LE DIABLE AMOUREUX
J'étais à vingt-cinq ans capitaine aux
gardes du roi de Naples : nous vivions beaucoup entre camarades, et comme de
jeunes gens, c'est-à-dire, des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvait y
suffire ; et nous philosophions dans nos quartiers quand nous n'avions plus
d'autre ressource.
Un soir, après nous être épuisés en
raisonnements de toute espèce autour d'un très petit flacon de vin de Chypre et
de quelques marrons secs, le discours tomba sur la cabale et les cabalistes.
Un d'entre nous prétendait que c'était une
science réelle, et dont les opérations étaient sûres ; quatre des plus jeunes
lui soutenaient que c'était un amas d'absurdités, une source de friponneries,
propres à tromper les gens crédules et amuser les enfants.
Le plus âgé d'entre nous, Flamand
d'origine, fumait sa pipe d'un air distrait, et ne disait mot. Son air froid et
sa distraction me faisaient spectacle à travers ce charivari discordant qui nous
étourdissait, et m'empêchait de prendre part à une conversation trop peu réglée
pour qu'elle eût de l'intérêt pour moi.
Nous étions dans la chambre du fumeur ; la
nuit s'avançait : on se sépara, et nous demeurâmes seuls, notre ancien et moi.
Il continua de fumer flegmatiquement ; je
demeurai les coudes appuyés sur la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit
le silence.
"Jeune homme, me dit-il, vous venez
d'entendre beaucoup de bruit : pourquoi vous êtes-vous tiré de la mêlée ?
-- C'est, lui répondis-je, que j'aime
mieux me taire que d'approuver ou blâmer ce que je ne connais pas : je ne sais
pas même ce que veut dire le mot de cabale.
-- Il a plusieurs significations, me
dit-il ; mais ce n'est point d'elles dont il s'agit, c'est de la chose.
Croyez-vous qu'il puisse exister une science qui enseigne à transformer les
métaux et à réduire les esprits sous notre obéissance ?
-- Je ne connais rien des esprits, à
commencer par le mien, sinon que je suis sûr de son existence. Quant aux métaux,
Je sais la valeur d'un carlin au jeu, à l'auberge et ailleurs, et ne peux rien
assurer ni nier sur l'essence des uns et des autres, sur les modifications et
impressions dont ils sont susceptibles.
-- Mon jeune camarade, j'aime beaucoup
votre ignorance ; elle vaut bien la doctrine des autres : au moins vous n'êtes
pas dans l'erreur, et si vous n'êtes pas instruit, vous êtes susceptible de
l'être. Votre naturel, la franchise de votre caractère, la droiture de votre
esprit, me plaisent : je sais quelque chose de plus que le commun des hommes ;
jurez-moi le plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez de vous
conduire avec prudence, et vous serez mon écolier.
-- L'ouverture que vous me faites, mon
cher Soberano, m'est très agréable. La curiosité est ma plus forte passion. Je
vous avouerai que naturellement j'ai peu d'empressement pour nos connaissances
ordinaires ; elles m'ont toujours semblé trop bornées, et j'ai deviné cette
sphère élevée dans laquelle vous voulez m'aider à m'élancer : mais quelle est la
première clef de la science dont vous parlez ? Selon ce que disaient nos
camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mêmes qui nous instruisent ;
peut-on se lier avec eux ?
-- Vous avez dit le mot, Alvare : on
n'apprendrait rien de soi-même ; quant à la possibilité de nos liaisons, je vais
vous en donner une preuve sans réplique."
Comme il finissait ce mot, il achevait sa
pipe : il frappe trois coups pour faire sortir le peu de cendres qui restait au
fond, la pose sur la table assez près de moi. Il élève la voix : "Calderon,
dit-il, venez chercher ma pipe, allumez-la, et rapportez-la-moi."
Il finissait à peine le commandement, je
vois disparaître la pipe ; et, avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni
demander quel était ce Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée était de
retour, et mon interlocuteur avait repris son occupation.
Il la continua quelque temps, moins pour
savourer le tabac que pour jouir de la surprise qu'il m'occasionnait ; puis se
levant, il dit : "Je prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous
coucher ; soyez sage, et nous nous reverrons."
Je me retirai plein de curiosité et affamé
d'idées nouvelles, dont je me promettais de me remplir bientôt par le secours de
Soberano. Je le vis le lendemain, les jours ensuite ; Je n'eus plus d'autre
passion ; Je devins son ombre.
Je lui faisais mille questions ; il
éludait les unes et répondait aux autres d'un ton d'oracle. Enfin, je le pressai
sur l'article de la religion de ses pareils. "C'est, me répondit-il, la religion
naturelle." Nous entrâmes dans quelques détails ; ces décisions cadraient plus
avec mes penchants qu'avec mes principes ; mais je voulais venir à mon but et ne
devais pas le contrarier.
"Vous commandez aux esprits, lui disais-je
; je veux comme vous être en commerce avec eux : je le veux, je le veux !
-- Vous êtes vif, camarade, vous n'avez
pas subi votre temps d'épreuve ; vous n'avez rempli aucune des conditions sous
lesquelles on peut aborder sans crainte cette sublime catégorie...
-- Eh ! me faut-il bien du temps ?
-- Peut-être deux ans...
-- J'abandonne ce projet, m'écriai-je : je
mourrais d'impatience dans l'intervalle. Vous êtes cruel, Soberano. Vous ne
pouvez concevoir la vivacité du désir que vous avez créé dans moi : il me
brûle...
-- Jeune homme, je vous croyais plus de
prudence ; vous me faites trembler pour vous et pour moi. Quoi ! vous vous
exposeriez à évoquer des esprits sans aucune des préparations...
-- Eh ! que pourrait-il m'en arriver ?
-- Je ne dis pas qu'il dût absolument vous
en arriver du mal ; s'ils ont du pouvoir sur nous, c'est notre faiblesse, notre
pusillanimité qui le leur donne : dans le fond, nous sommes nés pour les
commander...
-- Ah ! je les commanderai !
-- Oui, vous avez le coeur chaud, mais si
vous perdez la tête, s'ils vous effraient à certain point ?...
-- S'il ne tient qu'à ne les pas craindre,
je les mets au pis pour m'effrayer.
-- Quoi ! quand vous verriez le Diable
?...
-- Je tirerais les oreilles au grand
Diable d'enfer.
-- Bravo ! si vous êtes si sûr de vous,
vous pouvez vous risquer, et je vous promets mon assistance. Vendredi prochain,
je vous donne à dîner avec deux des nôtres, et nous mettrons l'aventure à fin."
Nous n'étions qu'à mardi : jamais
rendez-vous galant ne fut attendu avec tant d'impatience. Le terme arrive enfin
; je trouve chez mon camarade deux hommes d'une physionomie peu prévenante ;
nous dînons. La conversation roule sur des choses indifférentes.
Après dîner, on propose une promenade à
pied vers les ruines de Portici. Nous sommes en route, nous arrivons. Ces restes
des monuments les plus augustes écroulés, brisés, épars, couverts de ronces,
portent à mon imagination des idées qui ne m'étaient pas ordinaires. "Voilà,
disais-je, le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil et de l'industrie
des hommes." Nous avançons dans les ruines, et enfin nous sommes parvenus
presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu si obscur, qu'aucune
lumière extérieure n'y pouvait pénétrer.
Mon camarade me conduisait par le bras ;
il cesse de marcher, et je m'arrête. Alors un de la compagnie bat le fusil et
allume une bougie. Le séjour où nous étions s'éclaire, quoique faiblement, et je
découvre que nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq
pieds en carré à peu près, et ayant quatre issues.
Nous observions le plus parfait silence.
