LES MAMELLES DE TISERIAS
PRÉFACE
Sans réclamer d'indulgence, je fais remarquer que ceci est une œuvre de
jeunesse, car sauf le Prologue et la dernière scène du deuxième acte qui sont
de 1916, cet ouvrage a été fait en 1903, c'est-à-dire quatorze ans avant qu'on
ne le représentât.
Je l'ai appelé drame qui signifie action pour établir ce qui le sépare de
ces comédies de mœurs, comédies dramatiques, comédies légères qui depuis plus
d'un demi-siècle fournissent à la scène des œuvres dont beaucoup sont
excellentes, mais de second ordre et que l'on appelle tout simplement des
pièces.
Pour caractériser mon drame je me suis servi d'un néologisme qu'on me
pardonnera car cela m'arrive rarement et j'ai forgé l'adjectif surréaliste qui
ne signifie pas du tout symbolique comme l'a supposé M. Victor Basch, dans son
feuilleton dramatique, mais définit assez bien une tendance de l'art qui si
elle n'est pas plus nouvelle que tout ce qui se trouve sous le soleil n'a du
moins jamais servi à formuler aucun credo, aucune affirmation artistique et
littéraire.
L'idéalisme vulgaire des dramaturges qui ont succédé à Victor Hugo a
cherché la vraisemblance dans une couleur locale de convention qui fait
pendant au naturalisme en trompe-l'œil des pièces de mœurs dont on trouverait
l'origine bien avant Scribe, dans la comédie larmoyante de Nivelle de la
Chaussée.
Et pour tenter, sinon une rénovation du théâtre, du moins un effort
personnel, j'au pensé qu'il fallait revenir à la nature même, mais sans
l'imiter à la manière des photographes. Quand l'homme a voulu imiter la
marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. Il a fait ainsi du
surréalisme sans le savoir.
Au demeurant, il m'est impossible de décider si ce drame est sérieux ou
non. Il a comme but d'intéresser et d'amuser C'est le but de toute œuvre
théâtrale. Il a également pour but de mettre en relief une question vitale
pour ceux qui entendent la langue dans laquelle il est écrit: le problème de
la repopulation.
J'aurais pu faire sur ce sujet qui n'a jamais été traité une pièce selon le
ton sarcastico - mélodramatique qu'ont mis à la mode les faiseurs de «pièces à
thèse».
J'ai préféré un ton moins sombre, car je ne pense pas que le théâtre doive
désespérer qui que ce soit.
J'aurais pu aussi écrire un drame d'idées et flatter le goût du public
actuel qui aime à se donner l'illusion de penser.
J'ai mieux aimé donner un libre cours à cette fantaisie qui est ma façon
d'interpréter la nature, fantaisie, qui selon les jours, se manifeste avec
plus ou moins de mélancolie, de satire et de lyrisme, mais toujours, et autant
qu'il m'est possible, avec un bon sens où il y a parfois assez de nouveauté
pour qu'il puisse choquer et indigner, mais qui apparaîtra aux gens de bonne
foi.
Le sujet est si émouvant à mon avis, qu'il permet même que l'on donne au
mot drame son sens le plus tragique, mais il tient aux Français que, s'ils se
remettent à faire des enfants l'ouvrage puisse être appelé, désormais, une
farce. Rien ne saurait me causer une joie aussi patriotique. N'en doutez pas,
la réputation dont jouirait justement, si on savait son nom, l'auteur de la
Farce de Maistre Pierre Pathelin m'empêche de dormir.
On a dit que je m'étais servi des moyens dont on use dans les revues: je ne
vois pas bien à quel moment. Ce reproche toutefois n'a rien qui puisse me
gêner, car l'art populaire est un fonds excellent et je m'honorerais d'y avoir
puisé si toutes mes scènes ne s'enchaînaient naturellement selon la fable que
j'ai imaginée et où la situation principale: un homme qui fait des enfants,
est neuve au théâtre et dans les lettres en général, mais ne doit pas plus
choquer que certaines inventions impossibles des romanciers dont la vogue est
fondée sur le merveilleux dit scientifique.
Pour le surplus, il n'y a aucun symbole dans ma pièce qui est fort claire,
mais on est libre d'y voir tous les symboles que l'on voudra et d'y démêler
mille sens comme dans les oracles sibyllins.
M. Victor Basch qui n'a pas compris, ou n'a pas voulu comprendre, qu'il
s'agissait de la repopulation, tient à ce que mon ouvrage soit symbolique;
libre à lui. Mais il ajoute: «que la première condition d'un drame symbolique,
c'est que le rapport entre le symbole qui est toujours un signe et la chose
signifiée soit immédiatement discernable».
Pas toujours cependant et il y a des œuvres remarquables dont le symbolisme
justement prête à de nombreuses interprétations qui parfois se contrarient.
J'ai écrit mon drame surréaliste avant tout pour les Français comme
Aristophane composait ses comédies pour les Athéniens.
Je leur ai signalé le grave danger reconnu de tous qu'il y a pour une
nation qui veut être prospère et puissante à ne pas faire d'enfants, et pour y
remédier je leur ai indiqué qu'il suffisait d'en faire.
M. Deffoux, écrivain spirituel, mais qui m'a l'air d'être un malthusien
attardé, fait je ne sais quel rapprochement saugrenu entre le caoutchouc dont sont faits les ballons et les balles qui figurent les
mamelles (c'est peut-être là que M. Basch voit un symbole) et certains
vêtements recommandés par le néo-malthusianisme. Pour parler franc, ils n'ont
rien à faire dans la question, car il n'y a pas de pays où l'on s'en serve
moins qu'en France, tandis qu'à Berlin, par exemple, il ne se passe pas de
jour qu'il ne manque de vous en tomber sur la tête pendant qu'on se promène
dans les rues, tant les Allemands, race encore prolifique, en font un grand
usage.
Les autres causes auxquelles avec la limitation des grossesses par moyens
hygiéniques on attribue la dépopulation, l'alcoolisme par exemple, existent
partout ailleurs et dans des proportions bien plus vastes qu'en France.
Dans un livre récent sur l'alcool, M. Yves Guyot ne remarquait-il pas que
si dans les statistiques de l'alcoolisme, la France venait au premier rang,
l'Italie, pays notoirement sobre, venait au second rang! Cela permet de
mesurer la foi que l'on peut accorder aux statistiques; elles sont menteuses
et bien fol est qui s'y fie. D'autre part n'est-il pas remarquable que les
provinces où l'on fait en France le plus d'enfants soient justement celles qui
viennent au premier rang dans les statistiques de l'alcoolisme!
La faute est plus grave, le vice est plus profond, car la vérité est
celle-ci: on ne fait plus d'enfants en France parce qu'on n'y fait pas assez
l'amour. Tout est là.
