la terre !
N'as-tu donc pas, Seigneur, assez d'anges aux cieux ?
ODE DIXIÈME
LE DERNIER CHANT
Ô muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse,
retourne maintenant aux célestes demeures !... Adieu ! consolatrice de mes
jours, toi qui partageas mes plaisirs, et bien plus souvent mes douleurs !
CHATEAUBRIAND, les Martyrs.
Et toi, dépose aussi la lyre !
Qu'importe le Dieu qui t'inspire
À ces mortels vains et grossiers ?
On en rit quand ta main l'encense.
Brise donc ce luth sans puissance !
Descends de ce char sans coursiers !
- Oh ! qu'il est saint et pur le transport du poète,
Quand il voit en espoir, bravant la mort muette,
Du voyage des temps sa gloire revenir !
Sur les âges futurs, de sa hauteur sublime
Il se penche, écoutant son lointain souvenir ;
Et son nom, comme un poids jeté dans un abîme,
Éveille mille échos au fond de l'avenir.
Je n'ai point cette auguste joie,
Les siècles ne sont point ma proie ;
La gloire ne dit pas mon rang.
Ma muse, en l'orage qui gronde,
Est tombée au courant du monde,
Comme un lys aux flots d'un torrent.
Pourtant, ma douce muse est innocente et belle.
L'astre de Bethléem a des regards pour elle :
J'ai suivi l'humble étoile, aux rois pasteurs pareil.
Le Seigneur m'a donné le don de sa parole,
Car son peuple l'oublie en un lâche sommeil ;
Et, soit que mon luth pleure, ou menace, ou console,
Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil.
Mon âme à sa source embrasée
Monte de pensée en pensée ;
Ainsi du ruisseau précieux
Où l'Arabe altéré s'abreuve,
La goutte d'eau passe au grand fleuve,
Du fleuve aux mers, des mers aux cieux.
Mais, ô fleurs sans parfums, foyers sans étincelles,
Hommes ! l'air parmi vous manque à mes larges ailes.
Votre monde est borné, votre souffle est mortel !
Les lyres sont pour vous comme des voix vulgaires.
Je m'enivre d'absinthe : enivrez-vous de miel.
Bien : - aimez vos amours et guerroyez vos guerres,
Vous, dont l'oeil mort se ferme à tout rayon du ciel !
Sans éveiller d'écho sonore
J'ai haussé ma voix faible encore ;
Et ma lyre aux fibres d'acier
A passé sur ces âmes viles,
Comme sur le pavé des villes
L'ongle résonnant du coursier.
En vain j'ai fait gronder la vengeance éternelle ;
En vain j'ai, pour fléchir leur âme criminelle,
Fait parler le pardon par la voix des douleurs.
Du haut des cieux tonnants, mon austère pensée,
Sur cette terre ingrate où germent les malheurs,
Tombant, pluie orageuse ou propice rosée,
N'a point flétri l'ivraie et fécondé des fleurs.
Du tombeau tout franchit la porte.
L'homme, hélas ! que le temps emporte,
En vain contre lui se débat.
Rien de Dieu ne trompe l'attente ;
Et la vie est comme une tente
Où l'on dort avant le combat.
Voilà, tristes mortels, ce que leur âme oublie !
L'urne des ans pour tous n'est pas toujours remplie.
Mais qu'ils passent en paix sous le ciel outragé !
Qu'ils jouissent des jours dans leurs frêles demeures !
Quand dans l'éternité leur sort sera plongé,
Les insensés en vain s'attacheront aux heures,
Comme aux débris épars d'un vaisseau submergé.
Adieu donc ce luth qui soupire !
Muse, ici tu n'as plus d'empire,
Ô muse, aux concerts immortels !
Fuis la foule qui te contemple ;
Referme les voiles du temple ;
Rends leur ombre aux chastes autels.
Je vous rapporte, ô Dieu ! le rameau d'espérance. -
Voici le divin glaive et la céleste lance :
J'ai mal atteint le but où j'étais envoyé.
Souvent, des vents jaloux jouet involontaire,
L'aiglon suspend son vol, à peine déployé ;
Souvent, d'un trait de feu cherchant en vain la terre,
L'éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé.
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