Mon camarade, à l'aide d'un roseau qui lui servait d'appui dans sa marche, trace
un cercle autour de lui sur le sable léger dont le terrain était couvert, et en
sort après y avoir dessiné quelques caractères. "Entrez dans ce pentacle, mon
brave, me dit-il, et n'en sortez qu'à bonnes enseignes...
-- Expliquez-vous mieux ; à quelles
enseignes en dois-je sortir ?
-- Quand tout vous sera soumis ; mais
avant ce temps, si la frayeur vous faisait faire une fausse démarche, vous
pourriez courir les risques les plus grands."
Alors il me donne une formule d'évocation
courte, pressante, mêlée de quelques mots que je n'oublierai jamais.
"Récitez, me dit-il, cette conjuration
avec fermeté, et appelez ensuite à trois fois clairement Béelzébuth, et
surtout n'oubliez pas ce que vous avez promis de faire."
Je me rappelai que je m'étais vanté de lui
tirer les oreilles. "Je tiendrai parole, lui dis-je, ne voulant pas en avoir le
démenti.
-- Nous vous souhaitons bien du succès, me
dit-il ; quand vous aurez fini, vous nous avertirez. Vous êtes directement
vis-à-vis de la porte par laquelle vous devez sortir pour nous rejoindre." Ils
se retirent.
Jamais fanfaron ne se trouva dans une
crise plus délicate : je fus au moment de les rappeler ; mais il y avait trop à
rougir pour moi ; c'était d'ailleurs renoncer à toutes mes espérances. Je me
raffermis sur la place où j'étais, et tins un moment conseil. On a voulu
m'effrayer, dis-je ; on veut voir si je suis pusillanime. Les gens qui
m'éprouvent sont à deux pas d'ici, et à la suite de mon évocation je dois
m'attendre à quelque tentative de leur part pour m'épouvanter. Tenons bon ;
tournons la raillerie contre les mauvais plaisants.
Cette délibération fut assez courte,
quoique un peu troublée par le ramage des hiboux et des chats-huants qui
habitaient les environs, et même l'intérieur de ma caverne.
Un peu rassuré par mes réflexions, je me
rassois sur mes reins, je me piète ; je prononce l'évocation d'une voix claire
et soutenue ; et, en grossissant le son, j'appelle, à trois reprises et à très
courts intervalles, Béelzébuth.
Un frisson courait dans toutes mes veines,
et mes cheveux se hérissaient sur ma tête.
A peine avais-je fini, une fenêtre s'ouvre
à deux battants vis-à-vis de moi, au haut de la voûte : un torrent de lumière
plus éblouissante que celle du jour fond par cette ouverture ; une tête de
chameau horrible, autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la
fenêtre ; surtout elle avait des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la
gueule, et, d'un ton assorti au reste de l'apparition, me répond : Che vuoi ?
Toutes les voûtes, tous les caveaux des
environs retentissent à l'envi du terrible Che vuoi ?
Je ne saurais peindre ma situation ; je ne
saurais dire qui soutint mon courage et m'empêcha de tomber en défaillance à
l'aspect de ce tableau, au bruit plus effrayant encore qui retentissait à mes
oreilles.
Je sentis la nécessité de rappeler mes
forces ; une sueur froide allait les dissiper : je fis un effort sur moi. Il
faut que notre âme soit bien vaste et ait un prodigieux ressort ; une multitude
de sentiments, d'idées, de réflexions touchent mon coeur, passent dans mon
esprit, et font leur impression toutes à la fois.
La révolution s'opère, je me rends maître
de ma terreur. Je fixe hardiment le spectre.
"Que prétends-tu toi-même, téméraire, en
te montrant sous cette forme hideuse ?"
Le fantôme balance un moment :
"Tu m'as demandé, dit-il d'un ton de voix
plus bas...
-- L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il à
effrayer son maître ? Si tu viens recevoir mes ordres, prends une forme
convenable et un ton soumis.
-- Maître, me dit le fantôme, sous quelle
forme me présenterai-je pour vous être agréable ?"
La première idée qui me vint à la tête
étant celle d'un chien : "Viens, lui dis-je, sous la figure d'un épagneul." A
peine avais-je donné l'ordre, l'épouvantable chameau allonge le col de seize
pieds de longueur, baisse la tête jusqu'au milieu du salon, et vomit un épagneul
blanc à soies fines et brillantes, les oreilles traînantes jusqu'à terre.
La fenêtre s'est refermée, tout[e ?] autre
vision a disparu, et il ne reste sous la voûte, suffisamment éclairée, que le
chien et moi.
Il tournait tout autour du cercle en
remuant la queue, et faisant des courbettes.
"Maître, me dit-il, je voudrais bien vous
lécher l'extrémité des pieds ; mais le cercle redoutable qui vous environne me
repousse."
Ma confiance était montée jusqu'à l'audace
: je sors du cercle, je tends le pied, le chien le lèche ; je fais un mouvement
pour lui tirer les oreilles, il se couche sur le dos comme pour me demander
grâce ; je vis que c'était une petite femelle.
"Lève-toi, lui dis-je ; je te pardonne :
tu vois que j'ai compagnie ; ces messieurs attendent à quelque distance d'ici ;
la promenade a dû les altérer ; je veux leur donner une collation ; il faut des
fruits, des conserves, des glaces, des vins de Grèce ; que cela soit bien
entendu ; éclaire et décore la salle sans faste, mais proprement. Vers la fin de
la collation tu viendras en virtuose du premier talent, et tu porteras une harpe
; je t'avertirai quand tu devras paraître. Prends garde à bien jouer ton rôle,
mets de l'expression dans ton chant, de la décence, de la retenue dans ton
maintien...
-- J'obéirai, maître, mais sous quelle
condition ?
-- Sous celle d'obéir, esclave. Obéis,
sans réplique, ou...
-- Vous ne me connaissez pas, maître :
vous me traiteriez avec moins de rigueur ; j'y mettrais peut-être l'unique
condition de vous désarmer et de vous plaire."
Le chien avait à peine fini, qu'en
tournant sur le talon, je vois mes ordres s'exécuter plus promptement qu'une
décoration ne s'élève à l'Opéra. Les murs de la voûte, ci-devant noirs, humides,
couverts de mousse, prenaient une teinte douce, des formes agréables ; c'était
un salon de marbre jaspé. L'architecture présentait un cintre soutenu par des
colonnes. Huit girandoles de cristaux, contenant chacune trois bougies, y
répandaient une lumière vive, également distribuée.
Un moment après, la table et le buffet
s'arrangent, se chargent de tous les apprêts de notre régal ; les fruits et les
confitures étaient de l'espèce la plus rare, la plus savoureuse et de la plus
belle apparence. La porcelaine employée au service et sur le buffet était du
Japon. La petite chienne faisait mille tours dans la salle, mille courbettes
autour de moi, comme pour hâter le travail et me demander si j'étais satisfait.
"Fort bien, Biondetta, lui dis-je ; prenez
un habit de livrée, et allez dire à ces messieurs qui sont près d'ici que je les
attends, et qu'ils sont servis."
A peine avais-je détourné un instant mes
regards, je vois sortir un page à ma livrée, lestement vêtu, tenant un flambeau
allumé ; peu après il revint conduisant sur ses pas mon camarade le Flamand et
ses deux amis.
Préparés à quelque chose d'extraordinaire
par l'arrivée et le compliment du page, ils ne l'étaient pas au changement qui
s'était fait dans l'endroit où ils m'avaient laissé. Si je n'eusse pas eu la
tête occupée, je me serais plus amusé de leur surprise ; elle éclata par leur
cri, se manifesta par l'altération de leurs traits et par leurs attitudes.