Mais je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet. Il faudrait un livre tout
entier et changer les mœurs. C'est aux gouvernants à agir, à faciliter les
mariages, à encourager avant tout l'amour fécond, les autres points importants
comme celui du travail des enfants seront ensuite facilement résolus pour le
bien et l'honneur du pays.
Pour en revenir à l'art théâtral, on trouvera dans le prologue de cet
ouvrage, les traits essentiels de la dramaturgie que je propose.
J'ajoute qu'à mon gré cet art sera moderne, simple, rapide avec les
raccourcis ou les grossissements qui s'imposent si l'on veut frapper le
spectateur. Le sujet sera assez général pour que l'ouvrage dramatique dont il
formera le fond puisse avoir une influence sur les esprits et sur les mœurs
dans le sens du devoir et de l'honneur.
Selon le cas, le tragique l'emportera sur le comique ou inversement. Mais
je ne pense pas que désormais, l'on puisse supporter, sans impatience, une
œuvre théâtrale où ces éléments ne s'opposeraient pas, car il y a une telle
énergie dans l'humanité d'aujourd'hui et dans les jeunes lettres
contemporaines, que le plus grand malheur apparaît aussitôt comme ayant sa
raison d'être, comme pouvant être regardé non seulement sous l'angle d'une
ironie bienveillante qui permet de rire, mais encore sous l'angle d'un
optimisme véritable qui console aussitôt et laisse grandir l'espérance.
Au demeurant, le théâtre n'est pas plus la vie qu'il interprète que la roue
n'est une jambe. Par conséquent, il est légitime, à mon sens, de porter au
théâtre des esthétiques nouvelles et frappantes qui accentuent le caractère
scénique des personnages et augmentent la pompe de la mise en scène, sans
modifier toutefois le pathétique ou le comique des situations qui doivent se
suffire à elles-mêmes.
Pour terminer, j'ajoute que, dégageant des velléités littéraires
contemporaines une certaine tendance qui est la mienne, je ne prétends
nullement fonder une école, mais avant tout protester contre ce théâtre en
trompe-l'œil qui forme le plus clair de l'art théâtral d'aujourd'hui. Ce
trompe-l'œil qui convient, sans doute, au cinéma, est, je crois, ce qu'il y a
de plus contraire à l'art dramatique.
J'ajoute, qu'à mon avis, le vers qui seul convient au théâtre, est un vers
souple, fondé sur le rythme, le sujet, le souffle et pouvant s'adapter à
toutes les nécessités théâtrales. Le dramaturge ne dédaignera pas la musique
de la rime, qui ne doit pas être une sujétion dont l'auteur et l'auditeur se
fatiguent vite désormais, mais peut ajouter quelque beauté au pathétique, au
comique, dans les chœurs, dans certaines répliques, à la fin de certaines
tirades, ou pour clore dignement un acte.
Les ressources de cet art dramatique ne sont-elles pas infinies? Il ouvre
carrière à l'imagination du dramaturge, qui rejetant tous les liens qui
avaient paru nécessaires ou parfois renouant avec une tradition négligée, ne
juge pas utile de renier les plus grands d'entre ses devanciers. Il leur rend
ici l'hommage que l'on doit à ceux qui ont élevé l'humanité au dessus des
pauvres apparences dont, livrée à elle-même, si elle n'avait pas eu les génies
qui la dépassent et la dirigent, elle devrait se contenter. Mais eux, font
paraître à ses yeux des mondes nouveaux qui élargissant les horizons,
multipliant sans cesse sa vision, lui fournissent la joie et l'honneur de
procéder sans cesse aux découvertes les plus surprenantes.
NOTES
Pour me laver de tout reproche touchant l'usage des mamelles en caoutchouc voici un extrait des journaux prouvant que ces organes étaient de la plus stricte légalité.
«Interdiction de la vente
des tétines autres que celles en caoutchouc pur,
vulcanisé à chaud.
A la date du 28 février dernier, a été promulguée au Journal Officiel
la loi du 26 février 1917, modifiant l'article premier de la loi du 6 avril 1910,
qui ne visait que l'interdiction des biberons à tube.
Le nouvel article Ier de cette loi est désormais ainsi conçu:
Sont interdites la vente, la mise en vente, l'exposition et l'importation:
I° Des biberons à tube;
2° Des tétines et des sucettes fabriquées avec d'autres produits que le
caoutchouc pur, vulcanisées par un autre procédé que la vulcanisation à chaud
et ne portant point, avec la marque du fabricant ou du commerçant,
l'indication spéciale: «caoutchouc pur».
Sont donc seules autorisées les tétines et sucettes fabriquées avec du
caoutchouc pur et vulcanisées à chaud.»
À L o u i s e M a r i o n
Louise Marion vous fûtes admirable Vous fûtes le mari sublime ingénieux Étiez-vous bien à Zanzibar Monsieur Lacouf Voici le temps Madame où parlent les gens d'armes À H o w a r d Vous étiez tout le peuple et gardiez le silence
LES MAMELLES DE TISERIAS
L e d i r e c t e u r
À Zanzibar de nos jours
Devant le rideau baissé, le Directeur de la Troupe, en
habit, une canne de tranchée à la main, sort du trou du souffleur. Me voici donc revenu parmi vous Les étoiles mouraient dans ce beau ciel d'automne Et ce ne fut qu'un cri sur le grand front français
Les servants se hâtèrent La place du marché de Zanzibar, le matin. Le décor
représente des maisons, une échappée sur le port et aussi ce qui peut évoquer
aux Français l'idée du jeu de zanzibar. Un mégaphone enforme de cornet à dés et
orné de dés est sur le devant de la scène. Du côté cour, entrée d'une maison; du
côté jardin, un kiosque de journaux avec une nombreuse marchandise étalée et sa
marchande figurée dont le bras peut s'animer; il est encore orné d'une glace sur
le côté qui donne sur la scène. Au fond, le personnage collectif et muet qui
représente le peuple de Zanzibar est présent dés le lever du rideau. Il est
assis sur un banc. Une table est à sa droite et il a sous la main les
instruments qui lui serviront à mener tel bruit au moment opportun: revolver,
musette, grosse caisse, accordéon, tambour, tonnerre, grelots, castagnettes,
trompette d'enfant, vaisselle cassée. Tous les bruits indiqués comme devant être
produits au moyen d'un instrument sont menés par le peuple de Zanzibar et tout
ce qui est indiqué comme devant être dit au mégaphone doit être crié au public. Le peuple de Zanzibar, Thérèse Cette vieille danseuse qui a tant de
talent Le peuple de Zanzibar, Thérèse, le mari Le peuple de Zanzibar, le mari Scène quatrième Les même, Tirésias, Lacouf, Presto
Le peuple de Zanzibar, le mari, le gendarme
Scène sixième Les mêmes, Presto, Lacouf Le peuple de Zanzibar, le gendarme, Les mêmes, le kiosque
Scène neuvième Les mêmes, Presto Rideau
ACTE second Au même endroit, le même jour, au moment du coucher du
soleil. Le même décor orné de nombreux berceaux où sont les nouveau-nés. Un
berceau est vide auprès d'une bouteille d'encre énorme, d'un pot à colle
gigantesque, d'un porte - plume démesuré et d'une paire de ciseaux de bonne taille.
