LES CELEBRES PREDICTIONS DE JACQUES CAZOTTE
Jean-François de La Harpe
(1739-1803)
Le tome 1er de l'édition de 1817 renferme un morceau apocryphe célèbre, intitulé la Prophétie de Cazotte, que Petitot, éditeur des Oeuvres posthumes et choisies de La Harpe, fit connaître pour la première fois en 1806; c'est à l'issue d'un souper offert, au commencement de 1788, par un grand seigneur académicien à divers confrères et à d'autres gens de lettres, que Cazotte aurait annoncé à chacun des convives Chamfort, Bailly, Condorcet, Roucher, etc le sort qui l'attendait. Jal prétend qu'elle courut « les salons et les carrefours » avant la Révolution!
La prophétie de Cazotte
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Il me semble que c'était hier, et c'était cependant au commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères à l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit; la compagnie était nombreuse et de tout état, gens de robe, gens de cour, gens de lettres, académiciens, etc. On avait fait grande chère, comme de coutume. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de la bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton : on en était venu alors dans le monde au point où tout est permis pour faire rire. Chamfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté sans avoir même recours à l'éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion : et d'applaudir. Un convive se lève, et tenant son verre plein : « Oui, messieurs, s'écrie-t-il, je suis aussi sûr qu'il n'a pas de Dieu que je suis sûr qu'Homère est un sot. » En effet, il était sûr de l'un comme de l'autre; et l'on avait parlé d'Homère et de Dieu, et il y avait là des convives qui avaient dit du bien de l'un et de l'autre. La conversation devient plus sérieuse; on se répand en admiration sur la révolution qu'avait faite Voltaire, et l'on convient que c'est là le premier titre de sa gloire : « Il a donné le ton à son siècle, et s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon. » Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le poudrant :« Voyez-vous, Monsieur, quoique je ne sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un autre » On en conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer; qu'il faut absolument que la superstition et le fanatisme fassent place à la philosophie, et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque, et quels sont ceux de la société qui verront le règne de la raison. Les plus vieux se plaignent de ne pouvoir s'en flatter, les jeunes se réjouissent d'en avoir une espérance très vraisemblable, et l'on se félicitait surtout l'Académie d'avoir préparé le grand oeuvre et d'avoir été le chef-lieu, le centre, le mobile de la liberté de penser. Un seul des convives n'avait point pris de part à toute la joie de cette conversation, et avait même laissé tomber tout doucement quelques plaisanteries sur notre bel enthousiasme : c'était Cazotte, homme aimable et original, malheureusement infatué des rêveries des illuminés. Son héroïsme l'a depuis rendu à jamais illustre. Il prend la parole, et du ton le plus sérieux : « Messieurs, dit-il, soyez satisfaits; vous verrez tous cette grande révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète, je vous répète : vous la verrez. » On lui répond par le refrain connu : « Faut pas être grand sorcier pour ça. » - Soit, mais peut-être faut-il l'être un peu plus pour ce qui me reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette révolution, ce qui en arrivera pour tous tant que vous êtes ici, et ce qui en sera la suite immédiate, l'effet bien prouvé, la conséquence bien reconnue? - Ah! voyons, dit Condorcet avec son air sournois et niais; un philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète. - Vous, Monsieur de Condorcet, vous expirerez étendu sur le pavé d'un cachot, vous mourrez du poison que vous aurez pris pour échapper au bourreau, du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera de porter toujours sur vous. Grand étonnement d'abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est sujet à rêver tout éveillé, et l'on rit de plus belle. « Monsieur Cazotte, le conte que vous faites ici n'est pas si plaisant que votre DIABLE AMOUREUX; mais quel diable vous a mis dans la tête ce cachot, ce poison et ces bourreaux? Qu'est-ce que tout cela peut avoir de commun avec la philosophie et le règne de la raison? - C'est précisément ce que je vous dis : c'est au nom de la philosophie, de l'humanité, de la liberté, c'est sous le règne de la raison qu'il vous arrivera de finir ainsi, et ce sera bien le règne de la raison, car alors elle aura des temples, et même il n'y aura plus dans toute la France, en ce temps-là, que des temples de la Raison. - Par ma foi, dit Chamfort avec le rire du sarcasme, vous ne serez pas un des prêtres de ces temples-là. -Je l'espère; mais vous, Monsieur de Chamfort, qui en serez un, et très digne de l'être, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après. » On