"Messieurs, leur dis-je, vous avez fait
beaucoup de chemin pour l'amour de moi, il nous en reste à faire pour regagner
Naples : j'ai pensé que ce petit régal ne vous désobligerait pas, et que vous
voudriez bien excuser le peu de choix et le défaut d'abondance en faveur de
l'impromptu."
Mon aisance les déconcerta plus encore que
le changement de la scène et la vue de l'élégante collation à laquelle ils se
voyaient invités. Je m'en aperçus, et résolu de terminer bientôt une aventure
dont intérieurement je me défiais, je voulus en tirer tout le parti possible, en
forçant même la gaieté qui fait le fond de mon caractère.
Je les pressai de se mettre à table ; le
page avançait les sièges avec une promptitude merveilleuse. Nous étions assis ;
j'avais rempli les verres, distribué des fruits ; ma bouche seule s'ouvrait pour
parler et manger, les autres restaient béantes ; cependant je les engageai à
entamer les fruits, ma confiance les détermina. Je porte la santé de la plus
jolie courtisane de Naples ; nous la buvons. Je parle d'un opéra nouveau, d'une
improvisatrice romaine arrivée depuis peu, et dont les talents font du
bruit à la cour. Je reviens sur les talents agréables, la musique, la sculpture
; et par occasion je les fais convenir de la beauté de quelques marbres qui font
l'ornement du salon. Une bouteille se vide, et est remplacée par une meilleure.
Le page se multiplie, et le service ne languit pas un instant. Je jette l'oeil
sur lui à la dérobée : figurez-vous l'Amour en trousse de page ; mes compagnons
d'aventure le lorgnaient de leur côté d'un air où se peignaient la surprise, le
plaisir et l'inquiétude. La monotonie de cette situation me déplut ; je vis
qu'il était temps de la rompre. "Biondetto, dis-je au page, la signora
Fiorentina m'a promis de me donner un instant ; voyez si elle ne serait point
arrivée." Biondetto sort de l'appartement.
Mes hôtes n'avaient point encore eu le
temps de s'étonner de la bizarrerie du message, qu'une porte du salon s'ouvre et
Fiorentina entre tenant sa harpe ; elle était dans un déshabillé étoffé et
modeste, un chapeau de voyage et un crêpe très clair sur les yeux ; elle pose sa
harpe à côté d'elle, salue avec aisance, avec grâce : "Seigneur don Alvare,
dit-elle, je n'étais pas prévenue que vous eussiez compagnie ; je ne me serais
point présentée vêtue comme je suis ; ces messieurs voudront bien excuser une
voyageuse."
Elle s'assied, et nous lui offrons à
l'envi les reliefs de notre petit festin, auxquels elle touche par complaisance.
"Quoi ! madame, lui dis-je, vous ne faites
que passer par Naples ? On ne saurait vous y retenir ?
-- Un engagement déjà ancien m'y force,
seigneur ; on a eu des bontés pour moi à Venise au carnaval dernier ; on m'a
fait promettre de revenir, et j'ai touché des arrhes : sans cela, je n'aurais pu
me refuser aux avantages que m'offrait ici la cour, et à l'espoir de mériter les
suffrages de la noblesse napolitaine, distinguée par son goût au-dessus de toute
celle d'Italie."
Les deux Napolitains se courbent pour
répondre à l'éloge, saisis par la vérité de la scène au point de se frotter les
yeux. Je pressai la virtuose de nous faire entendre un échantillon de son
talent. Elle était enrhumée, fatiguée ; elle craignait avec justice de déchoir
dans notre opinion. Enfin, elle se détermina à exécuter un récitatif obligé
et une ariette pathétique qui terminaient le troisième acte de l'opéra dans
lequel elle devait débuter.
Elle prend sa harpe, prélude avec une
petite main longuette, potelée, tout à la fois blanche et purpurine, dont les
doigts insensiblement arrondis par le bout étaient terminés par un ongle dont la
forme et la grâce étaient inconcevables : nous étions tous surpris, nous
croyions être au plus délicieux concert.
La dame chante. On n'a pas, avec plus de
gosier, plus d'âme, plus d'expression : on ne saurait rendre plus, en chargeant
moins. J'étais ému jusqu'au fond du coeur, et j'oubliais presque que j'étais le
créateur du charme qui me ravissait.
La cantatrice m'adressait les expressions
tendres de son récit et de son chant. Le feu de ses regards perçait à travers le
voile ; il était d'un pénétrant, d'une douceur inconcevable ; ces yeux ne
m'étaient pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits tels que le voile me les
laissait apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de Biondetto ; mais
l'élégance, l'avantage de la taille se faisaient beaucoup plus remarquer sous
l'ajustement de femme que sous l'habit de page.
Quand la cantatrice eut fini de chanter,
nous lui donnâmes de justes éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une
ariette vive pour nous donner lieu d'admirer la diversité de ses talents.
"Non, répondit-elle ; je m'en acquitterais
mal dans la disposition d'âme où je suis ; d'ailleurs, vous avez dû vous
apercevoir de l'effort que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du
voyage, elle est voilée. Vous êtes prévenus que je pars cette nuit. C'est un
cocher de louage qui m'a conduite, je suis à ses ordres : je vous demande en
grâce d'agréer mes excuses, et de me permettre de me retirer." En disant cela
elle se lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains, et, après
l'avoir reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'était introduite, je
rejoins la compagnie.
Je devais avoir inspiré de la gaieté, et
je voyais de la contrainte dans les regards : j'eus recours au vin de Chypre. Je
l'avais trouvé délicieux, il m'avait rendu mes forces, ma présence d'esprit ; je
doublai la dose, et comme l'heure s'avançait, je dis à mon page, qui s'était
remis à son poste derrière mon siège, d'aller faire avancer ma voiture.
Biondetto sort sur-le-champ, va remplir mes ordres.
"Vous avez ici un équipage ? me dit
Soberano.
-- Oui, répliquai-je, je me suis fait
suivre, et j'ai imaginé que si notre partie se prolongeait, vous ne seriez pas
fâchés d'en revenir commodément. Buvons encore un coup, nous ne courrons pas les
risques de faire de faux pas en chemin."
Ma phrase n'était pas achevée, que le page
rentre suivi de deux grands estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma
livrée. "Seigneur don Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre
voiture ; elle est au-delà, mais tout auprès des débris dont ces lieux-ci sont
entourés." Nous nous levons, Biondetto et les estafiers nous précèdent ; on
marche.
Comme nous ne pouvions pas aller quatre de
front entre des bases et des colonnes brisées, Soberano, qui se trouvait seul à
côté de moi, me serra la main. "Vous nous donnez un beau régal, ami ; il vous
coûtera cher.
-- Ami, répliquai-je, je suis très heureux
s'il vous a fait plaisir ; je vous le donne pour ce qu'il me coûte."
Nous arrivons à la voiture ; nous trouvons
deux autres estafiers, un cocher, un postillon, une voiture de campagne à mes
ordres, aussi commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, et nous
prenons légèrement le chemin de Naples.
Nous gardâmes quelque temps le silence ;
enfin un des amis de Soberano le rompt. "Je ne vous demande point votre secret,
Alvare ; mais il faut que vous ayez fait des conventions singulières ; jamais
personne ne fut servi comme vous l'êtes ; et depuis quarante ans que je
travaille, je n'ai pas obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir
pour vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision qu'il soit
possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux plus souvent que l'on ne
songe à les réjouir ; enfin, vous savez vos affaires, vous êtes jeune ; à votre
âge on désire trop pour se laisser le temps de réfléchir, et on précipite ses
jouissances."
Bernadillo, c'était le nom de cet homme,
s'écoutait en parlant, et me donnait le temps de penser à ma réponse.
"J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai
pu m'attirer des faveurs distinguées ; j'augure qu'elles seront très courtes, et
ma consolation sera de les avoir toutes partagées avec de bons amis." On vit que
je me tenais sur la réserve, et la conversation tomba.