Les mêmes, le journaliste parisien Le peuple de Zanzibar, le mari Les mêmes, le fils Le peuple de Zanzibar, le mari Les mêmes, le gendarme
Scène septième Les mêmes, la cartomancienne Rideau
Gonflant d'esprit tout neuf vos multiples tétons
La féconde raison a jailli de ma fable
Plus de femme stérile et non plus d'avortons
Votre voix a changé l'avenir de la France
Et les ventres partout tressaillent d'espérance
Qui faisant des enfants nous suscite des dieux
Mieux armés plus unis plus savants plus dociles
Plus forts et plus hardis que nous n'avons été
La Victoire sourit à leurs destins habiles
Et célébrant dans l'ordre et la prospérité
Votre civique sens votre fécondité
Ils seront tous un jour l'orgueil de la Cité
Qui mourûtes et remourûtes sans dire ouf
Kiosque remuant qui portiez les nouvelles
Vous étiez un cerveau pour toutes les cervelles
Des pauvres spectateurs qui ne le savaient pas
Qu'il leur faut des enfants ou marcher au trépas
Vous fûtes par deux fois la presse qui féconde
Le bon sens en Europe ainsi qu'au Nouveau Monde
Déjà l'écho répète à l'envi vos échos
Merci chère Daesslé
Les petits moricauds
Qui pullulaient au 2e acte de mon drame
Grâce à vous deviendront de bons petits Français
Blancs et roses ainsi que vous êtes madame
Ce sera là notre succès
J'en suis et c'est pourquoi suscitant les alarmes
J'ai parlé
Vous étiez sur votre beau cheval
Vous représentiez l'ordre et par mont et par val
Nous faisions que revînt dans la race française
Le goût d'être nombreuse afin de vivre à l'aise
Ainsi que les enfants du mari de Thérèse
Peuple de Zanzibar ou plutôt de la France
Il faut laisser le goût et garder la raison
Il faut voyager loin en aimant sa maison
Il faut chérir l'audace et chercher l'aventure
Il faut toujours penser à la France future
N'espérez nul repos risquez tout votre avoir
Apprenez du nouveau car il faut tout savoir
Lorsque crie un prophète il faut que l'alliez voir
Et faites des enfants c'est le but de mon conte
L'enfant est la richesse et la seule qui compte
T h é r è s e - T i r é s i a s e t l a c a r t o m a n c i e n n e
L e m a r i
L e g e n d a r m e
L e j o u r n a l i s t e p a r i s i e n
L e f i l s
L e k i o s q u e
L a c o u f
P r e s t o
L e p e u p l e d e Z a n z i b a r
U n e d a m e
L e s c h œ u r s
J'ai retrouvé ma troupe ardente
J'ai trouvé aussi une scène
Mais j'ai retrouvé avec douleur
L'art théâtral sans grandeur sans vertu
Qui tuait les longs soirs d'avant la guerre
Art calomniateur et délétère
Qui montrait le péché non le rédempteur
Puis le temps est venu le temps des hommes
J'ai fait la guerre ainsi que tous les hommes
C'était au temps où j'étais dans l'artillerie
Je commandais au front du nord ma batterie
Un soir que dans le ciel le regard des étoiles
Palpitait comme le regard des nouveau-nés
Mille fusées issues de là tranchée adverse
Réveillèrent soudain les canons ennemis
Je m'en souviens comme si cela s'était passé hier
J'entendais les départs mais non les arrivées
Lorsque de l'observatoire d'artillerie
Le trompette vint à cheval nous annoncer
Que le maréchal des logis qui pointait
Là-bas sur les lueurs des canons ennemis
L'alidade de triangle de visée faisait savoir
Que la portée de ces canons étaient si grande
Que l'on n'entendait plus aucun éclatement
Et tous mes canonniers attentifs à leurs postes
Annoncèrent que les étoiles s'éteignaient une à une
Puis l'on entendit de grands cris parmi toute l'armée
ILS ÉTEIGNENT LES ÉTOILES A COUPS DE CANON
Comme la mémoire s'éteint dans le cerveau
De ces pauvres vieillards qui tentent de se souvenir
Nous étions là mourant de la mort des étoiles
Et sur le front ténébreux aux livides lueurs
Nous ne savions plus que dire avec désespoir
ILS ONT MÊME ASSASSINÉ LES CONSTELLATIONS
Mais une grande voix venue d'un mégaphone
Dont le pavillon sortait
De je ne sais quel unanime poste de commandement
La voix du capitaine inconnu qui nous sauve toujours cria
IL EST GRAND TEMPS DE RALLUMER LES ÉTOILES
AU COLLIMATEUR A VOLONTÉ
Les pointeurs pointèrent
Les tireurs tirèrent
Et les astres sublimes se rallumèrent l'un après l'autre
Nos obus enflammaient leur ardeur éternelle
L'artillerie ennemie se taisait éblouie
Par le scintillement de toutes les étoiles
Voilà voilà l'histoire de toutes les étoiles
Et depuis ce soir-là j'allume aussi l'un après l'autre
Tous les astres intérieurs que l'on avait éteints
Me voici donc revenu parmi vous
Ma troupe ne vous impatientez pas
Public attendez sans impatience
Je vous apporte une pièce dont le but est de réformer les mœurs
Il s'agit des enfants dans la famille
C'est un sujet domestique
Et c'est pourquoi il est traité sur un ton familier
Les acteurs ne prendront pas de ton sinistre
Ils feront appel tout simplement à votre bon sens
Et se préoccuperont avant tout de vous amuser
Afin que bien disposés vous mettiez à profit
Tous les enseignements contenus dans la pièce
Et que le sol partout s'étoile de regards de nouveau-nés
Plus nombreux encore que les scintillements d'étoiles
Ecoutez ô Français la leçon de la guerre
Et faites des enfants vous qui n'en faisiez guère
On tente ici d'infuser un esprit nouveau au théâtre
Une joie une volupté une vertu
Pour remplacer ce pessimisme vieux de plus d'un siècle
Ce qui est bien ancien pour une chose si ennuyeuse
La pièce a été faite pour une scène ancienne
Car on ne nous aurait pas construit de théâtre nouveau
Un théâtre rond à deux scènes
Une au centre l'autre formant comme un anneau
Autour des spectateurs et qui permettra