se regarde et on rit encore. « Vous, Monsieur Vicq-d'Azir, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même; mais, après vous les avoir fait ouvrir six fois dans un jour, après un accès de goutte pour être plus sûr de votre fait, vous mourrez dans la nuit. Vous, Monsieur de Nicolaï, vous mourrez sur l'échafaud; vous, Monsieur de Bailly, sur l'échafaud... - Ah! Dieu soit béni! dit Roucher, il paraît que monsieur n'en veut qu'à l'Académie; il vient d'en faire une terrible exécution; et moi, grâce au Ciel... - Vous! vous mourrez aussi sur l'échafaud. - Oh! c'est une gageure, s'écrie-t-on de toute part, il a juré de tout exterminer. - Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré. - Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares? et encore!... - Point du tout, je vous l'ai dit : vous serez alors gouvernés par la seule philosophie, par la seule raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes, auront à tout moment dans la bouche toutes les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, citeront tout comme vous les vers de Diderot et de LA PUCELLE... » On se disait à l'oreille : « Vous voyez bien qu'il est fou (car il gardait le plus grand sérieux). Est-ce que vous ne voyez pas qu'il plaisante? et vous savez qu'il entre toujours du merveilleux dans ses plaisanteries. - Oui, reprit Chamfort; mais son merveilleux n'est pas gai; il est trop patibulaire. Et quand tout cela se passera-t-il? - Six ans ne se passeront que tout ce que je vous dis ne soit accompli... - Voilà bien des miracles (et cette fois c'était moi-même qui parlais); et vous ne m'y mettez pour rien? - Vous y serez pour un miracle au moins aussi extraordinaire : vous serez alors chrétien. » Grandes exclamations. « Ah! reprit Chamfort, je suis rassuré; si nous ne devons périr que quand La Harpe sera chrétien, nous sommes immortels. -Pour ça, dit alors Mme la duchesse de Gramont, nous sommes bien heureuses, nous femmes, de n'être pour rien dans les révolutions. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous en mêlions toujours un peu; mais il est reçu qu'on ne s'en prend pas à nous, et notre sexe... - Votre sexe, Mesdames, ne vous en défendra pas cette fois, et vous aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque. - Mais qu'est-ce que vous nous dites donc là, Monsieur Cazotte? C'est la fin du monde que vous nous prêchez. - Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que vous, Madame la duchesse, vous serez conduite à l'échafaud, vous et beaucoup d'autres dames avec vous, dans la charrette du bourreau, et les mains liées derrière le dos. - Ah! j'espère que, dans ce cas-là, j'aurai du moins un carrosse drapé de noir! - Non, Madame, de plus grandes dames que vous iront comme vous en charrette, et les mains liées comme vous. - De plus grandes dames! quoi! les princesses du sang? - De plus grandes dames encore... » Ici un mouvement très sensible dans toute la compagnie, et la figure du maître se rembrunit. On commençait à trouver que la plaisanterie était forte. Mme de Gramont, pour dissiper le nuage, n'insista pas sur cette dernière réponse, et se contenta de dire du ton le plus léger : « Vous verrez qu'il ne me laissera pas seulement un confesseur! - Non, Madame, vous n'en aurez pas, ni personne. Le dernier supplicié qui en aura un par grâce sera... » Il s'arrêta un moment. « Eh bien, quel est donc l'heureux mortel qui aura cette prérogative? - C'est la seule qui lui restera: et ce sera le roi de France. » Le maître de la maison se leva brusquement, et tout le monde avec lui. Il alla vers M. Cazotte, et lui dit avec un ton pénétré : « Mon cher Monsieur Cazotte, c'est assez faire durer cette facétie lugubre; vous la poussez trop loin, et jusqu'à compromettre la société où vous êtes et vous-même. » Cazotte ne répondit rien, et se disposait à se retirer, quand Mme de Gramont, qui voulait toujours éviter le sérieux et ramener la gaieté, s'avança vers lui. « Monsieur le Prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure, vous ne dites rien de la vôtre. » Il fut quelque temps en silence et les yeux baissés. « Madame, avez-vous lu le siège de Jérusalem dans Josèphe? - Oh! sans doute; qu'est-ce qui n'a pas lu ça? Mais faites comme si je ne l'avais pas lu. - Eh bien, Madame, pendant ce siège, un homme fit sept jours de suite le tour des remparts, à la vue des assiégeants et des assiégés, criant incessamment d'une voix sinistre et tonnante : Malheur à Jérusalem! malheur à moi-même! Et dans le moment une pierre énorme, lancée par les machines ennemies, l'atteignit et le mit en pièces. » Et, après cette réponse, M. Cazotte fit sa révérence et sortit. |
Petitot n'a pas imprimé une note de La Harpe où il déclaraitt que cette prédiction avait été écrite non en 1788, mais après la Terreur. En 1817, lorsque Beuchot eut cité dans le Journal de la librairie la note additionnelle de La Harpe d'après l'autographe même appartenant à Boulard.