Cependant le silence amena la réflexion :
je me rappelai ce que j'avais fait et vu ; je comparai les discours de Soberano
et de Bernadillo, et conclus que je venais de sortir du plus mauvais pas dans
lequel une curiosité vaine et la témérité eussent jamais engagé un homme de ma
sorte.
Je ne manquais pas d'instruction ; j'avais
été élevé jusqu'à treize ans sous les yeux de don Bernardo Maravillas, mon père,
gentilhomme sans reproche, et par dona Mencia, ma mère, la femme la plus
religieuse, la plus respectable qui fût dans l'Estramadure. "Oh, ma mère !
disais-je, que penseriez-vous de votre fils si vous l'aviez vu, si vous le
voyiez encore ? Mais ceci ne durera pas, je m'en donne parole."
Cependant la voiture arrivait à Naples. Je
reconduisis chez eux les amis de Soberano. Lui et moi revînmes à notre quartier.
Le brillant de mon équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous
passâmes en revue, mais les grâces de Biondetto, qui était sur le devant du
carrosse, frappèrent encore davantage les spectateurs.
Le page congédie la voiture et la livrée,
prend un flambeau de la main des estafiers, et traverse les casernes pour me
conduire à mon appartement. Mon valet de chambre, encore plus étonné que les
autres, voulait parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont je
venais de faire la montre. "C'en est assez, Carle, lui dis-je en entrant dans
mon appartement, je n'ai pas besoin de vous : allez vous reposer, je vous
parlerai demain."
Nous sommes seuls dans ma chambre, et
Biondetto a fermé la porte sur nous ; ma situation était moins embarrassante au
milieu de la compagnie dont je venais de me séparer, et de l'endroit tumultueux
que je venais de traverser.
Voulant terminer l'aventure, je me
recueillis un instant. Je jette les yeux sur le page, les siens sont fixés vers
la terre ; une rougeur lui monte sensiblement au visage : sa contenance décèle
de l'embarras et beaucoup d'émotion ; enfin je prends sur moi de lui parler.
"Biondetto, vous m'avez bien servi, vous
avez même mis des grâces à ce que vous avez fait pour moi ; mais comme vous vous
étiez payé d'avance, je pense que nous sommes quittes.
-- Don Alvare est trop noble pour croire
qu'il ait pu s'acquitter à ce prix...
-- Si vous avez fait plus que vous ne me
devez, si je vous dois de reste, donnez votre compte ; mais je ne vous réponds
pas que vous soyez payé promptement. Le quartier courant est mangé ; je dois au
jeu, à l'auberge, au tailleur...
-- Vous plaisantez hors de propos.
-- Si je quitte le ton de plaisanterie, ce
sera pour vous prier de vous retirer, car il est tard et il faut que je me
couche.
-- Et vous me renverriez incivilement à
l'heure qu'il est ? Je n'ai pas dû m'attendre à ce traitement de la part d'un
cavalier espagnol. Vos amis savent que je suis venue ici, vos soldats, vos gens
m'ont vue et ont deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, vous auriez
quelque égard pour les bienséances de mon état ; mais votre procédé pour moi est
flétrissant, ignominieux : il n'est pas de femme qui n'en fût humiliée.
-- Il vous plaît donc à présent d'être
femme pour vous concilier des égards ? Eh bien ! pour sauver le scandale de
votre retraite, ayez pour vous le ménagement de la faire par le trou de la
serrure.
-- Quoi ! sérieusement, sans savoir qui je
suis...
-- Puis-je l'ignorer ?
-- Vous l'ignorez, vous dis-je, vous
n'écoutez que vos préventions ; mais, qui que je sois, je suis à vos pieds, les
larmes aux yeux : c'est à titre de client que je vous implore. Une imprudence
plus grande que la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a
fait aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me donner à vous
et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus cruelles, les plus
implacables ; il ne me reste de protection que la vôtre, d'asile que votre
chambre : me la fermerez-vous, Alvare ? Sera-t-il dit qu'un cavalier espagnol
aura traité avec cette rigueur, cette indignité, quelqu'un qui a tout sacrifié
pour lui, une âme sensible, un être faible dénué de tout autre secours que le
sien ; en un mot, une personne de mon sexe ?"
Je me reculais autant qu'il m'était
possible, pour me tirer d'embarras ; mais elle embrassait mes genoux, et me
suivait sur les siens : enfin, je suis rangé contre le mur. "Relevez-vous, lui
dis-je, vous venez sans y penser de me prendre par mon serment.
"Quand ma mère me donna ma première épée,
elle me fit jurer sur la garde de servir toute ma vie les femmes, et de n'en pas
désobliger une seule. Quand ce serait ce que je pense que c'est aujourd'hui...
-- Eh bien ! cruel, à quelque titre que ce
soit, permettez-moi de rester dans votre chambre.
-- Je le veux pour la rareté du fait, et
mettre le comble à la bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de
manière que je ne vous voie ni ne vous entende ; au premier mot, au premier
mouvement capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de ma voix
pour vous demander à mon tour, Che vuoi ?"
Je lui tourne le dos, et m'approche de mon
lit pour me déshabiller. "Vous aiderai-je ? me dit-on. -- Non, je suis militaire
et me sers moi-même." Je me couche.
A travers la gaze de mon rideau, je vois
le prétendu page arranger dans le coin de ma chambre une natte usée qu'il a
trouvée dans une garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement,
s'enveloppe d'un de mes manteaux qui était sur un siège, éteint la lumière, et
la scène finit là pour le moment ; mais elle recommença bientôt dans mon lit, où
je ne pouvais trouver le sommeil.
Il semblait que le portrait du page fût
attaché au ciel du lit et aux quatre colonnes ; je ne voyais que lui. Je
m'efforçais en vain de lier avec cet objet ravissant l'idée du fantôme
épouvantable que j'avais vu ; la première apparition servait à relever le charme
de la dernière.
Ce chant mélodieux, que j'avais entendu
sous la voûte, ce son de voix ravissant, ce parler qui semblait venir du coeur,
retentissaient encore dans le mien, et y excitaient un frémissement singulier.
Ah ! Biondetta ! disais-je, si vous
n'étiez pas un être fantastique, si vous n'étiez pas ce vilain dromadaire !
Mais à quel mouvement me laissai-je
emporter ? J'ai triomphé de la frayeur, déracinons un sentiment plus dangereux.
Quelle douceur puis-je en attendre ? Ne tiendrait-il pas toujours de son origine
?
Le feu de ses regards si touchants, si
doux, est un cruel poison. Cette bouche si bien formée, si coloriée, si fraîche,
et en apparence si naïve, ne s'ouvre que pour des impostures. Ce coeur, si c'en
était un, ne s'échaufferait que pour une trahison.
Pendant que je m'abandonnais aux
réflexions occasionnées par les mouvements divers dont j'étais agité, la lune,
parvenue au haut de l'hémisphère et dans un ciel sans nuages, dardait tous ses
rayons dans ma chambre à travers trois grandes croisées.
Je faisais des mouvements prodigieux dans
mon lit ; il n'était pas neuf ; le bois s'écarte, et les trois planches qui
soutenaient mon sommier tombent avec fracas.
Biondetta se lève, accourt à moi avec le
ton de la frayeur. "Don Alvare, quel malheur vient de vous arriver ?"
Comme je ne la perdais pas de vue, malgré
mon accident, je la vis se lever, accourir ; sa chemise était une chemise de
page, et au passage, la lumière de la lune, ayant frappé sur sa cuisse, avait
paru gagner au reflet.
Fort peu ému du mauvais état de mon lit,
qui ne m'exposait qu'à être un peu plus mal couché, je le fus bien davantage de
me trouver serré dans les bras de Biondetta.
"Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je,
retirez-vous ; vous courez sur le carreau sans pantoufles, vous allez vous
enrhumer, retirez-vous...
-- Mais, vous êtes mal à votre aise...
-- Oui, vous m'y mettez actuellement ;
retirez-vous, ou, puisque vous voulez être couchée chez moi et près de moi, je
vous ordonnerai d'aller dormir dans cette toile d'araignée qui est à
l'encoignure de ma chambre."
Elle n'attendit pas la fin de la menace,
et alla se coucher sur sa natte, en sanglotant tout bas.
La nuit s'achève, et la fatigue prenant le
dessus, me procure quelques moments de sommeil. Je ne m'éveillai qu'au jour. On
devine la route que prirent mes premiers regards. Je cherchai des yeux mon page.
Il était assis tout vêtu, à la réserve de
son pourpoint, sur un petit tabouret ; il avait étalé ses cheveux qui tombaient
jusqu'à terre, en couvrant, à boucles flottantes et naturelles, son dos et ses
épaules, et même entièrement son visage.
Ne pouvant faire mieux, il démêlait sa
chevelure avec ses doigts. Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans
une plus épaisse forêt de cheveux blonds cendrés ; leur finesse était égale à
toutes leurs autres perfections ; un petit mouvement que j'avais fait ayant
annoncé mon réveil, elle écarte avec ses doigts les boucles qui lui ombrageaient
le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant d'entre les vapeurs du
matin avec sa rosée, ses fraîcheurs et tous ses parfums.
"Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne ;
il y en a dans le tiroir de ce bureau." Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un
ruban, ses cheveux sont rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que
d'élégance. Elle prend son pourpoint, met le comble à son ajustement, et
s'assied sur son siège d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui sollicitait
vivement la compassion.
S'il faut, me disais-je, que je voie dans
la journée mille tableaux plus piquants les uns que les autres, assurément je
n'y tiendrai pas ; amenons le dénouement, s'il est possible.
Je lui adresse la parole.
"Le jour est venu, Biondetta, les
bienséances sont remplies, vous pouvez sortir de ma chambre sans craindre le
ridicule.
-- Je suis, me répondit-elle, maintenant
au-dessus de cette frayeur ; mais vos intérêts et les miens m'en inspirent une
beaucoup plus fondée : ils ne permettent pas que nous nous séparions.
-- Vous vous expliquerez ? lui dis-je.
-- Je vais le faire, Alvare.
"Votre jeunesse, votre imprudence, vous
ferment les yeux sur les périls que nous avons rassemblés autour de nous. A
peine vous vis-je sous la voûte, que cette contenance héroïque à l'aspect de la
plus hideuse apparition décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour
parvenir au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps, il en est
temps. Voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les méprisables rivaux
dont je lui fais le sacrifice ; dussé-je me voir exposée à leur ressentiment, à
leur vengeance, que m'importe ? Aimée d'Alvare, unie avec Alvare, eux et la
nature nous serons soumis. Vous avez vu la suite ; voici les conséquences.
"L'envie, la jalousie, le dépit, la rage
me préparent les châtiments les plus cruels auxquels puisse être soumis un être
de mon espèce, dégradé par son choix, et vous seul pouvez m'en garantir. A peine
est-il jour, et déjà les délateurs sont en chemin pour vous déférer, comme
nécromancien, à ce tribunal que vous connaissez. Dans une heure...
-- Arrêtez, m'écriai-je, en me mettant les
poings fermés sur les yeux, vous êtes le plus adroit, le plus insigne des
faussaires. Vous parlez d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez
l'idée, je vous défends de m'en dire un mot. Laissez-moi me calmer assez, si je
le puis, pour devenir capable de prendre une résolution.
"S'il faut que je tombe entre les mains du
tribunal, je ne balance pas, pour ce moment-ci, entre vous et lui ; mais si vous
m'aidez à me tirer d'ici, à quoi m'engagerai-je ? Puis-je me séparer de vous
quand je le voudrai ? Je vous somme de me répondre avec clarté et précision.
-- Pour vous séparer de moi, Alvare, il
suffira d'un acte de votre volonté. J'ai même regret que ma soumission soit
forcée. Si vous méconnaissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent,
ingrat...
-- Je ne crois rien, sinon qu'il faut que
je parte. Je vais éveiller mon valet de chambre ; il faut qu'il me trouve de
l'argent, qu'il aille à la poste. Je me rendrai à Venise près de Bentinelli,
banquier de ma mère.
-- Il vous faut de l'argent ? Heureusement
je m'en suis précautionnée ; j'en ai à votre service...
-- Gardez-le. Si vous étiez une femme, en
l'acceptant je ferais une bassesse...
-- Ce n'est pas un don, c'est un prêt que
je vous propose. Donnez-moi un mandement sur le banquier ; faites un état de ce
que vous devez ici. Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer.
Disculpez-vous par lettre auprès de votre commandant, sur une affaire
indispensable qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous
chercher une voiture et des chevaux ; mais auparavant, Alvare, forcée à
m'écarter de vous, je retombe dans toutes mes frayeurs ; dites : Esprit qui
ne t'es lié à un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage
et t'accorde ma protection."
En me prescrivant cette formule, elle
s'était jetée à mes genoux, me tenait la main, la pressait, la mouillait de
larmes.
J'étais hors de moi, ne sachant quel parti
prendre ; je lui laisse ma main qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui
semblaient si importants ; à peine ai-je fini qu'elle se relève : "Je suis à
vous, s'écrie-t-elle avec transport ; je pourrai devenir la plus heureuse de
toutes les créatures."
En un moment, elle s'affuble d'un long
manteau, rabat un grand chapeau sur ses yeux, et sort de ma chambre.
J'étais dans une sorte de stupidité. Je
trouve un état de mes dettes. Je mets au bas l'ordre à Carle de le payer ; je
compte l'argent nécessaire ; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes,
des lettres qu'ils durent trouver très extraordinaires. Déjà la voiture et le
fouet du postillon se faisaient entendre à la porte.
Biondetta, toujours le nez dans son
manteau, revient et m'entraîne. Carle, éveillé par le bruit, paraît en chemise.
"Allez, lui dis-je, à mon bureau, vous y trouverez mes ordres." Je monte en
voiture. Je pars.
Biondetta était entrée avec moi dans la
voiture ; elle était sur le devant. Quand nous fûmes sortis de la ville, elle
ôta le chapeau qui la tenait à l'ombre. Ses cheveux étaient renfermés dans un
filet cramoisi ; on n'en voyait que la pointe, c'étaient des perles dans du
corail. Son visage, dépouillé de tout autre ornement, brillait de ses seules
perfections. On croyait voir un transparent sur son teint. On ne pouvait
concevoir comment la douceur, la candeur, la naïveté pouvaient s'allier au
caractère de finesse qui brillait dans ses regards. Je me surpris faisant malgré
moi ces remarques ; et les jugeant dangereuses pour mon repos, je fermai les
yeux pour essayer de dormir.
Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil
s'empara de mes sens et m'offrit les rêves les plus agréables, les plus propres
à délasser mon âme des idées effrayantes et bizarres dont elle avait été
fatiguée. Il fut d'ailleurs très long, et ma mère, par la suite, réfléchissant
un jour sur mes aventures, prétendit que cet assoupissement n'avait pas été
naturel. Enfin, quand je m'éveillai, j'étais sur les bords du canal sur lequel
on s'embarque pour aller à Venise.
La nuit était avancée ; je me sens tirer
par ma manche, c'était un portefaix ; il voulait se charger de mes ballots. Je
n'avais pas même un bonnet de nuit.