Le grand déploiement de notre art moderne
Mariant souvent sans lien apparent comme dans la vie
Les sons les gestes les couleurs les cris les bruits
La musique la danse l'acrobatie la poésie la peinture
Les chœurs les actions et les décors multiples
Vous trouverez ici des actions
Qui s'ajoutent au drame principal et l'ornent
Les changements de ton du pathétique au burlesque
Et l'usage raisonnable des invraisemblances
Ainsi que des acteurs collectifs ou non
Qui ne sont pas forcément extraits de l'humanité
Mais de l'univers entier
Car le théâtre ne doit pas être un art en trompe-l'œil
Il est juste que le dramaturge se serve
De tous les mirages qu'il a à sa disposition
Comme faisait Morgane sur le Mont-Gibel
Il est juste qu'il fasse parler les foules les objets inanimés
S'il lui plaît
Et qu'il ne tienne pas plus compte du temps
Que de l'espace
Son univers est sa pièce
À l'intérieur de laquelle il est le dieu créateur
Qui dispose à son gré
Les sons les gestes les démarches les masses les couleurs
Non pas dans le seul but
De photographier ce que l'on appelle une tranche de vie
Mais pour faire surgir la vie même dans toute sa vérité
Car la pièce doit être un univers complet
Avec son créateur
C'est-à-dire la nature même
Et non pas seulement
La représentation d'un petit morceau
De ce qui nous entoure ou de ce qui s'est jadis passé
Pardonnez-moi mes amis ma troupe
Pardonnez-moi cher Public
De vous avoir parlé un peu longuement
Il y a si longtemps que je m'étais retrouvé parmi vous
Mais il y a encore là-bas un brasier
Où l'on abat des étoiles toutes fumantes
Et ceux qui les rallument vous demandent
De vous hausser jusqu'à ces flammes sublimes
Et de flamber aussi
O public
Soyez la torche inextinguible du feu nouveau
T h é r è s e
Visage bleu, longue robe bleue ornée de singes et de
fruits peints. Elle entre dès que le rideau est levé, mais dès que le rideau
commence à se lever, elle cherche à dominer le tumulte de l'orchestre
Non Monsieur mon mari
Vous ne me ferez pas faire ce que vous voulez
Chuintement
Je suis féministe et je ne reconnais pas l'autorité de l'homme
Chuintement
Du reste je veux agir à ma guise
Il y a assez longtemps que les hommes font ce qui leur plaît
Après tout je veux aussi aller me battre contre les ennemis
J'ai envie d'être soldat une deux une deux
Je veux faire la guerre - Tonnerre - et non pas faire des enfants
Non Monsieur mon mari vous ne me commanderez plus
Elle se courbe trois fois, derrière au public
Au mégaphone
Ce n'est pas parce que vous m'avez fait la cour dans le Connecticut
Que je dois vous faire la cuisine à Zanzibar
V o i x d u m a r i
Accent belge
Donnez-moi du lard je te dis donnez-moi du lard
Vaisselle cassée
T h é r è s e
Vous l'entendez il ne pense qu'à l'amour
Elle a une crise de nerfs
Mais tu ne te doutes pas imbécile
Éternuement
Qu'après avoir été soldat je veux être artiste
Éternuement
Parfaitement parfaitement
Éternuement
Je veux être aussi député avocat sénateur
Deux éternuement
Ministre président de la chose publique
Éternuement
Et je veux médecin physique ou bien psychique
Foirer à mon gré l'Europe et l'Amérique
Faire des enfants faire la cuisine non c'est trop
Elle caquette
Je veux être mathématicienne philosophe chimiste
Groom dans les restaurants petit télégraphiste
Et je veux s'il me plaît entretenir à l'an
Éternuement caquetage, après quoi elle imite le bruit du
chemin de fer
V o i x d u m a r i
Accent belge
Donnez-moi du lard je te dis donnez-moi du lard
T h é r è s e
Vous l'entendez il ne pense qu'à l'amour
Petit air de musette
Mange-toi les pieds à la Sainte-Menehould
Grosse caisse
Mais il me semble que la barbe me pousse
Ma poitrine se détache
Elle pousse un grand cri et entr'ouvre sa blouse dont il
en sort ses mamelles, l'une rouge, l'autre bleue et, comme elle les lâche, elles
s'envolent, ballons d'enfants, mais restent retenues par les fils
Envolez-vous oiseaux de ma faiblesse
Et caetera
Comme c'est joli les appas féminins
C'est mignon tout plein
On en mangerait
Elle tire le fil des ballons et les fait danser
Mais trêve de bêtises
Ne nous livrons pas à l'aéronautique
Il y a toujours quelque avantage à pratiquer la vertu
Le vice est après tout une chose dangereuse
C'est pourquoi il vaut mieux sacrifier une beauté
Qui peut être une occasion de péché
Débarrassons-nous de nos mamelles
Elle allume un briquet et les fait exploser, puis elle
fait une belle grimace avec double pied de nez aux spectateurs et leur jette des
balles qu'elle a dans son corsage
Qu'est-ce à dire
Non seulement ma barbe pousse mais ma moustache aussi
Elle caresse sa barbe et retrousse sa moustache qui ont
brusquement poussé
Eh diable
J'ai l'air d'un champ de blé qui attend la moissonneuse mécanique
Au mégaphone
Je me sens viril en diable
Je suis un étalon
De la tête aux talons
Me voilà taureau
Sans mégaphone
Me ferai-je torero
Mais n'étalons
Pas mon avenir au grand jour héros
Cache tes armes
Et toi mari moins viril que moi
Fais tout le vacarme
Que tu voudras
Tout en caquetant, elle va se mirer dans la glace placée
sur le kiosque à journaux
L e m a r i
Entre avec un gros bouquet de fleurs, voit qu'elle ne le
regarde pas et jette les fleurs dans la salle. À partir d'ici le mari perd
l'accent belge
Je veux du lard je te dis
T h é r è s e
Mange tes pieds à la Sainte-Menehould
L e m a r i
Pendant qu'il parle Thérèse hausse le ton de ses
caquetages. Il s'approche comme pour la gifler puis en riant
Ah mais ce n'est pas Thérèse ma femme
Un temps puis sévèrement.