PREDICTION A ROBESPIERRE
Paris, 1er septembre 1792
Bonjour Robespierre,
Tu as peut-être entendu parler de ce souper pendant
lequel, au début de 1788, j'avais prédit à des convives inconscients ce qui
devait nécessairement arriver. Comme je l'avais annoncé je vais en être une
des premières victimes; je le savais et c'est avec sérénité que j'attends
mon destin. Avant de mourir je confie quelques lettres à monsieur Dumontais
en lui indiquant la date à laquelle il devra les remettre; c'est ainsi qu'à
la veille de sa mort la pauvre Marie-Antoinette apprendra le sort que la
Providence réserve à ses bourreaux: je lui ai écrit que peu de temps après
elle c'est l'infâme Hébert qui la suivrait à la guillotine, devant laquelle
il se montrerait ignoble de peur. Toi qui vis dans l'avenir, tu sais bien
comment les choses se passeront.
Aujourd'hui c'est à toi que je m'adresse. Te
crois-tu invulnérable? Regarde à la Convention: il n'est pas un seul
parlementaire qui ne tremble dès que tu jettes les yeux sur lui. Personne
n'est sûr de ne pas être jeté en prison ce soir et exécuté demain. Comme tu
l'as voulu, c'est le règne de la Terreur; mais si personne ne peut compter
sur toi, sur qui toi-même pourras-tu compter? Qu'un audacieux ose élever la
voix et tu verras se dresser pour t'abattre tous les pleutres qui
t'applaudissaient. Tu peux menacer, bien sûr, mais si une voix demain te
demande de citer nommément tes ennemis, en seras-tu capable? C'est toute
l'assemblée que tu devrais énumérer.
Je sais que tu ne crains pas la mort, mais il y a
un spectacle qui ne te sera pas épargné; tu as constaté que le peuple, pour
lequel tu affirmes te battre, est maintenant dégoûté du sang: on guillotine
presque en cachette et les foules n'entourent plus l'échafaud. Eh bien,
quand ce sera ton tour, on verra toute une masse humaine revenir pour être
régalée de ton supplice. Jamais le roi, jamais la reine n'auront déchaîné
autour d'eux de tels hurlements de joie. Pendant les quelques instants qui
te seront donnés à vivre, essaie alors de réfléchir et de te mettre enfin en
question.
Tu reprocheras à cette prophétie d'être obscure: je
ne te cite pas un seul nom parmi ceux qui complotent contre toi, mais tu
peux facilement voir le visage de ton ennemi; ouvre ta fenêtre, regarde les
passants et avise le premier venu.
À bientôt dans l'autre monde
Jacques Cazotte
REPONSE DE ROBESPIERRE
Mon bon Monsieur,
Hélas, je suis obligé de vous décevoir: non seulement votre fameux souper
m'est totalement inconnu, mais de plus, si votre prédiction est certes fort
instructive quant aux malheurs qui frappent la France et ne tarderont pas à
s'abattre sur ma tête, elle n'est nullement neuve et originale. Depuis que
je m'oppose fermement à tout mépris des droits du peuple, et dénonce tous
les abus et toutes les intrigues qui se trament contre la patrie, rare est
le jour où je ne reçois pas dans mon courrier, avec des lettres
d'encouragement et de soutien des bons patriotes, une ou deux missives
contenant des prophéties comme la vôtre. Depuis la Constituante, des marques
d'inimitié, des avertissements violents, des menaces des supplices en tout
genre, me parviennent régulièrement. J'en ai pris habitude et ceci ne
m'inquiète pas outre mesure, car aucun contre-révolutionnaire ne se privera
du plaisir de peindre la France libre et fraternelle d'aujourd'hui comme
déchirée et tremblante de peur, et la révolution glorieuse accomplie par le
peuple français comme l'ouvrage du «jacobinisme».
Quant à ma prochaine mort, eh bien, elle ne m'effraie pas car la longévité
n'est jamais entrée dans mes prévisions. Je sais fort bien qu'en proférant
des paroles de défense du peuple, j'aiguise contre moi mille poignards, mais
c'est bien pour cela que je les dis. Même rejeté par le peuple, comme vous
m'annoncez, je me sacrifierai sans hésiter pour sa cause, et j'accepterai
avec transport de tracer de mon sang la route qui doit conduire mon pays au
bonheur.
Adieu,
Maximilien Robespierre
FIN