Biondetta se présenta à une autre
portière, pour me dire que le bâtiment qui devait me conduire était prêt. Je
descends machinalement, j'entre dans la felouque et retombe dans ma léthargie.
Que dirai-je ? le lendemain matin je me
trouvai logé sur la place Saint-Marc, dans le plus bel appartement de la
meilleure auberge de Venise. Je le connaissais. Je le reconnus sur-le-champ. Je
vois du linge, une robe de chambre assez riche auprès de mon lit. Je soupçonnai
que ce pouvait être une attention de l'hôte chez qui j'étais arrivé dénué de
tout.
Je me lève et regarde si je suis le seul
objet vivant qui soit dans la chambre ; je cherchais Biondetta.
Honteux de ce premier mouvement, je rendis
grâce à ma bonne fortune. Cet esprit et moi ne sommes donc pas inséparables ;
j'en suis délivré ; et après mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux
gardes, je dois m'estimer très heureux.
Courage, Alvare, continuai-je ; il y a
d'autres cours, d'autres souverains que celui de Naples ; ceci doit te corriger
si tu n'es pas incorrigible, et tu te conduiras mieux. Si on refuse tes
services, une mère tendre, l'Estramadure et un patrimoine honnête te tendent les
bras.
Mais que te voulait ce lutin, qui ne t'a
pas quitté depuis vingt-quatre heures ? Il avait pris une figure bien séduisante
; il m'a donné de l'argent, je veux le lui rendre.
Comme je parlais encore, je vois arriver
mon créancier ; il m'amenait deux domestiques et deux gondoliers.
"Il faut, dit-il, que vous soyez servi, en
attendant l'arrivée de Carle. On m'a répondu dans l'auberge de l'intelligence et
de la fidélité de ces gens-ci, et voici les plus hardis patrons de la
république.
-- Je suis content de votre choix,
Biondetta, lui dis-je ; vous êtes-vous logée ici ?
-- J'ai pris, me répond le page, les yeux
baissés, dans l'appartement même de Votre Excellence, la pièce la plus éloignée
de celle que vous occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera
possible."
Je trouvai du ménagement, de la
délicatesse, dans cette attention à mettre de l'espace entre elle et moi. Je lui
en sus gré.
Au pis aller, disais-je, je ne saurais la
chasser du vague de l'air, s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder.
Quand elle sera dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance.
Content de mes raisons, je donnai légèrement mon approbation à tout.
Je voulais sortir pour aller chez le
correspondant de ma mère. Biondetta donna ses ordres pour ma toilette, et quand
elle fut achevée, je me rendis où j'avais dessein d'aller.
Le négociant me fit un accueil dont j'eus
lieu d'être surpris. Il était à sa banque ; de loin il me caresse de l'oeil,
vient à moi :
"Don Alvare, me dit-il, je ne vous croyais
pas ici. Vous arrivez très à propos pour m'empêcher de faire une bévue ;
j'allais vous envoyer deux lettres et de l'argent.
-- Celui de mon quartier ? répondis-je.
-- Oui, répliqua-t-il, et quelque chose de
plus. Voilà deux cents sequins en sus qui sont arrivés ce matin. Un vieux
gentilhomme à qui j'en ai donné le reçu me les a remis de la part de dona Mencia.
Ne recevant pas de vos nouvelles, elle vous a cru malade, et a chargé un
Espagnol de votre connaissance de me les remettre pour vous les faire passer.
-- Vous a-t-il dit son nom ?
-- Je l'ai écrit dans le reçu ; c'est don
Miguel Pimientos, qui dit avoir été écuyer dans votre maison. Ignorant votre
arrivée ici, je ne lui ai pas demandé son adresse."
Je pris l'argent. J'ouvris les lettres :
ma mère se plaignait de sa santé, de ma négligence, et ne parlait pas des
sequins qu'elle envoyait ; je n'en fus que plus sensible à ses bontés.
Me voyant la bourse aussi à propos et
aussi bien garnie, je revins gaiement à l'auberge ; j'eus de la peine à trouver
Biondetta dans l'espèce de logement où elle s'était réfugiée. Elle y entrait par
un dégagement distant de ma porte ; je m'y aventurai par hasard, et la vis
courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler et recoller les débris
d'un clavecin.
"J'ai de l'argent, lui dis-je, et vous
rapporte celui que vous m'avez prêté." Elle rougit, ce qui lui arrivait toujours
avant de parler ; elle chercha mon obligation, me la remit, prit la somme et se
contenta de me dire que j'étais trop exact, et qu'elle eût désiré jouir plus
longtemps du plaisir de m'avoir obligé.
"Mais je vous dois encore, lui dis-je, car
vous avez payé les postes." Elle en avait l'état sur la table. Je l'acquittai.
Je sortais avec un sang-froid apparent ; elle me demanda mes ordres, je n'en eus
pas à lui donner, et elle se remit tranquillement à son ouvrage ; elle me
tournait le dos. Je l'observai quelque temps ; elle semblait très occupée, et
apportait à son travail autant d'adresse que d'activité.
Je revins rêver dans ma chambre. "Voilà,
disais-je, le pair de ce Calderón, qui allumait la pipe à Soberano, et quoiqu'il
ait l'air très distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni
exigeant, ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne le garderais-je
pas ? Il m'assure, d'ailleurs, que pour le renvoyer il ne faut qu'un acte de ma
volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout à l'heure ce que je puis vouloir à
tous les instants du jour ?" On interrompit mes réflexions en m'annonçant que
j'étais servi.
Je me mis à table. Biondetta, en grande
livrée, était derrière mon siège, attentive à prévenir mes besoins. Je n'avais
pas besoin de me retourner pour la voir ; trois glaces disposées dans le salon
répétaient tous ses mouvements. Le dîner finit ; on dessert. Elle se retire.
L'aubergiste monte, la connaissance
n'était pas nouvelle. On était en carnaval ; mon arrivée n'avait rien qui dût le
surprendre. Il me félicita sur l'augmentation de mon train, qui supposait un
meilleur état dans ma fortune, et se rabattit sur les louanges de mon page, le
jeune homme le plus beau, le plus affectionné, le plus intelligent, le plus doux
qu'il eût encore vu. Il me demanda si je comptais prendre part aux plaisirs du
carnaval : c'était mon intention. Je pris un déguisement et montai dans ma
gondole.
Je courus la place ; j'allai au spectacle,
au ridotto. Je jouai, je gagnai quarante sequins et rentrai assez tard,
ayant cherché de la dissipation partout où j'avais cru pouvoir en trouver.
Mon page, un flambeau à la main, me reçoit
au bas de l'escalier, me livre aux soins d'un valet de chambre et se retire,
après m'avoir demandé à quelle heure j'ordonnais que l'on entrât chez moi. A
l'heure ordinaire, répondis-je, sans savoir ce que je disais, sans penser que
personne n'était au fait de ma manière de vivre.
Je me réveillai tard le lendemain, et me
levai promptement. Je jetai par hasard les yeux sur les lettres de ma mère,
demeurées sur la table. "Digne femme ! m'écriai-je ; que fais-je ici ? Que ne
vais-je me mettre à l'abri de vos sages conseils ? J'irai, ah ! j'irai, c'est le
seul parti qui me reste."
Comme je parlais haut, on s'aperçut que
j'étais éveillé ; on entra chez moi, et je revis l'écueil de ma raison. Il avait
l'air désintéressé, modeste, soumis, et ne m'en parut que plus dangereux. Il
m'annonçait un tailleur et des étoffes ; le marché fait, il disparut avec lui
jusqu'à l'heure du repas.
Je mangeai peu, et courus me précipiter à
travers le tourbillon des amusements de la ville. Je cherchai les masques ;
j'écoutai, je fis de froides plaisanteries, et terminai la scène par l'opéra,
surtout le jeu, jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette
seconde séance qu'à la première.