Au mégaphone
Quel malotru a mis ses vêtements
Il va l'examiner et revient. Au mégaphone
Aucun doute c'est un assassin et il l'a tuée
Sans mégaphone
Thérèse ma petite Thérèse où es-tu
Il réfléchit la tête dans les mains, puis campé, les
poings sur les hanches
Mais toi vil personnage qui t'es déguisé en Thérèse je te tuerai
Ils se battent, elle a raison de lui
T h é r è s e
Tu as raison je ne suis plus ta femme
L e m a r i
Par exemple
T h é r è s e
Et cependant c'est moi qui suis Thérèse
L e m a r i
Par exemple
T h é r è s e
Mais Thérèse qui n'est plus femme
L e m a r i
C'est trop fort
T h é r è s e
Et comme je suis devenu un beau gars
L e m a r i
Détail que j'ignorais
T h é r è s e
Je porterai désormais un nom d'homme
Tirésias
L e m a r i
les mains jointes
Adiousias
Elle sort
V o i x d e T i r é s i a s
Je déménage
L e m a r i
Adiousias
Elle jette successivement par la fenêtre un pot de
chambre, un bassin et un urinal. Le mari ramasse le pot de chambre
Le piano
Il ramasse l'urinal
Le violon
Il ramasse le bassin
L'assiette au beurre la situation devient grave
Tirésias revient avec des vêtements, une corde, des objets hétéroclites. Elle
jette tout, se précipite sur le mari. Sur la dernière réplique du mari, Presto
et Lacouf armés de brownings en carton sont sortis gravement de dessous la scène
et s'avancent dans la salle, cependant que Tirésias maîtrisant son mari, lui ôte
son pantalon, se déshabille, lui passe sa jupe, le ligote, se pantalonne, se
coupe les cheveux et met un chapeau haut de forme. Ce jeu de scène dure jusqu'au
premier coup de revolver
P r e s t o
Avec vous vieux Lacouf j'ai perdu au zanzi
Tout ce que j'ai voulu
L a c o u f
Monsieur Presto je n'ai rien gagné
Et d'abord Zanzibar n'est pas en question vous êtes à Paris
P r e s t o
À Zanzibar
L a c o u f
À Paris
P r e s t o
C'en est trop,
Après dix ans d'amitié
Et tout le mal que je n'ai cessé de dire sur votre compte
L a c o u f
Tant pis vous ai-je demandé de la réclame vous êtes à Paris
P r e s t o
À Zanzibar la preuve c'est que j'ai tout perdu
L a c o u f
Monsieur Presto il faut nous battre
P r e s t o
Il le faut
Ils montent gravement sur la scène et se rangent au fond
l'un vis-à-vis de l'autre
L a c o u f
À armes égales
P r e s t o
À volonté
Tous les coups sont dans la nature
Ils se visent. Le peuple de Zanzibar tire deux coups de
revolver et ils tombent
T i r é s i a s
qui est prêt, tressaille au bruit et s'écrie
Ah chère liberté te voilà enfin conquise
Mais d'abord achetons un journal
Pour savoir ce qui vient de se passer
Elle achète un journal et le lit; pendant ce temps le
peuple de Zanzibar place une pancarte de chaque côté de la scène
PANCARTE POUR PRESTO
COMME IL PERDAIT AU ZANZIBAR
MONSIEUR PRESTO A PERDU SON PARI
PUISQUE NOUS SOMMES À PARIS
PANCARTE POUR LACOUF
MONSIEUR LACOUF N'A RIEN GAGNÉ
PUISQUE LA SCÈNE SE PASSE À ZANZIBAR
AUTANT QUE LA SEINE PASSE A PARIS
Dès que le peuple de Zanzibar est revenu à son poste,
Presto et Lacouf se redressent, le peuple de Zanzibar tire un coup de revolver
et les duellistes retombent. Tirésias étonné jette le journal
Au mégaphone
Maintenant à moi l'univers
À moi les femmes à moi l'administration
Je vais me faire conseiller municipal
Mais j'entends du bruit
Il vaut peut-être mieux s'en aller
Elle sort en caquetant tandis que le mari imite le bruit
de la locomotive en marche
L e g e n d a r m e
Tandis que le peuple de Zanzibar joue de l'accordéon le
gendarme à cheval caracole, tire un mort dans la coulisse de façon à ce que ses
pieds seuls restent visibles, fait le tour de la scène, agit de même avec
l'autre mort, fait une seconde fois le tour de la scène et apercevant le mari
ficelé sur le devant de la scène
Ça sent le crime ici
L e m a r i
Ah! puisque enfin voici un agent de l'autorité
Zanzibarienne
Je vais l'interpeller
Eh Monsieur si c'est une affaire que vous me cherchez
Ayez donc l'obligeance de prendre
Mon livret militaire dans ma poche gauche
L e g e n d a r m e
Au mégaphone
La belle fille
Sans mégaphone
Dites ma belle enfant
Qui donc vous a traitée si méchamment
L e m a r i
à part
Il me prend pour une demoiselle
Au gendarme
Si c'est un mariage que vous me cherchez
Le gendarme met la main sur son cœur
Commencez donc par me détacher
L e g e n d a r m e
le délie en le chatouillant, ils rient et le gendarme
répète toujours
Quelle belle fille
Dès que le gendarme commence à détacher le mari, Presto et
Lacouf reviennent à l'endroit où ils sont tombés précédemment
P r e s t o
Je commence à en avoir assez d'être mort
Dire qu'il y a des gens
Qui trouvent qu'il est plus honorable d'être mort que vif
L a c o u f
Vous voyez bien que vous n'étiez pas à Zanzibar
P r e s t o
C'est pourtant là que l'on voudrait vivre
Mais ça me dégoûte de nous être battus en duel
Décidément on regarde la mort
D'un œil trop complaisant
L a c o u f
Que voulez-vous on a trop bonne opinion
De l'humanité et de ses restes
Est-ce que les selles des bijoutiers
Contiennent des perles et des diamants
P r e s t o
On a vu des choses plus extraordinaires
L a c o u f
Bref Monsieur Presto
Les paris ne nous réussissent pas
Mais vous voyez bien que vous étiez à Paris
P r e s t o
À Zanzibar
L a c o u f
En joue
P r e s t o
Feu
Le peuple de Zanzibar tire un coup de revolver et ils
tombent. Le gendarme a fini de délier le mari
L e g e n d a r m e
Je vous arrête
Presto et Lacouf se sauvent du côté opposé d'où ils sont
revenus. Accordéon
le mari habillé en femme
L e g e n d a r m e
Les duellistes du paysage
Ne m'empêcheront pas de dire que je vous trouve
Agréable au toucher comme une balle en caoutchouc
L e m a r i
Atchou
Vaisselle cassée
L e g e n d a r m e
Un rhume c'est exquis
L e m a r i
Atchi
Tambour. Le mari relève sa jupe qui le gêne
L e g e n d a r m e
Femme légère
Il cligne de l'œil
Qu'importe puisque c'est une belle fille
L e m a r i
à part
Ma foi il a raison
Puisque ma femme est homme
Il est juste que je sois femme
Au gendarme pudiquement
Je suis une honnête femme - monsieur
Ma femme est un homme - madame
Elle a emporté le piano le violon l'assiette au beurre
Elle est soldat ministre médecin
L e g e n d a r m e
Mère des seins
L e m a r i
Ils ont fait explosion mais elle est plutôt médecine
L e g e n d a r m e
Elle est mère des cygnes
Ah! combien chantent qui vont périr
Écoutez
Musette, air triste
L e m a r i
Il s'agit après tout de l'art de guérir les hommes
La musique s'en chargera
Aussi bien que toute autre panacée
L e g e n d a r m e
Ça va bien pas de rouspétance
L e m a r i
Je me refuse à continuer la conversation
Au mégaphone
Où est ma femme
V o i x d e f e m m e s
dans les coulisses
Vive Tirésias
Plus d'enfants plus d'enfants
Tonnerre et grosse caisse
Le mari fait une grimace aux spectateurs et met à son oreille une main en cornet
acoustique, tandis que le gendarme, tirant une pipe de sa poche, la lui offre.