Dix jours se passèrent dans la même
situation de coeur et d'esprit, et à peu près dans des dissipations semblables ;
je trouvai d'anciennes connaissances, j'en fis de nouvelles. On me présenta aux
assemblées les plus distinguées ; je fus admis aux parties des nobles dans leurs
casins.
Tout allait bien, si ma fortune au jeu ne
s'était pas démentie, mais je perdis au ridotto, en une soirée, treize
cents sequins que j'avais amassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. A
trois heures du matin, je me retirai, mis à sec, devant cent sequins à mes
connaissances. Mon chagrin était écrit dans mes regards, et sur tout mon
extérieur. Biondetta me parut affectée ; mais elle n'ouvrit pas la bouche.
Le lendemain je me levai tard. Je me
promenais à grands pas dans ma chambre en frappant des pieds. On me sert, je ne
mange point. Le service enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire. Elle me
fixe un instant, laisse échapper quelques larmes : "Vous avez perdu de l'argent,
don Alvare ; peut-être plus que vous n'en pouvez payer...
-- Et quand cela serait, où trouverais-je
le remède ?
-- Vous m'offensez ; mes services sont
toujours à vous au même prix ; mais ils ne s'étendraient pas loin, s'ils
n'allaient qu'à vous faire contracter avec moi de ces obligations que vous vous
croiriez dans la nécessité de remplir sur-le-champ. Trouvez bon que je prenne un
siège ; je sens une émotion qui ne me permettrait pas de me soutenir debout ;
j'ai, d'ailleurs, des choses importantes à vous dire. Voulez-vous vous ruiner
?... Pourquoi jouez-vous avec cette fureur, puisque vous ne savez pas jouer ?
-- Tout le monde ne sait-il pas les jeux
de hasard ? Quelqu'un pourrait-il me les apprendre ?
-- Oui ; prudence à part, on apprend les
jeux de chance, que vous appelez mal à propos jeux de hasard. Il n'y a point de
hasard dans le monde ; tout y a été et sera toujours une suite de combinaisons
nécessaires que l'on ne peut entendre que par la science des nombres, dont les
principes sont, en même temps, et si abstraits et si profonds, qu'on ne peut les
saisir si l'on n'est conduit par un maître ; mais il faut avoir su se le donner
et se l'attacher. Je ne puis vous peindre cette connaissance sublime que par une
image. L'enchaînement des nombres fait la cadence de l'univers, règle ce qu'on
appelle les événements fortuits et prétendus déterminés, les forçant par des
balanciers invisibles à tomber chacun à leur tour, depuis ce qui se passe
d'important dans les sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites chances qui
vous ont aujourd'hui dépouillé de votre argent."
Cette tirade scientifique dans une bouche
enfantine, cette proposition un peu brusque de me donner un maître,
m'occasionnèrent un léger frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avait
saisi sous la voûte de Portici. Je fixe Biondetta, qui baissait la vue. "Je ne
veux pas de maître, lui dis-je ; je craindrais d'en trop apprendre ; mais
essayez de me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, et
s'en servir sans compromettre son caractère." Elle prit la thèse, et voici en
substance l'abrégé de sa démonstration.
"La banque est combinée sur le pied d'un
profit exorbitant qui se renouvelle à chaque taille ; si elle ne courait pas des
risques, la république ferait à coup sûr un vol manifeste aux particuliers. Mais
les calculs que nous pouvons faire sont supposés, et la banque a toujours beau
jeu, en tenant contre une personne instruite sur dix mille dupes."
La conviction fut poussée plus loin. On
m'enseigna une seule combinaison, très simple en apparence ; je n'en devinai pas
les principes ; mais dès le soir même j'en connus l'infaillibilité par le
succès.
En un mot, je regagnai en la suivant tout
ce que j'avais perdu, payai mes dettes de jeu, et rendis en rentrant à Biondetta
l'argent qu'elle m'avait prêté pour tenter l'aventure.
J'étais en fonds, mais plus embarrassé que
jamais. Mes défiances s'étaient renouvelées sur les desseins de l'être dangereux
dont j'avais agréé les services. Je ne savais pas décidément si je pourrais
l'éloigner de moi ; en tout cas, je n'avais pas la force de le vouloir. Je
détournais les yeux pour ne pas le voir où il était, et le voyais partout où il
n'était pas.
Le jeu cessait de m'offrir une dissipation
attachante. Le pharaon, que j'aimais passionnément, n'étant plus assaisonné par
le risque, avait perdu tout ce qu'il avait de piquant pour moi. Les singeries du
carnaval m'ennuyaient ; les spectacles m'étaient insipides. Quand j'aurais eu le
coeur assez libre pour désirer de former une liaison parmi les femmes du haut
parage, j'étais rebuté d'avance par la langueur, le cérémonial et la contrainte
de la cicisbeature. Il me restait la ressource des casins des nobles, où
je ne voulais plus jouer, et la société des courtisanes.
Parmi les femmes de cette dernière espèce,
il y en avait quelques-unes plus distinguées par l'élégance de leur faste et
l'enjouement de leur société, que par leurs agréments personnels. Je trouvais
dans leurs maisons une liberté réelle dont j'aimais à jouir, une gaieté bruyante
qui pouvait m'étourdir, si elle ne pouvait me plaire ; enfin un abus continuel
de la raison qui me tirait pour quelques moments des entraves de la mienne. Je
faisais des galanteries à toutes les femmes de cette espèce chez lesquelles
j'étais admis, sans avoir de projet sur aucune ; mais la plus célèbre d'entre
elles avait des desseins sur moi qu'elle fit bientôt éclater.
On la nommait Olympia. Elle avait
vingt-six ans, beaucoup de beauté, de talents et d'esprit. Elle me laissa
bientôt apercevoir du goût qu'elle avait pour moi, et sans en avoir pour elle,
je me jetai à sa tête pour me débarrasser en quelque sorte de moi-même.
Notre liaison commença brusquement, et,
comme j'y trouvais peu de charmes, je jugeai qu'elle finirait de même, et
qu'Olympia, ennuyée de mes distractions auprès d'elle, chercherait bientôt un
amant qui lui rendît plus de justice, d'autant plus que nous nous étions pris
sur le pied de la passion la plus désintéressée ; mais notre planète en décidait
autrement. Il fallait sans doute pour le châtiment de cette femme superbe et
emportée, et pour me jeter dans des embarras d'une autre espèce, qu'elle conçût
un amour effréné pour moi.
Déjà je n'étais plus le maître de revenir
le soir à mon auberge, et j'étais accablé pendant la journée de billets, de
messages et de surveillants.
On se plaignait de mes froideurs. Une
jalousie qui n'avait pas encore trouvé d'objet, s'en prenait à toutes les femmes
qui pouvaient attirer mes regards, et aurait exigé de moi jusqu'à des
incivilités pour elles, si l'on eût pu entamer mon caractère. Je me déplaisais
dans ce tourment perpétuel, mais il fallait bien y vivre. Je cherchais de bonne
foi à aimer Olympia, pour aimer quelque chose, et me distraire du goût dangereux
que je me connaissais. Cependant une scène plus vive se préparait.
J'étais sourdement observé dans mon
auberge par les ordres de la courtisane. "Depuis quand, me dit-elle un jour,
avez-vous ce beau page qui vous intéresse tant, à qui vous témoignez tant
d'égards, et que vous ne cessez de suivre des yeux quand son service l'appelle
dans votre appartement ? Pourquoi lui faites-vous observer cette retraite
austère ? Car on ne le voit jamais dans Venise.
-- Mon page, répondis-je, est un jeune
homme bien né, de l'éducation duquel je suis chargé par devoir. C'est...
-- C'est, reprit-elle, les yeux enflammés
de courroux, traître, c'est une femme. Un de mes affidés lui a vu faire sa
toilette par le trou de la serrure...
-- Je vous donne ma parole d'honneur que
ce n'est pas une femme...
-- N'ajoute pas le mensonge à la trahison.
Cette femme pleurait, on l'a vue ; elle n'est pas heureuse. Tu ne sais que faire
le tourment des coeurs qui se donnent à toi. Tu l'as abusée, comme tu m'abuses,
et tu l'abandonnes. Renvoie à ses parents cette jeune personne ; et si tes
prodigalités t'ont mis hors d'état de lui faire justice, qu'elle la tienne de
moi. Tu lui dois un sort : je le lui ferai ; mais je veux qu'elle disparaisse
demain.
-- Olympia, repris-je le plus froidement
qu'il me fut possible, je vous ai juré, je vous le répète et vous jure encore
que ce n'est pas une femme ; et plût au ciel...
-- Que veulent dire ces mensonges et ce
Plût au ciel, monstre ? Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai d'autres
ressources ; je te démasquerai, et elle entendra raison, si tu n'es pas
susceptible de l'entendre."
Excédé par ce torrent d'injures et de
menaces, mais affectant de n'être point ému, je me retirai chez moi, quoiqu'il
fût tard.
Mon arrivée parut surprendre mes
domestiques, et surtout Biondetta : elle témoigna quelque inquiétude sur ma
santé ; je répondis qu'elle n'était point altérée. Je ne lui parlais presque
jamais depuis ma liaison avec Olympia, et il n'y avait eu aucun changement dans
sa conduite à mon égard ; mais on en remarquait dans ses traits : il y avait sur
le ton général de sa physionomie une teinte d'abattement et de mélancolie.
Le lendemain, à peine étais-je éveillé,
que Biondetta entre dans ma chambre, une lettre ouverte à la main. Elle me la
remet, et je lis :
AU PRÉTENDU BIONDETTO
"Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce
que vous pouvez faire chez don Alvare ; mais vous êtes trop jeune pour n'être
pas excusable, et en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter la compassion.
Ce cavalier vous aura promis ce qu'il promet à tout le monde, ce qu'il me jure
encore tous les jours, quoique déterminé à nous trahir. On dit que vous êtes
sage autant que belle ; vous serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes en
âge, madame, de réparer le tort que vous pouvez vous être fait ; une âme
sensible vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur la force du
sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. Il faut qu'il soit
proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a fait abandonner, à celles
que vous pouvez avoir pour l'avenir, et par conséquent vous réglerez tout
vous-même. Si vous persistez à vouloir être trompée et malheureuse, et à en
faire d'autres, attendez-vous à tout ce que le désespoir peut suggérer de plus
violent à une rivale. J'attends votre réponse."
Après avoir lu cette lettre, je la remis à
Biondetta. "Répondez, lui dis-je, à cette femme qu'elle est folle, et vous savez
mieux que moi combien elle l'est...
-- Vous la connaissez, don Alvare,
n'appréhendez-vous rien d'elle ?...
-- J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus
longtemps ; ainsi je la quitte ; et pour m'en délivrer plus sûrement, je vais
louer ce matin une jolie maison que l'on m'a proposée sur la Brenta." Je
m'habillai sur-le-champ, et allai conclure mon marché. Chemin faisant, je
réfléchissais aux menaces d'Olympia. Pauvre folle ! disais-je, elle veut tuer...
Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le mot.
Dès que j'eus terminé mon affaire, je
revins chez moi ; je dînai ; et, craignant que la force de l'habitude ne
m'entraînât chez la courtisane, je me déterminai à ne pas sortir de la journée.
Je prends un livre. Incapable de
m'appliquer à la lecture, je le quitte ; je vais à la fenêtre, et la foule, la
variété des objets me choquent au lieu de me distraire. Je me promène à grands
pas dans tout mon appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans
l'agitation continuelle du corps.
Dans cette course indéterminée, mes pas
s'adressent vers une garde-robe sombre, où mes gens renfermaient les choses
nécessaires à mon service qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y
étais jamais entré. L'obscurité du lieu me plaît. Je m'assieds sur un coffre et
y passe quelques minutes.
Au bout de ce court espace de temps,
j'entends du bruit dans une pièce voisine ; un petit jour qui me donne dans les
yeux m'attire vers une porte condamnée : il s'échappait par le trou de la
serrure ; j'y applique l'oeil.
Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son
clavecin, les bras croisés, dans l'attitude d'une personne qui rêve
profondément. Elle rompit le silence.
"Biondetta ! Biondetta ! dit-elle. Il
m'appelle Biondetta. C'est le premier, c'est le seul mot caressant qui soit
sorti de sa bouche."
Elle se tait, et paraît retomber dans sa
rêverie. Elle pose enfin les mains sur le clavecin que je lui avais vu
raccommoder. Elle avait devant elle un livre fermé sur le pupitre. Elle prélude
et chante à demi-voix en s'accompagnant.
Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle
chantait n'était pas une composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille,
j'entendis mon nom, celui d'Olympia ; elle improvisait en prose sur sa prétendue
situation, sur celle de sa rivale, qu'elle trouvait bien plus heureuse que la
sienne ; enfin sur les rigueurs que j'avais pour elle, et les soupçons qui
occasionnaient une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. Elle m'aurait
conduit dans la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurais
fait sa félicité. "Hélas ! disait-elle, cela devient impossible. Quand il me
connaîtrait pour ce que je suis, mes faibles charmes ne pourraient l'arrêter ;
une autre..."
La passion l'emportait, et les larmes
semblaient la suffoquer. Elle se lève, va prendre un mouchoir, s'essuie et se
rapproche de l'instrument ; elle veut se rasseoir, et, comme si le peu de
hauteur du siège l'eût tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend
le livre qui était sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied et prélude
de nouveau.
Je compris bientôt que la seconde scène de
musique ne serait pas de l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une
barcarolle fort en vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois ; puis, d'une
voix plus distincte et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes :
Hélas ! quelle est ma chimère !
Fille du ciel et des airs,
Pour Alvare et pour la terre,
J'abandonne l'univers ;
Sans éclat et sans puissance,
Je m'abaisse jusqu'aux fers ;
Et quelle est ma récompense ?
On me dédaigne et je sers.
Coursier, la main qui vous mène
S'empresse à vous caresser ;
On vous captive, on vous gêne,
Mais on craint de vous blesser.
Des efforts qu'on vous fait faire,
Sur vous l'honneur rejaillit,
Et le frein qui vous modère,
Jamais ne vous avilit.
Alvare, une autre t'engage,
Et m'éloigne de ton coeur :
Dis-moi par quel avantage
Elle a vaincu ta froideur ?
On pense qu'elle est sincère,
On s'en rapporte à sa foi ;
Elle plaît, je ne puis plaire :
Le soupçon est fait pour moi.
La cruelle défiance
Empoisonne le bienfait.
On me craint en ma présence ;
En mon absence on me hait.
Mes tourments, je les suppose ;
Je gémis, mais sans raison ;
Si je parle, j'en impose...
Je me tais, c'est trahison.
Amour, tu fis l'imposture,
Je passe pour l'imposteur ;
Ah ! pour venger notre injure,
Dissipe enfin son erreur.
Fais que l'ingrat me connaisse ;
Et quel qu'en soit le sujet,
Qu'il déteste une faiblesse
Dont je ne suis pas l'objet.
Ma rivale est triomphante,
Elle ordonne de mon sort,
Et je me vois dans l'attente
De l'exil ou de la mort.
Ne brisez pas votre chaîne,
Mouvements d'un coeur jaloux ;
Vous éveilleriez la haine...
Je me contrains : taisez-vous !