Grelots
L e g e n d a r m e
Eh! fumez la pipe bergère
Moi je vous jouerai du pipeau
L e m a r i
Et cependant la Boulangère
Tous les sept ans changeait de peau
L e g e n d a r m e
Tous les sept ans elle exagère
Le peuple de Zanzibar accroche une pancarte contenant
cette ritournelle qui reste là
EH! FUMEZ LA PIPE BERGÈRE
MOI JE VOUS JOUERAI DU PIPEAU
ET CEPENDANT LA BOULANGÈRE
TOUS LES 7 ANS CHANGEAIT DE PEAU
TOUS LES 7 ANS ELLE EXAGÈRE
L e g e n d a r m e
Mademoiselle ou Madame je suis amoureux fou
De vous
Et je veux devenir votre époux
L e m a r i
Atchou
Mais ne voyez-vous pas que je ne suis qu'un homme
L e g e n d a r m e
Nonobstant quoi je pourrais vous épouser
Par procuration
L e m a r i
Sottises
Vous feriez mieux de faire des enfants
L e g e n d a r m e
Ah! par exemple
V o i x d ' h o m m e s
dans les coulisses
Vive Tirésias
Vive le général Tirésias
Vive le député Tirésias
L'accordéon joue une marche militaire
V o i x d e f e m m e s
dans les coulisses
Plus d'enfants Plus d'enfants
Le kiosque où s'anime le bras de la marchande se déplace
lentement vers l'autre bout de la scène
L e m a r i
Fameux représentant de toute autorité
Vous l'entendez c'est dit je crois avec clarté
La femme à Zanzibar veut des droits politiques
Et renonce soudain aux amours prolifiques
Vous l'entendez crier Plus d'enfants Plus d'enfants
Pour peupler Zanzibar il suffit d'éléphants
De singes de serpents de moustiques d'autruches
Et stériles comme est l'habitante des ruches
Qui du moins fait la cire et butine le miel
La femme n'est qu'un neutre à la face du ciel
Et moi je vous le dis cher Monsieur le gendarme
Au mégaphone
Zanzibar a besoin d'enfants sans mégaphone donnez
l'alarme
Criez au carrefour et sur le boulevard
Qu'il faut refaire des enfants à Zanzibar
La femme n'en fait plus Tant pis Que l'homme en fasse
Mais oui parfaitement je vous regarde en face
Et j'en ferai moi
L e g e n d a r m e e t l e k i o s q u e
Vous
L e k i o s q u e
au mégaphone que lui tend le mari
Elle sort un bobard
Bien digne qu'on l'entende ailleurs qu'à Zanzibar
Vous qui pleurez voyant la pièce
Souhaitez les enfants vainqueurs
Voyez l'impondérable ardeur
Naître du changement de sexe
L e m a r i
Revenez dès ce soir voir comment la nature
Me donnera sans femme une progéniture
L e g e n d a r m e
Je reviendrai ce soir voir comment la nature
Vous donnera sans femme une progéniture
Ne faites pas qu'en vain je croque le marmot
Je reviens dès ce soir et je vous prends au mot
L e k i o s q u e
Comme est ignare le gendarme
Qui gouverne le Zanzibar
Le music-hall et le grand bar
N'ont-ils pas pour lui plus de charmes
Que repeupler le Zanzibar
P r e s t o
chatouillant le mari
Comment faut-il que tu les nommes
Elles sont tout ce que nous sommes
Et cependant ne sont pas hommes
L e g e n d a r m e
Je reviendrai ce soir voir comment la nature
Vous donnera sans femme une progéniture
L e m a r i
Revenez donc ce soir voir comment la nature
Me donnera sans femme une progéniture
T o u s
en chœur
Ils dansent, le mari et le gendarme accouplés, Presto et le kiosque accouplés et
changeant parfois de compagnons. Le peuple de Zanzibar danse seul en jouant de
l'accordéon
Eh! fumez la pipe Bergère
Moi je vous jouerai du pipeau
Et cependant la Boulangère
Tous les sept ans changeait de peau
Tous les sept ans elle exagère
[Chœurs]
Le peuple de Zanzibar, le mari
L e m a r i
Il tient un enfant dans chaque bras. Cris continus
d'enfants sur la scène, dans les coulisses et dans la salle pendant toute la
scène ad libitum. On indique seulement quand, et où ils redoublent
Ah! c'est fou les joies de la paternité
40049 enfants en un seul jour
Mon bonheur est complet
Silence silence
Cris d'enfants au fond de la scène
Le bonheur en famille
Pas de femme sur les bras
Il laisse tomber les enfants
Silence
Cris d'enfants sur le côté gauche de la salle
C'est épatant la musique moderne
Presque aussi épatant que les décors des nouveaux peintres
Qui fleurissent loin des Barbares
À Zanzibar
Pas besoin d'aller aux ballets russes ni au Vieux - Colombier
Silence silence
Cris d'enfants sur le côté droit de la salle
Grelots
Il faudrait peut-être les mener à la baguette
Mais il vaut mieux ne pas brusquer les choses
Je vais leur acheter des bicyclettes
Et tous ces virtuoses
Iront faire
Des concerts
En plein air
Peu à peu les enfants se taisent, il applaudit
Bravo bravo bravo
On frappe
Entrez
L e j o u r n a l i s t e
Sa figure est nue, il n'a que la bouche. Il entre en
dansant
Accordéon
Hands up
Bonjour Monsieur le mari
Je suis correspondant d'un journal de Paris
L e m a r i
De Paris
Soyez le bienvenu
L e j o u r n a l i s t e
fait le tour de la scène en dansant
Les journaux de Paris au mégaphone ville de
l'Amérique
Sans mégaphone
Hourra
Un coup de revolver, le journaliste déploie le drapeau
américain
Ont annoncé que vous avez trouvé
Le moyen pour les hommes
De faire des enfants
Le journaliste replie le drapeau et s'en fait une ceinture
L e m a r i
Cela est vrai
L e j o u r n a l i s t e
Et comment ça
L e m a r i
La volonté Monsieur elle nous mène à tout
L e j o u r n a l i s t e
Sont-ils nègres ou comme tout le monde
L e m a r i
Tout cela dépend du point de vue où l'on se place
Castagnettes
L e j o u r n a l i s t e
Vous êtes riche sans doute
Il fait un tour de danse
L e m a r i
Point du tout
L e j o u r n a l i s t e
Comment les élèverez-vous?
L e m a r i
Après les avoir nourris au biberon
J'espère que ce sont eux qui me nourriront
L e j o u r n a l i s t e
En somme vous êtes quelque chose comme une fille - père
Ne serait-ce pas chez vous instinct paternel maternisé
L e m a r i
Non c'est cher Monsieur tout à fait intéressé
L'enfant est la richesse des ménages
Bien plus que la monnaie et tous les héritages
Le journaliste note
Voyez ce tout petit qui dort dans son berceau
L'enfant crie. Le journaliste va le voir sur la pointe des
pieds
Il se prénomme Arthur et m'a déjà gagné
Un million comme accapareur de lait caillé
Trompette d'enfant
L e j o u r n a l i s t e
Avancé pour son âge
L e m a r i
Celui-là Joseph l'enfant crie est romancier
Le journaliste va voir Joseph
Son dernier roman s'est vendu à 600 000 exemplaires
Permettez que je vous en offre un
Descend un grand livre - pancarte à plusieurs feuillets sur
lesquels on lit au premier feuillet:
QUELLE CHANCE!
ROMAN
L e m a r i
Lisez-le à votre aise
Le journaliste se couche, le mari tourne les autres
feuillets sur lesquels on lit à raison d'un mot par feuillet
UNE DAME QUI S'APPELAIT CAMBRON
L e j o u r n a l i s t e
se relève et au mégaphone
Une dame qui s'appelait Cambron
Il rit au mégaphone sur les quatre voyelles: a, é, i, o
L e m a r i
Il y a cependant là une manière polie de s'exprimer
L e j o u r n a l i s t e
sans mégaphone
Ah! ah! ah! ah!
L e m a r i
Une certaine précocité
L e j o u r n a l i s t e
Eh! eh!
L e m a r i
Qui ne court point les rues
L e j o u r n a l i s t e
Hands up
L e m a r i
Enfin tel qu'il est
Le roman m'a rapporté
Près de 200 000 francs
Plus un prix littéraire
Composé de 20 caisses de dynamite
L e j o u r n a l i s t e
se retire à reculons
Au revoir
L e m a r i
N'ayez pas peur elles sont dans mon coffre-fort à la banque
L e j o u r n a l i s t e
All right
Vous n'avez pas de fille
L e m a r i
Si fait celle-ci divorcée
Elle crie. Le journaliste va la voir
Du roi des pommes de terre
En reçoit une rente de 100 000 dollars
Et celle-ci (elle crie) plus artiste que quiconque
à Zanzibar
Le journaliste s'exerce à boxer
Récite de beaux vers par les mornes soirées
Ses feux et ses cachets lui rapportent chaque an
Ce qu'un poète gagne en cinquante mille ans
L e j o u r n a l i s t e
Je vous félicite my dear
Mais vous avez de la poussière
Sur votre cache-poussière
Le mari sourit comme pour remercier le journaliste qui
tient le grain de poussière à la main
Puisque vous êtes si riche prêtez-moi cent sous
L e m a r i
Remettez la poussière
Tous les enfants crient. Le mari chasse le journaliste à
coups de pied. Celui-ci sort en dansant
L e m a r i
Eh oui c'est simple comme un périscope
Plus j'aurai d'enfants
Plus je serai riche et mieux je pourrai me nourrir
Nous disons que la morue produit assez d'œufs en un jour
Pour qu'éclos ils suffisent à nourrir de brandade et d'aïoli
Le monde entier pendant une année entière
N'est-ce pas que c'est épatant d'avoir une nombreuse famille
Quels sont donc ces économistes imbéciles
Qui nous ont fait croire que l'enfant
C'était la pauvreté
Tandis que c'est tout le contraire
Est-ce qu'on a jamais entendu parler de morue morte dans la misère
Aussi vais-je continuer à faire des enfants
Faisons d'abord un journaliste
Comme ça je saurai tout
Je devinerai le surplus
Et j'inventerai le reste
Il se met à déchirer avec la bouche et les mains des
journaux, il trépigne. Son jeu doit étre très rapide
Il faut qu'il soit apte à toutes les besognes
Et puisse écrire pour tous les partis
Il met les journaux déchirés dans le berceau vide
Quel beau journaliste ce sera
Reportage articles de fond
Et caetera
Il lui faut un sang puisé dans l'encrier
Il prend la bouteille d'encre et la verse dans le berceau
Il lui faut une épine dorsale
Il met un énorme porte-plume dans le berceau
De la cervelle pour ne pas penser
Il verse le pot à colle dans le berceau
Une langue pour mieux baver
Il met les ciseaux dans le berceau
Il faut encore qu'il connaisse le chant
Allons chantez
Tonnerre
Le mari répète: «une, deux!» jusqu'à la fin du monologue
du fils. Cette scène se passe très rapidement
L e f i l s
se dressant dans le berceau
Mon cher papa si vous voulez savoir enfin
Tout ce qu'ont fait les aigrefins
Faut me donner un petit peu d'argent de poche
L'arbre d'imprimerie étend feuilles et feuilles
Qui vous claquent au vent comme des étendards
Les journaux ont poussé faut bien que tu les cueilles
Fais-en de la salade à nourrir tes moutards
Si vous me donnez cinq cents francs
Je ne dis rien de vos affaires
Sinon je dis tout je suis franc
Et je compromets père sœurs et frères
J'écrirai que vous avez épousé
Une femme triplement enceinte
Je vous compromettrai je dirai
Que vous avez volé tué donné sonné barbé
L e m a r i
Bravo voilà un maître chanteur
Le fils sort du berceau
L e f i l s
Mes chers parents en un seul homme
Si vous voulez savoir ce qui s'est passé hier soir
Voici
Un grand incendie a détruit les chutes du Niagara
L e m a r i
Tant pis
L e f i l s
Le beau constructeur Alcindor
Masqué comme les fantassins
Jusqu'à minuit joua du cor
Pour un parterre d'assassins
Et je suis sûr qu'il sonne encore
L e m a r i
Pourvu que ce ne soit pas dans cette salle
L e f i l s
Mais la Princesse de Bergame
Epouse demain une dame
Simple rencontre de métro
Castagnettes
L e m a r i
Que m'importe est-ce que je connais ces gens-là
Je veux de bonnes informations qui me parlent de mes amis
L e f i l s
Il fait remuer un berceau
On apprend de Montrouge
Que Monsieur Picasso
Fait un tableau qui bouge
Ainsi que ce berceau
L e m a r i
Et vive le pinceau
De l'ami Picasso
O mon fils
À une autre fois je connais maintenant
Suffisamment
La journée d'hier
L e f i l s
Je m'en vais afin d'imaginer celle de demain
L e m a r i
Bon voyage
Exit le fils
L e m a r i
Celui-ci n'est pas réussi
J'ai envie de le déshériter
À ce moment arrivent des radios - pancartes
OTTAWA
INCENDIE ÉTABLISSEMENTS J. C. B. stop 20 000 POÈMES EN PROSE CONSUMÉS stop
PRÉSIDENT ENVOIE CONDOLÉANCES
ROME
H. NR. M. T. SS. DIRECTEUR VILLA MÉDICIS ACHÈVE PORTRAIT SS
AVIGNON
GRAND ARTISTE G.. RG. S BRAQUE VIENT INVENTER PROCÉDÉ CULTURE INTENSIVE DES
PINCEAUX
VANCOUVER RETARDÉ DANS LA TRANSMISSION
CHIENS MONSIEUR LÉAUT..D EN GRÉVE
L e m a r i
Assez assez
Quelle fichue idée j'ai eue de me fier à la Presse
Je vais être dérangé
Toute la sainte journée
Il faut que ça cesse
Au mégaphone
Allô allô Mademoiselle
Je ne suis plus abonné au téléphone
Je me désabonne
Sans mégaphone
Je change de programme pas de bouches inutiles
Économisons économisons
Avant tout je vais faire un enfant tailleur
Je pourrai bien vêtu aller en promenade
Et n'étant pas trop mal de ma personne
Plaire à mainte jolie personne
L e g e n d a r m e
Il paraît que vous en faites de belles
Vous avez tenu parole
40 050 enfants en un jour
Vous secouez le pot - de - fleurs
L e m a r i
Je m'enrichis
L e g e n d a r m e
Mais la population Zanzibarienne
Affamée par ce surcroît de bouches à nourrir
Est en passe de mourir de faim
L e m a r i
Donnez-lui des cartes ça remplace tout
L e g e n d a r m e
Où se les procure-t-on?
L e m a r i
Chez la cartomancienne
L e g e n d a r m e
Extra - lucide
L e m a r i
Parbleu puisqu'il s'agit de prévoyance
L a c a r t o m a n c i e n n e
Elle arrive du fond de la salle. Son crâne est éclairé
électriquement
Chastes citoyens de Zanzibar me voici
L e m a r i
Encore quelqu'un
Je n'y suis pour personne
L a c a r t o m a n c i e n n e
J'ai pensé que vous ne seriez pas fâchés
De savoir la bonne aventure
L e g e n d a r m e
Vous n'ignorez pas Madame
Que vous exercez un métier illicite
C'est étonnant ce que font les gens
Pour ne point travailler
L e m a r i
au gendarme
Pas de scandale chez moi
L a c a r t o m a n c i e n n e
à un spectateur
Vous Monsieur prochainement
Vous accoucherez de trois jumeaux
L e m a r i
Déjà la concurrence
U n e d a m e
(spectatrice dans la salle)
Madame la Cartomancienne
Je crois bien qu'il me trompe
Vaisselle cassée
L a c a r t o m a n c i e n n e
Conservez-le dans la marmite norvégienne
Elle monte sur la scène, cris d'enfants, accordéon
Tiens une couveuse artificielle
L e m a r i
Seriez-vous le coiffeur coupez-moi les cheveux
L a c a r t o m a n c i e n n e
Les demoiselles de New-York
Ne cueillent que les mirabelles
Ne mangent que du jambon d'York
C'est là ce qui les rend si belles
L e m a r i
Ma foi les dames de Paris
Sont bien plus belles que les autres
Si les chats aiment les souris
Mesdames nous aimons les vôtres
L a c a r t o m a n c i e n n e
C'est-à-dire vos sourires
T o u s
en chœur
Et puis chantez matin et soir
Grattez-vous si ça vous démange
Aimez le blanc ou bien le noir
C'est bien plus drôle quand ça change
Suffit de s'en apercevoir
Suffit de s'en apercevoir
L a c a r t o m a n c i e n n e
Chastes citoyens de Zanzibar
Qui ne faites plus d'enfants
Sachez que la fortune et la gloire
Les forêts d'ananas les troupeaux d'éléphants
Appartiennent de droit
Dans un proche avenir
À ceux qui pour les prendre auront fait des enfants
Tous les enfants se mettent à crier sur la scène et dans
la salle. La cartomancienne fait les cartes qui tombent du plafond. Puis les
enfants se taisent
Vous qui êtes si fécond
L e m a r i e t l e g e n d a r m e
Fécond fécond
L a c a r t o m a n c i e n n e
au mari
Vous deviendrez 10 fois milliardaire
Le mari tombe assis par terre
L a c a r t o m a n c i e n n e
au gendarme
Vous qui ne faites pas d'enfants
Vous mourrez dans la plus affreuse des débines
L e g e n d a r m e
Vous m'insultez
Au nom de Zanzibar je vous arrête
L a c a r t o m a n c i e n n e
Toucher une femme quelle honte
Elle le griffe et l'étrangle. Le mari lui tend une pipe
L e m a r i
Eh! fumez la pipe Bergère
Moi je vous jouerai du pipeau
Et cependant la Boulangère
Tous les sept ans changeait de peau
L a c a r t o m a n c i e n n e
Tous les sept ans elle exagère
L e m a r i
En attendant je vais vous livrer au commissaire
Assassine
T h é r è s e
se débarrassant de ses oripeaux de cartomancienne
Mon cher mari ne me reconnais-tu pas
L e m a r i
Thérèse ou bien Tirésias
Le gendarme ressuscite
T h é r è s e
Tirésias se trouve officiellement
A la tête de l'Armée à la Chambre À l'Hôtel de Ville
Mais sois tranquille
Je ramène dans une voiture de déménagement
Le piano le violon l'assiette au beurre
Ainsi que trois dames influentes dont je suis devenu l'amant
L e g e n d a r m e
Merci d'avoir pensé à moi
L e m a r i
Mon général mon député
Je me trompe Thérèse
Te voilà plate comme une punaise
T h é r è s e
Qu'importe viens cueillir la fraise
Avec la fleur du bananier
Chassons à la Zanzibaraise
Les éléphants et viens régner
Sur le grand cœur de ta Thérèse
L e m a r i
Thérèse
T h é r è s e
Qu'importe le trône ou la tombe
Il faut s'aimer ou je succombe
Avant que ce rideau ne tombe
L e m a r i
Chère Thérèse il ne faut plus
Que tu sois plate comme une punaise
Il prend dans la maison un bouquet de ballons et un panier
de balles
En voici tout un stock
T h é r è s e
Nous nous en sommes passés l'un et l'autre
Continuons
L e m a r i
C'est vrai né compliquons pas les choses
Allons plutôt tremper la soupe
T h é r è s e
Elle lâche les ballons et lance les balles aux spectateurs
Envolez-vous oiseaux de ma faiblesse
Allez nourrir tous les enfants
De la repopulation
T o u s
en chœur
Le peuple de Zanzibar danse en secouant des grelots
Et puis chantez matin et soir
Grattez-vous si ça vous démange
Aimez le blanc ou bien le noir
C'est bien plus drôle quand ça change
Suffit de s'en apercevoir